Italie, en Espagne, dans les pays allemands… L’administration gagne en efficacité et perfor-
mance. Mais ce despotisme éclairé porte en lui-même ses propres contraintes en se heurtant
au blocage mis en œuvre par les forces conservatrices, car l’ordre social tente de se mainte-
nir. Montesquieu et surtout Voltaire, exilé trois ans à Londres, transmettent en France
l’image d’un royaume anglais relativement moderne, où l’on trouve davantage de liberté et
même d’égalité.
Il n’est pas inutile de rappeler la genèse de ce qu’on désigne par le « modèle anglais ». En
1688, après l’éviction de l’autoritaire Jacques II, la noblesse anglaise assure la « continuité
dynastique » en faisant appel à Guillaume d’Orange qui, pour se concilier le Parlement, jure
de respecter le « Bill of Rights ». Cette déclaration renforce le pouvoir des assemblées parle-
mentaires et assure un certain équilibre des pouvoirs. Par limitation du pouvoir royal, elle
apporte une garantie de liberté politique même si le Parlement, périodiquement réélu, est
peu représentatif et les élections manipulées. Les progrès du parlementarisme et du libéra-
lisme politique se produisent dans un pays qui a abrogé tous les privilèges fiscaux féodaux.
En comparaison avec ce « modèle anglais » d’équilibre des pouvoirs dans une monarchie
tempérée, la monarchie française s’empêtre dans le déficit chronique des finances royales. Ce
n’est pas le moindre des paradoxes que de trouver en France une monarchie pauvre dans un
royaume riche. Le pays connaît en effet une fiscalité archaïque et inadaptée quant à son
assiette, quant à sa répartition territoriale et surtout quant à ses assujettis. Les impôts pèsent
proportionnellement plus sur les pauvres car, pour les plus importants comme la taille, ils
exonèrent les « privilégiés » de la noblesse et du clergé. Par le blocage que ceux-ci opposent
systématiquement à toute véritable réforme fiscale, ils creusent à la fois le déficit des finances
royales et leur propre tombe. En ne comprenant pas l’avertissement que lance Montesquieu
en démontrant que l’héritage institutionnel rend indissociablement solidaires noblesse et
monarchie, en exaspérant le monde paysan et la bourgeoisie par la « réaction seigneuriale »
et la « réaction nobiliaire », en refusant au roi toute participation financière, en ouvrant la
lutte contre Louis
XVI
par l’agitation de 1788, les privilégiés poussent le roi et son ministre
Loménie de Brienne à la faute lorsqu’ils se croient contraints de convoquer les États géné-
raux pour mai 1789. Le processus, une fois enclenché, échappe au roi et aboutit à une révo-
lution parisienne puis nationale. On est aux antipodes de la coopération de la noblesse et du
Parlement anglais qui, un siècle plus tôt, avait offert la couronne à Guillaume d’Orange pour
éviter une radicalisation républicaine.
Le milieu de la décennie 1780 constitue une période charnière. C’est d’abord le démar-
rage de la Révolution industrielle en Angleterre. C’est ensuite la formation définitive,
entre 1783 et 1787, des États-Unis d’Amérique qui démontre aux Européens qu’une démo-
cratie modérée peut être viable. C’est enfin, avec la réunion de l’Assemblée des notables puis
celle des États généraux, le déclenchement de la Révolution française.
La Révolution industrielle qui débute a besoin de liberté. Mais cette liberté a un sens par-
ticulier. Avant tout il s’agit de permettre aux entrepreneurs industriels de créer de nouvelles
formes de production. Il faut combattre les réglementations, les coutumes et les routines, afin
d’organiser la société en fonction des impératifs d’un groupe, les entrepreneurs industriels,
1750 - 1850 la Révolution industrielle 17