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À L'origine Du Texte- Le Manuscrit Inconnu Des Difficultés Sur La Religion

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À L'origine Du Texte : Le Manuscrit Inconnu Des "Difficultés Sur La Religion"
Author(s): François Moureau
Source: Revue d'Histoire littéraire de la France, 92e Année, No. 1 (Jan. - Feb., 1992), pp. 92104
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40530473
Accessed: 27-06-2016 09:09 UTC
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92 REVUE DTOSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
Au doute philosophique, au jeu entre le rire et la sensibilité, à la
variété stylistique, elle préfère l'exotisme facile, les certitudes
apaisantes, la récompense de la bravoure et de l'amour, un ordre
social incontesté où « tout finit par des chansons ».
Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval.
À L'ORIGINE DU TEXTE :
LE MANUSCRIT INCONNU
DES « DIFFICULTÉS SUR LA RELIGION »
On sait que les « manuscrits clandestins à caractère philoso-
phique » posent des problèmes très originaux aux chercheurs. Ces
textes déistes, athées, ou pour le moins hétérodoxes, dont les
versions imprimées sont classées dans les bibliothèques d'Ancien
Régime sous l'enseigne de « traités singuliers qui contiennent des
erreurs particulières »*, apparaissent au xvie siècle (Michel Servet,
Guillaume Postei, Jean Bodin, Giordano Bruno), se multiplient au
siècle suivant (Lucilio Vanini, Geoffroy Vallée, Simon Morin)
connaissent un développement extraordinaire dans la première
moitié du xvme siècle, font l'objet à partir des années 1760 d'une
campagne de remaniement et de publication par la « manufacture
holbachique » et le libraire Marc-Michel Rey d'Amsterdam,
disparaissent enfin avec la Révolution et le triomphe - provisoire de certaines idées antireligieuses que ces manuscrits véhiculaient.
Si l'on se limite aux manuscrits à caractère polémique critiquant
les « religions factices » au nom de la raison et de la science
historique, on note qu'aux textes personnalisés des siècles
précédents se substituent, pour l'essentiel, au xvme siècle des traités
anonymes dont l'élaboration est assez clairement le produit de
mises en forme successives2 ; la diffusion par copies manuscrites
qui, à l'inverse de l'imprimé, ne fige pas le texte, favorise une sorte
1. Par exemple, dans le catalogue des livres de la Maison professe les Jésuites de Paris
(Paris, Pissot, Gogué, 1763, n° 2453-2472) ou dans celui du comte de Lauraguais (Paris, De
Bure, 1770, n° 104-123).
2. Outre les travaux anciens de G. Lan son, I. O. Wade et J. S. Spink, on consultera la
dernière liste établie par Miguel Benitez, « Matériaux pour un inventaire des manuscrits
philosophiques clandestins des XVIIe et XVIIIe siècles », Rivista di Storia della Filosofia, n° 3,
1988, p. 501-531, et l'ouvrage collectif dirigé par Olivier Biodi, Le Matérialisme du XVIIIe
siècle et la littérature clandestine, Paris, Vrin, 1982.
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NOTES ET DOCUMENTS 93
de prolifération organique d'un discours idéologique nourri, au fur
et à mesure, de références nouvelles prises ailleurs. Dans le cas
même d'un manuscrit personnel, l'auteur peut autoriser un tiers à
réviser son texte, comme si l'œuvre était une production en soi sans
attache avec un écrivain en particulier, une espèce d'aimant dont
l'efficacité importe plus que la propriété intellectuelle. L'abbé JeanBaptiste Le Mascrier entretient Benoît de Maillet de la toilette qu'il
compte faire de son Telliamed, encore nommé « Traité de la
diminution de la mer ». De même que du « Traité de l'opinion des
Anciens sur la nature de l'âme », dont il a complété les citations et
qu'il a remis dans un style « plus pur et plus correct », il s'engage
auprès de l'auteur, en novembre 1736, à mettre Telliamed « dans le
meilleur état qu'il sera possible »3. La comparaison des manuscrits
connus et des éditions prouve que Le Mascrier eut, avec d'autres,
une large part à ce « perfectionnement ». La clandestinité était le
corollaire de l'anonymat et peut-être aussi une discrète invite à le
percer4. Au moment de la publication des versions révisées,
d'Holbach et ses collaborateurs prirent soin de faire attribuer les
ouvrages à de respectables académiciens disparus comme Fréret ou
Mirabaud : c'est du moins ce que répandit la rumeur publique.
L'historien de la littérature et des idées se trouve en général face
à des « monstres » connus par des manuscrits dont il est malaisé de
retracer la filiation et de démêler les réécritures, attribués à des écrivains qui n'y eurent sans doute aucune part, mais le plus souvent
anonymes. Les révisions successives, sans parler des gauchissements idéologiques apportés à des textes simplement critiques ou
théistes par l'équipe de d'Holbach, conduisent à la plus grande
prudence dans le maniement de ces documents, d'ailleurs assez peu
clandestins - on les trouve dans quelques catalogues très officiels
de ventes de bibliothèques au xvme siècle - et d'une originalité
toute relative, quand ils ont été soumis à la révision académique
des années 1730-1740 qui en fit les représentants presque interchangeables de la vulgate déiste.
Les Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche
sont l'un des exemples les plus illustres de cette littérature. Elles
reproduisent le cheminement classique que nous venons de décrire.
Leur version imprimée parut à l'automne de 1767 sous la fausse
adresse de « Londres » et à la date de 1768 chez Marc-Michel Rey.
Depuis le Dictionnaire des anonymes d'A. A. Barbier, qui disposa
des papiers Naigeon, on attribue la révision surtitrée Le Militaire
philosophe à d'Holbach et, au premier chef, à Jacques-André
Naigeon lui-même. L'Avertissement signalait que « l'ouvrage [...]
3. Lettre de Le Mascrier à Maillet (28 novembre 1736) transcrite par ce dernier dans
une missive au marquis de Caumont (Marseille, 10 décembre 1736) (Munich, Bayerische
Staatsbibliothek, ms., cod. gall. 721).
4. Sur ces jeux, voir notre : « La plume et le plomb : la communication manuscrite au
XVIIIe siècle », Correspondances littéraires inédites. Études et extraits, Jochen Schlobach éd.,
,Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1987, p. 21-30.
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94 REVUE DTflSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
existait depuis fort longtemps en manuscrit dans les bibliothèques
de plusieurs particuliers » et que le livre était fait d'après « une
copie prise sur un manuscrit très correct provenant de l'inventaire
de M. le comte de Vence ». La vente de cette bibliothèque avait
commencé à Paris le 25 juin 1760 et si l'Avertissement du
catalogue notait qu'il y avait « peu de cabinets de particuliers se
trouvant plus ornés de manuscrits », il n'y avait pas trace dans la
liste publiée sous le contrôle du Syndic des Libraires5 d'un
manuscrit des Difficultés. Un imprimé intitulé : Réflexions d'un
militaire sur Vutilité de la religion pour la conduite des armées et
le gouvernement des peuples (Londres, 1749)6 (n° 180) évoquait
seul, de façon orthodoxe, quoique réformée, dans la bibliothèque
du lieutenant-général des Armées du Roi, commandant à La
Rochelle et colonel du Royal-Corse, les préoccupations d'un philosophe militaire. Le texte original des Difficultés fut attribué, au
choix, par les contemporains à deux membres de l'intelligentsia,
dont les points communs étaient d'avoir déjà servi à de semblables
jeux et d'être décédés, ce qui arrêtait là les recherches : Nicolas
Fréret ou Thémiseul de Saint-Hyacinthe7.
Il appartint à Gustave Lanson d'attirer l'attention sur les manus-
crits des Difficultés (R.H.L.F., 1912) ; il en répertoria trois à la
Bibliothèque Mazarine, dont le plus complet fut publié en 1970 par
Roland Mortier (Presses Universitaires de Bruxelles). Auparavant,
Ira O. Wade avait découvert à Leningrad (aujourd'hui Saint-
Pétersbourg) un recueil d'extraits fait par l'abbé Sépher qui fournissait quatre-vingt-huit fragments des Difficultés très hétérogènes
par rapport à la version longue de la Mazarine. En 1983, Frédéric
Deloffre les publia, mettant face à face les deux versions quand
elles existaient et reproduisant les passages inconnus du manuscrit
Sépher. On se trouvait donc en présence d'un manuscrit « complet »
des « quatre cachiers » des Difficultés (M) conservé à la Bibliothèque Mazarine et d'extraits qui se rapportaient à une version très
différente, le manuscrit Sépher (S)8. Selon Frédéric Deloffre,
S renvoyait à une rédaction primitive des Difficultés qui aurait subi
un remaniement vers 1740 pour donner la leçon M. ; Roland
Mortier voyait dans ce dernier manuscrit la copie du comte de
Vence. Le style de reliure de M (dos sans nerfs) et son type de
calligraphie nous incline, pour notre part, à lui attribuer une date
plus tardive que celle qui est généralement proposée ; vers 1760,
probablement. Les deux autres manuscrits de la Mazarine qui ont la
même origine (fer de reliure identique) appartiennent à des recueils
1760.
5. Catalogue des livres [...] de feu Monsieur le comte de Vence. Paris, Prault fils aîné,
6. Par Eléazar de Mauvillon. La B.N. possède une édition datée de 1759.
7. Sur cet historique, voir l'Introduction de la dernière édition publiée des Difficultés
(Frédéric Deloffre éd., Oxford, The Voltaire Foundation, 1983). Nos références renvoient à
ce volume.
8. Nous reprenons les abréviations attribuées aux manuscrits par Frédéric Deloffre.
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NOTES ET DOCUMENTS 95
cohérents (« réclame » entre les pièces du ms. 1192) dont les textes
sont datés ou datables du début des années 1760.
Le débat porta aussi sur l'auteur des Difficultés. On exclut rapidement les attributions anciennes, et Roland Mortier établit une
espèce de « portrait-robot » du « militaire philosophe » d'après les
éléments « autobiographiques » contenus dans des « cahiers »
censés être adressés par leur auteur au père Malebranche. Sur cette
base, André Robinet crut y voir le comte de Boulainvilliers, grand
pourvoyeur de manuscrits clandestins (R.H.L.F., 1972). Mais, en
1974, le docteur Francis Mars, utilisant le même « portrait-robot »,
désigna Robert Challe, romancier, voyageur et ancien « militaire ».
Neuf ans plus tard, Frédéric Deloffre publia son édition sous le
nom de l'auteur des Illustres Françaises. Jusqu'à présent, la critique
reste divisée sur cette attribution et le récent Colloque Challe de
Chartres (juin 1991) n'a pas apporté d'argument direct au sujet de
cette attribution, sinon le sentiment que les manuscrits clandestins
étaient réécrits au cours de leur existence souterraine.
Nous pouvons aujourd'hui apporter notre contribution à ce débat
en révélant l'existence de deux manuscrits inconnus des Difficultés
et en décrivant celui qui, jusqu'à la découverte fort hypothétique
d'un manuscrit autographe de l'auteur, devra être considéré comme
le texte de base pour toute édition future. En effet, la clandestinité
même de ces « traités singuliers » impliquait une diffusion sous
forme de copies et la destruction d'un autographe très compro-
mettant.
L'abbé Pierre-Jacques Sépher avait réalisé une copie des
Difficultés qui ne peut être assimilée aux extraits partis en Russie
sous la Révolution dans les bagages de Pierre Doubrowski. À sa
mort, en 1781, sa bibliothèque, théoriquement léguée à la Sorbonne
dont il évait vice-chancelier, fut cataloguée et subit cinq ans plus
tard le feu des enchères9. Parmi les trente mille volumes mis en
vente, on relevait de nombreux manuscrits dont un - dit « de la
main de l'auteur » - du Telliamed de Maillet (n° 2787). Sans insister sur ce que nous avons dit plus haut des autographes clandestins,
l'écriture tourmentée et presque illisible de Maillet fait douter de
cette note du catalogue10. Absente à première vue de la vente, la
copie des Difficultés entra dans la collection de l'abbé Jean- Joseph
Rive, qui acquit par ailleurs une part importante des collections de
Sépher. Ce bibliothécaire bibliomane et misanthrope retiré à
9. Catalogue de livres rares et singuliers de la bibliothèque de M. l'abbé Sépher,
docteur de Sorbonne, Vice-Chancelier de l'Université et Chanoine-chefcier de Saint-Étienne
aux Grès. Paris, Fournier, 1786, 2 parties. La vente commença le 6 mars ; l'Avertissement
donne des informations précieuses sur les goûts du possesseur. Un « Supplément » de
221 numéros dont la permission d'imprimer est du 24 avril fut publié à la fin du printemps.
10. Les deux volumes de correspondance conservés à Munich (BSb, cod. gall. 721-722)
montrent qu'il utilisait des secrétaires pour son courrier personnel. Ses quelques notes finales
autographes, souvent signées « Telliamed », sont particulièrement indéchiffrables. Un
répertoire de récriture de ces secrétaires pourrait être de quelque apport au catalogue de
l'œuvre, encore partiellement établi, de Maillet.
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96 REVUE DTflSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
Marseille en 1786 après avoir été le conseiller du duc de la Vallière
mourut en 1791 n et sa bibliothèque fut dispersée au cours de deux
ventes, la première à Marseille en 1793, la seconde à Paris, cinq
ans plus tard12. Malgré la levée de la censure sur les livres et le vent
idéologique nouveau qui courait en France, le manuscrit n'apparaît
dans aucune de ces dispersions, n resta en Provence où il fut acquis
par l'ancien avocat au Parlement d'Aix, Perrin de Sansón, dont la
vente après décès eut lieu en 183613. La préface du catalogue
signale que de nombreux ouvrages de sa bibliothèque provenaient
de l'abbé Sépher par l'intermédiaire de Rive, qui avait été en
relation avec Perrin de Sansón de 1788 à 1790 au moins14. C'était,
entre autres pièces manuscrites hétérodoxes15 le cas d'un « Système
de religion naturelle, adressé au père Malebranche, par un militaire », manuscrit in-4° en demi-reliure, « copie de la main de
l'abbé Sépher » (n° 611), selon la note du libraire parisien Merlin
chargé de la dispersion. L'ouvrage ne trouva pas d'acquéreur à
1 F 50 et fut repris par le libraire. Depuis on perd sa trace. Le titre
de la copie qui correspond à un mot près (purement naturelle) aux
extraits de Saint-Pétersbourg et à deux des trois manuscrits de la
Mazarine (ms. 1192, 1197) offre une variante intéressante à celui
des Difficultés, n permet de retrouver la manuscrit dans le « Supplément » de la vente Sépher sous la forme abrégée de « Système
de religion » (n° 51) vendue au printemps 1786, quelques mois
après la première mise aux enchères. Ce manuscrit qui était en
France sous la Monarchie de Juillet - et qui doit toujours s'y trouver - ne peut être le recueil exilé en Russie à la fin du xvme siècle,
ni celui dont nous allons parler maintenant.
Ce manuscrit entré en 1909 à la Bayerische Staatsbibliothek de
Munich16 est évidemment absent du catalogue des manuscrits fran11. Voir notre notice dans le Dictionnaire des Journalistes. Supplément ll% Grenoble,
Centre d'Étude des Sensibilités, 1983, p. 192-193.
12. Catalogue de la bibliothèque des livres de feu l'abbé Rive acquise par les citoyens
Chauffard et Colomby, mis en ordre par C. F. Achard, M D.M., Marseille, Rochebrun et
Mazet, 1793 ; Achard était secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille ; Chauffard,
libraire ; et Colomby, juré-priseur. Notice des principaux livres de la bibliothèque du
citoyen *** après décès , Paris, Bernard, Lejeune, Sylvestre, an VI : fonds de collection sans
grand intérêt vendu les 5 et 6 mars 1798 v. s.
13. Catalogue des livres imprimés, Paris, Merlin, 1836 : vente du 5 novembre (B.N.,
A 34263).
14. Le catalogue offrait (n° 638) les lettres de Rive à Perrin entre ces deux dates.
15. « La Religion chrétienne analysée, par C.F.C.D.F. Notes sur la Religion chrétienne
analysée », in-4°, demi-reliure (n° 610) (copie de Sépher) (Benitez 120) ; « Le
Cathéchumène cartésien ou Entretiens d'un jeune abbé cartésien avec divers docteurs sur les
mystères de la Trinité et de l'Incarnation », in-4°, demi-reliure (n° 612), dont Sépher notait
en marge du manuscrit : « Entretiens sociniens, pièce unique ; je l'ai eue à la mort de l'auteur : il n'y en a pas eu de copie » ; « Le Pyrrhonien » (n° 619) ; « Dissertation sur l'âme du
monde », « écriture du XVIIe siècle » (n° 620) ; « Questions sur la morale » (n° 623) ;
« Morale de la nature » (n° 624) avaient vraisemblablement la même origine : les quatre
derniers titres sont absents, sous cette forme, des listes de Miguel Benitez.
16. Cote : cod. gall. 887.
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NOTES ET DOCUMENTS 97
çais publié en 1858 et réédité sans changement (!) en 1971 17. Le
registre chronologique manuscrit des acquisitions est le seul document de la bibliothèque à en faire mention et à donner de précieux
détails sur sa provenance d'après l'étiquette collée au dos du cartonnage, le numéro « 256 » correspondant à la cote des manuscrits de
l'abbaye de Kaisheim près de Donauwörth. Au moment de la
« sécularisation » (1802), la bibliothèque de l'abbaye, dont de ma-
gnifiques manuscrits à peintures, fut transportée à Neubourg qui
servait de réservoir à toutes les saisies effectuées en Bavière. Panni
les deux-cent-soixante manuscrits de Kaisheim, Christoph von
Aretin, bibliothécaire de l'institution munichoise, en retint seulement la moitié18. Le dépôt de Neubourg conserva les refusés jusqu'à
ce que certaines pièces fussent transférées en 1909 à Munich.
Le volume est composé de quarante-et-un cahiers in-folio (36 x
23,5 cm) de 16 pages retenus par des rubans verts, soit 651 pages
de texte, deux de tables et trois pages blanches. Les cahiers paginés
sont contenus dans un portefeuille de carton recouvert de papier
bleu. Au dos, deux étiquettes portent, l'une un titre : « Le Philosophe militaire », l'autre au pied, le numéro « 256 ». Une troisième
plus ancienne a été arrachée. Sont français le cartonnage - doublure
de velin portant trace de texte français -, et la copie réalisée par un
professionnel. Les pages 513-516, victimes d'une mouillure acci-
dentelle, ont été reproduites par une main allemande d'époque : on
trouve donc les feuillets d'origine coupés et la copie remontée sur
onglet à la manière des cartons typographiques. Deux types français de papier ont servi à la copie ; ils ont été utilisés indifféremment, dans un cas pour vingt-six cahiers, dans l'autre pour quinze.
Le plus répandu est filigrane au « cor de chasse » couronné avec
la contremarque : « Pinaud » ; le second est un papier à l'écu armorié19 surmonté d'un heaume portant la contremarque : « PDS ». Ces
éléments permettent de reconstituer l'histoire vraisemblable du
manuscrit : il est d'origine française, a été copié au plus tard vers
1760, était encore en France en 1768 - le titre d'une écriture française renvoie au titre inversé20 de l'édition qui est une innovation
des réviseurs - et a été acquis parmi les derniers dans la collection
manuscrite de deux-cent-soixante numéros de la vieille abbaye
médiévale.
17. Codices manuscript i B ibi io the ca regia monacensis, tom us VII (Gallici, etc.),
Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1971.
18. Franz Menges, Quellen zur westeuropäischen Geschichte in bayerischen
Bibliotheken, München, Verlag Dokumentation, 1977, p. 61.
19. Difficilement lisible : croix dans laquelle sont inscrits un trèfle et les initiales
« RAE » (?).
20. Ce titre de Philosophe militaire se retrouve dans le premier écho que la presse européenne fit à l'édition. Le Courrier du Bas-Rhin publié à Clèves par un ancien collaborateur
de Marc-Michel Rey en donna les bonnes feuilles dès octobre 1767. Voir l'édition de Roland
Mortier (p. 15) et nos notices du Dictionnaire des Journalistes, Grenoble, PUG, 1976 (s.v.
« Manzon ») et du Dictionnaire des Journaux, Paris, Università s, 1991, 1. 1, p. 301-305.
Revue d'Histoire littéraire de la France (92e Ann.) xcn 4
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98 REVUE DTOSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
Fondé en 1134, Kaisheim était la maison cistercienne la plus
importante de Haute- Allemagne21. Les novices de l'Ordre poursuivant leurs études à l'Université dflngolstadt y fréquentaient le Collegium Bernardinum où des professeurs choisis leur prodiguaient
des cours complémentaires. En 1771, Célestin Angelsdricker en fut
élu abbé ; ami des livres, il s'occupa activement de sa bibliothèque,
dont il chargea Tun de ses professeurs de philosophie, le père
Ulrich Mayr. Celui-ci lui dédia sa thèse soutenue en juillet 1772 à
Ingolstadt sur les rapports entre l'histoire profane et les Écritures22.
On découvrit alors des germes d'hérésie dans cette étude comparée,
et la thèse fut condamnée par le Saint-Siège23 ; les langues se
délièrent aussi : on apprit que ses cours de Kaisheim véhiculaient
une doctrine contraire à l'enseignement de l'Église et infectée
d'idées nouvelles24. Protégé jusqu'à sa mort par le père abbé, Mayr
quitta l'ordre en 1783 pour devenir chapelain du duc CharlesEugène de Wurtemberg. Il mourut curé de paroisse en 181 125.
L'année même de son entrée en fonctions, le père abbé Célestin
avait entrepris un voyage « ad limina », à Cîteaux évidemment,
mais aussi à Paris. Il est de la plus grande probabilité que le
manuscrit fut acquis en 1771 lors de ce séjour.
Nous appellerons dorénavant « B » la copie « bavaroise » ainsi
composée : « Le Libraire au Lecteur », commençant un cahier sans
titre, « Préface » (p. 1) ; « Difficultés sur la religion proposées au
R. P. Malbranche » [sic] (lettre-dédicace) (p. 10-14) ; « Premier
Cahier contenant ce qui m'a fait ouvrir les yeux » (p. 16) ; « Second
Cahier contenant en général l'examen des religions établies »
(p. 47) ; « Troisième Cahier contenant l'examen de la religion
chrétienne » (p. 196) ; « Quatrième Cahier contenant un système de
religion fondé métaphysiquement sur des lumières naturelles et non
sur des faits, de laquelle on ne puisse dire : tamtum religio potuit
suadere malorum » (p. 459) ; « Table des matières » (p. 652-653).
B reproduit la structure apparente du ms. M utilisé jusqu'à présent
21. Les éléments historiques sont tirés de Luitpold Keindl, Geschichte des Klosters
Kaisheim [2* édition!. [Dillingen], « Selbstverlag des Verfassers », [19261.
22. Dissertatio historico-theologica inaugural is de Nexu historia literaria cum studio
theolog ico, Ingolstadt, J. F. Luzenberger, [1772]. Certains thèmes, comme les problèmes de
la traduction des textes sacrés, les « notes puériles » des rabbins (p. 32) ou la tradition orale
primitive de la Révélation (« Positio » EQ) évoquent des passages des Difficultés. Mayr cite
de nombreuses sources françaises.
23. Malgré la promesse qu'il fit de ne pas rééditer son ouvrage, Mayr en publia une
version augmentée d'un « de Nexu statistics cum jurisprudents ecclesiastica » (Biga
Dissertationum. Nordingen, 1774) et une traduction allemande où les péripéties de
l'interdiction étaient exposées par son ami l'historien Georg Wilhelm Zapf (« Leipzig »
[Augsbourg], 1778).
24. L. Keindl, op. cit., p. 78-79.
25. À part Christoph Weidlich, Biographische Nachrichten von jetzlebenden
Rechtsgelehrten in Deutschland, 1783, t. III, et Johann Jacob Gradmann, Das gelehrte
Schwaben, 1802, voir sa notice biographique dans les diverses éditions augmentées de Das
gelehrte Teuschland de Johann Georg Meusel : Lemgo, Meyer, 1797, t. V, p. 102 ; ibid.,
1803, t. X, p. 263.
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NOTES ET DOCUMENTS 99
comme texte de base ; il confirme le titre restitué du Troisième
Cahier et il ajoute un avis du « Libraire au lecteur » qui n'est pas,
évidemment, de la plume de l'auteur. Cette page annonce une édition - qui ne se réalisa jamais - d'après un manuscrit dont l'éditeur
ignorait la source première :
La copie m'en a été communiquée par une personne de distinction à qui
l'auteur l'a laissée quelques années avant sa mort. C'est un officier retiré du service
et du grand monde qui craint de manquer de rendre à Dieu ce qu'il demande
véritablement [...].
L'avis, qui n'est pas datable, diffère de celui de l'édition
Naigeon-d'Holbach et prouve du moins que B est une copie de
copie. Contrairement à cette édition, B ne date pas les Difficultés de
1711 ; il est ainsi conforme à tous les autres manuscrits connus.
Plus intéressant pour le chercheur est le contenu même du texte
et, d'abord, sa longueur que l'on peut aisément comparer entre les
ms. M et B, toutes deux copies in-folio à caractère professionnel,
« de bonne main », comme l'on disait alors. La version de Munich
est en gros d'un tiers plus copieuse (180 p. environ) que le
manuscrit M, et les « compléments » concernent tous les cahiers,
mais, principalement, les deux derniers26. Seconde constatation,
B s'accorde, à de minuscules exceptions près, avec le texte fourni
par les quatre-vingt-huit extraits du manuscrit Sépher (S) et diverge
totalement de M, dont le détail de la rédaction est, par ailleurs, très
différent dans les cahiers centraux au point de ne fournir bien
souvent que l'architecture générale des chapitres, et rien de plus.
L'hypothèse avancée par Frédéric Deloffre d'une version primitive,
dont témoigneraient les fragments de S, remaniée ensuite pour
donner le texte court de M est donc pleinement vérifiée. Cette
version longue d'origine est fournie par le manuscrit B de Munich.
n est certain que l'abbé Sépher a connu la forme B du manuscrit
comprenant le « au Lecteur », absent de M et qu'il signale en
liminaire de ses extraits établis après la publication de 1768 qui
proposait, pour sa part, un nouvel « Avertissement » du libraire et
une introduction reproduisant la lettre-dédicace. Cela éclaire la
formule que Sépher emploie pour dire que le « premier livre » - les
cahiers contenant les critiques des « religions factices » - a été
imprimé, « mais sans l'avis au lecteur et sans la préface de l'éditeur » (Deloffre, p. 12). Les variantes de S par rapport à B - qui,
alors, s'accorde avec M - proviennent d'erreurs de Sépher omission de paragraphe (Deloffre, p. 77), réfection liée à la
pratique de l'extrait (Deloffre, p. 124-125).
Les hypothèses sur les réécritures de M que Frédéric Deloffre
formulait d'après les extraits S (Deloffre, p. 30) sont, elles aussi,
26. Aux 14 p. des pièces liminaires de M correspondent 14 p. de B ; aux 26 p. de M
pour le Premier Cahier 32 p. de B ; aux 137 de M pour le Second, 150 p. de B ; mais pour le
Troisième, 154 p. de M contre 263 p. de B ; et, pour le Quatrième, 151 p. de M contre 192 p.
deB.
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100 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
confirmées par B : aucun remaniement systématique pour le
Premier Cahier, sauf la refonte d'un « long passage » - au moins ;
une moitié du Second Cahier et l'ensemble du Troisième « ont été
remaniés dans le sens de la condensation et de l'élimination des
aspects personnels et particuliers » ; le Quatrième Cahier « n'a pas
été l'objet d'un remaniement exprès ». À la future édition que prépare l'auteur de ces lignes avec le plus récent des éditeurs du texte,
il appartiendra de donner le détail de ces réfections, coupures,
manipulations, voire extrapolations de l'œuvre originale. Cette
étude aura, évidemment, un intérêt surtout archéologique, puisque
le manuscrit B donne un texte qui n'est comparable à aucun autre :
sûr27, complet, cohérent, d'une plume clairement individualisée, il
fournit aux chercheurs tous les éléments formels, idéologiques et
biographiques qu'ils peuvent souhaiter pour de futurs travaux.
Donnons quelques aperçus rapides concernant ces trois champs
d'études. Si les graphies archaïsantes du texte peuvent être pour
partie attribuées au copiste28, il est peu vraisemblable qu'il les ait
toutes inventées. Elles sont encore nombreuses dans un document
copié, à notre sens, vers 1740-1750. Comme l'avait remarqué
F. Deloffre à propos de S, le texte de B utilise un lexique extrêmement étendu et fort peu académique : M mit bon ordre à ces erran-
ces. On pourrait multiplier les occurrences à l'infini2*. Stylistiquement, l'auteur pratique le rythme ternaire30, la redondance
incantatoire31 et une rhétorique de la copia verborwri*2 tout à fait
étonnante, où le ton cavalier, rabelaisien et l'invective l'emportent
sur la mise en ordre rationnelle des arguments. Tout cela a été
27. À peu près toutes les questions que les divers éditeurs ont posées sur la corruption
de tel ou tel passage sont résolues par B. Citons l'exemple curieux de « canons », bonne
leçon pour un mot que M lisait « cantons », que R. Mortier transforma habilement en
«c cautions » et qui intrigua éditeurs et spécialistes (Deloffre, p. 156, n. 106) : de fait, l'auteur
critiquait Claveret, le traducteur moderne de Valére -Maxime, qui rendait sottement par
« canons » le terme latin de « machins » (Paris, Veuve J. Camusat et P. Le Petit, 1647,
p. 389 : V, 1).
28. « Cathégorie », « mesme », « estrés », etc.
29. Allégement de bienséance : « Je gagerais bien ma vie (supprimé : contre une petite
somme) » (Deloffre, p. 58 ; B, p. 49). Modernisation : « vieil » - « vieux » ; « vif argent » « mercure » (Deloffre, p. 45, 153 ; B, p. 16, 212).
30. «[...] un corps qu'on nommerait la parole de Dieu, le texte sacré, l'Ecriture Sainte »
(B, p. 76 ; absent de Deloffre, p. 73, dernier paragraphe), «[...] un régal, une fête de plaisir,
quelque superbe bâtiment » (B, p. 130, absent de Deloffre, p. 102, avant-dernière ligne).
31. «[...] la croyance est pour ainsi dire la première pierre du bâtiment (supprimé : et le
nœud de l'enchantement ») (B, p. 121 ; Deloffre, p. 96).
32. Goût de la liste : « les sacrificateurs juifs, les lévites, les rabbins, les mollahs, les
gangas, les muphtis, les papes, les évêques et généralement quelque sorte de prêtraille que ce
soit » (B, p. 90 ; supprimé dans Deloffre, p. 79, avant-dernier paragraphe) ; « un malotru
sans génie, sans vertu, brutal, ignorant, lâche, traître, fourbe, imposteur, exacteur, adultère »
(B, p. 444, absent de Deloffre, p. 264, § 3) ; les romans de la Bibliothèque bleue (B, p. 76),
etc.
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NOTES ET DOCUMENTS IQ 1
gommé ou lissé par M33 ; à l'occasion aussi par S34. Le réviseur de
M a modifié ou supprimé de nombreux exempla dont l'auteur se
plaisait à animer sa démonstration. Entre autres, M a omis les
divers tableaux illustrant la « religion du commun » (Deloffre,
p. 97). L'un d'eux est particulièrement représentatif du style de B :
C'est un enfant qui se tourmente pour sa poupée, il lui fait de la bouillie, il la
caresse, il la menace, il la fouette, il l'interroge, il lui répond ; ce n'est pas qu'il
croie que sa poupée soit sensible, qu'elle mange, qu'elle entende, mais c'est le train
des autres enfants (B, p. 123).
Le phénomène d'élagage est d'autant plus habituel que l'auteur
aime à multiplier les fables : sur l'opposition de la croyance et de la
certitude (Deloffre, p. 92, § 5), le texte d'origine fournit deux
exemples inédits, celui du paysan dans les jardins de Saint-Qoud et
des Tuileries, celui du philosophe et des étoiles fixes (B, p. 112113). Ailleurs, le réviseur a maladroitement adapté une anecdote
qui parodiait un passage de la Genèse - Adam et l'Arbre de la
Connaissance : alors que B (p. 422) mettait en scène le « potager de
Versailles » et l'autorisation donnée par le monarque de toucher à
« tous les fruits, sauf [à] ceux d'un seul arbre », M (Deloffre,
p. 253) développe un récit assez embrouillé sur l'interdiction royale
de toucher à certaine pièce d'or. Ailleurs, il a commis une erreur sur
l'interprétation du texte35. Si l'on note, enfin, que M réduit parfois à
quelques lignes des développements entiers36, supprime des
paragraphes dans leur intégralité et omet les « résumés » de fin de
chapitre37 qui donnent, avec les exempla, le ton démonstratif
particulier et la respiration originale de ce « système de religion
purement naturelle », on se trouve, dans la partie centrale du texte,
33. Par exemple, la description hallucinée d'un prêtre officiant à des funérailles (B,
p. 445), aplatie par convenance dans M (Deloffre, p. 264).
34. Histoire de la fille de Piémont mignotée par le « narrateur » (Deloffre, Extrait XXHl).
M pratique aussi les révisions pudiques : dans le parallèle moral des fantasmes du Chartreux
et de la vertu de la jeune fille « prise par des bandits » (Deloffre, p. 209 ; B, p. 321), le
religieux est remplacé par un « vieillard » anonyme. En général, les anecdotes à la
connotation sexuelle, fort nombreuses, souvent liées à la critique de l'hypocrisie du clergé et
à l'éloge de la saine nature, sont gazées ou supprimées.
35. Une réflexion sur la caste indienne des parias, obscure pour un Européen qui n'a pas
voyagé, aboutit à un véritable contresens de M (Deloffre, p. 242, dernier paragraphe ; B,
p. 396).
36. Par exemple, trois longs paragraphes sont réduits à deux courts résumés (B, p. 440442 ; Deloffre, p. 263). L'article rv du Troisième Cahier est terminé par cinq pages (p. 304308) où B passe en revue quelques-uns de ses adversaires favoris : le clergé français (opposé
au siamois), mais aussi les médecins et les architectes ; tout cela est absent ou fortement
résumé dans M. Plus radicalement, M supprime des paragraphes entiers, du Troisième
Cahier spécialement : cela donne, par exemple, pour l'article m de ce cahier, quatre
paragraphes liminaires remplacés dans M par quelques lignes, ensuite un texte connu
essentiellement par S (Extrait LVin) et, à nouveau, un long développement omis par M (B,
p. 428-429).
37. « Récapitulation des propositions démontrées » (B, p. 160-161 : Deuxième cahier,
21« Vérité) ; « Abrégé de ce chapitre » (B, p. 359-360 : Troisième cahier, Section quatrième).
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102 REVUE DTOSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
en présence dfun squelette dont seul le contour extérieur a quelque
rapport avec la rédaction première.
Évidemment, ces réfections mutilantes ne sont pas innocentes :
elles servent à orienter le texte vers un déisme de convention qui
n'apparaît pas sous cette forme dans la version originale38. Cela
explique d'ailleurs que la partie centrale des Difficultés consacrée à
la critique des « religions factices » ait particulièrement souffert de
la révision. Cest ainsi qu'a disparu une phrase où l'auteur se déclarait contre l'athéisme39, un passage assez ambitieux où il exprimait
son désir de « faire une religion » (B, p. 233), et surtout un aveu
très circonstancié de son goût pour la lecture de la Bible dans ses
versions les plus pures, et dans les langues anciennes que trahit
toute traduction - remarque d'un amateur de « bonnes lettres » et,
peut-être, d'un traducteur40. Sa critique des théologiens scolastiques, « les petits eigotistes d'école », le long développement sur le
rapport entre un « hasard », qui n'est pas « uniforme », et la liberté
illustré par l'exemple du jeu de cartes (B, p. 123, 242-246), sont
absents de M (Deloffre, p. 97, 168). En revanche, il introduit un
passage interpolé sur la Saint-Barthélémy (Deloffre, p. 166 ; B,
p. 234), alors qu'il supprime ou atténue divers traits où l'auteur met
en cause les religions chrétiennes dans leur ensemble41. Cela
pourrait faire soupçonner le réviseur de quelque sympathie pour la
Réforme. B dessine l'image d'un catholique scandalisé par la
corruption de son Église qu'il critique en chrétien qui a beaucoup
voyagé et vécu ; homme d'épée et non de plume, de passion et non
de scolastique, il met une fougue rabelaisienne, un style mâle et
coloré au service d'une cause qui n'est certainement pas le Dieu
abstrait des déistes.
Mais précisément, le ms. B offre-t-il des informations nouvelles
sur l'auteur ? La future édition en donnera le détail. Il est de fait que
la révision a systématiquement supprimé de ce texte à la première
personne tout ce qui l'éloignait du traité déiste dont on voulait lui
imposer le ton relativement abstrait. Elle a cependant ajouté tel ou
38. Un passage sur « l'Être suprême » est une simple interpolation anachronique de M
(Deloffre, p. 165, n. 156 ; B, p. 233).
39. « Je ne comprends pas qu'il y ait des athées, m que personne puisse voir la moindre
difficulté là-dessus » (B, p. 331 ; supprimé dans Deloffre, p. 214, première ligne de Fart. X).
40. « J'aime mieux lire l'Evangile en latin qu'en français ; j'y trouve tout autre chose. Si
j'étais assez habile en grec, ce serait encore pis ; si j'avais les originaux, je crois que je serais
assez étonné comme si je comparais un portrait de Sémiramis fait pendant son vivant sur
l'original avec le visage que lui donne le premier de nos peintres. [...] Si on donne une
traduction littérale, c'est un coq-à-1'âne » (B, p. 220-221 : Deloffre, p. 156, dernière ligne).
René Houasse peignit en 1679-1680 pour le Salon de Vénus à Versailles un « Ninus et
Sémiramis faisant construire la cité de Babylone » souvent attribué au « premier peintre »
Charles Le Brun qui dut en donner l'idée connue par un dessin de 1' Albertina à Vienne (inv.
11684).
41. Apostrophe des « papistes » et des « protestants » (B, p. 448-449, absente de
Deloffre, p. 265). Mais un autre passage a l'air d'exempter de la condamnation « les seuls
calvinistes », «c leur culte ne regardant uniquement que Dieu » (B, p. 442, absent de Deloffre,
p. 263).
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NOTES ET DOCUMENTS 103
tel élément qui pourrait égarer la recherche : l'allusion à la participation de l'auteur aux « conversions par les dragons » est une inter-
polation - peu innocente, on vient de le voir - (Deloffre, p. 49,
n. 48 ; B, p. 25) ; mais on retrouve, certes complétées par S, les
allusions à la présence du « fils » de l'auteur devant Barcelone et au
siège de Luxembourg (Deloffre, p. 89, 109). Une référence à la
« Bastille », plus vraisemblable après 1740, est introduite par le
réviseur (Deloffre, p. 87, n. 80) : Naigeon la saisit au vol et Grimm
la cite dans sa recension de la Correspondance littéraire. Belle
destinée d'une interpolation, qui confirme que l'édition Naigeond'Holbach s'inspire de M ! Après les Jésuites de Goa (Deloffre,
p. 97), B évoque encore « les Carmes, les Jacobins de la Guade-
loupe, les Jacobins et les Jésuites de la Martinique » (B, p. 118).
Pour ce qui est de la datation des Difficultés, il s'avère que
l'auteur compte comme un homme du xvne siècle. M rajeunit le
texte afin de l'adapter à des lecteurs contemporains : à deux
reprises, B évoque le siècle passé, quand M en ajoute un pour situer
le même fait (Deloffre, p. 84, 220 ; B, p. 99, 344). Des références
temporelles ou locales sont supprimées par M : l'auteur lit « toute la
Bible » « à l'âge de quatorze ans » (B, p. 213 ; Deloffre, p. 153) ;
c'est « dans un village » qu'il a consulté « l'Histoire de l'Exor-
cisme » (B, p. 345 ; Deloffre, p. 220), etc.42. B signale telle lecture
(p. 138). Plus importantes paraissent les allusions originales à
l'existence du « militaire philosophe », qui a fréquenté le maréchal
de Chamilly (B, p. 253)43, a assisté le jour de Pâques à un « sermon » dans une synagogue (B, p. 313), a lu dans les Lettres édi-
fiantes et curieuses des pères jésuites une missive qu'il croit attribuer à l'un de ses anciens « régents », dont il tait malheureusement
le nom (B, p. 116), etc. D'autres allusions confirment que le texte a
été rédigé dans les années 1710 : citation d'un roman récent, par
exemple44. On n'y trouve pas trace d'événements postérieurs à cette
décennie.
Pour ce qui est de l'auteur, l'hypothèse Challe avancée par
Frédéric Deloffre est loin d'être démentie, et le texte de B n'a pas
encore livré tous ses secrets. Le régent cité pourrait être le
Barbier4*, dont l'homonyme jésuite, Claude-Antoine (1677-1723),
42. Curieusement, M change en « provençal » (Deloffre, p. 156) la langue limousine
que l'auteur pourrait connaître selon B (p. 219). Ailleurs « Achille » devient « Paris », ce qui
rend Yexemplum incompréhensible (B, p. 63 ; Deloffre, p. 67, n. 33).
43. Noël Bouton, comte de Chamilly (1636-1715) passa longtemps pour le « héros »
des Lettres portugaises. Sa carrière militaire culmina avec son élévation en 1703 à la dignité
de maréchal de France. Il était au siège de Luxembourg, dont l'auteur parle ailleurs.
44. Livres de la Bibliothèque bleue et L'Infortuné Napolitain de l'abbé Olivier publié en
1709 (B, p. 348).
45. « [...] il avait fait ses études sous le régent Barbier, au collège de la Marche »
(Prosper Marchand, Dictionnaire historique, La Haye, Pierre de Hondt, 1757, 1. 1, p. 182,
s. v. « Challes »). U s'agissait du frère de Jean Barbier d'Aucour que Challe orthographie
« Le Barbier » (Journal d'un voyage fait aux Indes orientales. La Haye [Rouen], s. n., 1721,
t. m, p. 53).
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104 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE
fut missionnaire aux Indes et publia dans le douzième recueil des
Lettres édifiantes (1717) une missive datée du 1er décembre 171146.
Son contenu correspond à ce qu'en dit l'auteur :
Je n'en parle pas en l'air, comme ceux qui n'ont vu que les relations de ces
zélés apôtres qui ont intérêt à faire valoir le métier et qui crient misère, implorant
le secours des bonnes âmes.
Dans le recueil des Lettres curieuses et édifiantes, j'en vis une il y a peu de
jours signée [blanc]. Si c'est le même qui a été mon régent, c'était le plus grand fol
et le plus fieffé visionnaire qui fût en France (B, p. 11 ó/47.
Une allusion à la spoliation d'héritage, thème majeur de l'œuvre
romanesque et des mémoires de Challe, peut être aussi de quelque
intérêt : « les enfants de famille n'ont rien à eux » (B, p. 378,
Troisième Cahier, conclusion de la Section VI).
[...] aucun enfant de Tourv n'est destiné à se noyer, aucun habitant des zones
froides à mourir d'un coup de tonnerre (B, p. 435),
écrit l'auteur de façon assez sibylline à propos de la faible probabilité de certaines calamités accidentelles : qui pouvait mieux savoir
qu'un familier de Chartres que le petit village de Toury dans la
plaine beauceronne était dépourvu de rivière et de tout plan d'eau ?
Cette signature détournée, de même que l'allusion au 12e Recueil
des Lettres curieuses reculeraient le texte ou sa réfection vers la fin
des années 1710. Notons que la date de « 1711 » fournie par l'édition Naigeon-d'Holbach, si elle est historiquement cohérente avec
l'existence du père Malebranche décédé en 1715, est absente de
tous les manuscrits connus.
L'auteur des Difficultés risque fort de perdre son masque. Mais
il pourrait avoir d'autres ressources pour se dissimuler, s'il était,
comme on peut le penser, ami de l'ombre et des fausses pistes. Par
une singularité qu'explique seul un hasard humoriste, l'autographe
du Journal du voyage des Indes orientales se trouve dans le même
fonds munichois. (cod. gall. 730). Il y parvint en 1858 avec la
collection Etienne Quatremère. Ce manuscrit, de la petite écriture
rangée de Challe, est signé par lui : « Paul Lucas », le voyageurécrivain, dont Benoît de Maillet disait, ironiquement, qu'on l'avait
« fait voyager souvent »48. . .
François Moureau.
46. Paris, Nicolas Le Clerc, 1717, p. 232-252. Sur le père Barbier, voir Carlos
Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Bruxelles et Paris, Schepens et
Picard, 1890, Li, p. 883.
47. Dans le même ordre d'idées, on rappellera que Challe relâcha aux Antilles en juin et
juillet 1691 (Journal, éd. Deloffre, p. 508-526) : il peut donc parler savamment des
miassionnaires qui y officient (B, p. 118).
48. Lettre à Caumont (s. 1. n. d. : Marseille, avril ou mai 1732) (Munich, BSb, cod. gall.
721, f. 6) :«[...] on a fait voyager souvent le sieur Paul Lucas qui était un ignorant auquel
j'ai fait divers mémoires, auquel on ne donnait presque rien : on lui a composé des livres en
son nom ». Sur le manuscrit du Voyage, voir l'article de Jacques Popin (R.HLF., novembredécembre 1989).
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