INTRODUCTION AUX ANNEAUX DE FONTAINE,
NOTES DU COURS DE M2
par
Pierre Colmez
Table des matières
1. L’extension cyclotomique d’une extension finie de Qpet son complété. . . . . . . 1
1.1. L’extension cyclotomique d’une extension non ramifiée de Qp........... 1
1.2. Le complété de l’extension cyclotomique de F........................... 3
1.3. Il n’y a pas de 2iπ dans Cp!............................................. 5
1.4. L’extension cyclotomique d’une extension finie de Qp. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
1.5. Remarques sur les représentations galoisiennes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
2. Quelques anneaux de Fontaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2.1. L’anneau e
E+............................................................ 10
2.2. Les éléments εet π...................................................... 11
2.3. L’anneau B+
dR des « nombres complexes p-adiques»..................... 12
2.4. Le corps des normes de l’extension cyclotomique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
2.5. La clôture séparable du corps des normes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
2.6. L’anneau Aet les (ϕ, Γ)-modules........................................ 19
1. L’extension cyclotomique d’une extension finie de Qpet son complété
1.1. L’extension cyclotomique d’une extension non ramifiée de Qp
Soit Fun corps de caractéristique 6=p, soit Fune clôture algébrique de F, et soit GF=
Aut(F /F ). Si ζpn∈Fest une racine primitive pn-ième de l’unité, et si σ∈GF, alors σ(ζpn)est
une racine primitive pn-ième de l’unité. Il existe donc χn(σ)∈(Z/pnZ)∗, uniquement déterminé,
tel que σ(ζpn) = ζχn(σ)
pn. De plus, si ζ∈µpn, il existe a∈Z/pnZunique, tel que ζ=ζa
pn, et on a
σ(ζ) = σ(ζa
pn) = σ(ζpn)a=ζaχn(σ)
pn=ζχn(σ).
Les calculs précédents montre que l’on a χn(στ ) = χn(σ)χn(τ), si σ, τ ∈GF, et, en prenant a=p,
que χn−1(σ)est l’image de χn(σ)par l’application naturelle de (Z/pnZ)∗dans (Z/pn−1Z)∗. Il
existe donc un caractère χ: GF→Z∗
p, uniquement déterminé par la condition σ(ζ) = ζχ(σ)quel
que soit ζ∈µp∞, groupe des racines de l’unité d’ordre une puissance de p. Ce caractère est le
caractère cyclotomique.
2PIERRE COLMEZ
Soit Fune extension non ramifiée de Qp. Choisissons pour chaque nune racine pn-ième
primitive de l’unité ε(n), de telle sorte que (ε(n+1))p=ε(n). Si n>1, soit Fn=F(ε(n)), et soit
F∞=∪nFn.
Proposition 1.1. — (i) Si n>1,Fnest une extension totalement ramifiée de degré (p−1)pn−1
de F, et πn=ε(n)−1en est une uniformisante.
(ii) Si n>1,Fnest une extension galoisienne de F, et χinduit un isomorphisme de Gal(Fn/F )
sur (Z/pnZ)∗.
(iii) F∞est une extension galoisienne de F, et χinduit un isomorphisme de ΓF= Gal(F∞/F )
sur Z∗
p.
Démonstration. — Soit Pnle polynôme cyclotomique d’indice pndonné par la formule Pn(X) =
Xpn−1
Xpn−1−1. Le polynôme Qn(X) = Pn(X+ 1) est un polynôme d’Eisenstein (son terme constant
est pet sa réduction modulo pest Xpn−pn−1) donc est irréductible sur F. On en déduit le (i).
Le corps Fnest le corps de décomposition du polynôme Xpn−1; il est donc galoisien sur F.
De plus, Gal(Fn/F )et (Z/pnZ)∗ont même cardinal, et χnest injectif de manière évidente ; on
en déduit le (ii), et le (iii) en passant à la limite projective.
Si n>1, notons G(n)le groupe (Z/pnZ)∗, et soit G(∞) = Z∗
p. Si k∈N, soit G(∞)kle
sous-groupe de G(∞)défini par G(∞)0=G(∞), et G(∞)k= 1 + pkZp, si k>1. Si n>1,
on définit le sous-groupe G(n)kde G(n)comme l’image de G(∞)k. On a donc, en particulier,
G(n)k={1}, si k>n. On identifie G(n)et Gal(Fn/F ), ainsi que G(∞)et ΓF, via le caractère
cyclotomique χ.
Proposition 1.2. — (i) Si n>1, alors Gal(Fn/F )u=G(n)0si u60, et Gal(Fn/F )u=G(n)k,
si pk−1−1< u 6pk−1, et si k>1.
(ii) Si n>1, alors Gal(Fn/F )v=G(n)0si v60, et Gal(Fn/F )v=G(n)k, si k−1< v 6k
et si k>1.
(iii) Si n>1, alors c(Fn/F ) = n.
(iv) Γv
F=G(∞)0si v60, et Γv
F=G(∞)k, si k−1< v 6ket si k>1.
Démonstration. — L’extension Fn/F est totalement ramifiée et πn=ε(n)−1en est une unifor-
misante (et donc un générateur de OFncomme algèbre sur Zp). Par définition, si σ∈Gal(Fn/F ),
on a donc iFn(σ) = vFn(σ(πn)−πn) = vFn(σ(1 + πn)−(1 + πn)).Supposons σ6= 1. On peut
alors écrire χ(σ)sous la forme 1 + pka, avec a∈Z∗
p, et 06k6n−1. Comme (1 + πn)est une
racine de l’unité d’ordre une puissance de p, on a σ(1 + πn)−(1 + πn) = (1+ πn)((1+ πn)apk−1),
et comme (1 + πn)apkest une racine primitive pn−k-ième de l’unité, on obtient
vFn(σ(1 + πn)−(1 + πn)) = vp((1 + πn)apk−1)
vp(πn)=1/(p−1)pn−k−1
1/(p−1)pn−1=pk.
On en déduit que σ∈Gal(Fn/F )usi et seulement si pk>u+ 1, ce qui démontre le (i).
On a [G(n)0:G(n)u] = (p−1)pk−1si pk−1−1< u 6pk−1et 16k6n. On en déduit que, sur
[0,+∞[, la fonction ϕFn/F est affine sur chacun des segments [pk−1−1, pk−1], et sur [pn−1,+∞[.
comme la dérivée de ϕFn/F sur [pk−1−1, pk−1] est 1
(p−1)pk−1, on a ϕFn/F (k) = ϕFn/F (k−1) + 1,
si 16k6n. La fonction ψFn/F est donc affine de dérivée (p−1)pksur chacun des segments
[k, k + 1], si k6n−1, et affine de dérivée (p−1)pn−1sur [n, +∞[. En particulier, les sauts de
INTRODUCTION AUX ANNEAUX DE FONTAINE, NOTES DU COURS DE M2 3
la filtration par les Gal(Fn/F )vsont aux entiers 6n. On en déduit le (ii). Les (iii) et (iv), quant
à eux, sont des conséquences immédiates du (ii).
Remarque 1.3. — Le conducteur de Fnsur Fest un entier, comme prédit par le théorème de
Hasse-Arf
Exercice 1. — (i) Montrer que le polynôme minimal de π1sur Fest (1+X)p−1
X. En déduire que
vp(dF1/F ) = 1 −1
p−1.
(ii) Montrer que, si n>2, le polynôme minimal de πnsur Fn−1est (1 + X)p−(1 + πn−1). En
déduire que vp(dFn/Fn−1) = 1.
(iii) Montrer que vp(dFn/F ) = n−1
p−1.
(iv) En déduire que l’on a F(v)
n=Fksi k6v < k + 1, et 06k6n.
(v) Retrouver le (ii) de la prop. 1.2.
1.2. Le complété de l’extension cyclotomique de F. — Soit b
F∞le complété de F∞
pour vp; c’est aussi l’adhérence de F∞dans Cp. L’action de ΓFsur F∞s’étend par continuité à
b
F∞, et l’objet de ce noest d’étudier cette action.
Remarque 1.4. — Si k>vp(2p), et si vp(u−1) = k, l’application x7→ log x
log uinduit un isomor-
phisme de groupes de 1 + pkZpsur Zp, l’isomorphisme inverse étant y7→ uy= exp(ylog u). Cela
montre que le groupe (multiplicatif) 1 + pkZpest procyclique (i.e. est topologiquement engendré
par un élément). Si p>3, on a Z∗
p=µp−1×(1 + pZp), et comme µp−1est cyclique d’ordre
premier à p, le groupe Z∗
pest lui aussi procyclique. Par contre, Z∗
2={±1} × (1 + 4Z2)n’est pas
procyclique.
Lemme 1.5. — Si n>1et x∈F∞, alors p−kTrFn+k/Fn(x)de dépend pas de l’entier ktel que
x∈Fn+k.
Démonstration. — Cela suit de ce que TrFn+k+i/Fn(x) = [Fn+k+i:Fn+k]TrFn+k/Fn(x)si x∈Fn+k
et de ce que [FN+k+i:Fn+k] = pi.
Notons Rn:F∞→Fnl’application dont le lemme ci-dessus assure l’existence. Si n>1, soit
Yn={x∈Fn,TrFn/Fn−1(x) = 0}, et soit R∗
n= Rn−Rn−1.
Proposition 1.6. — (i) L’application Rn:F∞→Fnest Fn-linéaire, commute avec l’action
de ΓF, et on a Rn◦Rn+k= Rn.
(ii) Si x∈F∞, alors R∗
n+i(x)∈Yn+i, est nul si i0, et on a
x= Rn(x) +
+∞
X
i=1
R∗
n+i(x).
(iii) Si k∈Z, alors « vp(x)>kvp(πn)»⇔«vp(Rn(x)) >kvp(πn)et vp(R∗
n+i(x)) >kvp(πn),
quel que soit i>1».
Démonstration. — Rncommute à l’action de ΓFcar, si L/K est une extension de corps, et si
σ:L→Lσest un isomorphisme de corps, alors TrLσ/Kσ(σ(x)) = σ(TrL/K (x)). Le reste du (i)
est immédiat.
Le (ii) suit de ce qu’il existe k∈Ntel que x∈Fn+ket alors Rn+i(x) = xsi i>k.
4PIERRE COLMEZ
Dans le (iii), l’implication ⇐est immédiate. Pour démontrer l’implication réciproque, consta-
tons que les πi
n+k, pour 06i6pk−1forment une base de OFn+ksur OFnpuisque l’extension
Fn+k/Fnest totalement ramifiée. On peut donc écrire x∈OFn+kde manière unique sous la forme
x=
pk−1
X
j=0
aj(1 + πn+k)j,avec aj∈OFn.
Maintenant, on a (1 + πn+k)pk−i= 1 + πn+isi i6k, et
p−1TrFn+i/Fn+i−1((1 + πn+i)j) = ((1 + πn+i)jsi p|j,
0si (p, j) = 1.
En écrivant j∈ {0, . . . , pk−1}sous la forme j=pk−ij0, avec (j0, p) = 1, on en déduit les formules
Rn(x) = a0et R∗
n+i(x) = X
(j0,p)=1
apk−ij0(1 + πn+i)j0.
Ceci permet de montrer que, si vp(x)>0, alors vp(Rn(x)) >0et vp(R∗
n+i(x)) >0. Le cas
général s’en déduit en remarquant que « vp(x)>kvp(πn)» équivaut à « x∈πk
nOFn», et en
utilisant la Fn-linéarité de Rn+i, si i∈N.
Si k∈N, on note ΓFk= Gal(F∞/Fk); c’est le sous-groupe de ΓFimage inverse de 1 + pkZp
par χ. En particulier, ΓFkest un groupe procyclique si k>vp(2p).
Lemme 1.7. — Soit j>vp(2p), soit γjun générateur de ΓFj, et soit i>j+ 1. Alors γj−1est
inversible sur Yi. De plus, si k∈N, et vp(x)>kvp(πi−1), alors vp((γj−1)−1x)>kvp(πi−1)−1
p−1.
Démonstration. — Commençons par traiter le cas j=i−1. Si x∈Yi, on peut écrire xsous
la forme x=Pp−1
a=1 xa(1 + πi)a, avec xa∈Fi−1. De plus, si k∈N, et vp(x)>kvp(πi−1), alors
vp(xa)>kvp(πi−1), quel que soit a∈ {1, . . . , p −1}. Par ailleurs, on peut écrire χ(γj) = 1 + pjv,
avec v∈Z∗
p. On a alors γj((1 + πi)a) = (1 + πi)a(1 + π1)av , et comme xaet π1sont fixes par γj,
on voit que xa comme antécédent
(γj−1)−1x=
p−1
X
a=1
xa
(1 + π1)av −1(1 + πi)a.
De plus, comme vp((1 + π1)av −1) = 1
p−1, on obtient la minoration voulue dans le cas j=i−1.
Le cas général s’en déduit en remarquant, que γ0=γpi−j−1
jest un générateur de ΓFi−1, et que
l’on a (γj−1)−1= (γ0−1)−1(1 + γj+· · · +γpi−j−1−1
j).
Proposition 1.8. — Soit n>vp(2p), et soit γnun générateur de ΓFn.
(i) Tout élément xde F∞peut être écrit de manière unique sous la forme x= Rn(x)+(γn−1)y,
avec Rn(y) = 0, et on a
vp(Rn(x)) > vp(x)−vp(πn), vp(y)> vp(x)−vp(πn)−1
p−1.
INTRODUCTION AUX ANNEAUX DE FONTAINE, NOTES DU COURS DE M2 5
(ii) Rns’étend par continuité à b
F∞et, si Xn={x∈b
F∞,Rn(x) = 0}, on peut écrire tout
élément xde b
F∞de manière unique sous la forme x= Rn(x)+(γn−1)y, avec y∈Xn, et on a
vp(Rn(x)) > vp(x)−vp(πn), vp(y)> vp(x)−vp(πn)−1
p−1.
Démonstration. — D’après le lemme précédent et la prop. 1.6, on a
x= Rn(x)+(γn−1)y, avec y=
+∞
X
i=1
(γn−1)−1R∗
n+i(x).
On en déduit le (i).
Par ailleurs, d’après le (i), on a vp(Rn(x)) > vp(x)−vp(πn), ce qui prouve que l’application
Fn-linéaire Rnest uniformément continue, et donc s’étend par continuité à b
F∞. Le reste du (ii)
se déduit du (i) par passage à la limite.
Remarque 1.9. — (i) Les applications Rn:b
F∞→Fnsont connues sous le nom de Traces de
Tate normalisées.
(ii) D’après la prop. 1.6, elles commutent à l’action de ΓF(ou GF).
(iii) On a Rn(x) = xsi x∈F∞et n0. Donc limn→+∞Rn(x) = xsi x∈b
F∞.
Exercice 2. — Si Gest un groupe topologique, et Mest un groupe topologique muni d’une
action continue de G, un cocycle continu sur Gà valeurs dans M, est une application continue
g7→ cgde Gdans Mtelle que l’on ait cgh =g(ch) + cgquels que soient h, g ∈G. Le but de cet
exercice est d’étudier les cocycles continus sur ΓFà valeurs dans b
F∞. On suppose pour simplifier
que pest impair, et donc que Z∗
pet ΓFsont procycliques.
(i) Montrer que, si c∈b
F∞, alors τ7→ (τ−1)cest un cocycle continu sur ΓFà valeurs dans b
F∞.
(ii) Soit γun générateur topologique de ΓF. Montrer que tout élément xde F1peut s’écrire
de manière unique sous la forme x0+ (γ−1)y0, avec x0∈Fet y0∈F1vérifiant TrF1/F (y0) = 0.
En déduire que tout élément de b
F∞peut s’écrire sous la forme x0+ (γ−1)y, avec x0∈F.
(iii) Soit τ7→ cτun cocycle continu sur ΓF, à valeurs dans b
F∞. Montrer, en décomposant cγ
sous la forme x0+ (γ−1)y, qu’il existe a∈Funiquement déterminé, et c∈b
F∞, tels que l’on
ait cτ=alog χ(τ)+(τ−1)cquel que soit τ∈ΓF.
1.3. Il n’y a pas de 2iπ dans Cp!
Un analogue p-adique de 2iπ devrait être défini par la formule 2iπ = limn→+∞pnlog ε(n). Le
problème est que l’on a logpε(n)= 0 quel que soit n∈Net donc la formule précédente donne
2iπ = 0, ce qui n’est pas très raisonnable. Si on regarde ce que donne la formule précédente d’un
point de vue galoisien et que l’on utilise la formule σ(ε(n))=(ε(n))χ(σ), si σ∈GQp, on voit que
le minimum que l’on puisse demander à un analogue p-adique de 2iπ est de vérifier la formule
σ(2iπ) = χ(σ)2iπ quel que soit σ∈GQp. Malheureusement (ou heureusement...), on a le résultat
suivant.
Théorème 1.10. — (i) Il n’y a pas d’élément xde Cptel que l’on ait σ(x) = x+ log χ(σ), quel
que soit σ∈GQp(autrement dit, Cpne contient pas d’analogue p-adique de log 2iπ).
(ii) Si k∈Z−{0}, alors {x∈Cp, σ(x) = χ(σ)kx, quel que soit σ∈GQp}={0}.(autrement
dit, Cpne contient pas d’analogue p-adique de (2iπ)k, quel que soit k∈Z− {0}.)
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