CAS CLINIQUE
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La Lettre d’Oto-rhino-laryngologie et de chirurgie cervico-faciale - no256 - octobre 2000
après prélèvement d’un vaste greffon d’aponévrose temporale.
Le lobe temporal est ensuite récliné en extradural sans utiliser
d’écarteur, permettant l’exposition de la brèche dure-mérienne
et osseuse, et du collet herniaire. Le tissu hernié est réséqué après
coagulation à la bipolaire. La brèche dure-mérienne est fermée
en extradural par un fragment d’aponévrose temporale fibrino-
collé (Tissucol®, Immuno AG, Vienne, Autriche). La brèche
osseuse est fermée par voie sus-pétreuse par un fragment d’os
taillé dans le volet de craniotomie (figure 3). Après suspension
de la dure-mère au muscle temporal, le reste du volet de cranio-
tomie est replacé et fibrino-collé. La cavité d’évidement est amé-
nagée, avec réalisation d’une mini-caisse, et la voie d’abord sus-
pétreuse est fermée en trois couches, sans drainage. Un traitement
antiépileptique est prescrit dans les semaines qui suivent l’inter-
vention. Les suites opératoires sont simples, sans récidive de la
hernie avec un recul de trois ans.
DISCUSSION
La dure-mère constitue une structure solide et peu extensible,
capable de supporter le lobe temporal même en cas de vaste brèche
osseuse sous-jacente. La survenue d’une hernie méningo-encépha-
lique nécessite donc, dans la majorité des cas, une brèche dure-
mérienne associée à la brèche osseuse. Une augmentation locale
des pressions intracrâniennes, par extension de l’inflammation de
l’oreille moyenne, pourrait favoriser la formation de la hernie (1).
D’autres auteurs ont suggéré que le tissu cérébro-méningé serait
aspiré par les pressions négatives de l’oreille moyenne (2).
Trois causes peuvent provoquer la formation d’une hernie
méningo-encéphalique au cours de l’otite chronique, et éven-
tuellement s’associer. L’étiologie iatrogène constitue la cause
principale, bien qu’elle soit probablement sous-estimée dans la
littérature (comptes-rendus opératoires non disponibles ; inter-
ventions anciennes, jusqu’à 45 ans auparavant) ; pour Aristegui
et al. (3), elle serait à l’origine de 64 % des hernies, contre 10 %
pour l’otite chronique. L’utilisation des fraises coupantes au
contact du tegmen et de la coagulation monopolaire au contact
de la dure-mère ainsi que l’absence de tomodensitométrie pré-
opératoire permettant de visualiser une éventuelle procidence du
tegmen favorisent la survenue des brèches osseuse et dure-
mérienne au cours de l’intervention. Deux théories sont avancées
pour expliquer cette survenue au cours du processus otitique, en
particulier cholestéatomateux (4) :
–la pression du cholestéatome sur les parois osseuses provoque
une ischémie locale et une résorption osseuse ;
–le tissu inflammatoire de l’oreille moyenne libère des substances
enzymatiques qui provoquent une dégradation tissulaire. Enfin,
la troisième cause de hernie méningo-encéphalique est la pré-
sence de granulations arachnoïdiennes aberrantes à la surface de
la dure-mère, dont l’augmentation progressive de taille sous la
pression du LCR provoque une érosion osseuse sous-jacente. Ces
granulations, qui sont probablement à l’origine des brèches spon-
tanées, peuvent s’associer au processus inflammatoire de l’oreille
moyenne, favorisant la formation d’une hernie.
L’incidence des complications neurologiques révélatrices de la
hernie, comme dans le cas de Madame E., est variable en fonc-
tion des séries, mais reste non négligeable. Dans une des plus
importantes séries de la littérature (31 cas), Jackson et al. (5) rap-
portent trois cas de méningite et un cas d’épilepsie. Sur quinze
patients opérés dans notre service entre 1985 et 1998, cinq pré-
sentaient une complication neurologique révélatrice de la hernie :
quatre méningites uniques ou récidivantes, associées dans trois
cas à une épilepsie généralisée ou temporale, et un hématome
temporal (6). La survenue d’une otorrhée cérébrospinale ou la
découverte d’une masse battante rétrotympanique ou occupant
une cavité d’évidement sont des présentations cliniques typiques
mais rares. Le mode de révélation le plus fréquemment décrit
dans la littérature est la découverte fortuite de la hernie au cours
d’une mastoïdectomie pour otite chronique, obligeant alors à
modifier l’attitude chirurgicale initialement prévue. Ces décou-
vertes fortuites ne devraient plus exister si l’on réalise systéma-
tiquement un examen tomodensitométrique (TDM) de l’oreille
moyenne avant tout geste mastoïdien.
En effet, le TDM en coupes coronales permet, dans presque
tous les cas, de visualiser les brèches du tegmen, d’en détermi-
ner le nombre, la localisation, et de suspecter une hernie associée
lorsqu’il existe une opacité dans les cavités de l’oreille moyenne
au contact de la brèche osseuse. L’imagerie par résonance magné-
tique nucléaire (IRM) confirme alors le diagnostic de hernie,
celle-ci se présentant sous la forme d’une masse de même signal
que le parenchyme cérébral sus-jacent sur toutes les séquences
et en continuité avec lui, avec interruption de la dure-mère. L’IRM
permet également de distinguer la hernie du tissu inflammatoire
ou d’un cholestéatome, et de diagnostiquer les complications
intracrâniennes (abcès temporal, pachyméningite).
La technique chirurgicale de choix pour la fermeture d’une brèche
du tegmen associée à une hernie méningo-encéphalique est la voie
sus-pétreuse, car elle permet le placement méticuleux des gref-
fons osseux et dure-mérien, dont la taille doit être légèrement supé-
Figure 3. TDM post-opératoire en coupe coronale : visualisation
du greffon osseux mis en place par voie sus-pétreuse pour fermer
la brèche.
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