À quoi sert l'OTAN ? Analyse et enjeux géopolitiques

Telechargé par Dorian yeno
À QUOI SERT L’OTAN ?
Nils Andersson
Fondation Gabriel Péri | « La Pensée »
2016/1 N° 385 | pages 71 à 83
ISSN 0031-4773
ISBN 9782375260012
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-la-pensee-2016-1-page-71.htm
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la pensée 385
À QUOI SERT
Nils
Andersson
L’OTAN ?
À
quoi sert l’Otan ? Une organisation militaire sert à faire la guerre.
De cette évidence découlent deux interrogations, la guerre pour qui et la guerre contre qui ?
Les objectifs pérennes de L’otan
L’Otan a été fondée il y a soixante-six ans comme dispositif militaire dirigé contre
l’Union soviétique pour la défense des intérêts idéologiques, politiques et économiques
du monde occidental, dans la confrontation implacable entre deux systèmes économiques
et sociaux irréductiblement opposés, le capitalisme et le socialisme.
Elle est, en application de la doctrine Truman, la pièce maîtresse du dispositif
d’endiguement de l’Union soviétique en Europe, prolongée du Moyen-Orient au Pacifique
avec le Cento1, l’Otase2 et l’Anzus3. Lors de l’implosion de l’Union soviétique, ces alliances
sont dissoutes depuis plusieurs années et, après la dissolution du Pacte de Varsovie (créé en
1951 en réponse au Traité de l’Atlantique Nord), l’Otan se voit à son tour mise en question ;
mais l’idéologie atlantiste est aux fondements de la politique économique et militaire des
puissances occidentales et le président Bush père, le Pentagone et les atlantistes européens
s’activent alors pour sauver le soldat Otan. La pérennité de l’organisation se voit affirmée
dans la Déclaration de Rome sur la paix et la coopération des 7 et 8 novembre 1992, qui fixe
« en termes conceptuels généraux, une série d’objectifs nouveaux que l’Alliance transformée
entend réaliser dans cette période révolutionnaire (dixit) de l’histoire de l’Europe »4.
1. Alliance militaire de 1955 à 1979, conclue entre le Royaume-Uni, la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan.
2. Alliance militaire de 1954 à 1977, conclue entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France (jusqu’en 1965),
le Pakistan, la Thaïlande, les Philippines, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
3. Alliance militaire de 1951 à 1984, conclue entre les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
4. G. von Moltke, secrétaire général adjoint de la Division des affaires politiques de l’Otan, Le Nouveau programme
de l’Otan. Revue de l’Otan, février 1992.
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à quoi sert l̕Otan?
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L’otan façonne L’europe post-guerre froide
Dans un premier temps, l’Europe reste l’espace géographique privilégié de l’Otan
comme instrument, pour les États-Unis, de maintien de leur emprise sur le continent et de
mise en place de l’Europe post-guerre froide. La guerre dans l’ex-Yougoslavie va servir ces
plans. En 1991 est adopté un « nouveau concept stratégique » selon lequel l’Otan, présentée
jusqu’ici comme une « alliance exclusivement défensive », s’affirme comme une force
d’intervention. Alléguant les carences des États européens, mission lui est donnée d’assurer
sur le continent la stabilité du nouvel ordre mondial par l’intégration militaire de sa partie
orientale, mais aussi, sous mandat de l’Onu, en menant des opérations dans les Balkans.
L’Otan n’a jamais tiré un coup de canon pendant plus de quarante ans de guerre froide,
la Bosnie sera sa première guerre chaude ; le 28 février 1994, quatre chasseurs-bombardiers
bosno-serbes qui effectuent des bombardements sont abattus par l’aviation US5. En 1995,
lors de la signature des Accords de Dayton, William Perry, secrétaire à la Défense de Bill
Clinton, s’exprime sans nuances : « Ce qui est en question ici (dans l’ex-Yougoslavie), c’est
la cohérence de l’Otan, l’avenir de l’Otan et le rôle des États-Unis en tant que leader de
l’Otan. »
6
Cette « cohérence » s’incarne en 1998 par la résolution 12037, blanc-seing donné à
l’Otan pour intervenir au Kosovo. Cette résolution se base sur un accord signé entre le chef
d’état-major des armées de la République fédérale de Yougoslavie et le commandant suprême
des forces alliées en Europe de l’Otan. Elle donne à l’Otan toute latitude d’intervenir au
Kosovo sans nouvelle résolution de l’Onu, c’est la voie ouverte aux instrumentalisations du
Conseil de sécurité qui autorisera les guerres d’Irak et de Libye. Les discours sur l’éthique,
la morale et l’ingérence humanitaire ne peuvent cacher le fait « qu’au Kosovo, on a été
incapable de manœuvrer et d’offrir autre chose que ce choix horrible et prévisible entre la
fin de l’Otan et la guerre avec la Serbie »8.
L’autre volet essentiel des plans post-guerre froide des atlantistes sur le continent
européen est l’élargissement de l’Otan aux anciens membres du Pacte de Varsovie. Ce
déploiement est réalisé en violation du Traité 2+49. Lors des négociations, Gorbatchev a
dit à James Baker, secrétaire d’État étatsunien : « n’importe quelle extension de la zone de
l’Otan est inacceptable », James Baker lui a répondu : « La juridiction de l’Otan ne sera pas
5. Dans l’ex-Yougoslavie, les soldats états-uniens interviennent dans le cadre de l’Otan et non des Casques
bleus onusiens.
6. Le Monde, 8-9 octobre 1995.
7. Nous nous permettons de renvoyer à notre article « Vers une Otan “à la carte” », La Pensée, n° 372, octobre-
novembre-décembre 2012.
8. Ivo Daalder, analyste à la Brooking Institution, Le Monde, 25 mars 1999.
9. Traité « portant règlement définitif concernant l’Allemagne », signé en 1990 entre la République fédérale
allemande, la République démocratique allemande, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Union
soviétique.
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étendue d’un pouce à l’Est. » Dans les faits, entre 1999 et 2004, la Hongrie, la Pologne et
la République tchèque, puis l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la
Bulgarie et la Roumanie sont intégrées à l’Otan10, intégrations précédant toujours l’adhésion
de ces pays à l’Union européenne. Washington dessine l’Europe post-guerre froide11.
L’otan étend sa toiLe sur Le monde
Son maintien et sa consolidation assurés sur le continent européen, avec le « concept
stratégique pour le e siècle », adopté en avril 1999, l’Otan montre sa volonté de
devenir une organisation militaire mondialisée. Elle est présentée comme une « arme de
démocratisation massive » et à ceux qui en appellent à un « Club des démocraties » pour
contourner le droit de veto au Conseil de sécurité, Condoleeza Rice, secrétaire d’État de
George W. Bush, affirmera de façon péremptoire : « Le club des démocraties nous l’avons,
c’est l’Otan ! ».
Avec cette nouvelle stratégie, on entre dans le cycle de la guerre permanente, dont
Bush junior et son administration seront les zélateurs. Le dessein d’une Otan planétaire
va s’opérer par l’extension de ses liens hors sa zone historique euro-atlantique et en se
dotant d’une capacité d’intervention tous azimuts. Depuis les années 1990, la stratégie de
globalisation de l’Otan (accompagnant la mondialisation néolibérale) est de « chercher à
établir de plus en plus de partenariats mondiaux avec des pays de même sensibilité », une
toile d’alliances militaires et stratégiques va ainsi être tissée.
Les États-Unis, alors hégémoniques, sont à la manœuvre. Dès la dissolution du bloc
soviétique, la politique de partenariats devient un mécanisme essentiel de la stratégie
otanienne. En 1991, un premier partenariat est constitué, le Conseil de coopération nord-
atlantique qui, en réunissant les vingt-deux États membres de l’Otan et de l’ancien Pacte
de Varsovie, symbolise la victoire politique et idéologique des atlantistes. En 1992, les
onze États de la Communauté des États indépendants (CEI) et l’Albanie sont inclus dans
ce partenariat qui s’étend de Vancouver à Vladivostok12. C’est là réaliser la projection du
géographe Mackinder, telle que formulée dans sa théorie en 1904 : « Qui gouverne l’Europe
10. La Croatie et l’Albanie le seront en 2009.
11. L’élargissement de l’Otan viole également le Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe signé
en 1990. Selon ce traité, pour maintenir l’équilibre, quand un pays membre de l’ancien Pacte de Varsovie
adhère à l’Otan, on doit procéder à une réduction des forces armées dans la partie occidentale de l’Europe.
Un simple artifice juridique va permettre de contourner l’engagement pris. L’Otan n’est pas signataire du
Traité sur les forces armées conventionnelles, les signataires en sont les États, l’Otan en tant que telle n’est
donc pas tenue de le respecter.
12. Devenu en 1997 le Conseil de partenariat euro-atlantique (CPEA), il compte 50 membres, les 28 États
membres de l’Otan et 22 États partenaires, dont la Russie, les 11 États de la CEI et 10 États européens non
membres de l’Otan.
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de l’Est domine l’Heartland, qui gouverne l’Heartland, domine l’Ile-Monde »13 ; théorie qui
inspire la politique allemande du « Drang nach Osten »14 et constitue l’essence de la pensée
de Brzezsinki : « Qui domine l’Eurasie domine le monde. »
L’Otan va également tisser sa toile de partenariats, au-delà de la zone euro-atlantique
et de l’ex-Union soviétique, en Afrique et au Moyen-Orient, avec en 1994, le Dialogue
méditerranéen, et, en 2004, l’Initiative de coopération d’Istanbul (ICI), qui participe de la doctrine
avortée de George W. Bush d’un « Grand Moyen-Orient ».
Ces deux partenariats revêtent une importance particulière en ce qu’ils permettent à
l’Otan de créer des liens militaires avec les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. LAlgérie,
l’Égypte, la Jordanie, la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie et… Israël participent au Dialogue
méditerranéen ; dans ce cadre, des programmes de coopération « individuels » sont adoptés,
mais est aussi préconisé « l’approfondissement » de ce partenariat avec une participation
conjointe d’Israël et des six États arabes adhérant au Dialogue méditerranéen.
L’ Initiative de coopération d’Istanbul, à laquelle souscrivent le Bahreïn, les Émirats
arabes unis, le Koweït et le Qatar, remplit une fonction similaire en matière de coopération
bilatérale, de formation et d’entraînement militaire. Confronté à la situation présente dans
le Moyen-Orient, son élargissement avec le Conseil de coopération du Golfe qui regroupe, outre
les quatre États membres de l’Initiative d’Istanbul, l’Arabie Saoudite et Oman, fait actuellement
l’objet de conciliabules.
Deux autres partenariats revêtent un intérêt particulier, les partenariats Otan-Russie et
Otan-Ukraine, l’un et l’autre conclus en 1997. Leur objectif est, en application du concept de
capacités opérationnelles adopté au sommet de l’Otan en 1999, d’améliorer « l’aptitude des
forces de l’Alliance et des Partenaires à opérer ensemble lors des opérations du Partenariat
pour la Paix dirigées par l’Otan ».
Avec la Russie, un objectif est de l’engager plus avant dans le plan, adopté en 2002,
d’action contre le terrorisme. S’agissant du partenariat avec l’Ukraine, la finalité est de
conduire à son terme le processus de son intégration au Traité de l’Atlantique Nord. La
Déclaration du sommet de l’Otan en 2008, alors qu’une majorité d’États européens se sont
prononcés pour un report de son intégration, est explicite : « L’Otan se félicite des aspirations
euro-atlantiques de l’Ukraine, qui souhaite adhérer à l’Alliance… Le [plan d’action
pour l’adhésion] représente la prochaine étape sur la voie qui les mènera directement
à l’adhésion. » Et de rappeler à ceux qui l’oublieraient : « Les décisions concernant
l’élargissement sont du seul ressort de l’Otan ». Depuis 2008, la Commission Otan-Géorgie vise
le même objectif et constitue le cadre d’intégration euro-atlantique de la Géorgie.
13. Pour Mackinder, l’« Heartland » est l’espace russe, « l’Île-monde », sont les continents européen, africain
et asiatique.
14. « La marche vers l’Est ».
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