Problématique de la phrase clivée dans une approche

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Problématique de la phrase clivée dans une
approche plurilingue
Par
Nowakowska Aleksandra
Praxiling, UMR CNRS 5475, Discours, Textualité,
Production de sens,
Université Paul Valéry, Montpellier III
France
Mai 2002
Introduction
Les constructions de type C’est Pierre qui est venu, C’est Pierre que je vois, ont suscité, en
linguistique, une très forte production d’articles et d’ouvrages qui font apparaître une diversité
d’approches dont résulte une terminologie abondante et hétérogène : présentatif (Chevalier et
alli.), gallicisme (Léard), extraction (Creissels), phrase clivée (Moreau, Fradin, Vikner), phrases
clivées contrastives (Gross) ou encore propositions relatives à antécédent explicite introduites
par des présentatifs (Rothenberg). On pourrait donc se demander pourquoi avoir choisi un sujet si étudié qui semble être pratiquement épuisé.
Parce que la construction clivée n’a pas d’équivalent syntaxique en russe ni en polonais, il
m’a paru intéressant d’étudier, à partir des traductions comparées, les moyens mis en œuvre
dans les deux langues afin de traduire c’est …qu-, d’en dresser l’inventaire, de les analyser et
d’en proposer une typologie. J’ai ensuite vérifié que les mêmes correspondants, qui ont été
employés pour traduire c’est …qu- en polonais et en russe, déclenchaient l’emploi de la construction clivée lors de la traduction d’un texte russe et polonais en français. Contrairement au
russe et au polonais, l’anglais possède l’équivalent syntaxique de la phrase clivée correspondant à la structure It is…whom, which, that. Toutefois, pour peu qu’on ait quelques
connaissances en langue anglaise, il n’est pas difficile de s’apercevoir que la phrase clivée ne
semble pas fonctionner exactement de la même manière en anglais et en français. L’étude
multilingue permet donc de présenter une approche revisitée d’un phénomène linguistique bien
étudié.
De plus, hormis quelques travaux en linguistique du discours (Bres 1999, RivelinConstantin, 1992, Rouget C., & Salze, L, 1985), la plupart des travaux consacrés au clivage a
été effectué à partir d’exemples fabriqués hors contexte pour les besoins de l’analyse. Ainsi, il
est intéressant d’étudier la phrase clivée du point de vue interphrastique. Afin de décrire le
fonctionnement du clivage en discours, j’ai choisi un corpus littéraire pour lequel des traductions sont disponibles.
L’étude contrastive et interphrastique de la phrase clivée dans un corpus littéraire
s’enrichit également d’un cadre théorique original qui articule, d’une part, la théorie du dialogisme issue des travaux de Bakhtine et, d’autre part, la notion d’actualisation issue de Bally.
En d’autres termes, il s’agit de présenter une approche dialogique et textuelle de la phrase
clivée et de ses équivalents, dans les autres langues étudiées, qui s’appuie sur l’analyse d’un
corpus littéraire et multilingue.
La structure clivée peut être analysée en français à plusieurs niveaux : analyse syntaxique, analyse en thème et rhème et analyse sémantico-discursive. Toutes ces analyses de la
construction clivée ne vont pas sans poser quelques problèmes dans une perspective multilingue, car elles s’avèrent insuffisantes voire inopérantes. La recherche de l’approche et de la
définition de la phrase clivée du point de vue d’une analyse plurilingue servira de cadre à ma
démonstration. Ainsi j’aborderai, dans un premier temps, quelques aspects méthodologiques
liés à l’approche contrastive de la phrase clivée dans un corpus multilingue. J’examinerai
ensuite les différents types d’analyse de la phrase clivée en essayant de montrer, à la fois,
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l’intérêt de chacune comme leurs inconvénients pour une approche plurilingue. Cela me permettra de proposer l’approche dialogique du clivage, afin de montrer qu’elle semble être la
plus satisfaisante pour analyser la phrase clivée et ses équivalents en anglais, polonais et
russe dans un corpus littéraire.
1. Aspects méthodologiques de l’approche du tour clivé dans un corpus multilingue.
1.1.
Choix du corpus
Le champ de ma recherche étant différentiel, je m’appuie sur un corpus d’occurrences en
quatre langues : anglais, français, polonais et russe, tirées d’œuvres littéraires dans chacune
de ces langues, que je compare ensuite avec leurs traductions respectives publiées dans les
trois autres langues. En travaillant en linguistique contrastive, et en particulier sur plusieurs
langues, le choix du corpus s’oriente bien souvent vers un corpus d’écrits littéraires auquel on
accède le plus facilement. Le travail sur la langue écrite possède également l’avantage de simplifier la description linguistique, déjà très complexe, du corpus multilingue. Il est évident que
cet avantage constitue également un certain inconvénient, car on perd la composante prosodique des faits linguistiques, celle-ci n’est toutefois pas primordiale dans mes recherches.
Le corpus littéraire présente également l’avantage d’avoir une certaine longueur et
cohérence qui permettent de décrire les phénomènes récurrents, de les situer dans un réseau
contextuel élargi pour en appréhender les variations.
L’inconvénient majeur de travailler sur les écrits littéraires et leurs traductions tient à ce
qu’on est parfois confronté à l’existence de plusieurs traductions d’une même œuvre littéraire
dans les autres langues étudiées (quelquefois plus de cinq, comme pour Tchékhov ou Faulkner,
deux pour Yourcenar) et cela peut constituer, en plus de nombreuses répétitions, un appareil
trop lourd à manier ; parfois, au contraire, il n’existe qu’une seule traduction qui est de plus
incomplète (comme c’est le cas pour la traduction anglaise de Ferdydurke de W. Gombrowicz).
Ainsi j’ai opté pour une seule traduction pour chaque œuvre du corpus, mon choix a été essentiellement motivé par la qualité de la traduction.
On pourra également reprocher au corpus littéraire le fait qu’il comporte des modulations
stylistiques. Cependant tout discours est modulé par des contraintes sociales, professionnelles,
officielles, ou même des tendances personnelles et comporte des traces stylistiques qui ne sont
pas propres au langage littéraire. Par ailleurs il me semble que les problèmes d’ordre historique et poétique (le style de l’auteur) n’appartiennent pas à l’étude linguistique, sauf s’ils sont
susceptibles d’une généralisation en termes linguistiques (par exemple le point de vue privilégié).
Outre les occurrences du corpus littéraire, j’ai également recours à d’autres types
d’exemples : les exemples que j’emprunte à d’autres ouvrages linguistiques sur le même
thème et les exemples forgés, qui sont utilisés afin de faciliter l’explication d’un phénomène
linguistique précis. Les exemples cités d’autres articles sont signalés comme tels par les guillemets, les exemples forgés sont en italique et les occurrences littéraires sont toujours introduites par un chiffre entre parenthèses.
1.2.
Présentation du corpus
Si la présentation d’un corpus littéraire unilingue n’implique aucune difficulté particulière,
la présentation du corpus littéraire multilingue pose quelques problèmes méthodologiques.
Premièrement, je me suis heurtée à la question de la transcription : si, pour un corpus
oral, il existe des conventions de transcription, pour transcrire l’écriture des langues impliquant
un changement de caractères, il n’y a pas de conventions et chacun fait un peu à sa façon.
Ainsi, j’ai été confrontée à plusieurs transcriptions concernant les lettres russes dans les travaux linguistiques portant sur cette langue. Afin de présenter le corpus russe, j’ai adopté la
manière proposée par Sériot (1986) de transcrire la langue russe : cette transcription tient peu
compte de la prononciation et consiste essentiellement à reproduire les caractères russes en
français (contrairement par exemple à la présentation de Bonnot 1998 qui accorde, dans sa
transcription, une plus large place à l’aspect oral).
Un autre aspect relatif à la présentation du corpus concerne la traduction littérale des occurrences en d’autres langues que le français. Ainsi je me suis posé la question de savoir s’il
était nécessaire de fournir systématiquement la traduction littérale pour chacune des trois autres langues étudiées, ou bien si on pouvait s’en passer dans le cas de l’anglais : on peut
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penser que la plupart des lecteurs maîtrisent suffisamment bien l’anglais écrit, pour pouvoir le
lire et le comprendre. Je ne propose donc pas de traduction littérale pour cette langue. Par
contre pour le polonais et le russe, la traduction littérale permet au lecteur, qui n’a pas de
connaissances dans ces langues, de suivre le déroulement de la phrase en langue source. Autrement dit, l’utilisation de la traduction littérale permet de montrer l’ordre des mots dans la
phrase et cela est particulièrement important lorsqu’on étudie les procédés de thématisation/rhématisation. Toutefois la traduction des occurrences en polonais et en russe, ne
concerne que la phrase correspondant au clivage français ou anglais.
La traduction littérale peut également être enrichie d’informations morphosyntaxiques.
Cela permet de faire apparaître les changements de catégories d’une langue à l’autre lors de la
traduction. Il est ainsi possible de voir que la particule c’est … qu- en français langue source se
trouve souvent remplacée en polonais et en russe par un adverbe (ou un autre lexème), devant l’élément extrait en français ; ou inversement, un adverbe précédant un élément en polonais langue source déclenche l’emploi de la phrase clivée dans la traduction française.
Bien qu’elle constitue un outil précieux pour montrer la structure phrastique dans une langue, la traduction littérale se heurte parfois, dans la présentation du corpus, à des difficultés
formelles. Elles tiennent fréquemment, d’une part, du fonctionnement de la catégorie verbale
dans les langues étudiées : absence du subjonctif, fréquence très élevée de la forme réfléchie
du verbe en polonais ; et, d’autre part, à l’existence en polonais et en russe d’une grande
classe de particules très variées, tant du point de vue morphosyntaxique que fonctionnel, qui
ne trouvent d’équivalent en français et en anglais que dans la phrase clivée. En d’autres termes, il n’est pas possible de rendre compte de la diversité morphosyntaxique des particules
polonaises et russes autrement qu’en créant, dans la traduction littérale, des formes qui
n’existent pas au départ en français (la particule russe etix-to sera traduite en français standard, dans la traduction littéraire, par le tour c’est … qu-, mais elle apparaîtra dans la traduction littérale comme une création du type ces-ce). Ainsi, dans la présentation, la traduction
littérale sert essentiellement à marquer la structure morphosyntaxique de la séquence étudiée.
1.3.
Interprétation du corpus
Le dernier aspect concernant l’étude de la phrase clivée et de ses équivalents dans un corpus multilingue est en rapport avec l’interprétation de données multilingues. Quel est le type
de connaissances nécessaires pour travailler en linguistique contrastive ? Quel est le niveau de
compétences dans les différentes langues ? Quel est le rapport entre différentes langues ?
Telles sont les questions que l’on peut se poser, entre autres, à propos de l’analyse d’un corpus multilingue.
Premièrement l’étude d’un corpus multilingue implique la question du type de compétences nécessaires pour prendre en considération les spécificités de chaque langue. De ce point de
vue, il est possible de distinguer, dans un premier temps, deux types des connaissances :
– le premier concerne la connaissance d’une langue, c’est-à-dire des connaissances sur la
langue et/ou en langue nécessaires pour pouvoir décrire cette langue du point de vue de son
fonctionnement linguistique à l’écrit ou à l’oral, il s’agit alors d’un savoir-faire plutôt théorique
qui ne s’accompagne parfois d’aucune pratique ;
– l’autre type des connaissances concerne un savoir-faire pratique, il s’agit alors de maîtriser une langue sans forcément connaître sa description linguistique et le métalangage employé
pour ce faire (cas de chaque locuteur natif et du bilingue précoce).
Il est évident que la situation idéale, pour travailler en linguistique comparée, consiste à
connaître et pratiquer les langues étudiées, ce qui n’est pas toujours le cas, ne serait ce que
dans des travaux comparatistes sur les langues mortes (latin ou grec ancien), qui ne sont pas
pratiquées par les chercheurs les étudiant. Il semblerait ainsi qu’une bonne connaissance
théorique suffise pour analyser le corpus multilingue du point de vue linguistique.
La distinction entre les deux types de connaissances permet de poser la question du niveau des compétences dans les différentes langues. Le niveau de compétences linguistiques
est plus élevé lorsqu’un savoir-faire pratique est doublé d’un savoir-faire théorique dans les
langues étudiées, cela est parfois le cas, en linguistique contrastive, pour ceux qui comparent
deux langues. Cependant le niveau de compétences dans les différentes langues étudiées est
bien souvent inégal, d’une langue à l’autre, en particulier lorsqu’il s’agit d’une étude comparatiste sur plus de deux langues, comme dans mon cas, car les types de connaissances ne sont
pas les mêmes et, de plus, ils possèdent des degrés d’approfondissement variables. Je ne
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possède pas des connaissances identiques de quatre langues que j’étudie, c’est pourquoi je
recours, en cas de doute, à un informateur natif, afin de vérifier certaines des mes hypothèses.
A la question du niveau de compétences linguistiques est liée la problématique des
interférences entre les langues étudiées dans un travail comparatiste. Lorsqu’on doit passer
continuellement d’une langue à l’autre, il est parfois possible d’être influencé par l’une ou
l’autre de ces langues, ce qui fausse notre interprétation. Ainsi, face à la disparité des moyens
morphosyntaxiques déployés dans les différentes langues, il faut sans cesse éviter un double
écueil.
Le premier consiste à plaquer sur l’une ou l’autre de ces langues des notions qui ne sont
pas pertinentes dans la description de son fonctionnement. Ainsi parler du clivage en polonais
serait injustifié, car il n’existe pas dans cette langue de structure comparable à celle que l’on
trouve en français, pour des raisons essentiellement typologiques : le polonais est une langue
flexionnelle qui permet de déplacer les constituants de la phrase sans avoir recours à une particule d’extraction. De même, il serait exagéré de parler de l’aspect pour la catégorie verbale
en français, au même titre que l’on en parle pour la description du système verbal des langues
slaves. Dans cette perspective, la seule attitude linguistique acceptable consisterait à analyser
les données syntaxiques d’une langue pour elles-mêmes, dans une logique systématique qui
leur est propre.
Mais alors, la confrontation des systèmes divergents se heurterait à un autre danger, celui
de déboucher sur un éparpillement de données difficilement comparables. Ainsi, pour qu’une
approche contrastive puisse donner lieu à une réflexion créatrice et aboutir éventuellement à
une généralisation, le choix d’un cadre théorique se révèle capital. Autrement dit, dans le cas
de l’approche plurilingue, il convient de proposer un cadre d’analyse qui permette de définir et
d’aborder la phrase clivée de façon à ce que l’on puisse y intégrer la description de ses équivalents dans les autres langues étudiées. Ainsi j’examinerai à présent, du point de vue comparatiste, les différentes analyses proposées traditionnellement en linguistique française pour
traiter la phrase clivée, afin de proposer une approche nouvelle qui paraît la mieux adaptée à
la description de la phrase clivée et de ses équivalents en anglais, français, polonais et russe
dans mon corpus littéraire.
2. Analyse syntaxique de la phrase clivée
Le tour clivé a été principalement traité, dans l’approche syntaxique, en particulier par la
grammaire générative transformationnelle, comme une structure phrastique basée sur le dispositif de l’extraction. La phrase clivée (C’est Pierre qui est venu) est dérivée de la phrase sans
clivage correspondante (Pierre est venu) par extraction : « On peut donc toujours dériver
transformationnellement une phrase clivée d’une phrase simple par extraction dans C’est… Qu
de l’un des constituants rattachés au verbe » (Gross 1968 : 52). L’extraction est donc une
opération syntaxique consistant à extraire, au moyen de la particule c’est …qu-, un argument
de la relation construite par le verbe placé après qu-. Lorsque l’élément extrait est sujet dans
la valence du verbe, la forme du pronom relatif est qui. Lorsqu’il s’agit d’un complément, le
relatif a, le plus souvent, la forme que. Le verbe être dans le présentatif de la phrase clivée
(c’est) peut toujours apparaître au présent ou bien il peut adopter le temps du verbe de la
phrase tronquée.
En anglais la diversité morphosyntaxique du clivage semble être plus importante. La
phrase clivée est le plus souvent introduite par It :
« It can introduce sentences of the following type (‘cleft sentences’) :
It was Peter who lent us the money. (not Paul)
It’s pilots that we need, not ground staff. » (Thomson A. J. & Martinet A. V., 1986 : 78)
Toutefois il n’est pas rare que, dans le cas d’une locution adverbiale, la forme That’s…
where… corresponde à une forme clivée du type C’est ici/là …qu-.
Le verbe to be s’accorde en temps avec le verbe de la relation prédicative, même s’il ne
semble pas pouvoir s’employer au futur. L’anglais peut également employer plusieurs relatifs
(who, that, whom, which, where, when), là où le français choisit principalement entre que/qui.
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L’expression du relatif n’est pas toujours obligatoire en anglais (That was when her face began
to wear that bright, haggard look. Faulkner :126).
Il est difficile de parler de l’extraction en polonais et en russe, car, du point de vue de la
description syntaxique, l’ordre des mots dans la proposition est relativement libre dans les langues flexionnelles et c’est la désinence qui fournit les indications sur les fonctions des constituants. Il n’y a donc pas de forme syntaxique similaire à la phrase clivée en surface, mais
plutôt une pluralité de marques correspondant au clivage. De ce point de vue, la phrase clivée
peut être signifiée, soit par un morphème comme un pronom démonstratif (to en polonais, eto
en russe), plusieurs adverbes en polonais et russe, des particules en polonais (ze, juz) et russe
(ze, ved’, to), soit par des marques de type syntaxique comme les changements dans l’ordre
des mots (accompagnés ou non par l’adjonction de morphèmes), soit encore à des procédés
prosodiques à l’oral.
3. Analyse en thème et rhème
La phrase clivée est associée par un bon nombre de travaux situés en linguistique textuelle
à l’opération de rhématisation (Combettes 1977, Léard 1992, Le Goffic 1993, Bres 1999). La
particule c’est … qu- sert alors à extraire et encadrer le rhème de la phrase : ce que l’on dit,
l’information nouvelle et la plus importante de l’énoncé qui a motivé son énonciation. La particule c’est .. qu- permet alors de désigner explicitement l’élément extrait comme l’information
essentielle dans l’énoncé et de ce fait souvent nouvelle ou présentée comme telle. Le rhème
est préférentiellement placé en fin de phrase, la phrase clivée opère donc un changement dans
l’ordre habituel des constituants de l’énoncé en plaçant le rhème en tête, ce qui crée une mise
en valeur de l’élément extrait. L’analyse en thème et rhème est utile dans une approche
contrastive, car elle permet d’analyser les changements dans l’ordre de mots de la phrase du
point de vue de leur rôle dans la structure informationnelle de l’énoncé. Cependant l’approche
en termes de rhématisation semble parfois problématique pour expliciter certaines occurrences
de la phrase clivée qui ne se laissent pas facilement décrire de cette façon (cf. point 3., analyse de l’exemple (4)). Par ailleurs l’analyse en thème et rhème n’est pas à elle seule suffisante pour traiter la phrase clivée et ses correspondants en anglais, polonais et russe et elle
doit être complétée par une approche sémantico-discursive, afin de pouvoir rendre compte de
différents types de rhématisation (cf. 3. (1) et 3. (3)).
4. Analyse sémantico-discursive de la phrase clivée
4.1. Analyse en termes de mise en valeur
La phrase clivée est toujours associée en linguistique traditionnelle (Corbeil 1968) aux
procédés syntaxiques de mise en valeur, autrement dit aux marques de focalisation. La notion
de « mise en valeur » est pourtant très générale et se rapporte également à diverses autres
structures syntaxiques allant de l’insistance pronominale, en passant par le détachement/dislocation jusqu’à un simple déplacement des constituants dans la phrase qui peuvent
mettre en valeur aussi bien le thème que le rhème de l’énoncé. Le caractère vague de la notion de mise en valeur la rend peu opératoire dans une étude multilingue, car elle peut concerner plusieurs structures qui n’opèrent pas la mise en valeur d’un même élément de la phrase
du point de vue textuel du moins. Il est bien évidemment possible de décider, comme le fait
Rivelin-Constantin (1991), que toutes les opérations syntaxiques de mise en valeur servent à
thématiser un argument de l’énoncé, cependant cette affirmation est difficile à soutenir pour la
phrase clivée.
4.2. Analyse en structure identificatrice ou spécificationnelle
Du point de vue sémantico-discursif, la phrase clivée est souvent définie comme une
structure identificatrice ou spécificationnelle : « La phrase C’est Paul qui est arrivé le premier
est un énoncé d’identification entre ce (représentant qui est arrivé le premier), et Paul : ‘qui
est arrivé le premier, cela est Paul’ » (Le Goffic 93 : 221).
Ainsi la particule c’est …qu- permet d’identifier un élément qui est non spécifié dans le dispositif verbal.
La définition et l’approche de la phrase clivée en termes d’identification est, d’une manière
générale, intéressante car elle permet d’analyser un très grand nombre d’occurrences du
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corpus, à condition de préciser qu’il est possible, en discours, de rencontrer différents types
d’identification.
De ce point de vue, dans un travail antérieur (Nowakowska 2002a), j’ai essayé de distinguer entre une phrase clivée à valeur présentative et une phrase clivée à valeur contrastive,
correspondant respectivement à une identification simple et une identification contrastive.
4.2.1. Phrase clivée à identification simple
La phrase clivée à valeur présentative correspond à une identification simple dont le rôle
consiste à identifier un élément en rapport avec une situation de manière à signaler simplement que cet élément est rhématique :
(1) Et il y a toujours à table beaucoup de gens ; les vieux éclopés, d’abord, ceux qui n’en finissent pas de
parler des bons coups qu’ils ont donnés à Kossovo. (…) Et aujourd’hui, Marko avait invité aussi de gros
marchands, des notables, des chefs de village, de ceux qui vivent dans la montagne, si près des Turcs
qu’on peut se tirer des flèches d’un bord à l’autre du torrent qui coule entre les roches, et quand l’eau
manque en été, il y coule du sang. C’était à cause de l’expédition qu’on prépare, comme chaque année,
pour rapporter des poulains et du bétail turc. On servait de grands plats dans lesquels on n’avait pas
épargné les condiments ; (Yourcenar : 132)
Dans l’occurrence (1), tirée du corpus en français — langue source, la phrase clivée se
présente sous forme réduite à C’est X1, la séquence qui suit normalement qu- n’est pas alors
répétée, selon le principe de l’économie des moyens en discours, car elle peut être inférée du
co-texte antérieur immédiat :
C’était à cause de l’expédition qu’on prépare, comme chaque année, pour rapporter des poulains et du bétail turc qu’aujourd’hui Marko avait invité aussi de gros marchands, des notables,
des chefs de village, (…).
La phrase clivée à valeur présentative apparaît systématiquement dans une description2,
où l’élément extrait apporte simplement une information supplémentaire par rapport au plan
de connaissances partagées, le clivage peut alors être effacée sans affecter la cohérence textuelle. Dans mon corpus plurilingue, j’ai constaté que ce type de clivage en français ne correspondait en anglais à aucune marque particulière en surface, mais à un énoncé simple déclaratif
ayant le plus souvent la structure canonique composée d’un sujet accompagné soit d’un verbe
et de son complément, soit d’une copule et d’un attribut :
(1)’ And today Marko had also invited powerful merchants, village elders who live in the mountains, so
close to the Turks that they can shoot arrows at each other across the stream, and in the summer, when
the water is law, it flows with blood. The dinner was in honour of their annual expedition to bring back
Turkish cattle and donkeys.
En polonais et en russe, l’élément extrait en français apparaît systématiquement, dans ce
cas, en position finale, préférentiellement réservée au rhème.
(1)’’ Marko sprosił również wielkich kupców, starszyznę, wszystkich co znaczniejszych, tych, co żyją w górach,
tak blisko Turków, że mogą posyłać sobie strzały z łuku przez strumień, który płynie między skałami, a jak
wyschnie latem, spływa krwią. A prosił Marko ludzi dlatego, że jak co roku szykowała się wyprawa po zarobki i
bydło tureckie.
A
prosił
Marko
ludzi
dlatego, że
jak
(/conj/ Et
/verbe/ invitait /nom/ Marko /nom/ gens /conj/ parce que
/adv/ comme
co
roku
szykowała się
wyprawa
po
/indéf/ chaque /nom/ année /verbe/ préparait se /nom/ expédition /prép/ pour
1
2
L’élément X correspond, dans l’occurrence étudiée, au syntagme nominal déterminé par une
subordonnée relative qui ne constitue pas le second membre Qu- R de l’extraction. Il convient
également de souligner que, dans tous les cas, l’identification simple ne correspond pas forcément à
une phrase clivée réduite C’est X. Ainsi, j’ai choisi cet exemple complexe et plutôt rare, car il vient du
corpus en français langue source où les identifications simples sont peu fréquentes.
Il ne faut pas cependant en conclure que tous les clivages dans une description relèvent de ce type.
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zarobki
i
bydło
tureckie
/nom/ poulains /conj/ et /nom/ bétail /adj/ turc)
(Et invitait Marko gens parce que comme chaque année se préparait expédition pour poulains
et bétail turc)
(1)’’’ A segodnja Marko priglasil k tomu že krupnyx torgovtzev, imenityx osob i starost gornyx derevenŐ
raspoložennyx tak blizko ot tyretzkix poclenij, čto čerez gornyj potok, strujaščijsja meždu skalami, vpolne
možno ctreljatŐ v protivnika iz luka, letom že, kogda potok peresyxaet, po ego ruslu tekut poroj reki krovi.
Gosti sobralisŐ, čtoby obsuditŐ predstojaščuju vylazku protiv turok s tzelŐju zaxvata ix ptitzy i skota, kak Eto
delaetsja ežegodno. K stoly podavali ogromnye bljuda, (...).
Gosti
sobralisŐ,
čtoby
obsuditŐ
predstojaščuju
(/nom/ invités /verbe/ se sont réunis, /conj/ afin de /verbe/ préparer /adj/ prochaine
vylazku
protiv
turok
s
tzelŐju
zaxvata
/nom/ expédition /prép/ contre /nom/ turc /prép/ dans /nom/ but /nom/ saisissement
ix
ptitzy
i
skota,
kak
Eto
/pronom/leurs /nom/ poulains /conj/ et /nom/bétail, /adv/ comme /démo/ ça
delaetsja
ežegodno.
/verbe/ se fait /adv/ habituellement).
(Invités se sont réunis pour préparer prochaine expédition contre turc dans but saisissement
leurs poulains et bétail, comme ça se fait habituellement)
Complémentairement, la position finale, rhématique, de certains éléments en polonais
et/ou en russe (langue source) semble déclencher systématiquement l’emploi de la particule
c’est … qu- à valeur présentative dans la traduction française et un énoncé simple, présentant
l’ordre des mots canonique (sujet verbe complément) en anglais :
(2) Od razu, o 8.40, przystąpiliśmy − prof. Filidor, dwaj mędrycy, docent Lopatikin i ja − do wspólnej
konferencji ; pióro
jak
zwykle
trzymał
Lopatkin.
(/nom/ plume /adv/ comme /adv/ d’habitude /verbe/ tenait /nom/ Lopatkin)
(Gombrowicz : 89)
(2)’’ Aussitôt, à 8h 40, nous tînmes une conférence commune, le professeur Philidor, les deux
docteurs, le maître de conférences Lopatkin et moi. C’est Lopatkine qui tenait la plume.
(2)’’ A little later, at 8.40 p.m. to be precise, we that is to say Professor, the two doctors,
Assistant Professor Lopatkin and myself, held a conference. Assistant Professor Lopatkin as
usual wielded the fountain-pen.
4.2.2. Phrase clivée à identification contrastive
La construction clivée se présente fréquemment en discours comme une identification
contrastive. Un constituant se trouve alors extrait pour être identifié et mis en valeur par opposition, implicite ou explicite, aux autres éléments du même paradigme :
« It was Tom who helped us. (not Bill or Jack)
It’s speed that causes accidents, not bad roads ». (Thomson A. J. & Martinet A. V. 1986 : 83)
Le clivage contrastif peut apparaître dans tous les genres discursifs aussi bien dialogaux
(cf. (5)) que monologaux (cf. (7)) et il ne peut jamais être supprimé sans perturber
profondément la cohérence textuelle. Le tour clivé contrastif se laisse paraphraser par :
contrairement à ce qu’on pourrait penser ou dire (ce n’est pas X), c’est Y qu- Z, et comporte
toujours une trace en surface lors de la traduction.
Le clivage contrastif est le plus souvent traduit dans notre corpus en anglais, soit par la
forme clivée correspondante qui semble être obligatoirement associée à l’effet contrastif, soit
par l’insistance prosodique, rendue à l’écrit par des procédés typographiques tels que le caractère gras ou/et l’italique. Ainsi, dans certains cas de l’extraction des pronoms personnels :
C’est toi qui m’as fait venir ici sera traduit par à You made me come here.
En polonais, le clivage contrastif est souvent traduit par un adverbe à valeur restrictive
wlasnie (précisément), tylko (seulement), jedynie (uniquement), wylacznie (exclusivement),
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etc. qui précède ou suit l’élément extrait en français ou en anglais. La valeur sémantique de
ces adverbes en discours semble de fait indiquer l’opposition de l’élément qu’ils accompagnent
aux autres éléments susceptibles d’être pris en considération et employés à sa place dans une
autre prédication. L’élément extrait en français ou en anglais peut être également accompagné
en polonais par un démonstratif, le plus souvent to (ce), par une particule de mise en valeur
(ze) ou bien par une insistance prosodique à l’oral exprimant l’identification contrastive. Le
russe privilégie, lors de la traduction du clivage contrastif, l’emploi des démonstratifs (Eto) ou
des particules de mise en valeur contrastive (ved,’ to, ze, etc.), combiné parfois à l’utilisation
d’un adverbe à valeur restrictive.
La définition de la phrase clivée en termes d’identification, simple ou contrastive, semble
être la plus adaptée pour décrire la phrase clivée en français, car elle permet de traiter un très
grand nombre d’exemple de notre corpus. Cependant il est difficile d’analyser en termes
d’identification les énoncés anglais comme Assistant Professor Lopatkin as usual wielded the
fountain-pen., ou polonais (plume comme d’habitude tenait Lopatkin). Il faudrait alors
considérer comme identificatoires tous les énoncés déclaratifs simples. Par ailleurs, dans certains cas, même en français, il semble difficile de décrire un énoncé clivé en termes
d’identification simple ou contrastive. On peut prendre comme exemple l’énoncé suivant, traduit du polonais en français par la phrase clivée :
(3) O, potęga Formy ! Przez nię umierają narody. Ona wywołuje wojny. Ona sprawia, że powstaje w nas coć,
co nie jest z nas. Lekceważąc ją nie zdołacie nigdy pojąć głupoty, zła, zbrodni. Ona rządzi naszymi
najdrobniejszymi odruchami. Ona jest u podstawy zycia zbiorowego. (Gombrowicz : 79)
Ona
rządzi
naszymi
najdrobniejszymi
odruchami.
(/pronom/ Elle /verbe/ gouverne /possessif/ nos /adj/ plus infimes /nom/ réactions).
Ona
jest
u
podstawy zycia zbiorowego.
(/pronom/ Elle /verbe/ est /prép/ au /nom/ fondement de vie collective
(3)’ Oh puissance de la Forme ! Par elle meurent les nations. Elle provoque des guerres. Elle fait surgir en
nous quelque chose qui ne vient pas de nous. Si vous l’ignorez, vous ne pourrez jamais expliquer la
sottise, le mal, le meurtre. C’est elle qui commande nos plus infimes réactions. C’est elle qui se trouve à
la base de la vie collective.
L’emploi de la construction clivée dans la traduction française a suscité notre intérêt, car
l’énoncé polonais a la structure d’une phrase affirmative simple : sujet (elle) verbe (commande) objet (nos plus infimes réactions), sans aucune marque de mise en valeur ou
d’identification à l’écrit comme à l’oral. De plus on remarque que les deux énoncés polonais,
traduits en français par la phrase clivée, ont une structure syntaxique identique aux deux
énoncés simples au début de ce passage (Elle provoque des guerres. Elle fait surgir en nous
quelque chose qui ne vient pas de nous.) dont la traduction n’a pourtant pas suscité l’emploi
du clivage en français. Il semble donc que dans ce cas, la phrase clivée a plutôt une fonction
stylistique, car elle permet d’éviter la répétition incessante d’une même structure phrastique et
d’indiquer l’achèvement du passage consacré à la Forme. La traduction anglaise semble
confirmer l’emploi stylistique de la phrase clivée en français, car le traducteur n’utilise pas de
clivage et le pronom It a la fonction d’un représentant :
(3)’’ Oh, the power of form! It causes nations to perish, and it leads to wars. It is the reason why things
arise among us which do not come from us. Without it you will never succeed in under-standing stupidity,
or evil, or crime. It governs our smallest reflexes, and lies at the foundation of the whole of our collective
life.
Dans la traduction anglaise, la structure syntaxique du dernier énoncé qui nous intéresse
est proche des trois premières propositions, car elles sont toutes introduites par it représentant anaphoriquement the power of form. Le texte anglais est donc construit de façon à reprendre, comme c’est le cas en polonais, l’élément thématique : ce dont on parle, l’information
connue et la moins importante, en tête de plusieurs propositions sans aucune mise en valeur
particulière. On note toutefois que le dernier énoncé anglais correspond à deux énoncés successifs en polonais. Il semble que pour éviter la répétition et marquer la fin du passage, le traducteur anglais emploie la coordination des deux phrases simples en polonais.
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Je ne dispose pas de la traduction russe de cet exemple, mais en s’appuyant sur ma
connaissance de cette langue, je pense que le russe resterait très proche du texte source dans
ce cas.
Faut-il donc penser que l’emploi de la phrase clivée dans (4) résulte d’un ajustement stylistique effectué par le traducteur afin de mieux rendre le texte en français ?
5. Analyse dialogique de la phrase clivée
L’approche dialogique de la phrase clivée et de ses équivalents dans les autres langues
étudiées m’a paru intéressante pour plusieurs raisons.
Premièrement même si de nombreuses phrases clivées se laissent décrire dans un corpus
littéraire en termes d’identification (toutes les occurrences fabriquées hors contexte peuvent
être décrites de cette façon), cette analyse ne se fait pas toujours aisément dans les exemples
de notre corpus. J’ai donc voulu savoir si l’approche dialogique pouvait rendre compte de la
complexité de l’emploi du clivage dans mon corpus.
Deuxièmement, du point de vue d’une approche plurilingue, j’ai préféré une description
dialogique de la phrase clivée et de ses équivalents dans les autres langues étudiées, car, dans
mon corpus, le clivage peut correspondre à plusieurs moyens syntaxiques, lexicaux ou prosodiques, qui ne se laissent pas forcément interpréter en termes d’identification, mais semblent
souvent indiquer l’altérité énonciative.
En dernier lieu, l’analyse dialogique du clivage constitue une approche nouvelle qui permet
de montrer quelques aspects, liés essentiellement au rôle sémantico-discursif de ce
phénomène, qui n’ont pas pu être traités dans une approche traditionnelle.
Afin de décrire l’hétérogénéité énonciative de la phrase clivée et de ses correspondants en
anglais, polonais et russe, j’ai fait appel, d’une part, à la théorie du dialogisme de Bakhtine et,
d’autre part, à la notion de l’actualisation de Bally.
Issue des travaux de M. Bakhtine, la théorie du dialogisme pose qu’un énoncé, attribué
initialement à un seul locuteur, comporte les traces de plusieurs voix, qu’il se rapporte donc à
des sources énonciatives multiples :
Toute énonciation, même sous forme écrite figée, est une réponse à quelque chose et est
construite comme telle. Elle n’est qu’un maillon de la chaîne des actes de parole. Toute inscription prolonge celles qui l’ont précédée, engage une polémique avec elles, s’attend à des
réactions actives de compréhension, anticipe sur celles-ci, etc. (Bakhtine 1929/1977 : 105).
Bakhtine postule que le discours, qu’il soit du genre dialogal, composé par l’alternance des
tours de parole appartenant aux énonciateurs différents, ou monologal, ayant la forme textuelle du monologue ( par exemple l’article du journal), est élaboré et traversé continuellement
par le dialogue interne avec d’autres voix. La voix de l’autre est, selon Bakhtine, doublement
présente dans l’énoncé du même :
– Le discours de l’énonciateur entre en relation dialogique avec d’autres discours
antérieurs et extérieurs sur un même objet : il s’agit du dialogisme interdiscursif. L’énonciateur
convoque alors ces autres discours pour dialoguer, de multiples façons, avec la parole de
l’autre : polémiquer avec elle, la mettre à distance ou, au contraire, pour s’accorder avec elle,
etc.
– Mais en même temps que le discours rencontre d’autres discours, il anticipe également
la « compréhension-répondante » de son destinataire : on parle alors de dialogisme interpersonnel. Le « discours-réplique » prévu de l’énonciataire imprime sa marque dans le processus
de l’élaboration du message, car il implique que le locuteur intègre dans son discours une
image de l’autre discours, qu’il prête à son interlocuteur.
– Bakhtine mentionne indirectement un troisième type de dialogisme : l’autodialogisme,
lorsque l’énonciateur dialogue avec son propre discours. L’autodialogisme n’a pas fait l’objet de
recherches approfondies, mais il sera pris en compte dans le présent travail.
Étant par définition différents et engendrant des effets de style distincts, le dialogisme
interdiscursif — relation dialogique à la parole, antérieure et extérieure, d’autrui sur l’objet —
et le dialogisme interpersonnel — relation à la parole d’autrui dans la réponse anticipée de
l’interlocuteur — peuvent néanmoins s’entremêler très étroitement, devenant difficiles à distinguer l’un de l’autre.
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Si, en reprenant les paroles de Bakhtine à la lettre, on considère que : « toute énonciation » constitue « une réponse à quelque chose », elle est « un maillon de la chaîne des actes
de parole », alors tout énoncé est bien dialogique… Le danger que comporte la réflexion de
Bakhtine consiste à transformer le dialogisme en concept « fourre-tout » qui risque de ne plus
servir à grand chose.
De fait, si tout énoncé est par nature dialogique (on parle toujours et forcément avec les
mots des autres et en interaction avec les autres), dans certains cas, la référence à une autre
source énonciative est linguistiquement repérable et analysable à l’aide d’un cadre d’analyse
précis permettant de décrire la pluralité des voix, leur identité et les rapports entre elles. Ainsi,
mon hypothèse est que certains moyens syntaxiques, dont la phrase clivée, se laissent décrire
comme des marqueurs qui font entendre, implicitement ou explicitement, le dialogue avec la
voix de l’autre. Afin de formaliser la description de cette dimension dialogique de la syntaxe,
j’ai fait appel au concept d’actualisation chez Bally.
Bally (1934/1965 : 36-38) décrit l’actualisation phrastique comme application d’un modus
(acte de penser) à un dictum (contenu représentatif). Dans l’énoncé actualisé :
He’s going tomorrow
l’énonciateur E1 qui assume la responsabilité de cet énoncé a modalisé par l’assertion un dictum ([3ème personne + go + tomorrow]). L’énoncé de ce type, où l’énonciateur modalise le
dictum, est un énoncé monologique, qui ne fait pas apparaître d’autres voix. Par contre, un
énoncé dialogique fait entendre une autre voix en ce que l’énonciateur E1 applique l’acte de
modalisation non pas à un dictum, mais à une unité ayant le statut d’énoncé, autrement dit
une unité déjà modalisée, par l’assertion ou une autre modalité (par exemple l’interrogation),
par un autre énonciateur ou par soi même. Le clivage contrastif permet, dans un premier
temps, d’aborder certaines structures clivées, du moins, en termes de dialogisme, car il laisse
entendre une autre prédication à laquelle il s’oppose explicitement ou implicitement. Ainsi,
dans l’énoncé clivé complexe, comportant la négation :
It’s today that he’s going, not tomorrow
je distinguerai, en m’appuyant sur les travaux de J. Bres (1999) :
– l’énonciateur E1 qui assume la responsabilité de l’énoncé clivé E : It’s today that he’s going,
not tomorrow;
– l’énonciateur e1 (sur les différentes identités de l’énonciateur e1 voir Nowakowska 2001) à
qui serait imputée l’énonciation positive (e) : He’s going tomorrow, à laquelle s’oppose partiellement l’énonciateur E1 dans son énoncé. L’opposition porte sur un élément dépendant de la
rection verbale (tomorrow) et non pas sur la totalité de la relation entre le verbe et les
différents arguments de sa valence.
Autrement dit, l’acte de modalisation effectué par E1, consiste à s’opposer explicitement, à
travers la négation, à une partie de l’énoncé (e) d’e1, afin de la remplacer par l’élément extrait
au moyen de la particule It’s … that (c’est … qu-). Dans de nombreux cas, l’acte d’opposition
effectué par la phrase clivée reste implicite, mais il peut être restitué grâce au co-texte. Analysons, de ce point de vue, un exemple tiré du corpus en français (langue source) :
(4) Mon père avait rassemblé une collection de tes peintures dans la chambre la plus secrète
du palais, car il était d’avis que les personnages des tableaux doivent être soustraits à la vue
des profanes, en présence de qui ils ne peuvent baisser les yeux. C’est dans ces salles que j’ai
été élevé, vieux Wang-Fô, car on avait organisé autour de moi la solitude pour me permettre
d’y grandir. (Yourcenar 1963 : 19)
L’élément extrait par la particule c’est … qu- est le syntagme prépositionnel dans ces salles
où le syntagme nominal actualisé par le démonstratif ces renvoie au co-texte antérieur : à la
chambre la plus secrète du palais où il y avait la collection des peintures. Le tour clivé identifie,
dans ce cas, le circonstanciel par opposition implicite à tous les autres endroits, destinés habituellement à l’éducation des enfants, susceptibles d’être pris en considération et employés à sa
place dans une autre prédication : c’est dans ces salles que j’étais élevé (et non pas ailleurs).
L’opposition est soulignée dans cet exemple par le fait que le clivage apparaît dans un contexte
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dialogal. Du point de vue dialogique, l’énonciateur E1 s’oppose implicitement à un énoncé imputé à son interlocuteur (Wan-Fô) auquel pourrait s’identifier le lecteur afin de prendre en
considération et employer, dans une autre prédication, un autre élément que celui encadré par
c’est …qu-. Si on prend en considération la modalité de l’énoncé auquel s’oppose partiellement
la phrase clivée, l’instance à qui se trouve imputé l’énoncé rejeté peut également être
l’énonciateur E1. L’énonciateur E1 dialogue alors avec sa propre parole, l’autodialogisme, ce
qui pourrait être paraphrasé par : contrairement à ce que j’aurais souhaité, c’est dans ces salles que j’ai été élevé.
Dans notre corpus plurilingue, les moyens linguistiques employés par les traducteurs semblent également confirmer l’hypothèse dialogique sur la phrase clivée.
La traduction anglaise emploie, comme en français, la phrase clivée :
(4)’ My father had assembled a collection of your work and hidden it in the most secret
chamber in the palace, because he judged that the people in your paintings should be
concealed from the world since they cannot lower their eyes in the presence of profane
viewers. It was in those same rooms that I was brought up, old Wang-Fo, surrounded by
solitude.
Parce que le clivage est associé en anglais au contraste, il exprime l’opposition de
l’élément extrait à un autre élément susceptible de prendre sa place dans une autre
prédication.
En polonais le clivage a été traduit, comme c’est souvent le cas dans un clivage contrastif,
par l’emploi d’un adverbe restrictif pour accompagner l’argument mis en opposition par rapport
aux autres éléments pouvant prendre sa place :
(4)’’ Mój ojciec zgromadził kolekcję twoich obrazów w najtajniejszej komnacie pałacu, uwazał bowiem, że
postaci namalowane należy chronić przed wzrokiem profanów, wobec którego są bezbronne, nie mogą bowiem
spuścić oczu. I w tych właśnie salach się wychowałem, o stary Wang−Fu, gdyż otoczono mnie samotnością,
abym w niej mógł wzrastać.
I
w
tych
właśnie
salach
się wychowałem,
(/conj/ Et /prép/ dans /démo/ ces /adv/ précisément /nom/ salles /verbe/ me suis élévé)
(Et dans ces préciément salles je me suis élévé)
L’adverbe précisément permet d’exclure tous les autres éléments susceptibles de prendre la
place de l’élément qu’il accompagne.
En russe nous avons l’emploi de la particule -to qui se trouve adjointe au démonstratif Etix
(ces) :
(4)''' Moj otetz xranil kollektziju tvoix kartin v samom potaennom ygolke dvortza, ibo sčital, čto vzor nevežd
ne dolžen oskverijatŐ izobražennyx na nix geroev, kotorye v prisutstvii profanov ne mogut daže otvernutŐ
litza. V Etix−to zalax ja i ros, ctaryj BanŐ Fu, potomu čto vokrug menja sozdali obstanovku yedinenija, i mne
bylo prednaznačeno v nej vyrasti.
V
Etix−to
zalax
ja
i
(/prép/ dans /démo+particule/ ces-ce /nom/ salles /pronom/ je /particule/ que
ros
/verbe/ ai grandi)
(C’est dans ces salles que j’ai grandi)
Le morphème to est doté d’une véritable plurifonctionnalité en russe : il peut être une
conjonction, un démonstratif ou une particule. Lorsque to est particule comme dans etix-to, sa
valeur sémantique correspond à l’effet de mise en relief contrastive comparable à la construction clivée contrastive en français et est traduite de cette manière par la majorité des traducteurs et des dictionnaires.
On peut cependant se demander si le dialogisme de la phrase clivée s’exprime toujours à
travers une opposition. L’analyse de l’exemple suivant, tiré du corpus français (langue source),
semble moins évidente de ce point de vue :
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(5) Bien qu’elle fût très jeune, elle avait la gravité, la lenteur, la dignité d’une très vieille
femme, et sa suavité était pareille à celle de la grappe mûrie et de la fleur embaumée. En passant devant la chapelle, elle regarda attentivement le moine, qui en fut dérangé dans ses oraisons. (…)
- Moine, laisse-moi entrer dans cette grotte. J’aime les grottes, et j’ai pitié de ceux qui y cherchent refuge. C’est dans une grotte que j’ai mis au monde mon enfant, c’est dans une grotte
que je l’ai confié sans crainte à la mort, afin qu’il subisse la seconde naissance de la Résurrection. (Yourcenar : 99-100).
Même si on peut paraphraser la phrase clivée telle que (5) par c’est dans une grotte que
j’ai mis au monde mon enfant et non pas dans un autre endroit prévu à cet effet, la valeur
d’opposition semble être secondaire dans ce cas, l’interprétation dialogique s’opère moins à
travers l’effet d’opposition à un énoncé imputé à l’autre ou à soi même, que par rapport à la
« compréhension-répondante » du récepteur, pour reprendre les termes de Bakhtine, qu’il
convient d’anticiper. De ce point de vue, l’élément introduit par c’est … qu- est dialogique
parce qu’il désigne comme rhématique un élément (dans une grotte) qui renvoie intertextuellement, à la fois le moine (l’interlocuteur direct) et le lecteur, vers un texte antérieur, La Bible,
dont la connaissance doit leur permettre de reconnaître l’identité de la jeune femme, dévoilée
en fin de la nouvelle :
Et Marie s’en alla par le sentier qui ne menait nulle part, en femme à qui il importe peu que les
chemins finissent, puisqu’elle sait le moyen de marcher dans le ciel.
L’élément extrait est donc clairement rhématique, car il apporte au lecteur des renseignements essentiels pour comprendre toute la nouvelle. Le dialogisme s’impose, du point de vue
sémantico-discursif, car un élément renvoyant à un discours antérieur est sélectionné et mis
en valeur eu égard à l’interlocuteur / lecteur. La phrase clivée pourrait alors être paraphrasée
par : sache que c’est dans une grotte que j’ai mis au monde mon fils.
L’analyse dialogique semble être confirmée par l’étude contrastive du corpus plurilingue,
même si les marques linguistiques d’altérité énonciative dans le corpus anglais et polonais, du
moins, ne sont pas exactement du même type que dans la cas du clivage contrastif.
Dans la traduction anglaise, au premier abord, nous n’avons pas de marques particulières
en surface :
(5)’ I am fond of caves, and I am moved by those who seek refuge in them. In a cave I gave
birth to my child, and in a cave I entrusted him, without fear, into the hands of death, to suffer
the second birth of Resurrection.
L’occurrence (5) peut être considérée comme syntaxiquement et discursivement proche de
l’exemple (4) précédemment analysé, car le syntagme extrait en français par la particule c’est
… qu- est un syntagme prépositionnel, introduit par la préposition dans, employé comme complément circonstanciel de lieu. Dans les deux cas, la phrase clivée apparaît dans un contexte
dialogal, on pourrait alors se demander pourquoi le traducteur anglais n’utilise pas le correspondant anglais de la phrase clivée lors de la traduction : It was in a cave that I gave birth to
my child ou bien That was in a cave where I gave birth to my child, mais la phrase clivée se
trouve traduite par un énoncé sans clivage où seule la position en tête de phrase de l’élément
extrait en français semble le mettre en valeur. Ainsi, il convient de noter que l’ordre
d’apparition des constituants en surface dans cet exemple diffère de l’ordre des mots canonique dans la proposition anglaise en ce que le syntagme prépositionnel (le complément circonstanciel) se trouve en tête et non pas en fin de phrase (I gave birth to my child in a cave).
La position initiale de cet élément semble donc le mettre en valeur eu égard à l’interlocuteur,
de façon à signaler son importance pour ce dernier, du point de vue des connaissances
partagées, et non pas de manière à signaler un acte d’opposition1 à une autre prédication.
1
L’effet de contraste semble également être estompé dans ce cas par le choix de l’article indéfini en
français comme en anglais pour actualiser le substantif « grotte ». De fait, avec un article indéfini, le
degré d’actualisation est moindre (la référence est plus vague) qu’avec un démonstratif, comme dans
(6), il est donc plus difficile d’établir une opposition. Ainsi, dans les syntagmes prépositionnels : dans
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L’énoncé polonais a une structure syntaxique similaire à l’anglais :
(5)’’ Ja kocham groty i tych, co szukają tam schronienia. W grocie wydałam na świat mego Syna i w grocie
powierzyłam Go, bez trwogi, umarłego, aby narodził się po raz wtóry w Zmartwychwstaniu.
W
grocie
wydałam
na
świat
mego
(/prép/ dans /nom/ grotte /verbe/ ai mis /prép/ sur /nom/ monde /possessif/mon
Syna
/nom/ fils)
i
w
grocie
powierzyłam
Go,
bez
(/conj/ et /prép/ dans /nom/ grotte /verbe/ ai confié /pronom/ lui, /prép/ sans
trwogi,
umarłego
aby
narodził się
po
raz
/nom/ peur, /adj/ mort, /conj/ pour que /verbe/ renaisse /prép/ pour /nom/ fois
wtóry
w
Zmartwychwstaniu.
/adj/ seconde /prép/ dans /nom/ résurrection)
(Dans grotte ai mis au monde mon Fils et dans grotte ai confié Lui, sans peur, mort, pour que
renaisse seconde fois dans Résurrection)
L’analyse que l’on peut faire de l’énoncé polonais est dans l’ensemble assez proche de
celle qui a été proposée pour l’anglais, car seule la position initiale du complément circonstanciel peut être considérée comme une forme de mise en valeur. De fait, en polonais, il est rare,
voire incorrect, pour les puristes, de commencer une phrase par la préposition, sauf quand il
s’agit de souligner un élément considéré comme étant essentiel pour la compréhension du
message, ce qui semble être le cas dans cet exemple. Il convient de remarquer également que
le dialogisme de cette mise en valeur semble être rendu encore plus explicite en polonais à
travers la graphie de certains mots apparaissant au milieu de la phrase, mais orthographiés
avec une majuscule : Syn (Fils), Go (Lui), Zmartwychwstanie (Résurrection1), car l’emploi de
la majuscule est, entre autres, réservé en polonais à l’évocation de Dieu. Ainsi, la position initiale inhabituelle d’un élément (le complément circonstanciel qui est rhématique du point de
vue de la structure informationnelle de l’énoncé) et l’emploi de la majuscule pour certains mots
à l’intérieur de la phrase semblent constituer un réseau d’information qui doit indirectement
anticiper et guider l’interprétation du récepteur.
Dans le cas de la traduction russe, les choses se présentent d’une manière légèrement
différente :
(5)’’’ Ja ljublju groty i žaleju tex, kto iščet v nix ybežišča. VedŐ imenno v grote rodila ja rebenka i v grote že
bez straxa doverila ego smerti, daby v Voskresenii perežil on vtoroe roždenie.
VedŐ
imenno
v
grote
rodila
(/particule/ ce /adv/ précisément /prép/ dans /nom/ grotte /verbe/ ai accouché
Ja
rebenka
i
v
grote
že
/pronom/ je /nom/ enfant /conj/ et /prép/ dans /nom/ grotte /particule/ que
bez
straxa
doverila
ego
smerti,
/prép/ sans /nom/ peur /verbe/ ai confié (/pronom/ lui /nom/ (à la) mort
daby
v
Voskresenii
perežil
on
(/conj/ pour que /prép/ dans /nom/ résurrection /verbe/ vive /pronom/ lui
vtoroje
roždenie.
/adj/ seconde /nom/ naissance)
(C’est précisément dans grotte qu’ai accouché je fils et c’est dans grotte que sans peur ai
confié le (à la) mort pour que dans Résurrection vive lui seconde naissance)
Le traducteur russe utilise dans son texte, d’une part, la particule ved’ qui est considérée
et employée comme équivalent lexical du tour clivé par les traducteurs et par les dictionnaires
spécialisés et, d’autre part, l’adverbe précisément (imenno) dont la valeur sémantique est
1
ces salles et in those same rooms, la façon d’introduire les noms en discours par le démonstratif ces
et those same souligne l’opposition entre ces salles (ou those same rooms) et tous les autres endroits
qui se trouvent implicitement écartés par l’emploi du clivage.
Ce dernier mot est également orthographié avec une majuscule en français et en anglais.
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proche de l’effet contrastif. Ainsi la traduction russe fait-elle apparaître au premier plan l’effet
d’opposition à une autre prédication et non pas l’effet d’anticipation sur l’interprétation de
l’autre dont peut résulter un « discours-réponse ».
Quant à l’aspect dialogique de la phrase clivée et de ses équivalents en anglais, polonais et
russe, nous avons essentiellement vu des exemples qui appartenaient au cadre dialogal. Il est
à noter cependant que toutes les occurrences du clivage dialogique n’apparaissent pas exclusivement dans le dialogue, mais certains tours clivés fonctionnent de façon identique dans un
monologue. De ce point de vue, il est possible d’analyser le passage suivant en anglais, langue
source, qui comporte une phrase clivée dans un contexte monologal (la description) et un
énoncé simple (le dernier en italique) qui a également été traduit en français par le tour clivé :
(6) She was the last to realise that she was losing ground; that those among whom she had
been a little brighter and louder flame than any other were beginning to learn the pleasure of
snobbery-male-and retaliation-female. That was when her face began to wear that bright,
haggard look. (…) She watched the girls with whom she had grown up as they married and got
homes and children, but no man ever called on her steadily until the children of the other girls
had been calling her “aunty” for several years, the while their mothers told them in bright
voices about how popular Aunt Minnie had been as a girl. Then the town began to see her
driving on Sunday afternoons with the cashier in the bank.
L’adverbe when dont le contenu s’explicite eu égard au co-texte antérieur est présenté en
discours par opposition à l’énoncé (e) imputé à un autre énonciateur (e1) : That was when her
face began to wear that bright, hagard look s’oppose implicitement à her face was always/even
at that time like this.
Les traducteurs ont explicitement marqué, par des éléments lexico-syntaxiques en surface,
l’opposition à l’énoncé d’un autre.
En polonais nous avons :
(6)’’ Najpóżniej ze wszystkich zdała sobie sprawę, że traci grunt pod nogami; przyjaciółki, od których była
bystrzejsza i przy których płonęła jaśniejszym ogniem, wcześnie zaczęły szczycić się posiadaniem przyjaciela i w
celu rywalizacji rozwinęły swe kobiece talenty. I wtedy właśnie na jej twarzy pojawil się ów wyraz sztucznej
zmęczonej wesołości. (...) Obserwowała dziewczęta, z ktrórymi rosła, widziała, jak szły do ślubu, zakładały
rodziny, rodziły dzieci; do niej nie zbliżył się w poważnych zamiarach żaden mężczyzna, aż wreszcie dzieci jeje
koleżanek zaczęły ją nazywać ciocią, obecnie nazywały ją tak od wielu lat, a matki opowiadały im z
ożywieniem, jakie to powodzenie miała ciocia Minnie, kiedy był młodą dziewczyną. Potem zaczęto ją widywać
na niedzielnych popołudniowych przejażdżkach z kasjerem banku, wdowcem lat około czterdziestu (...).
I
wtedy
właśnie
na
jej
twarzy
(/conj/ Et /adv/ alors /adv/ précisément /prép/ sur /possessif/ son /nom/ visage
pojawil się
ów
wyraz
sztucznej
zmęczonej
/verbe/ est apparue /démo/ cette /nom/ expression /adj/ fausse /adj/ fatiguée
wesołości.
/nom/ gaieté)
(Et alors précisément sur son visage est apparue cette expression fausse fatiguée gaieté)
L’adverbe de temps wtedy (‘alors’) est accompagné par un autre adverbe wlasnie
(‘justement’ ‘précisément’) qui renvoie à l’acte d’opposition qu’il serait possible de paraphraser
par : alors précisément et non pas, comme pourrait le penser l’autre, à un autre moment situé
avant ou après sur l’axe de temps.
Le russe marque le dialogisme, exprimé par l’emploi de la phrase clivée en anglais, en
adjoignant la particule -to à l’adverbe de temps :
(6)’’’ Ona poslednej pojala, čto sdaet pozitzii; v toj kompanii, gde ona vydeljalasŐ ogonŐkom pobojčee i
pojarče, pročix, mužčinny načali postigatŐ vce prelesti snobizma, a ženščiny Đ otmestki. Togda−to y nee i
pojavilosŐ Eto vymučenno−zadornoe vyraženie. (...) Ona nabljudala, kak devuški, rosšie s neju vmeste,
vyxodjat zamuž, obzavodjatsja domami i detiškami, ee že ni odin mužčina ne domogalsja malo−malŐski
serŐezno, vot, gljadišŐ, deti byvšix odnoklassnitz uže neskolŐko let podrjad zovut ee tetenŐka, a materi ix
tem vremenem zadornymi goloskami rasskazyvajut im o tom, kakim uspexom polŐzovalasŐ tetja Minni v
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junosti. A potom v gorodke stali primečatŐ, čto po voskresenŐjam ona raskatyvaet v avtomobile s kassirom iz
banka.
Togda
−to
y
nee
i
pojavilosŐ
(/adv/ alors /particule/ ce /prép/ chez /pronom/ elle /particule/ que /verbe/ est apparue
Eto
vymučenno−zadornoe vyraženie.
/démo/ cette /adj/ forcée-pétillante /nom/ expression)
(Alors-ce chez elle qu’est apparue cette forcée-pétillante expression)
La particule –to peut être considérée en russe comme un équivalent lexical du tour clivé :
c’est alors que.
En français la phrase clivée est employée deux fois dans ce passage :
(6)’ Elle fut la dernière à s’apercevoir qu’elle perdait du terrain, que ceux parmi lesquels elle
avait été une flamme un peu plus brillante, un peu plus lumineuse, commençaient à savourer
le plaisir du snobisme – côté hommes – et celui des représailles – côté femmes. C’est alors que
son visage prit cette expression vive et hagarde. (…) Elle vit les jeunes filles avec lesquelles
elle avait été élevée se marier, avoir des foyers et des enfants, mais aucun prétendant sérieux
ne se présenta avant l’époque où, depuis longtemps déjà, les enfants des autres jeunes filles
l’appelaient Tante Minnie, tandis que leurs mères leur disaient combien Tante Minnie avait été
populaire dans sa jeunesse. C’est alors que la ville commença à la voir se promener en voiture,
le dimanche après-midi, avec le caissier de la banque.
La première occurrence de c’est … qu- correspond à la phrase clivée en anglais, dans le
même passage. Il est alors possible d’analyse la structure clivée française de la même manière
que le clivage anglais, afin de mettre en évidence l’acte d’opposition implicite à l’énoncé de
l’autre (son visage avait déjà cette expression vive et hagarde) marqué par la construction
clivée (C’est alors, et pas à un autre moment, que son visage prit cette expression vive et hagarde). Cependant mon attention a été attirée par le fait que, dans le même passage, la
phrase clivée est présente deux fois en français, alors qu’elle correspond uniquement une fois,
dans la première occurrence, au clivage anglais. De plus les deux occurrences de la phrase
clivée en français ont pour l’objet l’extraction d’un syntagme identique, l’adverbe de temps
alors. Si en anglais, mais aussi en russe et en polonais, seul le premier adverbe de temps est
présenté d’une façon qui, par des marques linguistiques, fait entendre une autre source énonciative, la traduction française ne laisse pas clairement apparaître cette différence. Dans le
second cas (C’est alors que la ville commença à la voir se promener en voiture, le dimanche
après-midi, avec le caissier de la banque), l’emploi de la phrase clivée en français semble, à
première vue, être motivé par la place de then en anglais (Then the town began to see her
driving on Sunday afternoons with the cashier in the bank.). De fait la position initiale en anglais d’un groupe adverbial, en particulier, de sens négatif (never, no sooner, etc.), restrictif
(only, etc.) ou intensif (well, often, etc.) déclenche souvent la phrase clivée en français, lors de
la traduction : Not until he got home did he feel tired, C’est seulement lorsqu’il arriva chez lui
qu’il se sentit fatigué ; Only then did he realise that he had lost his way, Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il comprit qu’il s’était égaré ; Often did I warn you about the possible consequences, C’est souvent que je vous ai averti des conséquences possibles. L’adverbe then est anaphorique du co-texte antérieur immédiat, car il renvoie à une énonciation antérieure à laquelle
il convient de se reporter pour l’identifier. Du point de vue sémantico-discursif, then joue un
double rôle dans ce passage. Premièrement, le circonstant initial de temps sert de repère permettant de situer temporellement un événement (the town began to see her driving on Sunday afternoons with the cashier in the bank) dans son ensemble. Mais en même temps qu’il
constitue le cadrage temporel, then en position initiale, parce qu’il renvoie au co-cotexte
antérieur, permet d’exprimer implicitement l’idée d’une opposition à la conclusion argumentative que l’autre pourrait inférer du co-texte antérieur : Ses amies étaient déjà mariées depuis
longtemps, elles avaient déjà leurs familles, leurs enfants l’appelaient tente Minnie…, implique
la conclusion argumentative : il n’y avait plus d’espoir pour qu’elle se marie, à laquelle
s’oppose la phrase introduite par then : À ce moment-là, contrairement à ce que l’on pourrait
présager, la ville commença à la voir se promener en voiture, le dimanche après-midi, avec le
caissier de la banque.
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Autrement dit, then marque le cadre temporel pour un événement de façon à indiquer que
cet événement est inattendu par rapport à la conclusion argumentative que pourrait tirer
l’autre d’un enchaînement logique des faits présentés dans le co-texte antérieur. Ce dernier
aspect ressort dans les traductions russe et polonaise qui emploient, en tête de phrase, là où
le français utilise le clivage, l’adverbe potem (polonais) et posle (russe) qui renvoient tous
deux à ensuite, puis, après en français. En polonais et en russe, il n’y a aucune marque dialogique explicite, mais l’adverbe (ensuite, puis, après) en position initiale marque la succession
temporelle entre les événements représentés dans le co-texte à droite et à gauche de
l’adverbe, de façon à introduire implicitement, par le biais d’un enchaînement textuel, l’idée
d’une opposition à la conclusion argumentative de l’autre (ensuite, contre toute attente, la ville
commença à la voir se promener en voiture…).
Ainsi la traduction française de ce passage, en employant la particule c’est … qu- pour encadrer en position initiale un élément qui peut s’y trouver sans aucune autre marque syntaxique, rend plus explicite le mouvement dialogique, exprimé syntaxiquement par la seule position initiale d’un adverbe dans le texte original, et dans les autres traductions : C’est alors,
quand on pensait qu’il n’y avait plus d’espoir pour qu’elle se marie, que la ville commença à la
voir se promener en voiture, le dimanche après-midi, avec le caissier de la banque.
Conclusion.
L’étude contrastive met en lumière une partie de la grande diversité des équivalents anglais, polonais et russes de la construction clivée c’est …qu-, étudiée ailleurs, de façon bien
plus approfondie. Parmi ces équivalents, j’ai noté les marques d’ordre syntaxique, comme la
structure clivée en anglais ou les changements dans l’ordre d’apparition des constituants en
surface, les marques d’ordre lexical, comme l’emploi, en russe et en polonais, de certains adverbes, démonstratifs ou particules, les marques prosodiques à l’oral. Parfois la phrase clivée
ne correspond à aucune marque en surface dans notre corpus en anglais, en polonais et en
russe, mais à un énoncé canonique simple (sujet verbe complément). Cette diversité des équivalents de la phrase clivée dans les autres langues étudiées semble souligner la particularité
de cette structure en français qui consiste à sélectionner et mettre en valeur un élément susceptible de renvoyer à une autre source énonciative, soit pour s’opposer à la prédication attribuée à un autre ou à soi même, soit pour anticiper la compréhension de l’autre en la guidant
vers une certaine conclusion souhaitée. Mais toutes les occurrences de la phrase clivée ne
marquent pas, explicitement ou implicitement, l’hétérogénéité énonciative, on peut alors définir la construction clivée comme l’opérateur permettant l’identification d’un constituant rhématique dans la phrase. La phrase clivée relevant de ce type n’a pas toujours de marques explicites en anglais et se traduit, en polonais et en russe, par la place finale de l’élément extrait en
français.
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