Raymonde Carrasco/ Colloque 2014
J’ai rencontré Raymonde à Vincennes en 1975, elle assistait comme moi au cours de
Gilles Deleuze. Ce que je mesure aujourd’hui, de façon saisissante, c’est à quel point
l’Objet qu’elle a constitué lui fait traverser toutes les catégories cognitives avec une
densité unheimlich.
Elle enseigne la philosophie à Toulouse, elle écoute Deleuze, et d’autres à Paris ; elle est
cinéaste, ethnologue, anthropologue ; elle écrit, interview des mexicains, elle danse avec
leurs femmes, elle consomme la substance par eux préparée pour les rites.
Elle fait tout cela, et elle n’est rien de tout cela. Comme disait joliment Deleuze à propos
d’une scène de Potemkine, les acteurs jouent à être eux-mêmes, leurs visages sont
masqués par eux-mêmes.
En fait je pourrais dire que le travail, la route, prise par R.C. est devenue pour moi
instrument de mesure de ce qui, dans ce XXème siècle n’a pas été pensé.
Dans les années 60, et après les guerres que l’on sait, il y a un désir de penser, de
comprendre, d’inventer, qui crée une stimulation sans égale. Déja après 1905 – Freud
d’un côté, la Théorie de la Relativité Générale de l’autre, qui entraine un nombre
incroyable de physiciens à devenir philosophes afin de tenter de définir autrement les
modalités de la subjectivité et du vivant – on note une tentative formidable de remettre
en cause tous les paradigmes sur laquelle la vision du monde scientifique classique,
reposait. Cela ne devrait pas en principe affecter la philosophie, mais nous savons depuis
longtemps maintenant que les avancées techniques, scientifiques, laissent souvent des
traces chez les précurseurs, ceux qui essaient de parler le monde avec leurs
représentations idéelles ou artistiques, sans même chercher à le comprendre. Le
structuralisme va mettre à jour le théorème de base de tout groupe humain, ses récits,
ses alliances et filiations ; la psychanalyse permettra de comprendre où va l’obscur et ce
qu’il devient s’il ne peut s’exprimer. Le monde de la pensée comprend surtout qu’il n’y a
plus de vérité toute faite, plus de réponses politiques à des problèmes humains.
Ce que veulent les philosophes, penseurs, biologistes de la 1ere moitié du XXeme siècle,
c’est tenter, avec passion, de donner un statut au sujet non tautologique – statut qui ne
dépendrait pas de la subjectivité- la subjectivité est un effet du sujet, et vice versa. Ce
que rajoute Lacan, et que sans doute peu ont entendu c’est que l’Inconscient est le
refoulé de la Science : elle ne peut se définir ( mesurer et reproduire) qu’en réduisant le
vivant aux pures lois de la physique, c’est à dire en éliminant purement et simplement
tout ce qui fait accident, événement dans le déterminisme des lois- objets qu’on retrouve
dans l’Inconscient entassés les uns les autres sans contradiction.
Les philosophes n’y sont pas parvenus. Cela s’explique aisément, et c’est là où nous
voulions en venir. Comme le montre parfaitement Kant, le monde nous est toujours-déjà
donné comme observable, intelligible. On parle même d’une sorte d’harmonie qui fait
que le monde tel qu’on peut l’observer correspond toujours exactement aux catégories
cognitives aptes à en rendre compte. Il y a de l’inconnaissable – la chose en soi – qui
demeure, à l’évidence, non connaissable. Disons que les philosophes avaient jusqu’alors
suffisamment de lièvres à lever pour ne pas s’étonner d’une telle assertion. Nous allons
en dérouler quelques-unes juste pour l’exercice :
1) Le monde physique existe-t-il en dehors de nous ?
2) Comment se fait-il que des technologies soient inventées et surtout soient adéquates
au réel, puisqu’elles ne sont définies que selon des catégories cognitives qui ne
recouvrent pas ce Réel ?
3) Il existe des choses du monde non observables, donc non intelligibles et non
reproductibles
4) La foi en la raison – ou en un Dieu support du Monde- parvient indéfiniment à mettre
de l’ordre dans un univers qui n’aurait pu persévérer dans son existence sans accident,
indéterminisme, surgissement de nouvelles formes et adaptations. Cette foi en la raison
a –t elle donc les moyens, puisque là est son but ultime, de produire du nouveau dans la
pensée.
5) Le monde obéit-il à la raison, à la logique ?
Les philosophes donc n’y sont pas parvenus, et l’on comprend pourquoi : c ’est un effet
de ce Réel, qui est pour eux rien du monde, de pouvoir décrire les phénomènes comme
toujours-déjà observables et intelligible.
Galilée avait fait une expérience en transportant sur un bateau une cage contenant un
bocal à l’intérieur duquel on a mis un poisson, afin d’observer si pendant la traversée on
perçoit quelque chose du mouvement de la terre, ou du bateau. Ce qu’il constate c’est
que le mouvement uniforme est comme rien de la perception. Nous prendrons donc cet
ex. comme métaphore dans la poursuite de notre réflexion : qq chose existe qui ne peut
se voir, se mesurer, être décrit.
Vous connaissez tous Zénon d’Ailée : le lièvre rattrapera-t-il la tortue ? On peut passer
une vie à couper en parcelles le cheminement qui pourrait créer un effet de mesure pour
la vitesse et la lenteur de l’un et l’autre. En principe, si on s’astreint à cela, on devient
fou. La seule échappée est donc de se lever, de tout jeter à bas, calculs et mesures, et
d’aller son pas.( le zénonisme/ JC Milner) C’est que la pauvre génération d’après guerre
– pas seulement à cause de la guerre, mais encore toute confiante dans Les Lumièresétait persuadée qu’aussitôt qu’on lâcherait la raison, la bête immonde surgirait, les
forces du mal, les puissances obscures gardées en réserve sous le vocable de
psychanalyse. Le danger était partout, au dehors, au dedans. Deleuze m’envoie un
courrier sur un bout de papier déjà griffonné comme à son habitude, mais un peu rayé :
« sortir de la philosophie mais par la philosophie ». Cela me fait de la peine pour lui –
encore plus après son saut par la fenêtre- car il n’y a aucun strictement aucun moyen de
sortir de la philosophie, du monde de la pensée discursive du moins, par une autre
pensée discursive. La seule chose qui puisse nous fait sortir du texte, et sans en mourir,
c’est quand le corps, prend la place du sujet, celui qui dit « je », qui croit décider de ce
qu’il est, de ce qu’il fait.
Vous voudrez bien nous excuser pour ce détour, mais il nous a paru nécessaire pour
rendre compte de l’étrangeté absolue de cet Objet fabriqué par Raymonde – Raymonde,
Régis et tous les alliés substantiels qui passaient par là, l’amour, la famille, les enfants, le
paysage, le texte, la caméra, le minéral, l’ombre, le soleil, les danses, les vêtements, le
peyotl, les chants, la nuit. Tout fait corps, et d’une façon dont difficilement la biologie
même moléculaire pourrait rendre compte. Raymonde est-elle une philosophe qui
s’interroge sur l’ethnologie ou plutôt sur le récit soi-disant ethnologique de Artaud ?
S’interroge-t-elle sur la folie de Artaud et la raison pour laquelle il fut au Mexique ?
Raymonde est-elle une cinéaste qui pare son récit de textes, de propos philosophiques ?
Il n’y a à ma connaissance aucun point d’entrée dans son œuvre qui permette de
répondre à une telle question, et c’est précisément pourquoi, et j’espère que vous me
pardonnez, nous nous sommes permis de passer par qq données de la Mécanique
Quantique, quitte à paraître inconvenant. Quel est donc l’assertion principale de la MQ :
ces éléments du monde physique non observables existent mais sous une forme ou pour
une durée si courte, qu’on n’a aucun moyen de savoir si avant ou après une mesure, ils
existent encore, ni sous quelle forme. Si un expérimentateur parvient grâce à un
dispositif à donner une mesure pour un électron, la vitesse ou la position de cet
électron en est modifiée. Nous nous trouvons donc face à un monde dans lesquels les
éléments du monde sont inséparés, et pour lesquels nous ne pouvons donner une
connaissance que grâce au savoir, à l’observation du scientifique, à savoir grâce à celui
qui ne peut les observer mais pour qui est sous l’effet de voir le monde comme toujoursdéjà connaissable. On dira donc que la MQ pose une inséparabilité du sujet et de l’objet,
l’objet n’existe pas en face du sujet, le sujet n’existe pas sans cet objet qu’il donne pour
Réel.
Et bien je me trouve face à l’Objet Raymonde exactement dans cette même position, je ne
vois pas si c’est elle qui interview ces mexicains, ou si ce sont eux qui l’ont fait advenir
jusqu’à eux ; je ne vois pas quelles informations ethnologiques ou autres elle transmet, je
ne vois pas qui danse, est-ce son film qui soutient l’image de leurs corps, je ne
comprends pas les mots qu’elle écrit, sont-ils des choses réelles du film, de la vie, de sa
vie, devenus ceux de la vie des indiens. Ce n’est pas Raymonde qui disparaît dans une
œuvre, mais l’Objet par elle construit qui tient enfin inséparés et inutiles à toute
convocation cognitive les choses du monde. Et je pourrais dire là, enfin, elle oui, est la
seule à avoir tenu la promesse, créer la forme inobservable, non intelligible grâce à
laquelle le Vivant se fond dans l’Inanimé. Pour y parvenir sans doute une forme d’amour
de générosité absolue est-elle nécessaire, qui permet de faire confiance à l’inconnu,
l’inattendu, qui travaille silencieusement dans les molécules , les mitochondries, les
protéines. On dirait qu’en elle le monde se tient dans cet état originel où vivant et
inanimé peuvent s’exprimer de façon contradictoire au même moment – ce qu’elle nous
montre de façon bouleversante par ce pied qui s’imprime dans le sol sans laisser de
trace.
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