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La psychothérapie centrée sur les émotions (Gingras, Normand Greenberg, Leslie S. Kramer etc.) (z-lib.org)

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Voici un livre qui capture, avec éloquence et expertise, la complexité théorique, la
richesse clinique et les fondements empiriques de l’une des approches prédominantes de la psychothérapie contemporaine. Tout en s’adressant à de nombreux
types de problèmes psychologiques, il démontre quand et comment implanter
une large palette de techniques pour amen er le client à identifier, approfondir
et transformer son expérience émotionnelle et cognitive, afin de reconnaitre et
affirmer ses besoins, résoudre des conflits intra- et interpersonnels et développer
un parcours de vie harmonieux avec soi et les autres. Il appartient à la bibliothèque de tous ceux et celles qui désirent approfondir leur compréhension du
processus de changement en psychothérapie et enrichir leur répertoire d’interventions thérapeutiques.
Louis G. Castonguay, PhD
Professeur de psychologie clinique, Penn State University, Etats-Unis
Admiration (pour le travail effectué), gratitude (envers les auteurs), plaisir (de lecture) et excitation (à l’idée d’intégrer ces idées dans mon travail de thérapeute) :
voici quelques unes des émotions que j’ai éprouvées en découvrant cet ouvrage,
consacré à l’une des approches psychothérapiques actuelles les plus précieuses
et fructueuses. Je pense que tous les thérapeutes éprouveront eux aussi ce même
genre de joies grâce à cet excellent outil de découverte et de travail !
Christophe André, MD
Médecin psychiatre, hôpital Sainte-Anne, Paris, France
Un exposé clair et didactique aussi bien des bases théoriques de la psychothérapie
centrée sur les émotions que des étapes du processus thérapeutique et des mécanismes de changements qui s’opèrent. Un véritable manuel, exposant comment
traiter des pathologies importantes telles que les troubles de l’humeur et de la
personnalité. Une référence sans équivalent en langue française qui s’adresse
aussi bien aux étudiants en formation qu’aux psychothérapeutes chevronnés.
Pierre Marquet, MD-PhD
Professeur de psychiatrie, Université Laval, Canada
Avec cet ouvrage clair et stimulant, Ueli Kramer et Emna Ragama donnent aux
émotions une place déterminante dans les processus thérapeutiques et démontrent l’intérêt majeur d’allier la recherche sur les émotions à la pratique clinique
pour comprendre et développer une psychothérapie centrée sur les émotions.
David Sander, PhD
Professeur de psychologie de l’émotion, Université de Genève, Suisse
III
Enfin une présentation complète en français de la Thérapie Centrée sur l’Emotion
(TCE) de Leslie Greenberg, la plus aboutie des thérapies émotionnelles. Cet
ouvrage remarquable aborde tous les points pertinents pour la TCE, des bases
théoriques et empiriques aux détails complets de sa mise en œuvre dans la
clinique, considérant aussi la validation scientifique de la TCE et la formation
à cette approche. L’ouvrage est richement illustré par des exemples cliniques.
Assurément, un ouvrage indispensable à tout psychothérapeute.
Pierre Philippot, PhD
Professeur de psychologie clinique, Université de Louvain, Belgique
Chez le même éditeur
Dans la même collection
La psychothérapie : approches comparées par la pratique, par C.-E. Rengade,
M. Marie-Cardine, 2014, 248 pages.
Applications en thérapie familiale systémique, par T. Albernhe, K. Albernhe,
2e édition, 2013, 248 pages.
Cas cliniques en thérapies comportementales et cognitives, par J. Palazzolo,
3e édition, 2012, 288 pages.
La relaxation thérapeutique chez l’enfant, par M. Bergès-Bounes, C. Bonnet,
G. Ginoux, A.-M. Pecarelo, C. Sironneau-Bernardeau, 3e édition, 2008,
216 pages.
Dans la collection « Médecine et psychothérapie » :
Le développement psychique précoce. De la conception au langage, par B. Golse,
M .R. Moro, 2014, 360 pages.
Thérapie cognitive et émotions. La 3evague, par J. Cottraux, 2e édition, 2014,
226 pages.
Les thérapies familiales systémiques, par T. Albernhe, K. Albernhe, 4e édition,
2014, 336 pages.
Les psychothérapies comportementales et cognitives, par J. Cottraux, 5e édition,
2011, 384 pages.
Psychothérapie cognitive de la dépression, par I.M. Blackburn, J. Cottraux,
3e édition, 2008, 248 pages.
Pratiques en psychothérapie
La psychothérapie centrée
sur les émotions
Ueli Kramer
Psychothérapeute, psychologue-associé au Département de Psychiatrie-CHUV,
Université de Lausanne, Suisse ;
Département de Psychologie, Université de Windsor, Canada
Emna Ragama
Psychologue-psychothérapeute FSP, pratique privée à Genève, Suisse
Avec la collaboration de
Normand Gingras
Antonio Pascual-Leone
Catalina Woldarsky Meneses
Préface de Leslie S. Greenberg
Ce logo a pour objet d’alerter le lecteur sur la menace que
représente pour l’avenir de l’écrit, tout particulièrement dans
le domaine universitaire, le développement massif du « photo-­
copillage ». Cette pratique qui s’est généralisée, notamment dans
les établissements d’enseignement, provoque une baisse brutale
des achats de livres, au point que la possibilité même pour les
auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement est aujourd’hui menacée.
Nous rappelons donc que la reproduction et la vente sans autorisation, ainsi que le recel, sont passibles de poursuites. Les demandes
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© 2015, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
ISBN : 978-2-294-74146-3
e-ISBN : 978-2-294-74164-7
Elsevier Masson SAS, 62, rue Camille-Desmoulins, 92442 Issy-les-Moulineaux cedex
www.elsevier-masson.fr
Liste des auteurs
Auteurs
Ueli Kramer, PhD, Dr. phil., est Privat-Docent à l’Université de Lausanne
(Suisse) et Adjunct Professor à l’Université de Windsor (Canada), psychologue-psychothérapeute FSP et superviseur reconnu au niveau fédéral. Affilié à l’Institut Universitaire de Psychothérapie et au Service de
Psychiatrie Générale du Département de Psychiatrie à Lausanne, il est
chercheur en psychothérapie ; il s’intéresse aux processus et résultats des
traitements des troubles de la personnalité. Formé à l’Université de York
(Canada) à la psychothérapie centrée sur les émotions, il pratique cette
approche en psychiatrie adulte.
Emna Ragama, psychologue-psychothérapeute FSP reconnue au niveau
fédéral, Master en psychologie clinique (Université de Genève, McGill
University) et Master en biologie, neuroscience clinique (Université de
Genève). Formée à différentes approches thérapeutiques (comportementale et cognitive, mindfulness) et suite à une expérience professionnelle
de plus de 10 ans au département de psychiatrie adulte des Hôpitaux Universitaires de Genève, elle est installée en cabinet privé à Genève. Formée
à la psychothérapie centrée sur les émotions (Université de York, Canada),
ainsi qu’à l’approche de couple (International Centre for Excellence in
Emotionally Focused Therapy, Canada), elle les pratique et participe aux
développements de leur formation.
Collaborateurs
Normand Gingras, psychologue-psychothérapeute, Ottawa Couple and
Family Institute Inc., Ottawa, Canada.
Antonio Pascual-Leone, psychologue-psychothérapeute, département de
Psychologie, Université de Windsor, Canada
Catalina Woldarsky Meneses, psychologue-psychothérapeute, pratique
privée, Lausanne, Suisse.
Remerciements
Nous sommes particulièrement heureux de présenter ce premier ouvrage
en langue française sur la psychothérapie centrée sur les émotions. Cet
ouvrage n’aurait pas vu le jour sans le soutien actif d’un grand nombre de
personnes et d’institutions.
Les deux auteurs tiennent à remercier Leslie Greenberg pour sa présence,
sa générosité et son humour ; Dominique Servant et la direction de la
collection « Pratiques en Psychothérapie » pour son précieux soutien, sa
confiance et son suivi ; Valérie Le Rey, Gaëtan Bretéché et la maison d’édition Elsevier Masson pour l’intérêt qu’ils ont montré à publier cet ouvrage.
Nous remercions Émilie Chappuis pour sa lecture précieuse et nos trois
contributeurs Normand Gingras, Antonio Pascual-Leone et Catalina Woldarsky pour leur collaboration aimable et rigoureuse à cet ouvrage.
La deuxième auteure (E. R.) tient à remercier : Sue Johnson et The International Centre for Excellence in Emotionally Focused Therapy pour m’avoir
offert son enseignement de qualité et son réseau international ; Gilbert
Pinard (Université McGill), pour m’avoir sensibilisée à son art de la relation thérapeutique ; Gilles Bertschy, Jean-Michel Aubry, Lucio Bizzini et
Guido Bondolfi (Hôpitaux Universitaires de Genève), pour avoir initié ma
rencontre avec la psychothérapie centrée sur les émotions. Merci enfin à
mon compagnon Jean-Christophe, ma fille Mayleen et à Cyrielle pour leur
présence et leur encouragement.
Le premier auteur (U. K.) tient à remercier le Département de Psychiatrie
du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois de l’Université de Lausanne
pour le soutien, la Société Académique Vaudoise et le 450e Anniversaire de
l’Université de Lausanne, qui m’ont permis de travailler sur ce livre durant
un congé scientifique. Je remercie le Département de Psychologie de l’Université de Windsor, Canada, de m’avoir si chaleureusement accueilli durant
cette année. Je tiens à remercier Martina Belz et Franz Caspar de m’avoir
donné l’opportunité d’apprendre la psychothérapie centrée sur les émotions en Suisse. Je remercie ma femme Nicole et ma fille Félicia pour leur
amour, patience et générosité.
Nous remercions nos familles, amis et collègues qui nous ont accompagnés durant cette aventure d’écriture. Finalement, merci à nos clients, pour
leur confiance même dans la tourmente, leur fragilité. Ils nous apprennent
quotidiennement le métier de psychothérapeute et nous confirment ainsi que
les émotions sont si inévitables, si cruciales et si mobilisatrices de changement.
Ueli Kramer et Emna Ragama
Lausanne et Genève, Octobre 2014
Préface
C’est avec grand plaisir que j’écris la préface de ce premier volume en langue
française au sujet de l’emotion-focused therapy (EFT), intitulé La ­psychothérapie
centrée sur les émotions, par Ueli Kramer et Emna Ragama. La psychothérapie
centrée sur les émotions est fondée sur l’idée « Je ressens, donc je suis » : les
émotions ne sont ni secondaires à la cognition, ni des décharges auxiliaires
à la motivation. En réalité, les émotions donnent de la couleur et du sens
à la vie. Elles sont nos compagnons de vie, gouvernant une grande partie
de ce que nous faisons. Comme Vincent van Gogh l’a écrit à son frère en
1889 : « N’oublions pas que les petites émotions sont les grands capitaines
de nos vies et qu’à celles-ci nous obéissons sans le savoir. »
Avec l’avènement d’une conception de l’émotion comme une ressource
adaptive et un système de signification – au lieu de quelque chose dont
il s’agit de se débarrasser de manière cathartique, qu’il s’agit de modifier,
contrôler ou de corriger par la raison –, la compréhension du rôle de
l’émotion dans les relations humaines et en psychothérapie a connu un
changement radical. Ce « nouveau regard » reformule les priorités de la
recherche en psychothérapie qui s’intéresse à déterminer comment nous
pouvons faciliter au mieux le changement émotionnel, traiter les émotions
en tant que variable indépendante qui existe en tant que telle, au lieu d’un
produit de la cognition. Les questions-clés pour les psychothérapeutes
d’aujourd’hui sont : comment faciliter au mieux l’accès aux émotions,
comment permettre la conscience de l’émotion et comment aider à la transformation de l’émotion mal adaptée ? Ce livre permet la compréhension
des moyens de faciliter ce type de changement émotionnel.
Il y a une dualité dans le travail avec les émotions. Cette dualité est due
au fait que les émotions primaires sont à la fois sources de savoir et donneuses de plaisir-douleur. Les sentiments nous donnent souvent un savoir
immédiat, intime et personnellement significatif au sujet de nous-mêmes
et des autres, d’une manière immédiate et très spécifique. Ces sentiments
demandent une attention et une articulation dans le langage, afin de pouvoir
préciser et clarifier ce qui est ressenti et de faciliter la compréhension de soi.
Mais à un certain point, les sentiments – comme résultat de traumatismes
ou de la négligence du passé – peuvent devenir des expériences destructives
accablantes. Ces sentiments comprennent de la souffrance et de la douleur
à des intensités qui ne sont pas supportables (ou du plaisir inqualifiable)
et peuvent ainsi devenir des sources de menace. Ils produisent ainsi des
expériences intolérables et peuvent représenter un danger à l’existence psychologique. Dans ces cas, ils doivent être transformés ou régulés, afin de
préserver un sentiment de cohérence du soi.
XII
Construisant sur la primauté de l’émotion et de l’importance de son acceptation, la psychothérapie centrée sur les émotions, à travers les dernières
décennies, a développé un focus particulier sur l’importance de la transformation émotionnelle, impliquant que la meilleure manière de changer
une émotion, c’est par une autre émotion (Greenberg, 2002, 2011)1. Kramer
et Ragama, les auteurs de ce livre, ont fait un travail exceptionnel pour
rendre la psychothérapie centrée sur les émotions plus accessible au public
des psychothérapeutes francophones.
Ce livre améliorera la pratique et la formation à la psychothérapie centrée
sur les émotions, dans les pays francophones, et aura un impact international. Il soutiendra ainsi le grand nombre de programmes de formation TCE
en Europe, en Asie et aux Amériques. Dans ces programmes de formation,
les participants apprennent que la souffrance émotionnelle ne peut pas être
simplement comprise comme étant causée par ou changée par des difficultés
cognitives ou comportementales, mais que la douleur provient d’une place
profondément ancrée dans l’âme, de sources implicites. Ils apprennent que
les personnes tirent bénéfice du processus de faire face aux douleurs évitées,
en les transformant et en construisant une nouvelle signification, afin de
changer la narration de leur vie.
Avec ce livre, les auteurs témoignent de leur compréhension de la
­psychothérapie centrée sur les émotions et de son processus de changement
thérapeutique.
Leslie Greenberg
York University, Toronto, Canada
Toronto, Octobre 2014
1.
Greenberg, L. S. (2002). Emotion-focused therapy. Coaching clients to work through
their feelings. Washington, D. C.: American Psychological Association. Greenberg,
L. S. (2011). Emotion-focused therapy. Washington, D. C.: American Psychological
Association.
Introduction
La psychothérapie centrée sur les émotions (thérapie centrée sur les émotions, TCE ; Emotion-Focused Therapy, EFT) est un traitement moderne,
dans la lignée des approches humanistes, expérientielles et constructivistes
en psychothérapie. Au travers de son développement, cette approche a
toujours tiré bénéfice des résultats de la recherche en psychothérapie, en
sciences affectives et cognitives, ainsi que plus récemment des neurosciences affectives.
Dans cette partie introductive, nous allons d’abord présenter les
« ingrédients-­
clés » de l’approche centrée sur les émotions. Dans un
deuxième temps, nous allons présenter cet ouvrage.
Émotion
Notre vie est faite d’émotions, d’affects, de désirs et de besoins. Nos comportements, choix, pensées, buts et intentions sont empreints d’un métathème, d’une fonction supérieure donnant une orientation à notre vie :
nos émotions. Elles lui donnent une structure, une direction et un sens.
Nos émotions sont ainsi des entités qui organisent et influencent notre
expérience. Par conséquent, les émotions peuvent à la fois être à l’origine
des blocages, ou des difficultés psychiques de la personne, et contenir les
ressources d’un changement en profondeur. Les émotions ont ainsi :
• un contexte interne : l’expérience de l’individu ;
• un contexte externe : le tissu relationnel dans lequel cette émotion est
exprimée, reçue, interprétée et acceptée.
Ce concept phare est à la fois le fondement scientifique de l’approche
thérapeutique et, au cœur de l’expérience de la rencontre entre le client
et le thérapeute. Il est au centre de la théorie du dysfonctionnement, de
la ­
théorie du changement thérapeutique, de la formulation du cas coconstruite entre clinicien et client ainsi que de la théorie construite, sur le
moment et parfois en coulisses, par le client.
L’émotion est la clé de voûte du processus de changement. Ce dernier est
jalonné d’étapes, de tâches thérapeutiques et de séquences de résolution
précises. Globalement, la TCE part de l’idée que le client doit d’abord accéder à une émotion, avant de pouvoir l’accepter et la quitter. Pour pouvoir
l’intégrer, le client doit être réceptif à une nouvelle expérience émotionnelle.
La psychothérapie centrée sur les émotions
© 2015 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
2
La psychothérapie centrée sur les émotions
Relation thérapeutique
La relation thérapeutique est importante dans toute psychothérapie. La TCE
définit la relation thérapeutique, à côté des émotions, comme deuxième
accent théorique. Outre une alliance de travail, ou alliance thérapeutique,
fonctionnelle et constructive, le psychothérapeute TCE offre une écoute
particulièrement proche de l’expérience du client. Plusieurs formes d’empathie sont ainsi développées et approfondies en tant que techniques d’intervention. La TCE est par conséquent un développement des approches humanistes en psychothérapie. Cette importance donnée à l’empathie implique
un thérapeute particulièrement « ajusté » ou « responsif » (responsive), c’està-dire répondant de manière ajustée à certaines caractéristiques du client.
Un thérapeute peut répondre moment-par-moment aux caractéristiques du
client, mais aussi au niveau du choix de la tâche thérapeutique à implémenter. L’empathie demande au thérapeute non seulement la compréhension
correcte des contenus décrits par le client, mais également une connexion
affective profonde avec le client au niveau des processus. Le thérapeute se
met ainsi à la place du client et lui parle à partir de cette expérience, en
lui proposant des significations qui peuvent se rapprocher de celles éprouvées comme « justes » par le client. Par exemple, lorsque Julie, une cliente,
rapporte une situation « difficile », elle parle d’une voix tremblante et ses
yeux sont humides et brillants. Le thérapeute se centre sur ce qui se passe
ici et maintenant, en disant : « … des larmes dans vos yeux… et votre voix
tremble. Restez avec cela un moment… », et un peu plus tard : « Et si ces
larmes pouvaient parler, que diraient-elles ? ».
Cet exemple illustre le rôle de l’attitude d’exploration empathique du
thérapeute, mais aussi le primat donné à l’émotion vécue en séance.
Processus thérapeutique
La psychothérapie centrée sur les émotions adopte une perspective fondamentalement orientée sur le processus thérapeutique. Les structures a priori,
les théories étiologiques et les formulations initiales sont seulement utilisées
si elles informent le processus dans l’ici et maintenant. Ainsi, les informations qui orientent le processus d’interaction thérapeutique sont toujours de
nature « bottom-up », au lieu de « top-down ». Ces informations sont extraites
du comportement non- et paraverbal – le ton de la voix, la posture, les mouvements de tête et du corps – plutôt que des déclarations verbales du client.
Ce principe implique une prise en compte des fluctuations affectives
propres à l’interaction humaine. Certaines approches thérapeutiques qui
utilisent des manuels de traitement n’ont pas suffisamment tenu compte
de cet aspect de processus d’interaction, où les deux partenaires d’interaction s’influencent moment-par-moment. Par exemple, dans le cas où un
client exprime une colère envers le thérapeute – événement non-prédit par
Introduction
3
le manuel –, le thérapeute répond sur le moment d’une certaine manière
et avec une certaine émotion qui lui appartient, par exemple une irritation
contrôlée, mais apparente au niveau non verbal. Cette réponse du thérapeute ne fait probablement pas partie du manuel de thérapie, et est spontanée. Il y a donc constamment une coconstruction difficilement prédictible
entre le client et le thérapeute qui influence la suite du processus thérapeutique. La TCE, par sa focalisation sur les émotions, s’ancre radicalement dans
cette caractéristique fondamentale du dialogue humain : elle met le processus émotionnel, dans son contexte interactionnel, au cœur de sa théorie du
changement et des techniques d’intervention.
Résultats thérapeutiques
La psychothérapie centrée sur les émotions est aujourd’hui bien validée
empiriquement et est aussi efficace que les autres formes de psychothérapie ayant fait l’objet de validation scientifique. Des données de recherche
de pointe sont disponibles au sujet du changement thérapeutique chez
des clients présentant des problèmes de dépression, de trauma complexe,
de troubles anxieux, de problèmes interpersonnels, de troubles alimentaires et de troubles de la personnalité. Il existe également plusieurs développements de la psychothérapie centrée sur les émotions appliquée aux
contextes conjugaux et familiaux, montrant une qualité de validation
empirique exemplaire pour ce type de traitement complexe impliquant
plusieurs acteurs. La durée des traitements est généralement courte, variant
entre 15 et 30 séances pour la plupart, sauf pour les traitements des troubles
de la personnalité, qui ont tendance à être plus longs.
Si l’efficacité absolue de cette approche a ainsi été démontrée, son efficacité relative, en comparaison à d’autres approches, l’est aussi à certains
égards. En comparant la psychothérapie centrée sur les émotions aux psychothérapies centrées sur la personne, les résultats montrent que la TCE
produit des effets plus probants et de manière plus rapide. En comparant la
TCE aux thérapies comportementales et cognitives – parfois citées comme
les approches les plus efficaces –, les résultats mais suggèrent globalement un
léger avantage de la TCE. Par ailleurs, la TCE appliquée au contexte conjugal a été comparée aux autres traitements de couple (p. ex., systémiques
ou cognitivo-comportementaux). Ces études ont attesté au minimum des
effets comparables sur la mesure principale de la satisfaction conjugale, et
plusieurs effets supplémentaires en faveur de la TCE de couple, notamment
concernant la profondeur et le maintien des changements à travers une
période plus longue. Le fait de directement traiter par et avec l’émotion du
client montre un effet probant sur de nombreuses variables-clés et contribue
à la santé mentale du client, l’individu ou le couple.
La recherche en TCE ne s’est pas arrêtée à démontrer les effets sur les
symptômes ou problèmes principaux. En cohérence avec son ancrage fort
4
La psychothérapie centrée sur les émotions
dans la recherche en psychothérapie, la TCE a exploré et validé plusieurs
mécanismes de changement, moment-par-moment et étape-par-étape,
ainsi que l’efficacité de plusieurs tâches thérapeutiques. Ces recherches sur
le processus ont influencé le domaine de la recherche en psychothérapie
bien au-delà de l’approche TCE, notamment au niveau des conceptualisations, des designs et de la méthodologie de recherche. L’investigation des
mécanismes de changement, comme par exemple le changement émotionnel, a permis de développer des modèles par étapes.
Par ce fait, la TCE devient ainsi la seule approche thérapeutique qui a
validé à la fois ses effets globaux et les étapes précises du processus permettant d’atteindre ces effets globaux.
Interventions fondées sur les indices
du processus
Ce qui vient d’être décrit a des implications sur le processus thérapeutique.
Les interventions spécifiques ne sont pas rattachées à des étapes prescrites
par un manuel mais à des indices du processus, dénommés en anglais « markers », qui émergent au sein de l’interaction thérapeutique. En amont de
cette caractéristique majeure, il y a l’acuité perceptuelle du psychothérapeute et sa capacité à formuler et comprendre en termes émotionnels le
processus se déployant dans le dialogue. Le psychothérapeute doit savoir
reconnaître ces indices et savoir les repérer dans le processus thérapeutique.
En aval de cette caractéristique majeure, il y a la connaissance par le thérapeute de la transformation émotionnelle et des conditions la facilitant. Une
fois un indice identifié dans le processus, le psychothérapeute peut appliquer la technique appropriée, en respectant le rythme interne du processus
de déploiement et de transformation émotionnels propre à chaque client.
Ce livre
Ce livre a pour objectif de fournir les bases théoriques et pratiques de la
connaissance de l’ensemble des tâches et étapes de la TCE, ainsi que de
fournir un survol des applications et déclinaisons, sur la toile de fond de la
recherche qui les inspire constamment. Cependant, ce livre ne remplacera
pas le travail expérientiel du psychothérapeute qui souhaite se former à cette
approche.
Le livre débute par un bref chapitre historique (chapitre 1). Ensuite,
il tentera de répondre à l’objectif global par deux chapitres principaux :
d’abord le chapitre théorique (chapitre 2) élaborera la théorie des émotions sous-jacente à la TCE, en articulation avec la recherche de pointe.
Ce chapitre abordera aussi la théorie de la relation thérapeutique, la
­théorie du dysfonctionnement émotionnel et le modèle de t­ ransformation
Introduction
5
é­motionnelle en psychothérapie. Une méthode de la formulation de
cas sera également présentée. Ensuite, le chapitre 3 proposera la notion
d’indice du processus et résumera les dizaines d’indices majeurs identifiés et validés par la recherche en TCE. Nous développerons pour chacun
des indices l’intervention appropriée décrite en étapes, qui sera illustrée pour la plupart par des situations cliniques et des extraits de séances
(verbatims). Notons à cet endroit que les vignettes et verbatims de séance
utilisés dans ce livre proviennent des clients des auteurs, avec l’accord
explicite des clients. Toute information permettant de les identifier est
voilée, et modifiée si nécessaire. Après ces deux chapitres principaux,
ce livre se décline en une série de chapitres plus courts, d’abord au
sujet de la spécificité de la TCE dans différents contextes de traitement
individuel (chapitre 4), comme la dépression, les troubles anxieux, le
trauma complexe, les troubles alimentaires et les troubles de la personnalité. Le chapitre 5, par Catalina Woldarsky Meneses, Normand
Gingras et Emna Ragama, présentera la TCE de couple. Le chapitre suivant
(chapitre 6), par Antonio Pascual-Leone et Ueli Kramer, est une synthèse
contemporaine de la recherche, particulièrement importante d’un point de
vue d’une approche comme la TCE. Finalement, ce livre se terminera avec
des remarques au sujet de la formation en TCE et des perspectives d’avenir.
Les termes « client » et « thérapeute », si utilisés dans leur forme masculine
singulière, incluent les clientes et thérapeutes-femmes.
1
Racines et place
de l’approche centrée
sur les émotions
La psychothérapie centrée sur les émotions (TCE) prend ses racines dans
les approches humanistes qui, dans les années 1960 et 1970, ont représenté
une « troisième force », entre le behaviorisme et les approches psychodynamiques, forces dominantes de l’époque sur le continent nord-américain. Les
approches humanistes ont classiquement réfuté le déterminisme conceptualisé par les deux autres approches. Elles considèrent l’être humain doté
de ressources et capable de décisions éclairées, par conséquent, possédant
une capacité d’autodétermination et d’autoréalisation.
La TCE a évolué à partir de ses racines, pour devenir aujourd’hui une
approche expérientielle et néo-humaniste. Ainsi, elle a élaboré, grâce
aux travaux de recherche, une théorie fondée sur l’expérience subjective
du client et de ses changements, qui ne cesse d’évoluer aujourd’hui à la
lumière des avancées dans ce domaine. On peut donc définir que la TCE est
une psychothérapie fondée sur :
• une approche expérientielle basée sur le processus ;
• une théorie constamment actualisée des processus émotionnels.
Dans ce chapitre, les origines de la TCE seront retracées, puis, situées par
rapport aux approches voisines.
Approche centrée sur la personne
Selon l’approche centrée sur la personne de Carl Rogers (Rogers, 1951),
l’être humain est conçu comme ayant un ensemble de caractéristiques
structurées. C. Rogers s’est notamment intéressé aux liens évaluatifs entre,
d’une part, l’expérience primaire et immédiate, appelée « organismique »,
et, d’autre part, le concept de soi de la personne. Selon lui, la qualité de la
consistance de ce lien serait génératrice de la santé mentale, de la créativité et du bonheur individuel et interindividuel. L’être humain serait ainsi
intrinsèquement et constamment à la recherche de la cohérence entre son
expérience immédiate et la représentation qu’il a de lui-même en tant que
personne, son rôle social et son identité, l’incongruence de ces liens étant
génératrice de problèmes psychiques. Par exemple, en passant devant un
parc pour enfants, une femme ressent soudainement une grande tristesse. En
thérapie, elle re-construit le lien entre cette expérience actuelle et son désir
non accompli de retourner dans le monde du travail après plusieurs années
La psychothérapie centrée sur les émotions
© 2015 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
8
La psychothérapie centrée sur les émotions
de pause, en relation avec l’éducation de ses enfants qu’elle avait assumée.
Une telle incongruence entre l’expérience et la représentation identitaire
peut être à l’origine des problèmes psychiques ou des blocages internes
de l’individu. La résolution comprend l’intégration de ces divergences en
une nouvelle synthèse créatrice. Cette théorie met ainsi l’actualisation du
potentiel de soi au cœur des besoins individuels. Le fait de tendre vers le
dépassement des incongruences perçues par l’individu serait une force centrale dans les processus de guérison, dans la créativité et l’autoréalisation.
Notons que, mise à part cette force motivationnelle centrale, C. Rogers a
aussi conceptualisé d’autres motivations centrales de l’être humain, comme
l’auto-évaluation en continu et la considération positive par l’autre. Les
processus d’émulation vers l’accomplissement de soi et le processus de tendre vers des interactions satisfaisantes en sont des implications. Si ces processus ou l’accès aux motivations centrales sont bloqués, la personne peut
présenter une anxiété ou plus généralement une « souffrance » émotionnelle, l’empêchant de réaliser son potentiel. Cette situation peut produire
des symptômes.
Selon cette approche, le traitement se centre sur le développement d’une
relation qui facilite les processus d’évolution, de croissance et d’actualisation de la personne. Le psychothérapeute propose une considération
positive de la personne en face et s’intéresse à l’auto-actualisation et au
processus d’évaluation de soi. De cette manière, la souffrance émotionnelle
de la personne diminue et ses forces motivationnelles se libèrent : une
expérience correctrice peut avoir lieu. C. Rogers considère que des éléments
spécifiques de la rencontre entre le client avec son thérapeute sont transformateurs : être vu comme l’on est (par l’empathie thérapeutique), de
manière authentique (par une attitude thérapeutique congruente) et sans
condition (par une considération positive thérapeutique de l’autre). Ces
éléments favorisent le développement de la congruence entre l’expérience
et le concept de soi.
La psychothérapie centrée sur les émotions s’inscrit complètement
dans cette lignée et utilise l’ensemble des principes énumérés, tout en les
développant davantage et en les différenciant (Greenberg et al., 1998).
Par ailleurs, la TCE considère certes que l’anxiété, ou plus généralement
la souffrance émotionnelle, peut être une barrière à l’autoréalisation, mais
aussi que l’émotion est fondamentalement adaptive et est ainsi une porte
d’entrée pour mieux comprendre l’intériorité de la personne.
Focusing expérientiel
Si C. Rogers a développé un modèle structural de la personne et de son développement, Eugene Gendlin (1996) a conceptualisé le processus et la focalisation sur soi. E. Gendlin s’est davantage intéressé au chemin parcouru par
Racines et place de l’approche centrée sur les émotions
9
la personne pour réaliser ses motivations principales, plutôt qu’aux contenus de ces motivations. Il a ainsi mis le concept de l’expérience (immédiate)
au cœur de sa théorie clinique en créant le concept d’« experiencing » – la
connaissance expérientielle. Il en a proposé une opérationnalisation, en
utilisant une échelle de codage par juge externe (Klein et al., 1969, 1986).
La profondeur de la connaissance expérientielle peut être définie comme
un processus de construction de nouvelles significations à partir du sens
corporel (felt sense), des expériences préverbales et affectives (Greenberg et
Safran, 1989). La connaissance expérientielle tient ainsi compte de tous
les éléments présents sur le moment, pour construire une nouvelle signification ; elle peut différer en profondeur et qualité.
E. Gendlin propose une procédure thérapeutique spécifique pour les
dénouer les blocages du soi : le focusing expérientiel. Cette procédure thérapeutique part de l’hypothèse que l’expérience immédiate de l’être humain
ne peut que très partiellement être mise en représentation et en mots. Parallèlement à l’expérience représentée et partagée par des mots – explicite –, il
existe chez l’être humain en tout temps un champ d’activité interne faisant
partie de l’expérience immédiate – l’implicite. Le focusing vise à mettre des
mots subjectivement « justes » sur ces expériences implicites, la personne
peut alors confirmer, une fois le bon mot trouvé : « oui, c’est ça ! ». Le
« ça » représente ici le sens corporel (felt sense) qui a deux caractéristiques
intéressantes : (1) un sentiment global, vague, prenant en compte toute
l’expérience de la personne ; (2) un sentiment pour lequel seulement certains mots précis correspondent. Le sens corporel est un sentiment non
défini, mais qui comporte « une couleur ou texture très spécifique » qui
reste souvent à découvrir.
La TCE comme psychothérapie expérientielle fondée sur le processus
est fondamentalement ancrée dans les théories du focusing, et a intégré
cette technique dans son modèle. Cependant, la TCE applique le focusing à son cadre théorique en faisant la distinction entre différents types
de processus émotionnels à accéder et symboliser. Elle favorise ainsi certains types de processus et d’émotions, supposés être particulièrement
productifs.
Thérapies Gestalt, existentielle et systémique
La psychothérapie Gestalt, selon Fritz Perls (Perls, 1969 ; Perls et al., 1951),
partage avec la théorie de C. Rogers la centralité donnée à la tendance
à l’auto-actualisation de la personne. F. Perls met également l’expérience
organismique au cœur de sa théorie et conçoit les actions de l’être humain
comme étant influencées par ses « besoins prioritaires ». L’intégration de
ces différentes tendances à l’action dans une entité cohérente devient le
défi de la personne. La psychopathologie serait conceptualisée comme un
10
La psychothérapie centrée sur les émotions
manque d’intégration, un morcellement, ou aussi des blocages entre les
parties du soi, les tendances à l’action et les besoins sous-jacents. Inspiré
par les principes du psychodrame (Moreno, 1959 ; Blatner, 1989), F. Perls
a utilisé les techniques avec la chaise vide, ou le dialogue sur deux
chaises, afin de permettre de donner une voix à chacune des entités à
l’intérieur de la personne. Aussi le dialogue sur deux chaises se réalise-t-il
dans un esprit d’expérimentation et de créativité, dont l’issue n’est pas
claire d’emblée (Greenberg et Kahn, 1978 ; Perls et al., 1951). Classiquement, Perls et collaborateurs (1951) distinguent la position du « topdog »,
une partie de soi dominante qui formule des injonctions (« tu dois… »),
de la position du « underdog », une partie de soi soumise et manipulatrice,
répondant typiquement à la position « topdog » (par un « oui, mais… »).
Encouragé par le thérapeute, ce dialogue entre des parties de soi favorise
leur intégration, leurs assouplissements mutuels et serait donc fondamentalement source de transformations.
La TCE a repris ces conceptualisations et techniques en les ajustant aux
modèles des émotions. À travers plusieurs travaux de recherche sur les techniques des dialogues sur deux chaises (ou avec la chaise vide), L. Greenberg
a développé avec ses collaborateurs des modèles de séquences thérapeutiques productives, à partir des premiers travaux sur le conflit interne
(Bohart, 1977 ; Greenberg, 1979, 1984, 1986 ; Greenberg et Webster, 1982).
Ces modèles sont ainsi devenus des tâches thérapeutiques structurées, ou
des heuristiques d’intervention, plus complètes.
Par ailleurs, la TCE s’est inspirée des penseurs des approches existentielles (Frankl, 1959 ; Yalom, 1980), qui considèrent que l’être humain est
avant tout orienté par ses idéaux et buts de vie, et que l’être en souffrance
vient en thérapie pour affronter fondamentalement les « dernières choses »
de l’existence, comme l’isolation, la perte, la liberté ou le non-sens. Ces
composantes fondamentales de l’existence suscitent des peurs qui interfèrent avec l’authenticité, le développement de soi et l’autoréalisation, ce
qui compose le focus de l’attention dans la psychothérapie.
Finalement, notons que la thérapie de couple centrée sur les émotions
(voir chapitre 5) a été fortement influencée par les approches systémiques
structurales (Minuchin et Fishman, 1981 ; Fisch et al., 1982) et les théories de la communication (Weakland et Watzlawick, 1979), notamment
par la conceptualisation des problèmes conjugaux en termes de cycles
interactionnels négatifs, et par l’utilisation de techniques de mises en acte
et des questionnements circulaires. En même temps, la TCE de couple
a largement dépassé ces concepts systémiques classiques, par un focus
immédiat sur l’expérience émotionnelle des partenaires, et en développant
des étapes de résolution des problèmes conjugaux validées par la recherche
empirique (Greenberg et Johnson, 1988 ; Greenberg et Goldman, 2008 ;
Johnson, 2004).
Racines et place de l’approche centrée sur les émotions
11
Influences de la recherche en psychothérapie,
des sciences cognitives, des neurosciences
affectives et du constructivisme
L’étude du processus de changement remonte à la première heure du
développement de la TCE. Parmi les travaux ayant influencé l’élaboration
de la TCE, notons ceux visant à comprendre les éléments de changement
thérapeutique (Greenberg, 1984). L’importance de la recherche portant
sur le processus thérapeutique a été contextualisée dans le résumé de
K. Grawe (1997). Ce dernier propose que la recherche en psychothérapie
dépasse la priorité donnée à la question d’efficacité absolue (« la psychothérapie marche-t-elle ? ») et relative (« la psychothérapie A est-elle plus
efficace que la psychothérapie B ? »), ainsi que la question de savoir quel
traitement marche pour quel patient. Il suggère plutôt de se focaliser sur
la compréhension des mécanismes de changement des psychothérapies.
Dans cette catégorie de recherche, de manière plus spécifique, L. Greenberg (1999) propose de revenir à la première fonction de la recherche,
l’observation. Au lieu de très vite inférer des concepts à partir de nos
théories, le champ de la recherche en psychothérapie gagnerait par un
focus rigoureux sur l’observation. L’observation comprend la prise en
compte de ce qui se passe dans l’interaction thérapeutique, moment après
moment. En regardant un enregistrement d’interaction entre un client
et un thérapeute, le thérapeute-chercheur peut se poser les questions suivantes (Greenberg, 1999) :
1. Quels sont les indices concrets que quelque chose est « en mouvement »
(activé) chez ce client à ce moment-là de l’interaction ?
2. Quelles sont les interventions du thérapeute qui facilitent cette activation ?
3. Quelles sont les intentions et les stratégies du thérapeute à ce moment-là ?
4. Quel est l’effet chez le patient de cette intervention du thérapeute ?
Ce n’est pas un hasard si un chercheur humaniste contribue au retour
à l’observation pure de l’interaction. En effet, la tradition humaniste en
psychothérapie est historiquement la première à avoir proposé d’étudier
le processus thérapeutique en détail (Rogers, 1951, 1957). Même si les travaux de C. Rogers présentent quelques problèmes méthodologiques, c’est
ce dernier qui a montré aux générations suivantes l’importance d’avoir
accès à l’enregistrement de l’interaction client-thérapeute à des fins de
recherche et de formation. Ensuite, c’est avec le développement de l’échelle
mesurant la connaissance expérientielle (« experiencing », Klein et al., 1986)
qu’il est devenu possible d’observer systématiquement et d’accéder à
l’immédiateté de l’expérience du client en séance. La profondeur de la
connaissance expérientielle est aujourd’hui considérée comme l’un des
­facteurs de c­ hangement principaux dans l’explication des résultats thérapeutiques (Goldman et al., 2005 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, soumis).
12
La psychothérapie centrée sur les émotions
Par exemple, la qualité vocale est un aspect descriptif de cette profondeur
de la connaissance expérientielle (Rice et Kerr, 1986 ; voir chapitre 2).
Par ailleurs, l’observation et la mesure de la collaboration au sein de
la psychothérapie ont débuté, par exemple, par la notion d’alliance
thérapeutique (Bordin, 1979 ; Horvath et Greenberg, 1994). Il s’agit
aujourd’hui d’un concept-clé de la TCE, allant au-delà des idées de base
de s’accorder sur les buts et les tâches dans le cadre d’un lien affectif : différentes formes d’empathie, en tant que techniques thérapeutiques, ont
été développées et étudiées (Elliott et al., 2011 ; voir chapitre 2). Le désir
de s’attarder à savoir comment la psychothérapie marche a donc nécessité d’observer et de mesurer, dans le processus, les premiers conceptsclés du changement : la profondeur de la connaissance expérientielle et
l’alliance thérapeutique.
Le courant néopiagétien du développement de l’intelligence (PascualLeone, 1990, 1991) a contribué à l’élaboration des soubassements théoriques de la TCE. Ce courant part du postulat que l’expérience, dans l’ici
et maintenant, n’est ni prédéterminée (et devrait simplement être rendue
consciente), ni complètement re-construite à partir de zéro. Il admet que
la construction de l’expérience se passe par l’interaction entre structures
(des schèmes) affectifs et cognitifs (« software » en quelque sorte) et des
processus innés opérant sur ces schèmes (« hardware » en quelque sorte ;
Pascual-Leone, 1990). Cette contribution s’inscrit dans une position épistémologique constructiviste et dialectique de l’être humain (Watson et
Greenberg, 1996 ; Greenberg et Pascual-Leone, 2001). Ces auteurs suggèrent
qu’un travail thérapeutique se limitant à des éléments représentés et ainsi
proches de la conscience de l’individu ne peut prétendre à un véritable
changement en profondeur. Aussi, les modèles constructivistes nous
informent de la surdétermination des expériences subjectives. Même si la
narration subjective accède, en surface, peut-être à un seul déclencheur
menant à une expérience (« ma mère m’a appelé, c’est pour cela je me sens
soulagée maintenant »), en réalité, une telle expérience est inscrite dans un
réseau de contraintes multiples, avant tout d’ordre affectif – en lien avec
les besoins, intentions, buts et plans de l’individu –, et exerce elle-même
des contraintes multiples sur des processus perceptuels, d’évaluation et
d’action (Greenberg et Pascual-Leone, 2001 ; Guidano et Liotti, 1983).
Par ailleurs, la position constructiviste permet d’expliquer les processus
constitutifs du sens corporel : il s’agit d’un « résultat d’une synthèse automatique et dynamique de processus affectifs et cognitifs, contribuant à
la complexité interne de l’individu » (Greenberg et Pascual-Leone, 2001).
Ce que nous expérimentons donc comme « donné » est en réalité déjà le
résultat de processus non-conscients complexes interagissant les uns avec
les autres.
Racines et place de l’approche centrée sur les émotions
13
Dans le prolongement des recherches sur les processus non-conscients
impliqués dans les émotions (Levenson, 1994, 2003 ; Scherer, 1984), les
dernières années ont vu naître un grand nombre d’études sur les soubassements neurobiologiques de certains de ces processus. L’étude des corrélats biologiques de l’activité émotionnelle a une certaine tradition (Sander,
2013). Leur importance est en accord avec les prémices des recherches
menées dans le contexte de la TCE, notamment de la notion des marqueurs
ou indices corporels pour l’évaluation d’un état émotionnel (Damasio,
1994 ; Greenberg, 2002). Certains résultats suggèrent qu’il s’agit ici des
processus multiniveaux et multimodaux, distribués en parallèle, activant
un grand réseau de connexions neuronales, et ayant des boucles de rétroaction (feed-back loops) vers les systèmes perceptuels. Une émotion peut
donc être vue comme un réseau d’actions distribué, non-localisable à un
seul endroit. Une conception de l’émotion, ou de la mémoire émotionnelle
(Lane et al., 2014), consistant en un système dynamique complexe s’impose
(Gardhouse et Anderson, 2013 ; Greenberg et al., 1993).
Ces travaux de recherche ayant constamment influencé la modélisation de
la psychothérapie centrée sur les émotions, nous constatons aujourd’hui qu’un
rôle central est donné aux émotions dans la prise de décision et dans le développement cognitif, en lien avec la santé mentale. Sur cette base, il est devenu
un devoir de développer un modèle clinique d’intervention thérapeutique qui
tienne compte de ces avancées et qui permette de véritablement s’adresser aux
niveaux corporels et non-conscients, ensemble avec leurs propriétés émergentes, du fonctionnement de l’être humain. Un thérapeute TCE doit apprendre à communiquer avec l’émotion du client afin d’« entrer » complètement
dans son expérience émotionnelle et corporelle, pour l’accepter et la transformer de l’intérieur. Les modèles des neurosciences affectives, des sciences
cognitives et de la recherche en psychothérapie sont ainsi en permanence en
toile de fond des interventions centrées sur les émotions.
Comparaison avec d’autres approches
thérapeutiques
Nous proposons une brève note comparative avec quelques approches
majeures en psychothérapie, notamment psychodynamiques et cognitives.
Le thérapeute psychodynamique, dans son activité de formulation du cas
et d’intervention, est à la recherche, chez son client, d’un pattern interpersonnel stable – formulé sous forme d’une hypothèse de transfert – qu’il peut
relier à une origine dans les interactions du client avec ses figures parentales
(Greenberg et Safran 1987, 1989). Ces patterns se rejouent dans les relations interpersonnelles actuelles et dans l’interaction avec le thérapeute.
Ce pattern interpersonnel est conçu comme stable à travers un ensemble
14
La psychothérapie centrée sur les émotions
de situations. La méthode de formulation du Core Conflictual Relationship
Theme (CCRT ; Luborsky et Crits-Christoph, 1998) est un exemple de ce type
de conceptualisation en termes de patterns psychodynamiques. Toute formulation CCRT est composée de trois parties, le désir du client, la réaction
(réelle ou imaginée) de l’autre et la réaction de soi (à cette dernière). Dans
cette formulation, l’affect et l’émotion sont secondaires au désir. Ce dernier
concept peut être rapproché du concept de besoin existentiel dans la TCE,
sans que ces deux se confondent. Par contraste, le thérapeute centré sur les
émotions ou expérientiel se focalise sur une seule situation d’interaction,
un « épisode émotionnel », très loin des patterns généraux. Cette focalisation sur une situation lui permet de l’explorer en profondeur en admettant
l’émotion comme compas primaire de l’approfondissement.
Pour contraster, le thérapeute cognitif se centre sur les pensées automatiques, les postulats et les schémas de base, et, dans les approches plus
récentes, les émotions y prennent une place de plus en plus centrale (Arntz
et Van Genderen, 2010 ; Foa et Kosak, 1986 ; Philippot, 2011 ; Rachman, 1980,
1981). Malgré cette centralité émergente, la différence capitale avec la TCE
réside dans l’acceptation de la primauté des émotions dans les situations
explorées. Pour le thérapeute cognitif, la formulation et l’intervention se
fondent toujours sur une compréhension des éléments cognitifs centraux,
qui produisent secondairement des affects et des émotions, alors que le
thérapeute TCE adopte une formulation et un style d’intervention partant
de l’émotion comme première réaction immédiate dans une situation afin
d’explorer les ressentis associés, les significations, les tendances à l’action et
les besoins existentiels. Ces derniers font partie intégrante de l’émotion –
qui sera aussi la source du changement –, alors que les théories cognitives
ne permettent pas de comprendre l’émotion, ni le besoin existentiel comme
agent central du changement thérapeutique. D’un point de vue technique,
les thérapies cognitivo-comportementales proposent donc de parler « au
sujet » de l’émotion, la TCE propose de construire une nouvelle signification « à partir » de l’émotion ressentie en séance.
La TCE se définit comme une approche intégrative ; la pluralité des
approches l’influençant en témoigne. En parallèle à son développement,
plusieurs autres approches intégratives inspirées des courants humanistes et
de la recherche en psychothérapie ont vu le jour, avec des caractéristiques
semblables à la TCE. En Europe germanophone, une tendance à l’intégration
des approches interpersonnelles, cognitivo-comportementales et humanistes dans une thérapie psychologique a vu le jour avec les travaux de K.
Grawe (1998 ; 2004) et R. Sachse (2003). La psychothérapie centrée sur la
­clarification (Sachse, 2003 ; Kramer et al., 2009) se comprend comme un développement de l’approche centrée sur la personne et du focusing, en complétant cette approche par un modèle interpersonnel explicatif des problèmes
spécifiques des clients avec trouble de la personnalité (Sachse et al., 2011).
Racines et place de l’approche centrée sur les émotions
15
La clarification des éléments internes contribuant au problème présenté de
ces clients – comme les affects, les attentes et les schèmes – par l’approfondissement de l’expérience immédiate du client, constitue le cœur de l’approche.
Malgré cette proximité conceptuelle avec la TCE, il existe des différences
entre ces deux approches. Si les thérapeutes centrés sur la clarification et
sur les émotions utilisent la directivité de processus (voir chapitre 3) pour
accéder à une représentation valide des éléments internes, les thérapeutes
TCE se focalisent encore plus rigoureusement sur les émotions comme
source primaire d’information, ce qui est indépendant du problème initial
du client. K. Grawe (1998) a adopté une perspective plus globale sur les processus de changement en psychothérapie et conçoit la clarification comme un
mécanisme de changement parmi d’autres. Il l’intègre avec des processus
d’auto-efficacité/de maîtrise, d’activation des problèmes et des ressources
au sein d’une théorie générale de la genèse des troubles psychiques et du
changement thérapeutique (thérapie psychologique ; Grawe, 1998, 2004).
Même si cette théorie s’est beaucoup basée sur les résultats de recherche en
sciences cognitives, elle permet d’expliquer l’activité émotionnelle et son
changement. La thérapie psychologique partage ainsi plusieurs aspects avec
la TCE, notamment son ancrage fort dans la recherche en psychothérapie
et l’accent mis sur le processus de changement de la clarification. Elle représente néanmoins une théorie et un type d’intervention plus globaux, moins
spécifiquement centrés sur les émotions, que proposé par la TCE.
Enfin, parmi les approches thérapeutiques présentant des chevauchements avec la TCE, citons aussi la thérapie comportementale-dialectique
(TCD ; Linehan, 1993). Ces deux approches ont en commun le focus sur
l’émotion et son acceptation radicale comme cœur du changement au
sein du client, mais divergent dans la manière de procéder. Si le thérapeute comportemental-dialectique vise en tout temps à contrebalancer les
exigences de changement avec les exigences d’acceptation des émotions
par la validation (Linehan, 1997), le thérapeute centré sur les émotions
accueille pleinement l’expérience émotionnelle immédiate. Ce dernier perçoit la transformation comme un potentiel inhérent à l’émotion ressentie
sur le moment. D’autres divergences sont également à noter, notamment
l’attention du thérapeute TCE sur des indices du processus, afin de prendre
des décisions cliniques d’intervention, ce qui ne fait pas partie de la TCD
(Kramer, 2015).
En conclusion, la psychothérapie centrée sur les émotions est une
forme de traitement intégrative, spécifique et moderne, se trouvant dans
une dialectique entre ses racines humanistes, Gestalt et existentielles
d’une part, et ses racines scientifiques d’autre part, notamment avec une
recherche portant sur l’observation des processus psychothérapeutiques et
des sciences cognitives et affectives. Sa spécificité épistémologique réside
ainsi dans l’équilibration de forces contradictoires, une balance à réaliser
16
La psychothérapie centrée sur les émotions
en permanence. Cette spécificité épistémologique peut être mise en parallèle avec la conceptualisation des processus émotionnels selon le modèle
TCE : une perspective dialectique et constructiviste y est adoptée. Elle sera
expliquée dans le chapitre suivant, tout comme la théorie de la relation
thérapeutique et du dysfonctionnement, pour, finalement, aboutir à une
synthèse provisoire des travaux visant à comprendre le changement thérapeutique : comment changer l’émotion avec l’émotion.
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2
Bases théoriques
et méthodologiques
de la thérapie centrée
sur les émotions
Théorie des émotions
Le cœur de l’approche centrée sur les émotions est le focus du traitement
sur l’expérience émotionnelle. Le champ d’études des émotions est actuellement en plein essor. Il existe plusieurs modèles en psychologie (Armony
et Vuilleumier, 2013 ; Davidson et al., 2003 ; Ekman et Davidson, 1994 ;
Fridja, 1986 ; Izard, 1991 ; James, 1950/1890 ; Oatley et Jenkins, 1992 ;
Sander, 2013 ; Scherer, 1984, 2000 ; Sroufe, 1996), comme en psychologie clinique plus particulièrement (voir Foa et Kosak, 1986 ; Greenberg et
Safran, 1984, 1987, 1989 ; Greenberg et Paivio, 1997 ; Greenberg, 2002,
2011a/b ; Guidano et Liotti, 1983 ; Safran et Greenberg, 1991 ; Schore, 1994).
Au delà des divergences conceptuelles notables, les théoriciens s’accordent
sur certains principes fondamentaux concernant les émotions que nous
allons brièvement présenter, tout en les articulant avec les implications
cliniques.
Convergences des théories des émotions
Propriétés adaptives des émotions
Les émotions sont fondamentalement adaptives (Darwin, 1872/1955 ;
Ekman, 1972, 1984 ; Ekman et Friesen, 1975 ; Frijda, 1986). Elles représentent des signes internes qui nous renseignent sur les conditions nécessaires pour la survie. Il s’agit d’un système d’information archaïque et
fondamental, ancien dans la phylogenèse et le développement humain,
plus ancien que le système d’information des représentations ou des cognitions.
Par exemple, les processus émotionnels de l’anxiété nous renseignent
concernant un danger potentiel. En tant que promeneur, si nous voyons
une forme sinueuse par terre, entre les feuilles d’automne, de manière automatique, nous allons retirer notre jambe, avant de nous rendre compte,
dans un second temps et de manière consciente, que nous nous trouvons
face à une branche inoffensive et non pas un serpent (LeDoux, 1996).
L’émotion, à travers son traitement de l’information partiel et rapide, nous
La psychothérapie centrée sur les émotions
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La psychothérapie centrée sur les émotions
a pourtant protégé d’un danger potentiel ; cela est nécessaire à notre survie
au quotidien en tant qu’individu et en tant qu’espèce. Si l’émotion est ainsi
le compas de l’être humain, on peut dire que ce dernier perçoit le monde à
l’aide de ce système émotionnel. Ce système néglige certains événements
et focalise sur d’autres, en fonction des caractéristiques pertinentes pour
la survie. En termes phylogénétiques, les émotions dites négatives – liées à
une expérience déplaisante – ont évolué de manière à nous préparer à des
menaces, en développant une série de réponses émotionnelles. A contrario,
les émotions dites positives – liées à une expérience plaisante – ont certes
permis d’améliorer la qualité de vie, mais étaient rarement proches des
impératifs de la survie. Le niveau de différenciation expérientielle est ainsi
plus élevé pour les émotions dites négatives (« déplaisantes », comme la
honte, la peur, l’embarras, la tristesse, le deuil, la colère, la rage, etc.) que
pour les émotions dites positives (« plaisantes », comme la joie, l’intérêt, le
relâchement, le contentement, la compassion et l’amour). Cela s’illustre au
niveau lexical : nous avons plus de mots en langue française pour décrire
des adversités, comparés au nombre de mots pour décrire les événements
positifs. La joie, l’espoir et l’intérêt sont des forces qui nous animent à
explorer davantage, à différencier et à améliorer le statu quo, à rester dans
un lien compassionné avec l’autre significatif et à créer de nouveaux
contacts, à rester fondamentalement ouvert à une nouvelle expérience de
soi et de l’autre. Ces forces sont très utiles en psychothérapie. Elles guident
le client dans l’activité d’auto-exploration, le motivent à venir en séance
pour découvrir et changer ses habitudes émotionnelles et comportementales, ainsi qu’à faire de nouveaux liens. Les émotions positives peuvent
aussi contrebalancer les émotions négatives, les annuler et les transformer.
Par exemple, l’expérience de la joie n’est pas compatible avec celle de la
tristesse. Les émotions positives favorisent l’action ainsi que l’approche
et elles peuvent se confondre mutuellement, ce qui n’est pas le cas pour
les émotions négatives. La peur suscite la préparation à la fuite, la colère,
la préparation à l’attaque, la honte, la préparation à la perte de la face,
le dégoût, la préparation au rejet d’un objet, et la tristesse, la préparation
au retrait. Les émotions nous préparent à l’action, visant l’adaptation et la
survie (Frijda, 1986).
Des entités subjectives distinctes
Les émotions peuvent être classées en des catégories distinctes, fondées sur
l’expérience subjective de l’individu. Malgré les catégories d’émotions de
base existantes (Ekman et Friesen, 1975), il faut admettre que la grande
majorité des expériences émotionnelles sont complexes, comprenant
des émotions, sentiments et significations idiosyncratiques dans leur
contexte interpersonnel. Par exemple, l’individu peut se sentir une victime
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
21
­ ersécutée, peut être fier d’une autre personne, peut ressentir de la misérip
corde pour l’autre ou se sentir une personne rabaissée. Il faut aussi ajouter
que l’individu tout-venant, comme le client en psychothérapie, a parfois de
la peine à correctement identifier les émotions en lui (pour une démonstration expérimentale de la qualité de la représentation des émotions chez
les tout-venants, voir Nabi, 2002).
Selon Greenberg et collaborateurs (1993), ces états complexes sont en
lien avec des structures profondes (des schèmes émotionnels, voir section
suivante) ou avec un affect central fondamental. Ces structures profondes
sont à l’origine de ramifications expérientielles plus complexes, par exemple de nuances et de goûts d’expériences différents. Ces structures sont
composées par des synthèses dialectiques et dynamiques, reconstruites
à répétition, entre des éléments par moments contradictoires, comme les
sensations corporelles, les significations attribuées, dans leur interaction
perpétuelle avec le monde environnant (Pascual-Leone, 1991).
Ces entités sont discrètes : même si le mot attribué à un tel état (comme
le mot « triste ») est identique pour deux clients, la qualité expérientielle
d’un tel état diffère d’une personne à l’autre. Par exemple, une cliente
en séance se pose la question de savoir pourquoi elle hésite à présenter
son petit ami peu conventionnel à ses amies. Elle dit : « Je souhaiterais le
leur présenter, mais je ne le fais pas. » Son comportement est orienté et
organisé par une structure interne qui n’est pas – pour le moment – représentée chez la cliente et se trouve en contradiction avec ses envies plus
conscientes, d’où son attitude d’interrogation face à elle-même. Le processus thérapeutique permet d’accéder à son sens profond d’être inadéquat, un
sentiment d’être fondamentalement une mauvaise personne et ayant une
influence négative sur les autres. C’est ce sentiment qui oriente l’action de
la cliente, de façon inadaptée, et empêche la réalisation de ses buts affectifs et cognitifs. Un travail thérapeutique focalisant sur ce sentiment – un
travail expérientiel permettant sa transformation – sera bénéfique pour
cette cliente. Elle accédera à ce sentiment d’« être une mauvaise personne »,
avec son origine dans l’histoire d’attachement et accèdera à ce qu’elle
aurait voulu vraiment être. Après ce travail thérapeutique, la cliente modifiera son comportement. Un autre exemple est un client présentant un
affect dépressif et qui se dit « bloqué » dans sa vie. Une formulation et
un travail thérapeutique permettent l’accès à la peur d’être exploité par
d’autres personnes, ce qui amène le client, comme réaction secondaire, à
ne plus entreprendre de nouveaux projets et ainsi à sombrer dans la dépression. Aussi, ici, la peur d’être exploité est une émotion « mal adaptée »,
faisant partie des émotions facilitées chez ce client, suite à ses expériences
relationnelles de négligence émotionnelle dans son histoire. La formation
de ces émotions peut être comprise dans un contexte traumatisant qui n’est
22
La psychothérapie centrée sur les émotions
plus d’actualité, mais qui continue à influencer la vie de ce client au niveau
de sa mémoire émotionnelle.
Modélisations selon des dimensions objectives
Les émotions peuvent être classées selon des critères continus et objectifs.
Plusieurs modèles existent pour décrire les dimensions génériques des
émotions. Un modèle en plusieurs phases constituant l’appréciation du stimulus émotionnel (appraisal) a été développé (Ellsworth et Scherer, 2003 ;
Scherer, 1984). Ces phases influençant la qualité de l’appréciation du stimulus et de la réaction émotionnelle, sont, parmi d’autres, la nouveauté
(« est-ce que je connais ce stimulus ? ») et sa pertinence (« est-ce que ce
stimulus concerne mes besoins et buts ? »). Nous n’entrons pas ici dans
le débat scientifique au sujet du primat cognitif ou affectif au niveau de
l’appréciation du stimulus (voir Zajonc, 1980, 1984), car ce débat se place
à un niveau plutôt conceptuel, assez loin de l’expérience du client qui peut
– en réalité – présenter les deux cas de figure. Trois dimensions de base de
l’émotion sont décrites par Bradley et Lang (1994). Ce modèle a inspiré une
des mesures les plus utilisées dans la recherche (Self-Assessment Manikin) où
chaque état émotionnel peut être codé sur les dimensions de l’activation
(« est-ce que je suis émotionnellement activé ? »), de la valence (« est-ce que
mon état est plus plaisant ou déplaisant ? ») et de la dominance (« à quel
degré est-ce que je me sens en contrôle ? »). Un modèle à deux dimensions,
en les combinant aux catégories d’émotions distinctes, a été proposé et
validé par le groupe de recherche de l’Université de Genève (Scherer, 2005),
sous forme de la roue des émotions (Geneva Emotion Wheel). Dans un espace
à deux dimensions – le contrôle et la valence –, une quarantaine d’émotions
distinctes sont répertoriées. Par exemple, la colère ou l’irritation présentent
une valence neutre et un contrôle maximal, tandis que la peur et les soucis,
un contrôle relativement bas et une valence plutôt négative, ou encore la
fierté, une valence positive et un degré de contrôle plutôt élevé.
D’autres modèles dimensionnels existent, où les états émotionnels distincts peuvent être classés et regroupés dans un espace émotionnel à deux
dimensions (Haxby et al., 2001). Par exemple, pour deux émotions comme
la colère et le dégoût, fondamentalement très différentes dans l’expérience
subjective, il a été démontré que leurs expressions dans ces modèles dimensionnels se ressemblent et se trouvent rapprochées dans cet espace émotionnel. À l’inverse, des processus similaires peuvent être associés à des corrélats
dimensionnels très différents, comme le montre l’exemple sur les corrélats
neurobiologiques de l’activité d’identification des émotions. Il a été montré
que les patients présentant une lésion amygdalienne, qui ont une incapacité
sélective à identifier les expressions faciales, conservent la capacité spécifique de distinguer les émotions (Hamann et Adolphs, 1999). Cela peut
être surprenant compte tenu de l’importance donnée à l’amygdale dans la
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
23
l­ittérature concernant la reconnaissance faciale des émotions (voir Armony
et Vuilleumier, 2013). Cette préservation du jugement chez ces individus
peut être expliquée par une distribution large de ces capacités, dépassant
la localisation neurofonctionnelle au sein de l’amygdale et s’étendant sur
le cortex somato-sensoriel droit qui est également connu pour être impliqué dans le jugement des émotions (Adolphs et al., 2000 ; Damasio, 1994 ;
Damasio et al., 2003). Il apparaît, malgré l’intérêt de ces modèles dimensionnels, qu’il est aussi nécessaire d’étudier les émotions au niveau des catégories
distinctes, ou de combiner les deux stratégies (Scherer, 2005).
Pascual-Leone et Greenberg (2007), en combinant ces deux stratégies,
considèrent deux dimensions fondamentales dans les émotions vécues par
les clients en séance :
• la profondeur et la différenciation de l’expérience dans l’ici et maintenant, couplée avec la qualité de la signification ;
• le degré d’internalité (vs externalité) de l’émotion.
Par exemple, dans un espace à quatre quadrants défini par ces deux
dimensions, une colère rejetante, servant à mettre en dehors un élément
interne, serait peu profonde et externe. Un autre exemple est la douleur
psychologique en lien avec des blessures d’attachement : elle est maximale
au niveau de la profondeur de l’expérience et est une expérience interne.
Ces modèles suggèrent que des dimensions spécifiques de l’émotion, avec
leurs soubassements neuronaux et composantes psychologiques, sont centrales pour comprendre notre manière de percevoir et juger le monde en
vue de l’adaptation. Ces modèles sont surtout utiles en combinaison avec
une approche catégorielle.
Une distribution en parallèle des processus sous-tendant les
émotions
Les émotions comprennent plusieurs processus distribués en parallèle. Initialement, et en revenant à l’exemple du début du chapitre, les travaux de
LeDoux (1996) ont permis de soutenir l’hypothèse de la localisation du
traitement et de la reconnaissance de la peur au sein d’un circuit neuronal
complexe. LeDoux différencie ainsi globalement deux voies neuronales du
traitement de l’information en lien avec l’anxiété :
• La voie sous-corticale. Cette voie passe par des connexions amygdaliennesthalamiques. Elle est la voie « rapide et sale », car approximative et opérant en
quelques millisecondes.
• La voie corticale. Cette voie passe par le cortex occipital et frontal, impliquant un traitement complet de l’information. Elle est la voie « lente et
précise ».
Pour le dire avec les mots de Greenberg et Pascual-Leone (1995, p. 187) :
« De nouvelles expériences et comportements adaptatifs sont le résultat
de l’interaction dialectique entre deux lignes de conscience : le système
24
La psychothérapie centrée sur les émotions
lent, conceptuel-rationnel, et le système moins délibéré de l’action et de
l’émotion, rapidement adaptif. » La signification associée à une émotion
serait ainsi construite dans le dialogue – et résultante de contraintes réciproques – entre ces deux systèmes ou lignes de conscience. Notons que
les auteurs constructivistes font ici abstraction d’une ambition de localisation au niveau neuronal, contrairement à LeDoux. Si les conclusions de
LeDoux ont pu être confirmées par d’autres recherches en neurosciences
affectives (p. ex., Philipps et al., 1998 ; voir aussi Philippot, 2011 pour une
discussion), il faut également mentionner que de nouvelles études ont aussi
ajouté des arguments en faveur d’une distribution davantage parallèle du
traitement de la peur. Il serait aujourd’hui plus prudent de parler d’une
« multitude de voies » de traitement et de la reconnaissance de la peur
(Pessoa et Adolphs, 2010), rendant l’image de deux voix séparées et bien
localisables plus floue et ajoutant de la complexité au sujet des modèles du
traitement de la peur. Des résultats de recherches similaires, suggérant une
distribution en parallèle et très vaste au sein du cerveau, existent, par exemple pour le dégoût (Anderson et al., 2003) et la colère (Calder et al., 2001).
Une conception dynamique du cerveau s’impose ici – appelée la plasticité cérébrale (p. ex., Doigde, 2007) – argumentant en défaveur d’une
perspective neuro-localisatrice des fonctions de l’être humain. En revanche,
cette conception dynamique argumente en faveur d’une distribution large
au niveau fonctionnel, ce qui est particulièrement utile pour comprendre
l’activité émotionnelle. Cette perspective a davantage été élaborée autour
de la notion de reconsolidation mnésique, un processus qui transforme
la mémoire traumatique par l’intérieur, c’est-à-dire par l’expérience émotionnelle dans l’ici et maintenant (Ecker et al., 2012 ; Welling, 2012). Il
nous paraît central ici qu’une stratégie de recherche appliquée, intégrant
l’expérience émotionnelle idiosyncratique et distincte (Goldstein, 1951 ;
Gendlin, 1996 ; Greenberg, 2002) du participant, est la plus prometteuse à
mener à des conclusions articulées et pertinentes pour l’intervention psychothérapeutique.
Un déploiement dans le temps
Les émotions se déploient dans le temps. Il s’agit d’un concept fondamentalement dynamique. La séquence émotionnelle la plus simple a été définie
par Sander (2013) dans le contexte des neurosciences affectives, en tant
que plus petit dénominateur commun de différents modèles. Au niveau
du microprocessus, une émotion comprend : (a) une phase de stimulus ou
de l’évocation de l’émotion et (b) une phase de la réponse expérientielle.
Il s’agit ici d’une séquence proche des modèles comportementaux simples
(stimulus-réponse), à la différence près qu’il s’agit ici d’une réponse émotionnelle avec un grand nombre possible de niveaux de la réponse qui ne
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
25
sont pas nécessairement déterminés par le stimulus. Tandis que ce modèle
minimal en deux phases est compatible avec les modèles TCE, des séquences
plus élaborées et différenciées, et cliniquement plus significatives, ont été
proposées par Pascual-Leone et Greenberg (2007). Dans ce modèle séquentiel du traitement émotionnel, les auteurs considèrent que l’essence d’un
état émotionnel subséquent est déjà comprise dans l’état émotionnel actuel
éprouvé par le client. Cette définition est centrale pour la notion de transformation émotionnelle (voir ci-après, la section « Transformation émotionnelle étape par étape »).
Conclusions
Nous pouvons donc retenir que les émotions sont fondamentalement adaptives et qu’elles peuvent être conceptualisées à la fois comme entités subjectives distinctes et selon des dimensions objectives. Les émotions représentent des activations neuronales à distribution vaste, dont la compréhension
par la recherche ne fait que débuter. Par ailleurs, les émotions se déploient
dans le temps, à travers des séquences précises. Ces conclusions en tête,
tournons-nous maintenant vers la place des émotions en psychothérapie.
La place centrale des émotions dans le processus
psychothérapeutique
Les émotions sont centrales à la psychothérapie, favorisant à la fois l’accélération des effets thérapeutiques et l’intégration de différents modèles
en psychothérapie (Magnavita, 2006). On peut donc affirmer qu’une psychothérapie sans émotion, cela n’existe pas ! Ainsi, l’habituation à des stimuli anxiogènes fait partie des traitements d’exposition pour les troubles
anxieux (Foa et Kosak, 1986 ; Jaycox et al., 1998). Aussi l’augmentation
de la représentation des contenus émotionnels fait-elle partie des traitements psychodynamiques focalisés sur l’affect (McCullough et al., 2003 ;
Fosha, 2000). De manière analogue, l’expression des émotions au sein d’une
dyade − conjugale, par exemple − fait partie des traitements interpersonnels
et systémiques (Kiesler, 1996) et l’approfondissement de l’affect, amenant
le client vers une connaissance expérientielle profonde, relève de l’arsenal
des interventions des traitements expérientiels (Daldrup et al., 1988 ; Elliot
et al., 2004 ; Sachse, 2003). Une place centrale revient donc à l’émotion
dans le processus psychothérapeutique. Nous allons tenter d’en comprendre les raisons.
Premièrement, les émotions sont les fondements préverbaux de l’existence
humaine. Les émotions, ou leurs précurseurs ontogénétiques chez le petit
enfant, empreignent les premiers apprentissages de l’être humain, bien
avant la formation de représentation. Une personne se souvient de ses toutes
26
La psychothérapie centrée sur les émotions
premières années de sa vie avant tout en termes de sensations, d’odeurs, de
goûts, de sons, de sentiments à la fois flous au niveau des contenus et précis
au niveau des contours expérientiels. Ce ne sont ainsi pas les pensées, ni
les croyances ou schémas représentés qui donnent la direction à la vie de la
personne, son goût de vivre, sa vitalité et son expérience immédiate ; ce sont
les structures émotionnelles (Stern, 2010). Le développement de troubles
mentaux peut ainsi être compris dans ce cadre. Le développement socioaffectif de l’enfant, en termes d’attachement et d’enjeux identitaires, jette
les bases pour son intégrité psychologique à l’adolescence et à l’âge adulte.
Deuxièmement, les émotions sont au cœur du processus thérapeutique en
tant que dialogue interpersonnel spécifique. Les changements psychothérapeutiques les plus profonds sont ceux réalisés autour des besoins, buts
et émotions du client, donc les éléments centraux de sa personne, et non
pas autour des cognitions ou comportements (Greenberg et Safran, 1984,
1987 ; Greenberg, 1979). Ces derniers peuvent être vus comme des corrélats superficiels d’un changement en profondeur. Le changement émotionnel concerne l’identité même de la personne, les fondements de son
système d’attachement et ses capacités de représentation et d’interaction.
C’est le cœur du changement même, souhaité tout d’abord par le client
lui-même.
Ainsi, une émotion peut être définie selon un réseau d’activation, à
plusieurs niveaux de complexité, comprenant des tendances immédiates
à l’action, un sentiment, des évaluations (pré-)conscientes, des buts et
besoins. Une émotion est ainsi comprise comme un schème d’activation.
La notion de schème est proche de la définition de « schème » selon J. Piaget
(1954), dans laquelle l’épistémologue conçoit, chez le bébé, des activations
de schèmes sensorimoteurs complexes et de manière quasi automatique,
sans qu’ils n’accèdent à la conscience de l’individu. Selon Piaget, la notion
de schème comprend une liaison instrumentale, entre moyens et buts. Elle
décrit donc une entité partiellement représentée et « en action ». Dans ce
sens, la notion de schème diffère de ce qui est communément compris dans
les thérapies cognitives sous le terme « schéma » (Beck, 1995 ; Arntz et Van
Genderen, 2010). Dans ces dernières approches où l’émotion est secondaire
au changement cognitif, il s’agit d’une entité représentée chez l’individu
qui agirait sur les processus mentaux et pathologiques.
Chez Greenberg (2002), la notion de schème émotionnel comprend
plusieurs niveaux d’activation : physiologique, sensoriel, affectif, cognitif,
orienté vers l’action et l’accès à la signification de ces niveaux d’activation.
Dans ce sens, il s’agit bien d’un focus sur les « émotions » et non sur l’affect.
La dernière notion est communément utilisée pour décrire les états d’âmes
activés et non-intégrés, tandis que la notion d’émotion comprend toujours,
en plus de la composante de l’activation spécifique, la construction d’un
sens à partir de cette activation (Sachse et Langens, 2014). Cette complexité
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
27
du concept a plusieurs implications pour le travail thérapeutique centré sur
les émotions :
• l’émotion est comprise comme un processus, avec plusieurs micro-étapes ;
• il existe des conditions spécifiques décrivant la productivité du travail
thérapeutique centré sur les émotions ;
• il existe des sous-types d’émotions que le thérapeute doit différencier.
Ces implications sont examinées les unes après les autres dans les sections
suivantes.
L’émotion est un processus
Les émotions impliquent un processus qui se développe, sous des conditions favorables, naturellement et par étapes, allant de l’émergence de
l’émotion à son achèvement. L’individu peut certes exercer par moments
un certain contrôle sur ses émotions. Cependant, la plupart du temps, il
s’agit d’états mentaux survenant automatiquement, avec une composante corporelle importante et qui se déploient d’un moment à l’autre, ce
qui mérite donc le terme de processus. L’appréhension des stimuli dans
l’environnement se réalise à des niveaux présymboliques, influençant ainsi
notre perception, notre état émotionnel et notre jugement (Zajonc, 1980).
Greenberg et Paivio (1997) décrivent ce processus en cinq étapes, comprenant l’émergence, la conscience, l’appropriation, l’expression et l’achèvement de l’émotion. Souvent, ce processus se passe en cycle. Par exemple,
une fois l’achèvement d’un état émotionnel atteint, une nouvelle émotion
émerge, est portée à la conscience, ensuite l’individu se l’approprie pleinement comme faisant partie de son identité, puis l’exprime et tend vers
l’achèvement de l’émotion. À chaque étape du processus, un blocage ou
un problème peut survenir. Par exemple, l’émergence d’un état émotionnel « inacceptable » peut être repoussée et inhibée, l’appropriation d’une
émotion peut être bloquée par des enjeux identitaires (« ce n’est pas moi »),
l’expression (ou toute autre action) peut être réprimée par des processus
interférents de désirabilité sociale et par des émotions « sociales » de gêne
ou de honte, ce qui bloque l’achèvement (completion) de l’émotion initiale.
Ce processus émotionnel peut ainsi être entravé à différentes étapes, ce qui
peut provoquer un état émotionnel appelé « détresse chronique ». Cet état
de détresse chronique est souvent ce que les clients présentent en début de
traitement, mais n’est généralement pas l’état émotionnel qui a provoqué
le problème ou le blocage.
Fondamentalement, on peut dire que l’acceptation des émotions en tant
que processus naturel, déployé entre émergence et achèvement, est une
étape essentielle permettant à un individu de guérir de ses blocages et dissoudre sa détresse chronique. Mais il existe d’autres conditions nécessaires
pour que le processus émotionnel suive son cours naturel et productif.
28
La psychothérapie centrée sur les émotions
Les conditions spécifiques pour la productivité
des émotions
En tout, sept critères ont été développés décrivant la productivité d’un processus émotionnel dans le cadre psychothérapeutique (Auszra et al., 2013).
Ces critères sont reliés entre eux de manière ordonnée, ce qui veut dire que les
premières étapes sont des prérequis pour les étapes ultérieures (figure 2.1) :
1. Conscience de l’émotion (attending). Le client est conscient de son
expérience émotionnelle. Si l’émotion n’est pas (encore) symbolisée ou
représentée (voir critère deux), donc présymbolique, elle doit au moins être
dans la conscience, ou dans le focus de l’attention, de l’individu. Cela est
particulièrement important avec les émotions exprimées uniquement au
niveau non verbal ; cette expression doit être consciente pour l’individu.
2. Symbolisation de l’émotion (symbolization). L’individu doit nommer
l’expérience émotionnelle, en mettant des mots sur son état dans l’ici et
maintenant.
3. Congruence de l’émotion (congruence). L’émotion exprimée non verbalement et le contenu de l’expression émotionnelle doivent être congruents.
Ces deux expressions sont reliées, avec suffisamment de contact mutuel et
de chevauchement de contenu.
4. Acceptation de l’émotion (acceptance). L’émotion doit être acceptée par
l’individu, qui adopte une attitude d’intérêt et de curiosité par rapport à
Figure 2.1. Les conditions spécifiques pour la productivité des émotions en séance.
D’après Auszra et al., 2013.
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
29
sa propre émotion. L’individu est à l’écoute de son émotion, la prend au
sérieux et en extrait des informations. L’acceptation de l’émotion comprend
aussi l’acceptation du soi ayant cette émotion.
5. Régulation de l’émotion (regulation). L’émotion doit être suffisamment
activée dans l’ici et maintenant, mais aussi, doit être suffisamment régulée,
dans le sens que l’individu garde une distance suffisamment grande par
rapport à son émotion. Cette distance devrait lui permettre un processus
constructif d’intégration des éléments affectifs et cognitifs en une structure
de sens plus complexe et cohérente.
6. Appropriation de l’émotion (agency). L’émotion est appropriée par
l’individu ; ce dernier assume la complète responsabilité de son émotion,
comme faisant partie de son expérience et de son identité. Cet élément
implique une attitude active de l’appropriation de l’émotion comme
construction subjective, à partir des buts, besoins et actions dans la situation dans laquelle émerge l’émotion. L’individu conçoit sa propre personne
comme étant la source de l’émotion.
7. Différenciation de l’émotion (differentiation). À travers son expression,
l’émotion doit devenir de plus en plus différenciée, nuancée, ce qui généralement implique l’accès à une construction plus complexe et intégrée de
cette émotion. La différenciation peut aussi décrire un processus de transformation vers une autre forme d’expérience émotionnelle, plus acceptée et
appropriée et nuancée que la précédente.
Le critère (5) de la régulation émotionnelle mérite davantage d’attention. Du point de vue des théories des émotions, il s’agit ici d’une fonction
centrale (Gross, 2002, 2007). L’enfant qui se développe intègre ses affects,
actions et sensations divergents en une synthèse plus complexe. Cette synthèse représente un pattern d’émotion symbolisé et ainsi le résultat de la
régulation émotionnelle. Selon Greenberg et Paivio (1997), la première
fonction du processus de symbolisation est ainsi la régulation des affects
sous-jacents. Les mots mis sur un affect ressenti rendent ce dernier plus
complexe – il devient une émotion nommée – contribuant à la distance
cognitive de l’individu par rapport à cet état émotionnel et à la réduction
de l’intensité de cet état. La régulation des émotions se développe grâce
à la maturation neurophysiologique, cognitive et affective de l’enfant,
mais aussi grâce aux réactions que les figures d’attachement présentent
face à des émotions exprimées par l’enfant. Ainsi, les schèmes émotionnels
se développent dans le cadre intersubjectif des relations d’attachement
(Stern, 1985). Ce sont ces schèmes émotionnels, sous forme de sentiments
de rapport affectif à soi-même construits à partir du contexte intersubjectif,
qui servent de boussole pour l’intégration et le développement émotionnel ultérieurs. La qualité de ces processus ultérieurs dépend en partie de la
fonction de la conscience émotionnelle. L’individu qui sait identifier ses
émotions comme ayant une valeur adaptive et qui est capable d’en extraire
30
La psychothérapie centrée sur les émotions
une information (« un signal ») aura plus de facilité à accéder à une autoorganisation stable et régulée en termes émotionnels. La régulation des
émotions n’est pas seulement dépendante de la conscience qu’un individu
a de ses émotions et de leur valeur adaptive, mais aussi de leur expression. Si
l’expression activée est souhaitable et permet de transmettre un message de
manière efficace, une expression sous-tendue par une activation mal régulée produit des effets contraires. Par ailleurs, l’expression émotionnelle doit
être socialement adéquate, au bon moment de l’échange interpersonnel
ou social, afin d’être vécue par l’interlocuteur (ou par le client ou par son
contexte) comme efficace. Il s’agit ici d’une balance subtile et fragile qu’il
s’agit de re-construire régulièrement et qui est caractéristique d’une santé
mentale et, ultimement peut-être, de la sagesse humaine. De manière générale, on peut dire qu’une intensité émotionnelle moyenne à basse est le plus
productif, mais il existe des situations où une tristesse intense et profonde
est nécessaire pour traverser un processus de deuil de la perte d’un proche,
ou une colère intense est nécessaire et efficace pour affirmer ses frontières
et ses besoins. Ainsi, contrairement à certaines conceptualisations génériques de la régulation émotionnelle parlant de suppression, d’inhibition
ou de contrôle (voir Gross, 2002, 2007), Greenberg et Paivio (1997, p. 31)
définissent, de manière dynamique et idiosyncratique, cette fonction centrale comme « la réalisation d’une expérience nuancée et l’expression de
celle-ci sous l’égide de sa propre conscience ». Dans ce sens, la maturité
émotionnelle n’est pas un long fleuve tranquille, mais implique l’attention
à nos expériences émotionnelles, la conscience émotionnelle et une expression nuancée de notre expérience, compte tenu du contexte interpersonnel. Grandir émotionnellement veut dire surmonter nos anciennes peurs
et blocages émotionnels qui ne sont plus fonctionnels aujourd’hui, mais
l’étaient dans le contexte de notre histoire d’apprentissage émotionnel. Par
exemple, Paulette, une cliente en psychothérapie, se rappelle des propos de
sa mère. Elle décrit : « Je me rappelle de ma mère qui, quand j’étais triste,
me disait de ne pas “être triste… qu’il ne faut pas pleurer pour rien… que
cela n’avance en rien dans la vie… c’est comme ca”. Elle était souvent alors
très froide et distante dans l’attente que mes larmes se sèchent… Ma mère
disait alors : “Ha ! c’est mieux ! Et ne recommence pas ça !” ». Cet exemple
montre comment l’histoire d’apprentissage émotionnel peut contribuer à
des blocages et des limitations de l’expérience émotionnelle actuelle.
Définition des types d’émotions et interventions
psychothérapeutiques
Tandis que l’émotion est considérée comme adaptive, les émotions idiosyncratiquement ressenties et exprimées par des clients peuvent varier en
fonction de différents critères. Selon Greenberg et Safran (1987, 1989 ;
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
31
Greenberg et Paivio, 1997), certaines émotions concernent une réaction à
un événement à l’extérieur du soi et certaines autres concernent une réaction à un processus interne. Par exemple, une personne qui se sent triste à
cause d’une perte (externe) est dans un autre état émotionnel qu’une personne qui se sent impuissante et triste face à son incapacité de contrôler sa
colère (interne). L’intervention thérapeutique est très différente. Dans la
première expérience (externe), le thérapeute facilite l’expression complète
de la tristesse, de la douleur en lien avec la perte et du processus de deuil
de la personne. Dans la deuxième expérience (interne), le thérapeute facilite l’exploration complète des relations internes entre l’impuissance et la
colère sous-jacente, qui engendre l’expérience actuelle.
Fondamentalement, Greenberg et Paivio (1997) distinguent trois catégories d’émotions : primaire, secondaire et instrumentale. Les émotions
primaires peuvent être davantage différenciées entre émotions primaires
adaptées et mal adaptées. Les émotions primaires sont les émotions qui
surviennent comme réactions directes et immédiates à des stimuli externes,
tandis que les émotions secondaires et instrumentales sont des émotions
qui suivent (séquentiellement) les émotions primaires ou bien qui sont
socialement influencées ou médiatisées. La distinction entre émotions
primaires adaptées et mal adaptées renvoie au lien avec les conditions biologiques (adaptées) versus au lien avec l’histoire d’apprentissage émotionnelle de l’individu, empreinte de patterns d’attachements problématiques
et traumas relationnels (mal adaptées). Dans l’exemple de Paulette (cf.
­ci-dessous), son expérience de la tristesse primaire est interrompue par un
processus de blocage, qui avait été appris à travers des expériences difficiles
ou traumatiques dans le contexte des liens d’attachement.
Émotions primaires adaptées
Il s’agit ici de réactions émotionnelles qui démontrent clairement une
valeur adaptive sur le moment de l’expérience, par exemple la peur face à un
danger, ou la colère face à une transgression. Généralement, ces émotions
ont un contour expérientiel et un contenu très précis, comme la tristesse
face à la perte d’un proche. Sont rangées sous émotions primaires adaptives
aussi les sentiments (feelings), ce complexe sentiment fait d’expériences du
sens corporel (felt sense), ainsi que la douleur psychologique, qui peut être
plus floue par nature. Les émotions primaires adaptées ont une qualité de
fraîcheur et d’immédiateté, de nouveauté et de découverte. Même si leurs
contenus peuvent être négatifs (i.e., tristesse, colère), leurs accès et expression complète produisent un sentiment souvent qualifié de positif et de
curatif (Fosha, 2000 ; Greenberg, 2002). En psychothérapie, il s’agit donc
de les promouvoir et de les compléter ; il s’agit des processus centraux
contenant des informations précieuses et ayant des tendances à l’action
spécifiques et productives. Par exemple, le fait d’éprouver de la colère face à
32
La psychothérapie centrée sur les émotions
un traitement de défaveur est un processus central auquel il s’agit d’accéder
et que le client doit symboliser en thérapie, afin qu’il puisse se défendre de
manière adéquate.
Émotions primaires mal adaptées
Il s’agit de réactions émotionnelles primaires qui ont été adaptées durant
l’histoire d’apprentissage, mais ne le sont plus au moment présent. Généralement, ces émotions sont associées à des schèmes émotionnels et donc
à des expériences d’attachement en lien avec l’expression émotionnelle
initiale de la personne en tant qu’enfant. Par exemple, en tant qu’enfant,
une cliente a fait l’expérience que la proximité peut être source de danger,
de contrôle et de violence. Elle a développé un sentiment primaire de peur
de l’intimité, accompagné par une tendance à la colère face à l’expression
par l’autre d’une authenticité ou d’un soutien chaleureux. Généralement,
les émotions de peur et de honte sont les plus prévalentes dans cette catégorie, mais toutes les émotions sont possibles. Par exemple, une personne peut
avoir un vieux sentiment connu d’être nulle, sans valeur et sans intérêt,
ce qui peut être rapproché de l’expérience de la honte. Alternativement,
une personne peut avoir un vieux sentiment connu de soi en tant que
fondamentalement vulnérable, dépendant et faible, ce qui peut être résumé
sous un sentiment de peur. Ces sentiments sont primaires, dans le sens
qu’aucune autre réaction émotionnelle ne s’interpose entre celles-ci et le
stimulus. Il s’agit, comme pour les émotions primaires adaptées, de réactions immédiates, mais cette fois-ci empreintes d’un vieux sentiment de
familiarité que le client décrit souvent comme « je suis déjà venu là ! », ce
qui peut se rapprocher pour certains cas d’une expérience de « déjà-vu ». Si
cette expérience émotionnelle émerge dans la séance, elle doit être focalisée, défaite, intégrée et transformée.
Émotions secondaires
Les émotions secondaires constituent des réactions à des expériences émotionnelles primaires, adaptées ou non, ou à des pensées ; elles sont donc
secondaires par rapport à la séquence et à la fonction. Par exemple, un
client expérimentant un vieux sentiment familier (comme décrit ci-dessus)
sous-tendu par l’idée « je suis nul », ne supporte pas de rester avec ce
sentiment et se met en colère (émotion secondaire) contre le système qui
l’entoure. Comme autre exemple, un client ne se permet pas de montrer la
colère (émotion primaire) et, à la place, se présente avec un état d’activation diffus, en pleurant et en se positionnant comme une victime. Comme
dernier exemple, une cliente se sent impuissante et déprimée (émotion
secondaire) lorsqu’elle pense à ses échecs. Cette cliente déprimée dit à la
première séance : « Peu importe ce que je fais, je ne vais pas changer. J’ai fait
déjà plusieurs thérapies et il semble que rien ne m’aide. » À partir de cette
impuissance, couplée à un désespoir concernant l’option que la thérapie
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
33
actuelle ne l’aide pas, cette cliente se sent comme dans une « trappe », sans
issue. L’exploration empathique permet ici de reconnaître cet état d’impuissance comme un état secondaire sous-tendu par un sentiment ancien de
honte primaire mal adaptée, avec des craintes plutôt superficielles qui y
sont associées : « Si je re-commence à travailler et à aller mieux, je vais
devoir affronter des collègues trop critiques et je m’effondrai à nouveau ! »
Cela est un exemple d’une impuissance secondaire, cachant un sentiment
plus profond (et primaire) de la honte.
En psychothérapie centrée sur les émotions, l’évaluation du processus
émotionnel se déployant sur le moment est importante. À cet effet, il est
central pour le thérapeute de développer une acuité perceptuelle (PascualLeone et Andreescu, 2013) lui permettant de différencier, chez un client, les
émotions secondaires des émotions primaires (mal adaptées ou adaptées).
Les interventions thérapeutiques centrées sur les émotions secondaires sont
très différentes de celles centrées sur les émotions primaires : le thérapeute
permet au client de passer autour de ces états émotionnels – tout en les
acceptant –, ou de les défaire pour accéder au « cœur » de l’information
émotionnelle précieuse en lien avec la réaction primaire. Les émotions
secondaires peuvent aussi être comprises comme émotions « de surface »
ou défensives, notamment par les approches psychodynamiques (voir
Fosha, 2000). Contrairement à ces écoles, la psychothérapie centrée sur
les émotions n’admet pas nécessairement une étiologie traumatique de ces
émotions et ne les met pas directement en lien avec une pulsion biologique.
De manière descriptive, ces émotions secondaires sont des manifestations
d’un système dynamique complexe – qu’est l’être humain – en réponse à
des réactions immédiates jugées comme « inappropriées » par ce même système. Toutefois, nous admettons que souvent, les émotions secondaires
servent d’évitement des émotions primaires, notamment mal adaptées :
exprimer la rage en réaction à la honte, exprimer la détresse en réaction à
la peur d’être laissé seul.
Émotions instrumentales
Les émotions instrumentales sont exprimées dans un contexte interpersonnel, sur la base du savoir chez l’individu que cette expression a un effet sur
autrui. Ce savoir peut exister sous forme d’un savoir explicite ou implicite
(savoir-faire). Depuis l’enfance, l’être humain apprend que l’expression de
certaines émotions provoque un état désiré. Par exemple, l’expression de la
colère peut produire une attitude de soumission chez l’autre et l’expression
de la tristesse peut engendrer de la sympathie pour le soi ou de la pitié chez
l’autre. Ainsi, un enfant peut exprimer de la colère pour contrôler ses parents
et/ou exprimer de la peur pour être sûr que ses parents le soutiennent.
Ces émotions ont un caractère superficiel, avec des tonalités de voix dramatisantes ou particulièrement aiguës. Aussi, ici, le thérapeute TCE doit-il
34
La psychothérapie centrée sur les émotions
disposer d’une acuité perceptuelle suffisante lui permettant de différencier
les émotions instrumentales d’autres types d’émotions et d’implémenter
l’intervention appropriée. Par exemple, il s’agit, face à ces émotions instrumentales, d’augmenter chez le client sa capacité de représentation en
lien avec le caractère instrumental de l’émotion, car ces émotions sont
fondamentalement insuffisantes pour satisfaire les besoins centraux de
l’individu.
Comment évaluer et différencier ces émotions dans le processus thérapeutique ? L’outil principal du thérapeute TCE est l’empathie dans ses
différentes formes (voir ci-après la section « Théorie de la relation thérapeutique » pour une élaboration plus détaillée). Le thérapeute « se met à
la place » du client, expérimente avec les paramètres évoqués par le client,
« goûte » à cette expérience et partage ce qu’il imagine comme étant la
synthèse de l’expérience du client. Cela implique que le thérapeute ait une
connaissance des réponses émotionnelles universelles. Parmi ces connaissances concernant les réponses émotionnelles adaptées, notons que
la violation de ses frontières suscite la colère, le danger de rester seul, la
peur, la perte d’un proche, la tristesse. Quant aux réponses émotionnelles
mal adaptées possibles, une connaissance supplémentaire est requise. Par
exemple, un thérapeute ayant conscience des schèmes émotionnels de sa
cliente victime d’abus, peut considérer que la proximité relationnelle puisse
susciter chez elle de la honte de perdre la face ou de la peur d’être envahie.
Il est également indispensable pour le thérapeute de connaître ses propres
réactions émotionnelles, selon les situations spécifiques. L’empathie avec le
client est de meilleure qualité si le thérapeute formule de manière cohérente
le cas, les problèmes et les objectifs de traitement pour la situation en question. Finalement, une conscience accrue, chez le thérapeute, du moment
présent, du contexte de la séance – du moment de la journée et de l’impact
émotionnel du lieu de la rencontre – est un autre prérequis pour une empathie optimale (voir tableau 2.1).
Tableau 2.1. Types d’émotions et interventions appropriées.
Type d’émotion
Type d’émotion spécifique
Interventions
Primaire adaptée
Tristesse suite à perte
Colère suite à violation
Peur suite à menace
Accès aux informations adaptées (tendances à l’action et
le besoin)
Sentiment du sens corporel
Symbolisation de la signification et du besoin
Douleur psychologique
Accéder et compléter
Sentiment d’être sans valeur/honte
Sentiment d’insécurité/peur
Peurs d’intimité et de la hauteur
Accéder le schème mal
adapté pour le transformer
Primaire mal adaptée

Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
 Type d’émotion
Type d’émotion spécifique
Interventions
Secondaire
Impuissance
Désespoir
Rage
Humilité
Jubilation (avec malveillance)
Prise de conscience et
exploration
Instrumentale
Colère dominante
Larmes de crocodile
Prise de conscience de la
fonction interpersonnelle
Indignation morale
Embarras feint
Prise de conscience et
exploration
35
D’après Greenberg et Paivio, 1997, p. 37.
Qualités vocales
En étudiant les émotions en psychothérapie, l’observation des indices paraverbaux, dont la qualité vocale, est importante. Afin d’évaluer correctement
et de savoir différencier les différentes types d’émotions énumérées, le thérapeute devient un être d’assimilation et d’intégration des éléments exprimés
par le client sur le moment, un « processeur auxiliaire » (Rice et Kerr, 1986)
en quelque sorte qui se « branche » complètement sur l’expérience du client
et intègre cette dernière à la place du client. La qualité vocale du client en
est un élément important.
Rice et Kerr (1986) distinguent plusieurs qualités vocales de base :
1. Qualité vocale externe. La qualité vocale externe est marquée d’assurance
et suggère que le contenu exprimé n’est pas une expérience vécue dans l’ici
et maintenant ; elle ne comprend pas d’accès à une nouvelle construction
symbolique. C’est comme si la personne adoptait un ton professoral, dans
le sens « Je m’adresse à… ». L’énergie présente est dirigée vers l’extérieur et
la voix est pleine et entière. Le rythme et l’accentuation sont réguliers, hautement prévisibles et souvent marqués par une voix aiguë. Une intonation
particulière sur la fin de la phrase est fréquente. Cette qualité vocale est
souvent rencontrée dans les émotions instrumentales et secondaires.
2. Qualité vocale émotionnelle. La qualité vocale émotionnelle est le résultat d’une émotion sous-jacente débordante. Ainsi, elle est perturbée et
déformée. Le schéma vocal habituel est brisé, par exemple par une voix qui
« craque », qui tremble, qui comprend des cris perçants ou s’efface presque
complètement. Le rythme est hautement irrégulier, y compris les accents
prosodiques. L’intonation vers la fin de la phrase est inattendue, nouvelle
et surprenante. Cette qualité vocale suscite ainsi de la tension au niveau de
la trame narrative et montre qu’un processus pertinent est actuellement
en train de se produire. Les clients en phase d’exploration émotionnelle,
éprouvant des émotions productives (p. ex., des émotions primaires mal
adaptées), mais non résolues et non complètement transformées, présentent souvent cette qualité vocale.
36
La psychothérapie centrée sur les émotions
3. Qualité vocale focalisée. La qualité vocale focalisée marque une attention
focalisée sur le vécu interne de la personne et montre que toute l’énergie est
actuellement mise dans la construction de sens nouveau. Le client cherche
ses mots, « les mots justes », décrivant son expérience sur le moment. Ainsi,
le rythme est hautement irrégulier, haché et avec une intonation finale inattendue. L’intonation peut être forte ou aussi avec une voix traînante. L’interlocuteur ressent de l’intérêt pour ce processus qui est marqué par un contenu
inédit et construit sur le moment. Souvent les clients en exploration émotionnelle présentent cette qualité de la voix, mais cette fois lorsqu’ils se trouvent à une étape plus avancée de construction de sens (p. ex., en élaborant
le deuil d’un parent qui n’a jamais été là pour le client).
Globalement, nous appelons cette attitude empathique d’évaluation par
le thérapeute le compas émotionnel. Le compas émotionnel est orienté
vers les expériences émotionnelles du client et nous renseigne sur des éléments de base. Il nous aide, fondamentalement, à distinguer le type d’émotion expérimentée sur le moment par le client.
La différenciation en termes de types d’émotions est centrale, car elle
permet de mieux comprendre le client et de faire des choix éclairés concernant l’intervention émotionnellement appropriée sur le moment. Dans le
tableau 2.1, nous montrons les différents types d’émotions, avec des soustypes spécifiques, ainsi que des interventions appropriées à ces catégories.
De manière schématique, nous pouvons résumer que les émotions instrumentales demandent un travail de prise de conscience du but instrumental impliqué dans cette émotion. Par exemple, l’expression de la tristesse
a comme fonction instrumentale de susciter de la compassion en l’autre.
Ensuite, les émotions secondaires demandent à être explorées et transformées vers l’accès à une émotion plus primaire, les émotions primaires mal
adaptées demandent l’accès à un schème mal adapté en vue de sa transformation. Finalement, les émotions primaires adaptées demandent l’accès
à l’information adaptive contenue dans cette émotion. Chaque catégorie
d’émotions requiert donc une attitude thérapeutique différenciée.
Théorie du dysfonctionnement émotionnel
S’il est vrai que nos actions et interactions sont avant tout guidées par nos
émotions, nous pouvons postuler que l’origine des dysfonctionnements
dits « de surface » – comportementaux, interpersonnels et cognitifs – se
trouve dans notre système émotionnel. Il s’agit donc d’examiner en détail
quelles sont ces sources de dysfonctionnements émotionnels possibles chez
l’être humain.
Rappelons que la cohérence est comprise comme une caractéristique
structurant les liens entre l’activation expérientielle et le processus de
construction de la signification (Greenberg et al., 1993). En revanche,
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
37
­l’incohérence émotionnelle peut être due à plusieurs déterminants internes
et aussi, à un stress relié à la situation externe. Cette dernière situation se
produit lorsqu’une personne se sent par exemple en colère, mais est dans
l’impossibilité de s’affirmer ou de rappeler ses limites. Dans ces cas, la colère
primaire reste, elle ne peut pas être complétée et résolue et peut produire
des réactions secondaires, comme l’impuissance ou comme conséquence,
un sentiment d’être une victime des circonstances ou en échec. Cela peut se
produire, par exemple, dans des cas de violence conjugale. Dans ces situations, il est important de considérer la mise à l’abri de la personne loin de la
situation stressante et potentiellement (re-)traumatisante.
Au niveau des aspects internes à l’être humain, l’incohérence émotionnelle peut se montrer à travers des difficultés à réguler l’émotion. La régulation émotionnelle est une fonction primaire selon la TCE, une finalité
générale qui relie plusieurs moyens et stratégies thérapeutiques. Il s’agit de
situations où une colère, par exemple, est présente, mais son intensité, sa
durée, sa qualité, sa finalité ou d’autres aspects opératoires de l’émotion
sont dysfonctionnels. Cela peut résulter en une expression démesurée
de cette émotion : la colère devient la rage en anticipant une agression
majeure, ou l’anxiété devient la panique en anticipant une terreur. Afin
de mieux réguler ces aspects opératoires de l’émotion, le principe d’intervention est de moduler l’intensité et de ralentir le processus émotionnel.
Il existe une série de stratégies de régulation classiques qui sont utilisées à
cette fin au niveau thérapeutique, par exemple, en utilisant la respiration
ou en comptant jusqu’à dix dans des situations stressantes : l’apprentissage de la régulation émotionnelle est une tâche idiosyncratique et profondément humaine. Chaque personne est amenée, à travers son développement, à constituer sa « boîte à outils de coping » très personnelle. Cette
conception dynamique et créatrice de la régulation émotionnelle dépasse
les catégorisations classiques connues dans la littérature (voir Gross, 2007).
Elle met, une fois de plus, l’individu en tant qu’agent au cœur du processus
de guérison qui devient un processus de transformation, car des éléments
vraiment nouveaux émergent. Par exemple, une cliente ayant eu le diagnostic de trouble de la personnalité borderline a développé une stratégie de
coping inédite qui consiste, au moment où un stress émerge, à s’asseoir à son
ordinateur et à formuler une lettre à son thérapeute dans laquelle elle décrit
tout ce qu’elle a sur le cœur. Cette action d’écriture lui a permis d’intégrer
et de lâcher l’émotion sur le moment et d’éviter des passages à l’acte dangereux pour sa santé. Cette stratégie, développée par une cliente en utilisant
ses ressources et intérêts personnels (l’écriture), montre que l’élaboration,
l’articulation en mots et la différenciation du vécu émotionnel sont des
processus potentiellement utiles à la régulation émotionnelle (Paivio et
Pascual-Leone, 2010), mais, ici, nous considérons que c’est l’application
idiosyncratique qui rend ce processus si productif. Un client abusé durant
38
La psychothérapie centrée sur les émotions
l’enfance a développé une impulsivité et agressivité marquée, qui s’était
manifestée dans plusieurs contextes sociaux. La thérapie a dû focaliser sur la
différenciation de la colère impliquée dans les états d’impulsivité et d’agressivité, ce qui a permis à ce client de se ré-approprier « sa » colère primaire,
face à son père qui a abusé de lui. Ce travail de différenciation de la colère a
eu comme fonction primaire la régulation émotionnelle, dans le sens d’une
baisse des problèmes d’agressivité et d’impulsivité. Parfois, il est aussi nécessaire d’aider la régulation des émotions secondaires, comme dans le cas
d’une cliente avec une excitabilité émotionnelle accrue, état accompagné
de détresse non-spécifique et de manifestations physiologiques. Afin de
pouvoir établir un dialogue thérapeutique et de libérer ou créer un espace
mental de travail, il était nécessaire pour elle de lui enseigner quelques techniques de respiration utilisables en séance.
De surcroît, la régulation émotionnelle est co-construite par une présence
thérapeutique particulièrement affirmée (Geller et Greenberg, 2012 ; Paivio
et Laurent, 2001 ; voir chapitre 3). Les capacités du thérapeute de se mettre
à la place d’une cliente présentant des problèmes de régulation émotionnelle dans l’ici et maintenant et de véritablement proposer un climat empathique de confiance, d’accueil et de réassurance profonde, souvent réalisé
par le comportement non- et paraverbal du thérapeute, sont centrales ici.
Les émotions douloureuses sont difficiles à supporter pour nous tous ;
ainsi, pour certains clients, l’évitement et la suppression de ces émotions
peut être une solution provisoire. Toutefois, ce type de solution ou de coping
est rarement efficace et ne soutient pas la santé mentale au long cours.
Si la douleur ressentie peut être acceptée en tant que telle, elle peut être
utilisée et transformée dans le but de l’adaptation de l’individu. Il s’agit
de situations cliniques de contrôle excessif ou d’évitement expérientiel,
qui implique souvent un processus sous-jacent d’auto-interruption (ou de
blocage) de l’expérience émotionnelle. Cette interruption peut prendre
plusieurs formes au niveau des processus d’information. Il peut y avoir
une suppression des aspects affectifs de la conscience (pour ne garder
qu’une description purement cognitive à la conscience), ou un évitement
comportemental de la situation qui pourrait susciter l’émotion douloureuse. Dans ce cas, le client peut aussi simplement ignorer son expérience
affective immédiate, tout en se focalisant sur des éléments externes ou relationnels, ou en produisant des symptômes psychosomatiques. À l’extrême,
des comportements d’addiction et impulsifs, des automutilations et des
états dissociatifs ont souvent, au moins partiellement, la même fonction :
supprimer une expérience affective douloureuse primaire. La tentative du
client de se couper de cette expérience affective a plusieurs effets : (1) le
client perd son compas émotionnel, le sens de ce qui est fondamentalement « juste » pour lui. Il se sent désorienté et vide de sens et de direction
dans sa vie ; (2) le client continue à avoir ces états émotionnels, malgré
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
39
ses tentatives d’évitement. Le client devient donc profondément confus.
Il ne se coupe pas seulement d’occasions de ressentir quelque chose, mais
aussi de faire sens avec ce ressenti et de l’utiliser pour informer ses choix et
actions dans sa vie. Ce processus tend à s’auto-alimenter et à se maintenir ;
le processus d’interruption devient chronique et il devient de plus en plus
difficile de rétablir la cohérence entre les parties divergentes au sein de la
personne. Nous pensons que seulement un traitement qui met ces processus émotionnels et d’interruptions au cœur du travail thérapeutique, sera à
même de produire une transformation profonde.
Le cas de figure le plus extrême qui est source d’incohérence au sein de
l’individu est l’expérience traumatique. L’expérience traumatique tend à
départager et dissocier les liens entre sensations, affects, mémoire, traitement de l’information et élaboration de sens, dans le cas de trauma survenu
à l’âge adulte. Si le trauma concerne l’enfance (p. ex., des abus sexuels du
client lorsque celui-ci était enfant), il est courant qu’une mémoire émotionnelle traumatique existe sans avoir été mise en mots, avec des carences fondamentales au niveau du développement des capacités de représentation,
de synthèse et de mise en sens chez le client dès l’enfance (Paivio et PascualLeone, 2010). La TCE propose un cadre fondamentalement sécurisant qui
permettra la mise en mots et l’élaboration de cette expérience émotionnelle
restée sans mot (voir chapitre 4).
Finalement, le processus de construction de sens de soi peut être mis à mal
de différentes manières. Rappelons que par un processus de construction de
sens, nous entendons une synthèse dynamique et dialectique entre l’expérience sur le moment et des structures psychologiques (les schèmes émotionnels, dont l’activation automatique se passe à plusieurs niveaux psychologiques et biologiques). De ce fait, nous assumons des liens complexes
et bidirectionnels entre les processus cognitifs et l’expérience affective. Ce
sera toujours cette dernière qui servira de compas ou d’orientation dans la
construction de sens elle-même. Des dysfonctionnements au niveau « cognitif » sont ainsi sous-tendus par une expérience émotionnelle qui influence
les niveaux de la représentation. Par exemple, un client anxieux, présentant
une insécurité profonde, a des pensées anticipatoires de catastrophisation.
Ces dernières sont influencées par son état d’âme sur le moment, en cas
de dysfonctionnement relié à des problèmes au niveau émotionnel. Selon
cette conception, la cognition devient un marqueur de surface, un corrélat,
d’un processus dysfonctionnel plus profond, qui est régi par les systèmes
émotionnel et corporel. À ce titre, Greenberg et Paivio (1997) différencient
quatre formes de dysfonctionnements possibles au niveau des capacités de
construction de sens :
1. Une incohérence entre les émotions, y compris les besoins, qui génère une
expérience particulière. Elle peut résulter en la non-prise en compte par la
personne de ses émotions ou des carences de représentation au sujet du
40
La psychothérapie centrée sur les émotions
lien entre les émotions, les besoins et buts. Ces émotions ainsi opérant
hors-conscience ne sont pas modifiables ; elles génèrent des conflits entre
l’expérience vécue et les contraintes externes mouvantes. Par exemple, une
personne peut se sentir « bizarre », à chaque fois qu’elle conduit devant le
lieu de travail de son ex-conjoint, car elle continue, en réalité à avoir un attachement non résolu à cette personne, malgré la séparation officielle. Il faut
souligner qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème au niveau de l’évaluation ou de l’appréciation (appraisal), comme noté par certaines théories
cognitives (dans l’exemple donné, l’appréciation étant en cohérence avec la
réalité), mais bel et bien d’un problème plus global d’un réseau d’activation
émotionnelle, impliquant un non-accès, chez cette personne, à son conflit
interne entre la séparation réelle et l’attachement affectif au conjoint.
2. Une réponse interne du client à la perception d’une divergence entre le besoin
et la situation peut être problématique. Il s’agit ici d’une réponse dysfonctionnelle à la perception d’une frustration d’un besoin. Par exemple, une cliente
réagit par un accès de colère intense et des pensées suicidaires lorsqu’elle
apprend que sa candidature à un poste n’a pas été retenue. La perception
de la frustration semble correcte ; ce qui est dysfonctionnel est l’intensité de
la réponse de la colère : au lieu d’essayer de comprendre les raisons du refus
pour se préparer à une nouvelle opportunité, elle est envahie par la colère.
3. Une importante source de dysfonctionnement au niveau du processus d’autoévaluation. L’évaluation de soi est toujours en jeu lorsqu’il s’agit de
construire une nouvelle signification. Elle peut être plus ou moins adaptée à
la réalité et au contexte ; le fait, chez une cliente, de se considérer comme
étant « trop grosse », malgré les apparences et d’autres autodescriptions plus
nuancées, en est un exemple. Il est important de souligner que ce ne sont
pas les contenus du processus d’auto-évaluation qui sont seuls à l’origine
des dysfonctionnements, mais avant tout l’interaction entre ces contenus,
les processus automatiques qui les enclenchent et la qualité de la symbolisation au niveau langagier.
4. Les dysfonctionnements peuvent se trouver au niveau des séquences émotionnelles complexes. Une cliente peut présenter toujours la même séquence
émotionnelle lorsqu’elle se sent stressée. Par exemple, à partir d’un sentiment profond d’inadéquation qu’elle n’arrive pas à pleinement éprouver et symboliser, elle développe une rage foudroyante (par des moments
d’impulsivité par exemple), s’épuise et tombe typiquement dans un état
d’impuissance quasi léthargique. C’est seulement au moment où elle réussit
à accéder pleinement à son sentiment d’inadéquation que ces séquences
émotionnelles peuvent être comprises, dénouées et transformées.
Les dysfonctionnements psychologiques – dans d’autres littératures,
appelées des indices de la psychopathologie – du client sont à comprendre au niveau émotionnel. Les émotions, les besoins, leur degré d’articulation avec la construction de la signification et les actions associées sont
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
41
des processus qui peuvent être à l’origine des problèmes présentés par les
clients. Une compréhension détaillée des émotions est donc à la fois une
porte d’entrée pour accéder à l’origine des problèmes présentés et un moyen
de faciliter le changement, la résolution et la transformation.
Besoins d’identité et d’attachement
Comme il en a été question plus haut, le sens de la cohérence a été mis au
cœur de la théorie du fonctionnement humain, visant à une régulation
affective moment-par-moment (Greenberg et al., 1993). L’individu agit à
tout moment en fonction de son sens de cohérence et en accord avec des
besoins en lien avec les motivations de base. Ces dernières sont ici définies d’un point de vue de l’adulte (et non pas de l’enfant lésé). Même si
l’origine des dysfonctionnements peut remonter à la vie enfantine (voir
ci-dessus, l’explication de l’origine des émotions primaires mal adaptées),
nous partons ici de l’hypothèse de la centralité de l’expérience émotionnelle adulte, dans l’ici et maintenant, pour le fonctionnement actuel de la
personne. Par exemple, le fait qu’un client aie tendance à se sentir honteux
dans ses interactions sociales implique des tendances à l’action dans l’ici et
maintenant et le sentiment sous-jacent, la honte, doit être focalisé (et non
pas l’origine possible, dans l’enfance, de cette honte). La honte est ici le sentiment de l’adulte, et non pas un sentiment que le client a nécessairement
éprouvé de la même manière en tant qu’enfant, dans la situation d’origine.
Le client aurait pu, par exemple, dans le cas d’une situation d’abus, se sentir
terrifié, angoissé ou anxieux. Pour une transformation efficace, nous nous
focalisons sur les besoins – actualisés dans l’ici et maintenant – de reconnaissance, de validation et de réconfort chez ce client en tant qu’adulte et
pas nécessairement sur les besoins de protection en tant qu’enfant. Dans la
TCE individuelle, tout comme de couple, il est de ce fait important pour le
thérapeute de favoriser la satisfaction des besoins fondamentaux de l’adulte
(ou des deux partenaires adultes pour un couple) présent en psychothérapie.
Greenberg et Goldman (2008) synthétisent les catégories de besoins
relationnels d’adulte qui s’organisent en deux systèmes motivationnels
parallèles et interconnectés : (1) le système des besoins de reconnaissance,
de contrôle, de maintien des limites et d’affirmation (besoin d’identité)
et (2) le système des besoins d’attachement, de lien, de stabilité et de réassurance (besoin d’attachement). Dans le contexte de la thérapie de couple
centrée sur les émotions, ces auteurs proposent un troisième système motivationnel, celui de l’attraction et l’affection pour autrui, qui sera abordé
dans le chapitre décrivant les spécificités liées au contexte conjugal (voir
chapitre 5).
Ces deux systèmes de base reflètent la nature relationnelle de l’existence
de l’être humain : une personne existe par rapport à l’autre, sa rencontre
42
La psychothérapie centrée sur les émotions
avec autrui et son ouverture envers l’autre et le monde. Comme le dit Buber
(1958), une personne ne peut être complètement sûre de l’expression de sa
propre souffrance, sauf si l’autre a réellement répondu à cette expression,
produisant ainsi une validation profonde de l’existence de la souffrance de
cette personne et ainsi de l’existence de cette personne toute entière. Ces
systèmes motivationnels sont donc fortement reliés et interconnectés.
L’identité est l’expérience d’être unique, de savoir se définir comme un
être différencié et développé, dans le sens d’un processus de croissance psychologique. L’identité comprend une facette sociale, avec les rôles, statuts
et interactions de la personne avec son entourage, et une facette intime,
avec l’expérience subjective à la fois de continuité et de discontinuité dans
le temps. Fondamentalement, l’identité est ainsi une expérience relationnelle, soit dans le sens d’une relation avec soi-même, c’est-à-dire se narrer, de
manière plus ou moins cohérente, être la même personne à travers des expériences assez différentes, soit dans le sens d’une relation à autrui, c’est-à-dire
assumer, ou transgresser, les rôles sociaux réservés au soi. Ainsi, l’identité et
les besoins rattachés sont empreints d’émotions et d’affects. Des émotions
typiques associées au besoin d’identité sont, parmi d’autres, la fierté, la honte,
l’intérêt, la peur, l’impuissance et la colère (Greenberg et Goldman, 2008).
Afin de donner du sens à leur vie, les personnes créent – ou se racontent
– certaines identités. Cela peut créer des incohérences dans l’expérience
du soi. Une personne peut par exemple faire l’expérience d’une relation
de couple insuffisamment validante. Dans ce cas de figure, il n’est pas rare
que le besoin de validation, comme facette identitaire, devienne tellement
important que la personne recherche une autre source de validation, par
exemple par ses collègues au sujet de ses accomplissements professionnels.
À un moment donné, ce déséquilibre peut devenir source de souffrance et
le besoin pur de reconnaissance peut émerger là où il manquait : au cœur
de la personne, face à son partenaire. Dans cette situation, c’est comme
si la « voix » du besoin du soi prend la place et s’exprime : « Je veux être
reconnu pour qui je suis ! » (exemple tiré de Greenberg et Goldman, 2008).
La validation généreuse du soi, de son identité et de son évolution sont
des contreparties interpersonnelles dont le soi a fondamentalement besoin.
Cela est en accord avec la théorie du soi (Self) développée par Rogers (1951).
Tandis que cette conception originelle a proposé une ligne développementale différente de l’attachement et des besoins de dépendance, Greenberg et
Goldman (2008) suggèrent plutôt que le besoin identitaire soit orienté vers
le contrôle et la compétence, ainsi que la connexion profonde en termes de
lien avec autrui. La formation identitaire devient ainsi, d’un point de vue
développemental et de la psychothérapie, un processus de co-construction,
dans lequel la notion de validation empathique du soi est au cœur. Ces
éléments ont été classiquement inclus dans la notion d’attachement (voir
ci-après), ce qui, selon Greenberg et Goldman (2008), ne rend pas compte
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
43
des besoins sous-tendants assez différents. Stern (1985) reconnaît que le
soi n’est pas un concept sur lequel tous les auteurs peuvent s’accorder. Il
propose ainsi la notion de sentiment d’être soi (sense of self), ce sentiment
subjectif qui fait qu’un enfant déjà, et un adulte plus tard, sait implicitement ce qui fait partie de soi, en tant que fondation de savoir qui « je »
suis. Ce sentiment d’être soi regroupe le sentiment de contrôle, d’unicité et
de cohérence au sein de la personne. C’est une validation profonde de ce
sentiment d’être soi dont une personne a besoin pour son développement.
Cela comprend tous les affects potentiellement émanant de ce sentiment
et décrit ce que Stern (1985) appelle le besoin pour l’ajustement affectif
(affect attunement ; Greenberg et Goldman, 2008). Les sentiments exprimés
demandent ainsi une réponse affective affirmative, afin que la personne
puisse se sentir reconnue et validée dans son identité et continuer à grandir
psychologiquement.
Le besoin d’attachement a été décrit comme étant primaire dans les motivations humaines (Harlow et Zimmermann, 1958). Bowlby (1988) décrit
la nature du lien affectif entre l’enfant et son parent (ou caretaker). Dans
sa théorie, les enfants sont ceux qui expriment la détresse et les parents
répondent de manière plus ou moins ajustée (ou responsive) à cette détresse.
Lors de ce type d’expression de détresse, l’attachement sûr de l’enfant est
caractérisé par des comportements de sécurité et de sûreté, de recherche
de confort, par exemple en retrouvant la proximité du parent, en cas
de détresse, pour se laisser réconforter. Ainsi, l’enfant vérifie trois aspects de
l’interaction favorisant la survie sur la base de son besoin d’attachement :
(1) la proximité de la personne significative (caretaker) ; (2) la disponibilité
de la personne significative ; (3) la réceptivité de la personne significative.
Cela peut être traduit, en termes langagiers et pour l’adulte comme suit : (1)
« Es-tu présent pour moi ? » ; (2) « Es-tu là pour moi ? » ; (3) « Réponds-tu si
je t’appelle ? » (Greenberg et Goldman 2008, p. 79).
Les comportements associés, classés dans des styles d’attachement décrits
dans la littérature (Mikulincer et Shaver, 2007), ont été démontrés comme
modulant des fonctions cognitives et affectives. Par exemple, le style d’attachement module la distinction centrale entre l’appréciation d’une situation
sociale en tant que menaçante ou pas, ce qui a des conséquences émotionnelles et comportementales (Vrticka et Vuilleumier, 2012). Ce processus est
sous-tendu par un réseau neuronal d’activation sous-corticale (i.e., amygdale, hippocampe et striatum) et corticale (i.e., insula et cortex cingulaire ;
Vrticka et Vuilleumier, 2012). Ces circuits émotionnels sont influencés par
des circuits de processus de contrôle volontaire, par exemple par l’activité neuronale dans le cortex préfrontal médian et la jonction temporopariétale. Des fonctions cognitivo-émotionnelles associées à l’attachement
sont également sous-tendues par des activités hormonales, comme celle
de l’ocytocine (Meyer-Lindenberg et al., 2011), qui a été confirmée dans
44
La psychothérapie centrée sur les émotions
son potentiel de pouvoir faciliter des comportements d’approche dans des
situations sociales perçues initialement comme risquées ou dans la modulation des comportements d’attachement (Buchheim et al., 2008). Aussi, au
niveau des émotions associées à l’attachement, les ancrages biologiques et
psychologiques s’entremêlent et interagissent.
Greenberg et Goldman (2008) comprennent la portée de la notion d’attachement de manière spécifique. Dans la littérature, comme expliqué ci-dessus,
la notion d’attachement englobe le lien affectif à un caretaker, englobant la
proximité (besoin d’attachement) et la validation (appartenant au besoin
d’identité). Il existe pourtant des situations dans lesquelles il n’existe pas
ou peu de validation du soi et de l’identité, malgré des liens de proximité
forts. Cela peut être le cas dans les situations d’événements traumatiques ou
de négligence émotionnelle. Comme nous utilisons ce concept ici, nous
postulons, avec Greenberg et Goldman (2008), qu’il s’agit de deux centres
auto-organisateurs de la personne dont l’expression peut fortement fluctuer
à travers les situations et d’une personne à l’autre. Un adulte peut se présenter
avec un comportement d’attachement sûr face à une personne et en même
temps osciller vers un comportement d’attachement vulnérable face à une
autre. Aussi, selon la situation, la personne a la possibilité d’utiliser une panoplie de patterns d’attachement, en fonction des différentes expériences de
l’être humain. Ces patterns d’attachement peuvent aussi évoluer à travers
le temps et avec des expériences relationnelles correctrices, notamment à
travers la transformation émotionnelle en psychothérapie.
Cette critique face à la centralité de la notion d’attachement postulée
par certains auteurs permet une nouvelle conceptualisation des liens entre
affect, émotions et lien d’attachement. Greenberg et Goldman (2008)
considèrent que la capacité de régulation de l’affect d’une personne dépend
des besoins fondamentaux d’attachement, ainsi que de ceux d’identité.
Le modèle centré sur les émotions met ainsi les motivations et besoins au
service d’un schème émotionnel visant et assurant la survie de la personne
et de l’espèce. L’attachement décrit ici le lien affectif, subjectivement vécu
comme plus ou moins stable par la personne, qui permet à la personne de
réguler ses affects dans l’intersubjectivité. La validation, en revanche, est un
principe interpersonnel qui assouvit le besoin d’identité, qui, lui aussi sert
au schème de la régulation d’affect, de manière partiellement indépendante
du système d’attachement (voir Schore, 1994 ; Stern, 1985).
Cette différenciation a des implications importantes pour la psychothérapie centrée sur les émotions. D’abord, elle implique que l’individu a
plusieurs chemins lui permettant d’avoir accès à ses besoins fondamentaux
et leur empreinte idiosyncratique. L’importance du besoin d’attachement
implique directement que le psychothérapeute favorise des attachements
sûrs, au sein d’un espace sécurisant qu’est la relation thérapeutique. Cette
manière de faire a des vertus en soi pour la transformation émotionnelle et
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
45
aussi pour un travail focalisé sur le contenu des émotions. Le thérapeute doit
être fondamentalement proche (au sens figuré du terme) de l’expérience
du client, disponible et ajusté moment-par-moment. Dans la thérapie de
couple centrée sur les émotions, cet espace d’attachement sécurisant a un
effet de modèle pour l’interaction de couple et peut générer des solutions
productives très rapidement. Pour la formation du futur thérapeute centré
sur les émotions, cela implique un travail expérientiel de profondeur sur
ses propres blessures d’attachement, afin d’être capable d’offrir cet espace
d’attachement sécurisant. L’importance du besoin d’identité implique que
le thérapeute doit activement valider l’expérience du client, dans le sens
de favoriser son développement identitaire. Le thérapeute doit être particulièrement attentif à la validation empathique du sentiment d’être soi, ce qui
revient à proposer les variables de base et des développements techniques
de celles-ci.
Théorie de la relation thérapeutique
La relation thérapeutique est centrale pour toute psychothérapie, mais l’est
particulièrement pour le travail explicite sur les émotions. Cette centralité est
due à deux caractéristiques complémentaires de la relation thérapeutique :
• sa fonction de co-régulation de l’affect en psychothérapie, par la présence
thérapeutique, l’expérience par le client du lien affectif et soutenant de la
part du thérapeute et de la congruence ;
• sa fonction de faciliter une exploration empathique profonde et productive qui est ajustée aux affects du client.
Ces deux points embrassent complètement et étendent en même temps
la position de Rogers (1957) sur la centralité de la relation thérapeutique
et l’importance des contributions du thérapeute, ainsi que du client, à la
collaboration et à l’alliance thérapeutique. L’alliance thérapeutique est
aujourd’hui considérée comme l’indicateur du processus ayant la valeur
prédictive la plus robuste pour le changement symptomatique ; il s’agit ici
communément non seulement du lien affectif d’un client avec son thérapeute, mais aussi de l’accord au sujet des buts et moyens de la thérapie. La
Taskforce de l’APA a montré la centralité de l’alliance thérapeutique par une
série de méta-analyses (Horvath et al., 2011).
Parmi les contributions du thérapeute à la qualité de l’alliance thérapeutique et de la relation thérapeutique plus globalement, un rôle central
revient à l’empathie.
L’empathie
L’empathie peut être définie comme une attitude du thérapeute qui vise
à « opérer au sein du cadre de référence du client et de rester en contact
46
La psychothérapie centrée sur les émotions
empathique avec le monde interne du client » (Greenberg et Elliott, 1997,
p. 167). L’empathie étant une « attitude », elle peut être vue comme une
manière d’être du psychothérapeute, ou le climat émotionnel créé par la
personne du thérapeute (Bohart et Greenberg, 1997 ; Watson et al., 1998).
L’étude de cas de Gloria a décrit ce climat émotionnel présent dans les
séances de thérapie. Cette cliente a été interviewée par trois thérapeutes,
C. Rogers, F. Perls et A. Ellis (Shostrom, 1965). Il a été montré que, par
leurs interventions et leurs expressions non verbales, chaque thérapeute
a facilité un climat relationnel et des processus émotionnels différents
chez la cliente. Rogers a facilité l’expérience de la honte, de l’intérêt et de
la joie en Gloria, Perls davantage la peur et le mépris en Gloria et Ellis la
peur également, ainsi que la colère. Chaque thérapeute donne préférence
à l’élicitation de certaines émotions, ce qui peut être mis en lien avec son
approche thérapeutique et aussi avec son style d’interaction et sa vie personnelle (Magai et Haviland-Jones, 2002). Aujourd’hui, les thérapeutes centrés sur les émotions diraient qu’il s’agit d’un travail expérientiel chez le
psychothérapeute d’identifier chez soi les émotions privilégiées dans sa vie
personnelle et de se munir d’outils pour pouvoir accueillir la plus grande
panoplie émotionnelle existante.
Le climat émotionnel empathique, selon la TCE, implique un thérapeute qui sait se connecter à l’expérience émotionnelle du client momentpar-moment. Il sait favoriser l’accès, l’approfondissement et l’achèvement
(completion) de la douleur psychologique adaptive. Il sait permettre à son
client de ressentir sa force d’affirmation à l’intérieur de lui et ainsi de l’aider
à exprimer la colère primaire adaptée. Ces ajustements empathiques se
réalisent avant tout par un « faire comme si », analogue à ce que propose
Rogers au niveau du contenu et de sa compréhension par le thérapeute
(Rogers, 1975), mais ici au niveau des processus émotionnels. Le thérapeute
« fait comme s’il » entrait dans l’expérience émotionnelle du client sur le
moment et il parle à sa place, met l’emphase sur l’émotion et la rend ainsi
la plus poignante possible. Il faut insister sur le « comme si » ; le thérapeute est conscient qu’il s’agit ici des émotions d’autrui et sait aussi utiliser
proactivement sa réaction interne émotionnelle à des effets thérapeutiques.
C’est ainsi que l’empathie du thérapeute peut contribuer directement à la
régulation émotionnelle chez le client, à la profondeur de la connaissance
expérientielle, des processus de transformation en accédant aux ressources
enfouies et à la compassion délicate pour soi. On peut observer certains
marqueurs, comme le ton de la voix cohérent avec le contenu exprimé
(p. ex., une voix fragile avec la honte et énergique avec la colère), l’expression du visage cohérente avec le contenu exprimé, le thérapeute qui se
penche en avant sur sa chaise, ou la larme qui se produit au coin de l’œil
du thérapeute. Par ailleurs, un thérapeute empathique garde un contact
visuel avec le client, adoptant une expression d’intérêt ou de concernement
(p. ex., hoche la tête). Il utilise une intonation de la voix et une rapidité
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
47
du discours similaire au client et il évite d’interrompre le client. Au final,
il s’agit d’un mode de réponse marqué d’implication émotionnelle correspondante et d’absence d’ennui, en utilisant des mots émotionnels saillants,
en proposant une attitude d’exploration (au lieu de donner des conseils) et
des messages clairs et directs.
Les bases neurobiologiques de l’empathie
L’empathie, ou du moins des composantes de celle-ci, ont été investiguées par les neurosciences sociales (Klimecki et Singer, 2013 ; Watson et
Greenberg, 2009). En partant du concept voisin de la présence thérapeutique (voir chapitre 3), Geller et Greenberg (2012) soulignent que le cortex
préfrontal a été associé à des fonctions nécessaires pour être pleinement
présent. Ces fonctions comprennent la régulation corporelle, la communication ajustée à l’autre, la balance émotionnelle, y compris la peur, la
réponse flexible, l’empathie pour la situation de l’autre, la conscience
réflexive, la conscience de soi, l’intuition et la moralité (Siegel, 2007). Par
ailleurs, le calme interne à partir duquel il est productif de développer
l’empathie pour l’autre est seulement possible grâce à une balance entre les
activités sympathique et parasympathique.
La découverte des neurones miroirs (Gallese et al., 1996 ; voir aussi Grèzes
et Decety, 2001) a permis de confirmer l’hypothèse que les mêmes régions
cérébrales sont recrutées lorsqu’il s’agit d’exécuter soi-même un comportement ou de l’observer chez quelqu’un d’autre, les aires du cerveau traitant
les informations autoréférentielles en moins. Ce dernier point souligne
qu’il est important d’insister sur le « comme si » dans les actions thérapeutiques empathiques, et également qu’il est possible de comprendre les
soubassements neurobiologiques de la larme du thérapeute dans le coin de
son œil, face à un client touché. Aussi les fonctions de l’empathie ont-elles
été associées en grande partie aux activations dans les structures limbiques
et insulaires du cortex cérébral (Klimecki et Singer, 2013). Lutz et collaborateurs (2008) ont comparé des experts en méditation aux novices, dans une
tâche où on leur présentait des bruits évocateurs de stress. Ils ont trouvé
une densité plus élevée des récepteurs en vasopressine (avec davantage
d’ocytocine relâchée) et une activation plus grande dans l’aire médiane de
l’insula chez les experts en méditation, comparés aux novices en méditation. Ces résultats peuvent être interprétés comme reflétant l’importance
du système de récompense dans l’expérience du lien chaleureux et de l’attachement, même si l’individu est face à un stimulus négatif, comme dans
cette expérimentation. Pour notre propos, ce type de recherche montre que
la qualité de l’empathie varie entre différents individus, également entre
différents thérapeutes ; cette qualité d’être en lien avec autrui a des corrélats neurobiologiques avérés, notamment sur l’activation insulaire, ainsi
que des marqueurs d’une attitude psychologique reflétant le lien affectif,
48
La psychothérapie centrée sur les émotions
l’approchement, la considération, l’apaisement et l’amour, même en cas
d’adversité.
Empathie et processus thérapeutique
L’empathie thérapeutique a des effets sur et est affectée par le processus
thérapeutique à plusieurs niveaux. Notamment, l’empathie thérapeutique
contribue chez le client à l’éveil de sa curiosité pour sa vie interne. Elle peut
favoriser l’acceptation et la compréhension de soi-même. Le thérapeute,
en étant empathique, doit le faire avec compassion et humilité, et en étant
complètement présent (voir chapitre 3). L’empathie a le pouvoir d’évoquer,
chez le client, des schèmes émotionnels centraux et prépare ainsi un terrain
fertile pour l’exploration émotionnelle subséquente. Aussi, l’empathie thérapeutique fait-elle « fondre » certaines émotions secondaires, notamment si
elles sont défensives, et permet-elle l’accès aux émotions primaires. L’empathie permet d’augmenter le focus thérapeutique et contribue à la modulation et à la régulation affective. Par ailleurs, en ce qui concerne le trauma
complexe, l’empathie thérapeutique ouvre un espace interne à l’exploration
de la mémoire traumatique (Paivio et Laurent, 2001). Finalement, l’empathie
thérapeutique peut servir de modèle pour d’autres relations interpersonnelles
et contribue ainsi fondamentalement à la construction de la confiance.
L’empathie est si centrale qu’elle peut être décrite comme attitude globale
en même temps qu’elle peut être départagée en différentes techniques thérapeutiques au sein de la TCE. En somme, ces techniques représentent différentes facettes de la présence thérapeutique (Geller et Greenberg, 2012 ;
voir chapitre 3).
Principes et formes d’empathie
Principes d’empathie
Les principes de l’empathie sont au nombre de deux. Il s’agit de l’ajustement (attunement) et de la communication (Greenberg et Elliott, 1997).
Ajustement
L’ajustement empathique comprend le thérapeute qui se met à la place du
client. Il observe de manière minutieuse l’évolution de l’expérience du
client et s’ajuste en entrant en contact avec cette expérience. Une guidance fondée sur le processus oriente l’attention du client vers son expérience immédiate et le « rejoint » dans son activité de compréhension et
de construction de sens. Cela est réalisé par le thérapeute en utilisant le
compas émotionnel qui est toujours orienté vers la douleur psychologique profonde du client. Entre le contenu de ce que dit le client et la
manière de le dire, la dernière prime toujours sur le premier dans l’écoute
attentive du thérapeute.
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
49
Communication
La communication au sujet de l’empathie, et de sa rupture, est également importante. Analogue à des ruptures de l’alliance thérapeutique dans le processus
thérapeutique dans son ensemble (Safran et Muran, 2000), il peut y avoir
des mini-ruptures de l’empathie. Ces dernières comprennent la conscience
du thérapeute à tout moment de son absence potentielle de l’empathie et
aussi qu’il est mal ajusté à l’expérience du client sur le moment. Le fait de
communiquer cette expérience au client montre à celui-ci que le thérapeute
est bien avec lui, malgré la rupture de l’empathie décrite. La communication empathique comprend le discours explicite du thérapeute au sujet de
la compréhension du client par le thérapeute. Le client doit savoir explicitement que le thérapeute est « de son côté » (Elliott, 1985).
Formes d’empathie
Selon Greenberg et Elliott (1997), il existe cinq formes différentes d’empathie, correspondant à des techniques d’intervention relationnelles.
Compréhension
La compréhension empathique décrit l’intervention du thérapeute qui communique sa compréhension des éléments implicites reliés au vécu du client sur
le moment. Il n’y a pas de nouveau contenu ajouté par le thérapeute ; l’intervention se focalise sur les éléments implicites exprimés sur le moment. Le
thérapeute communique à partir des mots et du cadre de référence du client
et la fonction de cette forme d’empathie est de soutenir le soi et de l’aider
à l’affirmation. Le thérapeute peut, par exemple, dire face à une cliente qui
manifeste, en décrivant une situation de déception amoureuse, des éléments
de tristesse et de colère : « Je vois que vous êtes à la fois triste et en colère. »
Évocation
L’évocation empathique décrit l’intervention du thérapeute qui active l’expérience du client dans l’ici et maintenant, en utilisant des mots expressifs,
des métaphores ou une imagerie évocatrice. À nouveau, l’intervention est
formulée à partir du cadre de référence du client. Cette intervention sert
à l’évocation sur le moment d’une expérience encore mal représentée, ce
qui doit permettre l’accès de la représentation de l’expérience, dans le but
d’accéder à des informations expérientielles fraîches. Aussi ici, il n’y a pas
d’ajout de nouvelle information, mais l’expérience est rendue plus saillante.
Par exemple, le thérapeute peut dire face à un client qui évoque la scène
durant laquelle il part de sa maison familiale, tout en se sentant encore
attaché à sa famille : « Vous vous sentiez chassé de votre maison familiale. »
Exploration
L’exploration empathique décrit l’intervention du thérapeute qui encourage
le client à explorer « aux frontières » de son expérience et à construire de
nouvelles significations. À nouveau, la formulation du thérapeute utilise
50
La psychothérapie centrée sur les émotions
les mots et le cadre de référence du client et permet ici de rechercher de
nouvelles informations. Ainsi, le thérapeute fonctionne comme oriente du
processus ; il n’ajoute aucun nouvel élément de lui-même, mais guide le
client à accéder aux nouvelles informations, en étendant ses modèles de
compréhension, en différenciant l’expérience. Le thérapeute guide l’attention du client sur les aspects peu clairs de son expérience, propose des questions ouvertes ou des demandes directes pour plus d’information autour de
ce qui est implicitement dans le récit narré, mais n’a pas encore été explicité. Face à un client qui manifeste une fragilité fondamentale en séance, le
thérapeute peut par exemple dire : « Vous vous sentez à l’intérieur tellement
fragile, frêle… ou… »
Conjecture
La conjecture (ou la supposition) empathique décrit l’intervention du thérapeute
qui offre une nouvelle information, tirée de sa propre expérience ou de son
cadre de référence. Cela est réalisé dans le cadre collaboratif, de manière non
autoritaire et dans un cadre de référence partagé entre le client et le thérapeute. Ainsi, le thérapeute tient compte à la fois du cadre de référence du
client (de ses mots et expériences) et du cadre de référence propre au psychothérapeute et les intègre. Il opère ainsi en parallèle du cadre de référence du
client ; il n’est pas en train de guider, ni de suivre. La fonction de la supposition empathique est d’offrir au client un symbole, qui potentiellement fasse
sens et lui permette d’éclaircir des aspects de son expérience qui n’ont pas
encore été éclaircis. De ce fait, la conjecture empathique concerne toujours
un aspect significatif du soi qui mérite attention, et qui ne l’a pas encore
obtenue jusqu’à présent. Par exemple, le thérapeute peut dire à une cliente
qui décrit un sentiment de rejet dans des situations interpersonnelles :
« Peut-être croyez-vous que vous n’êtes fondamentalement pas du tout
intéressante. »
Interprétation
L’interprétation fondée sur l’empathie est une intervention du thérapeute qui
vise à ce que le thérapeute puisse se construire un modèle du fonctionnement du client, servant ensuite de base au thérapeute pour partager des
éléments avec le client, dont ce dernier n’est pas encore conscient. Cette
fois-ci, cette intervention vient du cadre de référence du thérapeute, sur la
base de sa compréhension empathique de l’expérience du client. La fonction de cette intervention est de relier les différentes expériences, ou aspects
de l’expérience, chez le client. Cette interprétation est réalisée de manière
non jugeante par le thérapeute en restant fondamentalement responsive et
ouvert à l’expérience du client sur le moment, lorsqu’il entend cette interprétation. Le moment pour cette intervention doit être bien choisi et le
client doit être prêt à assimiler cette nouvelle information. Par exemple, le
thérapeute peut dire face à un client qui interroge ses problèmes de colère :
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
51
« Vous êtes très en colère et ceci vous protège de votre sentiment d’être
fondamentalement une personne inappropriée. »
Exemples d’interventions
Le tableau 2.2 montre différents exemples de ces interventions, en fonction
du but de l’intervention empathique. En effet, l’intervention empathique
Tableau 2.2. Formes d’empathie en fonction des émotions exprimées et
des cognitions présentes.
But/
Empathie
Compréhension
Évocation
Exploration
Supposition
Interprétation
Adaptée
Je vois
comment
vous êtes
triste
Exprimer
cette douleur, mais
personne
n’est là
Si triste,
vous sentez
comme…
J’imagine
que vous
êtes en
colère
Votre colère
que vous
n’avez
jamais
exprimée
Mal adaptée
Tellement
vulnérable à
l’intérieur
Ce sentiment Si vulnérable
d’être
ou…
délaissé, un
enfant seul
J’imagine
vous vous
sentez
abandonnée
Votre besoin
d’être
entouré vous
marque
Secondaire
Si frustré
–
–
–
Votre colère
vous protège
de votre
­tristesse
Instrumentale
Vous
pleurez, pour
exprimer :
« Tu m’as fait
du mal. »
–
–
–
Vos larmes
peuvent
aider à le
mobiliser
Signification
Vous n’êtes
pas sûr si
vous en êtes
capable
Comme une
victime maltraitée
Ceci
implique
que vous ne
serez plus
jamais la
même
Peut-être
comme si
personne
n’est là pour
moi
Ce sentiment
actuel d’être
seul est
similaire à
l’abandon du
passé
Croyance
Ce sentiment
d’être une
mauvaise
personne
Tout ce que
je touche
tourne au
drame
Vous dites, je
suis nul, que
se passe-t-il à
l’intérieur ?
Peut-être
vous sentez
que vous
n’aurez
jamais du
succès
Votre
croyance de
devoir vous
débrouiller
seul prévient
de chercher
de l’aide
Émotion
Cognition
D’après Greenberg et Elliott, 1997, p. 177.
52
La psychothérapie centrée sur les émotions
peut considérer des processus émotionnels et des processus cognitifs. Parmi
les processus émotionnels, l’intervention peut se focaliser sur une expérience
émotionnelle primaire adaptée, où le contenu concerne le besoin existentiel,
la colère adaptée, la douleur psychologique comme exemples d’émotions
primaires adaptées. L’intervention peut aussi se focaliser sur l’expérience
émotionnelle primaire mal adaptée, où le contenu concerne souvent un sentiment fondamental d’insécurité, d’abandon ou la peur ou la honte de soi.
L’intervention empathique peut concerner l’expérience émotionnelle secondaire (des émotions exprimées en réponse à une émotion primaire) ou instrumentale (des émotions exprimées pour avoir un effet interpersonnel). Aussi,
l’intervention empathique peut concerner des contenus cognitifs. Par exemple, elle peut se focaliser sur la signification idiosyncratique où le thérapeute
focalise sur la construction du client de son expérience. Finalement, l’intervention empathique peut concerner la croyance de base qui organise les
représentations et les significations (p. ex., des standards, des valeurs, des
croyances au sujet du soi et d’autrui). Dans une opérationnalisation de ces critères de différenciation et une application à du matériel clinique, Greenberg
et Elliott (1997) relatent qu’après formation, les codeurs ont réussi à différencier les cinq catégories d’intervention de manière satisfaisante.
Considérations méthodologiques : recherche
portant sur le processus
Dans cet ouvrage, la référence à la recherche en psychothérapie demande
à cet endroit une brève note méthodologique. La recherche en psychothérapie focalisée sur l’observation des processus thérapeutiques est un
complément riche et indispensable à la recherche portant sur l’efficacité des
psychothérapies. Greenberg (1984, p. 4) a défini l’objectif de la recherche
sur l’observation des processus en psychothérapie ainsi : « l’identification, la description, l’explication et la prédiction des effets du processus
influençant le changement thérapeutique ». Kazdin (2009) ajoute même un
lien de causalité comme objectif de ce type de recherche : (1) les variables
du processus et du résultat doivent covarier ; (2) la variable du processus
(la cause) doit précéder le résultat (l’effet) ; (3) des explications plausibles
alternatives doivent pouvoir être exclues : (4) le lien trouvé doit être en
cohérence avec la théorie de mécanismes de changement sous-jacente.
Les différents aspects des émotions, tels que définies dans ce chapitre, en
sont des concept-clés. Historiquement, Rogers (1951) a débuté ce type de
recherche portant sur le processus, suivi par Rice et Greenberg (1984), en
utilisant le paradigme de l’événement significatif qui sera expliqué plus bas,
et un bon nombre d’autres chercheurs ont utilisé d’autres paradigmes au
sein de la recherche focalisée sur le processus thérapeutique. Par exemple,
la recherche reliant le processus au résultat est très répandue et robuste pour
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
53
certains types de variables très globales ou évaluatives (comme l’alliance
thérapeutique ; Stiles, 2013). Malgré cela, l’intérêt pour la clinique de ce
type de recherche est limité et un certain nombre de problèmes méthodologiques existent, comme par exemple le risque de mesurer un processus au mauvais moment – reflétant ainsi un processus non valide – de la
trajectoire du changement thérapeutique. L’approche par des séquences,
en étudiant au sein des séances les séquences interactionnelles de type
client-thérapeute-client (Meystre et al., 2014 ; Sachse, 1992 ; Sachse et
Elliott, 2002) est prometteuse et permet des conclusions pertinentes pour
l’intervention clinique. Par exemple, Sachse (1992), dans un échantillon de
thérapies centrées sur la personne, a pu montrer que la directivité fondée
sur le processus face à certains caractéristiques du client, a permis pour le
client d’accéder à un traitement de l’information plus profond. Par ailleurs,
Elliott (2010) décrit une approche qualitative de recherche centrée sur des
événements aidants, en interrogeant les clients après leurs séances de psychothérapie. Cette approche laisse sélectionner les événements à étudier
par le client et « donne la parole » aux clients.
Finalement, l’approche centrée sur les événements significatifs en
psychothérapie (Rice et Greenberg, 1984) part du présupposé qu’au sein
d’une séance de psychothérapie, certains moments sont plus significatifs
pour prédire le changement thérapeutique que d’autres. Ces moments sont
ensuite micro-analysés et comparés à (ou mis en « résonance avec ») une
modélisation rationnelle. Cette approche méthodologique est appelée la
task analysis (Greenberg, 2007 ; Pascual-Leone et al., 2013), ou l’analyse de
la tâche thérapeutique. Initiée autour de l’analyse des tâches industrielles
(Annett et Stanton, 1998), reprise par la psychologie du développement
cognitif (Newell et Simon, 1972 ; Pascual-Leone, 1976) et développée par
Greenberg (1984, 2007) dans le domaine de la psychothérapie, la task analysis est fondamentalement une approche de découverte scientifique intégrant des méthodes qualitatives et quantitatives. Suite au constat d’une
performance ou d’une expérience spécifique chez le client, cette méthode
sert à répondre à la question « comment est-ce que le client a réussi à faire
cela ? », une question d’un intérêt clinique profond.
Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’analyser momentpar-moment la performance du client, de faire des observations informées
par une théorie spécifique et cohérente et de procéder à l’amélioration et
l’affinement de cette théorie par les nouveaux faits. Le nouveau modèle
doit être re-testé dans un échantillon indépendant. Souvent, de nouvelles
méthodes d’observation doivent être développées, afin de confronter le
nouveau modèle aux faits.
Cette méthode, expliquée dans d’autres écrits en détail (voir PascualLeone et al., 2013), a permis de développer, micro-analyser et valider les
tâches thérapeutiques de la TCE énumérées dans le chapitre 3. Elle a permis
54
La psychothérapie centrée sur les émotions
de démontrer les étapes de transformation émotionnelle à travers la TCE
(Pascual-Leone et Greenberg, 2007) ainsi que de développer et valider un
modèle de résolution des blessures d’attachement dans le contexte de la
TCE de couple (Woldarsky Meneses et Greenberg, 2014).
Transformation émotionnelle étape par étape
Le modèle TCE propose comme un des mécanismes centraux le changement
de l’émotion par l’émotion (Greenberg, 2002 ; Greenberg et Paivio, 1997 ;
Greenberg et Pascual-Leone, 2006). Malgré l’intérêt d’une telle affirmation
au niveau intuitif, il manquait les étapes que le client en TCE devait nécessairement parcourir pour réaliser une telle transformation émotionnelle.
Fondamentalement, la transformation émotionnelle doit se produire sur
deux lieux :
1. en accédant en séance aux composantes non-conscientes (évocation),
et en ouvrant d’autres possibilités affectives créant une nouvelle synthèse
dynamique sous forme d’un changement dans le sens corporel (aspect
dynamique).
2. en symbolisant cette nouvelle synthèse en la « laissant parler » et en rendant le nouveau sens corporel – cette synthèse expérientielle – complètement accessible à la conscience (aspect dialectique).
Ces opérations se font en permanence et peuvent être facilitées par les
techniques du psychothérapeute qui guide activement le client dans un
état émotionnel spécifique, dans le but de l’évocation et de la symbolisation
complète.
En utilisant l’analyse de la tâche thérapeutique, un modèle séquentiel
de la transformation émotionnelle a été développé (Pascual-Leone et
Greenberg, 2007 ; Pascual-Leone, 2009). Il s’agit d’un modèle descriptif
répondant à la question de savoir « comment un client a réussi à passer
d’un état émotionnel peu productif, peu différencié, à une résolution
émotionnelle complète et un lâcher-prise ? ». Si l’émotion est un processus
multiniveau et multidimensionnel se déployant dans le temps (voir ci-dessus), un tel modèle de transformation émotionnelle doit tenir compte de la
complexité de ce changement non-linéaire. Pascual-Leone (2009 ; PascualLeone et Greenberg, 2007) a développé ce modèle empiriquement fondé en
plusieurs sous-étapes de transformation (figure 2.2).
À partir de l’identification, au sein des séances thérapeutiques TCE, des
épisodes émotionnels (comme événements thérapeutiques), un état émotionnel (secondaire ou instrumental) non-résolu, présentant des caractéristiques complexes et avec un niveau d’intensité plutôt élevée (la détresse
globale) a été défini comme point de départ. À partir de là, il est postulé que
l’individu, en différenciant et avançant dans son processus de ­résolution
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
55
Figure 2.2. Étapes de transformation émotionnelle.
D’après Pascual-Leone et Greenberg, 2007, p. 877.
(accompagné et facilité par le thérapeute), accède soit à une colère rejetante
(secondaire), soit à des émotions primaires mal adaptées. Concernant ces
dernières, le client peut soit se trouver dans un état de honte mal adaptée
ou de peur mal adaptée, la dernière pouvait être en lien avec une expérience d’attachement frustrante ou traumatique. Sous-tendant les états
émotionnels de peur ou de honte primaires mal adaptées, se trouve une
évaluation négative du soi qui prend la forme d’un substrat cognitif des
schèmes émotionnels (comme sous-tendant le sentiment d’inadéquation,
la cliente peut présenter une évaluation négative de soi de type « je suis
bonne à rien ! »). Dans les séances présentant une résolution de l’épisode
émotionnel et un achèvement de la transformation émotionnelle, le cheminement se poursuit par le dénouement des émotions primaires mal adaptées et de l’évaluation négative, par l’accès au besoin existentiel. L’accès
expérientiel et profond par le client au besoin existentiel est souvent conçu
comme l’étape-charnière de la transformation émotionnelle, car cette étape
libère des ressources inhérentes aux émotions primaires adaptées, enfouies
jusqu’à maintenant (Greenberg, 2002, 2011a). L’accès au besoin par l’individu mènera directement à deux possibilités de résolution distinctes – et
chez certains clients, les deux successivement : la résolution par la colère
affirmée (ou par l’autocompassion) et la résolution par la douleur psychologique ou le deuil. Par exemple, une cliente traumatisée durant l’enfance,
56
La psychothérapie centrée sur les émotions
après avoir dépassé son impuissance secondaire, a eu accès à son schème
émotionnel autour de la peur de l’abandon et de la solitude (« Je n’existe
pas sans l’autre ! »). Dans un processus thérapeutique productif, impliquant
des dialogues avec la chaise vide (voir chapitre 3), elle a eu accès à la colère
affirmée dans la scène d’abus où elle tient responsable l’agresseur, son père,
et lui dit « J’ai le droit d’exister ! C’est toi qui a fait la faute ! », pour ensuite,
après avoir pleinement accédé à cette colère adaptée, sombrer dans un
processus de deuil primaire adapté que ce père n’a jamais été celui qu’elle
aurait souhaité avoir. Ce processus primaire adapté permet l’avancement de
la transformation émotionnelle de plus en plus profondément. Ce processus de transformation est ensuite complété par l’acceptation de l’épisode
émotionnel et une attitude de lâcher-prise de l’émotion.
L’intérêt essentiel de ce modèle réside en sa définition opérationnalisée
des différents types d’émotions et leurs places respectives dans une séquence
de transformation émotionnelle. Notamment, ce modèle conçoit deux
types de colère (i.e., rejetante et affirmée) et deux à trois types de tristesse
(détresse globale, deuil/douleur psychologique et la honte/peur, qui peut
parfois prendre l’allure d’un état de tristesse). Au clinicien averti revient
donc la tâche importante de savoir différencier ces manifestations émotionnelles d’un client. Cela est le cœur de l’évaluation du processus par le
thérapeute, une capacité sous-tendue par de l’acuité perceptuelle qui doit
faire l’objet d’entraînement et de supervision. Pour ce faire, le thérapeute
apprend à identifier et différencier les indices composant chaque type
d’émotion.
Formulation de cas
Historiquement, la TCE s’est développée comme approche fondée sur les
indices du processus (voir chapitre 3) ; elle s’est basée sur l’évaluation du processus émergeant sur le moment. La formulation de cas n’a pas fait partie de
l’arsenal technique des thérapeutes humanistes et néo-humanistes, ce qui est
en lien avec les problèmes inhérents à toute évaluation ou diagnostic dans le
domaine de la psychothérapie, comme souligné par Rogers (1951, p. 220) :
« Le diagnostic psychologique, comme généralement compris, n’est pas nécessaire pour la psychothérapie et peut avoir des effets néfastes sur le processus
thérapeutique. » Malgré cet accent rigoureux sur le processus appliqué par la
TCE, il est de plus en plus considéré comme utile et productif de savoir formuler un cas, dans le but de développer un focus du travail thérapeutique.
Ainsi, un travail d’explicitation et de développement d’une méthode de
formulation de cas TCE a eu lieu (voir Goldman et Greenberg, 2015).
Cette méthode de formulation de cas TCE est fondée sur le primat du
processus et permet d’articuler un focus de travail thérapeutique autour
de la douleur psychologique centrale présente chez le client (Timulak et
Bases théoriques et méthodologiques de la thérapie centrée sur les émotions
57
Pascual-Leone, 2014). La formulation de cas TCE n’est jamais réalisée à priori
(p. ex., en tout début de thérapie, une fois pour tout), mais émerge et est réadaptée en fonction du processus thérapeutique. Par ailleurs, la formulation
de cas est une tâche collaborative – coconstruite – entre le client et le thérapeute. Cela est important, car la TCE part du présupposé que les éléments les
plus centraux et émotionnellement poignants émergent (a) seulement après
un certain temps de travail thérapeutique (pas nécessairement à la première
séance) et (b) seulement dans le contexte d’une relation thérapeutique hautement sûre, empreinte de présence, empathie, acceptation et congruence du
thérapeute. Ces conditions favorisent l’engagement du client en la relation
thérapeutique, en réalisant les tâches suivantes : autorévélation, exploration
et approfondissement de l’expérience dans l’ici et maintenant. Ces tâches
visant l’engagement du client sont les prérequis pour une formulation de
cas TCE (Greenberg et Goldman, 2007). L’identification et l’élaboration
des structures cognitivo-affectives (des schèmes émotionnels) déterminant
les problèmes symptomatiques de surface constituent le processus central
dans la formulation de cas. Souvent, les clients présentent des schèmes
émotionnels soit fondés sur la honte primaire mal adaptée – par exemple
un sentiment d’inadéquation ou d’insuffisance permanente –, soit fondés
sur la peur primaire mal adaptée – par exemple un sentiment d’être absolument laissé seul et d’être sans défense. Le thérapeute et le client identifient et
approfondissent ensemble le schème émotionnel, qui devient ainsi un focus
stable au sein d’une séance et à travers plusieurs séances. Le but, souvent
implicite, est d’accéder et de transformer les déterminants internes soustendant les problèmes présentés (p. ex., les symptômes, les crises existentielles, les problèmes interpersonnels). Pour certains types de client, le focus
de travail est avant tout l’établissement d’une relation thérapeutique de
confiance, ou pour d’autres encore, le développement d’une perspective
internalisée, centrée sur l’émotion sur le moment.
En complément à ce focus explicite, le thérapeute pratique, sur une base
momentanée, le diagnostic du processus (Greenberg et Goldman, 2007).
Les éléments auxquels le thérapeute TCE est attentif dans ce contexte sont
l’émergence d’indices, de pré-indices et de micro-indices (voir chapitre 3).
En outre, il est attentif à la profondeur de la connaissance expérientielle, la
capacité de régulation des émotions (i.e., sur- ou sous-régulation), la qualité
vocale et la capacité à intégrer, réfléchir au sujet, faire l’expérience et la
qualité de transformation des émotions. Une attention est portée à comment
les choses sont dites, leur spécificité et vivacité, et non pas leurs contenus.
Ainsi, la formulation de cas TCE débute avec le tout premier contact et se
termine à la fin du traitement. Le diagnostic du processus est ainsi compris
véritablement comme la clé du changement en TCE, car une attention très
détaillée à la qualité des changements émotionnels, moment-par-moment,
devrait permettre de faire émerger, chez le client, des ressources inhérentes
58
La psychothérapie centrée sur les émotions
à ses émotions, qui peuvent ensuite être utilisées pour la résolution des
problèmes.
Afin de savoir différencier ce qui est central chez le client de ce qui ne l’est
pas, le thérapeute a besoin d’une acuité perceptuelle (voir chapitre 3) et il doit
savoir faire usage du compas émotionnel. Ce dernier oriente le thérapeute
vers la douleur la plus profonde, la plus poignante et vivace, sur le moment.
Cela est particulièrement utile dans les cas où un certain nombre d’indices
émergent en parallèle dans le processus (voir chapitre 3) et le thérapeute et le
client doivent décider ensemble lequel est le plus vivace et le plus en accord
avec le focus thérapeutique et ainsi, potentiellement le plus productif à être
poursuivi, approfondi et résolu dans le processus thérapeutique.
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3
Tâches dans le processus
thérapeutique
Ce chapitre a pour objectif de résumer les tâches thérapeutiques validées
empiriquement et utilisées dans le contexte de la psychothérapie centrée
sur les émotions. Nous tentons de synthétiser les étapes, pas à pas, ce qui
ne devrait pas donner l’impression qu’il s’agit d’un processus linéaire. En
fait, le travail avec les émotions est un processus itératif, avec des avancées
et des retours en arrière, qui se réalisent dans le contexte d’une relation
thérapeutique activement validante et encourageante. Cette présentation
synthétique a donc l’ambition d’un manuel, mais ne remplace pas la formation expérientielle du psychothérapeute désireux d’appliquer ces tâches
dans le processus thérapeutique.
Approche fondée sur l’indice du processus
La TCE a comme particularité d’être une approche expérientielle fondée
sur les indices du processus (marker). Par « indice du processus », Greenberg
et collaborateurs (1993) entendent un état émotionnel problématique
demandant une intervention particulière menant à sa résolution. Ces
états se ressemblent à travers les événements, les séances et les clients et
peuvent ainsi faire l’objet d’une description objective par leurs caractéristiques communes (Rice et Greenberg, 1984). Un indice est révélateur d’une
opportunité de changement et ce changement peut être favorisé par une
intervention appropriée, en potentialisant sur les ressources inhérentes
à la situation. Ces indices sont postulés comme étant reliés aux schèmes
émotionnels. Concrètement, un indice peut être un état émotionnel
émergent, un comportement spécifique, une manière d’évoquer des contenus, l’intonation de la voix pendant que le client parle d’une situation
concrète. Par exemple, lors d’une séance, une cliente travaille la résolution
d’un conflit avec une personne significative, sa mère, et se souvient d’un
épisode émotionnel où sa mère entrait dans sa chambre. La cliente relate
d’un ton irrité : « Comme à son habitude, elle n’a même pas frappé à la
porte… » Alors que la colère émerge, la cliente regarde soudainement le
mur et le fixe comme figée, d’une expression vide. Tandis que le thérapeute
lui demande ce qui se passe à ce moment, elle répond : « Rien !… c’est
comme si je me congèle maintenant. » Il s’agit d’un indice d’un processus
d’auto-interruption de l’émotion : une émotion (la colère) était présente
dans la narration, dans le contenu du récit débuté, et dans la qualité vocale,
La psychothérapie centrée sur les émotions
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66
La psychothérapie centrée sur les émotions
mais a été i­nterrompue par la cliente et la colère disparaît brutalement.
L’indice indique que la cliente est prête à pouvoir accéder et travailler ses
émotions à cet endroit précis.
Il est possible qu’un indice apparaisse dans une forme rudimentaire, comme
expression préalable, appelé un pré-indice (pre-marker), que le thérapeute
TCE saura reconnaître et qu’il permettra d’exprimer plus amplement. Cela
permettra au thérapeute de proposer une intervention spécifiquement
adaptée à un indice. Dans les exemples qui suivront, nous choisirons des
verbatims les plus prototypiques. Rappelons que les clients ont donné
leur accord pour l’utilisation de ce matériel clinique dans ce cadre et que
l’ensemble des informations permettant d’identifier des clients a été omis
ou changé, y compris les noms des personnes.
Tâches du thérapeute
Afin de réaliser l’évaluation du processus et la formulation de cas TCE, il
revient au thérapeute la tâche de bien percevoir les changements chez le
client, moment-par-moment et dans la globalité. Avec Pascual-Leone et
Andreescu (2013), nous appelons cette tâche l’acuité perceptuelle, déjà
brièvement mentionnée dans le chapitre 2. L’acuité perceptuelle comprend
la capacité entraînée chez un psychothérapeute à repérer les signes de processus et à les traiter efficacement. Cette capacité est le premier pas indispensable d’une intervention efficace orientée par les indices du processus ;
elle est donc particulièrement indispensable dans le cadre de la TCE. La
formation à la TCE débute ainsi par l’entraînement de l’acuité perceptuelle
(et moins par l’entraînement direct de techniques ou l’apprentissage de
théories complexes), pour laquelle des échelles développées en recherche en
psychothérapie peuvent être utilisées. L’entraînement au codage de
l’échelle de la connaissance expérientielle (experiencing ; Klein et al., 1986)
ou des émotions distinctes selon la classification des états affectifs de signification (Classification of Affective-Meaning States, CAMS ; Pascual-Leone et
Greenberg, 2005) peut s’avérer fort utile. Le thérapeute devrait savoir repérer les différents types d’émotions, moment-par-moment, chez un client,
son style émotionnel, narratif et relationnel. Ce psychothérapeute devrait
savoir identifier les indices du processus dès leur émergence. Un thérapeute
devrait savoir utiliser son compas émotionnel pour être capable d’orienter
l’attention et le processus directement et systématiquement vers la douleur
du client. Une étude portant sur la formation a confirmé l’intérêt d’une telle
démarche dans le sens que les thérapeutes, ayant reçu ce type de formation
à l’acuité perceptuelle, rapportent des indices supérieurs de ­compétence et
de satisfaction avec leurs clients, comparés à avant la f­ormation (Pascual-­
Leone et al., 2013). On peut considérer qu’une acuité perceptuelle bien
entraînée permet au thérapeute d’avoir des ressources cognitives et affectives
Tâches dans le processus thérapeutique
67
en séance permettant de se focaliser sur le fait « d’être avec le client » (i.e., la
présence thérapeutique), mais aussi la formulation de cas et l’implémentation optimale des tâches d’exploration et de mise en acte, ce qui augmente
l’efficacité globale.
La présence thérapeutique
La présence thérapeutique est une tâche centrale du thérapeute TCE. Par
« présence thérapeutique », Geller et Greenberg (2012) entendent un état
où la personne du thérapeute est complètement absorbée dans la rencontre
sur le moment avec le client, aux niveaux physique, émotionnel, cognitif et
spirituel. Il s’agit d’un contact profond et ancré avec soi-même de manière
à créer un espace d’ouverture à l’autre, marqué par le développement et
l’expansion de la conscience. Même s’il y a des caractéristiques communes,
l’expérience subjective de la présence n’est pas identique d’une personne
à l’autre. La présence thérapeutique est comprise comme un état évolutif, donc jamais acquis pour toujours et le thérapeute continue ainsi en
séance, et en-dehors des séances, à accorder régulièrement la qualité de ce
contact avec lui-même. Cet état de présence contribue au développement
de la personne du thérapeute, son bien-être, y compris la prévention du
burn-out professionnel, le calme intérieur, l’autocompassion et une vitalité
journalière.
Le modèle développé et validé par Geller et Greenberg (2012) comprend
une série de composantes de la présence thérapeutique, avec trois tâches
du thérapeute : (1) ouverture à la présence, (2) processus de la présence
et (3) expérience de la présence. Le thérapeute complètement présent pratique cette présence dans sa vie et est ouvert à la présence en séance avec
son client. Il ouvre un espace interne pour la présence, tout en mettant
consciemment entre parenthèse ce qui pourrait interférer avec cette présence thérapeutique. Par ailleurs, le thérapeute pratique en séance la réceptivité « en écoutant avec la troisième oreille », y compris une réceptivité
« corporelle » et sensorielle. Il suit le processus en faisant attention à l’expérience intérieure sur le moment présent et communique avec authenticité,
en étendant la conscience. Il utilise un style de réponse intuitif, tout en étant
congruent à soi et attentif à l’autre. La présence thérapeutique comprend
aussi de s’accorder régulièrement avec soi-même, de rester en contact avec
soi-même, tout étant complètement absorbé dans le moment présent par
le contact avec le client. Cette expérience de disponibilité complète est
ainsi hors du temps, peut subjectivement « donner de l’énergie » et faciliter
l’ouverture d’un espace mental permettant une qualité de la connaissance
expérientielle optimale. Il y a plusieurs chemins pour cultiver la présence
thérapeutique, par le développement de soi, la spiritualité, une pratique
de tambours thérapeutique en passant par le rythme (Geller, 2009), ou encore
68
La psychothérapie centrée sur les émotions
par la pratique de la méditation, ou la mindfulness, dans ses différentes versions (p. ex., Segal et al., 2001 ; Philippot, 2011). Geller et Greenberg (2012)
différencient l’état de présence thérapeutique, comme état habituel de l’être
humain du thérapeute, du chemin pour y parvenir, par la pratique régulière.
Un exercice favorisant la présence thérapeutique est proposé ici au lecteur,
tout en considérant que la présence est un concept compris par chacun(e) à
sa manière (adapté de Geller et Greenberg, 2012, p. 110).
Moment de présence − Exercice
Prenez un moment de pause.
Adoptez une position confortable. Portez attention à votre respiration.
Focalisez votre attention à l’intérieur de vous-même.
Rappelez-vous et re-prenez contact avec une expérience où vous étiez complètement présent sur le moment, comme lors d’un coucher de soleil, lors de la
rencontre avec un bébé ou lors d’une vue merveilleuse de la nature. Que ressentez-vous dans votre corps maintenant ?
Rappelez-vous et re-prenez contact avec une expérience où vous avez été
en présence d’un(e) ami(e) qui a eu besoin de votre aide. L’avez-vous aidé ?
Comment était-ce d’être avec cet(te) ami(e), comment était-ce d’aider cette
personne ? Comment avez-vous fait pour l’aider, pour rester calme dans cette
situation difficile ? Que ressentez-vous dans votre corps maintenant ?
Connectez-vous à une expérience où vous avez été en présence d’un(e) client(e)
qui a eu besoin de votre aide. Vous l’avez aidé. Comment était-ce ? Comment
était-ce d’être avec ce(tte) client(e), comment était-ce d’aider cette personne ?
Comment avez-vous fait pour aider, rester calme dans cette situation difficile ?
Que ressentez-vous dans votre corps maintenant ?
Avant de revenir à la lecture de ce livre, notez sur une feuille quelques mots
qui décrivent votre expérience avec vous-même, les caractéristiques de votre
présence à vous.
La présence thérapeutique est une attitude transcendante et intégrative
qui se développe et qui présente des facettes multiples et interconnectés ;
elle est directement reliée à l’empathie thérapeutique. La présence est
mesurable, et présente des corrélats neurobiologiques avérés, comme discuté dans le chapitre 2.
La directivité de processus
En sus de la formulation de cas fondée sur le processus (Goldman et
Greenberg, 2015 ; voir chapitre 2), la directivité de processus est centrale
dans la TCE. Contrairement aux approches cognitives (Beck, 1995 ; Arntz
et Van Genderen, 2010), où une directivité de contenu est favorisée et
Tâches dans le processus thérapeutique
69
c­ ontrairement aux approches centrées sur la personne (Rogers, 1951), où
une non-directivité est pratiquée, la TCE, comme d’autres approches expérientielles, propose la directivité de processus. La directivité de processus
comprend d’orienter le client selon ce qui émerge moment-par-moment
et de suivre la douleur profonde transparaissant – à des degrés variables
pour chaque client – dans la narration. La TCE fait donc un compromis –­
re-construit en permanence – entre pacing (suivre le client) et leading (diriger
le client). En accord avec les présupposés de base des thérapies humanistes,
le pacing prime en principe sur le leading. Un thérapeute présent avec son
client et percevant le processus de manière correcte saura prendre ce type
de décision sur le moment.
Les mises en acte
La tâche probablement la plus prototypique ou dramatique du thérapeute
TCE est l’utilisation de la chaise vide pour les différents dialogues menant
vers la résolution. Il s’agit des interventions les plus structurantes et dirigées,
faisant usage de la directivité de processus. L’origine psychodramatique et
Gestalt étant décrite ailleurs (Blatner, 1989 ; Perls et al., 1951 ; voir chapitre 1), il faut souligner que les études de Greenberg et collaborateurs ont
permis de mieux comprendre et structurer ces interventions. Mais en quoi
ces mises en acte sont-elles si centrales pour le changement thérapeutique ?
Le fait de parler à partir d’une composante de soi (comme « être la voix critique dans ma tête », au lieu de réfléchir au sujet de cette voix) permet une
implication et une évocation de l’expérience émotionnelle immédiate au
sein de cette voix : cette voix devient vivace, fraîche et organismiquement
présente, en quelque sorte « en chair et en os ». Si le thérapeute répond
de manière appropriée, cela permet l’augmentation de la conscience émotionnelle associée à chaque voix à l’intérieur du client (voir la théorie des
émotions au chapitre 2). Aussi le client apprend à se (ré-)approprier réellement, sur le vif du sujet, une expérience affective et ses significations.
Ainsi, une conscience que cette voix existe au sein de soi émerge et un
dialogue avec cette voix, jadis réprimée ou ignorée, peut commencer. Ce
dialogue initie le changement affectif, la transformation émotionnelle (i.e.,
changer l’émotion par l’émotion) et l’intégration narrative. Dans ce processus, une place centrale revient à la découverte expérientielle. L’utilisation
de la chaise vide donne un aspect ludique, presque léger, à la psychothérapie, où l’expérimentation, la créativité et les essais et erreurs sont explicitement encouragés. Comme dans les premiers écrits des théoriciens Gestalt
(Perls, 1969 ; Perls et al., 1951), le dialogue sur deux chaises est une situation d’expérimentation, et nous ajouterions aujourd’hui qu’il permet de
créer une nouvelle expérience émotionnelle synthétique, en passant par le
dialogue entre des parties de soi (Watson et Greenberg, 1996). Le contexte
70
La psychothérapie centrée sur les émotions
d’un dialogue sur deux chaises peut aussi donner l’occasion d’intensifier
l’expérience émotionnelle, en la dramatisant, afin d’accéder à une représentation plus claire et précise. L’intensification peut se faire en invitant le
client à crier, à taper sur un coussin ou à pousser la chaise en face. Toutefois, le thérapeute désirant intensifier l’expérience émotionnelle doit à tout
moment savoir quelle est l’expérience primaire adaptée à laquelle il s’agit
d’accèder et de compléter. Les thérapeutes peu sûrs de cette différenciation
chez un client particulier sont conseillés de ne pas utiliser l’intensification
(Greenberg et Safran, 1989). Par ailleurs, il existe également des situations
où le client ne désire pas travailler avec la chaise vide ; pour ces situations,
nous proposerons une alternative efficace.
Dans les sections qui suivent, nous présenterons les indices les plus
importants avec leurs interventions appropriées. Nous aborderons brièvement les indices relationnels, pour ensuite aborder plus largement les différents indices plus spécifiques au travail thérapeutique TCE. Pour des questions de place, nous n’aborderons pas en détail l’exploration empathique,
l’ouverture d’un espace mental et la narration traumatique, expliquées
ailleurs (Elliott et al., 2004).
Indices relationnels
Deux indices relationnels sont décrits dans cette section. De la littérature
existant ailleurs à ce sujet (p. ex., Safran et Muran, 2000), nous allons les
aborder brièvement et renonçons notamment à la présentation de verbatims de clients.
Le début de la psychothérapie, c’est-à-dire les trois à cinq premières
séances, constitue un premier indice. Comme souligné par Gendlin et
Beebe (1968), le principe des traitements expérientiels est le contact
avant le contrat (contact before contract). En parallèle à l’élaboration d’une
formulation de cas et le développement d’un focus thérapeutique centré
sur les émotions, réalisés conjointement par le client et le thérapeute, ces
premières séances consistent à rencontrer et accueillir le client dans un
contexte de travail chaleureux et empathique. La construction d’une base
de confiance, l’établissement d’un focus de travail, y compris l’accord sur
les buts et les tâches sont des éléments-clés de ces premières rencontres.
Le niveau d’engagement du client avec du matériel émotionnel et central
est un facteur important que le thérapeute doit observer moment-parmoment. Le tableau 3.1 résume les étapes de cette construction de l’alliance
thérapeutique, y compris les difficultés qui peuvent émerger.
Si l’alliance thérapeutique se construit tacitement entre le client et le
thérapeute, les étapes une à cinq se réalisent sans que le thérapeute y prête
attention. Dans les cas où la construction de l’alliance n’est pas optimale
et en cas de questionnement au sujet de son optimum, ce tableau peut
Tâches dans le processus thérapeutique
71
Tableau 3.1. Développement de l’alliance thérapeutique.
Étape de construction de l’alliance
Difficultés possibles
1. Indice : le client débute la thérapie
Le client ne vient pas à la première séance
2. Initiation d’un environnement de travail
empreint de confiance : ajustement empathique, présence thérapeutique
Le client ne se sent pas compris, ne fait
pas confiance, perçoit l’empathie en tant
qu’intrusive
3. Développement d’un focus thérapeutique : formulation de cas et directivité
de processus ; identification de la douleur
centrale et la suivre
Absence de focus thérapeutique ; le client a
de la difficulté à se focaliser en séance
4. Accord autour des buts
Le client est ambivalent par rapport au
changement, n’est pas complètement
engagé en psychothérapie, a une définition
différente du problème
5. Accord autour des tâches : consensus
autour de la manière de travailler, y
compris par le focus sur les émotions en les
explorant
Le client a de la difficulté à se focaliser
à l’intérieur de lui-même ; le client a des
attentes ­différentes de ce qui devrait être
fait en thérapie
6. Réalisation d’un environnement de
travail productif
Le client a des difficultés avec l’alliance (prérupture) que le thérapeute doit identifier
Étapes d’après Elliott et al., 2004, p. 145.
aider à repérer le problème. Par ailleurs, il peut y avoir des problèmes
fondamentaux de présence ou d’empathie thérapeutique qui créeraient des
problèmes dans le processus de construction de l’alliance thérapeutique
en début de traitement. Finalement, l’étape 6, l’accomplissement d’un
environnement de travail productif, est importante, indépendamment de
la construction de l’alliance. Cette étape représente à nouveau le niveau
0 (travail en utilisant le pré-indice, voir tableau 3.2) de la résolution des
ruptures de l’alliance thérapeutique.
Une fois l’alliance thérapeutique construite sous une forme suffisamment
solide en début de thérapie, tout au long du traitement peuvent apparaître
des ruptures de l’alliance. Elles peuvent fondamentalement prendre deux
formes (Safran et Muran, 2000) : (1) confrontation ou plainte du client par
rapport à un élément de la thérapie, ou la thérapie dans son ensemble,
expression de colère ou d’insatisfaction envers le thérapeute ; ou (2) retrait
émotionnel du client (étape 1 ; tableau 3.2).
La confrontation peut être assez simple à repérer, par exemple, une
cliente peut dire de manière insatisfaite : « Je n’aime pas quand vous me
ralentissez et demandez des choses sur les émotions ! Ça me dérange ! »
Le thérapeute focalise complètement sur cette critique, la valide ainsi,
et dit par exemple : « Vous dites que je vous ralentis et vous vous sentez
irritée ou dérangée quand j’interviens de cette manière ? » Le retrait
72
La psychothérapie centrée sur les émotions
Tableau 3.2. Résolution de l’alliance thérapeute, suite à une rupture.
Résolution de la tâche
Réponses du thérapeute
1. Pré-indice
Écouter de manière non défensive les possibles
difficultés avec l’alliance ; demander directement si le
client perçoit une difficulté
2. Indice : difficulté avec
l’alliance possible
Confrontation : accueil de la plainte et réflexion empathique par rapport à son contenu le plus précis possible
Retrait : adresser une possible difficulté de manière
douce et ouverte
3. Initiation de la tâche :
exploration
Suggérer qu’il est bon de réfléchir au sujet de la
rupture, en assumant une partie de la responsabilité ;
exploration des perspectives
4. Approfondissement :
exploration dialectique
Chaque personne explore sa part de responsabilité pour
la rupture ; exploration du schème émotionnel sousjacent chez le client
5. Résolution partielle
Résumer la nouvelle compréhension partagée
6. Exploration des solutions
pratiques
Explorer les besoins du client et des solutions ;
proposer un changement
7. Résolution complète : satisfaction authentique du client et
enthousiasme pour la thérapie
Encourager une réflexion autour de la négociation de la
rupture d’alliance ; refléter les réactions du client
Étapes d’après Elliott et al., 2004, p. 160.
émotionnel peut être plus difficile à repérer, il est plus subtil dans le
processus. Par exemple, face au client qui vient en retard à répétition,
le thérapeute peut attirer l’attention du client sur ce point : « Il me
semble que vous êtes venu passablement en retard durant ces dernières
séances, y compris juste maintenant. Comment vous ressentez cela ? »
Le client décrit qu’il trouve difficile de venir en thérapie et le thérapeute
peut poursuivre : « C’est très important ce que vous me dites là… cette
difficulté-là. » Pour les clients, dans les deux exemples, on peut noter
qu’ils évoluent vers l’initiation de la tâche, où le thérapeute propose une
intervention d’exploration, ensuite d’approfondissement des schèmes
émotionnels et interpersonnels en lien avec la rupture observée entre le
client et le thérapeute, tout en gardant toujours en tête et dans le dialogue que le thérapeute lui-même a aussi contribué à la rupture. Ce type
de travail d’exploration, d’approfondissement empathique, allant vers
la résolution complète de la rupture peut contribuer à une connaissance
expérientielle – par rapport à la relation thérapeutique – plus profonde,
détaillée et précise. Il peut augmenter la collaboration et la qualité du
travail thérapeutique centré sur les émotions dans les étapes ultérieures
de la thérapie.
Tâches dans le processus thérapeutique
73
Indices spécifiques de la psychothérapie
centrée sur les émotions
Le tableau 3.3 présente une synopsis des huit indices spécifiques à la TCE,
avec leurs interventions appropriées et résolutions.
Tableau 3.3. Synopsis des huit indices principaux, avec exemple,
intervention et résolution.
Manifestations
Exemple
Intervention
Résolution
« Je me sens totalement
inutile, il ne me reste
plus rien ! Je suis transparent, je ne peux plus
continuer. »
Affirmation empathique, validation
normalisation
empathique,
au niveau du
contenu mais
aussi au niveau de
l’expérience
Renforcement du
sens de soi, de la
confiance, de la
tolérance envers
soi
Évocation vivace
de l’expérience,
rechercher
l’expression du
vécu ; rechercher la
signification
Construction
avec l’expérience
d’une nouvelle
manière de
comprendre
Création de sens,
les accommoder à
l’événement de vie
perturbant
Acceptation
et plan d’action
Focusing expérientiel ; mettre des
mots « justes » sur
le sens corporel
Felt shift du ressenti au niveau
des sensations
corporelles
Indice 1. Vulnérabilité
Sentiments
d’intense fragilité,
honte profonde,
insécurité
Indice 2. Réaction problématique
Étonnement, surprise par rapport à
une réaction
« Sur le chemin pour
venir j’ai vu un enfant
qui pleurait fort en
présence de sa mère, j’ai
senti des larmes au coins
des yeux… »
Indice 3. Bouleversement de significations
Un événement de
vie perturbant
Un sentiment de
protestation, confusion existentielle
profonde
« Ma femme est morte et
je me retrouve à devoir
rechercher un travail
à quelque temps de la
retraite. La vie est injuste
en fait… j’ai déjà eu
assez de malheur, je ne
comprends pas ? ! »
Indice 4. Sentiments diffus
Confusions,
sentiments de ne
pas pouvoir donner
un sens au vécu
« Je ressens une pression dans la poitrine
comme un poids terrible
que je ne comprends
pas, je viens d’avoir ce
sentiment et ne peux pas
dire ce qu’il se passe, ce
que c’est. »

74
La psychothérapie centrée sur les émotions
 Manifestations
Exemple
Intervention
Résolution
Élaboration de
l’autocritique
en utilisant le
dialogue sur deux
chaises
Adoucissement
Négociation
Acceptation des
deux parties
Indice 5. Autocritiques
Reproches, critiques
agressives envers soi
« Je suis fondamentalement quelqu’un qui n’a
pas de valeur, vraiment
un déchet. »
Indice 6. Auto-interruption du processus émotionnel
Auto-interruptions
(autocensures,
blocages d’un
ressenti, auto-interruptions)
« J’ai les larmes au bord
des yeux mais je ne
pleurerai pas ! »
« Je sais que c’est affreux
mais c’est comme si
j’étais congelé, je ne sens
rien. »
Élaboration de
l’auto-interruption
en utilisant le
dialogue sur deux
chaises
Libération de
l’expression
Expression
d’un besoin
de sécurité, de
modération, de
protection
Élaboration du
conflit émotionnel
non résolu avec
une personne
significative
en utilisant le
dialogue avec la
chaise vide
Expression
du besoin (de
se séparer, de
pardonner, de
réparation, d’une
reconnaissance
de responsabilité,
deuil, etc.)
Expression des
émotions primaires adaptées
Dialogue de
l’autocompassion, en utilisant
le dialogue avec
la chaise vide.
Développer une
représentation
apaisante (chaise
apaisante) qui
ressent et exprime
de la compassion
envers lui
Développer
compassion
envers soienfant. Accès
à une nouvelle
représentation,
vue de soi
Indice 7. Conflit non résolu
Présence de
sentiments non
exprimés/non
résolus envers une
personne significative du passé (pas
actuel)
« Au fond, ma mère n’a
jamais été là pour moi,
je me retrouvais toujours
seule à devoir m’occuper
de mon frère, elle mettait
son travail avant nous,
depuis que mon père
nous avait laissé… je ne
pouvais rien dire mais
c’était dur de devoir jouer
la grande… »
Indice 8. Angoisse primaire
Expression
d’angoisse primaire
ou de besoin existentiel, lié à un
souvenir d’enfance
« J’étais constamment
angoissée que ma mère
ne fasse une bêtise, je ne
pouvais être comme les
autres enfants, insouciante… »
Tâches dans le processus thérapeutique
75
Indice de la vulnérabilité
Manifestation de l’indice
Le ressenti et l’expression de la vulnérabilité en séance sont centraux.
L’accueil bienveillant et chaleureux en séance de la vulnérabilité a été décrit
par les théoriciens centrés sur la personne (voir Rogers, 1951 ; Greenberg
et al., 1993). Il s’agit d’un moment où le client est sur le point d’accéder
et d’exprimer un sentiment profond de vulnérabilité, d’impuissance, avec
un sentiment commun d’épuisement. Par exemple, le client qui est sur le
point d’avoir les larmes aux yeux, la cliente qui montre des indices non
verbaux de la honte tout à coup dans la narration (i.e., regard tourné vers le
bas, voix qui tremble, rythme respiratoire légèrement augmenté), tous ces
éléments peuvent être des manifestations de cet indice. Le client peut aussi
verbalement exprimer d’être « au bout du rouleau », ou de ne pas « voir la
fin du tunnel ».
À l’émergence de cet indice, le thérapeute, psychologiquement présent,
répond par l’affirmation empathique (i.e., « je vois, c’est tellement dur
pour vous »), en signifiant au client tout au long de ce processus qu’il « est
avec » lui dans le dénouement de l’état de vulnérabilité. Le thérapeute
n’explore pas, ne rassure pas, et n’interprète pas, il est simplement là avec
le client.
François est suivi pour un état dépressif et relate un épisode traumatique
de son adolescence concernant sa première petite amie qui est tragiquement décédée dans un accident de voiture. Au moment de raconter cet
épisode, de manière plutôt surprenante selon lui, François accède à une
fragilité en lui ; il dit qu’il s’est senti « anéanti ».
François (ému) : « C’est dur d’en parler, je ne sais pas comment
j’ai fait pour m’en sortir… la prof en classe… avait annoncé le
décès de Caroline… et (le client baisse la tête et avale sa salive)… je
rentrais après l’école et restais sur mon lit cloué, complètement
perdu… seul… »
Thérapeute : « c’est si dur, je suis si cloué, si seul, perdu… »
F. : « Mh-hm »
T. : « … vraiment seul avec cette douleur d’avoir perdu… »
F. (en pleurs) : « Mh-hm. Oui, c’est tellement dur… je ne voyais pas
à quoi cela servait… je ne voyais pas d’espoir… »
T. : « cette souffrance est encore là aujourd’hui… cela semble sans
espoir, comme… tellement anéanti. »
Le thérapeute utilise l’affirmation empathique et fait totalement confiance
au potentiel de croissance du client, à pouvoir dépasser sa vulnérabilité. Il
accompagne par sa présence empathique la vulnérabilité du client moment
après moment en lui offrant sécurité et validation. S’il le souhaite, le client
peut toujours entrer encore un peu plus dans sa vulnérabilité, en accédant
76
La psychothérapie centrée sur les émotions
aux émotions primaires adaptées. Lorsque le client touche le « fond », il sent
une nouvelle force qui transforme ses émotions primaires mal adaptées,
comme la honte, ou chez François, le sentiment omniprésent de solitude.
Le client peut alors arriver à l’émotion primaire adaptée comme la tristesse
face à la perte de Caroline (ou, dans d’autres situations, la colère affirmée face
à la violation). Des actions concrètes comme s’affirmer ou s’approcher des
autres deviennent possibles avec la résolution de la vulnérabilité. Dans le cas
de François, de manière peu typique pour l’indice de la vulnérabilité, le travail se focalise sur une douleur passée. Toutefois, elle continue à être présente
dans l’ici et maintenant, comme des indices verbaux (changement de temps
entre passé et présent) et non verbaux (« baisse la tête de manière émue »), un
travail sur cet indice semble donc valable et productif pour le client.
Étapes de résolution de l’indice de la vulnérabilité
Ces étapes sont décrites dans le (tableau 3.4).
Tableau 3.4. Étapes de résolution de l’indice de la vulnérabilité.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Confirmer la présence de l’indice
Le client exprime avec détresse des
sentiments intenses le concernant
(fragilité, honte, désespoir)
Écouter et refléter la vulnérabilité
II
Approfondir
Le client commence à approfondir
Affirmation empathique, compréhension douce et chaleureuse. Favoriser les
besoins de prendre soin de soi
III
Intensifier l’approfondissement,
toucher le fond
Écoute active, proposer des images,
métaphores
IV
Remontée avec une nouvelle force
(résolution partielle)
Changement, apparition de
sentiment de croissance, d’espoir.
Apparition d’émotions primaires
adaptées, accompagnées de l’expression de besoins, tendances à l’action
Écouter, refléter, suivre la croissance,
l’espoir, les besoins et des actions
reliées
V
Accueil du changement
Le client décrit ou exprime un relâchement, un plus grand calme
Explorer et soutenir les mouvements
du client
VI
Résolution complète
Le client exprime un sentiment
de complétude, d’acceptation, de
capacité
Explorer, soutenir les changements du
schème de soi
Tâches dans le processus thérapeutique
77
Étape I. Identifier l’indice de vulnérabilité chez le client
L’indice peut apparaître sous différentes formes, par exemple, si le client :
• exprime intensément sa vulnérabilité en des termes génériques, négatifs ;
• exprime un sentiment envahissant de fragilité ou de honte qui affecte son
expérience et provoque un sentiment de ne pas être adéquat ou capable ;
• révèle une confession douloureuse, comme s’il hésitait à faire pour la
première fois une révélation, face au thérapeute ;
• montre l’intensité émotionnelle de ce qu’il vit, par des indices accompagnateurs au niveau verbal (par exemple pour le désespoir : « je ne me
sortirai jamais du tunnel ») et non verbal (posture, expression faciale, être
sur le point de pleurer, le regard tourné vers le bas, silence).
Étape II. Approfondir la vulnérabilité
Le thérapeute répond de manière empathique, afin d’aider le client à rester
avec son épuisement et son sentiment de fragilité et de les garder dans son
focus. Cela permettra un approfondissement de l’expérience sur le moment.
Le thérapeute est attentif au cœur de cet état. Face à François, le thérapeute
peut par exemple dire : « C’est tellement anéantissant pour vous. »
Étape III. Intensifier l’état de vulnérabilité
Par son affirmation empathique et sa présence, le thérapeute aide le client
non seulement à rester avec sa vulnérabilité mais aussi à l’intensifier. À
l’image d’un accompagnateur « d’un baptême de plongée sous-marine »,
le thérapeute reste à côté du client, lui offrant sa présence pour entrer
davantage dans l’état de vulnérabilité. L’utilisation de la métaphore pour
décrire le ressenti du client qui « n’a plus de souffle » peut l’aider à se
sentir accepté et compris. Il s’agit d’une construction commune entre le
client et le thérapeute de métaphores, de représentations qui lui parlent
et décrivent la totalité de la fragilité de la personne (voir l’exemple cidessous).
François : « Mhm-hm… oui comment c’est possible de continuer à
espérer avec ce sentiment à l’intérieur de moi, cela me semble un
tunnel sans lumière. »
Thérapeute : « C’est comme dans un tunnel et je ne vois pas la
sortie… il fait si noir dans ce tunnel… Mm-hm (pause)… je suis
seul, je ne vois pas la sortie… (pause) Je me sens si fragile, si vulnérable… mhm. »
Notons ici la formulation du thérapeute, à la première personne, comme
s’il parlait à la place du client ; il s’agit d’une technique expérientielle
visant à rendre l’expérience la plus immédiate et saillante : le thérapeute
accepte ici la fonction de processeur auxiliaire (Rice et Kerr, 1986, voir
chapitre 2).
78
La psychothérapie centrée sur les émotions
Étape IV. Résolution partielle : remontée avec une nouvelle force
En même temps que le thérapeute accompagne la vulnérabilité, il est attentif à l’apparition de discrets changements dans l’état émotionnel du client,
ces nouveaux états émotionnels primaires adaptés. Ainsi, le client peut
accéder à de nouvelles ressources et peut être dans un état où il a envie de
spontanément exprimer ses besoins et de tendre vers de nouvelles actions.
Dans le cas de François, cette nouvelle force émerge au travers d’un souvenir d’enfance qui le renvoie à la solitude qu’il a ressentie dans les moments
de souffrance.
François (sur un ton triste) : « Je n’ai aucune image de quelqu’un qui
s’inquiète de mon état… de moi. »
Thérapeute : « Mm-hm… quelqu’un qui serait à mes côtés dans
ces moments… »
F. : « Oui, vous savez… qui vienne me dire “ça va aller, je suis là…
tu n’es pas tout seul”. »
T. : « … une main qui dit “je suis là pour toi”… »
F. : « Oui, c’est ça !… pour me sortir de cette noyade ! »
T. : « Je me noie et personne ne vient m’aider… »
F. (en regardant son thérapeute les larmes aux yeux) : « Mm-hm…
vous savez, j’en aurais eu tellement besoin… avec Caroline ! »
T. : « Je vois, François, je vois. Et ça vous rend tellement triste. »
Le thérapeute reconnaît et valide l’émergence et l’expression de besoins
et attire l’attention du client sur l’émergence de la tristesse primaire adaptée, face à la perte de Caroline.
Étape V. Accueil expérientiel du changement
Une fois qu’il y a eu l’apparition de cette nouvelle force, le client peut exprimer un sentiment de soulagement ou d’apaisement. Dans le cas de François,
il se sent moins seul ici et maintenant en séance et également dans son
souvenir. François accueille ce changement de la manière suivante : « C’est
étonnant, je n’ai jamais senti combien j’ai été seul et si fragile… je n’ai eu
personne pour partager cette fragilité… On a tous besoin de quelqu’un, oui. »
Étape VI. Résolution complète de la vulnérabilité : changement de
l’image de soi
Le client qui atteint la résolution complète exprime de nouveaux aspects
de soi, un sens de direction dans sa vie, empreint d’émotions positives.
Le client peut accéder à l’acceptation, un sentiment de complétude et/ou
d’affirmation de soi. François conclut en disant : « En fait, je me suis toujours trouvé faible quand j’avais besoin de quelqu’un pour me soutenir…
c’est comme ça que je me voyais… mais maintenant, je pense que j’ai même
été assez courageux ! »
L’affirmation empathique de la vulnérabilité du client est une forme
d’intervention fondée sur les variables de base, en utilisant l’empathie et la
Tâches dans le processus thérapeutique
79
présence thérapeutique. L’indice peut prendre des formes très variées, mais
les étapes de résolution se ressemblent à travers les clients.
Indice du point de réaction problématique
Manifestation de l’indice
L’indice du point de réaction problématique décrit un moment où le
client est étonné, surpris ou gêné par sa propre réaction, qu’il juge « problématique ». Le client ressent des réactions émotionnelles discrètes, mais
présentes. Le client rapporte une de ses réactions problématiques qu’il
décrit comme « pas raisonnable », ou « bizarre ». Cela peut concerner des
comportements, des réactions émotionnelles vécues par le client comme
disproportionnées par rapport au contexte. L’intervention appropriée lors
de l’émergence de cet indice est l’exploration systématique des réactions
problématiques (systematic evocative unfolding ; Greenberg et al., 1993 ;
Elliott et al., 2004). Historiquement, il s’agit d’un des premiers indices qui
a été décrit et étudié dans le contexte de la psychothérapie centrée sur la
personne (Rice et Saperia, 1984).
La focalisation par le thérapeute et l’exploration d’une telle réaction inattendue permet au client de revisiter en détail ce qu’il a vécu. En le faisant,
le client accède à une nouvelle expérience qui lui permet la construction de
significations inédites. Le thérapeute incite le client à parcourir le point de
réaction problématique, à le micro-analyser, à le dénouer en quelque sorte,
afin de visiter les processus internes et externes qui l’ont conduit à la réaction. Il ne s’agit pas d’une analyse intellectuelle, ou d’une discussion « à
froid », mais bien d’une exploration « à chaud » et évocatrice. Accompagné
du thérapeute, le client évoque la scène liée à la réaction problématique.
Elle est revisitée « au ralenti », dans un climat accueillant, chaleureux et non
défensif, afin de favoriser la curiosité du client, d’identifier étape par étape
les activateurs perceptuels, schèmes émotionnels, représentations de soi,
plans et modèles opérants impliqués. À travers cette nouvelle expérience
d’exploration et de dénouement, le client devient conscient des activateurs
internes de sa réaction. Le but est de permettre l’expérience émotionnelle,
afin d’en faire émerger une nouvelle.
Marie, en séance, s’assombrit en disant qu’elle trouve de plus en plus
dur d’aller travailler, en raison d’une certaine appréhension « de perdre le
contrôle et de devenir agressive ». Cela étonne Marie qui se décrit comme
n’étant pas une personne facilement agressive ni impulsive. Encouragée à
approfondir, elle rapporte une situation actuelle. Alors qu’elle parlait de
banalités avec sa collègue qu’elle apprécie généralement, une soudaine
colère a émergé. Ne comprenant pas ce qui se passait, Marie rapporte avoir
« dû faire un effort pour ne pas lui hurler dessus ». Elle « s’étonne d’ellemême », ses réactions de colère « la dérangent » et lui posent « problème ».
80
La psychothérapie centrée sur les émotions
L’aspect intrinsèque et non réactionnel au contexte est un indicateur qu’il
s’agit ici d’un point de réaction problématique : Marie n’attribue pas sa
réaction à sa collègue ou au contexte professionnel. Elle juge elle-même sa
réaction bizarre et inquiétante et semble motivée à l’explorer.
En résumé, l’indice du point de réaction problématique comprend quatre
éléments :
1. Une réaction spécifique dans une situation particulière.
2. La conscience subjective que sa réaction est problématique ou déroutante, sans savoir pourquoi elle arrive.
3. La réaction lui appartient et ne s’explique pas simplement par le contexte.
4. L’intérêt chez la cliente d’explorer cette situation.
Étapes d’exploration systématique du point de réaction
problématique
Six étapes composent la résolution complète (tableau 3.5). Il est important
de s’ajuster au client « là où il est », dans le processus de résolution.
Étape I. Identifier l’indice du point de réaction problématique
Le client rapporte une situation avec les éléments mentionnés caractéristiques du point de réaction problématique. L’écoute empathique par le
thérapeute peut ici permettre à l’indice partiellement présent de se révéler
complètement : par exemple, le client, en faisant l’expérience de l’ouverture et de la présence thérapeutique, devient intéressé et curieux à explorer
davantage. Ainsi, le thérapeute conduit Marie à passer du problème général
Tableau 3.5. Étapes de l’exploration systématique des réactions
problématiques.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Confirmer l’indice
Identifier et refléter l’indice et proposer la tâche
II
Évoquer l’expérience de la
situation
Encourager à entrer dans la situation pour la
ré-évoquer
III
Rechercher des significations
idiosyncratiques des deux
côtés (réaction et attributions)
Maintenir le focus du client sur les réactions
émotionnelles saillantes du stimulus
Reconnaître et focaliser le client sur la
recherche de sens, de significations
IV
Relier la réaction problématique avec ces significations
(meaning bridge ; résolution
partielle)
Utiliser des propositions empathiques pour
accéder aux liens sémiotiques et la mise en sens
Suivre le niveau d’étonnement chez le client
V
Reconnaître, examiner les
schèmes de soi
Encourager l’accès à d’autres significations et
d’autres schèmes de soi
VI
Considérer de nouvelles
options (résolution complète)
Encourager de nouvelles options de compréhension et de changement
Tâches dans le processus thérapeutique
81
« j’ai de l’appréhension à aller au travail » à « j’ai eu une réaction bizarre au
travail qui m’inquiète ». Le thérapeute propose alors une exploration d’une
de ces scènes.
Thérapeute : « Seriez-vous d’accord que nous revenions ensemble
sur ce qui s’est passé ce matin face à votre collègue Patricia ? »
Marie : « Oui, mais je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé… »
T. : « Peut-être pourriez-vous me raconter la scène, comme si
j’étais là avec vous lorsque vous étiez en train de discuter avec
Patricia… ? »
Étape II. Évocation de l’expérience subjective
Une fois que le client a donné son accord pour l’exploration, le thérapeute
oriente le client au moment situé juste avant que la réaction problématique
n’apparaisse. Encouragé par le thérapeute à revivre la situation, le client est
généralement capable de se remettre dans la scène avec les composantes
externes et les états internes, de manière la plus vivace possible. Le thérapeute tente de comprendre la situation et le monde, tels que construits
par le client. Il l’informe également de l’intention de recréer la scène et
de s’approcher des processus qui ont déclenché la réaction problématique.
Thérapeute : « Qu’est-ce qui s’est passé juste avant que vous ressentiez cette colère en vous ? Vous étiez dans votre bureau, non ?
Que faisiez-vous ? »
Marie : « En fait, j’étais vraiment fatiguée cette matinée-là, et tendue, car je devais finir encore un document avant midi. J’étais
assise au bureau à ma table. Et c’est là que Patricia est arrivée et me
raconte ce qu’elle avait fait la veille, avec son nouvel petit ami… »
T. : « Restez avec cela… vous êtes là, assise à votre bureau, à l’écouter vous raconter sa soirée, elle a l’air ravie, et une partie de vous se
dit, je suis en retard et je dois absolument finir avant la pause… »
M. : « Oui, elle a l’air si contente, je ne veux pas me montrer cassante, pourtant je lui dis que je devrais finir ce travail et elle parle,
parle… »
T. : « Elle parle, parle… et vous lui dites que vous devriez finir et
peut-être que… dans votre corps, vous êtes fatiguée ? »
M. : « Ha oui, je le suis, elle le sait, elle m’a même dit que j’avais
l’air épuisée ! »
T. : « Donc vous êtes assise là, épuisée, comment vous sentez-vous
dans votre corps ? »
M. : « J’ai comme une pression ici (montre son plexus), c’est étouffant ! »
T. : « C’est comme une pression ici (imite le geste de Marie), comme
si vous étouffiez… »
Une fois que le client est dans la scène, le thérapeute recherche les
éléments qui ont été significatifs pour le déclenchement de la réaction
82
La psychothérapie centrée sur les émotions
problématique : par exemple, chez Marie, la sensation d’étouffement,
l’épuisement et la perception de la voix de l’autre comme lassante. Ces éléments deviennent alors le focus, afin de permettre la prise de conscience des
représentations, d’explorer plus profondément encore la situation dans ses
caractéristiques les plus saillantes, à la recherche des significations idiosyncratiques.
Thérapeute : « Donc, il y a quelque chose en lien avec la manière,
dont elle était débout, vous regardant être épuisée, mais sans vous
voir vraiment. »
Marie : « Oui, c’était sa manière de simplement continuer et continuer, sa voix… »
T. : « Sa manière de continuer et continuer, et sa voix vous
oppresse ? »
M. : « Oui, je me sentais étouffée. Comme si je manquais d’air…
Je le sens maintenant. »
T. : « Comme maintenant, vous sentez cette sensation d’étouffement, restez avec cela… que dit cette sensation ? »
M. : « Là, je suis fâchée et énervée… je n’avais pas réalisé que je
l’étais et que je n’ai pas osé le lui dire… »
Le thérapeute poursuit le processus en s’appuyant sur les sensations corporelles de Marie afin de lui permettre de prendre conscience de la pression
qu’elle a ressentie. Cette pression n’a pas été retenue dans la mémoire de
Marie qui se rappelle davantage du sentiment de devoir contrôler sa colère.
Étape III. Recherche de significations idiosyncratiques
Il est important que les sentiments et leurs liens avec la situation soient
explorés. Cela peut amener le client à identifier d’autres émotions, plus profondes et proches de son schème émotionnel. Par exemple, Marie reconnaît
son sentiment d’étouffement. Elle réalise qu’elle ressentait une certaine
colère. Aussi réalise-t-elle qu’elle se sent si ignorée, parce que sa collègue
continue simplement à parler sans se soucier de comment elle va.
Thérapeute : « Il semble que Patricia ne remarque pas que vous
êtes si épuisée ou en colère… »
Marie : « Oui, c’est simplement, je me sens si ignorée, c’est comme
si je n’existais pas. Je me sens invisible et… comme si je voulais
crier très fort : “je suis là, je suis là”. »
Marie atteint alors une nouvelle perception de la situation. Elle porte un
nouveau regard sur ce qu’elle avait jusqu’à présent considéré comme une
situation sans explication. Marie se sent si ignorée et incapable de s’affirmer
et prendre sa place.
Cette étape se termine lorsque le client accède à une nouvelle compréhension de sa réaction problématique. Le thérapeute aide le client à aborder
Tâches dans le processus thérapeutique
83
les aspects internes de sa réaction, mais aussi à identifier sa construction de
ce qui était le plus saillant pour lui.
Étape IV. Résolution partielle du point de réaction problématique :
liens entre la réaction et ses significations
Le client se montre curieux de poursuivre l’exploration des liens et de la
prise de conscience ayant débuté à l’étape III. Il s’agit d’un processus où
le client est affectivement engagé sur le moment de manière congruente,
impliquant des besoins, des peurs et des croyances à propos de soi et de sa
relation avec les autres. L’accompagnement par le thérapeute au travers des
réflexions ou conjectures empathiques aide le client à établir des liens entre
le processus émotionnel et la réaction problématique. Marie réalise au travers de l’exploration que sa colère prenait son origine dans son sentiment
d’invisibilité et son incapacité de se rendre visible.
Thérapeute : « Être vue et entendue est important pour vous… »
Marie : « Oui, c’est ça, mhm… j’aurai dû lui demander de s’arrêter
mais je ne savais pas comment faire… comme si je perdais tous les
pouvoirs… »
T. : « C’est comme si vous vous effondriez… »
M. : « C’est toujours la même histoire… je n’ose pas montrer
aux autres ce dont j’ai besoin… alors je me laisse faire et cela
m’énerve… »
À ce point de l’exploration, le client expérimente l’émotion associée à
la réaction problématique. Marie parle aussi de cette manière de faire qui
lui appartient depuis longtemps (« c’est une vieille histoire ! »). Elle a ainsi
accès à son schème émotionnel et son sentiment de ne pas être importante,
d’être invisible. Dans ce qui suit, Marie explore spontanément l’origine de
ce schème émotionnel.
Marie : « Nous étions quatre filles… ma mère était souvent débordée… j’étais la dernière, j’ai appris à être calme et à ne pas être vue…
c’est comme ça que ma mère m’appréciait, si je ne demandais rien. »
Thérapeute : « C’était alors une bonne manière d’être dans cette
situation familiale. »
Étape V. Reconnaître les schèmes de soi
Le client explore le schème émotionnel, son origine et la construction de ses
réactions. Dans cette perspective, le client peut observer avec compassion la
présence dans sa vie actuelle de ce genre de réactions problématiques, et ses
constructions et significations associées.
Étape VI. Résolution complète du point de réaction
problématique : considérer de nouvelles options
Le client a établi une nouvelle compréhension de sa réaction problématique.
Il est plus conscient des déclencheurs, du processus et des constructions
84
La psychothérapie centrée sur les émotions
associées. Il cherche de nouvelles manières d’appréhender les situations
déclenchantes et tente de les mettre en pratique.
L’exploration systématique du point de réaction problématique représente un dénouement réalisé étape par étape par le client en séance, avec
l’aide du thérapeute. Ce dernier utilise les différentes formes d’empathie
pour modeler le processus et aussi pour orienter le client vers des expériences émotionnelles primaires adaptées, des nouveaux liens sémiotiques
et représentations.
Indice du bouleversement de la signification
Manifestation de l’indice
L’indice du bouleversement de la signification (meaning protest ; Elliott
et al., 2004 ; Yalom, 1980 ; Janoff-Bulman, 1992) apparaît lors de crises de
vie liées à des événements actuels ou passés, internes (comme des traumas
passés) ou externes (comme des pertes, deuils). Cela s’exprime alors par un
bouleversement des significations, voire un anéantissement des croyances
fondamentales ou précieuses de la personne. Ce processus peut être plus ou
moins explicite et apparent. L’ébranlement peut concerner une vision existentielle par le client du monde, de soi et des autres. Voici des exemples de
significations :
• du monde : « Au fond, il y a une justice dans ce monde » ; « Le monde ne
peut pas s’effondrer » ; « La nature reprend toujours le dessus » ;
• de soi : « Je suis une personne forte, je suis une personne de confiance » ;
« Je ne suis pas une personne qui se ferait tromper » ;
• des autres : « Ma famille sera toujours là pour moi » ; « Mon mari n’est pas
un homme qui pourrait me tromper » ; « Mes amis proches ne me trahiront
jamais ».
Clarke et Greenberg (1986) considèrent que chaque être humain possède
des croyances précieuses. Faisant partie intégrante de son identité, elles sont
profondément ancrées dans la vie de la personne et font partie des fondements qui lui permettent de comprendre et d’appréhender le monde. Ces
croyances précieuses sont porteuses d’une forte valence affective, proche
des schèmes émotionnels – mais ayant une autre fonction. Ces croyances
précieuses sont profondément connectées aux expériences et ancrées dans
le corps, symbolisées par le langage, la religion, le système judiciaire et politique, et, finalement, reliées par les besoins fondamentaux de l’individu
(Clarke et Greenberg, 1986 ; Elliott et al., 2004).
Ces croyances précieuses peuvent être déstabilisées par des événements
de vie. Suite à un événement bouleversant, le client se décrit déboussolé, en
crise, ébranlé au niveau de ses croyances. L’assimilation de ces événements
dans les croyances précieuses, ou à l’inverse, l’accommodation des croyances
précieuses à la réalité externe, sont ainsi des processus ­nécessaires pour
Tâches dans le processus thérapeutique
85
résoudre la crise. De ce fait, les systèmes de croyances, et des significations,
doivent être revisités pour résoudre le problème sous-tendant cet indice.
L’adaptation nécessite alors une réorganisation du lien entre l­’organisme et
son environnement, impliquant souvent de multiples accommodations
et assimilations des schèmes émotionnels et significations idiosyncratiques.
L’intervention appropriée est la création de sens.
Frédéric, un homme de 60 ans, consulte huit mois après le décès de sa
femme. Il exprime sa tristesse au sujet de la perte de sa femme, mais rapidement aussi une indignation envers la vie. Il explique que cela faisait plusieurs années qu’il préparait un plan de retraite anticipée « pour avoir plus
de temps avec ma femme et pour être moins stressé ». Alors qu’il prend sa
retraite, sa femme décède d’un cancer, une « catastrophe » pour Frédéric.
Il doit chercher un nouveau travail, prendre en charge la famille et se sent
complètement débordé et seul.
Frédéric : « C’est vraiment injuste ! J’ai dû reprendre un travail
de consultant, car je n’avais plus les moyens financiers et je me
retrouve surchargé alors que ce que je recherchais et planifiais
depuis plusieurs années était de moins bosser ! »
Cette situation complexe illustre la présence d’un deuil en cours, emmêlé
avec un bouleversement de la signification. On voit bien aussi le caractère
de « protestation » dans l’exemple cité (par la présence de la colère, « c’est
injuste ! »).
Étapes de la création de sens face au bouleversement
de la signification
Le processus thérapeutique vise à permettre au client de prendre conscience
de ses croyances précieuses qui sont remises en question au travers de l’événement de vie, afin de pouvoir réorganiser sa compréhension de la réalité.
De manière empathique, non jugeante et bienveillante, le thérapeute facilite
l’exploration des significations, des croyances précieuses que le client porte
sur soi ou sur le monde, dans le but de créer un nouveau sens. L’idée que ses
croyances précieuses se sont développées de manière ajustée à l’époque et
au contexte du client est importante. Étant donné les nouvelles réalités qui
se sont imposées à lui, ces significations sont remises en question, ce qui
crée la souffrance. Les étapes de la résolution d’un bouleversement de la
signification sont décrites dans le tableau 3.6.
Étape I. Identifier l’indice
L’indice comprend trois éléments :
• Un événement de vie perturbant. Le client décrit une situation souvent
négative qui ne correspond pas à ses attentes, à « sa réalité », en violation
avec ses croyances de base ou précieuses.
86
La psychothérapie centrée sur les émotions
Tableau 3.6. Étapes de la création de sens face au bouleversement
de la signification.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identification de l’indice
Écouter et refléter l’indice
II
Description de la croyance
précieuse
Exploration, évocation et conjonction
empathiques, utilisation des métaphores
III
Réflexion sur soi
Faciliter la réflexion sur soi, sur l’origine
et la signification de la croyance
précieuse
IV
Exploration de l’utilité de la
croyance précieuse en fonction de
l’événement (résolution partielle)
Faciliter l’évaluation de la croyance
précieuse (par une différenciation entre
« jadis » et « ici et maintenant »)
V
Révision
Refléter les formulations alternatives de
la croyance précieuse
VI
Plan d’action (résolution complète)
Faciliter l’exploration des conséquences
potentielles et actions de la révision
• Un sentiment de protestation. Le client exprime de la révolte, de la colère.
Il s’insurge face à l’événement. L’intensité émotionnelle sera souvent proportionnelle au décalage entre la croyance et l’événement.
• La présence d’une surprise, d’incompréhension, de confusion existentielle profonde. Le client exprime qu’il ne « comprend pas », qu’il ne sait
pas quoi faire avec ce qui lui arrive, que cela n’a pas de sens, ce qui peut
aboutir à un « brouillage émotionnel », qui ne lui permet pas de voir clair.
Reprenons la situation de Frédéric, alors qu’il décrit un sentiment assez
intense de révolte par rapport à sa situation.
Frédéric (les larmes aux yeux et avec une certaine énergie) : « J’avais
attendu ce moment de la retraite depuis si longtemps… j’avais
si besoin de vivre plus tranquillement… et me voilà avec trois
enfants à charge, un travail à plein temps et ce sentiment d’être…
si seul… c’est injuste ! »
Thérapeute (d’une voix douce) : « Alors vous qui vouliez vivre avec
moins de stress, vous vous retrouvez avec cet énorme poids… c’est
tellement injuste. »
F. : « Oui, je ne comprends pas… pourquoi ?… J’ai tellement souffert ! »
T. : « Oui, cet événement vous a tellement bouleversé. »
Dans cette première étape, le client peut ressentir de la confusion entre
différentes significations. Le thérapeute l’aide à clarifier. Ici, Frédéric ressent
la tristesse de la perte de sa femme, emmêlée à la colère d’avoir été « maltraité par la vie ». Il exprime que cela l’envahit dans son quotidien, que
Tâches dans le processus thérapeutique
87
chaque moment lui rappelle cette injustice. Frédéric exprime en premier
lieu la souffrance de ne pas comprendre cette injustice. La porte d’entrée
est donc bien là où se trouve l’indice du processus : l’opportunité pour le
changement émotionnel se trouve là.
Étape II. Description de la croyance précieuse
Après avoir identifié l’indice, le client est encouragé à expliciter de quelle
manière l’événement ne s’intègre pas dans sa représentation du monde,
des autres ou de lui-même. Comment cela le fait-il sentir ? Quels sont les
représentations sous-jacentes ? Une alternance entre expression des réactions émotionnelles et de l’accès aux contenus des croyances caractérise
cette étape. Cette phase permet au thérapeute d’entrer dans le monde des
représentations du client. Frédéric raconte combien il avait eu l’espoir que
les choses changent, surtout lui qui « n’avait pas toujours été épargné par
la dureté de la vie ».
Thérapeute (d’une voix lente et douce) : « La vie ne semble pas avoir
été tendre avec vous, avec le suicide de votre frère, puis le décès
précoce de votre mère… »
Frédéric (le regard fixant le sol, les poings serrés) : « Oui, la vie
s’acharne sur moi, je ne comprends pas… »
T. : « Comment cela vous fait-il sentir ? La vie s’acharne sur moi et
je ne comprends pas… »
F. : « C’est injuste, je suis fâché ! Comme si je n’ai pas déjà eu ma
dose de malheur, j’ai pas assez payé ? ! »
T. : « Alors, je ne le mérite pas, j’ai déjà assez souffert… comme si
nous devions tous supporter une dose de souffrance, et qu’au-delà,
cela ne serait pas juste… c’est cela ? »
Le thérapeute et le client accèdent ici ensemble à la formulation de la
croyance précieuse de Frédéric (« J’ai le droit à avoir de la chance dans la
vie »), celle qui induit la souffrance actuelle, et le sentiment d’injustice face
à l’événement bouleversant.
Étape III. Réflexions sur soi
Ce processus permet au client de réfléchir sur l’origine de la croyance précieuse, et aussi de mieux la comprendre, ainsi que sa réaction émotionnelle.
Frédéric a vécu des événements de vie douloureux durant son enfance et
son adolescence et a entendu son entourage lui donner une explication à
« cette malchance ». Il se rappelle qu’après le décès de son frère, il a été très
fâché en lien avec cette malchance, mais n’a pas pu trouver d’autres explications que « la vie est dure et tu t’en remettras ». Puis à la suite du décès
de sa mère quelques années plus tard d’un cancer, il a encore entendu « tu
n’as pas de chance, mais elle tournera ». Ainsi, lorsque sa femme avait été
atteinte d’un cancer et lorsqu’elle a récupéré de sa maladie, le client s’était
88
La psychothérapie centrée sur les émotions
dit enfin : « Cette fois, la vie m’a compris, la chance tourne… je ne peux pas
avoir autant de malheur… »
Frédéric : « J’ai été tellement heureux quand ma femme m’a
annoncé qu’elle n’était plus malade… je me suis dit : enfin ! ! Cette
fois, c’est mon tour d’avoir de la chance dans la vie. »
Thérapeute : « C’est mon tour d’avoir de la chance… la vie sera
juste maintenant avec moi… vous deviez être si rassuré. »
F. : « Et je me rappelle de ma rage quand j’ai appris la rechute du cancer !… J’aurai voulu hurler que cela n’était pas juste… pour moi…
mais c’est ma femme qui était malade… alors je n’ai rien dit. »
T. : « Cette rage, vous la sentez maintenant que vous me reparlez
de ce moment si dur ? »
F. (en montrant son ventre) : « Là ! Une boule dur, oui. »
T. : « Cette boule qui vous dit quoi ? »
F. : « Je ne mérite pas cela, j’aurai dû être épargné… elle n’aurait pas
dû mourir et me laisser avec cette souffrance encore une fois !… Je
suis maudit… peut-être qu’au fond je suis une mauvaise personne
qui mérite d’être punie… je dois mériter cela, car je suis mauvais. »
T. (le ton de la voix adouci) : « Vous pensez que vous méritez d’être
puni, car vous êtes une mauvaise personne… si mauvaise que la
vie s’acharne contre vous. »
F. (les yeux brillants) : « C’est peut-être cela qui se passe et je ne
m’en sortirai jamais. »
T. : « Ça vous touche, restez avez cela un peu… »
F. (visiblement ému) : « Oui (pause)… »
T. : « Qu’est-ce qui se passe en vous… »
F. : « Je n’avais pas vraiment réalisé que je me le disais… je ne sais
pas si c’est juste de se dire cela… je ne pense au fond pas vraiment
que je sois une mauvaise personne. »
Ce processus permet à Frédéric de comprendre l’origine de la croyance
précieuse, en accédant au schème émotionnel profond (le sentiment d’être
maudit ; « Je suis une mauvaise personne »).
Étape IV. Résolution partielle du bouleversement
de la signification : utilité de la croyance précieuse
dans le contexte de l’événement actuel
Arrivé à ce stade, Frédéric affirme qu’il continue à avoir droit à de la chance
dans la vie, mais reste dubitatif par rapport au sens que la perte de sa femme
peut vraiment avoir pour cette croyance. Une exploration lui a permis
d’accéder à l’idée qu’il en a le droit, « malgré tout ce qui m’est arrivé » (au
lieu de « à cause de ce qui m’est arrivé »).
Étape V. Révision
La ré-évaluation et la re-formulation de la croyance précieuse à ce
stade s’accompagnent par la modification de la qualité et de l’intensité
Tâches dans le processus thérapeutique
89
émotionnelle. Frédéric n’exprime plus de colère, mais une tristesse, même si
la situation globale reste « injuste », il ne se regarde plus comme une victime d’un châtiment, mais, au contraire, comme une bonne personne qui
n’a pas eu de chance. Lors du processus thérapeutique, il a pu revenir sur
l’établissement d’une croyance liée à un sentiment de responsabilité. Au
fond, il se dit : « Je dois être une mauvaise personne, car seules les mauvaises
personnes sont punies par la vie… la preuve est que ma mère est morte
aussi. » Avant la rechute cancéreuse de sa femme, cette croyance a été renforcée. « Je suis épargné, car au fond je sais que je ne suis pas une mauvaise
personne. » Frédéric revisite la croyance précieuse et il finira par se dire :
« Je ne m’étais pas rendu compte de cette idée, mais maintenant je sais que
cela n’est pas si simple… on ne souffre pas forcément parce que l’on est une
bonne ou une mauvaise personne, mais c’est le destin… »
Étape VI. Résolution complète du bouleversement
de la signification
Au vue de ces élaborations, le client appréhendera son monde autrement,
avec plus d’affirmation, mais aussi avec un lâcher-prise serein et « sage »,
sur ce qui se trouve en dehors de son contrôle. Dans le cas de Frédéric, ce
dernier décide, dans la mesure du possible, de ne plus se remettre en question par rapport aux événements de la vie : « Je ne veux plus me dire que je
suis mauvais ; je mérite mieux que cela. »
Thérapeute : « Oui, vous méritez mieux que cela, tout à fait. »
Frédéric : « Effectivement cela me soulage, et le destin, je ne le
change pas… »
La résolution du bouleversement de la signification est une tâche existentielle importante, qui peut prendre une importance particulière dans le
traitement des traumas (voir chapitre 4). Par ailleurs, les processus d’accommodation et d’assimilation illustrés par ce cas montrent que l’intégration
en une narration cohérente avec le soi est souvent saccadée et non-linéaire
et, malgré (ou à cause de) cela, fondamentalement productive.
Indice du sentiment diffus
Manifestation de l’indice
Cet indice apparaît lorsque le client décrit un sentiment diffus comme
« quelque chose n’est pas comme il faut », « quelque chose me dérange »,
sans qu’il ne puisse mettre le doigt sur ce quelque chose (Elliott et al., 2004 ;
Gendlin, 1996 ; Greenberg et al., 1993). Il peut y avoir aussi un manque
d’élaboration des émotions sur le moment, le sentiment de « tourner en
rond », « de rester en surface des émotions », comme c’est le cas lorsque le
client éprouve seulement des émotions secondaires. Un client nous dit : « Je
90
La psychothérapie centrée sur les émotions
ne sais pas ce qui se passe, mais je sens bien qu’il y a quelque chose qui ne
va pas, je n’arrive pas à me l’expliquer. »
L’intervention indiquée pour cet indice est le focusing expérientiel, qui
a été développé par Gendlin (1964, 1981, 1996). Cornell (1996) et Leijssen
(1998) ont suggéré l’intégration du focusing dans le cadre de la thérapie
expérientielle. Le focusing est considéré comme « une attitude », une
manière du thérapeute d’être avec soi et avec le client, qui favorise la présence thérapeutique et la focalisation sur un thème émotionnel central.
Dans sa manière la plus classique, le focusing permet de nommer l’innommable, d’accéder à une représentation idiosyncratique qui soit juste pour
un sens corporel (felt sense) donné. Le focusing expérientiel favorise donc la
mise en mots, le processus de la connaissance expérientielle et l’élaboration
de la signification à partir des éléments implicites (Gendlin, 1996). Leijssen
(1990 ; p. 228) décrit la tâche comme suit : « Attendre, rester tranquillement
présent avec ce qui n’est pas nommé, être réceptif à ce qui n’est pas formé. »
Cet état d’esprit implique une certaine ouverture patiente, tolérante, avec
compassion, une curiosité bienveillante, pleinement ancrée dans l’ici et
maintenant.
La littérature étant bien fournie au sujet du focusing expérientiel, également en langue française, cette section sera courte et n’inclura pas de longs
verbatims.
Étapes du focusing expérientiel
Le processus du focusing permet d’aider le client à accéder et à explorer son
sens corporel, ses sentiments diffus du sens de soi qui sont sous-tendus par
des schèmes émotionnels. Il s’effectue selon les six étapes décrites dans le
tableau 3.7.
Étape I. Identifier l’indice
L’indice classique pour s’engager dans un focusing expérientiel est l’expression d’un sentiment diffus que quelque chose ne va pas. Le client peut le
formuler de la manière suivante : « Je ne sais pas ce que je ressens, mais je
sens que cela ne tourne pas rond… je n’arrive pas à mettre le doigt dessus…
je me sens… étrange… et je ne sais pas pourquoi… » Greenberg et collaborateurs (1993) décrivent trois composantes de cette expérience :
• Elle est interne et particulière (contrairement à une expérience abstraite,
générale, ou externe).
• Elle est difficile à articuler ou à symboliser.
• Elle induit un certain inconfort, voire de la détresse.
L’exploration empathique du thérapeute a comme intention de susciter
l’intérêt du client à s’arrêter sur cette expérience : « Pourriez-vous vous
arrêter un instant sur ce sentiment… Fermez les yeux, restez avec ce sentiment… Demandez-vous ce qui se passe en vous en ce moment. »
Tâches dans le processus thérapeutique
91
Tableau 3.7. Étapes du focusing expérientiel.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identification de l’indice
Expression vague, globale
Identifier et refléter l’indice au client
Suggérer l’exploration de la situation
II
Accéder aux sentiments diffus,
y compris au niveau sensoriel
Encourager l’attitude du focusing
Encourager le client à tourner le focus à
l’intérieur de lui… ce qui trouble, n’est
pas clair
Accueillir le sentiment global
III
Rechercher, expérimenter une
description possible (« c’est
comme si… »)
Demander au client de chercher des
mots, des images à propos du sentiment
diffus. Refléter exactement ce que dit
le client. Encourager le client à trouver
une représentation qui convienne le
mieux possible au sentiment diffus
IV
Changement du sentiment
(résolution partielle)
Exploration empathique. Y-a-t-il autre
chose ? Sentiments profonds ?
Réactions ?
V
Accueil du changement du
sentiment
Encourager le client à rester avec le
nouveau sentiment. L’aider à mettre
de côté les éventuels autocritiques ou
oppositions
VI
Compléter la résolution (en
dehors de la thérapie, dans
d’autres séances)
Encourager et faciliter l’appropriation
du changement
Étape II. Accéder au sentiment diffus
Dans cette étape, le thérapeute encourage le client à s’ouvrir à l’expérience
dans l’ici et maintenant, avec une attitude bienveillante, curieuse et non
jugeante.
Le thérapeute peut encourager le client : « Imaginez que ce sentiment
est devant vous, dans une pièce vide. Uniquement vous et ce sentiment.
Maintenant, pourriez-vous regarder ce sentiment… »
Étape III. Recherche de description correspondante
Une fois que le client est attentif au sentiment diffus et est disponible pour
son approfondissement, le thérapeute entame avec le client une recherche
de ce qui permet de décrire le sentiment. Le thérapeute propose et vérifie
avec le client si les images ou mots ou métaphores correspondent.
Thérapeute : « Est-ce que cela correspond à ce que vous ressentez ?… c’est comme si… »
92
La psychothérapie centrée sur les émotions
Étape IV. Résolution partielle du sentiment diffus : changement
(felt shift) du sentiment
La recherche de correspondance de l’étape III peut prendre du temps et son
accomplissement peut se révéler par des signes visibles de soulagement du
client, comme une expiration ou un sourire. Cela peut prendre la forme
d’une détente physique, d’un sentiment de libération, de satisfaction, voire
de complétude. Si cela n’apparaît pas, le thérapeute poursuit la démarche du
focusing, en utilisant un questionnement ou une focalisation, afin de cerner mieux le cœur du sentiment diffus.
Thérapeute : « Qu’est ce qui est le pire à propos de [ce sentiment] ?… De quoi a-t-il besoin ?… Comment cela serait-il, si [ce
sentiment] se résolvait ?… »
Étape V. Accueil du changement
Lorsqu’un changement (shift) de ce sentiment apparaît, même discret, il
peut y avoir l’émergence d’un soulagement, mais aussi d’une autocritique,
comme réaction au caractère nouveau du changement. Dans ce cas, il est
important que le thérapeute aide le client à continuer à centrer son attention sur l’expérience du focusing. Il encourage le client à accueillir l’expérience nouvelle avec empathie et acceptation en laissant de côté la critique.
Cette attitude est appelée l’activité d’accueil expérientiel (receiving ; Elliott
et al., 2004).
Étape VI. Résolution complète du sentiment diffus : intégration
Lorsque le focusing a permis la résolution du sentiment diffus, le client
commence à intégrer cette nouvelle expérience dans sa vie quotidienne.
Cela peut se passer dans le cadre des séances dans de nouvelles tâches, ou à
l’extérieur. Cela peut paraître naturel et simple pour certains clients et plus
ardu pour d’autres. Pour cette raison, le thérapeute doit se montrer flexible,
créatif et présent tout au long du processus.
Indice de la voix critique
Manifestation de l’indice
La voix critique apparaît lorsque le client exprime de fortes critiques, des
reproches, des dévalorisations envers lui-même, avec des conséquences
sur son fonctionnement et son bien-être. Les critiques sont généralement
très présentes dans le cas de dépression de type anaclitique ou autocritique
(Blatt, 2004), ainsi que dans le cas de troubles alimentaires (Dolhanty et
Greenberg, 2007 ; Greenberg et Watson, 2006 ; voir chapitre 4), parmi
d’autres troubles. La thérapie cognitive (Beck, 1976) conceptualise chez les
clients déprimés ce phénomène, sous forme de pensées automatiques plus
ou moins conscientes envers soi. Elle propose des interventions de restructuration cognitive pour changer les tendances à l’autocritique des clients.
Tâches dans le processus thérapeutique
93
Malgré l’intérêt de ces conceptualisations et interventions, la recherche a
montré que l’autocritique est avant tout un phénomène affectif et émotionnel (Whelton et Greenberg, 2005). Le processus de résolution de l’autocritique doit permettre l’accès complet aux schèmes émotionnels orientant
les phénomènes cognitifs de surface, dans le but de la transformation
émotionnelle. Pour ce faire, une activation émotionnelle accompagnant les
cognitions d’autocritiques est nécessaire, dans le sens d’une « hot cognition »
activée sur le moment (Greenberg et Safran, 1984). De ce fait, le dialogue
sur deux chaises pour la résolution des conflits internes est l’intervention
appropriée à cet indice (Greenberg, 1979 ; Greenberg, 1984 ; Greenberg
et al., 1993). La recherche, en utilisant l’analyse de la tâche thérapeutique
sur une série de clients ayant résolu avec succès leur autocritique (voir chapitre 6), a permis de définir les étapes de résolution décrites et illustrées ici.
Michelle, une femme de 50 ans, consulte pour apprendre à gérer son
anxiété et traiter un trouble alimentaire. Comme à la séance précédente,
elle arrive à sa quatrième séance avec du retard. Elle s’assoit et commence
immédiatement à se faire des reproches.
Michelle : « Je suis vraiment nulle, c’est désespérant… je savais
que j’allais être en retard et je n’ai rien fait pour m’organiser correctement… en fait c’est comme ça partout, et même ici, je n’y
arrive pas ! »
Thérapeute : « Je vous entends vous blâmer de votre retard… Je
me demande, comment vous sentez vous quand vous faites ça ? »
M. (avec une expression de dégoût) : « Je me trouve si nulle !… Je
n’arrive pas à faire des simples choses comme être à l’heure ! »
T. : « Quand vous dites cela, comment vous sentez-vous par
rapport à vous ? »
M. : « Je suis fâchée ! C’est comme si je me fouette ; je ne mérite
pas mieux. »
Michelle prend conscience de l’action de cette partie critique qu’elle
représente métaphoriquement comme « un fouet ». Typiquement, les sentiments d’hostilité, d’irritabilité, de dégoût et de dédain ou mépris pour soi
y sont associés. Le conflit se matérialise, ici dans l’image d’un fouet, dans
la partie du soi qui frappe de critiques une autre partie du soi qui ne serait
pas à la hauteur et plus vulnérable. Il y a ici, selon la conception dialogique
du soi dans la résolution de conflits intrapsychiques (Elliot et Greenberg,
1997), deux voix (ou parties du soi) qui apparaissent : (1) la voix critique
(i.e., l’internalisation d’injonction de l’extérieur, des parents, de l’entourage, de la société ; chez Michelle : « Je te fouette, tu le mérites… tu es
nulle ») et (2) la voix expérientielle (i.e., l’expérience interne, en particulier
porteuse de sentiments vulnérables, des besoins fondés sur le système émotionnel biologiquement adaptif ; chez Michelle, le désespoir, le sentiment
de capitulation). Ces deux parties du soi, l’une plus externe (1), l’autre plus
94
La psychothérapie centrée sur les émotions
Figure 3.1. Le setting pour la résolution émotionnelle de l’autocritique.
interne (2), sont différenciées dans un dialogue de mise en acte de type
Gestalt sur deux chaises, et à chaque partie du soi est donnée une voix.
Chaque voix est sous-tendue par une expérience propre et différenciée, qui
évolue de manière séparée – mais reliée à l’autre – à travers le processus de
résolution. La résolution comprend l’adoucissement de la voix critique en
révélant de la peur pour le soi expérientiel ou en exprimant de l’empathie
pour l’expérience émotionnelle de l’autre partie.
La figure 3.1 illustre le setting thérapeutique de base avec deux chaises
pour le client et celle du thérapeute.
Le thérapeute se place (de manière symbolique) à distance égale entre les
deux parties du soi. Il travaille avec les deux parties, afin de leur donner une
voix de manière séparée, et favorise la connaissance expérientielle rattachée
à chacune d’elle et permet le processus de résolution de l’autocritique pour
les deux voix séparément et en parallèle.
Étapes de la résolution de l’autocritique
Le processus en six étapes a pour but de faciliter l’activation et l’expérience
émotionnelle, afin d’accéder au schème émotionnel mal adapté, dans le but
de sa transformation (tableau 3.8). Ainsi, il ne vise pas l’apprentissage de
stratégies de coping, de contrôle ou de déni d’une partie. Il ne vise pas non
plus une modification cognitive. En revanche, une nouvelle vision du soi et
du monde, au niveau de la représentation du client, résultera généralement
de ce dialogue. Le dialogue permet au client de faire l’expérience du point de
vue de la partie critique d’abord (partie plus externe), ensuite, depuis la
partie de soi expérientielle (partie plus interne). Le processus permettra
l’adoucissement de la critique au travers de l’accès à l’émotion primaire mal
adaptée, en vue de sa transformation en, par exemple, la colère affirmée et
Tâches dans le processus thérapeutique
95
Tableau 3.8. Étapes de la résolution de l’autocritique.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identifier l’indice d’une voix
interne critique
Identifier et confirmer l’indice
Proposer la tâche
II
Initier le dialogue sur deux
chaises
Depuis la chaise critique
Faciliter la séparation entre les deux parties et
le contact entre elles, faciliter l’intensité et le
sens de responsabilité des émotions
III
Depuis la chaise expérientielle
Approfondir le conflit
Les émotions primaires et les
besoins émergent
Permettre la différenciation des émotions,
vers les émotions primaires adaptées, et des
besoins existentiels (et les valeurs de la partie
critique)
IV
Depuis la chaise expérientielle
Nouvelles expériences envers
soi-même (résolution partielle)
Aider le client à ressentir une nouvelle
expérience organismique et donner du sens à
son expérience
V
Depuis la chaise critique
Adoucissement de la critique
Faciliter l’adoucissement, vers
la ­considération pour la compassion,
pour la partie expérientielle
VI
Depuis la chaise expérientielle
Négociations et ré-conciliations
entre les parties (résolution
complète)
Faciliter la négociation entre parties,
dans le respect du besoin de la personne
l’expression de besoins. Le résultat sera de permettre au soi de développer
des actions plus adaptées au monde actuel du client.
Étape I. Identifier l’indice
Le travail débute par l’observation d’une souffrance liée à l’expression
du conflit interne due à l’expérience d’une autocritique. Typiquement, le
client utilise un langage qui exprime les notions « d’être coincé, tiraillé,
piégé », avec l’évocation d’une image de soi faible, d’une dévalorisation
accompagnée d’un découragement, voire de désespoir. L’autocritique est
directement reliée à un sens profond d’inadéquation du soi.
Dès qu’une autocritique fondamentale, à savoir directement reliée au
sens inadéquat du soi, a été identifiée, le thérapeute la reflète et propose
une mise en acte spécifique, la tâche du dialogue, en utilisant deux chaises.
Par exemple, dans le cas d’une cliente avec un trouble alimentaire, la verbalisation de l’autocritique fondamentale a pris la forme suivante : « Je suis
vraiment trop grosse, moche, un tas de graisse ! »
Durant l’étape I, il s’agit d’identifier avec le client la présence du conflit
interne fondé sur l’autocritique, et des conséquences émotionnelles (voir
l’exemple de Michelle).
96
La psychothérapie centrée sur les émotions
Figure 3.2. Étape II. Initier le dialogue sur deux chaises pour la résolution
de l’autocritique.
Étape II. Initier le dialogue sur deux chaises
Lorsque l’autocritique et la partie expérientielle sont suffisamment explicites, le thérapeute propose au client de débuter le dialogue. La figure 3.2
montre le setting.
Une fois que le client est assis dans la position de la critique, on lui
demande « d’être » la voix critique, d’imaginer en face la personne et de critiquer activement l’autre partie. Le thérapeute accompagne activement ce
processus, sans interférer. La partie critique peut alors s’exprimer en s’adressant à l’autre, comme elle le fait « à l’intérieur de la tête de la personne »,
comme pour Michelle : « Tu es nulle, tu es si grosse et dégueulasse ! » Le thérapeute encourage cette expression, est attentif à l’expression non verbale
afin de créer la conscience explicite de la critique et de ses significations, ici
la présence non- et paraverbale de mépris, de dédain et de dégoût (i.e., le
client descend les lèvres pour faire une moue), accompagnant notamment
l’expression verbale « dégueulasse ». Souvent, les éléments para- et non
verbaux sont les plus poignants ici et le thérapeute aide le client à les rendre explicite, en formulant un message univoque à la partie expérientielle
du soi. Une fois ce message clairement identifié et exprimé, le thérapeute
demande au client de se déplacer sur la chaise expérientielle.
Étape III. Approfondissement de l’expérience
Une fois que le client est installé sur la chaise expérientielle, il est encouragé
à observer ce qui se passe à l’intérieur de lui, à décrire son ressenti sur le
moment, face à cette critique. Une fois qu’il a formulé clairement ce qu’il
ressent, le thérapeute lui propose de l’exprimer directement à la voix critique que le client imagine être assis devant lui (figure 3.3).
Tâches dans le processus thérapeutique
97
Figure 3.3. Étape III. Approfondissement de l’expérience en réaction à l’autocritique.
L’étape III permet de travailler avec la réaction affective, afin d’approfondir cette expérience permettant l’accès aux schèmes émotionnels centraux et d’augmenter la prise de conscience du lien entre l’autocritique et
les réactions internes et émotionnelles. Le thérapeute accompagne le client
à accéder aux émotions primaires et aux besoins sous-jacents ressentis par
la partie expérientielle. Il favorise leurs évocation, description et expression. Par exemple, il peut y avoir initialement un sentiment de désespoir,
de résignation du soi ou de capitulation devant la critique. Si le client tend
à « donner raison » à la critique, le thérapeute encourage l’expérience émotionnelle sur la chaise expérientielle, et non pas l’appréciation cognitive ou
rationnelle. Lorsque Michelle exprime son ressenti face à la critique (« tu es
nulle, grosse, tu es faible et dégueulasse »), la qualité de sa voix change. Sur
la chaise expérientielle, sa voix est davantage focalisée à l’intérieur, au sens
de Rice (voir chapitre 2), et « fragile », tout en laissant apparaître un début
d’affirmation.
Thérapeute : « Que se passe-t-il en vous maintenant ? »
Michelle (les poings serrés) : « C’est terrible et c’est injuste…
(pause)… En fait, je ne mérite pas qu’on me parle comme ça ! »
T. : « Oui, en colère, je vois, mais que ressentez-vous dans votre
corps maintenant ? »
M. : « Mhm, je sens… comme si c’était quelque chose de mal,
comme si je suis toute petite et je voulais disparaître. »
T. : « Mhm, comme si vous vouliez disparaître, vous dérober. »
M. : « Oui, je me sens mal, comme si j’étais pas OK. »
T. : « Oui… de quoi avez-vous besoin de sa part ? »
M. : « Mhm, je veux du soutien, et pas de la critique, en fait. »
T. : « Dites-lui ce dont vous avez besoin. »
M. : « Je ne mérite pas ça ! »
T. : « Bien, en disant cela, qu’est-ce qui se passe en vous ? »
M. : « Je me sens soulagé, un peu, oui. »
98
La psychothérapie centrée sur les émotions
T. : « Redites-lui. »
M. (en tapant sur l’accoudoir) : « Je veux… pas ça ! ! »
T. (doucement) : « Bien, mhm… au fond, vous ne voulez pas ça,
mais que méritez-vous, au fond ? »
M. : « (pause) je mérite… qu’on me considère avec douceur et
délicatesse, c’est ça ! Et aussi, je veux que tu (à la voix critique)
m’acceptes telle que je suis ! »
T. : « Dites-lui. J’ai besoin que tu me considères… »
L’accès au besoin existentiel est central. Michelle avait d’abord besoin
de dire ce qu’elle ne veut plus (« Je ne mérite pas ça »), avant d’accéder
au besoin explicite pour une certaine « douceur » et « délicatesse ». Par la
suite, le thérapeute aide Michelle à symboliser sa colère affirmée, comme
émotion primaire adaptée sous-jacente, exprimée envers la partie critique,
toujours en étant sur la chaise expérientielle. C’est alors qu’un changement
s’effectue.
Michelle (d’une petite voix, le regard vers le sol, l’expression triste) :
« C’est vraiment triste et méchant de dire ça, je ne m’étais pas
rendu compte ! »
Thérapeute : « Mhm… laissez parler et venir cette immense tristesse… »
Le processus montre ici que Michelle accède non seulement à de la colère
affirmée, mais aussi à de la tristesse, ce qui est une nouvelle opportunité
d’approfondissement sur la chaise expérientielle.
Étape IV. Résolution partielle : nouvelle expérience et affirmation
de soi
Le thérapeute encourage et soutient non seulement l’expression de l’émotion primaire, mais aussi celle des besoins associés. Dans le cas de Michelle,
elle a montré de la colère et de la tristesse face à cette critique méprisante,
des émotions qui sont pleinement accueillies dans l’espace thérapeutique.
Étape V. Adoucissement de la critique
Une fois que les émotions primaires adaptées ont été pleinement accueillies, y compris l’affirmation des besoins, le client change et se replace sur la
chaise de la voix critique (figure 3.4).
Thérapeute (en s’adressant à Michelle assise sur la chaise critique) :
« Que se passe-t-il quand vous entendez cette colère et cette tristesse ? »
Michelle (les yeux vitreux) : « Je ne sais pas… (pause) »
T. : « Que se passe-t-il, maintenant, Michelle ?… je vois vos yeux
vitreux… »
M. : « Elle me touche ! »
T. : « Mhm… qu’est-ce qui vous touche en elle ? »
Tâches dans le processus thérapeutique
99
Figure 3.4. Étape V. Adoucissement de l’autocritique.
M. : « Elle a l’air si vulnérable… elle veut si bien faire… »
T. : « Dites-lui. »
M. (pause) : « … tu me touches… je suis désolée, je ne voulais pas
te blesser, vraiment, désolée. »
T. : « Mhm… »
M. : « Je réalise que j’ai peur pour toi, tu es si fragile. »
T. : « Dites-lui, encore une fois, j’ai peur pour toi… »
M. : « J’ai peur pour toi. »
La voix critique s’est adoucie en exprimant sa peur pour la partie expérientielle. Les contenus de cette peur peuvent être explorés plus en détail.
Ensuite, le thérapeute demande de re-changer de chaise.
Fondamentalement, l’adoucissement de la critique peut prendre différentes formes. Elle peut se présenter comme de la peur (voir exemple de
Michelle). Cela peut aussi apparaître comme de l’autocensure (« Je vais désormais me taire, pour te respecter »), ou de l’autocompassion et la volonté
de prendre soin de l’autre partie. La partie critique exprime de l’adoucissement, une peur, des regrets ou des excuses. Le client se place ensuite sur
la chaise expérientielle pour accueillir ces émotions.
Étape VI. Résolution complète de l’autocritique : négociation
Les deux parties ayant pu exprimer leurs besoins et leurs vulnérabilités respectives, leur lien est plus apaisé. Le ton du dialogue devient plus collaboratif et bienveillant l’un pour l’autre. Le thérapeute est ici moins actif,
il continue à favoriser l’exploration avec ce qui est là, et l’expression, la
complétude et l’acceptation émotionnelle (figure 3.5).
La résolution s’accompagne souvent d’un sentiment corporel de soulagement, de « se sentir plus serein » du côté de la partie du soi, qui a été si
longtemps malmenée par la critique, qui, maintenant, « change de visage »
en quelques sorte, dans le sens d’une narration de soi plus cohérente, d’un
sens de soi intégré et transformé.
100
La psychothérapie centrée sur les émotions
Figure 3.5. Étape VI. Résolution complète de l’autocritique.
Ainsi, la résolution de l’autocritique en utilisant le dialogue sur deux
chaises comme évocation des émotions associées au conflit interne, suivant
les étapes décrites et validées, est une des interventions les plus puissantes
dans le cadre de la TCE.
Indice de l’auto-interruption
Manifestation de l’indice
L’indice de l’auto-interruption est une forme particulière d’un conflit
interne : une émotion primaire adaptée (ou un besoin, une tendance à
l’action), émergente dans le processus, est bloquée (Greenberg et al., 1993 ;
Elliott et al., 2004). Une partie interne ne tolère pas ce ressenti et son expression émerge. Cette partie peut être nommée la partie interruptrice. Ainsi,
cet indice peut ressembler, dans sa forme verbale au moins, à l’autocritique,
mais avec une composante d’interdiction plus forte (« ne dis pas X ou Y, tu
n’as pas le droit de le dire »). Typiquement, l’auto-interruption a un caractère
davantage non verbal ou corporel, avec des niveaux d’expressions variés.
Aussi l’autocritique implique-t-elle l’évaluation du soi, tandis que l’autointerruption implique une action sur le soi. Parfois, l’auto-interruption peut
être exprimée uniquement au niveau corporel, par des maux de tête, des
sensations de nausées ou d’étouffement. La mise à distance d’une émotion,
notamment dans le contexte de l’apprentissage traumatique, a pu être
une stratégie adaptée à un moment donné, mais peut ensuite prendre les
formes extrêmes de dissociation ou d’une incapacité à ressentir, auxquelles
le thérapeute TCE doit donner une attention prioritaire (Paivio et PascualLeone, 2010 ; voir chapitre 4).
Cet indice est détecté lorsque le client montre des signes de blocage au
niveau émotionnel. Il peut être décrit de manière simple comme « je viens
de ressentir quelque chose, mais c’est parti, comme si un rideau s’est fermé
Tâches dans le processus thérapeutique
101
sur mon expérience » (Kramer et Pascual-Leone, 2013). Il comprend trois
aspects :
1. Présence du début d’une expérience émotionnelle adaptée, d’un besoin
existentiel ou d’une tendance à l’action.
2. Présence d’une restriction ou d’une interruption de cette expérience.
3. Le client exprime un sentiment de détresse en lien avec l’interruption.
À un moment donné du dialogue sur deux chaises de la résolution de
l’autocritique rapporté dans la section précédente (dernière ligne de l’exemple donné, étape III), Michelle s’apprête à exprimer son besoin existentiel.
Thérapeute : « Dites-lui. J’ai besoin que tu me considères… »
Michelle : « J’ai besoin… (s’arrête) »
T. (avec douceur) : « Que se passe-t-il à l’intérieur de vous maintenant ? »
M. (le visage tendu en fronçant les sourcils) : « C’est bizarre, c’est
comme si ma gorge se serrait, comme si ma voix ne peut plus
sortir… je ne peux pas le dire. »
Dans cette situation, le travail thérapeutique avec la critique ne peut plus
se faire, l’accès au besoin existentiel est bloqué. Le thérapeute déplace alors
provisoirement le focus sur la résolution de ce blocage, avant de compléter
la résolution de l’autocritique.
Catherine est une cliente de 22 ans, qui vit chez ses parents et se présente
avec un état dépressif. Elle exprime rapidement le conflit qu’elle vit depuis
longtemps avec sa mère, qui « ne m’écoute pas, m’étouffe et ne me permet
aucune liberté ni intimité ». (Ce conflit non-résolu avec la mère fera l’objet
d’une autre intervention appropriée plus tard dans le processus thérapeutique.)
Catherine (avec une expression de colère) : « Ma mère fait comme ça :
elle rentre dans ma chambre sans frapper à la porte… j’ai 22 ans et
je suis coincée ; je n’ai pas de travail… »
Thérapeute (de manière empathique) : « Vous vous sentez coincée
par votre mère, vous sentez-vous peut-être envahie par elle ? »
C. (en souriant) : « Ha bon ?… Non, je me sens pas envahie du tout
(en souriant)… je ne sais pas… (pause)… c’est comme s’il y a une
cage dans mon ventre qui enferme mes émotions… je ne sais pas,
c’est comme ça depuis toujours… je ne peux rien faire… »
L’indice de l’auto-interruption apparaît, de manière plutôt dramatique.
La colère est interrompue par le sourire ; l’image de la cage y est donnée.
Malgré le sourire apparent, la cliente se dit souffrir de cette situation.
Les signes physiques (épaules lourdes, nuque douloureuse, oppression
dans la poitrine) et l’utilisation de métaphore (p. ex., la cage, les chaînes aux
pieds, être dans une bulle) peuvent être des indices d’une auto-interruption.
Ces métaphores amenées par le client sont utiles en devenant un langage
102
La psychothérapie centrée sur les émotions
commun avec le thérapeute dans le processus. Au départ, cette métaphore
peut permettre de prendre conscience du processus d’interruption (« la
cage », étape I ; voir tableau 3.9), de mettre en acte cette image dans le
cadre d’un dialogue sur deux chaises, afin de l’expérimenter (« Soyez la
cage maintenant. Comment fait-elle pour enfermer l’émotion ? Faites-le
maintenant » ; étape II), d’observer les effets sur la chaise expérientielle
(« Comment cela vous fait-il sentir d’être dans la cage ? » ; étape III), d’accéder pleinement à l’émotion interrompue, y compris aux besoins et actions
(« Qu’avez-vous besoin de cette partie interruptrice maintenant ? » ; étape
IV). Finalement, lors de la résolution, il est important de soutenir l’accueil
de ces besoins exprimés (étape V) et dans l’étape finale (VI), il est important
d’exprimer l’apaisement des sensations par la partie expérientielle (i.e., « je
me sens plus forte, je n’ai plus la sensation de la cage autour de moi »).
Étapes de la résolution de l’auto-interruption
Ces étapes sont décrites dans le tableau 3.9.
Tableau 3.9. Étapes de la résolution de l’auto-interruption.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identification de l’indice
En collaboration avec le client, l’aider à
prendre conscience de l’auto-interruption,
à la décrire
II
Initier le dialogue sur deux chaises
Le client se place du point de vue
de la partie interruptrice, la joue de
manière concrète et spécifique
Séparer les parties et les mettre en contact
Mettre en évidence les ressentis corporels
et émotionnels associés
Créer la conscience de l’activité d’autointerruption
III
Approfondissement du processus
afin de permettre au client de ressentir la passivité et la résignation,
liées à l’interruption
Favoriser l’appropriation de la partie
interruptrice et la prise de conscience des
origines adaptées de l’interruption, de ces
besoins et intentions
IV
Chaise expérientielle
Affirmation envers l’auto-­
interruption (résolution partielle)
Identifier l’expérience interrompue
V
Le client exprime clairement ses
besoins associés avec ses émotions
primaires adaptées
Soutenir l’affirmation de soi face à la
partie interruptrice, en lien avec le besoin
ressenti. Expression de ce besoin
VI
Le client se sent plus fort, apaisé et
envisage des actions en conséquence de l’apparition complète
de son émotion primaire adaptée
(résolution complète)
Encourager la construction de la signification, faciliter le dialogue, les actions
concrètes, les nouvelles perspectives
Tâches dans le processus thérapeutique
103
Étapes I, II et III. De l’identification de l’auto-interruption
à la conscience de sa valeur adaptée passée
Comme la résolution de l’auto-interruption représente certaines similarités avec la résolution de l’autocritique, abordée ci-dessus avec davantage
de détails, nous synthétisons la procédure et renvoyons à la partie précédente au sujet de l’autocritique. Par ailleurs, pour plus de développement,
ce processus de résolution est bien documenté dans d’autres écrits (Elliott
et al., 2004 ; Greenberg et al., 1993).
Suite à l’identification de l’indice (voir ci-dessus), Catherine se place sur la
chaise de la partie interruptrice (« la cage » ; étape II). Le thérapeute explore
alors le mécanisme de blocage de manière vivante et concrète (étape III). Il
est possible de s’aider d’un coussin, de gestes spécifiques, de mouvements
de pied, pour faciliter la mise en acte de la partie interruptrice, ainsi que
pour intensifier l’expérience émotionnelle. Toutefois, chacun de ces mouvements doivent systématiquement recevoir l’opportunité de s’exprimer
verbalement, après l’action concrète. Le thérapeute peut favoriser cette
symbolisation en proposant par exemple : « Et si le bras que vous venez de
jeter en l’air comme ça pouvait parler, que dirait-il ? »
Thérapeute (en s’adressant à Catherine sur la chaise représentant la
partie interruptrice) : « Soyez la cage. Mettez les émotions de Catherine
dans la cage, comme vous faites d’habitude, comment faites-vous ? »
Catherine (en accompagnant avec des gestes de serrage par les mains) :
« Je lui serre la gorge, je la fait toute petite, Catherine, et après je
lui mets un sourire. Voici ».
T. : « Oui, faites-le. Quels muscles utilisez-vous ? »
C. : « Ici, dans ma gorge. »
T. (en reprenant les mots et les gestes) : « Pendant que vous la serrez
comme ça, que lui dites-vous ? »
C. : « Ne dis rien… et souris… et reste là, tais-toi ! »
Le thérapeute demande alors à Catherine de changer de chaise et explore
avec elle son ressenti émotionnel et corporel, et les conséquences sur son
comportement.
Étapes IV, V et VI. De l’affirmation des besoins à sa prise en
considération
Une fois que Catherine est revenue sur la chaise expérientielle (étape IV),
elle est encouragée à explorer son ressenti émotionnel et corporel (étapes V
et VI) qu’elle exprime au blocage, à « la cage » (étape VI).
Catherine (depuis la chaise expérientielle, en s’adressant à la partie
interruptrice) : « Quand tu me mets dans la cage, je ne peux plus
rien faire pour me protéger et je me décourage. »
Thérapeute : « Très bien. Comment vous sentez-vous quand vous
dites cela ? »
104
La psychothérapie centrée sur les émotions
C. (semble étonnée) : « Je me sens plus forte, comme si la cage était
devenue plus petite… je deviens trop grande pour entrer dedans
(rit de manière soulagée). »
T. : « Vous vous sentez soulagée en disant cela, et forte face à cette
cage… »
C. : « Oui, c’est ça, c’est exactement ça. J’ai le droit d’être fâchée
avec ma mère. Je le suis et je dois l’exprimer ici, avec vous (se tourne
vers le thérapeute). »
La colère affirmée émerge avec le relâchement de l’auto-interruption. La
colère est accompagnée d’un sentiment de contrôle, du besoin existentiel
sous-jacent, permettant à Catherine de sortir progressivement de l’autointerruption (et de s’engager dans le processus de résolution du conflit avec
une personne significative, ici la mère, comme décrit dans la section suivante). De son côté, Catherine prend conscience des besoins actuels du soi
et se rassure, devient plus forte et confiante dans l’expression de sa colère
envers sa mère, ce qui sera important pour la suite de sa thérapie.
Indice du conflit émotionnel non résolu avec
une personne significative (unfinished business)
Manifestation de l’indice
L’indice du conflit émotionnel non résolu avec une personne significative
est présent lorsque le client montre une certaine souffrance en lien avec
une relation interpersonnelle du passée, comme avec un parent, un(e)
ami(e), un(e) conjoint(e). Dans cette relation interpersonnelle s’est formé
un schème émotionnel donnant lieu à un sentiment subjectif d’incomplétude, que « quelque chose n’est pas fini ». Ce schème émotionnel associé
peut être latent dans une relation actuelle problématique (avec une figure
d’autorité, un ami, le conjoint actuel). Dans ce cas, cette relation actuelle
problématique peut servir de porte d’entrée dans le processus de résolution,
mais le travail thérapeutique central devra se réaliser sur la relation du passé
dans laquelle le schème émotionnel s’est initialement formé.
L’intervention appropriée à l’indice du conflit émotionnel non résolu
avec une personne significative est le dialogue avec la chaise vide, où la
personne significative est invitée mentalement à s’asseoir sur la chaise vide
(unfinished business ; Greenberg et al., 1993). Ce type d’indice apparaît avant
tout dans deux cas de figure cliniques. Premièrement, et cela est le centre de ce chapitre, lorsque la relation problématique implique la notion
d’abandon ou de négligence émotionnelle ; la présence d’une dépression
clinique (voir chapitre 4), mais pas uniquement, peut être associée à ce type
de problème d’attachement (Greenberg et Watson, 2006). Deuxièmement,
lorsqu’il y a eu présence de trauma ou d’abus dans l’histoire du client. Ce
cas de figure sera abordé spécifiquement dans le chapitre 4, car la procédure
Tâches dans le processus thérapeutique
105
est légèrement différente et pour certains de ces clients traumatisés, une
autre procédure centrée sur les émotions est à privilégier. Comme il s’agit en
quelque sorte de la tâche thérapeutique dans laquelle les clients entrent le
plus profondément dans leur expérience intime, une relation thérapeutique
solide et une capacité de réguler les émotions doivent être acquises, avant
d’entamer ce travail de transformation. Il est donc nécessaire d’avoir pour
cette tâche un thérapeute présent, du temps à disposition, de la lenteur et
plusieurs séances préalables pour forger une relation de travail.
Arthur est un homme de 45 ans, père d’une fillette de huit ans, et il est
en instance de divorce depuis deux ans. Il vient consulter pour un surmenage professionnel qui le conduit au bord de la dépression. Une première
partie de la thérapie (environ dix séances) s’est centrée sur ce surmenage, la
partie oppressante et l’anxiété associée. Arthur a fait un travail de résolution
de l’autocritique et de ces conséquences sur son image de soi, en bénéficiant
des dialogues sur deux chaises (voir ci-dessus). Il a ainsi accédé à la honte
(primaire mal adaptée), qu’il a pu relier à son histoire d’attachement avec
son père. Sa mère, qui souffrait d’une dépendance à l’alcool, était souvent
incapable de prendre soin de lui et de son petit frère.
Arthur : « Je me rappelle quand je rentrais de l’école, j’ouvrais la
porte et je savais immédiatement comment cela allait continuer
avec ma mère qui avait bu (pause, tourne le regard vers le bas de
manière triste)… mais le pire c’était quand mon père rentrait et
qu’il me grondait de n’avoir pas fait assez attention à Maman,
il disait que je n’aurai pas dû la laisser boire… » (Le regard au sol,
Arthur ne parle plus, il secoue la tête de manière désespérée.)
Thérapeute : « Que se passe-t-il maintenant, vous secouez la
tête… »
A. (sans expression) : « Mon père, il n’a jamais été là pour moi ! »
Étapes de résolution du conflit émotionnel avec une personne
significative
Ces étapes sont décrites dans le tableau 3.10.
Étape I. Identifier l’indice
L’indice d’un conflit émotionnel non résolu avec une personne significative
peut se présenter de différentes manières. Mais comme illustré avec l’exemple d’Arthur, il comporte au moins les éléments suivants :
• présence de sentiments négatifs comme de la rancune, des blessures, des
ressentiments ;
• ces sentiments sont envers une personne qui a eu un rôle significatif dans
son parcours de vie ;
• ces sentiments sont encore actuellement vécus ;
• présence de (discrets) signes d’auto-interruption de ces sentiments, signifiant leur pertinence.
106
La psychothérapie centrée sur les émotions
Tableau 3.10. Étapes de résolution du conflit émotionnel
avec une personne significative.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identifier et confirmer l’indice
En collaboration avec le client, écouter
et refléter les marqueurs comme les
plaintes, les reproches, l’expression de
blessures, regrets envers la personne
significative du passé
II
Initier le dialogue avec la chaise
vide
Proposer la tâche. Favoriser la présence
la plus vivante possible de la personne
significative. Aider et accompagner
le client s’il présente des difficultés à
s’engager
III
Différencier signification et accès et
expression des émotions primaires.
Activations des émotions (p. ex.,
tristesse, colère, peur, honte)
Exploration empathique. Encourager
un langage par le « Je ». Favoriser
des émotions primaires. Être attentif
aux éventuels processus d’auto-interruptions
IV
Expression, reconnaissance et
affirmation des besoins non satisfaits (résolution partielle)
Aider le client et encouragement empathique dans le processus d’exploration
et d’expression des besoins non satisfaits
V
Changement (shift) dans la
représentation de la personne
significative. Un nouvel éclairage,
moins négatif envers l’autre, envers
soi, éventuellement développement
de la compassion
Encourager l’élaboration de la perspective imaginée de l’autre
VI
Affirmation de soi et lâcher-prise
(résolution complète). Le client
s’affirme et lâche prise sur les
sentiments non résolus envers
l’autre (compréhension, pardon
interpersonnel, tenir l’autre responsable pour le tort)
Encourager le dialogue, vers le pardon
interpersonnel, la compréhension, le
fait de pouvoir tenir l’autre responsable
pour le tort, l’affirmation de soi
Cet indice est fréquemment accompagné d’expression d’émotions secondaires comme des plaintes, des blâmes, sous-tendus manifestement par une
grande douleur psychologique centrale, qui n’est pourtant pas toujours
dans le focus attentionnel du client. Arthur, en parlant de son père, utilise
une voix plaintive en disant : « Il n’a jamais été là pour moi ! » L’expression
se fait d’une manière contenue et modulée. « Je n’avais qu’à me taire, car il
ne comprenait pas… À l’époque je ne pouvais rien faire, je me sentais même
Tâches dans le processus thérapeutique
107
coupable et j’avais peur quand il rentrait de ce qu’il allait dire… ça me fâche
aujourd’hui, quand j’y pense. »
Parfois, l’indice n’est pas exprimé aussi clairement, mais est présent au
travers des difficultés dans une relation actuelle. Les souffrances du passé
sont ainsi actualisées dans une situation d’interaction récente. On peut
demander au client de choisir avec qui il sent que cela serait le mieux de
commencer. À noter, cependant, que l’interaction ne vise pas la résolution d’un conflit relationnel actuel, voire un conflit de couple. Il est possible aussi que cet indice apparaisse lors d’un travail sur l’autocritique, en
utilisant le dialogue sur deux chaises. Dans cette situation, le thérapeute
évalue le processus, avec le client, ce qui semble le plus problématique et
poignant sur le moment. Si la critique est puissante et clairement en lien
avec une personne significative du passé, le thérapeute peut aussi proposer
un travail thérapeutique, en utilisant la chaise vide (résolution du conflit
émotionnel avec une personne significative du passé qui est à l’origine de
l’autocritique actuelle). Arthur, dans la première partie de sa thérapie, présentait beaucoup d’autocritiques. Spontanément, il relie cette « petite voix
critique avec celle de son père ». Le thérapeute propose ainsi l’initiation du
dialogue avec la chaise vide en vue de la résolution du conflit émotionnel
avec son père.
Thérapeute : « Seriez-vous d’accord de placer votre père à la place
de la critique ici, sur la chaise devant vous et de le lui dire ?
Vous pouvez imaginer votre père être assis ici ? »
Arthur : « Je n’ai pas envie d’aller là, pour l’instant, de lui parler…
non. »
Ce dialogue avec le père n’est pas poursuivi à cet endroit. De manière
explicite, le thérapeute respecte ainsi la décision d’Arthur, ce qui peut être
très important pour la suite de la psychothérapie. Peut-être rassuré par cette
nouvelle force de respect de sa décision, Arthur réussira à adoucir sa critique dans la suite du dialogue sur l’autocritique et à la résoudre. Quelques
séances plus tard, le client reviendra spontanément au conflit émotionnel
non résolu avec son père.
Étape II. Début du dialogue avec la chaise vide
Au moment de la mise en place de la tâche, comme il en a été question, il
est important d’évaluer avec le client l’intensité de l’émotion reliée au fait
de placer la personne significative en face de lui sur la chaise vide. Également, il est fréquent que le client parle de ses deux parents, ou de plusieurs
personnes. Il est possible de démarrer le travail avec plusieurs personnes sur
la chaise vide, en cherchant à préciser rapidement la cible. Lors de la tâche,
il est important de valider et d’encourager le dialogue avec la personne sur
la chaise et moins avec le thérapeute. Ce dernier reste intensément présent
108
La psychothérapie centrée sur les émotions
en validant l’expérience et l’encourage à ne pas se sentir seul face à la tâche
sur le moment présent.
La tâche débute par l’établissement du contact du client avec la personne
significative. L’évocation de la présence de l’autrui significatif peut se faire
à travers la remémoration d’aspects visuels ou olfactifs, de l’expression, de
comportements en lien avec une situation concrète du passé. Une fois la
personne évoquée, le thérapeute aide le client à élaborer à partir du ressenti
sur le moment : « Que ressentez-vous face à la présence de cette personne
ici ? » Cette symbolisation de l’expérience peut déjà être communiquée à
la personne, se trouvant maintenant (en imagination) sur la chaise vide. Le
choix d’un exemple d’un épisode émotionnel particulièrement douloureux,
à l’origine du schème émotionnel, avec cette personne, fait partie de cette
étape. Le client est amené à décrire en détail la situation, afin de l’évoquer
dans l’ici et maintenant.
Étape III. Différencier le sentiment
L’étape de la différenciation permet au client, dans la version classique
de l’élaboration du conflit avec une personne significative, de prendre le
rôle de l’autre significatif, après avoir changé de chaise. Cela permet d’augmenter encore l’implication émotionnelle du client, d’évoquer le schème
émotionnel dans l’ici et maintenant, en vue de sa transformation. Le thérapeute est attentif aux messages implicites, transparaissant dans le para- et
non verbal du client dans le rôle de l’autrui significatif. Il les lui reflète
et demande de formuler un message complet à la chaise expérientielle, le
client en imagination, devant lui. Ensuite, le client change à nouveau sur
la chaise du soi/expérientielle.
À nouveau sur la chaise expérientielle, le client est amené à décrire sa
réaction interne sur le moment. Le thérapeute initie et favorise l’expression
des émotions primaires adaptées envers l’autrui significatif, comme la tristesse et la colère. Chez le client, une formulation sous forme de « plaintes »
envers l’autrui significatif est souvent au départ du processus. Le client formule des accusations ou raconte une série d’injustices. Dans cette situation,
le thérapeute encourage la symbolisation du ressenti et son expression à la
chaise vide. L’utilisation de la première personne (« je ») est ici favorisée,
afin d’activer chez le client ses émotions primaires adaptées.
Par exemple, sur la chaise expérientielle, Arthur reprend les reproches
envers son père : « Quand les choses allaient mal, maman avait bu, et tu
partais en disant que tu n’en pouvais plus, en me demandant de m’en occuper ! »
Thérapeute : « Qu’est-ce qui se passe en vous quand vous dites cela
à votre père maintenant ? »
Arthur : « J’ai un peu peur de sa réaction, de le décevoir… mais je
ne pouvais pas m’occuper seul de ma mère. »
Tâches dans le processus thérapeutique
109
T. : « Comme si vous voulez dire : “Je suis si seul et démuni, papa,
à devoir m’occuper de maman”. »
A. (visiblement touché) : « Je suis seul, oui, tu me laisses seul à faire
ça, c’est trop lourd pour moi. »
T. : « Vous êtes touché, qu’est-ce qui se passe en vous maintenant ? »
Le thérapeute à ce moment aide Arthur à explorer son expérience émotionnelle sur le moment, afin de dépasser un discours plutôt externalisé
et d’accéder à son ressenti interne. Pour cela, une forme de mini-focusing
(voir section sur le focusing) peut être utile (sur la chaise expérientielle du
client). Alternativement, il peut aussi être utile de proposer à nouveau au
client de venir sur la chaise de l’autre significatif, en vue de l’augmentation
de la poignance du message donné au soi et de l’expérience sur la chaise
expérientielle. En ce faisant, le thérapeute accompagne, guide, intensifie et
accentue le processus. Par exemple, chez Arthur, en tant que père, un message poignant de rejet et d’ignorance du client, en tant que garçon dans
la scène évoquée, peut être exprimé. Une fois le message exprimé sur la
chaise du père de manière poignante, le client change de chaise et revient
sur la chaise expérientielle. Il différencie et approfondit encore davantage
son expérience, toujours d’abord en décrivant ce qui se passe à l’intérieur
de lui-même. Ensuite, avec l’aide du thérapeute, il exprime son expérience
directement au père. Le thérapeute favorise l’émergence des émotions primaires adaptées : ici, la tristesse d’être seul.
Étape IV. Expression des besoins existentiels non satisfaits
Le moment-clé de la transformation dans ce processus de résolution d’un
conflit avec une personne significative est l’accès aux besoins existentiels.
Arthur (sur la chaise expérientielle, visiblement triste) : « Oui, je ne
sais pas ce que je serai devenu s’il était parti… »
Thérapeute : « Dites-lui. »
A. (ému) : « Je ne sais pas ce que je serai devenu sans toi… »
T. : « Si ces larmes… pouvaient parler, que diraient-elles ? »
A. : « Je me suis senti si seul, et je suis triste à l’idée de ne plus te
revoir. »
Arthur est encouragé ici à ressentir sa tristesse primaire afin de l’exprimer
à son père. Il est important dans un premier temps de simplement laisser
l’espace pour les larmes, la douleur, avant de nommer la tristesse et de la
différencier. L’expression des émotions primaires de tristesse permet ici
l’accès expérientiel au besoin fondamental en termes d’attachement qui n’a
pas été satisfait dans cette situation. Arthur, qui vient d’accéder à sa tristesse
primaire adaptée, est encouragé par le thérapeute à ressentir et exprimer ses
besoins.
110
La psychothérapie centrée sur les émotions
Thérapeute : « Dites à votre père, ici, ce qui vous a manqué. »
Arthur : « … »
T. : « Ce qui m’a manqué de toi… »
A. : « Ce qui m’a manqué, c’est qu’il s’intéresse à ce que je pouvais
ressentir quand il partait en me laissant seul avec ma mère. »
T. : « Dites-lui. »
A. (ému) : « Oui, je suis un enfant… et j’ai besoin que tu t’occupes
de moi comme enfant, que tu me laisses sortir avec mes copains…
j’ai besoin que tu me laisses être un enfant ! »
T. : « J’ai besoin que tu me laisses être un enfant, protégé par toi… »
A. (les larmes coulant) : « J’ai besoin de me sentir comme un enfant
et protégé par toi… de pouvoir me laisser aller dans tes bras et de
pleurer, surtout quand c’est dur d’être seul avec maman. » (pleure)
T. : « Mhm oui, c’est ça… J’ai besoin d’être dans tes bras, de me
laisser aller, d’être rassuré. »
Lorsque le client a de la difficulté à accéder à ses besoins, on peut utiliser,
à nouveau, le focusing ou l’exploration empathique, tout en laissant du
temps au client et ses processus. Il faut noter que l’accès expérientiel au
besoin, dans le cadre d’un dialogue avec une chaise vide, comme illustré par
le cas d’Arthur, est différent d’un accès plus cognitif à un besoin (supposé
être moins central). Cette dernière situation, caractérisée par un processus
moins profond, peut se produire au tout début d’une exploration systématique d’une réaction problématique (ou au tout début de toute autre intervention expérientielle). À ces moments-là, le thérapeute pose simplement la
question « qu’est-ce qui vous a manqué ? » ou « qu’aviez-vous besoin dans
cette situation ? ». À ce stade initial du processus, moins profond que dans
l’exemple d’Arthur, l’accès cognitif à un besoin déjà représenté permet simplement de continuer l’exploration, sans forcément vivre de l’intérieur la
douleur profonde associée au manque. Dans ce cas de figure, il ne s’agit pas
d’une expérience de transformation émotionnelle. C’est seulement l’accès
expérientiel au besoin, un accès à un territoire jadis enfoui, qui est transformateur des schèmes émotionnels, comme montré avec Arthur, dans
l’extrait de séance ci-dessus.
L’autre émotion primaire qui peut être importante dans ce processus est
la colère affirmée. Il est important de distinguer la colère primaire de la
colère secondaire qui s’exprime souvent de manière à repousser l’autre, à
masquer des éléments de vulnérabilité sous forme de plainte projective. Le
client a ainsi perdu la capacité adaptée et les ressources inhérentes de cette
émotion. Dans le cas d’Arthur, comme cela a pu s’entrevoir dans les passages cités, un conflit non résolu existait également avec la mère. Concrètement, la dépendance et la maladie de la mère lui rendaient la tâche difficile pour s’affirmer et dire (à la mère, dans un dialogue subséquent en
utilisant la chaise vide) : « C’était injuste de me blesser de cette manière,
en buvant comme ça… je suis en colère, je ne méritais pas d’être traité
Tâches dans le processus thérapeutique
111
de cette manière. » Concrètement, Arthur, après avoir ressenti de la tristesse, a ainsi pu accéder à la colère, non autorisée jusque-là, avec d’autres
besoins existentiels associés. Pour simplifier la présentation de cet exemple
clinique d’Arthur, cette piste de résolution du conflit avec la mère n’est pas
poursuivie plus loin.
Étape V. Changement de la représentation de l’autre significatif
L’activation et l’expression des émotions primaires participent non seulement à la reconnaissance et l’expression des besoins, mais leur donne
aussi un sens de légitimité. Parallèlement, les vues et représentations de la
personne significative changent. Le thérapeute reconnaît et soutient ce
changement de perspective, en aidant le client à élaborer et consolider les
changements. Arthur a pu reconnaître ses besoins de sécurité, de protection
et d’attention en tant qu’enfant, dans la relation d’attachement avec son
père. Après l’expression du besoin, le thérapeute propose à Arthur de venir
sur la chaise du père, d’être son père.
Arthur (en tant que père, s’adressant à son fils Arthur) : « Je me sens
touché par toi, mon fils… tu avais besoin que je sois plus fort et
que je sois là pour te rassurer… c’était dur pour moi, j’ai fait ce que
j’ai pu, mais je n’ai pas réussi à tout faire et je t’ai abandonné. Je
ne savais pas comment faire autrement. »
Thérapeute : « C’était dur pour vous de le laisser avec sa mère, et
aussi, vous avez l’air de dire que vous pensiez à lui ? »
A. (en tant que père) : « Oui, je ne pensais qu’à toi, Arthur, mais je
ne te l’ai jamais dit. Je m’en veux, j’aurai dû demander de l’aide
pour faire soigner ta mère, elle allait si mal, mais j’avais si honte
pour la famille. »
T. : « Je m’en veux, pour toi. Pourriez-vous lui dire encore cela. »
A. (en tant que père) : « Je m’en veux, j’aurai dû être là pour toi, mon
fils… ce n’était pas à toi de tout porter… »
T. : « Comment vous sentez-vous quand vous dites cela ? »
A. : « Triste, coupable… »
T. : « Dites-le-lui. »
A. (en tant que père, à son fils) : « Je suis désolé de t’avoir laissé
te débrouiller seul, c’était faux… je t’ai enlevé une partie de ton
enfance, je suis triste de l’avoir fait. » (ému)
À ce moment, le rôle du thérapeute est de reconnaître et d’encourager le
changement de perspective, afin d’aider le client à l’adopter et le consolider.
Il est possible ainsi que le client puisse intégrer cette nouvelle expérience au
niveau de ses schèmes émotionnels de soi et des autres.
Étape VI. Résolution complète du conflit avec une personne
significative
La résolution apparaît lorsque le client accède à un certain sens de libération de ses émotions jadis non résolues. Sa représentation de l’autre s’est
112
La psychothérapie centrée sur les émotions
enrichie de compassion, ou de pardon interpersonnel, ou aussi, notamment
dans ces cas d’abus, d’une capacité de rendre l’autre responsable de ses actes
(par la colère affirmée).
Pour cette résolution complète, le client revient sur la chaise expérientielle. Le thérapeute d’Arthur explore son expérience, son ressenti face à ce
qu’il vient d’entendre de la part de son père.
Thérapeute (à Arthur sur la chaise expérientielle du client) : « Que
ressentez-vous en entendant cela [les paroles du père, voir passage
ci-dessus] ? »
Arthur : « Je suis triste. Je comprends et j’ai envie de lui pardonner. »
T. : « Dites-le-lui. »
A. : « Je te pardonne… (les larmes aux yeux)… je sais que si tu avais
pu faire autrement, tu l’aurais fait pour moi, je comprends cela
maintenant que je suis un adulte. »
T. : « Vous êtes touché quand vous dites cela ? »
A. : « Oui. »
T. : « Parlez-lui à partir de ce qui vous touche. »
A. : « Oui, c’est touchant, cet enfant, moi… j’aurais eu besoin d’un
parent qui soit là dans cette situation difficile avec ma mère, je te
pardonne, tu as fait ce que tu as pu. »
T. : « Je me sens triste de ne pas avoir eu tes mots, ton soutien, ton
assurance. »
A. : « Oui. »
T. : « Dites-le-lui. »
A. : « Ça m’a manqué, tes mots, ton soutien… ça m’a aussi rendu
qui je suis aujourd’hui, maintenant je peux passer à autre chose… »
T. : « … Comme si vous vous sentiez prêt à passer à autre chose. »
A. : « Oui, je me sens apaisé, c’est étrange… comme si j’avais
compris qu’il n’a pas pu, mais aussi que j’y avais droit, j’ai posé
ça maintenant… je suis plus calme, presque optimiste. » (sourit en
regardant le thérapeute)
T. : « Très bien, restez avec ce sentiment un peu. »
Arthur montre une acceptation nouvelle qui le conduit à un état plus
apaisé, un état de résolution de ce conflit. Cette résolution d’un conflit avec
une personne significative s’accompagne souvent d’un sentiment de force
intérieure, voire d’optimisme, que le thérapeute explore et valide.
Indice de l’angoisse primaire
Manifestation de l’indice
Lors d’apparition d’angoisse primaire (anguish), accompagnée de douleur
existentielle, de la honte ou de la détresse, nous pouvons parler d’un état
émotionnel profond requérant une intervention particulière. Souvent cet
Tâches dans le processus thérapeutique
113
état émotionnel apparaît dans le contexte de l’évocation d’un souvenir
infantile non résolu lors de l’élaboration d’un conflit avec une personne
significative (voir ci-dessus), mais pas uniquement. Dans ce contexte, un
signe distinctif est l’expression, par le client, d’un besoin non satisfait,
empreint de désespoir et de désarroi profond (Greenberg, 2013 ; Goldman,
2014 ; Ito et al., 2010a,b). L’intervention appropriée dans ce contexte est
le dialogue d’apaisement ou d’autocompassion. Favoriser l’autocompassion permet de protéger les parties vulnérables et fragiles du soi qui se sont
révélées durant le travail expérientiel. Le travail d’autocompassion se fait
dans le cadre d’un dialogue soi-autre, en utilisant la chaise vide (Kramer
et Pascual-Leone, 2013). Cette intervention face à cet indice est différente
de la facilitation de la régulation émotionnelle d’un client présentant
des dérégulations affectives (Kramer, 2011, 2015). C’est aussi différent
d’un entraînement à l’autocompassion (Gilbert, 2009) où les capacités de
mindfulness peuvent jouer un rôle très important, ou encore, connu dans
le cadre de la thérapie des schémas, différent de l’intervention du « reparentage limité » (Arntz et Van Genderen, 2010). Comme ces interventions
focalisent sur la régulation cognitive des émotions, le dialogue d’autocompassion facilite la construction de nouvelles significations à partir du vécu
expérientiel dans l’ici et maintenant. Il faut noter que les capacités de
régulation des émotions et la pleine conscience peuvent faire partie des
prérequis pour la productivité d’un dialogue expérientiel d’apaisement. Ce
dernier comprend, à partir de l’accès du client au besoin existentiel non
satisfait dans une situation particulière, l’introduction en imagination d’un
« bon parent », d’un « parrain », d’une figure empreinte de compassion pour
le soi dans le dialogue. Cette personne ou cette partie de soi, sur la chaise
de l’apaisement, développe la fonction de prendre soin de la partie vulnérable en face, de manière immédiate. Il s’agit de la fonction de protection,
de réassurance, de défense de l’enfant angoissé ou vulnérable, en veillant au
besoin existentiel exprimé par ce dernier (Goldman, 2014).
L’indice est défini par la présence dans le processus émotionnel du client
de ces deux éléments :
• la présence d’un état affectif douloureux d’angoisse primaire (anguish), ou
la présence des besoins existentiels non remplis ;
• cet état est accompagné d’un désespoir reconnu comme familier et non
résolu, et d’un état de détresse profond et intense.
Étapes de la résolution de l’angoisse primaire
Ces étapes sont décrites dans le tableau 3.11.
Étape I. Identifier l’indice
Le thérapeute identifie l’indice et rend ainsi le client attentif à cette opportunité momentanée de changer et d’expérimenter quelque chose de nouveau.
Le client prend conscience de la souffrance dans le contexte de l’évocation
114
La psychothérapie centrée sur les émotions
Tableau 3.11. Étapes de la résolution de l’angoisse primaire.
Étapes
Actions du thérapeute
I
Identifier et confirmer l’indice.
Prendre conscience de la douleur
(angoisse primaire) dans le contexte
de l’évocation d’un souvenir infantile
Accompagner le processus émotionnel,
l’évocation de la mémoire épisodique,
des peurs, des blocages
II
Initier le dialogue des deux chaises
Sur la chaise expérientielle
Le client « enfant » exprime ses
besoins, l’émotion primaire adaptée,
la douleur existentielle
Accompagner le client à expérimenter
le vécu sur le moment, l’angoisse
primaire/la douleur existentielle, les
besoins de cet enfant
III
Sur la chaise apaisante
Évocation de l’enfant blessé sur
l’autre chaise, ensuite de la compassion, du soutien, de l’empathie, de
la protection pour l’enfant blessé,
validation de ses besoins, être « bon
parent », « un ange gardien »
Accompagner et refocaliser le client
sur le dialogue de l’autocompassion
Encourager l’expression de l’autocompassion de manière directe
IV
Sur la chaise expérientielle
Accueil expérientiel de la compassion
(résolution partielle)
Accompagner le client dans le processus
de recevoir (aspects émotionnels,
corporels, cognitifs, etc.)
V
Élaboration de la signification de la
compassion
Différencier et approfondir les
changements
VI
Développement d’une résilience,
une nouvelle compréhension de sa
souffrance, lâcher prise (résolution
complète)
Faciliter le dialogue, ici et maintenant
et en dehors des séances. Accès à une
mémoire épisodique positive, une
nouvelle représentation, vue de soi
d’un souvenir infantile qui peut apparaître lors de l’élaboration d’un conflit
avec une personne significative ou un état profond de honte. Par exemple,
le client peut constater, sur le moment, en évoquant une scène particulière :
« Je ne peux pas supporter cette douleur… je me sens si seul… j’ai besoin
de… je n’arrive pas à dire ! » L’angoisse primaire (ou profonde) devient
apparente dans cet exemple, ce n’est pas uniquement un état de détresse
globale et non différencié, mais le client ouvre la porte à l’accès au besoin,
qui serait pour le moment indicible (« j’arrive pas à dire ! »), mais bien dans
le focus de l’attention du client.
Laura est une jeune femme qui souffre d’anxiété et qui a subi les comportements abusifs d’une mère dépendante à l’alcool. À travers le processus
thérapeutique, elle a déjà accédé à sa peur fondamentale d’être seule. Coincée par cet état, qu’elle dit « bien connaître », elle reste habitée par un
intense désespoir, qui « lui gâche la vie ». Laura se rappelle de son expérience de vie avec sa mère lorsqu’elle avait environ 13 ans. Elle accède à
Tâches dans le processus thérapeutique
115
son souvenir d’elle-même d’être à la sortie de l’école, en fin d’après-midi,
angoissée de savoir sa mère seule à la maison, et de ne pas savoir dans quel
état elle allait la retrouver en rentrant. Durant la journée, il lui arrivait de
l’appeler au téléphone, afin de vérifier qu’elle ne soit pas « trop saoule ». La
boule au ventre, elle n’arrivait pas à se concentrer sur les cours.
Laura : « Je ne peux pas supporter… je me sens si seule quand j’y
repense, je ressens cela encore et encore… »
Thérapeute : « Encore et encore… si seule, comment c’est pour
vous à l’intérieur, de vivre cela ? »
L. : « Angoissée, là dans le ventre (montre son ventre), la boule qui
me dit “ça y est, tu es encore là, tu devrais aller voir à la maison !” »
T. : « C’est vraiment douloureux pour vous, je vois, cette angoisse,
vous sentir si seule et de ne rien pouvoir faire… »
Étape II. Initier le dialogue avec la chaise vide
Le thérapeute propose la tâche et explore un peu plus la douleur identifiée,
accompagne le client à expérimenter le vécu de l’angoisse. Après avoir aidé
le client à prendre conscience de la douleur, la proposition du thérapeute
d’y travailler avec autocompassion peut déjà être une première manière
importante de se sentir validé et apaisé.
Thérapeute : « Restez avec ce sentiment de solitude… que se passet-il à l’intérieur de votre ventre ici là ? »
Laura : « Une boule, elle a toujours été là… surtout quand j’étais
adolescente, je me souviens… (pause)… j’étais délaissée par ma
mère, seule au monde… je n’avais pas une vie comme les autres
filles de mon âge… même en classe… (Laura met une main sur son
ventre) »
T. : « Quand vous vous revoyez dans la classe à cette époque, vers
la fin de la journée, comment vous sentez-vous ? »
L. : « Je suis tellement angoissée à l’idée de rentrer et de la trouver
par terre ivre morte. »
T. : « Je vois votre douleur, Laura. Restez avec cela, si vous pouvez.
Regardons si nous pouvons aider. »
Étape III. Évocation de l’enfant et de la compassion
Le client est invité à passer sur la chaise d’apaisement afin d’évoquer l’enfant
vulnérable et de la compassion pour lui. D’abord, le thérapeute demande si le
client peut « voir » l’enfant vulnérable sur la chaise vide dont il vient de faire
l’expérience. Une fois le contact avec l’enfant établi, le rôle d’apaisement
est défini, selon le contexte. Là, il peut y avoir plusieurs options : on peut
demander de faire intervenir une bonne mère/un bon père, un ami, on peut
demander d’imaginer un enfant « universel » éprouvant cette angoisse (sur la
chaise en face) et d’être soi-même en train d’apaiser cet enfant universel, on
peut encore faire imaginer que le client adulte entre dans la scène évoquée
116
La psychothérapie centrée sur les émotions
pour apaiser le client-enfant dans la scène. Le choix dépend de la situation
concrète et des informations à disposition ; chez Laura, la marraine se prête
très bien à cet exercice, sur la base de la narration de la cliente (voir ci-dessous). L’instruction est similaire pour les différents cas de figure : « Soyez le
bon parent (ou l’autre apaisant) et apaisez l’enfant vulnérable devant vous. »
Généralement, comme décrit par Goldman (2014), le client proteste dans
un premier temps, en disant : « Comment ? Je ne sais pas faire cela. » Le
thérapeute peut accueillir cette protestation en encourageant le client et en
soulignant que justement, parce qu’il ne sait pas comment faire, qu’il est
important d’essayer de faire cette nouvelle expérience dont il a tant rêvé,
mais qu’il n’a jamais obtenue. Le dialogue d’apaisement est avant tout une
expérimentation créative, servant à créer une nouvelle expérience émotionnelle chez le client, qui contribue ainsi à changer l’émotion par l’émotion.
Thérapeute (à Laura sur la chaise d’apaisement) : « Imaginez cette
jeune fille de 13 ans assise là (pointant la chaise vide). Sa mère ne la
regarde pas et ne s’occupe d’elle que rarement… (pause)… rappelez-vous… elle vit dans la peur, elle est seule. Vous la voyez dans sa
solitude là maintenant ? »
Laura (acquiesçant) : « Mhm. Je suis dévastée de voir ça. »
T. : « Est-ce qu’il y avait quelqu’un qui pouvait répondre à ses
besoins ? »
L. : « Oui, ma marraine. »
T. (à Laura sur la chaise d’apaisement) : « Soyez la bonne marraine
de Laura. Qu’auriez-vous envie de lui dire, à Laura ? »
L. (marraine) : « J’aurais envie de la protéger, de la prendre dans
mes bras. Elle n’est pas toute seule, je suis là pour elle. »
T. : « Dites-lui. Je suis là pour toi. »
L. (marraine) : « Je suis là pour toi, Laura. Je te protège. »
T. : « Mhm… »
L. (tendrement) : « Ne t’inquiète pas, je suis là pour toi, tu es une
fille forte… »
T. : « Protégez-la. »
L. (visiblement émue) : « Je suis là pour toi, tu n’es pas toute seule,
Laura. »
T. : « Oui, vous êtes tendre et rassurante, si vous pouviez entrer
dans la scène, que feriez-vous ? Imaginez-la à l’école, avant de rentrer à la maison, toute angoissée à l’idée de ce qu’elle trouvera,
seule, à la maison… »
L. (en se serrant ses bras) : « … Je te prends dans mes bras, pour te
rassurer… je suis là… »
T. : « Faites-le maintenant, pour la protéger. »
L. (en refermant ses bras sur elle et en se caressant le dos, pleure) : « Je
suis là, tu n’es pas toute seule, Laura je suis là pour toi, tu ne seras
plus jamais seule. »
Tâches dans le processus thérapeutique
117
Étape IV. Résolution partielle de l’angoisse primaire
À cet endroit, le thérapeute demande au client de prendre à nouveau place
sur la chaise de l’enfant vulnérable ou angoissé.
Thérapeute (d’une voix douce à l’enfant Laura, comme s’il assistait à
la scène entre une mère et son enfant) : « Laura, comment cela vous
fait-il sentir ? »
Laura (les larmes aux yeux) : « C’est incroyable de sentir que je
ne suis pas toute seule, qu’il y ait quelqu’un là pour moi maintenant. »
T. : « Ça vous touche, oui… comment cela vous fait-il sentir dans
votre corps, d’être pris dans les bras, d’être caressée ? »
L. (avec soulagement) : « J’ai moins froid qu’avant, comme si j’avais
des frissons avant et que je me suis mise une douce couverture
autour de moi maintenant, c’est si doux… »
Étape V. Élaborer la signification du changement
Sur la chaise expérientielle (de l’enfant jadis vulnérable, maintenant apaisé),
le client explore la signification de ce changement dans la résolution de son
angoisse primaire. Le thérapeute peut ainsi reprendre les images et métaphores de la première étape et les confronter à celles de l’étape IV, et proposer au client de les commenter.
Thérapeute (à Laura) : « Vous aviez décrit au début une boule au
ventre. Où est-elle là maintenant ? »
Laura : « Elle est encore un peu là, cette expérience ne s’efface
pas, mais c’est comme si elle était devenue plus légère, presque
transparente. La boule est là, mais elle ne me fait plus mal. »
Dans ce travail de résolution de l’angoisse primaire, il peut être nécessaire de re-visiter à plusieurs reprises les mêmes contenus, dans un processus itératif et d’approfondissement non-linéaire. Laura a déjà ressenti une
validation, son besoin jadis non satisfait de « se sentir seule » a été reconnu
et satisfait dans le cadre thérapeutique.
Étape VI. Résolution complète de l’angoisse primaire
Finalement, un processus de construction de la résilience, d’autovalidation,
d’autoprotection, ou de lâcher-prise a lieu. Dans certains cas, un processus
de deuil, du parent qui n’a pas assouvi le besoin de l’enfant vulnérable, est
également nécessaire.
La résolution de l’angoisse primaire est ainsi un processus thérapeutique hautement intense et émouvant, dans son émergence d’émotions
positives fortes à partir d’un état de douleur existentielle, qui sera transformée à travers les étapes du dialogue d’apaisement (Goldman, 2014 ; Ito
et al., 2010a,b).
118
La psychothérapie centrée sur les émotions
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Adaptations spécifiques
de la psychothérapie
centrée sur les émotions
Même si la psychothérapie centrée sur les émotions a été développée en tant
qu’approche intégrative, mettant au cœur le client et ses émotions, loin
des catégorisations diagnostiques, ces dernières années ont vu l’émergence
d’adaptations cliniques de la TCE à un nombre de troubles psychiques.
Ces adaptations ont démontré qu’il est possible de respecter l’intégrité de
l’approche centrée sur les émotions, tout en tenant compte des spécificités
d’un nombre croissant de situations cliniques. Dans ce chapitre, nous aborderons avant tout la dépression et le trauma complexe, comme les deux
adaptations majeures validées de la TCE. Ensuite, des explorations sont proposées au sujet du trouble d’anxiété généralisée, les troubles alimentaires et
les troubles de la personnalité. Le chapitre suivant (chapitre 5) abordera les
adaptations de la TCE au contexte conjugal.
Dépression
Plusieurs formes de dépression présentent des caractéristiques émotionnelles
particulières. Selon le modèle TCE, ces caractéristiques émotionnelles sont
comprises comme étant le facteur responsable de l’émergence et du maintien de la dépression, produisant des pensées dépressives empreintes de biais
cognitifs, des comportements de retrait social et une manière inadaptée de
gérer le stress (coping). Selon le modèle dialectique-constructiviste (Greenberg
et Watson, 2006), un processus dépressif peut être expliqué par l’articulation
entre l’expérience vécue de la perte, des composantes biologiques et une
construction d’un sens idiosyncratique. Ces composantes s’intègrent dans un
cycle mal adapté d’émotions créant et maintenant la dépression. Par exemple, suite à la perte de son travail, un client ressent une tristesse à laquelle il
ne peut pas avoir directement accès en raison de son histoire d’apprentissage
émotionnel. Cette tristesse est ainsi remplacée par une expérience de honte
primaire mal adaptée et plus particulièrement par un sentiment profond
d’inadéquation de la personne. Ainsi, le client se sent inadéquat, faible et pas
à la hauteur des défis de la vie. Cet état d’inadéquation connu de longue date
par ce client est si désagréable qu’il est supplanté par des émotions réactionnelles de défaite et d’impuissance profonde, toutes des émotions secondaires.
Cette impuissance conduit le client à des cognitions secondaires d’autocritique, à un sentiment d’être « sans énergie » et à une aboulie, accompagnés
La psychothérapie centrée sur les émotions
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122
La psychothérapie centrée sur les émotions
de stratégies comportementales inefficaces pour gérer le stress (p. ex., en
utilisant le retrait social). Ces comportements et stratégies font l’objet d’une
appréciation cognitive secondaire : « Je devrais me bouger », ce qui revient à
la critique par l’autocoaching (i.e., coach-critic), ce qui est à différencier de la
critique primaire (ou fondamentale) utilisable comme indice d’un dialogue
sur deux chaises (cf. chapitre 3). Cette expérience de critique par l’autocoaching tend à augmenter à nouveau l’expérience de la perte au quotidien.
Généralement, les thérapies cognitives débutent leur travail à cet endroit de
la pensée, « Je devrais me bouger » (i.e., critique par l’autocoaching), car cette
pensée est consciente et la plus apparente dans l’interaction thérapeutique.
Nous pensons qu’il s’agit ici d’une pensée secondaire, non centrale, qui
contribue certes au maintien de la dépression, mais c’est seulement l’émotion
primaire mal adaptée, au cœur de l’expérience chez ce client, en interaction
avec l’autocritique primaire et fondamentale, qui est à l’origine organismique
de ce cycle dépressif (Greenberg et Watson, 2006). La figure 4.1 illustre cet
exemple clinique.
Le traitement doit donc se focaliser sur l’autocritique fondamentale générant les émotions primaires mal adaptées (i.e., le sens d’inadéquation), dans
le but de les transformer et de faire émerger la profonde tristesse face à la
perte, enfouie.
Figure 4.1. Processus émotionnels dans la dépression.
D’après Greenberg et Watson, 2006, p. 54.
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
123
Phases du traitement centré sur les émotions
de la dépression
Trois phases ont été décrites pour le traitement centré sur les émotions des
clients avec dépression. Chaque phase comprend un focus attentionnel du
thérapeute à certaines tâches cliniques (p. ex., la construction de l’alliance
thérapeutique ou la résolution de l’autocritique), qui sont décrites ailleurs
(voir chapitre 3).
Phase 1. Créer une relation thérapeutique stable et initier la focalisation d’attention et de conscience des émotions.
Phase 2. Évoquer et explorer, de manière la plus complète possible, les émotions, en particulier accéder aux émotions primaires.
Phase 3. Favoriser la transformation émotionnelle en permettant l’ouverture
vers de nouvelles expériences.
Dans la première phase, le thérapeute propose une relation thérapeutique
empreinte de chaleur et d’authenticité. Il porte une attention particulière
au sentiment d’être soi du client, afin de le valider. Le thérapeute propose
au client une explication de la raison de focaliser le traitement sur les
émotions et oriente l’attention du client sur les manifestations internes de
l’émotion. Ce dernier mouvement a aussi été appelé « internalisation de la
perspective ». Si les émotions sont dérégulées ou mal régulées (comme c’est
le cas dans le trouble de la personnalité borderline ; Kramer, 2015), l’établissement d’un niveau acceptable de régulation des émotions fait également
partie de cette phase de traitement. Ces deux éléments principaux – la relation thérapeutique et l’internalité de la perspective de travail – permettront
d’établir un focus de travail pour la psychothérapie, élément essentiel de la
formulation de cas.
Dans ce qui suit, nous allons nous attarder aux émotions spécifiquement
présentes dans le traitement de la dépression. Lorsqu’un client exprime sa
souffrance en disant « je me sens déprimé », il faut noter que la « dépression » n’est pas une émotion, mais un ensemble de symptômes psychologiques caractérisés par l’expérience phénoménologique d’un « gris sur
gris ». La TCE postule que la dépression a son origine dans des émotions
mal adaptées et l’évitement de ces émotions par le client. Une tendance est
observée dans la clinique que généralement, les clients masculins évitent
leur tristesse primaire, tandis les clientes féminines leur colère primaire ;
les deux sont sources de souffrances au niveau affectif. Parmi les émotions
les plus souvent évitées dans la dépression, il s’agit de la honte ou de la
culpabilité, de la peur, de la tristesse et de la colère.
124
La psychothérapie centrée sur les émotions
La honte
Le sentiment de honte est particulièrement douloureux et contribue chez
le client à une tendance à se cacher, vouloir disparaître sur le moment, afin
d’éviter d’affronter le regard de l’autre. La honte, selon Tomkins (1963), est
l’émotion de l’indignité et de la transgression. La honte est une composante
du processus de socialisation et décrit le rapport entre la personne et son
environnement social et culturel, y compris les normes et les règles. Dans
le contexte de la psychothérapie de la dépression, la honte est généralement mal adaptée (Greenberg et Watson, 2006), mais il existe aussi de la
honte adaptée. La honte adaptée peut impliquer une tendance à l’action
du pardon interpersonnel, de la réparation et du rapprochement psychologique à l’autre. Par exemple, lors de l’exclusion sociale à l’adolescence,
un jeune éprouve de la honte adaptée lorsqu’il se fait exclure suite à une
hygiène inadaptée. Ou un adulte éprouve de la honte adaptée lors d’un
enterrement lorsqu’il marche, sans faire exprès, sur un bouquet de fleurs
posé par terre à l’intention du défunt. La honte primaire adaptée peut être
une ressource dans le processus de la thérapie de couple centrée sur les
émotions, comme étape indispensable lors du pardon interpersonnel suite
à une blessure d’attachement d’un des partenaires (Woldarsky Meneses et
Greenberg, 2014). En contraste, dans ce qui suit, nous parlerons uniquement de la honte mal adaptée.
Indépendamment de l’origine de ce sentiment de honte mal adaptée
dans une situation donnée (origine sociale ou interne), la personne se sent
fondamentalement « nu(e), rejeté(e), seul(e), méprisable » (Greenberg,
et Iwakabe, 2011). La honte fait ainsi partie des enjeux identitaires de la
construction de la personne ; la honte est ressentie si une personne se sent
attaquée ou diminuée dans son for intérieur, son rôle ou son statut dans la
société. La honte est différente de la culpabilité. La culpabilité s’exprime
avant tout en rapport avec des aspects spécifiques erronés de la personne,
et non pas avec l’identité fondamentalement fautive de la personne dans
sa totalité. Par exemple, dans le cadre d’une séparation conjugale, une personne peut se sentir coupable d’éprouver du plaisir ; elle peut se faire le
reproche de penser uniquement à elle et à la satisfaction de son plaisir au
moment où elle s’intéresse à une nouvelle liaison. Cette personne ne ressent pas nécessairement un sens profond d’inadéquation du soi.
L’émotion de la honte peut apparaître en lien avec le fait même d’être en
psychothérapie. Malgré une collaboration apparente, notamment chez les
clients avec dépression, il reste, chez plusieurs, des interrogations internes
de savoir « est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de fondamentalement mauvais ou fautif chez moi ? ». Le thérapeute TCE est attentif à cette interrogation intime, qui peut être là au début sans être nommée explicitement, en
étant attentif à son émergence verbale et non verbale et en proposant une
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
125
relation thérapeutique particulièrement chaleureuse, acceptante, normalisante et validante. Sur ce cheminement thérapeutique, il est souvent utile
pour le client d’accéder à la douleur comprise dans l’expérience de la honte.
Il peut par exemple arriver qu’une baisse de l’estime de soi ou le sentiment
d’être exclu par la société, d’être « bizarre », soit au cœur de la honte.
Une fois que le client a accédé à la honte, l’identification du besoin
existentiel et l’accès expérientiel sont des étapes-clés, en vu de la transformation émotionnelle. La honte est souvent sous-tendue par une compréhension chez le client que le soi est fondamentalement mauvais et pas
assez bon. Ces clients présentent souvent une dépression particulièrement
anxieuse, car ils ne sont jamais sûrs d’être complètement acceptés tels qu’ils
sont. Dans ces cas, un style d’intervention thérapeutique empreint d’ouverture, de tentatives et de propositions, formulées de manière hésitante et
fragile, peut signifier pour le client qu’il existe plusieurs options possibles,
ce qui n’exclut ainsi pas la possibilité que le client soit fondamentalement
acceptable tel qu’il est. En revanche, un style d’interaction trop affirmé par
le thérapeute pourrait créer chez ce type de clients de l’anxiété et un sentiment de ne pas être à la hauteur.
Finalement, à tout moment du processus de travail thérapeutique avec
la honte, particulièrement dans la dépression, une attention particulière
est portée aux indicateurs non verbaux de cette émotion (p. ex., le regard
soudainement tourné vers le bas, un rire pour couvrir l’embarras) et du
mépris (p. ex., un ton de la voix hautain, une arrogance non verbale) qui
indiquent une forme particulièrement perspicace et « froide » de l’autocritique. L’empathie thérapeutique, avec ses éléments d’ajustement fins aux
niveaux non verbal et verbal, peut être utilisée pour permettre au client un
travail thérapeutique sur des éléments non représentés, mais visiblement
pertinents de son vécu émotionnel.
La honte émerge souvent en réponse à une autocritique empreinte
de mépris et de dégoût et souvent sous la forme de sentiment d’infériorité,
d’être sans valeur, d’être dénué de sens et de compétences. Le fait d’affronter en séance ses émotions requiert de la personne (du client) du courage et
une détermination, c’est-à-dire une certaine conviction que le fait d’accepter et d’aller « à travers la honte » est bénéfique. Il est ainsi compréhensible
que la honte puisse provoquer des processus d’évitement dans la thérapie,
par exemple sous forme d’auto-interruptions. Une fois que les processus
d’évitement et d’interruption de l’expérience de la honte ne sont plus très
poignants, un processus de travail thérapeutique sur cette honte peut avoir
lieu et est souvent indispensable pour la guérison de la dépression. Dans
un dialogue sur deux chaises de type autocritique, il est coutume que la
résolution de la honte puisse se faire par l’accès de la personne à la colère
affirmée. La colère affirmée, comme émotion primaire adaptée, défait
généralement les nœuds en lien avec la honte mal adaptée. L’émergence
126
La psychothérapie centrée sur les émotions
de la colère adaptée et protectrice de la personne, son expression dans un
dialogue sur deux chaises, transforme l’enveloppe affective totale de la personne et permet de créer une nouvelle émotion, face au dédain froid de
l’autocritique et en défaisant la honte, par exemple en accédant à la fierté
ou à la détermination.
La peur
La peur, dans sa forme primaire mal adaptée, est une émotion centrale dans
le travail thérapeutique avec la dépression. Il s’agit ici d’une insécurité fondamentale en rapport avec les liens d’attachement. De manière générale,
il s’agit d’investiguer cette émotion en fonction du vécu du client et des
thèmes sous-jacents. Deux facettes existent : la peur d’être abandonné et de
ne plus pouvoir vivre dans le lien, et la peur du danger, suite à un abus. De
manière plus spécifique, plusieurs thèmes de peur peuvent apparaître dans
le discours du client déprimé (Greenberg et Watson, 2006) :
• le client peut avoir peur d’être rejeté ou jugé, ce qui interrompt ou
empêche la personne d’être authentique ;
• le client peut présenter une peur primaire mal adaptée, ce qui implique
que le monde est perçu comme un endroit maléfique ;
• le client a peur de répéter des erreurs familiales, ce qui peut entraîner des
inhibitions dans le rôle de parent ;
• le client a peur du changement, ce qui implique le sentiment de faire du
« sur place » ;
• le client peut exprimer des peurs d’avoir des émotions, ce qui peut résulter en des blocages et auto-interruptions dans le travail thérapeutique sur
les émotions.
Toutes ces facettes de la peur primaire mal adaptée doivent être accédées
en thérapie, afin de favoriser leur transformation.
La tristesse
La tristesse est souvent présente dans la dépression, mais il faut différencier
l’émotion de la tristesse de l’état symptomatique de la dépression. Ce dernier peut se confondre partiellement avec les manifestations d’émotions
secondaires, en réaction à un sentiment de perte et de danger mal adapté
plus primaire. Il s’agit ici souvent de l’état d’impuissance secondaire. En
contraste, la tristesse peut aussi s’exprimer sous forme adaptée primaire,
par exemple, à la suite de la perte existentielle d’un proche, d’un projet,
ou, parfois, du sens de la vie. Les cibles thérapeutiques les plus productives
dans la dépression sont la tristesse en lien avec les blessures d’attachement subies ou en lien avec un processus de deuil non résolu ou arrêté
prématurément. Dans le cas d’un deuil non-résolu ou d’un sentiment de
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
127
t­ristesse interrompu, le travail thérapeutique consiste à évoquer et donner de l’espace à cette tristesse primaire adaptée. En début de processus
de transformation, typiquement dans un dialogue sur deux chaises, cette
émotion peut s’exprimer sous forme de sentiment de « gorge nouée », avec
une douleur du « bas » du corps, rapportés par le client verbalement ou
apparents au niveau corporel. Donner un espace à ce qui est dans ce nœud,
à cette douleur, est central à cet endroit, par exemple, en proposant une
intervention comme : « C’est comme si vous retenez cette expérience [de
la tristesse], mais au fond de vous, il y a une mer de larmes. Laissez-les
venir. » Il apparaît ainsi crucial de différencier cet état adapté primaire,
d’une tristesse mal adaptée ou secondaire. À nouveau, le thérapeute doit
ici faire preuve d’une acuité perceptuelle plutôt fine (voir chapitre 3), afin
de déceler correctement les états émotionnels, tout en intégrant cette perception dans un modèle du client dans le cadre de la formulation de cas
(voir chapitre 2).
La colère
La colère fait partie des émotions inhérentes à la dépression. Dans
une étude sur les émotions autorapportées par des clients présentant
une dépression, l’expérience de la colère est la plus souvent rapportée
(Kagan, 2003). Aussi a-t-il été montré qu’une intensité élevée de colère
est en lien avec plusieurs problèmes psychosomatiques (p. ex., l’hypertension et la maladie de Crohn), psychologiques et social (Broman et
Johnson, 1988), comparée à une colère faible ou modérée. Finalement,
les clients avec dépression présentent souvent une suppression de la
colère (i.e., la colère est présente au niveau de l’expérience, mais elle n’est
pas accédée, ni symbolisée, ni exprimée ; Akhavan, 2001 ; Greenberg et
Watson, 2006). La tâche thérapeutique primordiale dans le traitement de
la dépression devient ainsi l’expression de la colère affirmée. Il ne s’agit
pas ici d’une décharge émotionnelle de la colère en séance, comme préconisé ailleurs, mais de l’expression de la colère de manière souvent modérée
(mais pas uniquement), ciblée (souvent en utilisant des mises en acte) et
spécifique (à l’intérieur d’une situation ou d’un contexte interpersonnel
impliquant un autre significatif particulier, voir chapitre 3). Cette colère
est empreinte de signification, sert à ériger une limite claire, pour mieux
connecter avec autrui de manière constructive, au lieu de rejeter l’autre
dans un mouvement de dédain et de rage.
Émotions positives
L’absence d’émotion « positive » dans la dépression requiert que le thérapeute soit attentif et empathique par rapport à l’émergence dans le processus, même de manière discrète, de l’intérêt, de l’excitation, de la joie et de la
128
La psychothérapie centrée sur les émotions
fierté ou de l’espoir. Si dans la dépression, les clients présentent peu d’émotions positives, elles sont d’autant plus importantes à chaque moment
du processus thérapeutique. Une expérience émotionnelle positive (qui
peut d’ailleurs aussi résulter suite à l’expérience d’une émotion primaire
adaptée ; Greenberg et Watson, 2006 ; Fosha, 2000) est fondamentalement
l’antidote des blessures d’attachement et des problèmes identitaires. Cela
peut se voir également dans le contexte du traitement des problèmes de
couple, tout comme dans le traitement individuel des états dépressifs et
d’autres troubles. Par exemple, le sentiment de relâchement ou de contentement dans l’après-coup d’une émotion primaire adaptée est important
et le thérapeute doit permettre au client de faire l’expérience complète de
cet état de contentement. Ce dernier état peut être nouveau pour le client
et peut ainsi compléter, connoter différemment et enrichir le processus de
transformation émotionnelle. Finalement, l’accès et l’expression, en séance
de la TCE de couple, de la compassion, d’un intérêt authentique et pour
des aspects ludiques et de l’amour pour l’autre partenaire sert également
d’antidote aux expériences destructrices.
Trauma complexe
Le traitement TCE des problèmes en lien avec le trauma complexe, c’est-àdire des problèmes psychologiques qui se sont formés consécutivement aux
traumatismes interpersonnels, de blessures d’attachement répétées et de
maltraitance infantile, représente un chapitre bien développé et une forme
de traitement validé empiriquement (Paivio et Pascual-Leone, 2010 ; Paivio
et al., 2010 ; Paivio et Greenberg, 1995). Hormis les principes et techniques
de la TCE décrite ci-dessus (voir chapitre 3), la psychothérapie centrée sur
les émotions du trauma complexe présente une série de spécificités par
rapport à l’approche originale. Ces différences émanent des particularités
de la population avec traumatismes complexes – en particulier suite à des
abus dans l’enfance –, du programme de recherche rattaché et des recommandations cliniques pour cette population.
Premièrement, la qualité de la relation thérapeutique est encore plus
importante pour la population avec trauma complexe, comparée à d’autres
clients. Deuxièmement, une organisation en quatre phases de traitement, à
la fois bien distinctes conceptuellement entre elles et applicables de manière
récursive en clinique, caractérise le traitement ; il en suit une utilisation un
peu plus marquée d’une directivité de contenu, orientée spécifiquement
vers la mémoire traumatique. Troisièmement, il y a une adaptation technique spécifique proposée pour le travail sur les blessures d’attachement
non résolues. Quatrièmement, le mécanisme fondamental du changement
réside en la transformation de la mémoire traumatique.
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
129
Phases du traitement centré sur les émotions du trauma
complexe
Phase 1. Le travail sur la relation thérapeutique.
Phase 2. Le travail thérapeutique avec les émotions de honte et de peur.
Phase 3. Le travail d’évocation, de transformation du deuil, de la douleur et
de la colère affirmée.
Phase 4. La fin, la dissolution du lien thérapeutique.
Relation thérapeutique face au trauma complexe
La qualité de la relation thérapeutique est centrale dans le traitement
des clients avec trauma complexe. Si d’autres formes de traitement proposent des techniques spécifiques, par exemple l’exposition à des stimuli
anxiogènes dans le but de l’habituation à ces stimuli et l’interprétation de
transfert afin d’augmenter la représentation des patterns interpersonnels,
la psychothérapie centrée sur les émotions différencie les aspects d’empathie pour ces clients. Notamment, comme discuté par Paivio et Laurent
(2001), l’empathie thérapeutique face à des clients avec trauma complexe
a deux objectifs fondamentaux : la modulation de l’intensité émotionnelle et l’augmentation de la conscience émotionnelle. La modulation
émotionnelle comprend l’expression par le thérapeute de sa compréhension et du soutien par rapport aux émotions du client, ce qui permettra au
client d’accepter plus pleinement sa vie émotionnelle et de faire davantage
confiance au thérapeute. Cet aspect devrait contribuer à une collaboration
plus profonde et à une alliance thérapeutique forte. Aussi la conscience
émotionnelle peut-elle être favorisée par des réflexions empathiques du
thérapeute focalisant sur les émotions du client. Une telle capacité du thérapeute appelée « responsivité » (responsiveness) empathique peut également
aider le client à dépasser les états de dissociation, à différencier davantage la
douleur sous-jacente et permettre ainsi au client d’avoir une représentation
encore plus précise de ce qui lui fait mal. Cette collaboration thérapeutique
lui permettra de s’ouvrir émotionnellement face au thérapeute et permettra de préparer le terrain pour les tâches de transformation de la mémoire
traumatique et des émotions dans la suite du traitement.
Travail thérapeutique en utilisant des dialogues mis
en acte entre deux parties de soi
Dans la deuxième phase du traitement, les dialogues sur deux chaises,
où typiquement deux parties du soi interagissent, sont utilisés ; dans la
130
La psychothérapie centrée sur les émotions
troisième, le thérapeute emploie typiquement les dialogues en utilisant la
chaise vide où la représentation d’une autre personne est invoquée pour
permettre la transformation émotionnelle (dialogues soi-autrui).
Le travail thérapeutique se focalise sur les émotions primaires mal adaptées, c’est-à-dire les différentes formes de peur et d’anxiété mal adaptées,
ainsi que la honte et la culpabilité. Ces émotions impliquant un dialogue
interne (i.e., entre deux aspects du soi), elles précèdent généralement l’accès
aux émotions primaires adaptées et la résolution émotionnelle complète.
Le client présente souvent un sentiment central que le soi est fondamentalement vulnérable, particulièrement fragile, sans emprise et impuissant.
Cette auto-organisation, avec ses affects, représentations, tendances à
l’action et sensations physiologiques, interfère avec un sens de soi comme
étant confiant, capable de faire face aux adversités et capable de construire
et maintenir des liens interpersonnels et intersubjectifs. Dans ce contexte,
la peur (primaire) mal adaptée, la honte et la culpabilité sont comprises
comme ayant une fonction semblable dans le processus de résolution
émotionnelle : il s’agit d’auto-organisations qui interfèrent avec la transformation et leur accès devient ainsi une étape-clé dans le processus. De ce
fait, la voie royale pour la transformation de ces émotions primaires mal
adaptées réside dans les techniques expérientielles décrites dans le chapitre
précédent, selon l’émergence d’un indice dans le processus du client, et plus
particulièrement l’élaboration de l’autocritique et de l’auto-interruption.
Ces tâches de mise en acte utilisant le dialogue sur deux chaises permettent
d’élaborer de la signification in situ, à partir du vécu expérientiel du client
(Paivio et Pascual-Leone, 2010 ; Kramer et Pascual-Leone, 2013).
Travail thérapeutique utilisant des dialogues mis
en acte entre soi et autrui
Dans le contexte de la phase de travail permettant la transformation émotionnelle complète et l’accès à des émotions primaires adaptées (phase 3),
plusieurs techniques thérapeutiques sont possibles, en utilisant des dialogues expérientiels soi-autrui. Classiquement, les blessures d’attachement
se résolvent en utilisant un dialogue avec la chaise vide de type résolution
du conflit émotionnel avec une personne significative (unfinished business,
voir chapitre 3). Lorsque la douleur, l’angoisse primaire et le besoin existentiel non assouvi sont présents, s’y rajoute le dialogue de l’autocompassion. Le travail thérapeutique avec la population traumatisée a permis de
comprendre qu’il n’est pas utile pour les clients avec traumatisme d’« incorporer » – via la mise en acte – l’acteur de l’agression. Par ailleurs, certains
clients n’apprécient pas le travail évocateur de la chaise vide pour résoudre
leurs blessures d’attachement traumatiques, notamment si une phobie
sociale ou des sentiments marqués de gêne et de honte se présentent en
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
131
comorbidité du trauma. Pour la première raison, Paivio et Pascual-Leone
(2010) développent la confrontation imaginaire comme possible alternative pour cette population. Cette procédure est différente de l’élaboration
d’un conflit avec une personne significative dans le sens que le client peut
imaginer l’agresseur sur la chaise vide, ou alternativement, derrière la chaise
ou encore devant la porte de la salle de consultation, le but étant d’évoquer
l’autre : dans tous les cas, le client ne devra pas changer de chaise dans cette
procédure. Dans ce sens, tout d’abord, le client, assis sur la chaise expérientielle, doit établir un contact avec l’autre imaginé sur la chaise (ou se
trouvant ailleurs, mais qui est mentalement présent dans l’espace thérapeutique). Le client est guidé à évoquer un souvenir d’un épisode émotionnel
précis d’abus ou de violence. À partir de là, les mêmes étapes d’évocation,
de conscience et d’expression émotionnelles (émotion exprimée à l’agresseur,
dans le cadre de la situation concrète) sont applicables ici, comme dans la
résolution d’un conflit émotionnel avec une personne significative, le changement de chaise en moins. En effet, il n’est pas productif ni nécessaire pour
le client d’« être » l’agresseur ; la transformation émotionnelle peut avoir lieu
à partir de la chaise expérientielle uniquement. Tout au long de ce processus, le thérapeute veille particulièrement à la profondeur des processus, à la
qualité de la connaissance expérientielle et facilite la résolution d’éventuels
blocages émotionnels et de problèmes du processus de la connaissance expérientielle. Le thérapeute aide le client aussi à différencier ses émotions, à partir
des sentiments globaux de détresse à des émotions primaires spécifiques, tout
en promouvant l’accès aux besoins existentiels. Finalement, le thérapeute
facilite le changement dans la perception du soi en lien avec autrui.
Pour les clients qui ne désirent pas travailler avec le dialogue en utilisant
la chaise vide (voir ci-dessus la deuxième possibilité évoquée), il existe la
possibilité pour le thérapeute de proposer une exploration empathique,
dans ce contexte de la confrontation avec le trauma complexe. Le principe
est le même que dans la résolution d’un conflit émotionnel avec une personne significative : le thérapeute suit internement les étapes de résolution
associées au conflit avec une personne significative ou la confrontation
imaginaire, sauf que le thérapeute ne propose pas de dialogue direct avec
l’agresseur. Ainsi, le setting ressemble plus à une exploration systématique
de la réaction problématique (systematic evocative unfolding ; voir chapitre
3), excepté que des contenus traumatiques sont travaillés selon la procédure
décrite pour la confrontation imaginaire.
Dissolution du lien thérapeutique dans le traitement
du trauma complexe
La phase de terminaison d’un traitement du trauma complexe est très
importante et tient compte des blessures d’attachement et de pertes
132
La psychothérapie centrée sur les émotions
­ otentiellement vécues par ces clients. Elle fait ainsi partie intégrante du
p
traitement curatif. La manière avec laquelle le client et le thérapeute prennent congé peut être comprise comme un indicateur pour l’avancement
et la réussite de la psychothérapie. Dans le contexte du dialogue avec une
personne significative, d’abord, une attention particulière est portée à une
réparation imaginaire, un pardon interpersonnel, une séparation ou le fait
de tenir l’agresseur responsable de ses actes, réalisés par le client. À nouveau, un accompagnement empathique et encourageant de ces processus
sera tout aussi important que la transformation émotionnelle et mnésique
en tant que telle. Le thérapeute peut, par exemple, encourager le client, à
la fin de la thérapie, à évaluer sa compréhension actuelle du trauma, en la
comparant à celle décrite par lui-même en début du traitement, en décrivant les changements qu’il a observés.
De manière globale, il est postulé que la psychothérapie centrée sur les
émotions du trauma complexe est sous-tendue par la transformation
de la mémoire traumatique. La mémoire traumatique est ici comprise
comme une auto-organisation intégrée, ré-activée au moment de l’exposition avec des stimuli qui ressemblent à ceux encodés en lien avec le
trauma (Van der Kolk, 1996). Les experts des différentes approches traitant
le trauma complexe, et plus spécifiquement traitant les symptômes du
stress post-traumatique, s’accordent pour dire que l’exposition répétée et
réalisée à ces contenus mnésiques dans le contexte d’une relation thérapeutique chaleureuse et validante est la clé de voûte du succès d’un
traitement. Toutefois, les avis divergent quant aux processus impliqués
dans cette exposition. Les uns proposent que l’habituation à des stimuli
anxiogènes (Foa et al., 2000 ; Jaycox et al., 1998) conduit à des changements dans la mémoire traumatique, les autres postulent que le processus
de construction de la signification serait la clé permettant la transformation mnésique (Ecker et al., 2012 ; Lane et al., 2014). Les deux processus
impliquent l’activation émotionnelle en séance et des éléments nouveaux
introduits dans la mémoire. Toutefois, la perspective de la construction
de la signification propose que les liens entre émotions et significations
soient intégrés en un nouveau schème émotionnel, avec des caractéristiques spécifiques et idiosyncratiques (Paivio et Pascual-Leone, 2010). Il
s’agit de l’émergence d’une nouvelle émotion, grâce à un processus qui
est fondamentalement ancré à l’intérieur de soi, dans le contexte d’une
profonde connaissance expérientielle.
Troubles anxieux
Différentes formes d’anxiété
En général, l’expérience d’anxiété peut prendre plusieurs formes en psychothérapie. L’anxiété peut être primaire adaptée, comme réaction directe
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
133
et immédiate à un stimulus, suscitant la tendance à l’action de la fuite et la
protection de soi.
En plus, l’anxiété peut être :
• primaire mal adaptée, et peut ainsi prendre les formes suivantes :
– une insécurité de base d’un sentiment de soi non protégé : un sentiment d’être inefficace et absolument vulnérable (i.e., sentiment profond
d’abandon, de peur d’être « exposé », de vulnérabilité) ;
– une peur traumatique : un sentiment fondé sur des expériences traumatiques dans l’apprentissage émotionnel dans le contexte des liens d’attachement (voir section sur le trauma complexe) ;
• secondaire.
L’anxiété secondaire décrit un individu qui a peur de certaines émotions
ou autres expériences internes (comme des images ou des cognitions). Cette
anxiété secondaire est ainsi un état de surface et ne représente pas le cœur
de la problématique. Elle implique souvent une tendance à l’action à l’évitement de l’émotion (et non pas la fuite du stimulus spécifique, comme
chez l’anxiété primaire adaptée). Ces expériences menacent l’identité de la
personne ou ses liens d’attachement.
Cette conceptualisation a été appliquée à plusieurs troubles anxieux,
notamment la phobie sociale (Elliott, 2013 ; Shahar, 2014) et le trouble
d’anxiété généralisée (Timulak et al., 2012). À titre d’exemple, nous présentons les élaborations au sujet du dernier trouble.
Trouble d’anxiété généralisée
Dans le modèle TCE, les ruminations anxieuses faisant partie des problèmes
présentés dans le contexte du trouble d’anxiété généralisée, représentent
en fait l’évitement d’une émotion primaire. Le modèle postule que cet évitement n’est pas complet et que ces émotions primaires apparaissent ici et
là au sein des émotions secondaires, même de manière discrète. Ainsi, endessous de cette émotion secondaire se trouve souvent un sentiment primaire de honte ou de peur, un non-accès aux ressources qui permettraient
l’autocompassion et des conflits non résolus avec les figures d’attachement.
Finalement, ces clients ont souvent de la peine à accéder aux émotions
primaires adaptées, par leurs processus ruminatifs en place, et ainsi, ont de
la peine à accéder à et tirer bénéfice des ressources inhérentes à la colère
affirmée.
Le modèle complet des processus émotionnels dans l’anxiété comprend
un cercle vicieux. Ce modèle considère que les pensées catastrophisantes
(p. ex., « peu importe ce que je fais, je vais échouer ») sont des pensées
secondaires de contrainte ou d’autocritique, ayant un impact sur la perception du soi en tant que perdant le contrôle. Cette perception suscite une
auto-organisation au sein de l’individu d’un sentiment profond d’insécurité, de honte et de peur primaire mal adaptée (ou de peur traumatique).
134
La psychothérapie centrée sur les émotions
Ce sentiment profond pourrait être traduit en essence par une évaluation
négative de type « je suis fondamentalement faible et je vais être laissé(e)
seul(e) », par exemple. Cet état émotionnel est si intolérable que l’individu
s’en défend très vite et développe une série d’émotions secondaires (p. ex.,
l’impuissance secondaire) et des cognitions (de catastrophisation), accompagnées d’actes de rumination anxieuse. Cela referme le cercle du processus
émotionnel de l’anxiété. Ce cercle vicieux est représenté dans la figure 4.2.
En principe, l’indice processuel pour ce genre d’émotion est le conflit
anxieux et les anticipations anxieuses (anxiety split). Il est composé de deux
parties internes au soi : une partie qui fait peur et l’autre partie (la partie
expérientielle) qui est vulnérable. De manière plus profonde, la partie qui
fait peur exprime sa peur notamment lorsque la partie expérientielle veut
s’affirmer ou exprimer ses besoins. Le travail thérapeutique à partir de cet
indice correspond à une variante du dialogue sur deux chaises, qui peut être
mise en parallèle avec la résolution de l’autocritique (voir chapitre 3). Au
lieu d’une voix critique identifiée dans l’élaboration de l’autocritique, ici, il
s’agit d’identifier la voix interne catastrophisante. Ensuite, la résolution du
conflit anxieux se réalise en suivant le modèle élaboré pour l’autocritique et
ne sera pas explicité davantage ici.
Un modèle de conceptualisation des problèmes dans le cadre du trouble
de l’anxiété généralisée a été développé par Timulak et collaborateurs
(2012). Sur la base de leur recherche focalisant sur la phénoménologie de
ce trouble, ces auteurs soulignent l’importance des processus d’évitement
de la douleur profonde dans le développement et le maintien du trouble
de l’anxiété généralisée. Ces processus d’évitement sont multiples : autointerruptions (par des évitements comportementaux et émotionnels, p. ex.,
une peur de ressentir des émotions), traitement négatif de la personne ou
processus autocritiques et des émotions secondaires (détresse globale et
colère rejetante).
Figure 4.2. Processus émotionnels dans la rumination anxieuse.
D’après Greenberg, 2013.
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
135
La douleur profonde chez les clients avec un trouble de l’anxiété généralisée tend à se grouper en trois catégories :
• La honte : « Je suis défectueux et c’est pour cela que je n’ai pas le droit à
un traitement correct. »
• La solitude : « Je me sens vide, sans soutien. »
• Le trauma : impliquant des expériences de non-contrôlabilité et nonprévisibilité.
Une fois que le client est arrivé à cette douleur profonde au niveau expérientiel, en cohérence avec le modèle TCE (Timulak et al., 2012), le besoin
existentiel peut émerger, par exemple, pour certains clients, un besoin
d’être traité dignement ou correctement (pour défaire la « honte »), d’être
en lien et soutenu par l’autre (pour défaire la « solitude ») et de retrouver
un endroit de protection (pour défaire le « trauma »). La résolution émotionnelle se fait ici de la même manière que les autres cas de figure présentés, selon le modèle de transformation émotionnelle (Pascual-Leone et
Greenberg, 2007), soit en introduisant l’autocompassion via le dialogue en
utilisant la chaise vide – à l’émergence de l’indice de l’angoisse ou la douleur primaire –, soit en accédant à la colère affirmée et protectrice, soit par
un processus de deuil et lâcher-prise.
Troubles du comportement alimentaire
Les troubles du comportement alimentaire psychogènes, notamment l’anorexie (Dolhanty et Greenberg, 2007, 2009) et la boulimie (Wnuk et al., 2014),
ont été associés à des problèmes émotionnels par un nombre d’auteurs. Dans
le cas de la boulimie, les émotions sont vécues à la fois comme trop intenses
et débordantes (« sous-régulées »), à la fois comme suscitant des inquiétudes
chez le client qui les met à distance et se coupe d’elles (« sur-régulées »). L’évitement de l’expérience affective et la peur de la honte sont ainsi au cœur des
troubles alimentaires. De ce fait, la TCE représente un cadre de conceptualisation et de traitement adéquat pour les troubles du comportement alimentaire.
Elle propose une série de techniques pour mieux vivre avec ces émotions et
surtout pour être capable d’extraire les informations adaptives de ces émotions dans les situations. Cette approche permet ainsi aux clients :
• d’accepter leurs expériences émotionnelles ;
• de réguler adéquatement l’intensité émotionnelle ;
• de pouvoir transformer les émotions mal adaptées en des émotions plus
adaptées par l’accès à l’autocompassion et la construction de la signification
(Dolhanty et Greenberg, 2007).
Au-delà de l’augmentation de la conscience émotionnelle des processus
émergeant moment-par-moment et de l’empathie, l’accent est mis sur des
mises en acte des conflits internes, en utilisant la chaise vide ou le dialogue sur deux chaises (Greenberg et al., 1993).
136
La psychothérapie centrée sur les émotions
Par exemple, de façon similaire à ce qui est décrit dans le chapitre 3,
l’autocritique peut, chez une cliente avec une anorexie, prendre la forme
de « tu es trop grosse ! ». Cette critique est utilisée comme indice du processus dans l’élaboration de l’autocritique, en recourant au dialogue sur deux
chaises. Si le dégoût ou le mépris envers soi se manifeste implicitement
dans ce processus, il devient important pour la cliente d’y accéder pleine­
ment. À partir de l’expression de l’autocritique de cette manière, sur la
chaise expérientielle, d’abord une honte, ensuite une douleur profonde
peut émerger en réaction à cela. Cela peut être accompagné par l’accès au
besoin existentiel et à la colère affirmée. Ces derniers éléments plus adaptés
visent à protéger l’intégrité physique et psychique du soi de la critique. Par
exemple, une cliente avec une anorexie affirme sur la chaise expérientielle,
en réaction à l’autocritique : « J’ai besoin que tu arrêtes de me traiter de
cette façon-là » (exemple tiré de Dolhanty et Greenberg, 2007).
Un problème qui intervient souvent dans cette population, comme avec
d’autres clients très « raisonneurs », est que la première réaction sur la chaise
expérientielle face à l’autocritique consiste en un simple acquiescement de
la critique (« tout est vrai, oui ! »). Pour dépasser ce dilemme technique,
le thérapeute doit faciliter, chez la cliente, la conscience que cette réponse
d’acquiescement se trouve à un niveau cognitif, mais qu’on ne connaît pas
encore la « réelle » réaction émotionnelle, à l’intérieur de la personne. Une
supposition empathique peut aider, si nécessaire, dans le sens pour le thérapeute de parler « à la place » de la cliente, d’une manière hésitante.
Cliente (sur la chaise expérientielle, en réponse à l’autocritique émise) :
« Je suis d’accord avec le fait que je suis trop grosse, oui. »
Thérapeute : « J’imagine, en écoutant cette critique, vous devez
vous sentir… anéantie… dans votre existence. »
Dans le contexte de l’anorexie, en explorant l’expérience émotionnelle, il
arrive souvent que la cliente présente une auto-interruption, par exemple en
disant « c’était là, mais maintenant, je ne ressens rien ». Cette remarque peut
être utilisée comme indice d’auto-interruption et être traitée par un dialogue
sur deux chaises, en focalisant sur l’auto-interruption sur le moment (voir
chapitre 3). Ce dialogue permet d’augmenter la conscience du client qu’il est
lui-même à l’origine de cette interruption et permet de la dénouer et transformer. Durant ce processus, la qualité de la « voix critique anorexique »
(Dolhanty et Greenberg, 2007) peut émerger de manière distincte, une voix
critique qui se caractérise par une particulière dureté et qui est empreinte
d’une certaine fierté. Ces caractéristiques soulignent l’importance d’un processus d’élaboration du conflit interne en utilisant deux chaises, qui permet
de séparer la voix critique de la réaction expérientielle et, en même temps,
de recréer un nouveau contact entre elles. Cette isolation de la voix critique
anorexique permet de dénouer explicitement des conflits internes et de
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
137
­ ifférencier d’autres aspects de l’expérience émotionnelle, y compris les besoins
d
existentiels. Ce processus permet ainsi de re-créer un contact expérientiel –
utile au changement émotionnel – entre les deux parties du conflit interne.
Lorsque le client avec un trouble alimentaire élabore ses conflits non résolus avec une personne significative, il devient souvent apparent qu’il a vécu
des abus ou des traumas de manière répétée. Dans ce contexte et en utilisant
la chaise vide, le client peut par exemple partager son ressenti de culpabilité,
de ressentiment, de colère ou de douleur psychologique envers la personne
significative. Ces émotions peuvent être élaborées de manière constructive,
en leur donnant la signification émergente à partir de l’expérience dans l’ici
et maintenant. Dans ce cadre, les éléments techniques employés dans le
contexte du traitement du trauma complexe peuvent être utilisés si nécessaire (Paivio et Pascual-Leone, 2010 ; voir section sur le trauma complexe).
Un cas d’anorexie est rapporté par Dolhanty et Greenberg (2007). Une
femme athlète professionnelle décrit sa vie de famille comme parfaite et
sans difficultés et des parents « gentils, ce qui est leur seul défaut ». Malgré
ce contexte apparemment bienveillant, la cliente a développé une autocritique particulièrement dure, en se disant « sois vigilante, autrement tu
fais des erreurs et tu tombes, ou encore pire, tu fais des erreurs sans que tu le
voies, mais les autres le voient et tu deviens ridicule ». L’émotion primaire
mal adaptée est ici la honte, à laquelle nous pouvons seulement accéder
à travers le travail d’élaboration de l’autocritique. Le processus thérapeutique a permis à cette cliente d’accéder au besoin existentiel sous-jacent à
cette auto-organisation mal adaptée. La résolution du conflit émotionnel
avec une personne significative, ici les parents, a permis de laisser émerger
la colère affirmée envers eux, pour ne pas l’avoir protégée assez et l’avoir
exposée à cette honte.
Les spécificités émotionnelles des troubles alimentaires font que le traitement TCE avec cette population est un premier choix. La TCE se focalise
sur la douleur profonde qui n’est pas toujours apparente en premier lieu.
Troubles de la personnalité
Les troubles de la personnalité constituent un domaine encore peu investi
par les théoriciens et thérapeutes travaillant avec la TCE, mais il émerge
des travaux de recherche montrant que ces clients pourraient bénéficier
d’interventions TCE, sous réserve de quelques adaptations (Warwar et al.,
2008 ; Pos et Greenberg, 2012 ; Pos, 2014). Pour l’instant, des études de cas
existent pour les troubles de la personnalité borderline et évitante.
Comme souligné par Pos et Greenberg (2012) pour le cas du trouble de
la personnalité borderline, le dialogue sur deux chaises pour l’élaboration
de l’autocritique – technique particulièrement évocatrice d’émotions –­
pourrait être inapproprié dans sa forme classique. Il est considéré que la
138
La psychothérapie centrée sur les émotions
polarisation et l’intensification de l’expérience peut être contre-productive
face à des processus fragiles de type borderline (voir aussi Elliott et al., 2004).
Cette intensification émotionnelle peut en effet produire une dérégulation
et une désorganisation émotionnelle (Pos et Greenberg, 2012). Il est donc
nécessaire d’adapter cette technique pour l’élaboration de l’autocritique.
Les auteurs concluent qu’une version adaptée de la TCE facilite plusieurs processus cognitivo-affectifs productifs : la stimulation de la métaconscience et de la méta-expérience de la polarisation intrapsychique, la
diminution de l’intensité émotionnelle et de l’augmentation de la cohérence de l’expérience de soi.
Cette étude du cas d’Ève, une cliente avec un trouble de la personnalité
borderline, a permis de démontrer que la TCE admet un nombre d’hypothèses comme étant vraies dans l’élaboration de l’autocritique en utilisant
le dialogue sur deux chaises. Ces hypothèses sont remises en question dans
les traitements avec des clients présentant un trouble de la personnalité
borderline. En général, il est admis qu’un côté du conflit est plutôt un processus mal adapté – en principe la voix critique –, tandis que l’autre côté du
conflit – la réaction expérientielle – est plus adapté. Cette dernière est généralement plus près de l’intériorité de la personne (voir chapitre 3, section sur
l’élaboration de l’autocritique). Or, dans les processus borderline, le processus mal adapté pourrait se trouver dans le lien (ou le dialogue interne) entre
ces deux auto-organisations. Il est admis et illustré dans le traitement TCE
de la dépression que la résilience et l’émergence du besoin existentiel se fait
spontanément (lorsque le client se trouve sur la chaise expérientielle), après
l’évocation affective de l’autocritique. Cette hypothèse implique un niveau
général de résilience que les clients avec trouble de la personnalité borderline n’ont pas toujours. Sur la base des confusions possibles entre faire semblant d’avoir une expérience affective – par le biais du jeu – et l’expérience
affective elle-même, décrites dans la littérature sur le fonctionnement des
clients avec trouble de la personnalité borderline (Fonagy et al., 2002), une
attention particulière doit être donnée au degré de conscience que le client
présente par rapport à sa vie interne. Le dialogue sur deux chaises implique
un degré moindre de contact avec le thérapeute sur le moment de l’élaboration, ce qui peut évoquer chez la cliente borderline un sentiment d’abandon (par le thérapeute ou par le contexte thérapeutique). Finalement, il faut
noter que malgré la présence dans le processus d’un indice pour un conflit
interne de type autocritique, le client ne perçoit pas toujours ce conflit en
tant que tel.
Pour répondre à ces questionnements et critiques du dialogue sur deux
chaises pour l’élaboration de l’autocritique dans le contexte du traitement
des clients borderline, Pos et Greenberg (2012) proposent l’utilisation de
certains principes d’intervention de la TCE de couple. Pour répondre à
l’observation que c’est le lien entre auto-organisations qui pourrait être mal
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
139
adapté chez les clients borderline, il s’agit ici de traiter ce lien entre autoorganisations émotionnelles. Au lieu de traiter de manière séparée les deux
voix différentes (l’autocritique vs la partie expérientielle), le travail se focalise sur le lien entre elles. Le travail thérapeutique peut se faire ici avec le
cycle mal adapté de l’interaction entre les deux parties, et non pas avec
l’une ou l’autre partie isolément (voir chapitre 5 et Greenberg et Johnson,
1988 ; Greenberg et Goldman, 2008). Cette approche plus complexe
et douce face à l’évocation des affects dans l’élaboration de l’autocritique
en utilisant le dialogue sur deux chaises, permet à la fois un contact soutenu avec le thérapeute et une régulation émotionnelle appropriée. Aussi, il
paraît nécessaire de vérifier soigneusement la capacité de représentation,
chez la cliente, des deux voix impliquées dans le processus d’autocritique,
avant d’entrer en dialogue en utilisant les deux chaises. Ainsi, les contenus
du dialogue sont pré-pensés par la cliente borderline, ce qui permet une
meilleure intégration lors du dialogue.
Une deuxième étude de cas TCE décrivant une cliente avec trouble de la
personnalité borderline concerne Sara (Kramer et Pascual-Leone, 2012). Sara
a bénéficié, comme Ève, d’un traitement en deux étapes, comportementaldialectique, puis centré sur les émotions. Suivant les recommandations de Pos
et Greenberg (2012) ainsi que de Paivio et Pascual-Leone (2010) pour le trauma
complexe, le traitement TCE a débuté ici par la résolution des problèmes en
lien avec l’autocritique (relation de soi à soi, en utilisant l’adaptation du dialogue sur deux chaises en tant que cycle mal adapté), pour être continué par
l’élaboration d’un conflit avec une personne significative. Pour cette dernière,
Sara a travaillé tour à tour des conflits non résolus avec la mère, intrusive et
contrôlante, et le père, effacé, non fiable et absent. L’accès à l’expérience de
la colère affirmée dans cette phase de traitement a été un événement-clé dans
le processus de guérison de cette cliente (Kramer et Pascual-Leone, 2012) et a
contribué à la diminution symptomatique à la fin du traitement.
Finalement, Pos et Greenberg (2012) soulignent l’importance donnée aux
réponses empathiques du thérapeute dans le cadre de la TCE pour les clients
avec trouble de la personnalité borderline. Ici, il est important de noter
qu’un regard inconditionnel par rapport à l’ensemble des éléments présentés par le client est adopté. La chaleur et l’authenticité ne sont pas utilisées
de manière contingente, comme suggéré par les approches comportementales (p. ex., Linehan, 1993).
Pour un cas avec un trouble de la personnalité évitante, Pos (2014) a
démontré l’adéquation du modèle TCE au traitement des clients avec des
processus d’évitement expérientiel. L’auteure a identifié chez ces clients
lors de leur élaboration d’un conflit avec une personne significative, le
problème de la non-individuation au niveau expérientiel, ce qui revient
à une absence d’identité du soi, sur la chaise expérientielle. La nonindividuation émotionnelle surgit surtout en réponse à l’autre ­significatif,
140
La psychothérapie centrée sur les émotions
si ce dernier est vécu de manière négative (ce qui est très souvent le cas).
Ce problème de non-individuation se manifeste par une affiliation de surface à ce que l’autre significatif (sur la chaise de l’autre) vient de dire.
La cliente peut réagir à la personne significative en disant par exemple : « Elle a raison, je suis complètement faible » (Pos, 2014, p. 130).
Alternativement, ce problème peut mener à un évitement complet de
la communication et au retrait émotionnel sur la chaise expérientielle.
Finalement, la non-individuation peut mener à une révolte défiante et peu
productive, en disant simplement « non ! ». Une version de l’autocritique
par l’autocoaching fréquemment rencontrée dans les cas avec évitement
expérientiel est l’injonction, donnée à soi-même, du « simplement sois
normal ! ». Cela peut donner lieu à un conflit interne spécifique au trouble
de la personnalité évitante, entre cette injonction et la non-individuation
expérientielle (Pos, 2014). Dans le cadre de l’élaboration de l’autocritique
en utilisant le dialogue sur deux chaises, ces clients évitent ainsi d’évoquer une critique fondamentale, qui pourrait les toucher trop près de leur
for intérieur, mais débutent ce dialogue par une critique secondarisée (par
l’autocoaching). Cette critique de type autocoaching vise ici à mobiliser le
soi pour « simplement rester normal ». Par exemple, une cliente, Noémie,
présentant un trouble de la personnalité évitante, dit sur la chaise de la
critique : « Évite qu’on ne te remarque ! Tu dois travailler plus durement,
tu dois tout faire pour ne pas sortir de la masse ! » Même si cette « critique » est pertinente pour ce type de clients, elle ne représente pas le cœur
de l’autocritique fondamentale qui, chez Noémie, est autour de « tu es une
paresseuse ! », Ce niveau de profondeur est souvent évité par ces clients
dans un premier temps du dialogue. Une acuité perceptuelle du thérapeute (i.e., savoir différencier la critique secondarisée par l’autocoaching
de l’autocritique fondamentale) est une capacité importante et contribue
à maintenir, dans le processus, le focus thérapeutique sur la critique fondamentale, même si elle reste seulement implicite – « entre les lignes »
– au début du dialogue. Dans un cadre thérapeutique bienveillant, il est
possible de pénétrer à la critique fondamentale et de faciliter un processus de résolution productive. Ce dernier implique d’arriver aux schèmes
émotionnels fondamentaux, qui chez Noémie, comprennent le sentiment
de honte face à l’inadéquation centrale de sa personne, avant de quitter
cette émotion dans le but de la transformer.
Pour ces clients avec trouble de la personnalité, le thérapeute doit proposer un échafaudage solide aux processus d’expérience de son client, avec
l’émotion comme point d’entrée pour favoriser la profondeur de la connaissance expérientielle empreinte de nouvelles significations. Cet échafaudage
expérientiel paraît particulièrement important pour les clients avec trouble
de la personnalité, mais, comme souligné par Elliott et al. (2004), peut aussi
être utile pour tout client victime de stress intense, de négligence émotionnelle grave et d’abus.
Adaptations spécifiques de la psychothérapie centrée sur les émotions
141
Il faut noter que les changements proposés dans les traitements TCE pour
les troubles de la personnalité impliquent que les résultats thérapeutiques
sont attendus après davantage de séances, comparés aux traitements des
autres clients. Les clients décrits ci-dessus ont tous eu des traitements durant
au moins deux ans. Cela rend la validation par les méthodes quantitatives
en recherche plus laborieuse. Toutefois, les exemples donnés reflètent la pratique au plus près ce que les experts TCE font à travers des contextes divers,
et permettent ainsi des adaptations créatives et efficaces du modèle de base.
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Thérapie de couple centrée
sur les émotions
Catalina Woldarsky Meneses1,
Normand Gingras2, Emna Ragama3
1Psychologue-psychothérapeute, Pratique privée, Lausanne, Suisse.
2Psychologue-psychothérapeute, Ottawa Couple and
Family Institute Inc., Ottawa, Canada.
3Psychologue-psychothérapeute, Pratique privée, Genève, Suisse.
La psychothérapie centrée sur les émotions appliquée au contexte conju­
gal nécessiterait un ouvrage en soi. Elle a connu d’immenses développe­
ments depuis son émergence en 1988. Son application illustre la force et
la ­faisabilité du modèle centré sur les émotions, et rejoint un intérêt de
­beaucoup de thérapeutes de couple désireux d’intervenir directement sur les
émotions dans le contexte conjugal. Nous allons donner d’abord quelques
éléments historiques, puis présenter un survol des aspects théoriques ainsi
que des développements selon deux variantes théoriques, celle de Johnson
(1996, 2004) et celle de Greenberg et Goldman (2008).
Fondements historiques et théoriques
Dans les années 1980, Leslie Greenberg, ses étudiants, et plus particulière­
ment sa doctorante, Sue Johnson, mettent en place un programme de
recherche à l’Université de Colombie-Britannique (Canada). De ces études,
qui utilisent l’analyse de la tâche thérapeutique, découle la thèse de M
­ aster
de S. Johnson. La thérapie de couple centrée sur les émotions (TCE-C) est
officiellement apparue en 1988, avec la publication du premier livre de
L. Greenberg et S. Johnson.
Les auteurs y décrivent un modèle thérapeutique qui intègre des éléments
de la thérapie systémique, comme l’importance de se focaliser sur les cycles
interactionnels existant entre les membres du système (Minuchin et Fishman,
1981), notamment en utilisant les techniques de mise en acte (« enactments »). De même, bien sûr, ce modèle thérapeutique intègre des éléments
des thérapies expérientielles et des techniques Gestalt (Perls, 1969 ; voir
chapitre 1). De manière spécifique pour la TCE-C, les émotions sont au cœur
du modèle interactionnel de couple. Ce n’est qu’au travers de la dimension
affective, de la manière dont les partenaires se sentent et peuvent accueil­
lir le ressenti de l’autre, qu’il peut y avoir un changement relationnel au
niveau des perspectives et des actes de chacun. Chaque partenaire est très
La psychothérapie centrée sur les émotions
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146
La psychothérapie centrée sur les émotions
attentif aux signaux émotionnels de son partenaire. Il les lit avec beaucoup
de soin et réagit en conséquence et la différenciation en types d’émotions
s’applique (voir chapitre 2 ; Greenberg, 2002 ; Greenberg et Paivio, 1997 ;
Greenberg et Safran, 1987).
La réceptivité et l’accessibilité émotionnelle du partenaire sont des
concepts centraux dans la perspective de l’attachement, appliquée au
champ du couple. À l’époque, les notions d’attachement en clinique n’en
étaient qu’à leurs débuts (Weiss, 1982 ; voir chapitre 2), et l’application
au contexte conjugal permettait une meilleure compréhension des dimen­
sions caractérisant les liens affectifs au sein du couple. Dans cette perspec­
tive, les conflits relationnels résultent le plus souvent de blessures affectives
non exprimées provenant de besoins inassouvis d’attachement (proxi­
mité, disponibilité et sensibilité) et identitaire (acceptation, valorisation,
voir chapitre 2). Ces conflits se visualisent au travers de dynamiques
cycliques négatives, caractérisées par des interactions intenses et des pro­
fils de réponses émotionnelles. Par exemple, un partenaire pourrait repro­
cher à l’autre : « Tu es tellement fermé… tu as peur de l’intimité ! » L’autre
partenaire pourrait alors répliquer : « Tu es tellement exigeant » ou « tu es
tellement demandant ! ». Dans cette dynamique d’attaque et de défense, la
réponse de l’un invalide celle de l’autre. Cela tend à augmenter la réactivité
émotionnelle et à intensifier la dynamique du conflit de couple.
Le changement thérapeutique en TCE-C ne découle pas d’une catharsis, ou
d’une amélioration de compétence ou d’une nouvelle compréhension, mais
de la sensibilisation et l’expression d’une nouvelle expérience émotionnelle
qui transforme la nature du cycle interactionnel du couple. L’antidote aux
conflits réside dans l’expérience de chacun d’exprimer sa vulnérabilité (i.e.,
expression des émotions primaires sous-jacentes), couplée à l’expérience
qu’elle puisse être accueillie et reconnue de manière empathique par l’autre.
Les changements de la dynamique du couple se font en accédant à des émo­
tions sous-jacentes vécues par chacun des partenaires en vue de créer des
nouvelles expériences émotionnelles correctrices où l’ouverture mutuelle,
la réceptivité et la validation font place aux nouveaux types d’interactions
qui rétablissent la confiance et rapprochent – au lieu d’éloigner – les parte­
naires (Greenberg et Johnson, 1988). Lorsque les deux partenaires réalisent
l’influence de la manière dont ils expriment leurs émotions sur leur cycle
négatif, ils peuvent être encouragés à prendre le risque d’exprimer leurs émo­
tions sous-jacentes et ainsi s’engager dans un nouveau type d’interaction.
Une approche empirique
La TCE de couple est une approche empiriquement validée par de ­nombreuses
études (Snyder et al., 2006 ; Johnson et al., 1999 ; voir chapitre 6). Ces dernières
ont démontré que l’expérience de l’expression émotionnelle est au cœur de la
Thérapie de couple centrée sur les émotions
147
résolution des conflits (Greenberg et al., 1993 ; Greenberg et al., 1988 ; Greenberg
et Johnson, 1986, 1988 ; Plysiuk, 1985). Des recherches récentes ont égale­
ment démontré que l’expression en séance d’émotions vulnérables prédisait
les résultats thérapeutiques positifs (McKinnon et Greenberg, 2013). On
remarque qu’au cours de la dernière décennie, la recherche portant sur la théo­
rie de l’attachement et sur son application aux relations de couple a connu un
engouement sans précédent, favorisant sa pertinence pour les thérapeutes
TCE de couple (Johnson et Denton, 2002). Ce traitement s’applique à divers
types de problématiques, comme la dépression (Dessaulles et al., 2003 ; Whiffen
et Johnson, 1998), l’état de stress post-traumatique (Johnson, 2002) et la dou­
leur chronique (Knowal et al., 2003). En outre, les stratégies et techniques de
la TCE-C s’appliquent aussi aux familles en détresse (Johnson et al., 1998). La
contre-indication principale reste la présence de violence conjugale.
Depuis leur fondation de la thérapie de couple, Johnson et Greenberg ont
progressivement différencié leur conceptualisation théorique de la dyna­
mique interpersonnelle, donnant naissance à deux branches de la thérapie
de couple centrée sur les émotions. D’une part, celle développée par Johnson
et ses collaborateurs, qui met l’accent sur la notion de l’attachement. D’autre
part, celle de Greenberg et Goldman, qui met l’emphase sur la ­régulation
des affects au travers des deux dimensions de base de l’attachement et de
l’identité. Nous allons présenter brièvement ces deux approches.
La TCE de couple selon Johnson
Survol des principes-clés
Inspiré par les travaux de Bowlby (1969a,b,c, 1973, 1988, 1989), l’approche
TCE de couple de S. Johnson (1996, 2004) met l’accent sur l’attachement en la
considérant comme la force centrale qui organise les dynamiques des couples.
L’attachement
Selon Johnson (2004), les êtres humains ont un besoin inné de maintenir la
proximité avec un autre significatif. Un lien d’attachement dit « sécurisant »
implique une accessibilité mutuelle et une réceptivité émotionnelle. Cela
amène un sentiment de sécurité qui permet à l’individu de « réguler ses émo­
tions, de traiter l’information, de résoudre des problèmes, de mieux composer
avec les différences et de communiquer clairement » (Johnson, 2008, p. 112),
en plus de promouvoir l’autonomie et la confiance en soi (Johnson, 2004).
Un lien d’attachement vulnérable provoque souvent des émotions dés­
agréables au sein d’une interaction négative. Les besoins des partenaires n’y
sont que partiellement remplis malgré leurs tentatives en ce sens (Johnson,
2004, 2008). Établir un lien d’attachement sécurisant fournit le remède
nécessaire permettant aux couples d’exprimer leurs émotions et leurs besoins
avec précision et efficacité et de se sortir de leur cycle d’interaction négative
148
La psychothérapie centrée sur les émotions
(Johnson, 2004). Cette approche suppose que l’insécurité entre adultes et
la détresse de séparation sont les éléments qui sous-tendent les problèmes
relationnels. Les besoins et désirs d’attachement étant essentiellement sains
et adaptés, c’est dans la façon dont ces besoins et désirs sont exprimés que
les problèmes surviennent. La dynamique interpersonnelle qui organise les
interactions et façonne l’expérience émotionnelle dominante de chacun
prend ainsi la forme d’un cycle réciproque de réactions d’autorenforcement
caractérisé par des émotions négatives intenses.
Les cycles interactifs
La dynamique interpersonnelle est « le client » en TCE de couple. Le but
de la thérapie est alors de restructurer cette dynamique, par la création,
dans le contexte présent, de nouvelles expériences émotionnelles caracté­
risées par des interactions qui favorisent un attachement sécurisant. Cette
nouvelle dynamique agira comme antidote au cycle interactif négatif et
elle redéfinira la dynamique interpersonnelle comme havre sécuritaire. Le
modèle décrit quatre dynamiques interpersonnelles négatives, nommées en
termes de comportements affectifs de chaque partenaire.
Cycle interactif Poursuiveur/Poursuivi
Ce cycle est de loin le plus commun. Un des partenaires dit « poursui­
veur » se montre exigeant, voire agressif, interagit avec un partenaire dit
« poursuivi », qui demeure en retrait et qui est plus distant au niveau
émotionnel. On peut comprendre la position de poursuiveur comme
une protestation contre la séparation émotionnelle et celle de retrait
comme une protection, un engourdissement face aux attaques de l’autre
et qui à son tour déclenche une « panique » ou une agression chez le
poursuiveur qui exige une ­réaction de la part de son conjoint. La plupart
des autres dynamiques sont une variante de celle-ci. Le plus souvent, la
conjointe est dans la position poursuiveur et le conjoint est dans celle
du poursuivi.
Par exemple, Janie se sent seule et mal-aimée dans sa relation de couple,
ce qu’elle exprime à son conjoint Guillaume sous forme de reproches et
de critiques : « Tu n’es pas là pour moi, je ne peux pas compter sur toi, tu
ne t’intéresses qu’à toi… ». Guillaume a l’impression qu’il est inadéquat.
Ce message est douloureux pour lui, alors il s’engourdit et se retire, en
confirmant alors à Janie qu’elle doit se sentir seule et qu’il n’est pas là
pour elle.
Cycle interactif Poursuivi/Poursuivi (ou retrait – retrait)
Dans cette dynamique, les partenaires évitent de s’engager émotionnelle­
ment et face au conflit, ils se retirent l’un de l’autre. La plupart du temps, il
s’agit d’une dynamique « Poursuiveur/Poursuivi » où le poursuiveur a pro­
gressivement ou soudainement abandonné la poursuite. Ce ­désengagement
Thérapie de couple centrée sur les émotions
149
du poursuiveur peut indiquer le début du deuil de la relation, ce qui le
conduira à un état de détachement. Autrement, il peut s’agir d’un poursui­
veur « timide » qui éprouve une grande anxiété et qui abandonne la pour­
suite rapidement. Ces cycles sont difficiles à maintenir sur le long terme et se
caractérisent par de l’engourdissement, la distanciation, le retrait et le refus
d’engager l’autre.
Par exemple, une épouse poursuiveuse abandonne la poursuite au fil des
ans et se tourne graduellement vers ses amis/amies à l’extérieur de la relation
conjugale. L’époux poursuivi ne s’en rend pas compte. Au bout de quelques
années, par exemple lors du départ des enfants, elle lui annonce qu’elle le
quitte. Il réagit en paniquant et en la poursuivant intensivement de peur
de la perdre, ce qui peut provoquer la décision d’entamer une démarche de
thérapie.
Cycle interactif Poursuiveur/Poursuiveur (ou attaque – attaque)
Normalement, ce cycle est le résultat d’une escalade d’un cycle poursuiveur/
poursuivi où le partenaire poursuivi lorsque provoqué, s’enflamme à son
tour et répond à l’attaque par l’attaque. Suite à la dispute, le poursuivi se
retire dans sa position habituelle jusqu’à ce qu’il soit provoqué à nouveau.
Ces cycles caractérisent les couples très actifs, voire agressifs et sont faci­
lement reconnaissables. Souvent les thérapeutes sont intimidés par les
couples pris de ce type de cycle.
Cycles complexes
Il s’agit d’une combinaison des cycles décrits ci-dessus, souvent lorsque l’un
ou l’autre des partenaires souffre de traumatisme et où le niveau d’anxiété et
d’évitement est élevé. Avec ce type de cycle, la séquence sera plus compli­
quée et pourrait exiger plus de temps à cerner pour le thérapeute.
Par exemple, le mari fait des demandes exigeantes pour recevoir l’atten­
tion et la reconnaissance de sa conjointe. Elle se retire, ce qui provoque
une escalade d’exigences de la part du mari et où la conjointe finit par
se défendre en attaquant à son tour. Par la suite, les deux se retirent et
la conjointe tombe dans une déprime qui dure quelques jours. Le mari
reprend la poursuite doucement, elle répond graduellement et ils s’enlisent
dans une période intensive de retrouvailles au niveau sexuel. Quelques
jours plus tard, le cycle reprend à nouveau.
Les interventions
Le processus : les stades
Dans sa conception initiale, la TCE de couple correspond à une démarche
de traitement en neuf étapes regroupées en trois stades. Ces étapes se suc­
cèdent et s’imbriquent les unes dans les autres, la suivante incorporant les
éléments de la précédente. Chez un couple affichant un niveau moyen de
150
La psychothérapie centrée sur les émotions
détresse, les partenaires franchissent les étapes plutôt rapidement et au
même rythme. Lorsque le seuil de détresse est plus élevé, le partenaire plus
passif ou plus retiré est invité à prendre les devants dans les étapes. Le théra­
peute doit donc veiller à ce que ce partenaire s’engage émotionnellement et
puisse rassurer l’autre sur sa disponibilité et son soutien. L’assurance de cet
engagement aidera le partenaire plus critique et actif à s’adoucir, à adopter
une attitude plus conciliante.
Stade 1. Évaluation et « désescalade »
La thérapie tente d’abord de rendre explicite la dynamique, à savoir
« les pas de cette danse » en soulignant certaines émotions, compor­
tements et prises de position chez l’un et chez l’autre, sans toutefois
vouloir changer cette dynamique. Ce stade comprend quatre étapes qui
sont la création de l’alliance thérapeutique avec la détermination des
sujets de conflit, la reconnaissance de la dynamique dysfonctionnelle et
des enjeux de l’attachement, l’accès aux émotions primaires qui soustendent l’attachement et, finalement, l’évaluation et la désintensifica­
tion des cycles interactionnels problématiques. II s’agit, vers la fin de
ce stade, de donner aux partenaires une méta-perspective de leur propre
dynamique.
Dans cette optique, en conformité avec le concept de causalité circu­
laire tributaire de la pensée systémique où la cause provoque un effet
qui, à son tour, est la cause de l’événement suivant, les partenaires sont
à la fois les acteurs et les victimes d’une dynamique qu’ils créent invo­
lontairement par une régulation émotionnelle inflexible. Cela engendre
une dynamique dont les patterns d’interaction deviennent très contrai­
gnants, ce qui favorise alors une régulation contraignante des émo­
tions. Il s’agit donc d’un cercle vicieux duquel il devient très difficile de
s’extraire. En présentant la dynamique de cette manière au couple, on
évite que les partenaires se blâment l’un et l’autre, et on promeut qu’ils
mettent plutôt le blâme sur la dynamique interpersonnelle. À la fin du
stade, il y a une désintensification. Le thérapeute, avec la participation
des partenaires, propose une reformulation du problème qui résonne
avec le vécu de chacun et qui cible la dynamique interpersonnelle, plu­
tôt que l’autre partenaire, comme l’ennemi à vaincre. Les partenaires
s’aperçoivent qu’ils participent, sans le vouloir, à créer « leur propre
misère ». S’ils acceptent cette reformulation, les changements qu’ils
doivent apporter à leurs comportements deviennent plutôt évidents. En
revanche, si la thérapie s’arrête à ce stade, il est peu probable que le
couple soit en mesure de maintenir ses gains sans sombrer de nouveau
dans la dynamique dysfonctionnelle. Une nouvelle dynamique, qui pro­
meut la sécurité d’attachement et des émotions positives, doit être mise
en place.
Thérapie de couple centrée sur les émotions
151
Stade 2. Changements dans les prises de position interactionnelles
Ce stade comprend trois étapes qui visent à rendre explicites les besoins, les
peurs et les croyances sur soi, ensuite de promouvoir l’acceptation de ceux-ci
chez l’autre partenaire. Enfin, il s’agit de favoriser l’engagement émotionnel
et l’expression des besoins de chacun, en suscitant et façonnant les événe­
ments-clés de changement. C’est au sein de cet événement critique de rappro­
chement affectif (bonding event) que chaque partenaire est invité à changer sa
prise de position, à se risquer à faire confiance à l’autre et ainsi à participer
à la transformation de la dynamique interpersonnelle. Le but premier est
d’amener le partenaire poursuivi à se réengager dans la relation et à récla­
mer vigoureusement les conditions de son réengagement. Par exemple, un
homme pourrait dire à sa conjointe : « Je veux être là pour toi. Je sais que je
suis distant, c’est ma façon de me protéger. Mais je ne peux plus supporter
toutes ces attaques. Je veux qu’on trouve une autre façon. » Un second objec­
tif est d’obtenir le « relâchement » de la prise de position amère et critique
du partenaire poursuiveur, en encourageant une prise de ­position plus vulné­
rable qui lui permette de demander que soient comblés ses besoins d’attache­
ment. Ce relâchement émotionnel favorisera une réponse positive de la part
de l’autre, qui n’aura pas à contrer sa colère et sa critique. À la fin de ce stade,
une nouvelle forme d’engagement émotionnel est possible. Le thérapeute
encouragera ces moments d’engagement pendant la séance, en sachant qu’ils
peuvent également avoir lieu à l’extérieur de la thérapie. Les partenaires sont
alors plus en mesure de se confier et de trouver le réconfort auprès de l’autre,
qui est dorénavant plus accessible, attentif et soutenant.
Stade 3. Consolidation des changements, intégration
à la vie de tous les jours
Ce stade a pour but de bien ancrer les nouvelles prises de position et d’inté­
grer ces changements à la vie de tous les jours. Le thérapeute peut revoir les
progrès de chaque partenaire au cours de la démarche thérapeutique tout
en favorisant une narration cohérente de son parcours. Il peut également
soutenir les partenaires dans la résolution de problèmes concrets qui, autre­
fois, auraient eu des effets néfastes sur leur relation. Cela s’avérera beaucoup
moins difficile étant donné que ces problèmes ne seront plus teintés d’un
affect négatif envahissant, car ils ne menacent plus la relation. Les parte­
naires sont en mesure d’afficher ouvertement leurs besoins d’attachement
et les émotions primaires qui leur sont tributaires. Pour le partenaire plus
en retrait, il s’agit de démontrer sa disponibilité, son soutien et son besoin
de valorisation, alors que pour le partenaire plus actif, il s’agit d’exprimer
sa peur d’abandon et son désir de proximité. Ces expressions interpellent
de nouvelles réponses chez l’autre, constituant ainsi l’établissement d’une
dynamique différente caractérisant une relation sécurisante. Lorsque le
couple franchit ces étapes avec succès, il semble être en mesure de résoudre
152
La psychothérapie centrée sur les émotions
des conflits de longue date et de régler des problèmes concrets, ces derniers
étant maintenant dénués de leur connotation de menace de l’attachement.
Interventions thérapeutiques
Dans un premier temps, les interventions peuvent viser le maintien de
l’alliance thérapeutique ou la prise de conscience élargie d’un sentiment,
d’une émotion, ces deux visées contribuant à la prise de conscience de la
dynamique interrelationnelle, avec les prises de position de chacun, leurs
émotions primaires et secondaires, leurs comportements et perceptions. Il y
a souvent un élément de recadrage positif visant à encourager le développe­
ment d’une vision positive d’autrui. À la lumière de la théorie de l’attache­
ment, même les comportements les plus inusités sont interprétés comme
des tentatives, souvent inefficaces, de rapprochement vers l’intimité et le
bien-être conjugal. Dans un deuxième temps, les interventions viseront
la restructuration de la dynamique interactive où le poursuivi sera encou­
ragé à prendre une place plus active dans la relation et où le poursuiveur
sera encouragé à faire confiance à son conjoint en « relâchant » sa prise
de position amère et critique et en demandant à l’autre de répondre à son
besoin d’affection. Dans la TCE-C, on fait appel aux interventions suivantes
pour démarrer et faire avancer le processus thérapeutique. Les mêmes inter­
ventions pourront servir des objectifs différents, en fonction du stade dans
lequel le couple se trouve.
Refléter l’expérience émotionnelle
Il s’agit de se concentrer sur le processus de la thérapie, construire et main­
tenir l’alliance et clarifier les réponses émotionnelles sous-jacentes aux
prises de position interactionnelles. Le reflet est l’intervention de base ; on
souligne ici l’importance d’un accordage au niveau de l’empathie et de la
dynamique interactive.
Thérapeute : « Pourriez-vous m’aider à comprendre ? Je crois que
vous dites que vous devenez si déprimé, si découragé dans ces
situations que vous vous trouvez à vouloir prendre le contrôle
de tout, parce que le sentiment d’être découragé est tellement
envahissant. Est-ce bien cela ? Dès lors, vous commencez à faire
des reproches à votre femme. Est-ce que je comprends bien ? »
Valider l’expérience de chaque partenaire
Légitimer les réponses et encourager les clients à continuer l’exploration,
à savoir comment ils construisent leurs expériences et leurs interactions ;
construire l’alliance.
Thérapeute : « Bien sûr, je vous comprends, vous vous sentiez si
désemparé que vous ne pouviez pas vous reposer, c’est normal
dans ces circonstances. Lorsque vous êtes si démoralisé, vous ne
pouvez même pas vous relâcher. Est-ce bien cela ? »
Thérapie de couple centrée sur les émotions
153
Questions et réponses évocatrices : refléter et questionner
Rendre plus explicites certains éléments marginaux de l’expérience afin de
promouvoir la réorganisation de celle-ci ; formuler des éléments incertains
et marginalisés de l’expérience et encourager l’exploration et l’engagement.
Cela peut se passer par des questions ouvertes, les stimuli, les réponses phy­
siologiques des partenaires, les désirs qui leur sont associés et la significa­
tion ou la tendance à l’action.
Thérapeute : « Qu’est-ce qui vous arrive en ce moment, lorsque
vous entendez votre conjoint vous dire à quel point il s’est senti
seul ? » ; « Comment vivez-vous cela ? » ; « Lorsque cela arrive, une
partie de vous désire s’enfuir, si j’ai bien compris… »
Rehausser les réponses émotionnelles et les positions interactionnelles
Souligner les expériences-clés responsables des réponses envers le parte­
naire et les nouvelles formulations des expériences qui vont réorganiser
la dynamique interrelationnelle. Il s’agit d’utiliser des répétitions, images,
métaphores ou mises en acte.
Thérapeute : « Pourriez-vous lui dire cela, directement à elle, à quel
point vous avez peur ? » ; « Il semble que cela soit très difficile pour
vous, comme d’escalader une montagne, c’est très épeurant » ;
« Pouvez-­vous vous tourner vers lui et lui dire : “C’est trop difficile
à demander. C’est trop difficile à demander que tu me tiennes la
main” ? »
Émettre des suppositions de manière empathique ou proposer
une interprétation
Clarifier et formuler de nouvelles interprétations, particulièrement sur les
positions interactionnelles et les définitions des schèmes opérationnels du
soi. Ces interventions sont analysées de façon plus détaillée dans Johnson
(1996), y compris les indices spécifiant le moment où celles-ci sont utilisées
et la description des processus dans lesquels les partenaires s’engagent.
Thérapeute : « Vous ne croyez pas que quelqu’un puisse voir cette
partie de vous et vous accepter tel quel, est-ce bien cela ? Alors
vous avez l’impression que vous n’avez pas le choix, vous devez
vous cacher ? »
Suivre, refléter et rejouer les interactions
Ralentir et clarifier les pas de la dynamique interpersonnelle ; rejouer les
séquences interactionnelles-clés.
Thérapeute : « Qu’est-ce qui vient tout juste de se passer ? Il semble
que vous vous soyez éloignée de votre colère pour un instant et
ayez fait appel à lui. Est-ce bien ça ? Mais, Jacques, vous ne portiez
attention qu’à sa colère et vous êtes donc resté caché derrière votre
barricade. »
154
La psychothérapie centrée sur les émotions
Recadrer dans le contexte du cycle et du processus d’attachement
Modifier la signification des réponses spécifiques et favoriser l’adoption de
perceptions positives de l’expérience du partenaire.
Thérapeute : « Vous vous paralysez parce que vous vous sentez sur
le bord de la perdre, est-ce bien cela ? Vous vous “congelez” parce
qu’elle est tellement importante pour vous, et non parce que vous
vous en souciez peu. »
Restructurer et former les interactions
Clarifier et rendre plus explicites les dynamiques interrelationnelles
négatives. Mettre en jeu les prises de positions présentes et les nouveaux
comportements fondés sur les nouvelles réponses émotionnelles et « choré­
graphier » les événements-clés de changement.
Thérapeute : « Pouvez-vous lui dire : “Je vais t’ignorer, tu n’auras
pas la chance de me ravager encore une fois” ? » ; « C’est la pre­
mière fois que vous mentionnez cette honte. Pourriez-vous lui
parler de cette honte ? » ; « Pouvez-vous lui demander s’il-vousplaît ? Pouvez-vous lui demandez ce dont vous avez besoin en ce
moment ? »
Technique précise lors des impasses dans le processus
de changement
Une impasse peut apparaître par exemple lorsqu’un couple a de la diffi­
culté à s’identifier à la dynamique interactive négative proposée ou si des
­émotions très fortes empêchent l’intervention. Le thérapeute peut alors sug­
gérer des images ou raconter des anecdotes représentatives qui relatent de
façon très imagée la dynamique dans laquelle le couple se trouve piégé. Ces
anecdotes (disquisitions) reflètent les processus interactionnels du couple,
mais avec un certain niveau de détachement (Millikin et Johnson, 2000 ;
Johnson, 1996), ce qui les rend moins menaçantes et donc plus susceptibles
d’être adoptées comme illustrations de leur propre situation. Il s’agit d’une
intervention indirecte qui offre au couple une image claire, sans toutefois
exiger de réponse dans l’immédiat.
Thérapeute : « II y a quelque chose ici qui me fait penser à un autre
couple avec qui j’ai travaillé, peut-être que ça ne s’applique pas
à votre situation, ce n’est peut-être pas du tout semblable, mais
pour ce couple, la conjointe la plus active se rendait au point où
elle voulait que l’autre souffre aussi. Elle désirait tellement avoir
un contact avec lui, avoir au moins un effet sur cette personne qui
semblait étanche et hermétique, qu’elle finissait par le marteler
continuellement, juste pour s’assurer qu’elle n’était pas ignorée
ou laissée pour compte. L’autre conjoint avait l’impression d’être
attaqué, sans relâche et de façon effrénée, et se creusait une tran­
chée de plus en plus profonde, pour s’arc-bouter, pour accroître
Thérapie de couple centrée sur les émotions
155
sa position défensive. Un genre de “tu ne m’auras pas”, mais ça
devenait épuisant de toujours être aux aguets, à anticiper la
prochaine fusillade pour l’éviter, toujours prêt à courir et à fuir.
Ça devenait une sorte d’enfer pour les deux, mais chacun était
tellement pris dans sa position, jamais elle ne cessait ses attaques,
jamais il n’abaissait ses défenses… et le plus triste est qu’ils sont
restés pris dans cette dynamique pendant des années, voire pen­
dant toute leur vie… jusqu’au moment où elle a appris qu’elle était
atteinte du cancer. »
Travail sur les blessures
La recherche sur le processus de changement dans la TCE-C a permis de
cerner un événement particulier qui risque de bloquer l’établissement d’un
nouveau lien sécurisant, qu’on nomme « blessure d’attachement » (­ Johnson
et Whiffen, 1999). Certains théoriciens de l’attachement font remarquer
que, lors d’une crise ou d’une situation urgente, la façon de répondre du
partenaire peut avoir un effet marquant, voire disproportionné, sur la qua­
lité de l’attachement (Simpson et Rholes, 1994). De tels incidents viennent
confirmer ou infirmer les suppositions faites sur le lien d’attachement et sur
la fiabilité du partenaire. Ces situations, où le partenaire se sent abandonné,
trompé ou trahi sont négatives au niveau de l’attachement du couple. Elles
surviennent lors d’événements critiques tels qu’une perte, un danger phy­
sique, une infidélité ou une période de grande incertitude peuvent être vues
comme des traumatismes relationnels (Johnson et al., 2001) et causent
souvent des torts considérables à la relation. Au cours de la thérapie, ces
incidents refont souvent surface de façon très vive et envahissent le vécu
actuel du partenaire blessé. Lorsque l’autre partenaire ne répond pas de
façon rassurante et réparatrice, ou lorsque le partenaire blessé n’est pas
en mesure d’accepter cette réponse, la blessure s’aggrave et s’ancre dans la
dynamique interpersonnelle. Au fur et à mesure que les partenaires vivent
des échecs dans leurs efforts pour surmonter ces blessures et à réparer les
liens brisés entre eux, leur aliénation et leur désespoir augmentent.
Par exemple, lorsqu’une femme a subi une fausse-couche et que son mari
s’est aperçu qu’elle perdait du sang et qu’elle tremblait, le mari s’est mis en
mode « automate », a pris le contrôle de la situation et l’a accompagnée en
silence jusqu’à l’hôpital. Profondément perturbé, il s’est maîtrisé pour ne pas
aggraver la détresse de sa conjointe, refusant toujours de discuter de l’événe­
ment. De son côté, elle s’est sentie profondément trahie et a­ bandonnée par
son refus d’en parler, le croyant insensible et endurci devant sa propre détresse.
Cette perception de trahison était à la source d’une profonde méfiance, et elle
restait incapable de se rapprocher de son mari. Une telle blessure risque de
s’instaurer au centre du dialogue du couple et de miner la mise en place
de nouvelles dynamiques positives.
156
La psychothérapie centrée sur les émotions
Premièrement, le thérapeute aide le partenaire blessé à rester en contact
avec les émotions douloureuses qui sont associées à la blessure et il facilite
l’expression de leur impact et de leur signification par rapport à l’attache­
ment. À ce stade initial, de nouvelles émotions peuvent surgir, telles que la
colère, qui évoluent en expression claire de douleur et d’impuissance, ou
de peur et de honte. Le lien entre cette blessure et la dynamique interper­
sonnelle négative devient alors explicite. Par exemple, une partenaire peut
dire : « Je me sens si impuissante. Oui, je l’ai frappé pour lui montrer claire­
ment qu’il ne pouvait faire semblant que je n’étais pas là. Il ne pouvait pas
simplement ignorer ma douleur comme cela. Depuis ce temps-là, je ne lui ai
jamais plus fait confiance. » Deuxièmement, l’autre partenaire commence
à comprendre la signification de la blessure à l’égard de l’attachement
comme un reflet de l’importance qu’elle a pour le partenaire blessé plutôt
que comme le reflet de sa propre insensibilité ou de son comportement
inadéquat. Ce partenaire reconnaît alors la douleur et la souffrance du parte­
naire blessé et s’explique sur sa version de l’événement. Troisièmement, le
partenaire blessé tente de s’approprier une définition plus complète et inté­
grée de la blessure ; il exprime son chagrin par rapport à la perte que cette
­blessure a provoqué et sa peur devant la perte du lien d’attachement. Ce
partenaire permet à l’autre d’être témoin de sa vulnérabilité. Quatrième­
ment, l’autre partenaire s’engage davantage au niveau émotionnel ; il recon­
naît sa part de responsabilité dans la blessure d’attachement et exprime son
empathie, ses regrets ou ses remords à son partenaire blessé. Cinquième­
ment, le partenaire blessé se risque à demander réconfort et affection auprès
de son conjoint, ce qui n’a pas eu lieu lors de l’événement blessant. Une
réponse consolante et affectueuse agira comme antidote à la blessure d’atta­
chement. Sixièmement, les partenaires sont en mesure d’élaborer ensemble
une nouvelle narration de l’événement. Cette narration plus ordonnée et
complète comprend, pour le partenaire blessé, une description claire et satis­
faisante de l’expérience et des motifs de l’autre lors de l’événement en ques­
tion. Lorsque la blessure d’attachement se sera résorbée, le thérapeute sera
en mesure d’encourager la confiance envers l’autre afin d’entamer la mise
en place d’une dynamique positive.
La TCE de couple selon Greenberg et Goldman
Survol des principes-clés
Greenberg et Goldman (2008) reprennent le modèle de base développé par
Greenberg et Johnson (1988), en mettant l’accent sur la régulation des
affects dans la dynamique du couple. Ils reprennent l’idée fondamentale de
Ekman et Davidson (1994) qui emphasent que les êtres humains cherchent
à maximiser les expériences émotionnelles positives et à minimiser les
Thérapie de couple centrée sur les émotions
157
expériences émotionnelles négatives. Ainsi, l’individu recherche naturelle­
ment les affects de calme, de joie, de plaisir, de fierté, d’excitation alors qu’il
cherche à éviter la douleur, la honte, la peur et les affects reliés à la survie. Par
conséquent, les pensées et les actions sont reliées à des buts affectifs positifs
ou négatifs. De ce fait, les relations affectives sont une source importante
d’émotions. Le rapprochement de l’autre déclenche un sentiment de sécu­
rité, de valorisation, de bien-être, de confiance où on se sent compris ou
reconnu comme un être unique et important. La régulation de l’affect étant,
selon Greenberg et Goldman, une motivation première, les êtres humains
recherchent des relations soutenantes et d’amour pour les émotions positives
qu’elles procurent et se retirent des relations non soutenantes et jugeantes,
pour éviter les émotions négatives où on se sent mal. Ainsi, « les émotions
régulent donc les couples et les couples r­ égulent les émotions » (Greenberg
et Goldmann, 2008, p. 42). La régulation de l’affect est donc le fondement
de toute relation intime et donc de la thérapie de couple.
La régulation des affects
Le développement de la régulation de l’affect débute dans l’enfance et se
retrouve dans les relations adultes (Gross, 2007). Cette régulation se réa­
lise souvent de manière implicite, non verbale, les partenaires étant bien
plus souvent affectés par ces mêmes canaux, que par le contenu verbal. Ce
qu’ils entendent dans la voix ou lisent sur le visage de l’autre ou ressentent
dans le contact auprès de leur partenaire a bien souvent plus de valeur que
les mots. L’expression émotionnelle influence la réponse émotionnelle de
l’autre. Se sentir proche, connecté à l’autre, recevoir une validation empa­
thique, se sentir libre de s’exprimer, conditionnent les besoins d’identité
et de compétence. Lorsque l’on se sent systématiquement incompris, pas
bien et en insécurité – en colère, honteux, ou anxieux–, la relation devient
fragile et conflictuelle. Les gens cherchent dans la relation un sentiment de
bien-être, d’être pris en compte et de recevoir de bons soins (Fosha, 2000).
Néanmoins, il arrive que le partenaire ne puisse pas apporter cette régula­
tion, par exemple parce qu’il est stressé, ou débordé ou parce qu’il trouve
les demandes de l’autre trop intenses. Dans ce cas, il devient important
que l’individu développe la capacité de s’autoréguler afin que sa détresse
ne se présente pas sous forme d’attaques ou de retraits vis-à-vis de son
partenaire. L’équilibre relationnel dépend non seulement de la capacité de
l’individu à s’autoréguler, mais aussi de sa capacité à l’exprimer et à accueil­
lir celle de son partenaire. Tous les partenaires ont besoin d’une réponse
chaleureuse et empathique de l’autre pour se sentir aimés et appréciés.
Les individus qui souffrent de blessures ou de difficultés en lien avec
d’anciennes relations ou qui ont eu une histoire traumatique, sont particuliè­
rement sensibles. Le partenaire qui peut offrir une réponse empathique et de
la reconnaissance aux sentiments vulnérables de ce partenaire, permet aussi
158
La psychothérapie centrée sur les émotions
une expérience émotionnelle correctrice. À l’aide du thérapeute, chacun
développe la capacité de prendre soin de soi et de supporter les frustrations
plutôt que d’exploser de rage ou de se retirer en s’isolant (en « boudant »)
pendant des jours. Les difficultés des couples sont des échecs au niveau de
la régulation des affects, des réponses affectives et de leurs communications.
En TCE-C, les partenaires travaillent non seulement à apprendre à révéler
leur vulnérabilité, mais aussi à recevoir la réponse de l’autre, ainsi qu’à
faire face à leurs propres émotions. Le thérapeute accompagne le partenaire
lorsqu’il se montre très vulnérable de manière validante et empathique :
« Lorsque c’est comme cela, vous vous sentez si désespérément seule… votre
partenaire ne sera jamais là pour vous… c’est comme si vous aviez besoin
d’eau au milieu du désert… c’est tellement dur d’avoir besoin de lui et qu’il
ne réponde pas… »
Les systèmes motivationnels
Selon Greenberg et Goldman (2008, p. 42), les émotions et les motivations
sont intrinsèquement reliées, en effet, ces auteurs assument que « sans émo­
tions, il n’y a pas de motivation ». Les émotions sont des indicateurs de
besoins. Les besoins concernent l’attachement, la valorisation, l’identité et
l’estime de soi. La régulation de l’affect est le vecteur des motivations et des
comportements du couple, qui s’applique au niveau de trois dimensions,
considérées aussi importantes que les unes que les autres : l’attachement,
l’identité et la sensation d’attraction (voir chapitre 2).
Dimensions liées à l’attachement
Cette dimension, qui a été développée précédemment (chapitre 2), se réfère
aux besoins primordiaux des êtres humains (Goldman et Greenberg, 2013). En
résumé, il s’agit de la part de chaque partenaire de satisfaire les besoins suivants :
• proximité : « Est-ce que tu es là pour moi ? » ;
• disponibilité : « Est-ce que tu peux répondre quand j’ai besoin de toi ? » ;
• réceptivité : « Peux-tu me donner ce dont j’ai besoin, pour me soutenir ? ».
Dimensions identitaires
Greenberg et Goldmann (2008) considèrent l’identité comme une expé­
rience consciente d’un soi unique et en constante évolution qui permet
de donner du sens aux expériences et qui se construit aux travers d’elles.
Ce processus interne dialectique est plus ou moins implicite. Le dévelop­
pement de l’identité est influencé par une multitude de facteurs géné­
tiques, environnementaux et sociaux. Ce processus se met en place dans
les relations d’attachement primaires, au travers de la proximité, de la
disponibilité et de la validation avec l’autre significatif (voir la discussion
au chapitre 2). Afin de donner du sens et des buts à sa vie, l’adulte crée cer­
taines identités : « le qui je suis ». Il a besoin pour cela de la validation et
de la reconnaissance de l’autre. Ces besoins sont propres aux partenaires
Thérapie de couple centrée sur les émotions
159
au sein du couple, en fonction aussi des valeurs et normes socioculturelles
du couple, dans le contexte de son tissu social, marqué par le rang social,
l’identité et l’accès aux ressources (Gilbert, 2003). Ainsi, les menaces du
sentiment d’identité, de valeur engendrent chez l’individu des comporte­
ments agressifs dominants, de pouvoir ou de contrôle. Ces comportements
peuvent viser à maintenir un sentiment du soi et de l’identité. Cela peut
aussi passer par le besoin d’attirer l’autre, d’être reconnu. L’individu
peut « se battre » pour se faire reconnaître et assurer sa place, son identité
dans le couple, engendrant une lutte dite de « dominance » (Greenberg
et Goldman, 2008 ; Goldman et Greenberg, 2013). Dans ces situations
conflictuelles, le partenaire « soumis » ressent de la honte, de la déva­
lorisation. Lorsqu’il le montre, cela va automatiquement réactiver de la
colère chez le partenaire se trouvant dans la position de « dominant ».
Les comportements d’humiliation, d’insultes, de manque de soutien
engendrent des blessures de l’estime de soi et de l’identité. L’expression de
mépris ou de dégoût peut être un indice de communication montrant la
supériorité de la personne face à l’autre, afin de protéger son estime de soi
et sa position dans les yeux de l’autre. D’après Gottman (1994), c’est une
manière de maintenir son identité qui est particulièrement destructrice.
Dans les cycles négatifs, la honte est typiquement suivie par la rage, la
colère, ensuite par la tristesse et la culpabilité. Les sentiments d’impuis­
sance peuvent conduire à la violence. Dans ce cas, la rage est secondaire
et permet d’éviter les émotions primaires de la honte et de l’humiliation
dans le contexte intime. Des sentiments d’impuissance peuvent empoi­
sonner la relation et conduire à des comportements d’abandon, de dés­
investissement de la relation intime.
Plutôt que de réagir par la domination, une autre façon de protéger l’iden­
tité peut être par le retrait. Au lieu de se mettre en colère, le partenaire perd la
confiance et se retire derrière « un mur de protection » pour éviter d’être cri­
tiqué et blessé, la relation devenant dès lors dysfonctionnelle. La TCE visera
alors à développer chez les partenaires du couple la capacité de tolérer à la
fois la frustration de leurs besoins et la perte de contrôle, afin de permettre
une reconnaissance de l’autre comme personne à part entière. Les partenaires
sont encouragés à valider avec l’autre ses droits, ses sentiments, et ses envies
afin de passer de la confrontation à la différenciation et à l’apaisement.
Lors des conflits de domination, l’enjeu principal n’est pas celui de l’atta­
chement ou de la distanciation affective. Cependant, ces derniers peuvent
être affectés par le déclenchement de l’anxiété secondaire d’abandon et
d’insécurité (p. ex., « Si tu vois comme je suis affreux, tu pourrais m’aban­
donner » ou « Si tu ne me valorises pas assez, je dois t’abandonner »). Dans
ces cas, où les menaces au niveau de l’identité activent les besoins liés à
l’attachement, il est préférable d’aborder en premier lieu les besoins d’iden­
tité et les questions liées à l’attachement par la suite.
160
La psychothérapie centrée sur les émotions
Dimensions liées aux sentiments d’attraction
Selon la théorie des émotions de Frijda (1986 ; voir chapitre 2), les per­
sonnes restent en relation en raison des sentiments positifs que la relation
leur procure. Nous cherchons la proximité avec un partenaire sécurisant
et qui est source d’un ensemble de sentiments positifs. La présence de
sentiments positifs, comme l’attirance, le sentiment d’être apprécié et
de plaire, l’excitation, l’intérêt, déclenchent un bien-être qui favorise le
rapprochement. Ces sentiments sont les moteurs des comportements de
rapprochement – versus d’éloignement – et par conséquent sont des fac­
teurs ayant une portée sur l’amélioration et la satisfaction relationnelle
(Gottman, 1994).
Les interventions
Le processus : les stades
Greenberg et Goldman (2008) ont développé à partir du processus théra­
peutique initial (Greenberg et Johnson, 1988) un modèle de traitement en
cinq stades.
Stade 1. Validation et formation de l’alliance
Ce stade permet l’établissement d’une alliance collaborative et sécurisante
entre le thérapeute et le couple. Elle est obtenue par le biais de la validation
de la douleur émotionnelle de chaque partenaire et de la formation d’un
lien affectif avec chacun (Greenberg et Goldman, 2008). Le lien entre le
couple et le thérapeute est essentiel d’une part, afin d’aider la réduction de
l’anxiété de chaque partenaire, d’autre part, afin de leur permettre de se sen­
tir suffisamment en sécurité pour se révéler émotionnellement et s’exposer
(Greenberg et Goldman, 2008). Le thérapeute tente aussi de comprendre les
préoccupations fondamentales du couple et comment il aborde les enjeux
en lien avec l’attachement et l’identité.
Stade 2. Désescalade du cycle négatif
Le thérapeute travaille principalement à réduire la réactivité émotionnelle
entre les partenaires (Greenberg et Goldman, 2008). Les problèmes du
couple sont extériorisés, nommés et traduits sous la forme d’une dyna­
mique, d’un cycle. De cette manière, une distance affective se crée entre le
couple et son problème. En collaboration avec le thérapeute, chaque parte­
naire prend conscience de son rôle dans le cycle interactionnel identifié et
de ses besoins d’attachement et d’identité, ainsi que le lien avec des enjeux
individuels significatifs tels qu’un traumatisme ou des besoins non satis­
faits durant la petite enfance ou lors d’une ancienne relation (Greenberg
et Goldman, 2008). Cela permet au couple de reformuler leur problème en
termes de besoins inassouvis plutôt qu’en termes de défauts, réduisant ainsi
encore la réactivité émotionnelle.
Thérapie de couple centrée sur les émotions
161
Stade 3. Accéder aux émotions sous-jacentes
Lorsque les partenaires arrivent à exprimer leurs sentiments de vulnérabilité
sans accusation, l’interaction devient plus facile et abordable (Greenberg et
Goldman, 2008). Cela crée un contexte plus sûr pour chaque partenaire,
qui peut plus facilement demander de l’aide et exprimer ses besoins non
satisfaits. En termes de cycle, l’accusateur exprime de la peur, de la tris­
tesse ou un sentiment de solitude. Alors que pour celui qui se distancie,
il exprime souvent de l’anxiété ou de la colère. Pour les « dominants », il
s’agit de honte, peur ou colère et pour les « soumis », de colère, de limites ou
de peur. Cependant, lorsque certains partenaires rencontrent des difficultés
à accéder et à exprimer leurs émotions primaires adaptées, le thérapeute
travaille avec cette personne afin de lui permettre de surmonter les blocages
et d’identifier les besoins et les aspects du soi dans la relation (Greenberg et
Goldman, 2008).
Stade 4. Restructuration de l’interaction négative
Il est essentiel que les partenaires soient en mesure d’accepter et de valider
leurs émotions, leurs besoins et ceux de leur partenaire (Greenberg et
Goldman, 2008). S’il existe des blocages liés à des émotions mal adaptées
en lien avec la réponse du partenaire (méfiance, protection, validation), on
doit y accéder et les explorer afin de favoriser leur transformation. Lorsque
les partenaires sont capables d’entendre l’autre exprimer ses besoins, cela
indique que leurs schèmes émotionnels et comportementaux ont changé.
Il est alors possible de restructurer le cycle de l’interaction. Lorsque le parte­
naire – qui avait tendance à faire des reproches, des critiques en exprimant
de la colère – s’apaise, l’autre se sent plus confortable, apaisé et donc prêt
aussi à lui tendre la main et à prendre le risque de se réengager dans la
relation. De même, lorsque le « dominant » diminue ces comportements
de dominations, le « soumis » peut prendre le risque de plus s’affirmer. Une
fois que les partenaires deviennent plus accessibles les uns aux autres, il faut
alors s’engager dans le travail thérapeutique, afin qu’ils apprennent à s’apai­
ser. Ils seront alors en mesure de transformer leurs émotions mal adaptées
lorsque l’autre partenaire ne sera pas disponible ou réceptif (Goldman et
Greenberg, 2013).
Stade 5. Intégration et consolidation
Dans la phase finale, le thérapeute et le couple travaillent ensemble pour
intégrer les nouveaux schémas interactionnels. Cette intégration est faci­
litée par la création d’un nouveau récit de couple, qui reconnaît et pro­
meut les gains réalisés en thérapie. À la fin de la thérapie, ce nouveau récit
comprend la validation de la nouvelle dynamique, la capacité de régulation
de ses propres affects et de ceux de l’autre, et une prise de conscience de soi
et de son partenaire accrue (Greenberg et Goldman, 2008).
162
La psychothérapie centrée sur les émotions
Interventions thérapeutiques
Le thérapeute est ici considéré comme un « coach des émotions ». Le
concept du « coaching » repose sur la prémisse que les partenaires ont
des ressources et un potentiel de croissance qui peut être développé par
un entraînement spécifique au niveau des émotions (Greenberg et Goldman,
2008). Ce travail se situe au niveau de la conscience émotionnelle et de
l’expression émotionnelle. Pour ce faire, le thérapeute TCE-C pourrait
proposer des tâches à domicile entre les séances, par exemple, proposer à
un mari d’observer ce qu’il ressent lorsqu’il est la cible des critiques. De
même, à son épouse, il pourrait lui proposer d’observer ce qu’elle ressent
lorsqu’elle se sent invalidée. Le mari pourrait rapporter se sentir inconsidéré
et la femme ressentir de la honte.
Conformément à l’origine humaniste de la TCE, le thérapeute ne
commande ni prescrit de changement. De même, il sera soucieux de ne pas
« juger » les partenaires en utilisant des termes susceptibles de compromet­
tre la cohésion du couple. Par exemple, il est proscrit d’affubler un parte­
naire de « manipulateur, narcissique, ou infantile ». Le thérapeute considère
plutôt les deux partenaires comme faisant de leur mieux, compte tenu de
leurs vécus, pour obtenir la proximité et la validation de l’autre, ce qui
est radicalement différent que de concevoir l’un ou l’autre des partenaires
comme étant problématique ou dysfonctionnel.
Sophie et Nicolas sont en couple depuis 20 ans. Lors de leur rencontre avec
le thérapeute, ils décrivent une dynamique « dominant/soumis ». Sophie se
sent constamment critiquée et sous l’emprise de Nicolas, qui, à son tour, ne
se sent pas assez considéré par Sophie. Le thérapeute cherche à désamorcer
les tensions en mettant l’accent sur la manière dont les deux partenaires
participent activement à la dynamique et en explorant les émotions et les
besoins qui sous-tendent la prise de position de chacun (dominant/soumis).
Thérapeute : « Sophie, je vois que vous êtes agitée, que vous cher­
chez à vous défendre… c’est pareil pour vous, Nicolas… Nous
allons essayer de nous arrêter un peu afin d’essayer de voir ce qui
se passe là derrière. » [Le thérapeute décrit leur comportement et
invite le couple à regarder la situation autrement en explorant
leurs expériences sous-jacentes.]
Sophie : « Je suis énervée parce qu’il m’accuse encore une fois, j’ai
l’impression que quoi que je fasse, c’est toujours mal, Nicolas. »
(soupir)
T. : « Hm-mm, pouvez-vous prendre quelques instants pour regar­
der ce qui se passe dans votre corps quand vous dites cela ? » [Le
thérapeute se concentre sur l’ici et le maintenant et guide Sophie
à observer les émotions qui sous-tendent sa réaction.]
S. (soupir) : « Um, je crois que je me sens triste… triste de nous voir
nous disputer encore… triste que je n’arrive pas à lui montrer que
j’avais de bonnes intentions quand j’ai appelé sa sœur. »
Thérapie de couple centrée sur les émotions
163
T. (d’une voix douce) : « Oui, cela semble vraiment douloureux…
de sentir ses intentions et ses comportements mal compris. »
S. : « Exactement ! Je me sens incomprise et critiquée. (voix tremblante)
… ça me fait mal. »
Le thérapeute, « coach de l’émotion », guide les partenaires vers les sen­
timents présents, mais qui n’ont pas encore été exprimés. Parallèlement, il
porte une constante attention au processus de changement dans les inter­
actions du couple. Il reflète les actions qu’il constate sur le plan systémique et
en évitant un langage péjoratif, en les intégrant dans la dynamique interactive
négative du couple.
T. : « Mm-hm. Généralement, que faites-vous quand ce genre de
sentiment arrive ? » [Le thérapeute tente d’établir le lien entre son
comportement et les émotions sous-jacentes de Sophie dans le but
d’explorer son rôle dans le cycle du couple.]
S. (d’une voix douce) : « Bien – j’ai tendance à me refermer et à ne
plus rien dire. C’est comme si je me disais à moi-même “à quoi
ça sert de discuter ?” » (T. : « mm-hm »)… « et puis je commence
à penser que peut-être il a raison. (soupir) Et puis je commence à
douter de moi-même et là, je me sens déprimée. »
T. : « Oui, je comprends. On dirait que vous dites que vous vous
sentez vaincue et impuissante, comme si vous vous résignez à
vous soumettre, même si vous êtes en désaccord. » [Le thérapeute
reflète l’expérience émotionnelle avec la position qu’elle adopte
dans la dynamique.]
S. : « Oui ! Exactement… et je supporte mal qu’il doive avoir
toujours raison, donc je finis par l’éviter pour ne pas me sentir
si seule. » [La dimension de l’attachement est affectée : leur lutte
pour le pouvoir conduit Sophie à se sentir seule et distante de
Nicolas.]
T. : « Nicolas, saviez-vous ce qui se passait pour Sophie ? »
Nicolas : « Euh, oui et non, je veux dire que je le savais, mais je ne
savais pas combien elle était touchée. »
T. : « Et que se passe-t-il à l’intérieur de vous, quand vous l’entendez
parler de comment elle se sent critiquée et vaincue ? » [Le thérapeute
oriente Nicolas vers son corps afin d’aller plus loin dans l’explora­
tion de sa réaction émotionnelle.]
N. : « Cela me fait me sentir mal. Je sais que je peux être difficile et
me mettre vraiment en colère, mais euh, parfois, vous savez, elle
aussi me fait me sentir mal. »
T. : « OK et quand vous vous sentez mal, voulez-vous dire “invi­
sible” ? Il me semble que c’est ce que vous disiez la dernière fois. »
N. : « Oui, exactement, comme si elle ne me respectait pas, ne
tenait pas compte de moi… alors je perds le contrôle et ça me rend
furieux. » [Nicolas fait le lien entre son comportement et sa réaction
émotionnelle sous-jacente.]
164
La psychothérapie centrée sur les émotions
T. : « Et c’est là que la dynamique se réactive. Le cycle peut
commencer avec l’un ou l’autre… il me semble que de votre côté,
Nicolas, cela démarre quand vous vous sentez ignoré par Sophie
et que cela active ce sentiment de dévalorisation et que vous réa­
gissez avec rage. » [Le thérapeute identifie l’émotion primaire (la
honte) et les émotions secondaires (la rage).]
N. : « Oui. »
T. : « C’est alors que Sophie commence à se sentir incomprise
parce qu’elle n’a pas l’intention de vous dévaloriser et donc elle se
sent impuissante et vaincue et finit par se soumettre à ce que vous
dites, mais intérieurement, elle se sent réellement en colère et par
la suite s’éloigne de vous. Nous devons donc comprendre ce que
vous pouvez faire lorsque ce sentiment d’être invisible ou sans
valeur se déclenche afin qu’il ne génère pas une lutte de pouvoir
entre vous, et aussi ce que Sophie peut faire pour sentir qu’elle a
aussi une place dans la relation. » [Le thérapeute décrit le cycle du
couple sans blâmer les partenaires.]
En outre, le thérapeute entraîne le couple à s’engager dans de nouveaux
comportements au sein de la session par l’intermédiaire de mise en acte. Il
s’agit de moments significatifs porteurs d’émotions vulnérables, besoins qui
vont participer au processus de changement de l’interaction du couple. Ces
mises en acte permettront de restructurer les cycles interactionnels négatifs
et les styles de communication.
T. : « Nicolas, pouvez-vous vous tourner vers Sophie et lui dire
ce qui se passe quand vous vous sentez invisible ? Je ne suis pas
sûr qu’elle le sache vraiment car ce qu’elle voit surtout dans ces
moments, c’est que vous prenez avec force beaucoup d’espace.
Pouvez-vous la regarder et mettre quelques mots sur ce sentiment
de valorisation ? »
N. (inspirant profondément, se tournant vers Sophie) : « Eh bien, cela
me rend vraiment mal à l’aise. Euh, c’est comme quand j’étais un
gamin et que mon père m’ignorait, ne me regardait même pas
quand je voulais lui dire quelque chose. »
T. : « Et Sophie, je vois qu’il y a des larmes dans vos yeux, que se
passe-t-il quand il dit cela ? »
S. : « Je me sens triste pour lui. Il m’a déjà parlé de ses difficultés
d’enfance, de sa solitude, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il
puisse se sentir comme ça aujourd’hui. »
Travail avec les blessures
Woldarsky Meneses et Greenberg (2011) ont étudié le processus de pardon
interpersonnel, en utilisant une analyse de la tâche thérapeutique. Dans
leur étude de validation (Woldarsky Meneses et Greenberg, 2014), ils ont
constaté que l’expression de la honte associée à la blessure par « le parte­
naire blessant » était critique dans le processus de résolution du pardon. Plus
Thérapie de couple centrée sur les émotions
165
précisément, les auteurs ont pu définir des facteurs facilitateurs du pardon
interpersonnel : le partenaire blessant doit pouvoir exprimer de la honte
(primaire adaptée) par rapport à ce qu’il/elle a fait – et non pas seulement
de la culpabilité – et le partenaire lésé doit pouvoir l’accepter. Il faut noter
que cette expression de la honte ne doit pas se faire sous la forme d’une
autoflagellation, reflétant un schéma de soi inadapté de dévalorisation, ni
paraître comme une forme de manipulation interpersonnelle, « pour être
consolé ». En revanche, la honte et la détresse empathique servent à commu­
niquer qu’avoir blessé l’autre a eu un énorme impact sur le partenaire bles­
sant lui-même. Ainsi, contrairement au modèle de Millikin et Johnson
(2000), qui soulignent que l’expression de vulnérabilité par le « partenaire
blessé » est centrale dans le processus du pardon interpersonnel, Woldarsky
Meneses et Greenberg (2014) ont démontré que c’est bien l’expression de la
vulnérabilité du partenaire qui a blessé qui est fondamentale dans le proces­
sus de résolution du pardon interpersonnel.
Peter : « Je me sens mal… (en regardant vers le bas) je suis vraiment,
vraiment désolé. Je voudrais pouvoir revenir en arrière. »
Thérapeute : « Et que se passe-t-il pour vous, Johanna, quand il
vous dit cela ? »
Johanna (soupir) : « Je suis un peu agacée en fait. Il l’a déjà
dit – mais vous savez, la manière dont il le dit – je n’y crois pas
vraiment… ! »
T. : « Peter, pourriez-vous essayer encore en parlant directement
à Johanna. Regarder la et dites-lui ce que vous ressentez. Elle a
besoin de savoir comment cela vous affecte. »
P. : « Je, je, euh, (en regardant Johanna)… (voix brisée) je ne peux
pas encore me regarder dans le miroir, en sachant combien je t’ai
blessé. Quand je repense à tout ce qui se passait pour toi… alors
que moi, je cassais tout… ce qui était le plus important pour moi.
(pleurs). Je sais que j’ai brisé quelque chose… ça me fait mal de
savoir que je l’ai fait. »
J. (les larmes aux yeux) : « Euh, je l’ai jamais entendu le dire comme
ça… (en chuchotant) merci ! »
T. : « Pourriez-vous lui dire comment il vous touche quand vous le
voyez comme ça ? »
J. : « Euh, c’est vraiment difficile pour moi de te voir souffrir. J’ai
toujours eu le sentiment d’être seule dans ma tristesse mais main­
tenant je vois que toi aussi, tu es triste de ce qui nous est arrivé. »
Conclusions
À notre connaissance, il n’existe pas d’autre texte qui regroupe les deux
développements récents de la TCE-C. Nous avons tenu à le faire afin de
rapporter au plus près l’historique de ces deux branches avec leur tronc
commun, à savoir la TCE. De ce fait, les deux modèles partagent beaucoup
166
La psychothérapie centrée sur les émotions
de points communs quant à leurs origines ; ils intègrent les notions de
la théorie de l’attachement. En TCE-C, le couple est vu comme un sys­
tème de régulation des émotions : les êtres humains s’attachent, car cela
les fait se sentir bien. De même, ces modèles considèrent la théorie du
soi dans le contexte conjugal, la validation et l’empathie envers l’autre
étant une manière de réguler l’estime de soi. Les modèles s’accordent en
considérant que le processus de changement des dynamiques négatives
des couples s’effectue en différents stades. Dans le cadre d’une alliance et
d’une confiance thérapeutique, le thérapeute accompagne le processus. Il
débute par l’identification des cycles, des positions de chaque partenaire,
et des intensifications. L’expression de sentiments de vulnérabilité et sa
réceptivité par le partenaire permettra une réorganisation des cycles inter­
actionnels, avec des modifications aux niveaux des émotions et de leurs
expressions. Finalement, il suivra l’apparition et la consolidation des
cycles positifs du couple. Le développement de Johnson met principale­
ment l’emphase sur les questions d’attachement, notamment autour des
blessures de l’attachement. Greenberg et Goldman intègrent les proces­
sus identitaires dans le modèle. Au travers d’étapes supplémentaires qui
travaillent sur les processus émotionnels de chaque partenaire, ce modèle
vise le changement de soi.
De manière novatrice, ce chapitre a permis de rassembler ces idées et
conceptualisations précieuses, afin de décrire un premier aperçu de l’appli­
cation de la TCE au contexte conjugal. C’est une approche empiriquement
validée et particulièrement attractive dans le champ des thérapies de couple
aujourd’hui.
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6
Validation empirique de la
psychothérapie centrée sur
les émotions – Mécanismes
de changement, tâches
et résultats thérapeutiques
Antonio Pascual-Leone1 et Ueli Kramer2
1Département de Psychologie, Université de Windsor, Canada.
2Département de Psychiatrie, Université de Lausanne, Suisse ;
département de Psychologie, Université de Windsor, Canada.
En tant que cliniciens, les deux coauteurs de ce chapitre observent tous les
jours des clients qui changent en psychothérapie. Si cette observation est
certes satisfaisante pour le clinicien, elle est aussi futile pour le chercheur :
le moment productif s’échappe et nous restons avec une trace de mémoire
forcément sélective et biaisée de ce moment d’interaction. Et les questions
centrales restent ouvertes, comme « est-ce que ceci était vraiment utile, et si
oui, pourquoi ? », « est-ce qu’autre chose aurait été mieux ? », « comment le
client a réussi à faire cela ? », « est-ce que cet effet se maintiendra à long
terme ? ». La recherche en psychothérapie, notamment portant sur les mécanismes de changement, donne quelques réponses à ces questions centrales.
La recherche est donc une tâche à la fois nécessaire et productive, c’est pour
cela qu’un tel chapitre spécifiquement dédié à la recherche TCE peut permettre de comprendre encore mieux et en profondeur l’approche, ses atouts, ses
potentiels de développement et ses limites. Il est nécessaire, car nous pensons
qu’un psychothérapeute centré sur les émotions doit adopter, dans l’âme,
une attitude de modestie, d’émerveillement et d’intérêt candide devant
le phénomène du changement en psychothérapie, ce qui revient à l’attitude
d’un chercheur devant son objet d’étude. Finalement, mieux comprendre
un phénomène implique une meilleure théorie, une meilleure intervention
et une quête de répondre aux questions centrales encore en suspens.
Ce chapitre débutera par la discussion des données empiriques probantes
en lien avec les mécanismes de changement postulés (voir chapitre 2 pour
l’élaboration théorique de ces mécanismes), qui représentent le véritable
cœur des recherches portant sur le processus thérapeutique en TCE. Ensuite,
des recherches portant sur des tâches du thérapeute sont abordées, pour
terminer par la validation empirique globale, dans l’application de la TCE
aux différentes problématiques.
La psychothérapie centrée sur les émotions
© 2015 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
170
La psychothérapie centrée sur les émotions
Mécanismes de changement
Dans cet ordre, les mécanismes de changement postulés comme sous-tendant
l’approche centrée sur les émotions, sont la relation thérapeutique, la
connaissance expérientielle, les qualités de l’émotion, la transformation
émotionnelle et le processus d’assimilation, ainsi que l’intégration narrative.
La relation thérapeutique
L’alliance thérapeutique est aujourd’hui considérée comme le processus
relié au résultat thérapeutique de la manière la plus systématique, à travers
les approches thérapeutiques. Plusieurs méta-analyses ont synthétisé la
littérature, dont la plus récente au sujet de l’alliance thérapeutique dans les
traitements individuels (Horvath et al., 2011). Cette étude a méta-analysé
201 études, publiées ou non, durant la période de 1973 à 2009 (au total
plus de 14 000 clients). La taille de l’effet global, ajustée pour les tailles de
l’échantillon et les intercorrélations entre les mesures de résultat, est
de r = 0,275 (i.e., représente environ 8 % de la variance expliquée du résultat thérapeutique). Ces effets sont comparables à travers les approches
thérapeutiques, sont robustes et ne dépendent pas du fait qu’une étude a
été publiée ou non. Dans la TCE, le développement de l’alliance est un
processus débutant à la toute première séance et la qualité de l’alliance à
ce moment-là, codée par le client, prédit le résultat thérapeutique à travers
plusieurs études (Pos et al., 2009 ; Wong et Pos, 2014b). La psychothérapie
centrée sur les émotions, ensemble avec d’autres approches thérapeutiques,
favorise une construction de l’alliance thérapeutique qui prévient les
possibles ruptures de l’alliance, ou les répare dans un processus de re-­
négociation empreint d’empathie. Une récente méta-analyse (Safran
et al., 2011) a analysé les rôles de la rupture et de la résolution de l’alliance
thérapeutique dans la prédiction du résultat thérapeutique. Trois études et
au total N = 148 clients ont été inclus, tout traitement confondu. La taille
de l’effet globale était de r = 0,24, ce qui représente un petit effet, mais qui
est statistiquement significatif (p = 0,002).
La qualité de la relation thérapeutique, avec ses différentes composantes,
a montré des liens systématiques avec le résultat thérapeutique, au-delà
d’une approche particulière. Pour la TCE, l’empathie du thérapeute est postulée être un ingrédient central. Le thérapeute y propose un environnement
particulièrement accueillant et chaleureux empreint de la capacité et de la
motivation chez le thérapeute de comprendre l’expérience du client depuis
l’intérieur. Sur la base de 57 études conduites en langue anglaise (N = 3 599
clients et 224 effets distincts), Elliott et collaborateurs (2011) ont montré une taille d’effet modérée reliant l’empathie au résultat thérapeutique
(d = 0,30), ce qui correspond à l’explication d’environ 9 % de la variance du
résultat thérapeutique. Plusieurs formes de traitement ont été incluses dans
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
171
la méta-analyse, y compris la TCE. Des analyses complémentaires ont montré que ce lien n’est pourtant pas constant, relevé par un score significatif
mesurant la variabilité inter-études (Q = 205,6, p < 0,001). Cette variation
dépendait avant tout de la source de mesure (i.e., l’empathie mesurée par le
client ou l’observateur externe prédit le résultat thérapeutique mieux que
si elle est mesurée par le thérapeute) et de l’expérience du thérapeute (i.e.,
l’empathie est plus déterminante chez les thérapeutes débutants, comparés aux avancés). Aucun effet différentiel n’a été trouvé en fonction du
type d’approche thérapeutique, ni du type de traitement, ni de la sévérité
symptomatique. Macaulay et collaborateurs (2007) ont montré qu’un seul
aspect de la technique thérapeutique prédisait l’empathie exprimée : c’est
le thérapeute qui s’ajuste finement aux caractéristiques du client momentpar-moment. Ce résultat suggère que le client et le thérapeute contribuent à
ce processus, ce qui est en accord avec l’ancrage de la TCE dans les thérapies
centrées sur la personne qui définissent l’empathie comme un processus
fondamentalement interpersonnel (Barrett-Lennart, 1981 ; voir chapitre 2,
la section sur l’empathie thérapeutique). En ce qui concerne la TCE, en
comparaison à la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), Watson et
Geller (2005) ont montré une seule spécificité TCE en termes des variables
de base : la considération positive. En comparant des thérapies TCE aux
thérapies TCC, cette étude a montré que les clients percevaient leurs thérapeutes TCE de manière plus sympathique, chaleureuse et respectueuse.
L’empathie, l’acceptation inconditionnelle et la congruence ne différaient
pas entre conditions, ce qui est similaire à l’alliance thérapeutique. Ces
résultats ont amené les chercheurs à tester un modèle de médiation statistique en prenant les deux conditions ensemble, où l’alliance thérapeutique
modérerait le lien entre les variables de base et le résultat thérapeutique.
Ce modèle a été confirmé. Ces résultats indiquent que les variables de base,
utilisées comme techniques relationnelles au premier plan (comme dans la
TCE) ou comme conditions de base à l’arrière-plan d’un traitement utilisant
d’autres techniques (comme dans la TCC), contribuent au développement
d’un focus de travail thérapeutique et du lien affectif entre client et thérapeute. Pour les traitements centrés sur les émotions, il semble crucial
d’examiner le rôle prédictif de l’empathie thérapeutique, perçue par le
client, de la toute première séance pour le résultat thérapeutique à la fin
du traitement. Malin et Pos (2014) ont montré que l’empathie perçue à la
première séance affecte le résultat thérapeutique de manière indirecte, en
passant par deux chemins complémentaires : l’empathie prédit l’alliance
thérapeutique à cette même première séance, et l’empathie prédisait la
profondeur de la connaissance expérientielle mesurée dans la phase active
du traitement ; ces deux variables étaient reliées directement au changement thérapeutique à la fin du traitement. Un autre aspect de la relation thérapeutique, conceptualisé comme étant particulièrement pertinent
172
La psychothérapie centrée sur les émotions
dans les thérapies expérientielles, est la présence thérapeutique (Geller et
Greenberg, 2002, 2012 ; voir chapitre 3) définie comme un contact profond
à soi afin de créer un espace d’ouverture à l’autre. En examinant le rôle
prédictif de la présence du thérapeute pour le résultat thérapeutique, Geller
et collaborateurs (2010) ont montré que seulement l’appréciation du client
(i.e., la perception du client de la présence du thérapeute) prédit l’alliance
et les changements thérapeutiques, ce qui n’est pas le cas pour la présence
du thérapeute codée par lui-même. Il a aussi été montré, en comparant
des thérapies centrées sur les émotions et sur la personne aux TCC, que
les deux premières ont des niveaux de présence thérapeutique plus élevés,
comparées aux thérapies cognito-comportmentales.
Les processus émotionnels du client en général
Du côté des processus émotionnels du client, la connaissance expérientielle –
le processus de construction de nouvelles significations à partir du sens
corporel – est postulée comme un mécanisme de changement majeur dans
les thérapies expérientielles. Une récente méta-analyse (Pascual-Leone et
Yeryomenko, soumis) a analysé 11 études (au total N = 458 clients) et a
confirmé un lien entre la profondeur de la connaissance expérientielle du
client et le résultat thérapeutique (r = 0,24). En particulier, la profondeur
de la connaissance expérientielle durant la phase active de traitement
prédit le résultat thérapeutique de manière significative, toutefois, il faut
noter la présence de plusieurs variables modératrices, comme le type de
traitement (ayant un impact sur la connaissance expérientielle en début
de traitement, mais pas dans la phase d’élaboration) et la manière dont
le résultat thérapeutique est mesuré (i.e., par le client ou un examinateur externe). Ces effets sont particulièrement probants pour la TCE.
Goldman et collaborateurs (2005) ont montré que si le processus de la
connaissance expérientielle est mesuré en lien avec des thèmes centraux
de chaque client, sa profondeur durant la phase active du traitement prédit
le changement symptomatique et l’augmentation de l’estime de soi à la
fin du traitement TCE. Cette étude a aussi montré que la profondeur de la
connaissance expérientielle augmente à travers le traitement TCE, ce qui
suggère qu’il s’agit ici véritablement d’un processus évolutif et non pas
simplement à une capacité donnée en début de traitement, mais il est aussi
vrai que le niveau initial de profondeur diffère d’un client à l’autre en début
de thérapie (Henricks, 2002 ; Sachse, 1992). Cette dernière question de la
profondeur de la connaissance expérientielle tôt et tard dans le traitement
TCE a été investiguée par plusieurs études (Pos et al., 2003, 2009). Pos et
collaborateurs (2003) ont montré que le lien prédictif entre la profondeur
de la connaissance expérientielle en début de traitement pour le changement symptomatique était statistiquement médiatisé par – ce qui veut
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
173
dire que ce lien passait nécessairement par – la profondeur de la connaissance expérientielle tard dans le traitement. Cela veut dire que ni une
profonde connaissance expérientielle en début de traitement n’assurait un
bon résultat, ni, à l’inverse, des capacités limitées d’accéder à la connaissance expérientielle en début de traitement menait nécessairement à un
mauvais résultat thérapeutique : c’est l’évolution à travers le traitement
de cette profondeur chez le client qui compte le plus. Cette étude a aussi
analysé séparément le processus de la connaissance expérientielle concernant des thèmes narratifs pertinents (pour les clients) ou non : les résultats
suggéraient que c’est avant tout la connaissance expérientielle au sujet de
l’expérience émotionnelle en général qui prédisait le résultat thérapeutique
et non pas la pertinence du thème traité. Les auteurs concluent que c’est
l’émotion qui représente un méta-thème pertinent dans ces traitements TCE
et c’est celui-ci qui est avant tout responsable des effets thérapeutiques.
Dans une étude suivante, Pos et collaborateurs (2009) ont pu confirmer le rôle médiateur de la profondeur de la connaissance expérientielle
tard dans le traitement. Ces auteurs ont testé deux variables de médiation concurrentielles, les deux mesurées tôt et tard dans le traitement :
l’alliance thérapeutique et la connaissance expérientielle. Tandis que la
première prédisait le résultat thérapeutique seulement en début de traitement, la profondeur de la connaissance expérientielle restait prédictive
du résultat thérapeutique pour l’ensemble des modèles testés, au-dessus
de l’alliance thérapeutique tard en traitement. Ces résultats suggèrent
également que l’alliance thérapeutique très tôt dans le traitement est un
facteur soutenant, ou le cas échéant entravant, les processus expérientiels,
mais aussi l’alliance oriente très tôt le client vers un type de processus et
de résultat associé à son traitement. Ces résultats soulignent de manière
convaincante l’importance de la profondeur de la connaissance expérientielle tard dans le traitement TCE. Si la connaissance expérientielle joue
un rôle si déterminant dans plusieurs formes de traitement, il faut aussi
noter que Watson et Bedard (2006) ont montré, dans une comparaison
directe, que la connaissance expérientielle était plus profonde dans les
traitements TCE, comparée aux TCC ; toutefois, la méta-analyse citée
(Pascual-Leone et Yeryomenko, soumis) a montré que cela était seulement
vrai en début de traitement. L’étude de Watson et Bedard (2006) a aussi
montré que la profondeur de la connaissance expérientielle progressait à
travers la psychothérapie, indépendamment de son orientation.
La profondeur de la connaissance expérientielle est aussi postulée comme
centrale dans les traitements TCE de couple (Greenman et Johnson, 2013).
En utilisant une série d’analyses des tâches thérapeutiques (task analysis)
sur des données recueillies par l’observation directe de l’interaction entre le
couple (les deux clients) et le thérapeute, il est devenu possible d’isoler des
événements significatifs qui délimitent des processus de thérapie de couples
174
La psychothérapie centrée sur les émotions
productifs des processus non productifs. La profondeur de la connaissance
expérientielle en est un indice majeur de différenciation entre ces deux types
de processus (Johnson et Greenberg, 1988). Les trois couples qui changeaient
leur niveau d’ajustement dyadique à la fin du traitement TCE présentaient
une connaissance expérientielle plus profonde, comparés aux trois couples
qui n’avaient pas autant d’amélioration au niveau de leur ajustement
mutuel. Les couples avec des événements d’adoucissement interpersonnel
(softening) à la fin du traitement étaient aussi ceux qui avaient des processus
de la connaissance expérientielle plus profonds et aussi ceux qui se présentaient à la fois en tant qu’affiliatifs et autonomes. Une étude sur un couple
dont la femme souffrait d’un cancer du sein (Couture-Lalande et al., 2007)
montrait des résultats compatibles : la profondeur de la connaissance expérientielle était associée à des changements associés à la thérapie de couple.
S’ouvrir à son partenaire par rapport à ses émotions primaires (sous-tendant
l’expérience secondaire) et l’accueil bienveillant de cette expression par
l’autre partenaire ont été reliés à la résolution des conflits conjugaux, dans
le traitement TCE de couple (Greenberg et al., 1993 ; Greenberg et al., 1988 ;
Greenberg et Johnson, 1988 ; McKinnon et Greenberg, 2013). La connaissance expérientielle – en particulier sa qualité, profondeur et évolution à
travers la TCE – est donc centrale dans la prédiction des résultats thérapeutiques, dans le contexte individuel et de couple.
Tandis que les recherches sur les liens entre la profondeur de la connaissance expérientielle et le résultat thérapeutique sont pertinentes et montrent la centralité de cette variable tard dans le traitement, le concept de
la connaissance expérientielle est relativement global (voir chapitre 2) et
concerne l’ensemble des contenus et processus et non pas spécifiquement
le traitement émotionnel. Cela peut poser problème dans le contexte d’un
modèle postulé être « centré » sur les émotions, même si l’émotion activée
est toujours au « bord » (leading edge) de l’expérience du client, promouvant ainsi des explorations des sentiments et pensées encore plus profondes. Certaines recherches (Korman, 1991 ; Pos et al., 2003) ont résolu
ce problème en analysant la connaissance expérientielle uniquement
dans des épisodes émotionnels bien circonscrits. Un épisode émotionnel
est un moment de la narration composé de la description d’une situation
(i.e., perte d’un proche), d’une réponse émotionnelle (i.e., tristesse), une
tendance à l’action associée à l’émotion (i.e., retrait), une appréciation/­
évaluation de la ­situation (i.e., « je suis complètement seule »), et l’expression
d’un besoin y relatif (i.e., proximité affective ; Pos et al., 2003 ; Greenberg
et Korman, 1993 ; Korman, 1991, 1998). Toutefois, cette stratégie n’a pas
toujours été utilisée. En accord avec les prédictions du modèle TCE, il
est de ce fait important d’interroger les différentes propriétés de l’émotion
postulées comme étant productives, notamment son activation en séance,
sa régulation appropriée, l’engagement émotionnel du client en séance et
la productivité émotionnelle (voir chapitre 2 pour l’élaboration théorique).
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
175
L’activation émotionnelle est discutée de manière controversée dans la
littérature psychothérapeutique. Si un certain degré d’activation émotionnelle semble être productif pour prédire le résultat thérapeutique, une intensité émotionnelle trop importante n’est pas productive (Greenberg, 2002 ;
Linehan, 1993 ; Goldfried et Eubanks-Carter, 2004 ; Kramer, 2015). Warwar
(2003) a montré que l’activation émotionnelle couplée avec la profondeur de la connaissance expérientielle prédisait le mieux le changement
thérapeutique dans la psychothérapie centrée sur les émotions, tandis que
l’activation émotionnelle seule ne montrait pas cet effet. Cela est en accord
avec l’hypothèse expérientielle que le meilleur changement se produit si
une activation optimale est associée à une mise en sens correspondante
(Greenberg et Pascual-Leone, 2001). Cela suggère également que la simple
activation émotionnelle, comme prédisait la théorie de la catharsis, est à la
fois incomplète et inadéquate pour prédire le changement thérapeutique
(Carryer et Greenberg, 2010). On peut donc postuler une relation nonlinéaire entre activation émotionnelle et changement thérapeutique, avec
un niveau, une intensité ou une fréquence optimal(e) de l’activation émotionnelle comme étant le plus productif. Carryer et Greenberg (2010) ont
utilisé des modèles de statistique non-linéaire pour tester cette hypothèse
et ont montré qu’un pattern d’activation optimal prédisait le changement
thérapeutique, de manière plus convaincante que l’alliance thérapeutique.
Concrètement, si un client passait 25 % du temps de la séance thérapeutique
(i.e., 12 minutes et demie pour une séance de 50 minutes), pas plus et pas
moins, dans un état d’activation émotionnelle haute, ce processus prédisait 30 % de la variance du changement symptomatique. Il faut noter qu’il
s’agit ici d’une activation émotionnelle élevée, au-dessus de la moyenne,
mais non maximale. Il faut aussi souligner que l’activation émotionnelle
marginale (i.e., seulement légèrement au-dessous de la moyenne) prédisait
le résultat thérapeutique de manière négative. Il s’agissait ici des moments
où le client, par exemple, se trouvait sur le point de pleurer, mais où ce
processus n’était pas poursuivi, était peut-être supprimé par le client et ou
restait non reconnu et ignoré par le thérapeute. Cela montre que le travail
thérapeutique avec les émotions et leur activation est subtil et demande,
pour être productif – et pour éviter de devenir néfaste –, un thérapeute
qui soit particulièrement attentif aux qualités des processus émotionnels
émergeant moment-par-moment.
Une étude similaire, par Missirlian et collaborateurs (2005) ont montré,
pour les psychothérapies expérientielles, que l’activation émotionnelle
n’était pas le meilleur prédicteur du résultat thérapeutique, mais qu’il
s’agissait de plusieurs facteurs qui ensemble contribuaient au changement.
Notamment, l’activation émotionnelle, ensemble avec la qualité du traitement de l’information (« perceptual processing ») au milieu de la thérapie
TCE, prédisaient le changement thérapeutique. La qualité du traitement de
l’information, selon la définition de Toukmanian (1990 ; Toukmanian et
176
La psychothérapie centrée sur les émotions
Jackson, 1996), consiste en plusieurs opérations mentales, comme la reconnaissance, l’élaboration, la différenciation, la ré-évaluation et l’intégration.
Le traitement de l’information peut ainsi être plus ou moins intégré et différencié, allant d’un traitement automatique et non réflexif de l’information
à un traitement délibéré et différencié de l’information.
Le degré de régulation est une autre qualité de l’émotion qui est postulé être en lien avec le résultat thérapeutique (Greenberg, 2002, voir
chapitre 2). Selon Watson et Prosser (2004 ; Watson et al., 2011), la régulation émotionnelle comprend plusieurs facettes, comme la conscience
émotionnelle, la modulation de l’activation émotionnelle, la modulation
de l’expression émotionnelle, l’acceptation de l’expérience émotionnelle
et la qualité de la réflexion sur l’expérience. Ainsi définie, dans une étude
(Watson et al., 2011), la régulation émotionnelle en début de traitement
TCE, ainsi qu’au milieu du traitement, prédisait le résultat thérapeutique.
Il a été démontré que le lien entre la connaissance expérientielle au milieu
du traitement et le résultat thérapeutique était médiatisé (statistiquement)
par la qualité de la régulation émotionnelle vers la fin du traitement. Ce
modèle restait robuste même en tenant compte de l’alliance thérapeutique.
La qualité de la modulation émotionnelle, ensemble avec la connaissance
expérientielle, est donc centrale pour expliquer le changement symptomatique dans la TCE.
Outre l’activation et la régulation émotionnelle, l’engagement du client
en séance avec le matériel émotionnel doit être mentionné comme facteur
important pour le changement symptomatique. Pour un échantillon de
clients hommes et femmes, tous victimes d’abus durant l’enfance, Mlotek
(2013) a montré que l’engagement du client en séance TCE fonctionnait
comme médiateur du lien entre l’empathie exprimée par le thérapeute et la
résolution du trauma, à la fin de l’épisode de travail. L’empathie thérapeutique, avec ses différentes facettes, face à des narrations traumatiques du
client, est donc particulièrement importante (Paivio et Laurent, 2001), mais
ne suffit pas en elle-même, pour prédire la résolution. Il faut en plus un
engagement émotionnel de la part du client dans la collaboration autour de
ces narratives traumatiques, en vue de leur résolution.
Les moments de transformation
dynamique de l’émotion
En revenant à chaque émotion de manière isolée, il faut noter que leur productivité n’a pas encore été prise en compte par les variables étudiées jusqu’à maintenant (voir chapitre 2). Afin d’en tenir compte, une échelle a été développée
à cet effet (Greenberg et al., 2007), dont les sept composantes ont été décrites
ailleurs (voir chapitre 2). Dans une étude (Auszra et al., 2013), la productivité
émotionnelle durant la phase de travail thérapeutique prédisait le changement
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
177
symptomatique, en expliquant ensemble avec l’alliance ­thérapeutique et l’activation émotionnelle entre 25 et 55 % de la variance du résultat thérapeutique.
Les variables émotionnelles prédisant le changement symptomatique restent à un niveau relativement global, jusqu’à présent, et ne tiennent pas
compte de la qualité expérientielle de chaque émotion vécue en séance.
En adoptant une perspective subjective, chaque émotion est généralement
ressentie par l’individu comme une entité catégorielle distincte, avec des
qualités subjectives distinctes : la tristesse est une autre expérience subjective que la colère, par exemple (voir chapitre 2). Pour tenir compte de cette
nature des émotions catégorielles distinctes et étudier leurs changements
au sein d’une séance TCE, ainsi qu’à travers les séances, Pascual-Leone et
Greenberg (2005) ont développé, dans le cadre d’une procédure de recherche
fondée sur l’analyse de la tâche de la résolution émotionnelle, une échelle
de codage permettant de classer les émotions observées. Deux critères sont
utilisés : (a) leurs qualités expérientielles distinctes (i.e., des états affectifs
distincts, permettant de différencier la colère de la honte, par exemple) et
(b) leur type (i.e., les émotions primaires vs secondaires). Ainsi, il est devenu
possible, par exemple, de différencier une détresse globale – un état affectif
d’activation émotionnelle intense sans beaucoup d’élaboration de signification, une émotion secondaire – d’une douleur psychologique profonde – un
état affectif d’activation émotionnelle permettant l’élaboration d’une signification idiosyncratique, une émotion primaire adaptée (Pascual-Leone et
Greenberg, 2005). Des épisodes émotionnels (Korman, 1998) ayant lieu au
sein d’une séance de psychothérapie TCE et présentant initialement un état
de détresse globale non résolue ont été sélectionnés. Partant de cet état de
détresse globale, la tâche analysée a été de savoir comment, par quel cheminement émotionnel, le client résoudrait cet état non différencié. Dans une
étude initiale, un modèle de transformation émotionnelle a été développé
(Pascual-Leone et Greenberg, 2007), où une série d’étapes ont pu être identifiées comme étant en lien avec la qualité de la séance étudiée. Ce modèle a
été décrit ailleurs en détail (voir chapitre 2). La séquence complète part des
émotions secondaires (i.e., détresse globale), en passant par l’activation
des émotions primaires mal adaptées les sous-tendant (i.e., la honte et/ou
la peur), y compris l’activation d’une évaluation négative, vers l’accès à un
besoin existentiel, et cela permet l’accès complet à des émotions primaires
adaptées, comme la douleur psychologique, le processus de deuil, la colère
affirmée ou l’autocompassion. Ces derniers états émotionnels favorisent la
résolution complète de l’épisode émotionnel et le lâcher-prise.
En étudiant la progression prototypique dans les séances productives de
la TCE, Pascual-Leone (2009) a pu montrer que la dernière partie de chaque
épisode émotionnel présentait une grande variété d’émotions (entre secondaire et primaire adaptée ; appelée aussi flexibilité émotionnelle) pour les cas
résolus ; par contre, pour les cas non-résolus, la fin des épisodes ­émotionnels
178
La psychothérapie centrée sur les émotions
comprenait davantage d’émotions secondaires, comparés aux cas résolus.
Autrement dit, la présence d’émotions secondaires à la fin d’un épisode
n’était pas déterminant en soi pour la résolution de l’émotion, mais il s’agissait de la durée et de la fréquence de ces émotions secondaires en séance et
avant tout de l’accès (ou non) du client aux émotions primaires adaptées
qui a permis de différencier les cas résolus des non résolus. Cette étude
a finalement montré qu’un processus de transformation émotionnelle à
travers une séance productive de TCE n’était pas linéaire, mais suivait un
pattern en dents de scie – deux pas en avant, un pas en arrière –, où les états
émotionnels primaires adaptés devenaient un nouvel attracteur de l’expérience émotionnelle chez l’individu en transformation : ce sont devenu des
états émotionnels vers lesquels ces processus thérapeutiques tendaient.
En utilisant la même méthodologie d’identification des états émotionnels
distincts, Wong et Pos (2014a) ont rapporté pour un échantillon de N = 30
clients que les émotions distinctes, repérées chez les clients tard dans le traitement, prédisaient le résultat thérapeutique, mieux que la connaissance
expérientielle. Comme dans les analyses intensives de N = 9 cas, réalisées
par Choi et Pos (2014), les chercheurs ont trouvé que tard dans le traitement, les émotions secondaires et primaires mal adaptées ne prédisaient
pas le résultat thérapeutique. Ce résultat peut indiquer que les clients en
traitement TCE accèdent très tôt dans le processus aux expériences primaires adaptées. Le lien prédictif entre la présence des émotions primaires
adaptées et le résultat thérapeutique à la fin du traitement soutient cette
interprétation. Finalement, Wong et Pos (2014a) ont montré que pour les
clients avec une connaissance expérientielle initiale peu profonde, les types
d’émotions distinctes tard dans le traitement prédisaient davantage le résultat thérapeutique que pour les clients avec une connaissance expérientielle
initiale déjà profonde.
En utilisant ce modèle de transformation émotionnelle comme point
de départ, McNally et collaborateurs (2014) ont investigué un cas de TCE,
un client nommé Jan, à travers plusieurs séances de traitement TCE. Outre
les états émotionnels, la productivité et l’activation émotionnelle ont été
mesurées à travers les séances. Les résultats pour ce client particulier corroboraient le modèle initial de Pascual-Leone et Greenberg (2007), mais
ajoutaient des éléments plus spécifiques au niveau des évitements comportementaux et expérientiels, surtout présents en début de traitement chez
ce client. Ainsi, la résolution émotionnelle ne devait pas nécessairement
débuter avec un état émotionnel hautement activé – la détresse globale –,
mais pouvait, chez Jan, aussi débuter par l’absence apparente d’émotion,
maintenue par des évitements expérientiels (McNally et al., 2014). Comme
discuté ci-dessus, on peut conclure que l’engagement émotionnel initial
était un prérequis pour qu’une transformation émotionnelle puisse avoir
lieu. Par la suite de ce processus thérapeutique, il est à noter que Jan passait
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
179
des émotions secondaires aux émotions primaires mal adaptées. Notamment, il passait de l’état de solitude primaire à des émotions adaptées et
terminait ce traitement TCE avec succès avec des résolutions complètes de
ses schèmes émotionnels. Les états émotionnels productifs sont caractérisés
dans ce cas par une activation émotionnelle modérée et l’accès aux besoins
existentiels sous-jacents.
En différenciant le type d’émotions (primaire adaptée ou mal adaptée
vs secondaire ; voir chapitre 2) pour chacune des catégories d’émotions,
Herrmann et collaborateurs (2014) ont montré que la fréquence élevée des
émotions primaires adaptées, ainsi que la fréquence basse des émotions
secondaires, prédisait le changement thérapeutique. Plus particulièrement
pour la phase active du traitement TCE, les clients qui évoluaient des émotions primaires mal adaptées aux émotions primaires adaptées étaient les
clients qui changeaient le plus à la fin du traitement. Ces résultats sont
en accord avec les travaux de Pascual-Leone et Greenberg (2007 ; PascualLeone, 2009), parlant en faveur d’un modèle de transformation : le changement des émotions par les émotions.
En adoptant une perspective d’un modèle intégratif et explicatif des processus de changement en psychothérapie, Stiles (2002) a développé la théorie de l’assimilation des expériences problématiques. Même s’il ne s’agit pas
d’un concept TCE à proprement parler, il s’avère hautement pertinent pour
la compréhension des processus de changement dans ces traitements. Le
modèle, développé à partir d’une série d’études de cas visant la construction
de la théorie (Stiles, 2010), est fondé sur une conception développementale
du changement en psychothérapie, avec une série de 8 stades d’intégration
progressive des expériences jugées comme problématiques par le soi dans la
structure de ce dernier. Ces expériences problématiques apparaissent dans
le discours du client sous forme de « voix », par exemple, la voix autocritique serait considérée comme peu assimilée au soi, si elle dérange ou
déstabilise l’homéostasie du système. En général, une voix non assimilée
est complètement défendue (et non-consciente au client) et peut devenir
progressivement non voulue (i.e., voix partiellement consciente, mais sans
représentation claire chez le client de l’affect et des contenus), ensuite,
émergente (associée à une douleur), puis cette voix peut entrer pleinement
dans la conscience du client. Par la suite, dans la progression, le client peut
mettre en application cette nouvelle compréhension autour de l’expérience
problématique (i.e., en tirer bénéfice), pour finalement l’appliquer activement dans la résolution d’un problème spécifique, ce qui permet une
intégration complète de la voix, désormais devenue non problématique et
faisant partie du soi.
Cette séquence a été testée sur un certain nombre de cas de différentes
approches thérapeutiques, dont initialement deux cas de TCE (Honos-Webb
et al., 1998) : Lisa, présentant un changement thérapeutique, et George,
180
La psychothérapie centrée sur les émotions
présentant une absence de changement thérapeutique. Les analyses du discours détaillées ont révélées que ces deux cas présentaient chacun au moins
trois thèmes distincts, au sujet desquels les deux cas ont fait des progrès en
termes d’assimilation. Toutefois, l’évolution de l’assimilation chez George
s’est arrêtée à un stade précoce du changement, alors que chez Lisa, la progression était plus avancée et complète (i.e., atteignant au moins le stade
de l’application de l’expérience difficile ; Honos-Webb et al., 1998). Lisa
a réussi à prendre conscience et à résoudre un conflit interne qui s’est
articulé entre l’émotion de la colère et l’envie du pardon interpersonnel
dans sa relation conjugale, qui était par ailleurs conflictuelle. Chez George,
les auteurs soulignent les progrès d’assimilation parcourus, allant de l’évitement actif des émotions à un début de conscience émotionnelle. Toutefois,
ce cas n’atteignait pas une intégration des expériences problématiques qui
serait comparable à celle de Lisa. Les raisons pour lesquelles George a moins
progressé peuvent être en lien avec le nombre de séances dans ce traitement
limité dans le temps, une alliance thérapeutique seulement moyenne mise
en évidence par les échelles à plusieurs reprises et un faible engagement de
George dans le processus émotionnel de la psychothérapie.
Pour un cas différent, celui de Jan (Goldman et Greenberg, 1997), une
cliente en TCE, Honos-Webb et collaborateurs (1999) ont montré l’intégration progressive de plusieurs expériences problématiques, comme celle
de la voix de la rébellion, dans une communauté de voix plus intégrée,
cohérente et assimilée. Dans une ré-analyse de ce même cas de Jan, Leiman
et Stiles (2001) ont utilisé l’analyse dialogique en séquences en focalisant
sur le concept de la zone proximale du développement, selon Vygotsky
(1924/1978). Ces analyses supplémentaires montraient que Jan a pu bénéficier des interventions thérapeutiques, car ces dernières se trouvaient suffisamment proches du niveau d’assimilation actuel de Jan, tout en le dépassant légèrement. Par exemple, le client a su utiliser la formulation « cette
partie de moi » pour décrire un aspect de son expérience problématique.
Cette appropriation de la formulation impliquait deux processus complémentaires chez le client : (a) une appropriation de la voix problématique,
non-assimilée et (b) un développement d’un discours possible au sujet de
cette voix problématique, impliquant une distance saine de l’expérience et
la construction de la position d’un observateur externe. Les deux processus,
l’appropriation complète de l’expérience et la nouvelle distance saine de
cette dernière, sont favorisés explicitement par l’approche centrée sur les
émotions.
Finalement, dans une analyse des cas sur deux clients (un en TCE, l’autre
en l’approche centrée sur la personne), Brinegar et collaborateurs (2006)
ont pu montrer que la progression de l’assimilation passait nécessairement par un stade central, celui reliant la formulation ou clarification à
la compréhension plus profonde du problème. Le cas de Lisa (le cas TCE,
voir ci-dessus ; Honos-Webb et al., 1998) et le cas de Margaret (le cas centré
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
181
sur la personne) ont été analysés. Les résultats montraient que le passage
crucial entre clarification du problème et nouvelle compréhension pouvait
être subdivisé en plusieurs sous-étapes, visant toutes la construction d’un
lien sémiotique (ou d’un « pont de signification » ; meaning-bridge ; Brinegar
et al., 2006). En cours d’assimilation progressive, la voix problématique est
devenue plus claire et entre en conflit direct avec la voix dominante, prend
clairement le centre de l’attention, avant qu’il ne se développe un respect
mutuel parmi des expériences contradictoires au sein du soi, qui peuvent
finalement converger vers une recherche d’une nouvelle compréhension
(Brinegar et al., 2006). La mise en évidence de ces sous-étapes est importante pour mieux saisir le rôle central revenant au développement de nouvelles compréhensions. Le développement d’une nouvelle compréhension
(insight) peut être compris comme une des étapes-clés des psychothérapies
expérientielles, notamment la construction de différents types de compréhensions émergeant de l’expérience faite dans l’ici et maintenant (PascualLeone et Greenberg, 2006).
Le rôle des narrations du client
L’accès du client à la mémoire autobiographique est considérée comme
noyau central dans le traitement de plusieurs troubles psychologiques,
notamment la dépression (Williams et al., 2007) et le trauma complexe
(Briere et Scott, 2006). Plusieurs études ont ainsi investigué le rôle prédictif des processus narratifs dans les traitements TCE (voir Angus et
Greenberg, 2011). Boritz et collaborateurs (2011) ont montré pour un
échantillon de clients déprimés en traitement TCE, que la qualité des souvenirs autobiographiques s’améliorait à travers le traitement, si les souvenirs
sont codés à l’intérieur des épisodes émotionnels, comme décrit ci-dessus
(Korman, 1991). Ce changement était en lien avec l’activation émotionnelle dans ces épisodes : une description détaillée, spécifique et vivace,
d’un épisode du passé avait tendance à être accompagnée d’une activation
émotionnelle accrue ; une description globale et non engagée d’un épisode
présentait des activations émotionnelles sub-optimales pour le changement. Une association de ce pattern narrativo-émotionnel avec le résultat
thérapeutique a été trouvée pour le groupe de clients qui ont changé à travers la TCE. Ce résultat corroborait ceux d’une étude précédente, également
au sujet de la mémoire autobiographique chez les clients avec dépression,
où la spécificité de la narrative autobiographique, ensemble avec l’activation émotionnelle, contribuaient au changement symptomatique (Boritz
et al., 2008).
En ce qui concerne le trauma complexe, Mundorf et Paivio (2011 ;
Mundorf, 2013) ont investigué le rôle des narrations pour un échantillon
de clients avec abus sexuels dans l’enfance, tous traités par la TCE. La qualité narrative, notamment l’utilisation des mots décrivant des émotions
182
La psychothérapie centrée sur les émotions
­ égatives, était en lien avec le degré de résolution du trauma complexe
n
en début de traitement. À la fin du traitement, la résolution du trauma
était associée à une meilleure intégration temporelle du récit traumatique,
articulant mieux le passé avec le futur.
En comparant la qualité narrative ayant lieu au sein de la TCE à celle au
sein des traitements centré sur la personne et cognitivo-comportemental,
Boritz et collaborateurs (2014) ont créé et validé une nouvelle échelle d’observation visant le codage des événements narrativo-émotionnels sur plusieurs
dimensions, comme une narration de type « la même histoire », une narration vide d’émotion, une émotion non narrée (i.e., où il y a une expression
émotionnelle, sans narrative correspondante). Les auteurs n’ont pas trouvé
d’effets différentiels au niveau du traitement, mais ont pu montrer pour
la TCE, que les clients avec un résultat thérapeutique positif présentaient
davantage de narrations conflictuelles au milieu de leur traitement TCE,
comparés aux clients avec un niveau de symptômes inchangé à la fin du
traitement. Cet effet n’a pas été trouvé dans les traitements TCC ni centré sur
la personne. L’émergence d’expériences et de narrations constructivement
contradictoires fait ainsi partie intégrante du processus de l’appropriation
émotionnelle d’une thérapie centrée sur les émotions et favorise le changement symptomatique.
Tandis que la qualité narrativo-émotionnelle contribue au changement
symptomatique dans la TCE, il est moins clair si ce type de traitement
produit des moments surprenants, des moments innovants empreints
d’une expérience de type « Aha ! », constituant le cœur d’une nouvelle
narrative. De manière générale, ce type de moments innovants contraste
sur tous les niveaux (i.e., cognition, action et imagination) avec une narration du soi dominante, hégémonique et problématique. Ces moments sont
donc potentiellement productifs, mais génèrent aussi des niveaux élevés
d’ambivalence chez le client, une caractéristique particulièrement présente
dans la psychothérapie centrée sur les émotions (Ribeiro et al., 2014).
Gonçalves et collaborateurs (2010) ont repris le cas de Lisa (Goldman et
Greenberg, 1997 ; Honos-Webb et al., 1998 ; Leiman et Stiles, 2001, voir
ci-dessus). En utilisant une nouvelle mesure d’observation, ces auteurs ont
montré la présence relative de moments d’exceptions et de surprise dans
le cas de Lisa, sur plusieurs dimensions : action, réflexion, protestation,
re-conceptualisation et changement réalisé. La fréquence des moments
innovants dans ce cas de TCE était considérée comme particulièrement
élevée, ce qui peut être dû aux techniques évocatrices d’affect dans l’ici
et maintenant, de surprise, permettant l’émergence de la représentation
la plus poignante possible du conflit interne. Cela était particulièrement
vrai au milieu du traitement TCE. La TCE valorise ainsi explicitement le
changement en séance, et moins le changement en-dehors des séances.
­Brinegar et collaborateurs (2006), en analysant eux aussi le cas de Lisa
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
183
(­et comme décrit ci-dessus), ont documenté que le changement le plus
radical se trouvait dans l’expérience de la cliente (i.e., résolution d’un
conflit interne), et moins dans sa situation externe (i.e., une situation
maritale restant insatisfaisante), ce qui n’a pas empêché qu’il s’agissait
d’un des cas présentant un changement symptomatique le plus impressionnant. En comparant trois cas avec un bon résultat thérapeutique à
trois cas avec un mauvais résultat thérapeutique, Mendes et collaborateurs
(2010) ont pu montrer la pertinence du changement narratif pour expliquer le résultat thérapeutique. Tandis que les clients inchangés ne présentaient presque aucun moment innovant en cours de traitement TCE, les
clients présentant une réduction symptomatique ont eu des expériences
nouvelles dans la psychothérapie, avant tout en re-conceptualisant leurs
constructions et en s’engageant dans un changement effectif. En reliant
cette conceptualisation en termes de moments innovants à des interventions thérapeutiques les précédant, Cunha et collaborateurs (2012) ont
montré pour une série de bons cas de TCE que le thérapeute favorisait
davantage la compréhension et l’exploration, menant aux processus
innovants d’action, réflexion et de protestation, en comparaison aux cas
qui ont terminé sans changement symptomatique. Ces résultats étaient
à nouveau particulièrement probants pour la phase active du traitement.
Par ailleurs, les interventions du thérapeute favorisant l’action du client
étaient suivies par davantage d’action, de réflexion et de protestation chez
le client en cas de bon résultat thérapeutique, comparé aux mauvais résultats thérapeutiques.
Avant de passer à la section suivante, rappelons que la majorité des
recherches présentées se fonde sur des échelles de codage par des observateurs
externes. Même s’il s’agit ici d’une méthode permettant l’accès aux processus
thérapeutiques en séance, elle a été critiquée notamment par les chercheurs
travaillant dans une conception humaniste de l’être humain. Selon cette
conception, il faudrait plutôt favoriser une recherche « centrée sur la personne », en donnant une « voix » aux clients (Elliott, 2010 ; Bischkopf, 2013).
Un paradigme de recherche a été développé à partir des approches expérientielles et ensuite appliqué au contexte de la TCE : le rappel du processus
interpersonnel (Interpersonal Process Recall, IPR ; Elliott, 1986). Il s’agit d’un
entretien de recherche enregistré dans lequel l’enregistrement de la dernière
séance de psychothérapie avec le client présent est écouté et commenté par
ce dernier, avec l’aide de l’interviewer. Le client est encouragé à interrompre
l’enregistrement de la séance à tout moment pour faire un commentaire et il
est ensuite demandé au participant d’élaborer au sujet de l’expérience interpersonnelle rappelée. Ces entretiens de recherche sont ensuite transcrits et
analysés en utilisant une méthode d’analyse fondée sur la grounded theory
(Rennie et al., 1988). Appliqué à l’intervention de l’exploration systématique
des réactions problématiques, Watson et Rennie (1994) ont rapporté que les
184
La psychothérapie centrée sur les émotions
clients ont pu faire des réalisations nouvelles, s’ils avaient le sentiment de
pouvoir travailler dans un contexte collaboratif et soutenant. Aussi des clients
ont-ils décrit que ces séances de thérapie étaient particulièrement productives et empreintes de nouveautés, seulement s’ils faisaient l’expérience d’un
engagement émotionnel accru. L’intérêt de cette méthode réside en l’accès
à la parole directe du client, mais a comme désavantage d’être incapable de
mesurer spécifiquement des processus de changement productifs typiques
de la TCE (i.e., la connaissance expérientielle, l’activation ou la transformation émotionnelle), dans le cadre de cette entrevue de recherche.
Tâches thérapeutiques principales
La psychothérapie centrée sur les émotions se structure autour de l’utilisation des tâches thérapeutiques, en réponse à des indices spécifiques du processus. L’orientation des tâches sur la base d’indices étant unique à la TCE,
certaines tâches ne sont pas spécifiques à cette approche. Premièrement,
la TCE utilise des tâches relationnelles, comme développement de l’alliance
thérapeutique, la résolution des ruptures d’alliance et la réponse à la vulnérabilité ; ces tâches sont utilisées de manière similaire dans des thérapies
centrées sur la personne et relationnelles. Deuxièmement, la TCE utilise des
tâches expérientielles, comme la différenciation de l’émotion, le focusing
ou la création d’un lieu sûr ; plusieurs de ces tâches sont discutées par des
approches expérientielles. Une exception est ici l’exploration systématique
des réactions problématiques (voir chapitre 3), une des premières tâches
fondées sur un indice développées au sein de la TCE. Finalement, la TCE
utilise des tâches de mise en acte, comme c’est le cas pour le dialogue sur
deux chaises ou en utilisant la chaise vide. Ces tâches, originaires des thérapies Gestalt et psychodramatiques, ont été développées en se fondant sur la
recherche détaillée et deviennent ainsi spécifiques à la TCE (Kramer et Pascual-Leone, 2013). Comme la recherche des deux premières catégories est
déjà bien décrite ailleurs, nous allons nous focaliser sur la troisième catégorie, les mises en acte, avec l’exception de la première tâche de l’exploration
systématique des réactions problématiques.
Dans cette section, nous allons ainsi discuter la littérature démontrant les
effets spécifiques des tâches les plus répandues dans la TCE, l’exploration
systématique des réactions problématiques, les dialogues sur deux chaises, le
dialogue en utilisant la chaise vide pour l’élaboration d’un conflit avec une
personne significative, le dialogue d’autocompassion et la tâche du pardon
interpersonnel dans le contexte des traitements TCE individuels et de couple.
L’exploration systématique des réactions problématiques
Après son développement, à travers une analyse détaillée de la tâche de
résolution du point de réaction problématique (Rice et Saperia, 1984), ce
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
185
processus a été étudié par des travaux de recherche (Watson, 1996). Des
séances résolues sont comparées aux séances non résolues. Les séances résolues sur la tâche de l’exploration systématique des réactions problématiques
différaient des non résolues sur deux variables :
1. Une activité référentielle élevée du client, signifiant des liens établis par
le client entre son expression verbale et non verbale (Bucci, 1985), caractérisait les séances résolues. Cette activité référentielle concernait les passages
lorsque les clients décrivaient le point de réaction problématique, qui est
immédiatement suivi par une différenciation émotionnelle.
2. Une description vivace était suivie par un changement dans l’expérience
émotionnelle, ce qui se produisait dans les séances résolues. Ces résultats
corroboraient le modèle de résolution du point de réaction problématique,
développé et décrit par Rice et Saperia (1984 ; voir chapitre 3). L’utilisation,
par le client, d’un langage concret et vivace dans la description d’un point
de réaction problématique favorise l’activation et la différenciation émotionnelle et devient ainsi une première étape indispensable pour la résolution du point de réaction problématique.
Dialogue sur deux chaises visant
la résolution des conflits internes
Dans une étude exploratoire, Greenberg (1979) a investigué le dialogue sur
deux chaises, inspiré de la thérapie Gestalt. Il a mis en évidence l’importance de séparer les deux parties en conflit et interagissant. Dans cette
étude, plusieurs types de séparations ont été identifiés, notamment en cas
de conflit décisionnel, de conflit entre un sujet et un objet (i.e., autojugement, -interruption) et un conflit d’attribution (p. ex., « mon père me dit
que je devrai finir mon apprentissage »). En utilisant l’analyse de la tâche
thérapeutique, Greenberg (1979) a défini plusieurs principes d’intervention
dans le contexte des dialogues sur deux chaises : (a) la promotion d’une
séparation claire entre les deux parties et d’un contact entre les deux, (b)
la facilitation de la responsabilité (i.e., appropriation) de l’attitude et des
émotions associées à chacune des parties, (c) la facilitation de la prise de
conscience, en étant une partie spécifique du dialogue, (d) l’augmentation
et l’intensification de la prise de conscience expérientielle et (e) le soutien
de l’expression émotionnelle (face à l’autre partie du dialogue). Il a été montré que l’adoucissement de la critique était une caractéristique essentielle de
la résolution de l’autocritique, en utilisant le dialogue sur deux chaises.
Whelton et Greenberg (2005) ont comparé la résolution de l’autocritique entre deux groupes d’étudiants, un groupe avec une vulnérabilité à
la dépression, l’autre sans, servant de témoin. Les résultats montraient que
les participants vulnérables ont présenté davantage d’indices non- et paraverbaux (i.e., voix hautaine, faire la moue) de mépris durant leur ­activité
186
La psychothérapie centrée sur les émotions
d’autocritique, comparés aux témoins. Toutefois, les participants des deux
groupes ne différaient pas au niveau des indices purement verbaux. Ces
individus vulnérables présentaient aussi davantage de sentiments de honte,
tristesse et d’effondrement émotionnel sur la chaise expérientielle, en
réponse à leur autocritique.
En étendant cette étude à des individus avec des problèmes de colère,
Kramer et Pascual-Leone (2014) ont répliqué ces résultats sur un autre
échantillon d’étudiants, dont un groupe présentait des problèmes de colère,
l’autre groupe, sans, servant de témoin. Les résultats montraient, à nouveau, que les indices reliés au mépris associé à l’autocritique différenciaient
les deux groupes. Par ailleurs, cette étude a permis de différencier les deux
groupes sur la présence d’un besoin existentiel dans la réponse expérientielle : les participants avec des problèmes de colère avaient plus de difficultés à accéder au besoin existentiel sous-tendant leur réaction émotionnelle,
comparés aux témoins (Kramer et Pascual-Leone, 2014). Cette étude avait
comme particularité d’avoir introduit une brève intervention de priming de
la colère affirmée et de l’accès au besoin existentiel, pour l’ensemble des
participants, analogue à ce qu’un thérapeute TCE pourrait faire dans un
contexte clinique. Dans le contexte de cette recherche, il est particulièrement intéressant de noter que les participants avec des problèmes de colère
n’ont pas pu accéder à leurs besoins, malgré la possibilité offerte d’accéder
à la colère affirmée. Ces deux études corroborent une hypothèse essentielle
du modèle centré sur les émotions : ce n’est pas nécessairement le contenu
cognitif de l’autocritique qui rend ce processus si pernicieux, mais ce sont
les caractéristiques non- et paraverbales, le « comment » de l’autocritique,
qui sont centraux pour déterminer les problèmes émotionnels, les blocages
et les qualités de résolution de cette autocritique. L’implication clinique
de ces travaux se trouve en accord avec Moreno (1959 ; Blatner, 1989) qui
suggérait aux thérapeutes psychodramatiques : « N’en parlez pas, mais
montrez-le-moi ! », en encourageant les clients à la mise en acte des contenus, au lieu de leur discussion froide ou intellectuelle.
Shahar et collaborateurs (2012) ont recruté un petit échantillon de N = 9
femmes présentant de l’autocritique non résolue et ont étudié l’effet d’une
intervention très brève fondée sur le dialogue sur deux chaises. Les auteurs
ont trouvé des tailles de l’effet moyens à larges pré-post (d entre 0,71 et
2,00 ; et pour le follow-up à 6 mois, d entre 0,78 et 2,33) pour plusieurs
mesures de résultat, comme le niveau de symptômes dépressifs, la qualité
de l’autocompassion et la réduction de l’autocritique. Au vu de ces études,
les tâches expérientielles de mise en acte de l’autocritique et de son élaboration et résolution sont des moyens d’évaluation et d’intervention particulièrement prometteurs, aussi dans un contexte expérimental. Le mépris
associé à la voix critique est un élément auquel le clinicien doit être particulièrement attentif, tout comme la présence, ou non, du besoin existentiel
dans le processus de résolution de l’autocritique.
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
187
Dialogue de résolution d’un conflit émotionnel
avec une personne significative
Paivio et Greenberg (1995) ont conduit une étude évaluant spécifiquement
l’effet du dialogue avec la chaise vide dans la résolution d’un conflit avec une
personne significative (unfinished business). Cette étude a démontré pour la
première fois qu’il est plus prometteur de parler « à partir » de l’émotion,
comme favorisé dans les dialogues utilisant la chaise vide, au lieu de parler
« au sujet » de l’émotion, comme dans la psychoéducation ou d’autres traitements abordant les émotions. Greenberg et Foerster (1996) ont micro-analysé,
en utilisant l’analyse de la tâche, le processus de résolution du conflit avec une
personne significative, dans le contexte de la mise en acte du dialogue avec
une chaise vide. L’indice de départ de la tâche à résoudre a été défini comme
tel : un sentiment non-résolu, comme la colère, la douleur ou le deuil, relié
à une personne significative ; en plus, ce sentiment devait être actuellement
expérimenté, mais pas complètement exprimé et ce sentiment devait être problématique pour le client (Greenberg et Foerster, 1996). Les résultats d’une
analyse rationnelle ont été comparés et intégrés avec les résultats d’une analyse empirique, en cohérence avec les recommandations méthodologiques
pour la conduite d’une analyse de la tâche thérapeutique (voir Pascual-Leone
et al., 2013). Au total, 22 événements ont été analysés (11 classés comme
résolus, 11 comme non résolus). En comparant les événements résolus aux
événements non résolus, il apparaissait que tous présentaient une douleur
subjective/accusation interpersonnelle et une vue négative de l’autre (cela plutôt en début de tâche), mais seulement les événements résolus présentaient,
en plus, une expression intense du sentiment, l’expression du besoin existentiel, un changement dans la position de l’autre significatif et, sur la chaise
expérientielle, une attitude d’auto-affirmation et/ou compréhension de la
position de l’autre. Les événements résolus sont ainsi marqués par une évolution vers l’adoucissement des positions et la négociation dans le cadre du
dialogue en utilisant la chaise vide. Dans une étude subséquente, Greenberg
et Malcolm (2002) ont vérifié empiriquement ces composantes déjà identifiées du dialogue en utilisant la chaise vide pour la résolution d’un conflit
émotionnel avec une personne significative et les ont reliées à des indices
du processus et au statut du conflit (résolution du conflit vs non-résolution).
Les résultats corroboraient le modèle et soulignaient l’importance pour la
résolution du conflit de plusieurs composantes, comme l’accès expérientiel
à l’émotion primaire de manière intense, l’accès à et l’expression d’un besoin
existentiel sous-jacent (qui était resté non exprimé jusqu’à maintenant) et un
changement dans la perception de l’autre. McMain et collaborateurs (1996)
ont montré que l’expression d’un besoin existentiel était une composante
particulièrement centrale dans la résolution de ce type de conflit (et que le
changement dans la perception de l’autre ne différenciait pas les participants
ayant résolu un conflit, des participants sans résolution).
188
La psychothérapie centrée sur les émotions
Finalement, dans une étude portant sur des survivants d’abus dans
l’enfance, Paivio et collaborateurs (2010) ont comparé la confrontation en
imagination – une version adaptée à cette population du dialogue en utilisant la chaise vide pour la résolution d’un conflit avec une personne significative (Paivio et Pascual-Leone, 2010 ; voir chapitre 4) – à l’exploration
empathique. La dernière intervention, ressemblant à l’exploration systématique des réactions problématiques décrite dans le chapitre 3, n’implique
pas le dialogue avec la chaise vide et est particulièrement adaptée pour les
clients préférant ne pas travailler selon cette méthode, surtout en cas de
présence d’anxiété sociale comorbide1. Si les deux variantes d’interventions
produisaient des effets pré-post significatifs, les deux traitements étaient
cliniquement efficaces comparés à l’absence de traitement. Toutefois, la
version utilisant la chaise vide présentait un léger avantage (d = 1,67) sur
celle sans la chaise vide (d = 1,24). En plus, la variante avec la chaise vide
a permis à davantage de clients de terminer le traitement avec un changement cliniquement significatif, mais aussi avec davantage d’arrêts prématurés (comparée à la variante sans le dialogue avec la chaise vide). Notre
expérience est, peut-être contre-intuitivement, que les thérapeutes utilisant
le dialogue sans les chaises physiques se perdent plus facilement dans la
tâche, tout comme leurs clients ! Pour cette raison, l’utilisation de la chaise
vide est un outil thérapeutique permettant de structurer et de favoriser un
dialogue ; il semblerait que cet outil demande moins de ressources cognitives et est plus facile à implémenter par les thérapeutes de différents
niveaux d’expertise.
Dialogue d’autocompassion
Le dialogue d’autocompassion a été étudié par plusieurs recherches
(Goldman, 2014 ; Ito et al., 2010a,b ; Sutherland et al., 2014). En utilisant
l’analyse de la tâche thérapeutique, Ito et collaborateurs (2010a,b) ont
comparé au total N = 8 clients et 14 segments de TCE. Des segments avec
résolution en termes d’autocompassion ont été comparés aux segments sans
résolution. Tandis que le soutien tendre ne différenciait pas les segments
avec résolution des segments sans résolution, l’expression du besoin d’être
soutenu et la présence d’un processus de deuil (i.e., faire le deuil de la nondisponibilité du soutien) étaient associés à la résolution en termes d’autocompassion. En utilisant l’analyse de la tâche thérapeutique, Goldman
(2014) a micro-analysé dix séances d’autocompassion. Cette analyse a
permis d’affiner l’indice comprenant l’angoisse primaire et un sentiment
1.
Pour l’exploration empathique, le thérapeutique utilise internement le modèle
de résolution du conflit avec une personne significative, sans effectivement
réaliser l’intervention en utilisant la chaise vide (voir Paivio et Pascual-Leone, 2010
et chapitre 4).
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
189
familier de désespoir, ensemble avec une symbolisation au moins partielle
du besoin existentiel. Aussi, en début de dialogue peut émerger, sur la chaise
de l’autocompassion, une protestation désespérée du client : « C’est exactement ça le problème, je n’y arrive pas ! ». Cette étape serait pour le thérapeute,
dans les cas de résolution en termes d’autocompassion, l’occasion d’insister
sur la présence thérapeutique dans ces moments-clés. En utilisant l’analyse
conversationnelle, une méthode d’analyse particulièrement détaillée du
dialogue client-therapeute, Sutherland et collaborateurs (2014) ont conceptualisé deux cadres de dialogue : (a) ordinaire (dialogue client-thérapeute)
et (b) autocompassion (dialogue soi apaisant-soi apaisé). Ces auteurs ont
montré que ces dialogues sont ponctués de séquences d’interventions thérapeutiques spécifiques, comprenant un aller et retour entre explications,
justifications, utilisation de pronoms favorisant le dialogue entre les deux
parties du soi, corrections des élaborations du client et des interventions
pour marquer la présence thérapeutique. C’est l’oscillation entre cadres
de dialogue (a vs b) qui permet l’ancrage du discours du client dans une
véritable performance d’autocompassion, en évitant que ce discours reste
une simple discussion au sujet de cette performance (Sutherland et al., 2014).
À l’ancrage expérientiel et en particulier, l’expression du besoin existentiel et au processus du deuil revient donc une place centrale dans le processus d’autocompassion.
Tâche du pardon interpersonnel
Savoir pardonner fait partie de la santé émotionnelle de l’être humain, que
ça soit face à une personne significative du passé (voir chapitre 3), ou face au
partenaire intime dans le contexte de la thérapie de couple (voir chapitre 5).
Le pardon interpersonnel serait également associé à un lâcher-prise émotionnel (Greenberg et Goldman, 2008). Comme indiqué ci-dessus au sujet
du travail sur les processus intrapersonnels, le dialogue en utilisant la chaise
vide permet l’accès au pardon interpersonnel et au lâcher-prise émotionnel
(Greenberg et al., 2008).
Dans le cadre conjugal, une version de l’analyse de la tâche a été utilisée
pour étudier les couples en thérapie TCE qui ont réussi à résoudre leur blessure d’attachement, la dernière étant survenue dans le contexte conjugal
même (Makinen et Johnson, 2006). Les blessures comprenaient avant
tout l’abandon et l’infidélité d’un des partenaires. Dans la micro-analyse,
les couples ayant accédé à la résolution de leurs blessures d’attachement
ont été comparés aux couples sans résolution. En analysant les meilleures
séances (identifiées selon un codage post-séance) de la thérapie de couple
centrée sur les émotions (voir chapitre 5), il apparaissait que les couples
résolus présentaient une connaissance expérientielle plus profonde (chez
les deux partenaires, le blessé et l’agresseur). Par ailleurs, ces couples résolus
présentaient des indices plus élevés d’affiliation interpersonnelle, comparés
190
La psychothérapie centrée sur les émotions
aux couples qui n’ont pas eu accès à la résolution de leur blessure durant
leur thérapie de couple. La personne blessée bénéficiant d’une résolution
de sa blessure a également pu exprimer son besoin existentiel face à son
partenaire dans le contexte de la thérapie de couple et n’a pas accusé
son partenaire en séance. Une attitude d’affirmation et de compréhension
était associée à des agresseurs bénéficiant d’une résolution de la blessure,
tandis qu’une attitude défensive et de retrait était associée à des agresseurs
qui ne bénéficiaient pas de résolution de la blessure d’attachement. Les
couples résolus présentaient également des indices de pardon interpersonnel élevés et une meilleure satisfaction conjugale à la fin du traitement.
Dans une étude similaire, Greenberg et collaborateurs (2010) ont comparé
l’effet de la TCE de couple avec celui d’une liste d’attente où les couples
servaient de leur propre témoin durant la phase d’attente. Les blessures
d’attachement incluses ont été similaires à celles rapportées dans l’étude
de Makinen et Johnson (2006). Les couples après traitement TCE pour
leurs blessures d’attachement présentaient des meilleurs indices comparés
à la période d’attente, notamment sur la satisfaction conjugale, confiance
mutuelle, pardon interpersonnel et niveaux de symptômes. Ces changements sont maintenus à 3 mois de follow-up (sauf pour la confiance chez
l’agresseur, qui présentait déjà des moyennes relativement élevées, expliquant cette absence de changement ; Greenberg et al., 2010). Ces deux
études indiquaient que la TCE de couple, utilisée dans le cadre de la tâche
de résolution d’une blessure d’attachement, est efficace sur un bon nombre
d’indices de changement et favorise le pardon interpersonnel et le lâcherprise émotionnel dans le contexte marital.
Il reste la question de savoir comment exactement ces changements
au niveau du pardon interpersonnel sont produits. En utilisant l’analyse
de la tâche thérapeutique, Woldarsky Meneses et Greenberg (2011, 2014)
ont micro-analysé une série de séances conjugales, afin de développer
un modèle de progression vers le pardon interpersonnel, étape par étape.
Le modèle rationnel développé (Woldarsky et Greenberg, 2011) postulait
qu’une série de composantes différenciait les couples bénéficiant d’une
résolution de la blessure d’attachement des couples qui n’en bénéficiaient
pas. Ce qui avait été postulé était notamment l’expression de la honte (primaire adaptée) par l’agresseur, l’acceptation par le partenaire blessé de cette
honte et son expression du pardon interpersonnel, ainsi que l’expression
par l’agresseur d’une excuse authentique (de manière élaborée, allant audelà d’un simple « excuse-moi »), ensemble avec l’acceptation du pardon
interpersonnel. Sur un échantillon de couples avec blessures d’attachement
en traitement de couple TCE (Greenberg et al., 2010), Woldarsky Meneses et
Greenberg (2014) ont pu corroborer empiriquement le modèle rationnel élaboré et ont notamment montré que l’expression de la honte, l’acceptation
de celle-ci et l’expression du pardon interpersonnel prédisait, ensemble avec
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
191
l’ajustement dyadique en début de traitement, 29 % de la variance du changement sur la confiance mutuelle, 39 % de la variance du changement sur
l’ajustement dyadique et 50 % de la variance du changement sur le pardon
interpersonnel. La pertinence de ce modèle de résolution pour le pardon
personnel est donc confirmée. Ce modèle suggère ainsi que le processus de
résolution de la blessure d’attachement comprend, afin d’être fondamentalement productif et transformateur, un processus de négociation profond
entre les deux partenaires.
Résultats thérapeutiques par domaine
Cette dernière section rejoint en quelque sorte l’introduction de cet ouvrage
où nous annonçons que la psychothérapie centrée sur les émotions est un
traitement efficace pour un bon nombre de troubles et situations cliniques.
Une récente méta-analyse ne laisse aucun doute : la TCE est efficace. Elliott
et collaborateurs (2013) ont méta-analysé les effets de l’ensemble des psychothérapies humanistes (i.e., centrée sur la personne, de soutien, centrée
sur les émotions et autres) et ont montré pour 199 différents échantillons
une taille de l’effet pré-post de d = 0,96, avec des effets encore plus grands
au follow-up (12 mois après). Ces effets sont considérés comme grands. Ce
résultat est robuste et n’est pas influencé par le cadre de l’étude (p. ex., s’il
s’agit d’une étude randomisée contrôlée ou naturalistique). La comparaison
entre les traitements humanistes et d’autres formes de traitement montre
littéralement une équivalence (d = − 0,02), ce qui soutient le paradoxe de
l’équivalence globale entre différentes formes de psychothérapie bona fide.
Deux études ont contribué avec des nombres de clients particulièrement
grands, les deux conduites dans le système de santé mentale au RoyaumeUni (Stiles et al., 2008, 2006).
Une controverse dans la littérature a lieu au sujet des effets relatifs de
la thérapie cognitivo-comportementale par rapport aux autres approches.
En comparant les différentes approches humanistes aux approches
cognitivo-comportementales (TCC), une différence triviale (d = − 0,13),
favorisant les approches TCC, a été trouvée. Toutefois, en tenant compte de
la variable centrale de l’allégeance du chercheur (Luborsky et al., 1999), cet
effet déjà trivial disparaît complètement. De manière centrale pour notre
propos ici, en comparant la psychothérapie centrée sur les émotions aux
TCC, un effet cliniquement significatif (d = 0,53), favorisant la TCE, a été
trouvé. En tenant compte de l’effet de l’allégeance des chercheurs dans cette
dernière comparaison, l’effet inter-approche devenait équivoque (d = 0,21),
favorisant légèrement la TCE, par rapport aux TCC. Cette revue globale
sur l’efficacité relative des approches humanistes aux TCC comprend en
tout 75 études comparatives (dont 6 comparant la TCE à la TCC) et laisse
conclure que les différentes approches humanistes, dont la TCE fait partie,
192
La psychothérapie centrée sur les émotions
sont globalement tout aussi efficaces que les TCC (sauf pour la thérapie de
soutien). La TCE apparaît systématiquement comme l’approche humaniste
la plus efficace et prometteuse dans ces comparaisons.
Traitement de la dépression
L’efficacité spécifique de la TCE pour le traitement de la dépression a été
démontrée par une série d’études : trois études randomisées contrôlées
ont comparé la TCE à plusieurs traitements. La TCE était comparée aux
approches centrées sur la personne et les études ont montré que l’ajout
des tâches de mise en acte (de type résolution de l’autocritique ou d’un
conflit émotionnel avec une personne significative) rendait ces traitements
supérieurs aux traitements fondés sur les variables relationnelles (Goldman
et al., 2006 ; Greenberg et Watson, 1998). Le follow-up à 6 et 18 mois après la
fin du traitement a montré moins de rechutes dépressives chez les clients en
TCE, comparés à ceux en l’approche centrée sur la personne (Greenberg et
Watson, 1998 ; Ellison et al., 2009). Une autre étude randomisée contrôlée
a comparé la TCE avec la TCC pour le traitement de la dépression majeure
en 16 séances de psychothérapie (Watson et al., 2003). Les deux traitements
ont présenté des améliorations significatives dans les indices mesurant la
dépression, l’estime de soi, les symptômes généraux et les attitudes dysfonctionnelles ; toutefois, la TCE présentait de meilleurs indices de changement
dans le domaine des problèmes interpersonnels, comparée à la TCC. Il est
important de noter que ces trois études, conduites par deux groupes de
recherche différents, soutiennent la conclusion que la TCE est efficace pour
traiter la dépression, avec des effets comparables aux TCC et supérieurs aux
psychothérapies centrées sur la personne. Sur cette base empirique, la TCE
est reconnue comme faisant partie des traitements empiriquement soutenus pour la dépression, par l’American Psychological Association (APA).
Traitement des blessures interpersonnelles
Tandis qu’elles ne sont pas facilement classables selon les catégories diagnostiques, les blessures émotionnelles en lien avec les conflits interpersonnels
représentent un grand nombre de problèmes présentés dans la pratique clinique. Deux recherches ont testé l’efficacité de la TCE dans ce domaine. Paivio
et Greenberg (1995) ont recruté deux groupes de participants tous ayant un
conflit émotionnel non résolu avec une personne significative. Un groupe recevait une douzaine de séances de traitement expérientiel ­(unfinished business),
l’autre groupe recevait le même nombre d’heures de psychoéducation autour
des conflits émotionnels avec une personne significative. Les résultats soutenaient les conclusions de dire que le traitement expérientiel est plus efficace
(pré-post d = 1,20) que la psychoéducation dans la mesure de réduire davantage les problèmes généraux, interpersonnels et sociaux. Ces acquis sont restés
stables à 6 mois de follow-up (pré-follow-up d = 0,95 ; Paivio et Greenberg, 1995).
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
193
Afin de tester le rôle joué par le dialogue avec la chaise vide pour la résolution d’un conflit avec une personne significative, deux groupes de clients
ont été recrutés (Greenberg et al., 2008), tous présentant des blessures interpersonnelles ou émotionnelles, survenues dans le contexte d’une relation
interpersonnelle au moins deux ans avant l’étude. Plus de la moitié des
participants avaient des blessures survenues avec leurs parents ; les blessures
comprenaient l’abandon, la critique, la négligence et la trahison, avant tout.
Un groupe bénéficiait de séances avec des dialogues avec la chaise vide pour
la résolution d’un conflit avec une personne significative, l’autre groupe recevait un traitement de groupe psychoéducatif au sujet du pardon interpersonnel et du lâcher-prise. Les résultats montraient une meilleure effectivité des
interventions fondées sur la chaise vide dans la réduction des symptômes,
des plaintes et dans la résolution du conflit avec la personne significative.
Traitement du trauma complexe
Tandis que les blessures émotionnelles en lien avec des conflits interpersonnels (voir la section ci-dessus) peut générer un ensemble de difficultés
cliniques, d’autres expériences interpersonnelles sont clairement plus sévères
et représentent des exemples de trauma interpersonnel complexe, souvent
appelé trauma de type II, et générant des troubles psychiques de stress
extrême. L’efficacité spécifique de la TCE pour le traitement des problèmes
en lien avec le trauma complexe a été démontrée par deux études dans lesquelles 20 séances ont été offertes à des survivants d’abus d’enfance (Paivio
et Nieuwenhuis, 2001 ; Paivio et al., 2010). Ces études ont montré de grands
effets pré-post, comparés à la liste d’attente, en moyenne des tailles de l’effet
d entre 1,24 et 1,67. Ces effets sont observés pour les deux versions de la TCE
pour le trauma complexe, avec la procédure de la confrontation imaginaire
(en utilisant le dialogue avec la chaise vide) ou avec l’exploration empathique
(sans le dialogue explicite avec la chaise vide). Tandis qu’un avantage léger
a été trouvé pour la confrontation imaginaire, il a été montré que la version
fondée sur l’exploration empathique était moins évocatrice et moins stressante pour les clients, ce qui peut être la raison expliquant le nombre plus bas
d’arrêts prématurés (Paivio et Pascual-Leone, 2010). Les clients avec trauma
complexe ayant été traités avec la TCE ont maintenu leurs acquis après 9 mois
de follow-up (Paivio et Nieuwenhuis, 2001), tout comme après 16 et 18 mois de
traitement (Paivio et al., 2010). Ces effets sont vrais pour différents types
de trauma complexes et pour les client(e)s hommes et femmes.
Traitement des troubles anxieux
L’efficacité spécifique de la TCE pour le traitement des troubles anxieux
est probable. Dans une revue sur les traitements humanistes, y compris
la TCE, Elliott et collaborateurs (2013) rapportaient une taille de l’effet
grand pour le changement pré-post (d = 0,94). Elliott (2013) a rapporté
194
La psychothérapie centrée sur les émotions
des tailles d’effet grands pré-post pour la TCE de l’anxiété sociale
(d = 1,28), et la comparaison avec la thérapie centrée sur la personne
montrait une différence significative en faveur de la TCE (d = 0,62 ;
voir Shahar, 2014). Timulak (2014) a rapporté des premiers résultats
concernant le traitement TCE du trouble d’anxiété généralisée, avec des
tailles d’effets grands pré-post sur toutes les mesures (d > 2,00). Une
différence-clé entre la TCE et le traitement plus traditionnel cognitivocomportemental de l’anxiété réside en le fait de permettre l’accès et la
transformation des schèmes fondamentaux, souvent fondés sur la honte.
Ce sont ces schèmes émotionnels qui sont postulés être à l’origine
des biais cognitifs décrits dans la littérature cognitive sur les troubles
anxieux (Shahar, 2014). Plusieurs études de cas ont exploré ces traitements TCE pour les troubles anxieux (voir McNally et al., 2014). ­Malgré
cela, davantage d’études sont nécessaires pour conclure au sujet de
l’efficacité spécifique de la TCE dans le cadre des troubles anxieux, mais
les résultats sont très prometteurs.
Traitement des problèmes conjugaux
La TCE de couple compte parmi les traitements les plus efficaces dans ce
domaine depuis plusieurs années (Snyder et al., 2006), notamment une
plus-value de ce traitement par rapport à d’autres traitements maritaux
a été rapportée en ce qui concerne le maintien des effets à moyen terme,
ensemble avec la profondeur des effets (Cloutier et al., 2002). La métaanalyse de Johnson et collaborateurs (1999) permet d’affirmer que la
TCE de couple est efficace pour réduire la détresse conjugale, augmenter
l’ajustement dyadique et contribuer au pardon interpersonnel. Johnson
et collaborateurs (1999) ont méta-analysé 7 études et ont rapporté une
taille de l’effet grand pré-post (d = 1,31), comparé à la liste d’attente,
pour la variable de l’ajustement dyadique, et plus de 70 % de rémission pour la détresse relationnelle (86 % de changement significatif).
Des études plus récentes ont montré la généralisation de la TCE de
couple à un nombre croissant de problèmes et de couples avec des problèmes spécifiques. Cela inclut les couples faisant face à la dépression
(Dessaulles et al., 2003), à des enfants avec une maladie chronique
­(Cloutier et al., 2002), au cancer du sein (Couture-Lalande et al., 2007 ;
Naaman et al., 2009), à des problèmes relationnels dus à un abus
d’enfance (Dalton et al., 2009 ; MacIntosh et Johnson, 2008) et face à
des problèmes sexuels (Honarparvaran et al., 2010). La recherche a montré que ces effets se maintiennent à trois ans après la fin du traitement
TCE (Halchuk et al., 2010). Sur cette base empirique, la TCE de couple
est reconnue comme faisant partie des traitements empiriquement soutenus, par l’American Psychological Association.
Validation empirique de la psychothérapie centrée sur les émotions...
195
Conclusions
En conclusion, la psychothérapie centrée sur les émotions est un traitement remarquablement efficace pour un grand nombre de contextes et
de ­problèmes. Si ses efficacités absolue et relative sont bien établies, soulignons que des avancés extraordinaires ont été faites en ce qui concerne
la compréhension des mécanismes de changement et des tâches thérapeutiques responsables des changements symptomatiques. La qualité, la profondeur, la quantité et la rigueur méthodologique des études portant sur
les processus de changement en TCE sont uniques et aucune autre forme
de psychothérapie ne peut, à notre connaissance, présenter ce niveau de
détail de compréhension des mécanismes de changement en jeu, qui sont
clairement prédictifs du résultat thérapeutique. Ces travaux sont particulièrement importants, car ils servent d’inspiration et d’exemple à l’ensemble du champ de la psychothérapie au niveau international, aussi dans le
monde francophone. Finalement, les résultats de ces recherches sur les
processus sont si poignants et ont un degré de résolution si fin qu’ils peuvent être appliqués directement dans la pratique quotidienne du clinicien
travaillant avec le modèle TCE, et au-delà.
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Formation – Des premiers
pas à l’expertise
La formation des psychothérapeutes dans une approche thérapeutique efficace, et plus globalement la dissémination de celle-ci, est une tâche importante. Elle représente l’étape manquante entre la synthèse de la connaissance, établie dans les livres et articles accessibles facilement, pour la TCE
aussi en langue française, et une pratique psychothérapeutique efficace d’un
thérapeute. La formation dans les approches expérientielles comprend, en
plus de l’acquisition des notions de base et avancées, au moins trois roles
supplémentaires, inter-reliées et relativement spécifiques à cette approche,
à nos yeux.
Travail expérientiel du thérapeute
Le travail expérientiel est central. Le thérapeute lui-même, à travers des
séminaires, l’expérience personnelle de thérapie ou de groupes d’intervision focalisés sur le matériel des participants-psychothérapeutes, doit
être en constante quête de poursuivre son travail expérientiel. Le groupe
est particulièrement intéressant dans ce contexte, car le psychothérapeute
apprend en étant client d’un processus au sujet de son propre matériel
émotionnel, en assistant au travail expérientiel des collègues et en tant que
thérapeute et superviseur facilitateurs de ces tâches.
Acquisition de la compétence
en des tâches thérapeutiques
Il s’agit ici du développement de la présence et empathie thérapeutique, de
l’acuité perceptuelle, la qualité de la formulation de cas et des interventions
évocatrices et facilitatrices du changement. L’acquisition des tâches spécifiques du thérapeute est centrale dans le processus de formation à la TCE ;
elle doit se réaliser à partir de l’enregistrement vidéo des séances avec des
clients et leur visionnement par le psychothérapeute. À travers les séminaires
et les supervisions de cas (les dernières accessibles au participant à partir
d’un certain niveau de compétence), le thérapeute acquiert la compétence
dans ces domaines. Pour le développement de la présence thérapeutique, la
pratique de la mindfulness, du tambour thérapeutique fondé sur le rythme,
la spiritualité et d’autres activités créatrices centrées sur l’élaboration du
sens de la vie sont utiles. Pour le développement d’une acuité perceptuelle,
La psychothérapie centrée sur les émotions
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204
La psychothérapie centrée sur les émotions
l’apprentissage des échelles de codages, comme les échelles de la connaissance expérientielle ou de l’activation émotionnelle, ou encore la Classification of Affective Meaning States, dans le cadre de la recherche, peuvent être
utiles, tout comme le codage, dans le cadre de la recherche, d’entretiens
thérapeutiques filmés en utilisant ces échelles. Il existe plusieurs instituts
dans les différentes parties du monde qui promeuvent la formation à la
TCE, proposent des supervisions cliniques et d’autres activités.
Développement d’une identité
de psychothérapeute-chercheur
Finalement, le développement de l’identité de psychothérapeute-chercheur
peut paraître loin du quotidien pour certains psychothérapeutes. Malgré
tout, elle nous semble centrale. L’expertise développée dans l’approche TCE
va de pair avec la notion de modestie. En effet, nous connaissons encore
peu de choses du processus émotionnel en psychothérapie. Cette attitude
nous rend curieux et authentiquement intéressés à poursuivre les questions
de recherche formulées, à les approfondir et à contribuer à améliorer la
précision du savoir et du savoir-faire dans ce champ passionnant.
Un témoignage d’un expert par rapport à la beauté et aux plaisirs de travailler avec l’approche TCE est donné par Timulak (2014).
L. Timulak (2014, p. 751) évoque son propre développement en
tant que thérapeute TCE lorsqu’il écrit :
« Mon expérience personnelle du travail avec des clients différents
a eu un impact majeur sur ma vie personnelle et professionnelle.
Chaque psychothérapie permet une proximité particulière avec le
client qui m’affecte dans ma manière d’être et dans ma manière
d’être avec les autres. Chaque client laisse une trace en moi, je
crois, et me rend plus conscient et sensible aux méandres de la
souffrance et de la douleur humaines et les manières de les transformer. Je suis un apprenti avide avec la motivation de comprendre le monde autour de moi, et mon travail thérapeutique en
particulier. (…) J’ai le sentiment de mûrir à travers mon travail,
qui m’apprend à mieux me connecter avec mes propres douleurs
et vulnérabilités. J’ai le sentiment de pouvoir mieux les partager
avec mes proches, que je peux être plus doux avec moi-même et
les autres et que je suis plus déterminé d’être davantage courageux
face à l’adversité ou l’injustice. Par exemple, c’est plus facile pour
moi aujourd’hui d’être vulnérable et émotionnel et quand mes
yeux commencent à se remplir de larmes, il est plus facile d’accepter cela maintenant qu’il y a quelques années encore. »
Timulak, L. (2014). Witnessing clients’ emotional transformation :
An emotion-focused therapist’s experience of providing therapy.
Journal of Clinical Psychology : In Session, 70(8), 741-752.
Formation – Des premiers pas à l’expertise
205
Ce témoigne illustre la puissance de la transformation émotionnelle,
ayant un impact non seulement sur le client, au sein de la salle de thérapie
et au-delà, mais aussi sur la personne du psychothérapeute, dans sa vie professionnelle et privée. Le travail thérapeutique centré sur les émotions est
ainsi une tâche fondamentalement existentielle, noble et libératrice, aussi
pour le psychothérapeute ou celui en train de le devenir.
Pour en savoir plus
Pour aller plus loin, après la lecture d’un ouvrage d’introduction comme celui-ci,
nous recommandons la lecture des ouvrages suivants, avant tout en langue anglaise
(et pour certains la traduction en langue française est en préparation).
Elliott, R., Watson, J. E., Goldman, R. N., & Greenberg, L. S. (2004). Learning emotionfocused therapy: The process-experiential approach to change. Washington, D.C:
American Psychological Association.
Greenberg, L. S. (2002). Emotion-focused therapy. Coaching clients to work through their
feelings. Washington, D.C: American Psychological Association.
Greenberg, L. S. (2011). Emotion-focused therapy. Washington, D.C: American Psychological Association.
Greenberg, L. S., & Goldman, R. N. (2008). Emotion-focused couples therapy: The dynamics
of emotion, love and power. Washington, D.C: American Psychological Association.
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New York: Guilford Press.
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connection. New York: Brunner/Mazel.
Johnson, S. M. (2014). Serre-moi fort: Sept conversations pour une vie entière d’amour.
Paris: Poche.
Paivio, S. C., & Pascual-Leone, A. (2010). Emotion-focused therapy for complex trauma.
An integrative approach. Washington, D.C: American Psychological Association.
Par ailleurs, ajoutons que des vidéos (DVD) de formation éditées par l’American Psychological Association, destinées aux professionnels de la santé mentale, au sujet de la
TCE sont disponibles (http ://www.apa.org/pubs/videos/about-videos.aspx). Ces
DVD comprennent des séances de psychothérapie enregistrées, accompagnées de
commentaires par le thérapeute-expert.
Bibliographie
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8
Perspectives – Vers une
approche spécifique
et intégrative
La psychothérapie centrée sur les émotions étant parmi les approches thérapeutiques les mieux validées empiriquement, notamment au niveau de la
compréhension détaillée des mécanismes de changement, deux questions
demeurent ouvertes :
1. Comment la TCE peut-elle être articulée avec d’autres approches thérapeutiques, afin de pouvoir faire ce qu’un certain nombre de cliniciens
pratiquent tous les jours : une approche intégrative du traitement du client
et de ses problèmes ?
2. Quelles sont les applications cliniques spécifiques que la TCE peut et doit
explorer davantage, à la fois par les cliniciens et les chercheurs ?
Une approche intégrative
Pour un psychothérapeute travaillant selon une modalité thérapeutique
autre que la TCE, il peut, dans certains cas, s’avérer difficile d’incorporer la TCE dans sa pratique courante. Il est vrai que la TCE favorise un
style relationnel spécifique, ainsi qu’un focus immédiat sur l’expérience
émotionnelle sur l’ici et maintenant dans les différentes tâches. Il est possible qu’un thérapeute ayant été formé à d’autres modalités de traitement
puisse trouver difficile d’accéder à ce style d’interaction thérapeutique et,
certaines tâches contradictoires avec sa pratique habituelle. Malgré certaines difficultés rencontrées, nous avons fait de très bonnes expériences
lorsque les approches expérientielles sont enseignées à des thérapeutes
expérimentés et motivés ayant été formés à d’autres modalités thérapeutiques au préalable. Même si ces modèles sont très différents de la TCE,
nous avons observé une grande satisfaction chez les thérapeutes face aux
outils spécifiques que la TCE offre. De ce fait, nous sommes convaincus
que l’intégration de la TCE avec d’autres pratiques thérapeutiques soit possible, fructueuse, et particulièrement prometteuse. Cependant, l’expérience
et la motivation du participant sont des facteurs importants, tout comme
une supervision adéquate, accompagnant le processus d’apprentissage de la
TCE. Ce qui semble être le plus spécifique et nouveau pour certains thérapeutes d’autres obédiences, c’est le fait de ne pas se contenter de « parler au
sujet des émotions », mais « à partir d’elles ». Il nous semble que ces arguments, ensemble avec le statut scientifique largement reconnu de la TCE,
La psychothérapie centrée sur les émotions
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208
La psychothérapie centrée sur les émotions
convergent vers la revendication d’une meilleure intégration des concepts
et méthodes centrés sur les émotions, le plus tôt possible, dans la formation
universitaire en psychologie clinique et en formation à la psychothérapie.
Aussi, certains clients et contextes, par exemple le contexte clinique hospitalier, ont souvent d’autres préférences immédiates ou impliquent des
contraintes qui rend la focalisation sur l’expérience émotionnelle dans l’ici
et maintenant difficile. Dans certains cas, comme dans le cas de suicidalité
aiguë, comptant parmi les rares contre-indications actuelles de l’approche
TCE, il est préférable d’adopter un style d’interaction favorisant un échange
descriptif autour des faits et comportements. Pour ces situations spécifiques
et au-delà bien sûr, la TCE encourage les thérapeutes à consulter des experts,
ou des pairs avisés, afin de pouvoir (a) accéder au vécu émotionnel du thérapeute de manière différenciée en lien avec ces situations cliniques relevant
d’un défi émotionnel et (b) intervenir le plus efficacement et le plus proche
possible du client. Dans ce sens, la psychothérapie centrée sur les émotions
devient un outil intégratif, avec la personne du/de la psychothérapeute
comme médiateur central des effets.
Les approches intégratives en psychothérapie sont actuellement en plein
essor et rencontrent de plus en plus d’intérêt, également dans le monde
francophone. Un sondage récent, conduit par l’Université de Delphi sur
70 psychothérapeutes-experts, a investigué la question de savoir quelle
psychothérapie serait pratiquée en 2022 (Norcross et al., 2013). Les résultats montrent que des théories intégratives, ensembles avec cognitivocomportementales et multiculturelles, ainsi que des interventions cliniques
favorisant spécifiquement la relation thérapeutique et des compétences
spécifiques chez le client, sont jugées parmi les plus prometteuses. Malgré
cet intérêt pour l’intégration en psychothérapie, la recherche à ce sujet est
encore à ses débuts (p. ex., Boswell et al., 2010).
La théorie du changement, les tâches et interventions thérapeutiques
spécifiques à la TCE ont une valeur particulièrement prometteuse pour
l’intégration, notamment du point de vue de la recherche en psychothérapie. Les mécanismes de changement de la TCE sont, jusqu’à un certain
point, également centraux dans d’autres types de traitement : les émotions
sont centrales, de différentes manières, pour toutes les psychothérapies. La
centralité de la profondeur de la connaissance expérientielle dans d’autres
approches thérapeutiques a été démontrée dans plusieurs études (Whelton,
2004), notamment pour la psychothérapie cognitivo-comportementale
(Castonguay et al., 1996) et psychodynamique (Silberschatz et al., 1986).
Des études plus récentes ont montré que la séquence émotionnelle identifiée
comme étant particulièrement fructueuse chez les clients en TCE (PascualLeone, 2009) est au moins en partie compatible avec la séquence émotionnelle produisant un résultat thérapeutique positif dans les psychothérapies
psychodynamiques (p. ex., Kramer et al., 2015), ce qui est corroboré par une
Perspectives – Vers une approche spécifique et intégrative
209
étude de cas analysant une séquence cliniquement significative de rupture et
de résolution de l’alliance thérapeutique (Kramer et al., 2014).
La différenciation entre émotions primaire et secondaire, chère au
modèle TCE, peut paraître quelque peu inhabituelle aux psychothérapeutes
d’autres approches. Toutefois, des études ont montré que cette différence
est robuste et prédit les résultats thérapeutiques à travers différentes formes
de traitement. Cela a été démontré empiriquement pour la différence entre
tristesses secondaire (i.e., détresse globale) et primaire (i.e., douleur psychologique et deuil ; Berthoud et al., soumis ; Kramer et al., 2015) et les colères
secondaire (i.e., rejetante) et primaire (i.e., affirmée ; Kramer et al., in press).
En résumé, ces recherches montrent que l’accès aux émotions primaires
adaptées, comme la douleur psychologique ou la colère affirmée, est en lien
avec la réduction des symptômes à la fin du traitement comportemental et
psychodynamique, ce qui n’est pas le cas des émotions secondaires (comme
la détresse globale). Cette différenciation, décrite dans le chapitre 2, est
donc centrale et sa pertinence peut s’étendre à une large palette de traitements des troubles mentaux ; cette différenciation est donc prometteuse
pour affiner les modèles thérapeutiques divers.
Plus concrètement, plusieurs thérapeutes discutent l’intégration des techniques TCE avec d’autres traitements, notamment comportemental et psychodynamique. Par exemple, les études de cas de Pos et Greenberg (2012)
et de Kramer et Pascual-Leone (2012) décrivent des clientes avec trouble de
la personnalité borderline (voir chapitre 4 pour les détails), où deux phases
du traitement sont utilisées. D’abord, les clientes ont reçu un traitement
comportemental-dialectique, permettant de focaliser sur la réduction de
l’intensité émotionnelle, en entraînant des compétences de régulation émotionnelle, ensuite, un traitement expérientiel focalisé sur ces émotions a eu
lieu. Pour les deux cas, cela a seulement eu un sens une fois les tâches principales à la régulation émotionnelle terminées avec un certain succès, ce qui
peut se faire en recourant aux techniques comportementales ou pas (voir
Kramer, 2015). Ajoutons que la phase d’entraînement aux compétences de
régulation a pu contribuer à la qualité de la collaboration et de l’alliance
thérapeutique, à la qualité du focus thérapeutique sur les émotions et à la
profondeur de la connaissance expérientielle, qui sont tous des éléments
centraux pour cette phase expérientielle du traitement.
Un autre cas de figure est l’intégration des techniques expérientielles
dans une approche intégrative psychodynamique. Fosha (2005) propose
une formulation du processus thérapeutiques en trois étapes principales,
passant du travail avec les mécanismes de défense vers les « affects centraux » (core affects), et, finalement, vers un « état central ». Ce dernier
représenterait un état de calme, ouverture, perspective, où l’ensemble du
« paysage émotionnel » à l’intérieur de la personne devient visible. Fosha
(2005) donne l’exemple d’une cliente ayant subi un accident, présentant
210
La psychothérapie centrée sur les émotions
des séquelles du trauma. En séance, elle ré-entre dans l’expérience du deuil
et de la douleur psychologique (face à la perte de l’idée d’être « normale »),
ainsi que la colère (face à ses parents, pour ne pas l’avoir suffisamment protégée), ici les affects centraux (i.e., les émotions primaires). Avec le soutien
du thérapeute, la cliente a laissé émerger une nouvelle compréhension (i.e.,
l’état central) de la situation traumatique : elle s’insert dans un ensemble de
situations d’abandon et de négligence par ses parents, à travers son enfance,
qui avait été marquée par l’« absence d’une direction » (Fosha, 2005). Cette
nouvelle construction de la signification décrit l’état émotionnel émergeant
de la cliente.
Finalement, l’intégration de la TCE dans les thérapies cognitivo-­
comportementales (TCC), notamment en résonance avec les approches
dites de la « troisième vague » de TCC (Philippot, 2011) est une autre perspective prometteuse. À ce titre, Grosse Holtforth et collaborateurs (2012)
ont montré pour une forme spécifique de traitement cognitivo-émotionnel
de la dépression (exposure-based cognitive therapy ; Hayes et al., 2005) une
baisse des symptômes dépressifs et une réduction des comportements d’évitement qui sont connus pour maintenir l’état dépressif et des émotions
secondaires associées à la dépression. Toutefois, en examinant l’efficacité
relative de l’ajout des techniques émotionnelles et interpersonnelles à un
protocole TCC pour le trouble anxieux généralisé, Newman et collaborateurs (2011) n’ont pas trouvé de différence de réduction de symptômes en
fonction du type de traitement.
Perspectives spécifiques
Dans le chapitre 6, Pascual-Leone et Kramer ont élaboré une synthèse
contemporaine de la recherche dans le domaine de la TCE. Une perspective
particulièrement intéressante dans le domaine de la mise en évidence des
changements émotionnels à travers la TCE est le recours aux méthodes
d’évaluation neurobiologique. Comme élaboré dans le chapitre 2, l’émotion est un état complexe, avec des composantes biologiques, physiologiques, psychologiques, de construction idiosyncratique de la signification
et interpersonnelles. Si la recherche actuelle en TCE s’est focalisée sur les
éléments psychologiques, un nouveau défi représente les mesures neurobiologique et physiologique de l’émotion, comme corrélat du changement thérapeutique en TCE. Des considérations méthodologiques, fondées sur les
principes de la TCE, ont été élaborées par Pascual-Leone et ­collaborateurs
(soumis), discutées par Lane et collaborateurs (2014) et démontrées par
Doerig et collaborateurs (2014).
Dans le contexte de la TCE de couple, une étude récente (Johnson et collaborateurs, 2013) a utilisé un paradigme particulièrement intéressant pour
la mesure du changement émotionnel : celui de « se donner la main ». Au
Perspectives – Vers une approche spécifique et intégrative
211
total, N = 24 couples hétérosexuels en TCE de couple (comme décrit dans
le chapitre 5) durant en moyenne 22 séances de traitement, ont participé à
cette étude. Aux femmes, ont été proposés deux examens dans un environnement IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle), un préet une post-intervention. Aux partenaires masculins ayant accompagné les
participantes dans le laboratoire, il a été demandé de collaborer en tenant la
main de leur épouse pour une des conditions, pendant que la conjointe se
trouvait dans le scanner. Les deux autres conditions étaient pour les participantes (a) de donner la main à un étranger et (b) une condition sans donner la main. Des stimuli anxiogènes ont été présentés en scanner comme
faisant partie de l’examen. Les résultats montrent un changement lors du
deuxième examen (post-traitement) dans les circuits responsables du traitement neuronal des stimuli menaçants, avant tout pour la condition de
la main tenue par le partenaire. Ces effets ont été les plus proéminents
dans le cortex préfrontal et cingulaire antérieur (partie dorsale), des régions
connues pour la régulation de la douleur physique et l’affect négatif, pour
soi ou par empathie pour autrui.
Un défi actuel de la psychothérapie centrée sur les émotions est son
application à un ensemble de plus en plus divers de contextes cliniques
spécifiques. Un travail d’élaboration théorique et des études de cas ont
montré que des versions de la TCE peuvent être utilisées dans le traitement
des troubles alimentaires (voir chapitre 4), en adaptant l’élaboration de
l’autocritique et de l’autocompassion (Dolhanty et Greenberg, 2007, 2009 ;
Dolhanty et Lafrance, 2011 ; Wnuk et al., 2014). Par ailleurs, le domaine
des troubles de la personnalité (voir chapitre 4) a été exploré pour le trouble
de la personnalité borderline (Pos et Greenberg, 2012 ; Warwar et al., 2008)
et évitante (Pos, 2014), en élargissant le travail expérientiel dans les dialogues avec les deux chaises. Des parties du modèle TCE ont été intégrées dans le traitement clinique des comportements autodommageables
(Kimball, 2009). Un travail important a été proposé pour des troubles en
lien avec l’émotion de la colère, en termes de formulation de cas TCE
(Pascual-Leone et al., 2013) et pour le traitement de la colère secondaire
comme résultat de trauma précoce (Pascual-Leone et Paivio, 2013). Finalement, pour le traitement des addictions, des cliniciens ont suggéré d’intégrer des techniques de l’entretien motivationnel et de la TCE pour faciliter
le changement en profondeur (Engle et Arkowitz, 2006).
Un nombre de cliniciens ont utilisé le modèle TCE dans le contexte des
traitements de groupe. Une étude portant sur les résultats thérapeutiques
d’un module de groupe TCE pour des prisonniers, traitant des problèmes en
lien avec la violence domestique, a été réalisée et a montré des effets modestes
(Pascual-Leone et al., 2011), qui sont toutefois comparables aux traitements traditionnels trouvés pour les modèles cognitivo-comportemental
ou psychoéducatif, pour la même population. Par ailleurs, la satisfaction
212
La psychothérapie centrée sur les émotions
des clients en thérapie de groupe TCE est généralement élevée (Lafrance
Robinson et al., 2012, 2014 ; voir aussi Wnuk et al., 2014).
Finalement, des versions de la TCE appliquées au contexte familial ont
été développées, pour le traitement de la dépression chez l’adolescent,
l’expression émotionnelle à l’âge pré-scolaire, ou la résolution de conflit
intrafamilial (Diamond et al., 2002 ; Denham et Auerbach, 1995). Les résultats de ces recherches suggèrent qu’il s’agit ici d’un traitement prometteur,
car après 12 semaines de traitement de famille inspiré de la TCE, 81 % des
patients traités ne présentent plus de symptômes cliniques (comparés aux
47 % en liste d’attente ; Diamond et al., 2002).
Davantage de recherches sont nécessaires pour confirmer l’intérêt de
ces développements spécifiques, mais le thérapeute TCE expérimenté y
trouvera inspiration et est encouragé à appliquer et intégrer la TCE à des
contextes divers. Par ailleurs, le clinicien inspiré et créatif est encouragé à
explorer d’autres applications encore, car une chose est sûre : l’émotion est
omniprésente dans les dialogues thérapeutiques et elle peut être utilisée à
des fins de transformation de l’expérience.
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Index
A
B
Abus, 104
Acceptation, 28
Accessibilité émotionnelle, 146
Achèvement, 27
Action, tendance à l', 100
Activation émotionnelle, 175
Acuité perceptuelle, 66
Affects, 130
Allégeance du chercheur, 191
Alliance thérapeutique, 2, 12
Amour, 128
Amygdale, 22
Analyse de la tâche
thérapeutique, 53
Angoisse primaire, 112
Anorexie, 135
Anticipations anxieuses, 134
Apaisement, 116
Appraisal, 22
Approche, 209
––centrée sur la personne, 7
––constructiviste, 1
––existentielle, 10
––expérientielle, 1
––humaniste, 1
––intégrative, 207
–– – psychodynamique, 209
––systémique structurale, 10
Approfondissement, 117
Appropriation, 27, 29
Assimilation des expériences
problématiques, 179
Attachement(s), 31
––besoin d', 41
––sécures, 44
Autocompassion, 55
Autocritique, 94
Auto-évaluation, processus d', 40
Auto-interruption, 38, 100
Auto-organisation, 130
Autre significatif, 111
Besoin(s), 1
––d'attachement, 41
––d'identité, 41
––existentiel, 55
Blessures, 155
Bouleversement de la signification, 84
Boulimie, 135
Psychothérapie centrée sur les émotions
© 2015 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
C
Chaise(s)
––apaisante, 114
––dialogue sur deux, 10
––expérientielle, 102
––vide, 10
Changement, 26
Classification des états affectifs
de significations, 66
Coach de l'émotion, 163
Coach-critic, 122
Cognitions, 19
––secondaires, 121
Colère, 24
––affirmée, 55, 129
––rejetante, 55
Compas émotionnel, 36
Compassion, 115
Compréhension empathique, 49
Conflit
––anxieux, 134
––émotionnel non résolu avec une
personne significative (unfinished
business), 104
––interne, 100
Confrontation imaginaire, 131
Confusion, 86
Congruence, 28
Conjecture empathique, 50
Connaissance expérientielle, 9
Conscience, 27
Construction de la théorie, 179
Contexte conjugal, 121
216
Psychothérapie centrée sur les émotions
Coping, 121
Couple, 5
Création de sens, 85
Critique primaire, 122
Croyances précieuses, 84
Culpabilité, 130
Cycle(s), 148
––complexes, 149
––d'interaction négative, 147
––interactif
–– – Poursuiveur/Poursuiveur, 149
–– – Poursuiveur/Poursuivi, 148
–– – Poursuivi/Poursuivi, 148
––interactionnels, 145
––négatif, 146
D
Dégoût, 24
Dépression, 5, 121
Dérégulations affectives, 113
Désescalade, 150
Désespoir, 113
Détresse globale, 54
Deuil, 55
Diagnostic du processus, 57
Dialogue(s), 96
––soi-autrui, 130
––sur deux chaises, 10
Différenciation, 23
Directivité de processus, 15
Distanciation, 149
Domination, 159
Douleur psychologique, 55, 106
Dynamique interpersonnelle, 148
Dysfonctionnement émotionnel, 36
E
Émergence, 27
Émotions, 1, 31
––instrumentales, 33
––primaires
–– – adaptées, 31
–– – mal adaptées, 32
––secondaires, 32
Empathie, 34
Enfant « universel », 115
Engourdissement, 149
Épisode émotionnel, 55
Épuisement, 75
État dépressif, 75
Évaluation négative du soi, 55
Événements
––aidants, 53
––de vie, 84
Évocation, 81
––empathique, 49
Expérience, 96
––phénoménologique, 123
Exploration
––empathique, 49, 131
––systématique, 80
Expression, 27
F
Flexibilité émotionnelle, 177
Focusing, 8
Formation, 203
Formulation du cas, 1
G
Gestalt, 9
Grounded theory, 183
Groupe, traitements de, 211
H
Honte, 55
Humiliation, 159
I
Ici et maintenant, 181
Identité, 158
––besoin d', 41
––de psychothérapeute-chercheur, 204
Idiosyncratique, 20
Impasses, 154
Impuissance, 75
Incohérence émotionnelle, 37
Incomplétude, 104
Incompréhension, 86
Indices, 4
Intérêt authentique, 128
Internalisation de la perspective, 123
Internalité, 23
Interpersonal Process Recall, 183
Interpersonnel, 20
Interprétation fondée sur l'empathie, 50
L
Lâcher-prise, 117
M
Markers, 4
Meaning-bridge, 181
Mécanismes de changement, 170
Mémoire traumatique, 132
Mindfulness, 68
Mises en acte, 69, 145
Modèles constructivistes, 12
Moments innovants, 182
N
Narrations, 181
Neurones miroirs, 47
Neurosciences, 1
P
Paradigme de l'événement significatif, 52
Pardon interpersonnel, 132
Partenaire
––poursuiveur, 148
––poursuivi, 148
Patterns psychodynamiques, 14
Perceptual processing, 175
Peur, 24
Plaintes, 106
Point de réaction problématique, 79
Présence thérapeutique, 67
Problèmes psychosomatiques, 127
Processus
––d'auto-évaluation, 40
––diagnostic du, 57
––directivité de, 15
––émotionnels, 172
––thérapeutique, 2
Profondeur, 23
Psychothérapie
––centrée sur la clarification, 14
––recherche, 11
Q
Qualités vocales, 35
R
Rapprochement affectif, 151
Recherche en psychothérapie, 11
Régulation, 29
––des affects, 156
Relâchement émotionnel, 151
Relation thérapeutique, 2, 170
Représentation, 111
Résilience, 117
Résolution, 55
––d'un conflit avec une personne
significative, 65
Index
Responsive, 2
Retrait, 149
Rupture, 72
S
Schème
––émotionnel, 26
Sens corporel, 9
Sentiment(s), 31
––d'attraction, 160
––diffus, 89
Séquence émotionnelle, 24
Signification, bouleversement
de la, 84
Solitude, 135
Soubassements neurobiologiques, 13
Souffrance, 42
Supervision, 207
Supposition empathique, 50
Surprise, 86
Survie, 20
Symbolisation, 28
Synthèses dialectiques
et dynamiques, 21
Système dynamique complexe, 13
Systémique, 145
T
Tâche(s), 53, 66
––thérapeutique(s), 184
–– – analyse de la, 53
Tambours (pratique
thérapeutique), 67
Tendance à l'action, 100
Théorie, construction de la, 179
Thérapie(s)
––cognitive, 92
––cognitivo-comportementales, 14
––comportementale-dialectique, 15
––psychologique, 15
––systémique, 145
Traitements de groupe, 211
Transformation
––de la dynamique
interpersonnelle, 151
––émotionnelle, 54, 93
Trauma complexe, 5
Traumatique, 55
Traumatismes relationnels, 155
Tristesse, 123
Trouble(s)
217
218
Psychothérapie centrée sur les émotions
––alimentaires, 5
––anxieux, 5
––d'anxiété généralisée, 133
––de la personnalité, 5
–– – borderline, 137
–– – évitante, 139
––du comportement alimentaire, 135
V
Validation, 117
Voix critique, 92
Vulnérabilité, 75
Z
Zone proximale du développement, 180
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