Le langage
Introduction
I. Le langage est-il le propre de l’homme ?
A. Typologie des « signes »
B. L’arbitraire du signe
C. La double articulation du langage
D. Réaction et représentation
1. Le langage animal est un automatisme sensori-moteur
2. Le langage humain est représentatif et suppose la pensée
II. Langage et pensée
A. Peut-on penser sans langage ?
1. La pensée préexiste au langage
2. Pensée et langage sont indissociables
3. Perception, action et langage
B. Le langage : aboutissement ou corruption de la pensée ?
1. Le langage est l’aboutissement de la pensée
2. Le langage corrompt la pensée (Nietzsche, Sartre)
a. La primauté de l’intuitif sur le discursif (Schopenhauer)
b. Les concepts de la langue déforment la pensée originale
c. Le langage suggère une métaphysique (Nietzsche)
III. Y a-t-il un pouvoir du langage ?
A. Langage, société et pouvoir politique
B. Jeux de langage et formes de vie
C. Quand dire, c’est faire
Conclusion
Annexe
Résumé
Eléments de linguistique saussurienne
Exemples
Citations
Sujets de dissertation
Introduction
Qu’est-ce que le langage ? Réponse facile : Un moyen de communiquer, aussi bien les
pensées que les sentiments. En ce sens, les animaux ont un langage, car eux aussi sont
capables de communiquer, au moins dans une certaine mesure. Voici donc une première
question : le langage humain est-il essentiellement différent du langage animal, ou est-il au
fond la même chose ? Pour répondre à cette question, il faut se pencher de plus près sur le
langage pour comprendre la différence entre le langage humain et le langage animal.
I. Le langage est-il le propre de l’homme ?
A. Typologie des « signes »
On peut distinguer quatre types de signes :
(1) indice : ex : fumée-feu ; éclair-orage. Dans ce cas il y a un lien naturel entre les deux
termes qui fonde le rapport de signification.
(2) signal : ex : cri-danger ; cloche-repas. Ici, le lien entre le signifiant et le signifié est
arbitraire (conventionnel).
(3) symbole : ex : la balance est le symbole de la justice. Le symbole repose sur la
ressemblance entre le symbole et ce qui est symbolisé.
(4) signe : ex : le mot est le signe de la chose.
B. L’arbitraire du signe
Contrairement au symbole, le signe ne ressemble généralement pas à la chose. Il n’y a
aucune ressemblance entre le mot « chat » ou le son [cha] et l’animal à moustaches et poils
qui traîne dans le salon. C’est ce qu’on appelle l’arbitraire du signe. On dit que le rapport
entre le signifiant et le signifié est immotivé. La preuve, c’est que différentes langues utilisent
des mots qui ne se ressemblent pas du tout pour signifier les mêmes choses. Par exemple, en
français on dit vache, en anglais cow. Le peintre surréaliste René Magritte s’est amusé à
illustrer cet aspect du langage dans des tableaux qui associent mots et choses de manière
arbitraire.
On peut penser que les mots, à l’origine, n’étaient pas arbitraires, que les premiers mots
ressemblaient aux choses qu’ils désignaient. Par l’étymologie, on peut chercher la trace de cet
« âge d’or » où les mots ressemblaient aux choses. Par exemple, le « s » de « serpent » révèle
peut-être une telle origine. Mais il faut bien reconnaître que cette ressemblance entre les mots
et les choses est aujourd’hui perdue, sauf peut-être pour les onomatopées (et encore : les
anglais disent « cock-a-doodle-doo » pour signifier le chant du coq). Parfois, ironie du sort, le
rapport est même inversé, au grand désespoir du poète : ainsi Mallarmé remarque que le mot
« jour » a une sonorité sombre alors que « nuit » sonne lumineux.
Toutefois, cette particularité du signe ne saurait être ce qui distingue le langage humain du
langage animal, puisque les signes utilisés par les animaux (cri du corbeau, etc.) sont aussi
immotivés.
C. La double articulation du langage
Un premier point qui permet de distinguer véritablement le langage humain du langage
animal est la double articulation du langage humain. Une expression signifiante, chez
l’homme (par exemple une phrase), peut se décomposer en mots et en lettres, mais surtout en
monèmes (on parle aussi de morphèmes) et en phonèmes. Les monèmes sont les unités
significatives minimales. Par exemple, « rembarquons » contient quatre monèmes : r-embarqu-ons. « Au fur et à mesure », au contraire, est constitué d’un seul monème, car cette
expression qui signifie « progressivement » ne s’analyse pas en significations partielles qui
contribuent à cette signification générale. Chaque monème, à son tour, peut s’analyser en
phonèmes. Les phonèmes sont les unités sonores minimales. Dans notre exemple, le monème
« barqu » est composé de quatre phonèmes : b, a, r, qu. La définition des phonèmes dépend de
chaque langue : chaque langue découpe dans les sons des limites significatives. Par exemple,
en français le jota espagnol, le r et le r roulé forment un seul phonème, r. En revanche, en
espagnol on distingue le jota du r.
Cette double articulation distingue le langage humain des langages animaux : dans ceux-ci,
les signes (ou signaux) ne peuvent pas être décomposés en parties elles-mêmes significatives :
les différentes notes du chant des oiseaux n’ont pas de sens. Par exemple les corbeaux
disposent d’une quinzaine de cris, chacun correspondant à une situation et à une signification
particulière. De même, un langage comme le code de la route ne contient qu’une simple
articulation : la signification du panneau est constituée par plusieurs significations combinées,
mais ces monèmes ne se laissent pas analyser à leur tour. Par exemple la circularité du
panneau signifie une obligation, la forme triangulaire un danger, etc. Ces formes ne se
décomposent pas à nouveau en parties.
Cette double articulation du langage a été progressivement transposée dans l’écriture : au
début, l’écriture était symbolique : une représentation simplifiée de la chose signifiait la
chose. Peu à peu, pour désigner les entités abstraites, on fit usage du rébus. C’est ainsi que les
symboles en vinrent à signifier les sons, et non les choses : on s’achemina ainsi vers la lettre
et les écritures alphabétiques. A l’inverse le chinois, qui n’a pas connu cette innovation, a une
écriture simplement articulée, ce qui conduit à une explosion du nombre de signes : on
compte environ 80 000 idéogrammes ! Heureusement, certains traits communs permettent de
soulager quelque peu la mémoire.
On voit que l’immense avantage de la double articulation du langage est précisément
l’économie : avec seulement 30 ou 50 phonèmes (et encore moins de lettres, car les phonèmes
peuvent être obtenus par combinaison de lettres), on arrive à former les quelques milliers de
monèmes dont une langue à besoin, et l’association de ces monèmes produit à son tour les
milliers de mots du dictionnaire…
D. Réaction et représentation
1. Le langage animal est un automatisme sensori-moteur
Mais cette différence technique entre le langage animal et le langage humain laisse peutêtre de côté l’essentiel, qui est la faculté symbolique de manipuler ce langage. Dans le signal
animal, la réaction est automatique. Il s’agit d’un langage figé qui n’exprime pas des pensées
mais des sentiments, besoins. La réaction est immédiate. Il n’y a pas d’intention de signifier.
Il faut bien distinguer cette simple fonction sensori-motrice de la véritable faculté de
représentation, qui est une faculté de tenir une chose pour une autre (par exemple, utiliser un
fétiche, jouer à la poupée, utiliser un mot), en sachant qu’il ne s’agit pourtant pas de cette
chose. C’est-à-dire faire semblant en ayant conscience de faire semblant. Ainsi on pourrait
dire que les animaux utilisent des signes, mais sans avoir conscience d’utiliser des signes. Le
chien de berger peut apprendre à obéir aux ordres de son maître, mais il n’a pas conscience de
ce qu’il fait. C’est pour cela que les animaux ne peuvent développer eux-mêmes leur langage.
Celui-ci est inné ou inculqué par l’homme :
L’invention de l’art de communiquer nos idées dépend moins des organes
qui nous servent à cette communication que d’une faculté propre à l’homme
qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient,
lui en ferait employer d’autres à la même fin. Donnez à l’homme une
organisation tout aussi grossière qu’il vous plaira : sans doute il acquerra
moins d’idées ; mais pourvu seulement qu’il y ait entre lui et ses semblables
quelque moyen de communication par lequel l’un puisse agir et l’autre sentir,
ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d’idées qu’ils en auront.
Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que
suffisante, et jamais aucun d’eux n’en a fait cet usage. Voilà, ce me semble,
une différence bien caractéristique. Ceux d’entre eux qui travaillent et vivent
en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle
pour s’entrecommuniquer, je n’en fais aucun doute. Il y a même mieux de
croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et
parlent seulement aux yeux. Quoi qu’il en soit, par cela même que les unes et
les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les
animaux qui les parlent les ont en naissant ; ils les ont tous, et partout la
même ; ils n’en changent point, ils n’y font pas le moindre progrès. La langue
de convention n’appartient qu’à l’homme. Voilà pourquoi l’homme fait des
progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n’en font point.
Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues (1781)
Rousseau retrouve ici son idée selon laquelle ce qui distingue l’homme de l’animal n’est
pas tant l’entendement (ou pensée) que la liberté, la perfectibilité1. Mais c’est surtout le
linguiste Emile Benveniste qui souligne le fait que la différence entre le langage humain et le
langage animal est liée à la maîtrise de la faculté symbolique :
Employer un symbole est cette capacité de retenir d’un objet sa structure
caractéristique et de l’identifier dans des ensembles différents. C’est cela qui
est propre à l’homme et qui fait de l’homme un être rationnel. La faculté
symbolisante permet en effet la formation du concept comme distinct de
l’objet concret, qui n’en est qu’un exemplaire. Là est le fondement de
l’abstraction. (…) Or, cette capacité représentative d’essence symbolique qui
est à la base des fonctions conceptuelles n’apparaît que chez l’homme.
(…) Prenons d’abord grand soin de distinguer deux notions qui sont bien
souvent confondues quand on parle du « langage animal » : le signal et le
symbole.
Un signal est un fait physique relié à un autre fait physique par un rapport
naturel ou conventionnel : éclair annonçant l’orage ; cloche annonçant le
repas ; cri annonçant le danger. L’animal perçoit le signal et il est capable d’y
réagir adéquatement. On peut le dresser à identifier des signaux variés, c’està-dire à relier deux sensations par la relation de signal. (…) Mais il utilise en
1
Cf. cours sur la culture, et Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité, Partie I.
outre le symbole qui est institué par l’homme ; il faut apprendre le sens du
symbole, il faut être capable de l’interpréter dans sa fonction signifiante et
non plus seulement de le percevoir comme impression sensorielle, car le
symbole n’a pas de relation naturelle avec ce qu’il symbolise. L’homme
invente des symboles ; l’animal, non. (…) On dit souvent que l’animal dressé
comprend la parole humaine. En réalité l’animal obéit à la parole parce qu’il a
été dressé à la reconnaître comme signal, mais il ne saura jamais l’interpréter
comme symbole. Pour la même raison, l’animal exprime ses émotions, il ne
peut les dénommer. On ne saurait trouver au langage un commencement ou
une approximation dans les moyens d’expression employés chez les animaux.
Entre la fonction sensori-motrice et la fonction représentative, il y a un seuil
que l’humanité seule a franchi. (…) L’émergence de Homo dans la série
animale peut avoir été favorisée par sa structure corporelle ou son
organisation nerveuse ; elle est due avant tout à sa faculté de représentation
symbolique, source commune de la pensée, du langage et de la société.
Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale (1966)
2. Le langage humain est représentatif et suppose la pensée
Ce que tout ceci indique, au fond, c’est que la faculté de langage au sens fort repose sur la
pensée et la révèle. Ainsi Descartes, dans le Discours de la méthode (5e partie), affirme que le
langage distingue l’homme de l’animal, car le langage est révélateur de la pensée. Les
animaux ne disposent pas vraiment du langage, mais d’une simple faculté d’émettre des
signes liés à des stimuli immédiats, à des affects et des besoins (ex : exprimer la faim, la peur,
etc.) :
Or, par ces deux mêmes moyens2, on peut aussi connaître la différence qui
est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il
n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides sans en excepter même les
insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et
d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et
qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement
né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils
ont faute d’organes3, car on voit que les pies et les perroquets peuvent
proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que
nous, c’est-à-dire, en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que
les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent
aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer
d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui,
étant ordinairement avec eux, ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne
témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes,
mais qu’elles n’en ont point du tout. Car on voit qu’il n’en faut que fort peu
pour savoir parler ; et d’autant qu’on remarque de l’inégalité entre les
animaux d’une même espèce, aussi bien qu’entre les hommes, et que les uns
sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un
perroquet, qui serait des plus parfaits de son espèce, n’égalât en cela un
enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé,
si leur âme n’était d’une nature du tout différente de la nôtre. Et on ne doit
pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent des
passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les
animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que
nous n’entendions pas leur langage : car s’il était vrai, puisqu’elles ont
plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se
faire entendre à nous qu’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort
remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus
d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que
les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que
ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit ; car, à ce
2
3
L’observation des actions et des paroles des êtres (animaux, machines, etc.).
De ce qu’ils ont faute d’organes : de ce qu’il n’ont pas d’organes.
compte, ils en auraient plus qu’aucun de nous, et feraient mieux en toute
chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la nature qui agit en eux,
selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’un horloge, qui
n’est composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer
le temps, plus justement que nous avec toute notre prudence.
René Descartes, Discours de la méthode, 5e partie
On pourrait en effet appliquer sensiblement le même raisonnement aux machines,
notamment aux ordinateurs, qui sont capables de simuler une conversation humaine avec
toujours plus de ressemblance. Alan Turing a d’ailleurs proposé le critère suivant : si un
ordinateur peut passer pour un être humain dans une conversation, alors il doit être considéré
comme intelligent (c’est le « test de Turing »).
Dans ce lien entre le langage et la pensée on retrouve l’ambiguïté originelle exprimée par
le terme grec logos, qui signifie à la fois langage et raison, pensée. Aristote avait défini
l’homme comme un zoon logon ekhon4, c’est-à-dire un animal doué du « logos ». On peut
traduire cette expression par « animal rationnel » ou « être de langage ». Langage, raison et
humanité semblent donc étroitement liées. Mais cela n’est vrai qu’en un sens restreint du mot
« langage », car nous avons vu que les animaux disposent d’un certain langage. Il convient
maintenant d’analyser plus avant les rapports entre langage et pensée.
II. Langage et pensée
A. Peut-on penser sans langage ?
1. La pensée préexiste au langage
Nous sommes spontanément enclins à penser qu’il existe une pensée qui préexiste au
langage. Le langage ne serait qu’un moyen d’exprimer et de communiquer des idées qui sont
en nous indépendamment de lui. Cette conception du langage comme un simple instrument
extérieur à la pensée et qui permet de l’exprimer de manière transparente est celle de
Descartes et de Hobbes. Pour Hobbes notamment, les mots (et les signes en général) ne sont
qu’un moyen de nous rappeler nos pensées. Ils ne signifient pas par eux-mêmes :
L’usage général de la parole est de transformer notre discours mental en
discours verbal, et l’enchaînement de nos pensées en un enchaînement de
mots ; et ceci en vue de deux avantages : d’abord d’enregistrer les
consécutions5 de nos pensées ; celles-ci, capables de glisser hors de notre
souvenir et de nous imposer ainsi un nouveau travail, peuvent être rappelées
par les mots qui ont servi à les noter ; le premier usage des dénominations est
donc de servir de marques ou de notes en vue de la réminiscence. L’autre
usage consiste, quand beaucoup se servent des mêmes mots, en ce que ces
hommes se signifient l’un à l’autre, par la mise en relation et l’ordre de ces
mots, ce qu’ils conçoivent ou pensent de chaque question, et aussi ce qu’ils
désirent, ou qu’ils craignent, ou qui éveille en eux quelque autre passion.
Dans cet usage, les mots sont appelés des signes.
Thomas Hobbes, Léviathan (1651)
Mais comment peut-on penser sans langage ? L’exemple des enfants sauvages (ex : Victor
de l’Aveyron, cas étudié à la fin du XVIIIe siècle) montre que le langage semble indispensable
à la pensée. Car la pensée consiste à utiliser des concepts (cheval, bleu, fatigue, etc.), c’est-àdire à regrouper tout un ensemble de sensations dans une catégorie commune. Or comment
utiliser une telle catégorie sans un représentant sensible pour la manipuler ? Les mots sont ces
« poignées » sensibles par lesquelles nous manipulons le plus souvent les concepts. Mais les
représentations mentales peuvent jouer le même rôle. Ainsi, même si nous étions capables de
penser en dehors de toute langue (français, anglais…), cela ne signifierait pas pour autant que
nous pouvons penser sans langage, car nos représentations mentales elles-mêmes
constitueraient un premier langage.
4
5
Aristote, Les Politiques, I.
Les enchaînements.
2. Pensée et langage sont indissociables
Qu’est-ce que penser, sinon se parler à soi-même dans sa tête ? La pensée est un dialogue
intérieur de l’âme avec elle-même.
Donc, pensée et discours, c’est la même chose, sauf que c’est le dialogue
intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même que nous avons appelé de ce
nom de pensée.
Platon, Sophiste, 264a-264b
Théétète. – Qu’est-ce que tu appelles penser ?
Socrate. – Une discussion que l’âme elle-même poursuit tout du long avec
elle-même à propos des choses qu’il lui arrive d’examiner. C’est en homme
qui ne sait pas6, il est vrai, que je te donne cette explication. Car voici ce que
me semble faire l’âme quand elle pense : rien d’autre que dialoguer,
s’interrogeant elle-même et répondant, affirmant et niant. Et quand, ayant
tranché, que ce soit avec une certaine lenteur ou en piquant droit au but, elle
parle d’une seule voix, sans être partagée, nous posons que c’est là son
opinion. De sorte que moi, avoir des opinions, j’appelle cela parler, et que
l’opinion, je l’appelle un langage, prononcé, non pas bien sûr à l’intention
d’autrui ni par la voix, mais en silence à soi-même.
Platon, Théétète, 189e-190a
Merleau-Ponty soutient que pensée et langage sont indissociables. On pourrait objecter que
nous pensons parfois « d’un seul coup », sans mots. Mais c’est une illusion, dit MerleauPonty :
D’abord la parole n’est pas le « signe » de la pensée, si l’on entend par là un
phénomène qui en annonce un autre comme la fumée annonce le feu (…). [La
parole et la pensée] sont enveloppées l’une dans l’autre, le sens est pris dans
la parole et la parole est l’existence extérieure du sens. Nous ne pourrons pas
davantage admettre, comme on le fait d’ordinaire, que la parole soit un
moyen de fixation, ou encore l’enveloppe et le vêtement de la pensée. (…)
Pourquoi la pensée chercherait-elle à se doubler ou à se revêtir d’une suite
de vociférations, si elles ne portaient et ne contenaient en elles-mêmes leur
sens ? Les mots ne peuvent être les « forteresses de la pensée », et la pensée
ne peut chercher l’expression que si les paroles sont par elles-mêmes un texte
compréhensible et si la parole possède une puissance de signification qui lui
soit propre. Il faut que, d’une manière ou de l’autre, le mot et la parole
cessent d’être une manière de désigner l’objet ou la pensée, pour devenir la
présence de cette pensée dans le monde sensible, et, non pas son vêtement,
mais son emblème ou son corps. Il faut qu’il y ait, comme disent les
psychologues, un « concept linguistique » (…) ou un concept verbal (…), une
« expérience interne centrale, spécifiquement verbale, grâce à laquelle le son
entendu, prononcé, lu ou écrit devient un fait de langage ». (…) La pensée
n’est rien d’« intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce
qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait
pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà
exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles
nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence
prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur.
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945)
De plus, notre appareil conceptuel (l’ensemble des concepts dont nous disposons) est
étroitement lié à la langue. En effet c’est la langue qui nous fournit nos concepts, représentés
par des mots : « cheval », « rouge », « ville », « plaisir », etc. Ferdinand de Saussure, le
fondateur de la linguistique moderne, montre que la langue découpe simultanément dans la
masse amorphe des sons et dans la masse amorphe des idées confuses pour créer un signe. Par
exemple, le signe bleu, qui consiste en une image acoustique associée à une représentation
6
Socrate prétendait toujours ne rien savoir.
mentale, est produit par un double découpage : d’une part, le son /bleu/ est isolé des sons
voisins, comme /pleut/, qui prennent un autre sens ; d’autre part, la couleur bleue est
distinguée du vert d’un côté, du jaune de l’autre. L’idée de Saussure est que les idées (ou
concepts), pas plus que les sons (ou phonèmes), ne préexistent à la langue. La langue est
comme une feuille de papier dont la pensée est le recto, le son est le verso.
Ainsi la langue « découpe » le réel avec des concepts et des mots qui en désignent les
différentes parties. C’est une sorte de cartographie. Par conséquent, le sens d’un mot est
délimité par les mots voisins. Les mots « condescendance », « mépris », « dédain » et
« hauteur » sont voisins, de sorte que le sens de chacun ne peut être précisément délimité que
par opposition aux autres. Autre exemple : le mouton se dit sheep en anglais. Mais ces deux
mots n’ont pas tout à fait la même valeur car l’anglais dispose du mot mutton pour désigner la
pièce de viande apprêtée et servie à table. Saussure va jusqu’à dire que le sens des mots est
entièrement donné par ces différences. Ce qui fait le sens d’un mot, c’est sa différence avec
les autres mots. Ce qui constitue le concept de « chêne », c’est tout ce qui distingue le chêne
des autres feuillus. Bref, une chose est constituée par l’ensemble des propriétés qui la
distinguent des autres. Cette idée contredit donc l’idée naïve que nous pourrions avoir d’une
langue comme une nomenclature, une liste de mots reliés à une liste de choses : les choses ne
préexistent pas au langage, elles sont créées par le langage. Le « bleu » ne préexiste pas, il est
déterminé par le langage. On aurait tout aussi bien pu découper les couleurs autrement :
Violet, bleu turquoise (à mi-chemin entre le bleu et le vert), jaune, etc. Cette idée selon
laquelle le sens des signes est donné par leurs relations fait de la langue une structure au sens
fort. « Dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs », écrit Saussure7. « Ce
qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. »8 C’est de la généralisation de ces idées
à l’ensemble des sciences humaines qu’est né le courant structuraliste qui s’est développé en
France dans les années 1960.
La conclusion de cette analyse de la langue est que notre schème conceptuel dépend de
notre langue, donc que la pensée est toujours tributaire d’une langue, donc d’une culture. Par
exemple, les Inuits disposent d’une dizaine de termes pour qualifier les nuances de blanc et
les différents types de neige. Des langues comme le grec ou l’allemand permettent de
substantiver des noms ou des adjectifs (ex : la rougeur, le manger, le faire), ce qui peut avoir
des conséquences importantes sur la pensée philosophique. Cette thèse, selon laquelle la
langue détermine la pensée, est connue sous le nom de l’hypothèse « Sapir-Whorf », du nom
des deux chercheurs en linguistique qui ont poussé cette thèse le plus loin dans la première
moitié du XXe siècle. Toutefois cette thèse extrême a été significativement nuancée par la
suite.
Et on peut en effet critiquer cette thèse. En effet, n’est-ce pas plutôt la pensée qui
détermine la langue, plutôt que l’inverse ? D’où vient la langue, et comment expliquer ses
évolutions, la création de concepts ? Il doit y avoir une faculté préconceptuelle en l’homme
qui lui permet de dépasser les concepts dont il dispose. Ainsi ce n’est pas parce que les
eskimos ont beaucoup de mots pour les nuances de blanc qu’ils parviennent à distinguer ces
nuances : c’est au contraire parce qu’ils s’intéressent à ces nuances et sont capables de les
distinguer qu’ils ont dû inventer des mots correspondants. Il faut donc, semble-t-il, admettre
une capacité de modifier et de créer des concepts ; donc une forme de pensée antéprédicative.
3. Perception, action et langage
L’action et la perception constituent un élément à la fois conceptuel et préconceptuel, qui
permet de faire le lien entre le continuum du réel et les catégories conceptuelles. Par exemple,
la perception visuelle nous met face à des variations continues de couleurs présentées par
l’arc-en-ciel. A partir de cette donnée, nous sommes capables aussi bien de reconnaître le
caractère continu des transitions que de découper ce continuum en catégories distinctes
(violet, bleu, vert, etc.).
Autre exemple : si on étudie les nuages, ou de simples formes dessinées, on peut les
regrouper en catégories avant même d’avoir un mot (cumulus, stratus, etc.) correspondant à
chaque type, à chaque concept. La perception est donc capable de créer des concepts par ellemême, antérieurement à toute langue donnée.
De même, l’action révèle du « préconceptuel » : parfois il nous arrive d’agir, de résoudre
un problème pratique sans faire appel à la pensée conceptuelle. On peut imaginer que cette
7
8
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, II, chap. 4, § 4.
Ibid.
pensée est partagée par certains animaux, eux aussi capables de résoudre certains problèmes
pratiques. Mais on pourrait encore distinguer le cas de l’homme, qui résout véritablement un
problème par la pensée, de celui de l’animal qui procède simplement par essai et erreur,
comme une souris qui finit par trouver son chemin dans un labyrinthe à force de tâtonner.
Plus fondamentalement, le sens lui-même repose dans l’action. Quand nous pensons, nos
idées (exprimées ou non dans le langage) renvoient toujours, ultimement, à un réseau
d’actions et de perceptions, que les philosophes analytiques contemporains appellent
l’« arrière-plan ». Il n’est pas évident de savoir si l’on peut dissocier pensée et langage, mais
il est clair qu’on ne peut dissocier pensée et action (et perception).
Nous pouvons ainsi critiquer l’idée que nous serions enfermés dans le langage : notre
pensée renvoie à l’action, à notre expérience ; si nous sommes enfermés quelque part c’est
dans l’action, dans le champ empirique des expériences.
Montrer la parenté étroite entre la pensée et l’action, voire dire que la pensée se réduit à
l’action, est un argument ambivalent. D’un côté, cela semble donner un ancrage
prélinguistique à la pensée : l’action. Mais d’un autre côté, cela veut dire qu’il n’existe pas de
signification idéale. Si la pensée se réduit à l’action, la signification d’un mot se réduit à son
mode d’emploi, à la manière dont il est utilisé. C’est la thèse de Wittgenstein et de Quine,
autre philosophe analytique dont nous parlerons plus tard9. L’idée d’une signification idéale
est comme l’idée d’une règle idéale : c’est un mythe, une fiction. Nous ne savons pas
exactement quel est le sens des mots que nous utilisons, car le savoir reviendrait à savoir
comment nous les utiliserions face à une infinité de cas. Par exemple, nous ne savons pas
exactement ce qu’est un « célibataire » : un homme non marié ? un veuf ? un homme qui vit
seul ? Et même si la définition était claire, on ne pourrait pas être sûr de ne jamais rencontrer,
un jour, une nouvelle situation qui nous imposerait de préciser cette définition. De la même
manière, pour savoir si un élève maîtrise l’addition il faudrait le tester sur un nombre infini de
cas, en lui demandant la somme de tous les nombres possibles ! Sans cela rien ne prouve qu’il
n’applique pas une autre règle, qui coïncide avec l’addition seulement sur les cas testés.
B. Le langage : aboutissement ou corruption de la pensée ?
Nous pouvons donc admettre que le langage est étroitement lié à la pensée, et qu’il
influence la pensée, bien que réciproquement la pensée influence aussi (et produit) le langage.
La question qui se pose alors est de savoir si le langage constitue plutôt un atout pour la
pensée, ou une entrave.
1. Le langage est l’aboutissement de la pensée
Le langage est sans doute un atout, ne serait-ce que du fait qu’il permet d’exprimer et de
communiquer nos pensées. C’est là son avantage le plus fondamental, qu’il ne faut pas
oublier. De plus, comme nous l’avons dit seul le langage permet des idées générales. C’est ce
que soulignait Rousseau :
D’ailleurs, les idées générales ne peuvent s’introduire dans l’esprit qu’à
l’aide des mots, et l’entendement ne les saisit que par des propositions. C’est
une des raisons pour quoi les animaux ne sauraient se former de telles idées,
ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans
hésiter d’une noix à l’autre, pense-t-on qu’il ait l’idée générale de cette sorte
de fruit, et qu’il compare son archétype à ces deux individus ? Non sans
doute ; mais la vue de l’une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations
qu’il a reçues de l’autre, et ses yeux, modifiés d’une certaine manière,
annoncent à son goût la modification qu’il va recevoir. Toute idée générale
est purement intellectuelle ; pour peu que l’imagination s’en mêle, l’idée
devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en
général, jamais vous n’en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit
ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s’il dépendait de vous de n’y voir
que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un
arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent
que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable
idée : sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c’est un tel triangle et
9
Dans le cours sur l’interprétation pour sa thèse sur l’indétermination de la traduction.
non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d’en rendre les lignes sensibles ou
le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour
avoir des idées générales ; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne
marche plus qu’à l’aide du discours.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité (1754)
De la même manière, Hegel critique l’intuition et l’ineffable10 au profit de la pensée
conceptuelle claire qui s’exprime dans le langage. L’intuition, dit-il, est une « nuit où toutes
les vaches sont noires » ; nous n’avons de véritables pensées que lorsque nous les exprimons
par le langage ; il n’y a pas de pensée antéprédicative (i.e. antérieure au jugement de
prédication ou au langage réfléchi) :
Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons des pensées
déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que
nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons
d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de
l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous
offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par
conséquent, vouloir penser sans les mots est une entreprise insensée.
Mesmer11 en fit l’essai et de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il
est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un
défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit
ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais
c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité
l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et
qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la
pensée son existence la plus haute et la plus vraie.
Friedrich Hegel, Philosophie de l’esprit (1805)
Il n’est pas étonnant de voir aussi les poètes, artistes du langage, prendre la défense de
celui-ci. Faisons monter à la barre Stéphane Mallarmé : ce fervent amoureux de la langue
souligne le fait que le « dicible » dépasse le visible : on peut parler de ce qu’on ne voit pas. Le
langage dépasse le concret de l’expérience sensible, il nous donne accès à une réalité idéale,
abstraite, métaphysique, à une fleur conceptuelle « absente de tous bouquets » :
Un désir indéniable à mon temps est de séparer comme en vue
d’attributions différentes le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là
essentiel.
Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu’à chacun suffirait
peut-être pour échanger la pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la
main d’autrui en silence une pièce de monnaie, l’emploi élémentaire du
discours dessert l’universel reportage dont, la littérature exceptée, participe
tout entre les genres d’écrits contemporains.
A quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque
disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n’est pour
qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure.
Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en
tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée
même et suave, l’absente de tous bouquets.
Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le
traite d’abord la foule, le Dire, avant tout, rêve et chant, retrouve chez le
poète, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions, sa virtualité.
Stéphane Mallarmé, préface au Traité du Verbe (1886) de René Ghil
10
Ce qui ne peut être dit, expliqué.
Célèbre médecin allemand (1734-1815), qui exerça à Vienne et à Paris ; il est le fondateur de la théorie du
« magnétisme animal », par le transfert duquel il prétendait guérir les maladies.
11
2. Le langage corrompt la pensée (Nietzsche, Sartre)
Mais le langage a aussi des inconvénients. S’il permet de s’exprimer et de communiquer,
donc de dévoiler aux autres, en le rendant public et commun, ce qu’il y a de plus personnel et
individuel, voire intime, ce n’est pas sans transformer, appauvrir, falsifier ce qui est à
transmettre. Ainsi Schopenhauer remarque que comme tout moyen, le langage corrompt,
abstrait, déforme :
Parole et langage, voilà donc les instruments indispensables de toute
pensée claire. Mais comme tout moyen, comme tout machine, ces instruments
sont en même temps une gêne et une entrave. Le langage en est une, parce
qu’il contraint à entrer dans certaines formes fixes, les nuances de la pensée
toujours instable, toujours en mouvement : et en les fixant, il leur ôte la vie.
On peut tourner en partie cet inconvénient, en apprenant plusieurs langues.
En effet, en passant d’une forme dans une autre, la pensée se modifie, et se
débarrasse de plus en plus de son enveloppe : et ainsi son essence intime se
manifeste plus clairement, et elle recouvre sa mobilité originelle.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, chap.
VI
Nietzsche, grand disciple de Schopenhauer, exprime ces mêmes idées « romantiques » sur
un ton encore plus lyrique :
Hélas, mes pensées, qu’êtes-vous devenues, maintenant que vous voilà écrites
et peintes ! Il n’y a pas longtemps vous étiez si diaprées, si jeunes, si
malignes, pleines de piquants et de secrètes épices qui me faisaient éternuer et
rire – et à présent ? (…) Qu’écrivons-nous, que peignons-nous avec nos
pinceaux chinois, nous autres mandarins, éterniseurs de choses qui peuvent
s’écrire, que sommes-nous capables de reproduire ? Hélas, seulement ce qui
va se faner et commence à s’éventer !
Par-delà bien et mal, § 296
Soupir. – J’ai saisi cette idée au vol et je me suis jeté sur les premiers mots
mal venus pour la fixer, afin qu’elle ne m’échappe pas une fois encore. Et
voici à présent que ces mots arides me l’ont tuée, et qu’elle pend et se balance
en eux – et je ne comprends plus guère, en la considérant, comment j’ai pu
être si heureux en attrapant cet oiseau.
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, § 298
a. La primauté de l’intuitif sur le discursif (Schopenhauer)
Entre l’intuitif (la pensée immédiate et concrète qui s’apparente à un regard, à une vision)
et le discursif (la pensée médiate et abstraite qui passe par le langage et ne voit pas tout d’un
coup), Schopenhauer valorise l’intuition, qui selon lui est à la source de toute véritable
pensée :
Comme on passerait de la lumière directe du soleil à cette même lumière
réfléchie par la lune, nous allons, après la représentations intuitive,
immédiate, qui se garantit elle-même, considérer la réflexion, les notions
abstraites et discursives de la raison, dont tout le contenu est emprunté à
l’intuition et qui n’ont de sens que par rapport à elle. Aussi longtemps que
nous demeurons dans la connaissance intuitive, tout est pour nous lucide,
assuré, certain. Ici, ni problèmes, ni doutes, ni erreurs, aucun désir, aucun
sentiment de l’au-delà ; on se repose dans l’intuition, pleinement satisfait du
présent. Une telle connaissance se suffit à elle-même ; aussi, tout ce qui
procède d’elle simplement et fidèlement, comme l’œuvre d’art véritable, ne
risque jamais d’être faux ou démenti ; car elle ne consiste pas dans une
interprétation quelconque, elle est la chose même. Mais avec la pensée
abstraite, avec la raison, s’introduisent dans la spéculation le doute et l’erreur,
dans la pratique l’anxiété et le regret.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, § 8
Comme la matière des concepts – ainsi que nous l’avons montré – n’est
autre que la connaissance intuitive, et que par conséquent tout l’édifice de
notre monde intellectuel repose sur le monde de l’intuition, nous devons
pouvoir revenir, comme par degrés, de concepts en concepts aux intuitions
d’où ces concepts ont été immédiatement tirés ; c’est-à-dire que nous devons
pouvoir appuyer tout concept sur des intuitions qui, par rapport aux
abstractions, jouent le rôle d’un modèle. Ces intuitions représentent donc le
contenu réel de notre pensée ; partout où elles manquent, il n’y a plus de
concepts, mais des mots. Sous ce rapport, notre intelligence ressemble à un
billet de banque, qui pour avoir une valeur réelle, suppose du numéraire en
caisse, destiné à solder, le cas échéant, tous les billets émis. Les intuitions
sont le numéraire et les concepts les billets. (…) Toute pensée, à l’origine, est
une image ; c’est pourquoi l’imagination est un outil si nécessaire de la
pensée ; les têtes qui en sont dépourvues ne font jamais rien de grand, sinon
en mathématiques. (…)
En dernière analyse, toute vérité et toute sagesse résident réellement dans
l’intuition. Mais cette intuition, il est malheureusement impossible de la
saisir et de la communiquer aux autres. (…) Seule la connaissance bâtarde,
la connaissance abstraite, secondaire, celle des concepts, peut se
communiquer entièrement.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, chap.
VII
b. Les concepts de la langue déforment la pensée originale
De plus, comme nous l’avons déjà compris, la langue déforme la pensée car elle consiste
en un ensemble de mots, donc de concepts, qui appauvrissent nécessairement ce que nous
voulons dire : quel appauvrissement il y a, quand on passe de ma sensation unique, brûlante et
poignante, au mot banal « amour » ! Les mots sont comme des catégories prédéfinies qui
s’interposent entre nous et les choses, qui nous donnent d’emblée une interprétation des
choses et occultent leur richesse infinie.
Elle s’irritait contre cette manie de tout mettre en mots. Les violettes étaient
les paupières de Junon et les anémones des épouses inviolées. Comme elle
détestait les mots qui se mettaient toujours entre elle et la vie : c’étaient eux
les violateurs, ces mots tout faits qui suçaient la sève des choses vivantes.
D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, chap. VIII
On peut comprendre à partir de là la formule du poète anglais William Blake : « Quand les
portes de la perception seront nettoyées, les choses apparaîtront à l’homme telles qu’elles
sont, infinies. » De manière plus générale, Nietzsche critique le passage de la réalité première
inconsciente à la conscience et au langage :
[L]’homme, comme toute créature vivante, pense continuellement, mais ne le
sait pas ; la pensée qui devient consciente n’en est que la plus infime partie,
disons : la partie la plus superficielle, la plus mauvaise : – car seule cette
pensée consciente advient sous forme de mots, c’est-à-dire de signes de
communication, ce qui révèle la provenance de la conscience elle-même. Pour
le dire d’un mot, le développement de la langue et le développement de la
conscience (non pas de la raison, mais seulement la prise de conscience de la
raison) vont main dans la main. (…) Toutes nos actions sont au fond
incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela
ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles
semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et
perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale
implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un
monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, – que tout ce
qui devient conscient devient par là même plat, inconsistant, stupide à force
de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de
conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification,
superficialisation et généralisation.
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, § 354
Sartre rejoint Nietzsche sur ce point : lui aussi considère que le travail d’expression et de
formulation est déjà une aliénation de la pensée :
Les mots boivent notre pensée avant que nous ayons eu le temps de la
reconnaître ; nous avons une vague intention, nous la précisons par des mots
et nous voilà en train de dire tout autre chose que ce que nous voulions dire.
Sartre, Situations I, p. 201
Ainsi, Condillac remarque que même si chacun ne voit pas les couleurs de la même
manière que l’autre, cela n’empêche pas qu’il y ait un accord, par le langage, sur la vérité des
différentes propositions. Même si A voit le ciel bleu et B le voit rouge, tous deux ont appris à
appeler cette couleur « bleu », par conséquent ils seront d’accord pour affirmer que « le ciel
est bleu ». Ainsi le langage peut fort bien se passer de l’identité profonde des sensations qu’il
exprime.
c. Le langage suggère une métaphysique (Nietzsche)
Le langage est une aliénation, non seulement au niveau des concepts mais aussi, plus
profondément, au niveau de la grammaire, de la logique et de la raison, cette « métaphysique
du langage ». Voici une nouvelle expression de ce point de vue, que nous avions déjà
rencontré dans la critique nietzschéenne du cogito cartésien :
Autrefois on considérait le changement, la variation, le devenir en général,
comme des preuves de l’apparence, comme un signe qu’il devait y avoir
quelque chose qui nous égare. Aujourd’hui, au contraire, nous voyons que le
préjugé de la raison nous force à fixer l’unité, l’identité, la durée, la
substance, la cause, la réalité, l’être, qu’il nous enchevêtre en quelque sorte
dans l’erreur, qu’il nécessite l’erreur ; malgré que, par suite d’une vérification
sévère, nous soyons certains que l’erreur se trouve là. Il n’en est pas
autrement que du mouvement des astres : là nos yeux sont l’avocat continuel
de l’erreur, tandis qu’ici c’est notre langage qui plaide sans cesse pour elle.
Le langage appartient, par son origine, à l’époque des formes les plus
rudimentaires de la psychologie : nous entrons dans un grossier fétichisme si
nous prenons conscience des conditions premières de la métaphysique du
langage, c’est-à-dire la raison. Alors nous voyons partout des actions et des
choses agissantes : nous croyons à la volonté en tant que cause en général :
nous croyons au « moi », au moi en tant qu’être, au moi en tant que
substance, et nous projetons la croyance, la substance du moi sur toutes les
choses – par là nous créons la conception de « chose »… (…) La « raison »
dans le langage : ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que
nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la
grammaire…
Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, IV, § 5
Ainsi, Nietzsche en vient à concevoir la philosophie comme un travail contre les mots :
« le philosophe est pris dans les rets du langage », et par conséquent son travail est de s’en
libérer. Le fondateur de la logique et de la philosophie analytique moderne, Gottlob Frege,
partageait ce point de vue :
Une grande partie du travail du philosophe consiste – ou devrait consister –
en un combat avec la langue.
Frege, Écrits posthumes, p. 318.
Et c’est encore le même point de vue qu’exprime Wittgenstein : les problèmes
philosophiques ne sont que des problèmes de langage. C’est le langage qui nous induit en
erreur, qui nous fait croire qu’il y a des problèmes. Nous ne savons pas nous servir du
langage. Il y a plusieurs jeux de langage, ce qui produit de la confusion quand nous voulons
comprendre un jeu à partir d’un autre. Le cas où différentes personnes n’utilisent pas les mots
dans le même sens constitue un exemple typique, mais la difficulté est parfois plus subtile…
Ce sont ces arguments qui ont poussé ces deux derniers philosophes – Frege et
Wittgenstein – à rechercher une langue idéale exprimant la pensée sans la déformer, et avec
toute la rigueur scientifique possible : c’est le projet de constituer un langage logique parfait,
capable d’éliminer, par sa seule forme, les erreurs et expressions dénuées de sens. Mais
réduire le langage à la pensée serait une erreur. C’est même précisément cette erreur qui mène
à nombre de « faux problèmes » et qui empêtrent le philosophe dans les « rets » du langage.
Wittgenstein lui-même, dans ce qu’on appelle sa seconde philosophie, a pris conscience de
l’immense variété des jeux de langage. En particulier, on peut montrer que le langage ne sert
pas seulement à penser, mais aussi à agir. Peut-on aller jusqu’à dire que le langage est un
instrument de pouvoir ?
III. Y a-t-il un pouvoir du langage ?
A priori, l’idée d’un pouvoir du langage est étonnante, précisément parce que les mots ne
sont jamais que des signes, contrairement aux actes ou à la force qui ont une influence directe
sur le monde. Pourtant, il est assez évident que ces instrument, bien que seulement
symbolique, a une grande influence au sein de la société humaine, justement parce que celleci fonctionne en grande partie sur le mode symbolique. Ainsi il est assez évident que le
langage permet d’influencer autrui ou de marquer sa supériorité ou son autorité. Le mythe de
la tour de Babel illustre cette puissance que le langage confère aux hommes, ne serait-ce que
par la capacité de communiquer, donc d’échanger et de s’organiser, qu’il leur confère. La
Bible explique ainsi la diversité des langages : Dieu aurait introduit la confusion en brisant la
langue originelle unique pour éviter que les hommes ne deviennent trop puissants.
Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de
Schinear, et ils y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des
briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume
leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et
une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous
ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. L’Eternel descendit pour
voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Eternel dit :
Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce
qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils
auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin
qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres. Et l’Eternel les dispersa
loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est
pourquoi on l’appela du nom de Babel12, car c’est là que l’Eternel confondit
le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face
de toute la terre.
Ancien Testament, Genèse, 11, 1-9
A. Langage, société et pouvoir politique
Traditionnellement, le langage était l’instrument privilégié du chef, du dominant. Pierre
Clastres13 a montré l’asymétrie de l’échange entre le chef et la tribu dans les sociétés
primitives : alors que les membres de la communauté échangent biens et femmes, le chef ne
donne que des mots et il reçoit en échange biens et femmes.
Avec la société grecque apparaît la démocratie, c’est-à-dire l’égalité entre la parole de
chacun, qu’expriment les deux règles fondamentales que sont l’isonomie (la même loi pour
tous) et l’iségorie (égalité de la parole de chacun). C’est dans ce cadre que peut apparaître la
figure du sophiste, spécialiste de la rhétorique. Avec les sophistes, la dimension sociopolitique du langage a pris une importance capitale. Les sophistes étaient des professionnels
du langage qui pouvaient monnayer leurs services au prix fort : les jeunes membres de la
12
13
Babel, de l’hébreu balal, confondre, mêler. Babylone a la même origine.
Dans La Société contre l’Etat.
classe aisée pouvaient ainsi apprendre à combattre les arguments de l’adversaire, à convaincre
un auditoire, etc. Ces facultés conféraient un pouvoir direct dans la mesure où de nombreux
rapports de force étaient réglés par la discussion publique. Ainsi le succès dans la sphère
politique et juridique dépendait directement de la maîtrise de la langue de l’orateur.
Socrate. – C’est même parce que j’en suis étonné, Gorgias, que je te
demande depuis longtemps quelle peut bien être cette puissance de la
rhétorique. Elle m’apparaît avoir une étendue divine quand je l’examine sous
cet angle.
Gorgias. – Si tu savais tout, Socrate, tu saurais qu’elle rassemble pour ainsi
dire sous sa tutelle toutes les puissances. Je vais t’en donner une belle
preuve : il m’est en effet arrivé souvent de me rendre avec mon frère ou
d’autres médecins auprès de malades qui ne voulaient pas avaler un
médicament ni se laisser charcuter ou cautériser par le médecin. Quand le
médecin n’arrivait pas à les persuader, moi j’y arrivais par le seul art de la
rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la cité que tu
voudras, s’il faut débattre lors d’une assemblée ou d’une quelconque autre
réunion publique pour savoir lequel d’entre les deux on doit choisir comme
médecin, je dis que le médecin ne comptera pour rien, et qu’on choisira celui
qui est capable de parler, s’il le veut bien. Et quel que soit l’homme de métier
que lui opposerait le débat, l’orateur persuaderait qu’on le choisisse plutôt
que n’importe qui d’autre ; car il n’y a pas de sujet sur lequel l’orateur ne
parlerait de façon plus persuasive que n’importe quel homme de métier
devant une foule. Tant est grande et belle la puissance de notre art.
Platon, Gorgias
On peut distinguer ici les concepts voisins persuader et convaincre. On considère
généralement que convaincre fait davantage appel à la raison, tandis que persuader utilise les
passions, le sentiment, pour emporter l’adhésion. Pascal n’avait de cesse de remarquer que
pour véritablement emporter l’adhésion de l’auditoire, il faut non seulement convaincre mais
aussi persuader : aux raisons il faut ajouter des formules qui frappent l’imagination et les
sentiments afin de faire basculer non seulement la tête, mais aussi le cœur du public de notre
côté. La fable de La Fontaine, Le Corbeau et le renard, présente un autre exemple du pouvoir
des mots dans son aspect le moins noble. On distinguera donc en général un pouvoir sain des
mots, qui repose sur leur pouvoir de conviction, donc sur l’intelligence et la raison, et un
pouvoir potentiellement aliénant, qui repose sur la dimension affective et passionnelle du
langage.
Avec la société contemporaine, l’usage du langage comme instrument de pouvoir se
développe. Pensons aux médias, aux scientifiques, aux experts, aux publicitaires, aux
spécialistes de la communication (qui sont en quelque sorte les sophistes d’aujourd’hui – nos
« menteurs professionnels », diront les plus critiques)… Le pouvoir politique est toujours
essentiellement symbolique : aujourd’hui encore les hommes politiques ne font rien d’autre
que parler ou écrire (et signer). Mais la sphère politique (au sens étroit) n’a pas l’apanage du
langage comme moyen de domination. Celui-ci, comme le pouvoir lui-même, est répandu
dans l’ensemble de la société. De l’intellectuel au mendiant en passant par le professeur, la
société moderne unit étroitement savoir et pouvoir et multiplie donc le nombre
des « manipulateurs de symboles » professionnels.
B. Jeux de langage et formes de vie
Comment tous ces phénomènes sont-ils possibles ? Le cas de l’intellectuel ou du
scientifique est assez facile à comprendre : ce qu’il fournit à la société, ce sont des travaux,
des recherches, des connaissances. Mais comment comprendre les autres types d’échange ? Il
faut en fait, pour cela, supposer que le langage n’a pas une visée uniquement théorique. Et de
fait, Wittgenstein a montré l’incroyable diversité des jeux de langage :
§ 23 – Mais combien de sortes de phrases existe-t-il ? L’affirmation,
l’interrogation, le commandement peut être ? – II en est d’innombrables
sortes ; il est d’innombrables et diverses sortes d’utilisation de tout ce que
nous nommons « signes », « mots », « phrases ». Et cette diversité, cette
multiplicité n’est rien de stable, ni de donné une fois pour toutes ; mais de
nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage naissent, pourrionsnous dire, tandis que d’autres vieillissent et tombent en oubli. (Nous
trouverions une image approximative de ceci dans les changements des
mathématiques.)
Le mot « Jeu de langage » doit faire ressortir ici que le parler du langage fait
partie d’une activité ou d’une forme de vie.
Représentez-vous la multiplicité des jeux de langage au moyen des exemples
suivants :
Commander et agir d’après des commandements.
Décrire un objet d’après son aspect, ou d’après des mesures prises.
Reconstituer un objet d’après une description (dessin).
Rapporter un évènement.
Faire des conjectures au sujet d’un évènement.
Former une hypothèse et l’examiner.
Représenter les résultats d’une expérimentation par des tables et des
diagrammes.
Inventer une histoire ; et lire.
Jouer du théâtre. Chanter des « rondes ».
Deviner des énigmes.
Faire un mot d’esprit ; raconter.
Résoudre un problème d’arithmétique pratique.
Traduire d’une langue dans une autre.
Solliciter, remercier, maudire, saluer, prier.
Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques (1953)
L’idée de Wittgenstein est qu’il n’y a rien de commun entre ces différents « jeux de
langage ». En réalité, ces différents jeux de langage reposent eux-mêmes sur différentes
« formes de vie » qui en constituent le « fondement ». Les jeux de langage sont aussi variés
que les formes de vie sur lesquelles ils reposent.
C. Quand dire, c’est faire
Dans la lignée de Wittgenstein, John Austin (1911-1960) a étudié en détail certains jeux de
langage, et il a montré que le langage peut notamment servir à agir. Austin parle d’énoncés
performatifs (de l’anglais to perform, accomplir) pour désigner ces jeux de langage. Alors que
les énoncés constatifs sont vrais ou faux, les énoncés performatifs ne sont ni vrais ni faux, ils
peuvent simplement réussir ou échouer à accomplir l’action qu’ils visent à accomplir. Plus
précisément, Austin distingue, au sein d’un même acte de langage, un acte locutoire (le fait de
dire : proférer des sons (acte phonétique) qui sont des expressions d’un langage (acte
phatique) et qui ont une signification (acte rhétique)), un acte illocutoire (affirmer, constater,
s’engager, baptiser, etc.) et un acte perlocutoire (convaincre, menacer, etc.). L’acte
perlocutoire concerne les effets de l’acte illocutoire que le locuteur parvient à induire sur son
auditoire. Par exemple, en affirmant une chose, je dis quelque chose (acte locutoire), je le
soutiens (acte illocutoire) et je convaincs mon interlocuteur (acte perlocutoire).
Quelques années plus tard, John Searle poursuivra l’analyse d’Austin. Il distingue en
particulier deux directions d’ajustement des actes de langage. Dans l’assertion, le langage dit
que les choses sont, et comment elles sont : il doit s’adapter au monde. Dans l’ordre ou la
promesse en revanche, c’est le monde qui doit s’adapter au langage. Searle aboutit ainsi à une
classification des cinq grandes « forces » primitives du langage :
(1) La force assertive : affirmer, remarquer, etc. La direction d’ajustement est du langage
vers le monde.
(2) La force directive : actes par lesquels le locuteur tente d’obtenir un changement dans le
monde, ce changement étant de la compétence ou sous la responsabilité de l’interlocuteur.
(3) La force engageante (promissive) concerne les actes où le changement à accomplir
dans le monde est à l’initiative ou à la charge du locuteur.
(4) La force déclarative concerne tous les actes qui ont la particularité d’instituer la
situation qu’en même temps ils décrivent. Par exemple, quand le président énonce « La
séance est ouverte. » ou quand le maire dit « Je vous déclare mari et femme. » L’énoncé est
vrai du seul fait qu’il a été prononcé. Cet énoncé a une double direction d’ajustement, il croise
les deux directions d’ajustement : il décrit et il instaure.
(5) La force expressive, enfin, qui se caractérise par l’absence de mise en relation du
langage et du monde : simple manifestation d’états psychologiques qui peuvent être
indépendants d’une situation donnée.
Bref, toutes ces analyses montrent, de manière très détaillée, que le langage n’est pas
seulement un instrument théorique, mais constitue aussi un outil pratique qui permet d’agir
directement sur le monde. Ceci permet de comprendre certains échanges de mots et comment
le langage peut conférer un certain pouvoir à celui qui le maîtrise.
Conclusion
Pour conclure, un mot sur le mystique. En un sens important, le « mystique » est ce qui ne
peut pas être dit : l’indicible, l’ineffable. L’idée même qu’il puisse y avoir des choses que
l’on ne peut dire a quelque chose de mystique. On trouve cette idée chez de nombreux et
illustres philosophes, à commencer par Platon :
Il est impossible, à mon avis, qu’ils aient compris quoi que ce soit en la
matière. De moi, du moins, il n’existe et il n’y aura certainement jamais
aucun ouvrage sur pareils sujets14. Il n’y a pas moyen, en effet, de les mettre
en formules, comme on fait pour les autres sciences, mais c’est quand on a
longtemps fréquenté ces problèmes, quand on a vécu avec eux que la vérité
jaillit soudain dans l’âme, comme la lumière jaillit de l’étincelle, et ensuite
croît d’elle-même. Sans doute, je sais bien que s’il fallait les exposer par écrit
ou de vive voix, c’est moi qui le ferais le mieux ; mais je sais aussi que, si
l’exposé était défectueux, j’en souffrirais plus que personne. Si j’avais cru
qu’on pût les écrire et les exprimer pour le peuple15 d’une manière suffisante,
qu’aurais-je pu accomplir de plus beau dans ma vie que de manifester une
doctrine si salutaire aux hommes et de mettre en pleine lumière pour tous la
vraie nature des choses ? Or, je ne pense pas que d’argumenter là-dessus,
comme on dit, soit un bien pour les hommes, sauf pour une élite à quoi il
suffit de quelques indications pour découvrir par elle-même la vérité. Quant
aux autres, on les remplirait ou bien d’un injuste mépris, ce qui est
inconvenant, ou bien d’une vaine et sotte suffisance par la sublimité des
enseignements reçus.
Platon, Lettre VII, 341c-342a
C’est chez Wittgenstein que culmine cette tendance mystique, dans sa première
philosophie en tout cas. Son idée est alors que la pensée est l’image du monde, un peu comme
le tableau d’un peintre. Il y a un isomorphisme (une analogie, une identité de forme) entre la
structure de la pensée, de la logique, du langage, d’une part, et la structure du monde d’autre
part – tout comme entre la peinture et le paysage. Logique et ontologie ont la même structure.
Par exemple, la proposition « le chat est sur le tapis » a la même structure que le fait, qui
consiste lui aussi en deux éléments (le chat et le tapis) reliés par une certaine relation.
Par conséquent, cette forme logique que le langage doit partager avec la réalité pour
pouvoir la représenter, il ne peut la représenter. Il peut la montrer, mais il ne peut pas la dire,
il ne peut pas en parler. Le langage ne peut pas parler de sa propre forme de représentation,
car pour cela il faudrait qu’il puisse sortir de lui-même pour s’appréhender de l’extérieur.
C’est comme une carte géographique : elle peut comporter une légende, mais elle ne peut pas
expliquer le rapport entre elle et le monde réel.
Par conséquent, les limites du langage sont les limites de notre monde. Et ce qui ne peut
être dit (le mystique – qui est pourtant l’essentiel), il faut le taire. Ce qui est paradoxal, car
Wittgenstein parvient à ce résultat au terme d’un livre (le Tractatus logico-philosophicus) qui
traite du langage ! Il faut donc, arrivé à la fin du livre, le refermer et le jeter. C’est comme une
échelle qu’il faut jeter après avoir grimpé.
14
15
Il s’agit de la métaphysique et des questions liées à l’absolu, à Dieu.
Ce que fera le christianisme dont Nietzsche dit qu’il est un « platonisme pour le peuple ».
La proposition n’exprime quelque chose que pour autant qu’elle est une
image.
4.031 – (…) Au lieu de dire : cette proposition a tel ou tel sens, on dira
mieux : cette proposition représente tel ou tel état de choses.
4.0311 – Un nom tient lieu d’une chose, un autre d’une autre chose et ces
noms sont liés entre eux, ainsi le tout – telle une image vivante – représente
l’état de choses.
4.0312 – La possibilité de la proposition repose sur le principe de la
représentation d’objets par des signes.
Ma pensée fondamentale est (…) que la logique des faits ne se laisse pas
représenter. (…)
4.113 – La philosophie limite le domaine discutable des sciences de la
nature.
4.114 – Elle doit délimiter le concevable, et, de la sorte, l’inconcevable.
(…)
4.115 – Elle signifiera l’indicible, en représentant clairement le dicible.
4.116 – Tout ce qui peut être en somme pensé, peut être clairement pensé.
Tout ce qui se laisse exprimer se laisse clairement exprimer.
4.12 – La proposition peut représenter la réalité totale, mais elle ne peut
représenter ce qu’il faut qu’elle ait en commun avec la réalité pour pouvoir la
représenter – la forme logique.
4.121 – (…) Ce qui se reflète dans le langage, le langage ne peut le
représenter.
Ce qui s’exprime soi-même dans le langage, nous-mêmes ne pouvons
l’exprimer par le langage.
La proposition montre la forme logique de la réalité. Elle l’exhibe.
4.1212 – Ce qui peut être montré ne peut pas être dit.
6.522 – Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est
l’élément mystique.
7. – Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire.
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1921)
Tout ceci semble obscur et paradoxal. Pour le comprendre, on peut penser aux remarques
de Kant, Husserl et Heidegger : l’être (au sens de l’existence) n’est pas un prédicat réel
(Kant), l’être (au sens de l’essence : être tel ou tel) n’est pas un prédicat réel non plus
(Husserl), l’être n’est rien d’étant (Heidegger).
Expliquons. L’existence, remarque Kant, n’est pas une propriété qui s’ajoute aux choses :
il n’y a aucune différence « qualitative » entre cent euros fictifs et cent euros existants : l’idée
est la même. L’existence n’est pas une propriété au même titre que la couleur ou la forme, qui
viendrait s’ajouter aux autres propriétés de la chose.
Mais, dit Husserl, ces remarques s’appliquent au mot « être » dans son autre usage, qui
consiste à dire par exemple « le ciel est bleu » (et non plus : « le ciel est », c’est-à-dire existe).
En effet, quand je dis que le ciel est bleu, je vois le ciel, je vois la couleur bleue, mais je ne
vois pas, à côté, comme une troisième entité, l’être-bleu du ciel. Cet être, donc, est invisible,
c’est une synthèse logique que réalise mon esprit.
Heidegger en vient ainsi à distinguer l’être et l’étant. L’étant, c’est toute chose qui est, par
exemple le ciel, ou un nombre, ou un homme. L’être, c’est sa manière d’être, qui n’est pas la
même pour ces différentes choses. Et précisément l’être n’est rien d’étant : l’être n’apparaît
pas au même titre qu’un étant.
Reprenons l’exemple du ciel. Quand je dis « le ciel est bleu », je sépare, dans mon esprit, le
ciel de sa couleur, grâce à mon imagination qui me permet de l’imaginer noir ou blanc. C’est
parce que j’ai su analyser ma sensation en distinguant ces deux composantes que je peux
ensuite les réunir dans la proposition « le ciel est bleu » : je constate que les deux propriétés
coïncident. C’est ce qu’exprimait Aristote quand il disait que la pensée consiste en une
analyse et une synthèse simultanées. Heidegger appelle ce double mouvement la projection
ou la configuration d’un monde, ou encore la différence ontologique : c’est par cet acte de
pensée que l’homme (le Dasein) distingue l’être de l’étant.
Dernier parallèle pour comprendre l’affirmation de Wittgenstein : l’analyse de l’acte
intentionnel. L’acte intentionnel, par lequel la conscience vise un objet, n’est rien d’autre que
l’acte de la pensée elle-même. Or on distingue classiquement, dans cet acte (par exemple une
perception, ou un désir, etc.), l’objet intentionnel (ex : une femme) et le mode de visée (ex : le
désir, ou la crainte, ou la perception, etc.). Donc dans tout acte de pensée, il y a une chose qui
apparaît « frontalement », et une chose qui ne peut apparaître que « dans le coin de l’œil »,
qui est la manière dont ce qui apparaît se montre.
On peut enfin voir dans tout cela un rapport au sujet transcendantal, qui, selon Kant, ne
peut pas être connu car il est ce qui connaît. Wittgenstein reprend explicitement cette idée :
« Le sujet n’est pas une partie, mais seulement une limite du monde. »16 Or, comme le
remarque Sartre dans La Transcendance de l’ego, l’ego (c’est-à-dire le sujet), tout comme le
mode intentionnel de visée, apparaît « dans le coin de mon œil » : il n’est jamais donné en tant
que tel : si je me tourne vers lui, il s’estompe.
Remarquons toutefois que Heidegger, même s’il affirme que « l’être n’est rien d’étant »,
reconnaît toutefois que l’être peut, à son tour, faire l’objet d’un discours, d’une pensée, donc
devenir un étant. Mais à ce moment, il n’est plus véritablement « être », c’est-à-dire qu’il
apparaît un nouvel être qui est l’être de cet être devenu étant. C’est clair ? Autrement dit : je
peux penser à une chose ; puis penser à la manière dont je pense à cette chose ; mais à ce
moment je ne pense plus de cette manière, je pense d’une nouvelle manière. C’est aussi ce
que remarque Sartre dans L’Être et le néant17 : Je puis dépasser cette chaise vers son être et
poser la question de l’être-chaise. Mais, à cet instant, je détourne les yeux de la tablephénomène pour fixer l’être-phénomène, qui n’est plus la condition de tout dévoilement mais
qui est lui-même un dévoilé, une apparition et qui, comme telle, a à son tour besoin d’un être
sur le fondement duquel il puisse se dévoiler.
Voilà sans doute une conclusion assez claire : le langage, l’être, le Je, le sujet, peuvent
apparaître comme objets de pensée ; mais alors ils n’apparaissent plus comme tels, mais à titre
d’objets. Ce qui est en jeu est peut-être simplement la distinction entre vivre et connaître. Le
vécu n’est jamais connu en tant que tel ; il ne peut être que vécu, et ce qui est connu (donc
communicable par le langage) est abstrait et ne peut pas être vécu… Mais c’est une manière
de naturaliser la distinction (c’est-à-dire de la réduire à un phénomène psychologique), alors
qu’on peut tenter de la penser au niveau abstrait, et défendre l’idée d’un mystique logique,
d’un indicible autre que le simple vécu…
Distinction
Auteur
Thèse
inconditionné indicible
conditionné dicible
(ou invisible, etc.)
(ou visible, etc.)
De même que le soleil est ce
le soleil,
choses visibles
Platon
qui rend les choses visibles, condition de la visibilité
l’idée de Bien est ce qui rend
l’idée de Bien,
choses intelligibles
les idées intelligibles.
condition de
l’intelligibilité
L’être (existence) n’est pas
existence
choses, propriétés
Kant
un prédicat réel.
Ce qui connaît ne peut être
sujet
objet
connu.
L’être (essence) n’est pas un
essence
choses, propriétés
prédicat réel.
Husserl
Idée d’intentionnalité.
mode de visée
objet intentionnel
« noèse »
« noème »
conscience
objets
Heidegger
L’être n’est rien d’étant.
être
étant
Il n’y a pas de métalangage :
« forme » :
« matière » :
le langage ne peut dire sa
forme logique,
choses,
Wittgenste
propre forme de
forme de représentation
faits (ou états de
in
représentation.
choses)
Le sujet n’est pas une partie
sujet
objets, faits
mais une limite du monde.
Toute conscience de quelque
conscience (de) soi
conscience de l’objet
16
17
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 5.632.
Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant, Introduction, II.
Sartre
chose est aussi,
immédiatement, conscience
(de) soi.
conscience non
positionnelle d’ellemême
conscience
positionnelle d’un objet
Terminons de façon poétique avec la formule de La Rochefoucauld :
Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
Le soleil ne peut pas être regardé en face, parce qu’il est trop lumineux. La mort, parce
qu’elle est trop obscure. Mais tous deux peuvent être observés, peut-être, de côté, par la
manière dont ils se reflètent sur les choses. A un autre niveau, on peut remarquer, comme le
fait Platon, que le soleil est la condition de la visibilité des choses ; c’est pourquoi il ne peut
pas être vu. De même la mort, étant la condition de la vie, ne peut pas être elle-même vécue.
De même le langage, étant la condition de possibilité de la parole et de la pensée, ne peut être
lui-même « dit » ou « compris ». De même la force, étant la condition de possibilité de la loi,
ne peut pas être elle-même régie par la loi (d’où l’artifice juridique de l’état d’exception), etc.
On retrouve encore cette image dans L’Envers et l’endroit d’Albert Camus, qui affirme,
contre tout ce que nous venons de montrer, que « Le grand courage, c’est encore de tenir les
yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. »
Annexe
Résumé
I. Le langage est-il le propre de l’homme ?
A. Typologie des « signes »
- indice, signal, symbole, signe
B. L’arbitraire du signe
- pas de lien entre le signifié (image acoustique, son) et le signifiant (image mentale de la
chose, image, concept)
C. La double articulation du langage
- monèmes (unités signifiantes minimales) et phonèmes (unités sonores minimales)
- contre-ex : cris des corbeaux ; code de la route ; chinois
- origine : invention de l’alphabet à partir du rébus
- intérêt : économie et innovation : 30 à 50 phonèmes donnent quelques milliers de
monèmes qui donnent une infinité de pensées possibles
D. Réaction et représentation
1. Le langage animal est un automatisme sensori-moteur
- faculté de représentation ≠ fonction sensori-motrice
- prendre une chose pour une autre ; utiliser un signe ; jouer à la poupée…
- langage inné et langage acquis ; cf. perfectibilité de l’homme (Rousseau)
2. Le langage humain est représentatif et suppose la pensée
- la faculté de langage repose sur la faculté de penser et la révèle (Descartes)
- ex : machines, ordinateurs ; test de Turing
II. Langage et pensée
A. Peut-on penser sans langage ?
1. La pensée préexiste au langage
- le langage exprime (sans la déformer) une pensée qui lui préexiste : idées, sentiments
(Descartes)
- les mots ne signifient pas par eux-mêmes, ils ne sont qu’un moyen de nous rappeler nos
pensées (Hobbes)
- critique : comment penser sans langage ? comment manipuler des idées générales et
abstraites sans langage ?
- ex. des enfants sauvages
2. Pensée et langage sont indissociables
- penser = parler dans sa tête ; donc on utilise le langage pour penser
- on a l’illusion de penser sans mots car on peut « voir » d’un coup, sans mots, une
pensée que nous avons formée dans le langage (Merleau-Ponty)
- la langue découpe simultanément les sons, la pensée et le réel pour produire des
concepts (Saussure)
- chaque signe ne prend sens que par opposition aux autres : le sens d’un mot, c’est sa
différence avec les autres mots : la langue est une structure au sens fort (Saussure)
- conclusion : le schème conceptuel dépend de la langue ; la pensée se fait toujours dans
une langue, donc dans une culture donnée
- ex : Inuits
- critique : ce n’est pas la langue qui détermine la pensée mais la pensée qui détermine la
langue
3. Perception, action et langage
- la perception est une interface entre le réel et le langage, entre le continu du réel et le
découpage des concepts
- l’action aussi relève du préconceptuel : elle précède souvent la pensée verbale
- de même on pense parfois avant de trouver les mots
- notion d’arrière-plan : on ne peut dissocier la pensée de l’action et de la perception
- il n’y a pas de signification idéale (Wittgenstein, Quine)
B. Le langage : aboutissement ou corruption de la pensée ?
1. Le langage est l’aboutissement de la pensée
- le langage permet de manipuler des idées générales, abstraites (ex : justice) (Rousseau)
- l’intuition est obscure, confuse ; nous n’avons de véritables pensées que lorsque nous
les exprimons par le langage (Hegel)
- le langage fait surgir une réalité invisible, uniquement intelligible : une fleur « absente
de tous bouquets » (Mallarmé)
2. Le langage corrompt la pensée (Nietzsche, Sartre)
- comme tout moyen, le langage corrompt, abstrait, déforme la pensée (Schopenhauer)
a. La primauté de l’intuitif sur le discursif
- l’intuitif est le début et la fin de toute pensée, le discursif n’a de sens que par rapport à
lui (Schopenhauer)
b. Les concepts de la langue déforment la pensée originale
- le langage impose la pensée à entrer dans ses formes fixes (les mots et les concepts) : il
appauvrit les nuances infinies de la sensation et de la pensée primitive (Schopenhauer,
Nietzsche)
- ex : les mots « amour », « plaisir », « beauté », regroupent des réalités extrêmement
diverses
- les mots s’interposent entre le réel et nous, imposent une vision des choses (D. H.
Lawrence)
- les mots « boivent notre pensée » (Sartre)
c. Le langage suggère une métaphysique (Nietzsche)
- le langage, la grammaire, supposent une certaine interprétation du monde (Nietzsche)
- ex : la structure sujet-verbe suppose qu’il existe des choses qui agissent, voire qui
agissent librement : trois interprétations que Nietzsche conteste
- ainsi la philosophie consiste en un combat contre le langage : penser contre le préjugé
du langage (Nietzsche, Frege, Wittgenstein)
III. Y a-t-il un pouvoir du langage ?
- quelques exemples : français et anglais ; mythe de la tour de Babel
A. Langage, société et pouvoir politique
- sophistes : le langage est un instrument de pouvoir et de domination
- la fonction symbolique, traditionnellement réservée au chef (Clastres), devient
accessible à tous avec l’isegoria grecque
- persuader et convaincre (ex : le Corbeau et le renard)
B. Jeux de langage et formes de vie (Wittgenstein)
- il existe une multitude de jeux de langage (dire la vérité n’est qu’un jeu possible)
- chaque jeu de langage repose sur une « forme de vie » spécifique
- ex : jouer aux devinettes, lire, réciter, demander, remercier, saluer, prier, raconter,
décrire, etc.
C. Quand dire, c’est faire
- énoncés performatifs (Austin)
- ex : « je vous déclare mari et femme »
- acte locutoire, illocutoire, perlocutoire (Austin)
- typologie de Searle : assertifs, directifs, engageants, déclaratifs, expressifs
Conclusion : le mystique comme indicible
- l’essentiel ne peut être dit (Platon)
- le langage ne peut que montrer (et non dire) sa forme de représentation (Wittgenstein)
- l’être n’est rien d’étant (Heidegger), le mode de visée n’apparaît pas lui-même à titre
d’objet
- le sujet ne peut lui-même être connu (Kant, Wittgenstein)
- Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. (La Rochefoucauld)
Eléments de linguistique saussurienne
Ferdinand de Saussure est un linguiste suisse qui a fondé, au début du XX 4e siècle, la
linguistique structurale, qui est elle-même en grande partie à l’origine du structuralisme, vaste
courant de pensée qui a éclôt en France dans les années 1960 avec Lévi-Strauss, Foucault,
Roland Barthes, etc. Voici quelques éléments de sa linguistique.
Il faut distinguer trois choses : (1) le langage : la faculté de parler, d’utiliser une langue ;
(2) la langue : telle ou telle langue constituée, par exemple le français ou l’anglais ; (3) la
parole : tel ou tel usage ponctuel d’une langue particulière. L’objet de la linguistique est la
langue.
Le signe n’est pas l’association d’un mot et d’une chose mais d’une image acoustique
(signifiant) et d’un concept (signifié). La langue découpe simultanément dans la masse
amorphe des sons et dans la masse amorphe des pensées. C’est ainsi qu’elle produit un signe.
Par exemple en isolant le son [chat] des sons voisins et en distinguant l’animal correspondant
des animaux semblables. Le lien entre signifiant et signifié est donc arbitraire. C’est le jeu des
rapports entre les signifiés et entre les signifiants qui fait la langue. Le sens d’un mot, c’est sa
différence avec les autres mots. Par exemple le sens du mot « mouton » est déterminé par sa
différence avec les autres mots. L’anglais sheep n’a pas le même sens car en anglais il existe
aussi le mot mutton qui désigne la pièce de viande apprêtée et servie à table.
Autres idées
- Le langage produit la pensée : la pensée se fait dans la bouche. « L’occasion, la compagnie,
le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et
emploie à part moi. » (Montaigne, I, X)
- Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage. (Wittgenstein)
- Kundera souligne le fait que le sens des mots varie en fonction de l’expérience, des désirs,
des préoccupations, bref en fonction du monde de chacun. Chacun dispose d’un lexique
personnel. Ces variations sont à la source de malentendus plus ou moins importants.
(Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être)
- Projet de langue idéale :
- Langue logique pure. (Leibniz a eu l’idée le premier. Frege a poursuivi cette idée, fondant
la logique moderne.) Les mathématiques aussi constituent un langage pur – Galilée disait
déjà que la nature est un livre écrit en langage mathématique.
- Espéranto : à la fin du XIXe siècle, des utopistes ont créé cette langue, qui se voulait la
langue universelle des échanges, afin de faciliter la communication et l’amitié entre les
peuples sans imposer l’hégémonie d’une culture particulière. Mais cette tentative à
échoué.
- Dans l’analyse de la communication, une idée importante est celle de feedback, ou
rétroaction, action en retour. Par exemple, quand celui qui parle atténue ou modifie son
propos en voyant son interlocuteur hausser les sourcils, c’est une forme de feedback. De
même, la qualité du cours d’un professeur de philosophie dépend étroitement de l’attention
que lui accordent ses élèves !
- Un autre exemple du pouvoir des mots : la cure psychanalytique et shamanistique.
« Maintenant nous allons donc savoir ce que l’analyse entreprend avec le
patient à qui le médecin n’a pu être d’aucun secours. »
Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils parlent ensemble. L’analyste
n’utilise aucun instrument, pas même pour l’examen, il ne prescrit pas
davantage de médicaments. Pour peu que ce soit possible, il laisse même le
malade en traitement dans son milieu et sa situation. Ce n’est évidemment pas
une condition absolue et même ce n’est pas toujours réalisable. L’analyste
convoque le patient à une certaine heure de la journée, le laisse parler,
l’entend, puis lui parle et le laisse écouter.
Le visage de notre interlocuteur impartial exprime maintenant un
soulagement et une détente indéniables, mais traduit tout aussi nettement un
certain dédain. C’est comme s’il pensait : rien que cela ? Des mots, des mots
et encore des mots, comme dit le prince Hamlet. Sans doute, le discours
ironique de Méphistophélès, qui veut prouver combien il est facile de se
payer de mots, lui traverse-t-il également l’esprit – ces vers que nul Allemand
n’oubliera jamais.
Il dit aussi : « C’est donc une sorte de magie, vous soufflez sur les
souffrances et elles s’envolent. »
Très juste, ce serait de la magie si cela agissait plus vite. Le charme a pour
condition essentielle la rapidité, on aimerait dire : la soudaineté du succès.
Mais les traitements analytiques réclament des mois, voire des années ; un
charme aussi lent perd le caractère du merveilleux. Nous ne voulons
d’ailleurs pas mépriser la Parole. N’est-ce pas un instrument puissant, le
moyen par lequel nous nous révélons les uns aux autres nos sentiments, la
voie par laquelle nous prenons de l’influence sur l’autre ? Des paroles
peuvent faire un bien indicible et causer de terribles blessures. Assurément,
tout au commencement était l’action, la parole vint plus tard ; ce fut sous
maints rapports un progrès culturel quand l’action se modéra et se fit parole.
Mais la parole était à l’origine un charme, un acte magique, et elle a conservé
encore beaucoup de son ancienne force.
Sigmund Freud, La Question de l’analyse profane (1926)
Exemples
- Le terrorisme conceptuel illustre le pouvoir caché des mots et des concepts. Cela consiste à
dissimuler des idées par l’emploi et la déformation de certains concepts. C’est
particulièrement clair en philosophie, quand un penseur défend un certain usage, par exemple,
du mot « liberté » : bien souvent il cherche par là à mettre en valeur tel ou tel mode d’être en
le couronnant de ce mot illustre, qui lui transmet son éclat (cf. ce que dit Valéry du concept de
liberté dans le cours sur cette notion). Mais on trouverait toutes sortes d’exemples : de la
croissance économique et la mesure du PIB au concept de résistant en passant le réel, chaque
concept est potentiellement l’enjeu d’une lutte de pouvoir.
- Parfois la fonction du langage est neutralisée, et c’est alors que le langage lui-même
apparaît. C’est notamment le cas dans la poésie ; mais aussi quand on répète un mot jusqu’à
ce qu’il devienne un pur son dénué de sens, et qui nous apparaît soudain dans toute son
étrangeté. A l’inverse, quand le langage est efficace on ne le perçoit pas, on l’oublie, il se fait
transparent.
- Mythe de la tour de Babel. Dieu a « confondu » le langage originel, il l’a séparé en de
multiples dialectes, afin de mettre fin à l’unité des hommes et à la puissance excessive qui en
découlait.
- Histoire du cheval Hans : ce cheval « surdoué » résolvait des calculs mathématiques simples
en frappant avec son sabot un nombre de coups égal au résultat demandé. En réalité, il
décelait sur le comportement de son interrogateur (léger hochement de tête, etc.), même si
celui-ci était parfaitement de bonne foi et n’avait aucune intention de l’influencer, le moment
de s’arrêter.
Citations
- « Parler d’amour, c’est faire l’amour. » (Balzac, Physiologie du mariage)
- « Elle s’irritait contre cette manie de tout mettre en mots. Les violettes étaient les paupières
de Junon et les anémones des épouses inviolées. Comme elle détestait les mots qui se
mettaient toujours entre elle et la vie : c’étaient eux les violateurs, ces mots tout faits qui
suçaient la sève des choses vivantes. » (D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, chap.
VIII)
- « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que
quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave,
l’absente de tous bouquets. » (Mallarmé)
- « la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscurs ici, là
clair » (Mallarmé)
- « L’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient
claire que lorsqu’elle trouve le mot. » (Hegel)
- « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent
aisément. » (Nicolas Boileau, L’art poétique, chant I)
- Au commencement était le Verbe18… selon la Bible en tout cas. Voyez comment Goethe
réinterprète ces mots, en annonçant par avance la philosophie analytique du XXe siècle qui
enracine toute pensée et toute parole dans l’action :
FAUST : Il est écrit : Au commencement était le Verbe ! Voici déjà que
j’achoppe ! Qui m’aidera à poursuivre ? Je ne puis à aucun prix estimer si
haut le Verbe. Il faut le traduire autrement, s’il est vrai que l’Esprit m’éclaire.
Il est écrit : Au commencement était la Pensée. Considère bien la première
ligne, que ta plume ne se précipite pas ! Est-ce la Pensée qui opère et produit
tout ? Il faudrait mettre : Au commencement était la Force. Mais au moment
même où je note ceci, quelque chose m’incite à ne pas en rester là. L’Esprit
me secourt ! Tout à coup, je vois que faire et j’écris d’une main assurée : Au
commencement était l’Acte.
Johann Goethe, Faust, Cabinet d’étude (trad. Amsler)
Sujets de dissertation
Le langage n’est-il qu’un instrument de communication ?
Le langage sert-il à exprimer la réalité ?
Le langage est-il un instrument ?
Le langage a-t-il la même valeur pour le poète, le savant et le
philosophe ?
Quel usage le poète fait-il du langage ?
La discussion n’a-t-elle pour but que l’accord avec autrui ?
Suffit-il d’apprendre à bien parler pour bien penser ?
La pensée peut-elle se passer du langage ? Peut-on penser sans
langage ?
Parle-t-on comme on pense ou pense-t-on comme on parle ?
Pourquoi la philosophie juge-t-elle primordial de réfléchir sur le
langage ?
Peut-on dire que les mots nous apprennent notre propre pensée ?
L’acquisition du langage permet-elle de former sa pensée ?
Le langage est-il un obstacle à la connaissance ?
En quoi peut-on dire que parler est le propre de l’homme ?
Les phrases ont un sens : d’où leur vient-il ?
Que pensez-vous de cette opinion de Boileau : « Ce que l’on conçoit
bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent
aisément. » ?
Sait-on toujours bien ce que l’on dit ?
Le sens de ce que l’on dit se réduit-il à ce que l’on veut dire ?
En quel sens peut-on dire que nos paroles dépassent notre pensée ?
Le langage permet-il aux hommes de se comprendre ?
Les règles du langage sont-elles un obstacle à la communication ?
Le sous-entendu.
Communiquer et informer, est-ce la même chose ?
Le langage est-il ce qui nous rapproche ou ce qui nous sépare ?
Par le langage, peut-on agir sur la réalité ? Les mots peuvent-ils agir ?
Y a-t-il un langage du corps ?
A quoi tient le pouvoir des mots ?
La parole est-elle un pouvoir ? En quel sens peut-on dire que la parole
et un pouvoir ?
Fonction
du langage
Langage
et pensée
Sens et
interprétation
Langage et
communication
Langage et société
Langage
et action
Langage
Ainsi s’ouvre l’évangile selon Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le
Verbe était Dieu. » Le mot « verbe » (ou « parole ») traduit le grec logos.
18
Le langage est-il un instrument de domination ?
Le fait de parler la même langue institue-t-il entre les hommes des
liens privilégiés ?
Dans quelle mesure le langage est-il un instrument de maîtrise ou de
domination ?
Recourir au langage, est-ce renoncer à la violence ?
Sommes-nous réduits à subir le pouvoir d’une langue ?
Une langue bien faite mettrait-elle fin à toute discussion ?
Un langage rigoureux est-il possible ?
Le langage mathématique est-il encore un langage ?
L’expression « langage mathématique » a-t-elle un sens rigoureux ?
La science apporte-t-elle à l’homme l’espoir de constituer un langage
artificiel ?
Pour penser rigoureusement, faut-il renoncer au langage courant ?
Toute querelle de mots est-elle futile ?
Le langage parvient-il à tout exprimer ?
Puis-je exprimer pleinement mon individualité ?
Les mots peuvent-ils rendre compte de la nature des choses ?
Les mots nous éloignent-ils des choses ?
Les acquis de l’expérience sont-ils communicables ?
Peut-on parler de ce qui n’existe pas ?
Faut-il regretter que la langue soit équivoque ?
L’ambiguïté des mots peut-elle être heureuse ?
Expliquer une langue, est-ce comprendre le langage ?
Pouvons-nous vraiment dire n’importe quoi n’importe comment ?
Le silence ne dit-il rien ?
En quel sens peut-on dire que nos paroles nous trahissent ?
Pourquoi avoir peur des mots ?
Que signifie l’expression « les mots me manquent pour le dire » ?
Quelles sont les différentes sortes de difficultés que nous pouvons
rencontrer dans le dialogue ? Quelles en sont les causes selon vous ?
Héritage des mots, héritage d’idées.
Qu’est-ce qu’apprendre à lire ?
L’homme peut-il être maître de son langage ?
Le silence signifie-t-il toujours l’échec du langage ?
Qu’est-ce que s’exprimer ?
Que veut-on dire lorsqu’on dit d’un animal qu’il ne lui manque que la
parole ?
et pouvoir
La langue
idéale
Langage,
réel et vérité
L’ambiguïté
Etc.