ahrf 0003-4436 1980 num 239 1 4191

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Annales historiques de la
Révolution française
Hegel et la Révolution française
Jean Granier
Citer ce document / Cite this document :
Granier Jean. Hegel et la Révolution française. In: Annales historiques de la Révolution française, n°239, 1980. pp. 1-28;
doi : https://doi.org/10.3406/ahrf.1980.4191
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HEGEL
ET
LA
REVOLUTION
FRANÇAISE
S’il
y
a
une
constante
dans
l’attitude
de
Hegel
face
à
la
Révolution
française,
c’est
bien
l’admiration,
une
admiration
passée
au
crible
de
la
lucidité
critique.
Elle
traduit
à
la
fois
un
jugement
motivé
sur
l’importance
radicale
des
transformations
accomplies
par
la
Révolution
française
et
l’adhésion
du
cœur
à
un
événement
qui
marque
un
progrès
décisif
de
l’histoire
humaine
;
car
ici
brille
l’évidence
que
le
déploiement
du
vrai
dans
l’ordre
du
réel
est
également
une
victoire
dans
l’ordre
de
la
valeur.
Aussi
le
maître
vieillissant
et
glorieux
qui
enseigne,
à
l’Université
de
Berlin,
ses
Leçons
sur
la
philosophie
de
V
histoire,
n’hésite-t-il
pas,
pour
présenter
la
Révolution
française,
à
parler,
en
pleine
période
de
réaction
et
de
répression
en
Europe,
le
langage
de
la
ferveur
qui
fut
celui
du
jeune
séminariste
de
Tübingen
:
«
C’était
un
superbe
lever
de
soleil.
Tous
les
êtres
pensants
ont
célébré
cette
époque.
Une
émotion
sublime
a
régné
en
ce
temps-là,
l’enthou¬
siasme
de
l’esprit
a
fait
frissonner
le
monde,
comme
si,
à
ce
moment
seulement
on
en
était
arrivé
à
la
véritable
réconciliation
du
divin
avec
le
monde
»
(
1
).
De
sérieuses
modifications
se
laissent
néanmoins
apercevoir
dans
les
interprétations
que
donne
Hegel.
Ces
modifications
reflètent
d’abord
les
changements
d’appréciation
que
devaient
inévitablement
entraîner
les
bouleversements
survenus
au
cours
des
quarante
années
qui
se
sont
écoulées
entre
les
débuts
de
la
Révolution
française
et
la
mort
de
Hegel
en
1831
;
elles
reflètent
ensuite
les
remaniements
épistémologiques
qui
ont
concrétisé
la
maturation
de
la
pensée
hégélienne
depuis
les
esquisses,
encore
tâtonnantes,
des
écrits
de
Stuttgart,
de
Tübingen
et
de
Berne,
jusqu’à
l’élaboration
de
l’impressionnant
système
qui
a
pour
clé
de
voûte
la
Wissenschaft
der
Logik,
dont
la
première
version
date
de
1812.
Déjà
à
l’époque
de
Francfort,
Hegel
s’était
d’ailleurs
efforcé
de
rassembler
en
une
construction
systématique,
autour
de
deux
notions
centrales,
l’identité
du
subjectif
et
de
l’objectif,
d’une
part,
la
notion
de
totalité,
d’autre
part,
les
analyses
précédentes
large-
(1)
Hegel,
Leçons
sur
la
philosophie
de
l'histoire,
p.
340,
Paris,
Vrin,
3*
édit.
1970,
trad.
Gibelin.
2
J.
GRANIER
ment
inspirées
par
la
Révolution
française
;
comme
il
l’écrit
à
Schelling
dans
une
lettre
du
2
novembre
1800
:
«
L’idéal
de
la
jeunesse
dut
se
transformer
en
forme
réflexive
(Reflexionsform)
et
à
la
fois
en
système
»
(2).
Mais
c’est
seulement
avec
La
phénoménologie
de
l’Esprit
de
1807 que
Hegel
acquiert
la
pleine
conscience
de
sa
méthode
originale
;
cette
méthode,
il
l’applique
aussitôt
pour
déchiffrer
la
signification
de
la
Révolution
française,
et
par
la
suite
elle
fournira
le
cadre
théorique
de
référence,
tout
en
ménageant
plusieurs
possibilités
d’éclairage,
selon
les
points
de
vue
adoptés
successivement
par
Hegel.
Il
faut
souligner
d’emblée
que
cette
méthode
se
veut
rigou¬
reusement
philosophique.
Elle
anime
donc
une
interprétation
de
l’histoire
qui
se
distingue
inflexiblement
des
autres
disciplines.
Elle
repose
sur
cette «
simple
idée
de
la
raison
que
la
raison
gouverne
le
monde
et
que
par
suite
l’histoire
universelle
est
rationnelle
»
(3).
Pour
le
philosophe,
comprendre
les
événements
historiques
c’est
alors
les
relier
les
uns
aux
autres
selon
une
logique
du
sens
s’affirme
l’identité
du
réel
et
de
la
rationalité.
Cette
logique
du
sens
s’habille,
dans
Phégélianisme,
en
explication
dialectique
:
elle
consiste
à
mettre
en
relation
des
termes
qui
vont
se
nier
les
uns
les
autres
comme
thèse
et
antithèse,
et
engendrer
ainsi
un
mouvement,
une
évolution,
la
négation
assumant
alors
le
rôle
d’une
médiation
créatrice
puisqu’elle
fait
jaillir
une
synthèse
de
l’affrontement
entre
les
termes
contradictoires.
On
aurait
tort
de
s’alarmer
devant
une
telle
déclaration
de
principe.
Loin
de
cautionner
un
dogmatisme
du
logique
a
priori
qui
mutilerait
et
figerait
la
réalité
vivante
de
l’histoire,
elle
est
le
témoignage
de
la
vitalité
de
la
raison,
qui
refuse
de
capituler
devant
les
apparences
et
persévère
dans
la
recherche
de
la
réalité
du
sens,
même
les
apparences
semblent
lui
infliger
le
démenti
du
chaos
et
de
l’absurde
(4).
Même
si
l’on
peut
reprocher
à
Hegel
une
certaine
démesure
dans
l’effort
de
systématisation
et
contester
non
seulement
son
identification
de
l’Etre
et
de
la
logique,
mais
encore
sa
conception
de
la
dialectique,
on
ne
saurait
oublier
que
la
méthode
dialectique
est
une
découverte
capitale
et
qu’elle
devient,
entre
les
mains
expertes
du
philosophe,
un
prodigieux
instrument
d’investigation
et
d’intégration
spéculative.
Rien
n’est
(2)
Citée
par
Peperzak
in
Le
jeune
Hegel
et
la
vision
morale
du
monde,
p.
1,
Martinus
Nijhoff,
La
Haye,
1969.
(3)
Hegel,
Leçons
sur
la
philosophie
de
l’histoire,
p.
22.
(4)
Hegel
s’insurge
contre
cette
inconséquence
qui
ferait
que
l’on
accorderait
la
rationalité
à
la
Nature
tout
en
la
déniant
au
monde
moral
et
à
l'histoire
humaine
alors
qu’ils
sont,
plus
évidemment
que
la
Nature,
une
production
de
l'esprit
!
(cf.
Principes
de
la
philosophie
du
Droit,
Préface,
p.
24,
N.R.F.
Gallimard,
Trad.
André
Kaan,
9e
édit.
1940).
HEGEL
ET
LA
REVOLUTION
FRANÇAISE
3
d’ailleurs
plus
sévèrement
critiqué
par
Hegel
lui-même
que
la
raideur
scolastique
de
cette
pensée
d
'entendement
qui
prétend
légiférer
d’après
des
abstractions
mortes
et
enclore
le
réel
dans
des
dichotomies
immuables.
En
outre,
l’exigence
de
rationalité
possède
chez
Hegel
cette
vigueur
et
cette
amplitude
justement
parce
qu’elle
est
au
service
d’un
désir
de
pénétrer
la
richesse
du
concret
qui
encourage
l’attention
la
plus
fervente
à
la
diversité
mouvante
de
l’expérience
sensible.
Le
rationalisme
hégélien
est
ainsi
comme
le
point
d’honneur
spéculatif
de
l’empirisme
absolu.
Considérez
avec
quelle
fermeté
le
philosophe
dénonce
l’arbi¬
traire
des
opinions
subjectives
qui,
sous
prétexte
de
défendre
l’idéal
contre
le
réel
ou
le
devoir-être
contre
l’être,
dissolvent
la
valeur
inhérente
à
la
réalité
elle-même
dans
le
formalisme
stérile
de
l’indignation
morale
ou
l’abstraction
fumeuse
des
utopies
!
Hegel
ne
manquera
pas
une
occasion
de
montrer
que
l’idéal
est
un
simple
moment
du
devenir
de
la
réalité
elle-même
et
que,
lorsqu’il
semble
transcender
le
réel
en
s’opposant
à
lui,
il
faut
voir
dans
cette
discordance
le
symptôme
d’une
crise
:
ou
bien
un
monde
est
en
train
de
sombrer,
et
il
récapitule,
pour
les
exalter
nostalgi¬
quement
dans
un
au-delà
imaginaire,
les
œuvres
de
son
ancienne
splendeur
;
ou
bien
une
structure
nouvelle
est
en
gestation,
mais
la
conscience
qui
l’imagine
n’a
pas
encore
appris
à
la
reconnaître
en
travail
dans
les
germinations
de
l’être
réel.
Et
si
l’on
croyait
réfuter
Hegel
en
lui
objectant
que
son
affirmation
de
rationalité
est
quotidiennement
bafouée
par
les
extravagances
passionnelles,
on
n’aurait
guère
de
peine
à
trouver
dans
les
textes
hégéliens
de
quoi
neutraliser
cette
piètre
objection.
Il
suffirait
de
rappeler
avec
quelle
sobre
et
douloureuse
clairvoyance
Hegel
a
su
faire
leur
part
aux
motivations
passionnelles,
lui
qui
notait
:
«
Quand
nous
consi¬
dérons
ce
spectacle
des
passions
et
que
nous
envisageons
les
suites
de
leur
violence,
de
la
déraison
qui
ne
s’allie
pas
seulement
à
elles,
mais
aussi
et
surtout
aux
bonnes
intentions,
aux
fins
légitimes,
quand
de
nous
voyons
surgir
le
mal,
l’iniquité,
la
ruine
des
empires
les
plus
florissants
qu’ait
produits
le
génie
humain,
nous
ne
pouvons
qu’être
remplis
de
tristesse
par
cette
caducité
»
(5).
Mais
Hegel
ne
se
laissait
pas
intimider
par
ce
spectacle
de
la
violence
;
car,
fidèle
au
principe
fondamental
du
connaître
obligeant
à
distinguer
les
apparences
phénoménales
et
la
réalité-effective
(W
irklichkeit)
(6),
il
se
fixait
pour
but
de
dévoiler
la
cohérence
logique
du
devenir
derrière
les
apparences
de
la
déraison.
Ce qu’il
nommait
«
la
ruse
de
la
raison
»,
qu’est-ce
d’autre
sinon
une
nouvelle
(5)
Hegel,
Leçons
sur
la
philosophie
de
l'histoire,
p.
29.
(6)
Hegel,
Encyclopédie
des
sciences
philosophiques,
§
6,
pp.
77-78,
Paris,
N.
R.
F.
Gallimard,
1970,
trad,
de
Gandillac.
4
J.
GRANIER
version,
dialectique
cette
fois
(puisque
assignant
à
la
passion
le
rôle
de
l’activité
médiatrice
par
quoi
l’Idée
obtient
sa
manifestation
dans
le
monde),
de
la
célèbre
formule
de
Montesquieu
(dont
Hegel
fut
un
lecteur
précoce
et
assidu)
:
«
l’honneur
fait
mouvoir
toutes
les
parties
du
corps
politique
;
il
les
lie
par
son
action
même
et
il
se
trouve
que
chacune
va
au
bien
commun,
croyant
aller
à
ses
intérêts
particuliers
»?
(7)
La
rationalité
hégélienne
n’est
pas,
donc,
un
décret
a
priori
de
l’impérialisme
philosophique
;
c’est
le
résultat
d’une
méditation
qui,
se
confiant
à
la
dynamique
du
concept,
regroupe
en
une
totalité
intelligible
les
multiples
significations
distribuées
sur
les
événements
de
l’histoire,
et
qui
par
conséquent
est
toujours
inéluctablement
la
réflexion
d’un
philosophe
en
situation,
d’un
philosophe
engagé.
On
aurait
davantage
de
chances
de
saisir
la
vérité
du
projet
hégélien
si,
au
lieu
d’ériger
en
dogmes
fracassants
quelques
formulations
trop
ambitieuses,
on
se
décidait
à
donner
tout
leur
poids
aux
textes
essentiels
Hegel
cerne
les
limites
de
l’interprétation
du
philosophe,
en
réinsérant
dans
l’histoire
le
point
de
vue
que
celui-ci
prend
sur
l’histoire
elle-même
:
«
Concevoir
ce
qui
est,
écrit
ainsi
Hegel
(8),
est
la
tâche
de
la
philosophie,
car
ce
qui
est,
c’est
la
raison.
En
ce
qui
concerne
l’individu,
chacun
est
le
fils
de
son
temps
;
de
même
aussi
la
philosophie,
elle
résume
son
temps
dans
la
pensée.
Il
est
aussi
fou
de
s’imaginer
qu’une
philosophie
quelconque
dépassera
le
monde
contemporain
que
de
croire
qu’un
individu
sautera
au-dessus
de
son
temps,
franchira
le
Rhodus.
»
Aussi
aimerions-nous
citer
cet
autre
texte,
d’inspiration
analogue,
pour
caractériser
la
lecture
que
Hegel
a
proposée
de
la
Révolution
française
et,
en
écartant
les
malentendus
habituels,
pour
bien
orienter
l’attention
vers
le
sens
profond
de
l’interprétation
hégélienne
:
«
Jusqu’à
ce
point
est
venu
actuellement
l’esprit
du
monde...
La
série
des
formes
de
l’esprit
est
ainsi
terminée
pour
le
moment...
Je
désirerais
que
cette
histoire
de
la
philosophie
contînt
pour
vous
une
exhortation,
celle
de
saisir
l’esprit
de
l’époque
qui
est
en
nous
de
façon
naturelle
et
de
le
tirer
de
sa
forme
naturelle
(Natürlicbkeit),
c’est-à-dire,
de
son
existence
fermée
et
inanimée,
vers
le
jour
et
de
le
porter
au
jour,
chacun
à
sa
place,
avec
conscience
»
(9).
*
**
(7)
Montesquieu,
De
l'esprit
des
lois,
III,
7,
p.
30,
t.
1,
éd.
Garnier,
Paris.
(8)
Hegel,
Principes
de
la
philosophie
du
Droit,
Préface,
p.
31.
(9)
Hegel,
Vorlesungen
über
die
Geschichte
der
Philosophie,
éd.
Glockner,
Stuttgart,
1928,
vol.
III,
pp.
685,
690
ss
;
cité
et
traduit
par
E.
Weil,
Hegel
et
l'Etat,
pp.
78-79,
Paris,
Vrin,
1966.
Sur
l’application
de
cette
formule
à
la
pensée
hégélienne
elle-même,
cf.
B.
Quelquejeu,
La
volonté
dans
la
philosophie
de
Hegel,
p.
217,
Paris,
édit,
du
Seuil,
1972.
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