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façon la plus nette les conditions ontologiques de cet idéal d’unité :
l’univers ne comporterait qu’ « une seule classe d’entités » ultimes. Par la
suite, dans Process and Reality notamment, Whitehead, sans renoncer à cette
conjecture, la nuancera en reprenant à son compte la suggestion de Platon,
dans le Timée (42 d-43a), selon laquelle Dieu confie à des « dieux jeunes »
la législation des diverses régions de la nature, tout en insufflant de l’unité à
l’esprit de ses lois. Nous tenterons de voir comment ce « programme » a
été conduit par Whitehead, sous le triple patronage de Platon, de Locke et
de la science.
I. Whitehead ne manque pas, à l’occasion, de décrire l’état des sciences à
des moments cruciaux, où se recompose le système des idées. Ainsi, la ques-
tion qui se pose, autour de 1642, au moment où s’opère « la première syn-
thèse de la science physique », est celle-ci : comment comprendre que,
comme l’écrit Galilée, « le livre de la nature soit écrit en caractères mathéma-
tiques » ? La solution exposée dans L’Essayeur (Il Sagiattore), en 1623,
consiste à remarquer que, parmi les qualités à travers lesquelles les réalités
du monde matériel s’offrent à notre perception, quelques-unes possèdent la
double propriété de présenter une identité avec les entités mathématiques et
de « représenter » fidèlement les caractères les plus saillants de la réalité phy-
sique. Locke donne sa pleine extension philosophique à la théorie des quali-
tés premières et secondes, mais c’est Galilée qui, par un coup de génie, rend
compte de l’ajointement étroit de la géométrie et du réel. Certes, cette solu-
tion ne dissipe pas tout mystère : elle n’explique nullement, par exemple,
que les propriétés offertes à la vision ou au toucher (formes, mouvements et
masse) soient celles qui expriment le plus complètement la nature des cho-
ses. L’alliance réussie de la géométrie et de la nature est à mettre au crédit de
Dieu plus qu’à celui de l’habileté des hommes.
Au cours du XIXesiècle, sous l’effet conjoint de découvertes expérimen-
tales et de progrès mathématiques, une seconde « synthèse de la science
physique » s’effectue. Whitehead y contribue dans le domaine de l’algèbre et
de la logique. Au nombre des acquis les plus importants de l’époque, il faut
placer l’unification de l’électricité et du magnétisme, due principalement à
Maxwell ; l’exploration, notamment par la chimie, de la structure de la
matière ; le développement de la mécanique statistique par Maxwell, Boltz-
mann et Gibbs ; en 1895, la découverte de la radioactivité et de l’électron ;
en 1900, la mise en évidence par Max Planck du caractère discontinu du
rayonnement du corps noir (théorie des quanta) ; en 1906, la preuve
apportée par Jean Perrin de la réalité physique de l’atome. Les expériences
de Michelson et Morley, les travaux de Lorentz et de Poincaré annoncent la
révolution dans la conception de l’espace et du temps que la théorie de la
relativité restreinte d’Einstein provoque en 1905.
D’autre part, en biologie, la théorie darwinienne de l’évolution éclaire
l’histoire de la nature, sans qu’on s’aperçoive suffisamment que « l’autre
aspect de la machinerie évolutionniste, l’aspect négligé, est exprimé par le
Morphogenèse mathématique du monde matériel 429
© Presses Universitaires de France | Téléchargé le 10/02/2021 sur www.cairn.info (IP: 77.197.237.36)
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