TIC et Musées au Cameroun : Usages et Développement

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USAGES DES TIC AU MUSEE NATIONAL DU CAMEROUN:
ENTRE BALBUTIEMENTS ET PISTES DE DEVELOPPEMENT.
ICT’s USE AT THE NATIONAL MUSEUM OF CAMEROON: BETWEEN
BALBUTIMENTS AND TRACKS OF DEVELOPMENT.
Par Martial Sylvain Marie ABEGA ELOUNDOU,
Enseignant-Chercheur,
Laboratoire DICEN-IdF (EA 7339
Résumé :
S’intéressant à l’usage des TIC au Musée National du Cameroun au moment où
se posent des questions sur la restitution de l’important patrimoine culturel
africain domicilié en France, ce texte analyse dans un contexte africain
d’insuffisances de ressources ; les démarches de conservation et de valorisation
du patrimoine culturel muséal via des TIC. Par une enquête quantitative et une
méthode qualitative, et mobilisant des démarches interactionniste et
transactionnelle, la réflexion révèle : des visiteurs au profil essentiellement
scolaire et universitaire, des médiations numériques et culturelles exclusivement
assurées par les guides muséaux ; une faible autonomie du public dans le
parcours muséal ; des caractéristiques ethniques et linguistiques facilitatrices de
la compréhension et de l’assimilation des connaissances culturelles médiatisées,
l’identification et l’enracinement culturels des publics par des objets
patrimoniaux médiatisés, des artefacts numériques actant comme révélateurs de
l’altérité et du sentiment d’appartenance culturelle et nationale. Cet existant
inspire des efforts de modernisation des musées africains, d’appropriation des
TIC et d’adaptation des offres de services dans une perspective de
développement durable.
Mots-clés : musée, insuffisances de ressources, TIC, usages, appropriation,
médiation numérique, médiatisation, représentations, développement durable.
Introduction
Les musées africains sont interpellés par l’actualité brûlante de la restitution
du patrimoine culturel africain détenu par la France. Savoy et Sarr (2018) font
ressortir dans leur rapport Restituer le Patrimoine Africain, que 90% du patrimoine
des biens culturels de l’Afrique Sub-saharienne se trouve hors du continent. Le
seul Musée du Quai Branly regorge de 70 000 œuvres d’art -dont 7 838
d’origine camerounaise-confisquées à l’Afrique notamment lors de la période
coloniale. Au-delà « des accords bilatéraux à conclure avec chaque Etat africain qui en
fera la demande afin de prévoir la restitution de biens culturels transférés hors de son territoire
d'origine » pendant la période susmentionnée ; se pose la question de la capacité
actuelle et immédiate des pays africains à conserver, développer et valoriser le
patrimoine ainsi revendiqué. Les défenseurs du statut quo soutiennent que
l’Afrique n’est pas prête à recevoir un tel patrimoine, d’autres nuancent, à
l’instar d’Hamady Bocoum, Directeur Général du nouveau Musée des
Civilisations Noires de Dakar : « Le plus important c’est le principe. Je pense que l’une
des conditions quand même, c’est d’avoir des équipements adaptés ». Les démarches
d’équipement des musées des pays africains passent sans doute par un état de
l’art -c’est le cas de le dire-, notamment pour ce qui concerne les ressources
TIC. La présente réflexion porte précisément sur l’introduction et les usages
des TIC au Musée National du Cameroun. Ladite institution est située à
Yaoundé, dans un bâtiment qui constitue en lui-même un objet patrimonial
chargé d’Histoire. Construit en 1930 par le Gouverneur français Marchand,
l’édifice qui abrite le Musée National a servi -avant l’indépendance du pays en
1960- de résidence aux représentants de l'autorité administrative française au
Cameroun. Vers la fin des années 1940, cet immeuble devient le palais des
gouverneurs, ceci jusqu’en 1950. A partir de 1960, les services de la Présidence
du Cameroun y sont logés, faisant de cette enceinte, le théâtre central de la vie
politique nationale jusqu’en 1980. Le bâtiment est transformé en Musée
National du Cameroun en 1988. Des travaux de rénovation y sont entrepris de
2009 à 2015, provoquant une fermeture de six années de l’institution. L’actuel
Musée National s’étend sur une superficie de 5000 mètres carrés, avec une
trentaine de salles équipées en objets d’art, divers outils d’exposition et de visite
dont les TIC. Se positionnant comme le symbole de la régénération et de la
renaissance de la culture camerounaise, ce musée donne à voir un riche
patrimoine culturel constitué d’objets d’art divers du Cameroun. Mais, cet
important patrimoine semble contraster avec la modicité des moyens affectés
aux démarches de modernisation numérique des activités du Musée National.
La problématique et les objectifs de l’étude
Des questions se structurant autour des thématiques de l’usage et de
l’appropriation des TIC au Musée National du Cameroun, ainsi que des
représentations qui en résultent, sont posées par le présent travail : quels types
de TIC y sont mobilisés? Quels en sont les usages et appropriations dans un
contexte caractérisé par l’insuffisance des ressources ? En quoi les TIC
progressivement introduites dans les activités du Musée National viennent-elles
modifier/reconfigurer lesdites activités ? Quelles opinions et perceptions en
résultent ? Quelles pistes de développement envisager pour une meilleure
appropriation de l’objet patrimonial muséal, une meilleure valorisation et
vulgarisation de la richesse du musée par les TIC?
L’objectif de ce travail est de comprendre dans des contextes africains
caractérisés parfois par des pénuries, les usages et appropriations des TIC dans
les processus de médiation dans les musées. Il s’agit également de déterminer
les pistes de développement des musées africains, appelés aujourd’hui à assurer
la gestion d’un plus grand nombre de biens patrimoniaux.
Explorations épistémologiques: quelques concepts et théories
La « médiation numérique » dans le cadre de cette étude est comprise
comme la médiation culturelle par les technologies, l’une des définitions de
Sandri (2016) rappelée par Badulescu (2018). Globalement, la médiation est
dans ce travail, saisie au sens de la « médiation conjointe » qui articule la
médiation numérique, muséale et sociale, comme précisé par De la Ville et
Badulescu (2018), appelés par Badulescu (2018).
Le concept de médiatisation est considéré comme la mise en forme d'un
contenu à travers un média, un processus de création de dispositifs médiatiques
ou de communication dans lequel la scénarisation occupe une place
prépondérante tel qu’expliqué par Peraya et Meunier (2004), eux-mêmes
évoqués par Garsallah (2008).
Les usages « bricolés » sont entendus dans le sens de Comtet (2009), c’est-à-
dire comme ceux captant la perspective exclusivement utilitariste de l’usage des
TIC. Cette approche dérive de celle de vi-Strauss (1962) qui étudie
« L’intelligence pratique des hommes », et de celle de Ciborra (2004b) qui se penche
sur le fossé entre la théorie de l’usage des TIC et la pratique du développement
de ces dernières ; pour mettre à jour des « pratiques d’improvisation et de
débrouillage ». Ceci permet de comprendre comment le personnel du Musée
National fait parfois preuve d’inventivité, à partir de l’équipement disponible
mais insuffisant/non adapté, pour atteindre des objectifs de médiation.
Les usages « prescrits » procèdent de la perspective de Chaptal (2007) et
Dauphin (2012) c’est-à-dire de celle des usages recommandés lors de la
mobilisation des TICE ; mais pour les mettre en parallèle avec ceux réellement
observés.
L’appropriation des TIC en contexte muséal est ici comprise au sens de
Betaille, Nanard & Nanard (2001) cités par Andreacola (2014), elle-même
inspirée par De Certeau (1990), Jaureguiberry & Proulx (2011) ; dont les
travaux révèlent des pratiques de manipulation, de détournement, de création
dans les habitudes supposées de consommation des usagers des TIC. Ce
concept est alors mobilisé dans la perspective d’une plus forte implication des
publics visiteurs aux expositions du musée.
Le présent travail appelle aussi l’approche interactionniste qui «considère
séparément le contexte, les facteurs personnels, les processus psychologiques et les variables
temporelles », pour montrer les interactions entre ces composantes, afin d’en saisir
les corrélations ; comme montré par Eidelman, Gottesdiener et Le Marec
(2013 : paragraphe 09 du document en ligne).
Le sens de l’interactionnisme compris dans l’évaluation des apprentissages par
Morissette (2010) est aussi évoqué: il s’agit d’une perspective qui situe l’angle
d’analyse de l’individu dans un ensemble complexe d’activités sociales, dans des
comportements humains compris comme parties prenantes d’un contexte
d’interactions. Il s’agit aussi d’un interactionnisme symbolique, c’est-à-dire
s’ancrant dans l’étude des « phénomènes sociaux sous l’angle des interactions qui lient les
acteurs au quotidien, cherchant à rendre compte des significations qu’ils engagent dans ces
interactions » (Morissette, 2010 : paragraphe 07 du document en ligne). Et c’est ici
que les fondements de la sociologie compréhensive de Mead (2006), axés sur les
problématiques liées à l’univers des significations auxquelles les acteurs se
réfèrent et aux logiques qui sous-tendent leurs actions ; croisent les approches
de la réception et des représentations propres aux SIC. Ce qui au demeurant fait
écho aux constats d’Eidelman, Gottesdiener et Le Marec (2013 : paragraphe 09
du document en ligne), selon lesquels « Les travaux qui portent spécifiquement sur la
réception des expositions se trouvent au carrefour de plusieurs domaines de recherches, dont la
psychologie et les sciences de l’éducation, la sociologie de l’art et de la culture, les sciences de
l’information et de la communication». Le présent travail emprunte ainsi le
mouvement des premières études d’évaluation-au XXème siècle aux Etats-Unis
avec Samson, Schiele & Di Campo (1989) - des expositions muséales axées sur
la réception. Il s’agit dans le cadre de cette réflexion, de considérer de manière
précise comment le visiteur-acteur est en interaction constante avec la situation
muséale et dans quelle mesure sa « visite est une expérience sociale, culturelle, affective,
voire politique, qui s’intègre dans des corps de pratiques et dans des rapports aux territoires,
aux institutions, aux médias». (Eidelman & Roustan 2008 ; Le Marec, 2007)
convoqués par Eidelman, Gottesdiener et Le Marec (2013 : paragraphe 07 du
document en ligne).
Le concept de représentation est dans le cadre de ce travail considéré comme la
somme de plusieurs approches : « une construction mentale, plus ou moins chargée
affectivement, constituée à partir de ce que la personne a été, et de ce qu’elle projette, guidant
son action et le comportement qu’elle va adopter », comme dans la compréhension de
Postic, De Ketele (1988 : 37) évoqués par Cordier (2011), qui résume au
demeurant le concept de représentation comme à la fois le reflet d’une relation
entre le sujet et l’objet, laquelle cristallise les valeurs et normes du groupe social
auquel appartient le sujet. Etudier les représentations des publics en musée,
c’est aussi se situer dans le courant de pensée de Samson, Schiele & Di Campo
(1989), Gottesdiener (1987), Le Marec & Chaumier (2009) dont les travaux
portent sur les évaluations centrées sur la réception des expositions.
Nous plaçons également le concept de représentation aux côtés de celui très
voisin de construction du sens, considérant qu’ «Au cours de ses parcours dans
l'espace muséographique, le visiteur mobilise […] ses références cognitives, affectives, sociales,
sa capacité à analyser, à rendre compte et à mettre en pratique ses logiques d'appropriation,
prenant directement part à la production du sens et à la construction de ses connaissances »,
comme expliqué par Vol (1998 : 6).
Mobilisant l’approche transactionnelle, nous considérons à l’instar d’Altman &
Rogoff (1987) appelés par Eidelman, Gottesdiener et Le Marec (2013), que
l’exposition se compose entre autres d’aspects psychologiques, temporels et
environnementaux ; lesquels se conjuguent au cours de la visite du public pour
notamment produire des connaissances et des savoirs.
L’approche transactionnelle est ici consignée du point de vue des Sciences de
l’Information et de la Communication-SIC-, c’est-à-dire sous leur aspect
communicationnel au sens de Renault (2007) : en plus de la dimension
matérielle, les transactions comportent également une dimension
communicationnelle, ceci par la perspective commune aux acteurs en situation
qui mobilisent un langage qui leur est propre. Cette pensée est dans le sillage de
Dewey (1938 :106) qui expliquait que l’approche transactionnelle oblige «
l’individu à adopter le point de vue des autres individus, à voir et à enquêter d’un point de vue
qui n’est pas strictement personnel, mais leur est commun à titre d’“associés” ou de
“participants” dans une entreprise commune ». Y faisant suite, Zacklad montre que « le
concept de transaction, que nous empruntons à Dewey et Bentley (1949), correspond […] à
des interactions productives, le plus souvent associées à des rencontres (mais pouvant être
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