Saint-Sernin Morphogenèse mathématique du monde matériel

Telechargé par Philippe Gagnon
MORPHOGENÈSE MATHÉMATIQUE DU MONDE MATÉRIEL
Bertrand Saint-Sernin
Presses Universitaires de France | « Les Études philosophiques »
2002/4 n° 63 | pages 427 à 440
ISSN 0014-2166
ISBN 9782130526063
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2002-4-page-427.htm
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MORPHOGENÈSE MATHÉMATIQUE
DU MONDE MATÉRIEL
Il arrive, dans l’œuvre d’un penseur, que le titre d’un ouvrage ait une
double fonction : désigner un travail accompli et dessiner un programme.
C’est le cas de On Mathematical Concepts of the Material World, mémoire pré-
senté le 7 décembre 1905 par Whitehead devant la Royal Society et publié
en 1906 dans les Philosophical Transactions1de ladite Société : il constitue une
étude en elle-même importante ; il exprime une préoccupation permanente
de l’auteur. Il s’agit de traiter, selon toutes les formes envisageables, un
vieux problème mal résolu : d’où vient la présence efficace des mathémati-
ques dans l’univers ? Whitehead repousse la solution selon laquelle l’esprit
humain imposerait des formes mathématiques au monde de l’expérience. La
philosophie n’étant pour lui qu’un ensemble de notes en bas de page ajou-
tées à l’œuvre de Platon, il reprend à nouveaux frais la question de la « parti-
cipation » des idées à l’univers, avec en tête cette question : si Platon reve-
nait parmi nous, muni de la culture scientifique qui est la nôtre et ayant lu
des penseurs comme Locke, « le Platon de la philosophie anglaise », com-
ment verrait-il la place des mathématiques dans notre univers en devenir ?
Whitehead témoigne d’une grande continuité dans cette interrogation,
depuis ses premiers travaux scientifiques On the Motion of Viscuous Incompres-
sible Fluids (1888), A Treatise on Universal Algebra (1898), ses différents écrits
sur la théorie des nombres, l’algèbre, la géométrie et la logique symbolique,
en particulier les Principia Mathematica, écrits avec Russell entre 1899 et 1913,
jusqu’aux œuvres philosophiques : Concept of Nature (1920), The Principle of
Relativity (1922), Science and the Modern World (1925), Process and Reality (1929),
Adventures of Ideas (1933), Essays in Science and Philosophy (1947), etc. Une
remarque tardive explique cette constance : les mathématiques, note-t-il,
sont encore dans l’enfance ; cantonnées à l’origine dans le domaine de la
quantité, il leur faudra du temps pour pénétrer les activités d’où elles sont
absentes : éthique, esthétique, droit, etc. Whitehead ne professe pas un
« platonisme » de surface, selon lequel des formes mathématiques a priori
Les Études philosophiques, no4/2002
1. Alfred North Whitehead, On Mathematical Concepts of the Material World, Philosophical
Transactions, Royal Society of London, series A, v. 205, p. 465-525.
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enveloppent les réalités existantes (on retournerait alors à la législation kan-
tienne de la raison), mais il entend montrer que la nature en gestation
déploie d’elle-même les formes mathématiques.
Toutefois, nous ne pouvons pas jeter sur l’apparition des mathémati-
ques au sein de l’univers un regard de surplomb : nous n’accédons à la réa-
lité que par l’expérience vécue hic et nunc, conformément à l’analyse que
Locke fait de notre condition. À la fin de On Mathematical Concepts of the Mate-
rial World, Whitehead expose en ces termes l’esprit de son entreprise :
Ce qui est requis à ce stade, c’est une hypothèse simple concernant le mouve-
ment des entités objectives réelles et corrélant celui-ci avec le mouvement des
points électriques et des électrons. D’une telle hypothèse il serait possible de
déduire de la façon la plus simple l’ensemble des lois électromagnétiques et gravita-
tionnelles. Ce concept pris dans toute sa plénitude implique l’hypothèse que l’uni-
vers n’est formé que d’une seule classe d’entités. Propriétés de l’ « espace » et des
phénomènes physiques « dans l’espace » deviennent simplement les propriétés de
cette classe unique d’entités. Pour simplifier les axiomes précédents [...], l’idéal à
viser devrait être de les déduire en partie ou en totalité d’axiomes plus généraux qui
embrasseraient aussi les lois de la physique. Ainsi, ces lois ne présupposeraient pas
la géométrie : elles la créeraient1.
On mesure l’ampleur du programme : Whitehead, songeant à l’admi-
rable unification des lois de l’électricité et du magnétisme que les équations
de Maxwell réalisent, imagine que, de ces lois ou de lois du même genre,
pourvues d’un pouvoir prédictif puissant, découlera l’unification des lois de
l’électromagnétisme et de la gravité. Mais il ne voit pas ce processus comme
une sorte de marche inductive graduelle sous-tendue par la prise en compte
des analogies entre classes de phénomènes physiques à première vue dispa-
rates, selon le schème supposé des sciences inductives. Whitehead pense
que le pouvoir prédictif d’équations comme celles de Newton ou de Max-
well tient à l’étroite parenté qui unit dans l’univers l’élément matériel et
l’élément mathématique. C’est dans les entités ultimes que cette affinité (ou
cette quasi-identité) devrait se lire le plus clairement.
À un siècle de distance, on constate que l’espoir d’une théorie dite de
« grande unification » s’est largement concrétisé (unification des interac-
tions électromagnétiques, nucléaires fortes et faibles), bien que la relation
entre ces trois interactions fondamentales et la gravitation ne soit pas
encore établie (connexion que Whitehead croyait proche). Il formule de la
428 Bertrand Saint-Sernin
1. « What is wanted at this stage is some simple hypothesis concerning the motion of
objective reals and correlating it with the motion of electric points and electrons. From such
a hypothesis the whole electromagnetic and gravitational laws might follow with the utmost
simplicity. The complete concept involves the assumption of only one class of entities as for-
ming the universe. Properties of “space” and of the physical phenomena “in space” become
simply the properties of this single class of entities. In regard to the simplification of the pre-
ceding axioms [...], the ideal to be aimed at would be to deduce some or all of them from
more general axioms which would also embrace the laws of physics. Thus these laws should
not presuppose geometry, but create it » (On Mathematical Concepts of the Material World, p. 82).
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façon la plus nette les conditions ontologiques de cet idéal d’unité :
l’univers ne comporterait qu’ « une seule classe d’entités » ultimes. Par la
suite, dans Process and Reality notamment, Whitehead, sans renoncer à cette
conjecture, la nuancera en reprenant à son compte la suggestion de Platon,
dans le Timée (42 d-43a), selon laquelle Dieu confie à des « dieux jeunes »
la législation des diverses régions de la nature, tout en insufflant de l’unité à
l’esprit de ses lois. Nous tenterons de voir comment ce « programme » a
été conduit par Whitehead, sous le triple patronage de Platon, de Locke et
de la science.
I. Whitehead ne manque pas, à l’occasion, de décrire l’état des sciences à
des moments cruciaux, où se recompose le système des idées. Ainsi, la ques-
tion qui se pose, autour de 1642, au moment où s’opère « la première syn-
thèse de la science physique », est celle-ci : comment comprendre que,
comme l’écrit Galilée, « le livre de la nature soit écrit en caractères mathéma-
tiques » ? La solution exposée dans L’Essayeur (Il Sagiattore), en 1623,
consiste à remarquer que, parmi les qualités à travers lesquelles les réalités
du monde matériel s’offrent à notre perception, quelques-unes possèdent la
double propriété de présenter une identité avec les entités mathématiques et
de « représenter » fidèlement les caractères les plus saillants de la réalité phy-
sique. Locke donne sa pleine extension philosophique à la théorie des quali-
tés premières et secondes, mais c’est Galilée qui, par un coup de génie, rend
compte de l’ajointement étroit de la géométrie et du réel. Certes, cette solu-
tion ne dissipe pas tout mystère : elle n’explique nullement, par exemple,
que les propriétés offertes à la vision ou au toucher (formes, mouvements et
masse) soient celles qui expriment le plus complètement la nature des cho-
ses. L’alliance réussie de la géométrie et de la nature est à mettre au crédit de
Dieu plus qu’à celui de l’habileté des hommes.
Au cours du XIXesiècle, sous l’effet conjoint de découvertes expérimen-
tales et de progrès mathématiques, une seconde « synthèse de la science
physique » s’effectue. Whitehead y contribue dans le domaine de l’algèbre et
de la logique. Au nombre des acquis les plus importants de l’époque, il faut
placer l’unification de l’électricité et du magnétisme, due principalement à
Maxwell ; l’exploration, notamment par la chimie, de la structure de la
matière ; le développement de la mécanique statistique par Maxwell, Boltz-
mann et Gibbs ; en 1895, la découverte de la radioactivité et de l’électron ;
en 1900, la mise en évidence par Max Planck du caractère discontinu du
rayonnement du corps noir (théorie des quanta) ; en 1906, la preuve
apportée par Jean Perrin de la réalité physique de l’atome. Les expériences
de Michelson et Morley, les travaux de Lorentz et de Poincaré annoncent la
révolution dans la conception de l’espace et du temps que la théorie de la
relativité restreinte d’Einstein provoque en 1905.
D’autre part, en biologie, la théorie darwinienne de l’évolution éclaire
l’histoire de la nature, sans qu’on s’aperçoive suffisamment que « l’autre
aspect de la machinerie évolutionniste, l’aspect négligé, est exprimé par le
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mot créativité (creativeness) »1. Les réalités individuées sont des organismes :
« La science [...] devient l’étude des organismes. La biologie est l’étude des
organismes plus grands ; tandis que la physique est l’étude des organismes
plus petits. Les organismes de la biologie incluent à titre de constituants les
organismes plus petits de la physique. »2Ce dernier point est fondamental :
un abrégé du monde physico-chimique est présent en chaque organisme
vivant et nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être un organisme
vivant qui ne logerait pas en lui tout un ensemble de processus physico-
chimiques complexes.
Au même titre que les autres organismes vivants, nous faisons partie de
la nature. Bien plus, « il nous faut admettre que le corps est l’organisme dont
les états régulent notre connaissance du monde »3. Aussi devons-nous écou-
ter les poètes, car ils nous apprennent à « interroger directement notre expé-
rience perceptive »4. « Cette interrogation fait apparaître que nous sommes
inclus dans un monde de couleurs, de sons, et d’autres objets sensibles, reliés
dans l’espace et le temps à des objets durables tels que pierres, arbres et
corps humains. Il semble que nous soyons nous-mêmes des éléments de ce
monde au même titre que le sont les autres choses que nous percevons. »5
De ces analyses qui prennent appui sur la poésie anglaise du XIXesiècle, sur
Wordsworth et Shelley notamment, Whitehead tire cette conclusion : « Je
tiens que la référence ultime est l’expérience naïve et c’est pourquoi j’insiste
autant sur les évidences de la poésie. »6Car l’expérience lyrique ne se passe
pas dans un monde privé, propre à chaque poète : « Ma conviction, dit Whi-
tehead, est que dans notre expérience sensible nous connaissons loin et au-
delà de notre propre personnalité, tandis que le subjectiviste prétend que
dans une expérience de ce genre nous n’avons connaissance que de notre
personnalité. »7Il note : « Je ne comprends pas comment un monde com-
mun de la pensée peut être établi en l’absence d’un monde commun de la
sensation. »8Ainsi, entre subjectivisme et objectivisme, Whitehead choisit la
430 Bertrand Saint-Sernin
1. « The other side of the evolutionary machinery, the neglected side, is expressed by
the word creativeness »(Science and the Modern World, chap. VI : « The Nineteenth Century », in
Alfred North Whitehead. An Anthology. Selected by F. S. C. Northrop and Mason W. Gross
introductions and a note on Whitehead’s terminology by Mason W. Gross, Cambridge, At
the University Press, 1953, p. 465).
2. « Science is taking on a new aspect which is neither purely physical, nor purely biolo-
gical. It is becoming the study of organisms. Biology is the study of the larger organisms ;
whereas physics is the study of the smaller organisms. [...] The orgnisms of biology include as
ingredients the smaller organisms of physics ; [...] » (ibid., p. 457).
3. « But we have to admit that the body is the organism whose states regulate our cogni-
sance of the world » (SMW, chap. V : « The Romantic Reaction », An Anthology, op. cit., p. 446).
4. Ibid., p. 444.
5. Ibid.
6. « I hold that the ultimate appeal is to naïve experience and that is why I lay such stress
on the evidence of poetry » (ibid.).
7. « My point is, that in our sense-experience we know away from and beyond our per-
sonality ; whereas the subjectivist holds that in such experience we merely know about our
personality » (ibid.).
8. « I do not understand how a common world of thought can be established in the
absence of a common world of sense » (ibid., p. 445).
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