La France et les Français face à la Guerre de Sécession
Lorsqu’on parle de la guerre de Sécession, on pense rarement à regarder vers la France
et plus largement vers l’Europe ; comme si l’Amérique et l’Europe s’ignoraient et que ce
conflit n’avait concerné que les États-Unis. Il n’en est rien car les principales puissances
européennes se sont intéressées ou ont été touchées par ce conflit, voire en ont été les acteurs
en intervenant indirectement ou directement outre-Atlantique. C’est le cas de la France qui est
intervenue diplomatiquement à plusieurs reprises mais qui a aussi envoyé des troupes sur le
continent américain afin de mener à bien ses projets. Des Français ont également participé
directement à cette guerre en se battant pour l’un des deux camps en présence : l’Union ou la
Confédération.
Cette participation de la France et des Français à la guerre de Sécession ainsi que ses
multiples effets sur le Vieux-Continent méritent d’être mieux connus, d’autant plus que cette
période constitue un épisode complexe et mouvementé des relations franco-américaines,
longtemps resté méconnu malgré son importance à la fois pour la France et pour les États-
Unis.
I)La France face à la guerre : une politique ambiguë
A-Une neutralité proclamée
Malgré le début de la guerre de Sécession suite au bombardement de fort Sumter le 12
avril 1861, il fallut attendre plusieurs mois avant que la France annonce sa position dans ce
conflit. Après s’être assuré de la sécession des États du Sud des États-Unis, Napoléon III
choisit de maintenir une « neutralité » vis-à-vis de la Confédération et de l’Union lors d’une
proclamation du 10 juin 1861. Cette politique de neutralité s’exprime par les
propres mots de l’Empereur rapportés par son cousin le Prince Napoléon :
« Si le Nord est victorieux, j’en serai heureux, mais si le Sud l’emporte, j’en
serai enchanté ».
Conformément à cette décision, l’Empereur rappela que selon l’article
21 du code Napoléon, tout Français qui s’enrôlerait dans une armée étrangère
ou une corporation militaire étrangère sans l’autorisation de l’Empereur
perdrait sa qualité de Français. Cette mesure dissuasive devait empêcher tout
Français ou ressortissant français de prendre part au conflit sous peine de
lourdes sanctions. Cette décision dissuada sans doute un certain nombre de
Français à s’engager dans le conflit et permit aux Français d’Amérique
d’éviter en partie un service contraignant dans les milices ou les armées
belligérantes, au moins pour un temps. Surtout Napoléon III réussit à
préserver la neutralité française.
B-Des affinités avec le « roi coton » : une neutralité de façade
Bien qu’officiellement neutre, la France impériale ne cachait pas ses sympathies pour
le Sud si bien que la France (et la Grande-Bretagne) reconnut la Confédération comme un
véritable État belligérant ce qui permit à cette dernière de bénéficier de certains droits : entre
autres de contracter des emprunts auprès d’États neutres, d’acheter des armes et de posséder
une marine en haute mer ayant la faculté de saisir et fouiller des navires ennemis.
Différentes raisons ont conduit Napoléon III à soutenir le Sud :
-Géopolitiques tout d’abord : la guerre permit de mettre un coup d’arrêt à l’expansion des
États-Unis qui devenaient trop puissants aux yeux des puissances traditionnelles. Favoriser le
Napoléon III, Hippolyte
Flandrin 1863
Sud apparaissait comme un moyen d’établir un équilibre en Amérique du Nord, continent
jusque-là dominé par les seuls États-Unis. La France voyait notamment d’un mauvais œil la
mainmise des États-Unis sur l’ensemble du continent et du Golfe du Mexique.
-Des raisons idéologiques pour une part. En effet, les États du Sud disaient se battre pour le
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe cher à l’Empereur qui était intervenu en
Grèce, en Pologne, en Belgique, en Hongrie et en Italie pour ce même motif.
-Ce sont surtout des raisons économiques diverses qui ont poussé la France à soutenir le Sud.
D’une part, la France acceptait mal la concurrence économique des États-Unis et la guerre
tomba à point nommé pour affaiblir durablement la puissance économique américaine voire la
rééquilibrer avec la Confédération. D’autre part, la France favorisa le Sud car celui-ci
constituait un marché potentiel pour ses produits d’exportation dont les sudistes étaient
friands (cognac, vins de Bordeaux, soieries, dentelles, pendules comtoises, couteaux du
Jura…). Un marché d’autant plus intéressant que la Confédération était favorable au libre-
échange et était prête à faire entrer les produits étrangers sans les taxer, à la différence du
Nord protectionniste qui n’avait cessé d’augmenter ses tarifs douaniers… Outre les produits
traditionnels d’exportation, la guerre offrait un débouché supplémentaire pour vendre armes,
munitions et navires. Surtout, la France était dépendante du coton de la Confédération pour
son industrie textile qui était un secteur économique de premier ordre et dont dépendaient
environ 700 000 personnes en France. Le Sud était alors le plus gros producteur de coton dans
la deuxième moitié du XIXe siècle mais aussi le plus gros fournisseur de coton en France. En
effet, 93% du coton utilisé dans l’industrie textile française du Nord, de l’Alsace et de la
Normandie venait du Sud des États-Unis. Ce coton à fibre courtes était alors particulièrement
prisé du fait de sa qualité supérieure. Le coton constituait une véritable arme diplomatique
s’incarnant dans l’expression King cotton (le coton est roi).
-De plus, la Confédération était prête à aider la France dans ses projets mexicains en échange
de son soutien et de sa reconnaissance diplomatique. Même sans le soutien du Sud, la France
profita de la guerre, de l’affaiblissement des États-Unis et de son incapacité à intervenir pour
contourner la doctrine Monroe (qui interdisait aux Européens d’intervenir dans les affaires du
continent américain ainsi que les celle des Américains dans les affaires européennes) et mener
à bien ses projets en Amérique.
Toutes ces raisons ont poussé Napoléon III, ses proches et la cour impériale à soutenir
le Sud bien qu’ils réprouvaient tous l’esclavage.
C-Une opinion publique divisée
Le conflit se répercuta en partie sur la scène politique française qui était largement
divisée sur la question. D’ailleurs le soutien à l’Union ou à la Confédération témoigne souvent
du degré d’adhésion ou de rejet du régime impérial (même s’il n’est pas exclusif) :
-La cour impériale, les proches de l’Empereur et les soutiens de l’Empire étaient plutôt
favorables au Sud conformément à la politique diplomatique de l’Empereur et considéraient
cette guerre comme l’échec de la démocratie et de la République fédérale américaine. On
trouve tout de même quelques bonapartistes libéraux favorables au Nord comme le propre
cousin de Napoléon III : le Prince Napoléon.
-Les légitimistes, pourtant opposants à l’Empire, étaient favorables au Sud avec qui ils
partageaient des valeurs communes. Paradoxalement, les légitimistes critiquaient
l’individualisme de la démocratie américaine.
-Les Orléanistes, opposants libéraux au régime, étaient favorable à l’Union tout au long du
conflit en tant qu’opposants à l’esclavage et en tant que courant favorable à la démocratie.
-Les Républicains soutenaient aussi le Nord avec qui ils partageaient les valeurs libérales et
l’idée de démocratie représentative.
Cette guerre était donc l’occasion pour les opposants à l’Empire de s’opposer au gime et de
réaffirmer l’attachement aux libertés confisquées et aux principes républicains.
Si le régime plaidait en faveur de la neutralité, les Français ne se sont pas tous conformés aux
décisions de l’Empereur et ont pris part au conflit pour différentes raisons, notamment
politiques.
II)Les Français en guerre
Malgré la neutralité et les interdictions qui pesaient sur les Français, certains n’ont pas
hésité à s’engager dans l’un des deux camps alors que d’autres ont été contraints par la force
des choses à se combattre. Cette participation témoigne de l’influence française sur cette
guerre malgré le petit nombre d’hommes engagés et constitue un moment important pour la
communauté française d’Amérique.
A-De nouveaux La Fayette : des Français traversent l’Atlantique
Des volontaires français ont traversé l’Atlantique pour s’enrôler dans un des deux
camps. Parmi eux on trouve de nombreux jeunes aristocrates français venus offrir leurs
services aux deux armées qui avaient besoin d’officiers compétents, notamment au début du
conflit. Les Français étaient alors renommés pour leur bonne tenue au combat à tel point que
les deux camps cherchaient à obtenir les services des officiers français qui étaient
particulièrement nombreux dans le corps des officiers…
Différentes personnalités se sont distinguées lors de la guerre de
Sécession que ce soit au Nord ou au Sud. Du côté nordiste on trouve les
petits-fils de Louis-Philippe : le comte de Paris (Philippe dOrléans) et le duc
de Chartres (Robert dOrléans) qui étaient des opposants au Second Empire
et exilés en Angleterre. Ils ont servi pendant 9 mois dans l’état-major du
général MacClellan. On trouve également leur oncle, le prince de Joinville
[François dOrléans) qui a servi en tant qu’observateur civil et conseiller
militaire auprès du commandant de l’armée du Potomac.
Le comte de Paris gauche de
profil) et le duc de Chartres
De droite à gauche sur les bouts de la table : le prince
de Joinville et ses neveux le comte de Paris et le duc de
Chartres en train de prendre à repas, Yorktown, mai
1862.
Le prince de Joinville droite avec une casquette), le
duc de Chartres gauche faisant face) et le comte de
Paris gauche en arrière) jouent aux dominos avec des
officiers nordistes, Yorktown, mai 1862.
Alfred Duffié en uniforme de cavalier du
1st Rhode Island Cavalry, Bull Run,
juillet 1862
Autre personnalité notable, Régis de Keredern de Trobriand qui était
le fils d’un légitimiste et qui émigra aux États-Unis il devint journaliste
avant de rejoindre le Nord et d’être élu colonel des Gardes La Fayette en
1861. Il se distingua lors de la campagne du Potomac jusqu’à commander
une brigade lors de la bataille de Gettysburg et à être nommé général de
division, grade que seul La Fayette avait atteint avant lui.
On trouve également l’ex-lieutenant de
cavalerie de l’armée française Alfred Duffié qui servit
dans la cavalerie nordiste et se distingua lors de
différentes batailles jusqu’à devenir lui aussi général de
brigade.
Autre militaire de carrière, Gustave Cluseret, rayé des listes des
officiers de la Légion d’Honneur pour ses opinions républicaines, s’exila aux
États-Unis puis servit lors de l’expédition des Mille en Italie avant de prendre
part à la guerre de Sécession entre 1862 et 1863. Il devint général de brigade
avant de quitter l’armée américaine et de se rendre en Irlande en 1867 pour
aider les Fenians. Il termina sa carrière en tant que général communard à
Paris.
Du côté sudiste on trouve le prince Camille de Polignac,
fils de l’ancien ministre de Charles X, qui s’illustra lui aussi dans
la guerre. Il devint général de division et passa à la postérité pour
être le « La Fayette du Sud ».
Autre Français ayant servi le Sud : Victor Girardey. Il
émigra de France avec sa famille en 1842. Au début de la guerre
de Sécession il choisit le Sud et participa à de multiples batailles
notamment Chancellorsville et Gettysburg. Il devint général de
brigade avant de mourir en 1864 lors de la bataille de Petersburg.
L’engagement de ces officiers témoigne de l’implication
des Français dans la guerre de Sécession même si la plupart des
combattants sont restés anonymes.
Le général Régis de Keredern
de Trobriand en uniforme de
général de brigade
Gustave Cluseret pris en
photo durant la Guerre de
Sécession dans son uniforme
de brigadier nordiste. Il porte
également la croix de la
Légion d'Honneur et la
médaille de Crimée.
Le prince Camille de Polignac
aussi surnommé le "La Fayette
du Sud".
Victor Girardey. A
peine nommé général il
fut tué dune balle dans
la tête lors de la bataille
de Petersburg le 16
août 1864.
B-Les Français d’Amérique au combat : entre Ancien et Nouveau Monde
A la veille de la guerre de Sécession, les French Born sont environ 100 000 à vivre
aux États-Unis soit la cinquième minorité du pays c’est-à-dire la plus importante minorité
après les immigrés allemands et anglo-saxons. Les Français n’ont pas été que des spectateurs
passifs du conflit : ils en ont été les témoins, les acteurs et les victimes.
La guerre de Sécession a été un événement fondateur pour les États-Unis et les
Américains mais cette guerre a aussi é une expérience fondatrice pour la communauté
française d’Amérique et son assimilation à la nation américaine. La population française
n’était pas la mieux intégrée car elle était issue d’une immigration récente et ne disposait pas
d’attaches solides dans le pays. Surtout, les Français d’Amérique cultivaient fièrement leur
particularité et n’entendaient pas devenir Américains, mais retourner en France après avoir
assuré leur fortune en Amérique. Malgré ce refus de l’américanisation, les Français
d’Amérique se sont passionnés pour les événements et n’ont pas hésité à prendre parti sur les
questions pendantes au conflit. Situation paradoxale pour une communauté qui refusait
l’assimilation et semblait de ce fait indifférente aux affaires et au destin des États-Unis.
Cependant, la colonie française était loin d’être homogène et la plupart des Français se
préoccupaient avant tout de leurs affaires et leur réussite. Les faiblesses de la colonie
française (immigration récente, dispersion, mauvaise organisation, divisions politiques…)
l’ont entraîné dans le conflit.
En effet, malgré la politique ambiguë de Napoléon III en faveur de la neutralité, les
interdictions et la large diffusion des proclamations de neutralité, les Français d’Amérique
n’ont pas gardé la stricte neutralité qu’exigeait l’Empereur soit en exprimant leurs opinions,
soit en s’engageant dans une des deux armées. Dès avril 1861, les Français étaient nombreux
à s’engager soit sous la pression populaire, par goût de l’aventure, pour la défense d’une cause
idéologique qui leur tenait à cœur ou plus simplement pour échapper à la misère ou défendre
leurs biens. Concernant le choix du camp, c’est principalement le lieu de résidence des
Français et l’opinion des Américains qui les entouraient qui ont influencé leur choix
(ambiance générale, défense du lieu de résidence, volonté de ne pas contrarier les populations
alentours…).
Comme d’autres groupes nationaux, les Français ont tenté de se regrouper dans des
corps composés de Français afin d’exalter leur identinationale et leur tradition militaires ce
qui est notamment visible dans les uniformes inspirés de l’armée française (capote bleue,
pantalon rouge garance, képi, pantalon de zouaves). Parmi les unités de volontaires français
on trouve du côté nordiste le 55e régiment de New-York (aussi appelé « Gardes La Fayette »),
le 53e régiment de NY (appelés « Zouaves d’Épineuil) et le bataillon des « Enfants Perdus ».
A côté de ces troupes intégrées à l’armée, les Français se sont également regroupés dans les
milices qui n’étaient en théorie pas destinées à combattre, mais chargées du service de
garnison, du maintien de l’ordre et plus généralement de missions de police même si certaines
milices ont pu être intégrées à des régiments de volontaires pour combattre, notamment du
côté sudiste. Ces milices se sont principalement constituées dans les grandes villes et zones
rurales dans le Nord et plus encore dans le Sud les unités se concentraient à la Nouvelle-
Orléans : la « Légion française », les « Volontaires français » et la « Garde française » sont les
unités les mieux connues et qui se sont distinguées pendant la guerre. Toutes ces unités ont eu
une existence éphémère car les Français s’engageaient isolément ou en petit groupe et les
divisions politiques de la colonie française ont contribué à diviser ces unités militaires.
Surtout, bien que commandées par des officiers français, ces unités ont été incapables de
renouveler les rangs avec d’autres soldats français et ont é contraints d’américaniser la
troupe pour se conformer aux effectifs réglementaires, faisant perdre par la même occasion
l’identité originelle de ces formations nationales.
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