Les enjeux territoriaux de l'économie de proximité

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Les enjeux territoriaux de l'économie de proximité
INTERVIEW DE MAGALI TALANDIER
<< Les rares économistes s'intéressant au territoire
tendent à décliner spatialement l'analyse des facteurs
de croissance économique en se focalisant sur les
clusters, pôles de compétitivité et autres systèmes
productifs localisés >>.
Interview réalisée dans le cadre de la démarche Grand lyon
Vision Solidaire
Magali Talandier
maître de conférences à l'Institut de Géographie
Alpine (IGA) de l'Université Joseph Fourier de
Grenoble
Les travaux de recherche de Magali Talandier, portent sur
l’analyse des processus de développement territorial. Elle a
notamment beaucoup travaillé sur la question du
développement résidentiel et touristique, sur la mobilité ou
encore sur l’impact des politiques intercommunales. Elle a
également réalisé de nombreuses expertises en matière de
développement économique local pour les DDE, DRE,
collectivités territoriales, le ministère de l’écologie, la Datar,
la Poste, l’Unesco.
Réalisée par : Boris CHABANEL
Tag(s) : Grand Lyon Vision Solidaire, Exclusion, Economie de
proximité
Date : 22/11/2012
Vous faites partie avec Laurent Davezies, de la poignée de chercheurs qui travaillent sur la circulation des
revenus entre les territoires locaux. Comment expliquez-vous que cette approche soit encore peu répandue
dans la communauté académique ?
Pendant longtemps, l’une des explications avancées a été le manque de données sur la circulation des revenus. Or, nos
travaux montrent que les données existent. Aujourd’hui cette explication ne tient plus. Plus largement, je pense que cela
tient au fait que les diagnostics et analyses territoriales sont encore trop souvent réalisées en travaillant sur les variations
de stocks (de personnes, de revenus, d’emplois etc.) plutôt que sur les flux interterritoriaux. Par ailleurs, les rares
économistes s’intéressant au territoire tendent à décliner spatialement l’analyse des facteurs de croissance économique
en se focalisant sur les clusters, pôles de compétitivité et autres systèmes productifs localisés. Une dernière difficulté
réside dans le fait que l’on se trouve à l’interface entre plusieurs disciplines, l’économie, la géographie, l’aménagement.
N’est-ce pas aussi le reflet du tropisme des services de développement économique local pour les questions de
croissance et de compétitivité ?
Effectivement, dans la plupart des services de développement économique des collectivités, même dans les
communautés de communes, quand on vous parle de développement économique, on va vous parler en priorité des
zones d’activités, des actions ciblées pour attirer de nouvelles entreprises, de préférence des multinationales… Les
discours et les schémas de pensée sont quasiment les mêmes dans les grands villes et dans les endroits reculés. Nos
travaux sur l’économie résidentielle leur restent encore étrangers. Pour ceux qui ont eu écho de nos analyses, il y a eu
une époque de malentendus. On nous a taxés d’être des promoteurs de l’économie résidentielle contre l’économie
productive. Pourtant, aucune de nos publications ne verse dans le discours normatif. Nous n’avons jamais dit que le tout
résidentiel était la seule voie souhaitable. Au contraire, dès le départ, les travaux de Laurent Davezies ont souligné le fait
que sans production de richesses, aucune redistribution n’est possible. En fait, la difficulté est d’arriver à faire
comprendre qu’il y a deux leviers complémentaires de développement économique territorial : le productif et le
résidentiel. De la même manière que l’on peut accompagner le développement des activités exportatrices pour enrichir le
territoire, on peut également jouer sur les flux de revenus résidentiels – pensions de retraire, revenus dortoirs, dépenses
touristiques – pour capter du revenu.
Peut-on revenir justement sur le fondement théorique de vos travaux, la théorie de la base, pour comprendre
comment coexistent ces logiques productive et résidentielle ?
Les travaux sur l’économie résidentielle initiés par Laurent Davezies revisitent en effet la théorie de la base développée
au début du 20ème siècle par le sociologue allemand Werner Sombart. Selon cette théorie, le développement des
territoires dépend de deux mécanismes : de leur capacité à capter du revenu à l’extérieur et de leur capacité à
redistribuer ces revenus dans leur économie locale sous la forme de dépenses de consommation. Cette approche
distingue ainsi deux grands secteurs d’activités au sein d’un territoire. On a d’un côté les activités à vocation exportatrice,
c’est le secteur « basique ». D’un autre côté, nous avons le secteur « domestique » qui est tourné vers la demande
locale de biens et de services. Dans ce cadre, le secteur basique est considéré comme le moteur de l’économie local en
ce qu’il permet de capter des revenus qui viennent stimuler l’essor du secteur domestique.
Ce qu’apporte de nouveau la notion d’économie résidentielle à ce schéma, c’est de montrer qu’il existe des bases non
productives, c’est-à-dire des mécanismes de captation de revenus qui ne reposent pas sur la création préalable de
richesses. Quatre bases différentes sont distinguées. Tout d’abord la base productive, dont on a vu qu’elle est au cœur
de la théorie de la base. La base publique, ensuite, traduit le fait que certains emplois publics locaux ne sont pas
financés localement mais par le biais de dotations en provenance d’une administration extérieure au territoire. La base
sociale, quant à elle, renvoie aux divers transferts publics de revenu prévus par la protection sociale dont bénéficient les
habitants. Enfin, la base résidentielle comprend les revenus dont bénéficient les actifs qui résident sur le territoire mais
travaillent ailleurs, les pensions de retraites versées aux retraités résidants sur le territoire, les dépenses des touristes
présents sur le territoire. La notion d’économie résidentielle a permis justement de souligner le poids de cette dernière
base qui représente en moyenne la majeure partie des revenus captés par un territoire, que l’on raisonne à l’échelle des
communes, des agglomérations, des zones d’emplois ou encore des régions. Plus précisément, la notion d’économie
résidentielle est venue faire le lien entre ces flux de revenus et les choix résidentiels et récréatifs des individus. En ce
sens, développer l’économie résidentielle consiste à développer les atouts résidentiels au sens large des territoires,
c’est-à-dire tout ce qui participe à attirer des touristes et des ménages retraités et actifs.
Pourquoi avoir inclus les pensions de retraite à la base résidentielle ? Il peut paraitre plus naturel de les intégrer
à la base sociale ?
Les stratégies résidentielles des retraités ne sont pas conditionnées par des préoccupations liées au marché de travail
(base productive) et leur mobilité est souvent source de régénération économique pour de nombreux territoires. Les
atouts territoriaux requis pour favoriser l’attractivité auprès de cette population sont de nature résidentielle, récréative et
donc en lien direct avec l’économie résidentielle. La base sociale caractérise plutôt des revenus de prestations sociales
et une population précaire.
Est-il juste de considérer que toutes les activités d’un territoire puissent être réparties entre sphère productive
et sphère domestique ? La réalité économique est-elle aussi tranchée ?
Vous avez raison, la réalité est loin d’être binaire. Lorsque l’on prend la Nomenclature d’Activités Françaises (NAF) grâce
à laquelle l’Insee découpe l’ensemble des activités du pays en 732 classes différentes, on peut assez facilement répartir
une grande partie des activités entre la sphère productive et la sphère domestique. Certaines activités apparaissent
clairement productives au sens où elles se produisent et exportent la majeure partie de leur production à l’extérieur du
territoire. Ce sont l’agriculture, l’industrie, la R&D, etc. D’autres activités peuvent être considérées comme ayant pour
principale vocation de satisfaire les besoins de la population présente sur le territoire. On pense ici au commerce, à la
santé,
à
l’enseignement,
à
l’hôtellerie-restauration,
aux
services
à
la
personne,
etc.
Pour autant, il existe toute une partie des activités qui ne peuvent être affectées spontanément à l’une ou l’autre de ces
catégories simplement en lisant l’intitulé de la NAF. Tout simplement parce que ces activités combinent les
caractéristiques des deux autres sphères : elles ne sont pas tournées principalement vers la demande locale ou vers la
demande extérieure, et ne s’adressent pas principalement aux ménages ou entreprises. Je pense à la construction, aux
services aux entreprises, au commerce de gros, aux activités bancaires et d’assurance mais aussi à une partie des
activités relevant du domaine public et qui rayonnent au-delà du bassin de vie locale comme les universités par exemple.
Or, cette sphère mixte rassemble la plus grande partie de l’activité et des emplois, et c’est celle qui progresse le plus. Ce
troisième ensemble présente donc un véritable intérêt. J’ajoute que cette sphère mixte ne doit pas être considérée
comme un ensemble par défaut, simplement déduit des sphères productive et domestique. Le fait que des activités
combinent des caractéristiques exportatrices et domestiques constitue une réalité et, au-delà, peut constituer un atout,
cette combinaison pouvant offrir plus d’agilité à ces activités pour faire face aux évolutions économiques. De ce point de
vue, vous comprendrez que je suis plutôt sceptique par rapport à la grille d’analyse de l’Insee qui distingue seulement
deux sphères, la sphère présentielle et la sphère non présentielle, laissant dans le flou cette sphère mixte. Des
diagnostics territoriaux peuvent être complètement faussés si l’on s’en tient à cette logique binaire. D’autant plus que je
me rends bien compte lors des études de terrain que je conduis que l’approche en trois sphères apparait naturelle aux
yeux des personnes que je rencontre. D’une certaine manière, c’est du bon sens.
L’attention portée à la captation de revenus peut amener à penser qu’elle détermine l’ensemble des revenus
d’un territoire. Or, l’économie domestique contribue également aux revenus qui sont disponibles localement.
Quel est le poids de ces revenus domestiques dans l’économie locale ?
De la même manière que l’on peut mesurer les revenus captés par un territoire, on peut mesurer les revenus issus des
activités domestiques. Il est difficile pour moi de généraliser dans la mesure où je n’ai pas travaillé de façon exhaustive
sur ce sujet, mais on peut indiquer que, sur un territoire comme celui du Scot grenoblois, les revenus issus des activités
domestiques représentent environ 1/3 des revenus captés, c’est-à-dire de l’ensemble des bases : productive, publique,
sociale et résidentielle. Cela suggère que le poids des revenus captés dans l’ensemble des revenus disponibles sur un
territoire est largement prédominant.
La théorie de la base suggère également qu’il ne suffit pas de capter des revenus pour assurer le
développement d’un territoire, encore faut-il que ces revenus soient dépensés localement. Pouvez-vous nous en
dire plus ?
Capter des revenus extérieurs constitue en effet une étape essentielle du développement territorial, une condition
nécessaire mais non suffisante. Il s’agit également de faire circuler les revenus au sein du territoire en maximisant la
dépense locale. Rien ne sert de capter des montagnes de revenus si ces derniers s’évadent pour, in fine, être dépensés
ailleurs. Et de la même façon qu’au jeu de la circulation des revenus, tous les territoires ne sont pas égaux entre eux, ce
que l’on appelle la propension à consommer localement varie d’un espace à l’autre. Par exemple, certains territoires
disposant d’une base productive dynamique rencontrent dans le même temps des difficultés pour transformer les
revenus ainsi captés en consommation locale. Le département de Seine-Saint-Denis en est un bon exemple. De même,
d’autres territoires présentant une base résidentielle importante grâce à une forte attractivité touristique peuvent très bien
ne pas profiter de la manne financière qu’ils captent, notamment lorsque l’activité touristique qu’ils accueillent est
accaparée par quelques grands groupes hôteliers qui ont tôt fait de rapatrier ailleurs les gains qu’ils tirent de cette
activité. Cette question de la circulation des revenus au sein même des territoires n’est pas accessoire : maximiser la
propension à consommer localement permet de limiter les évasions de richesses et ainsi entretenir le marché local de
l’emploi domestique dont on sait qu’il constitue une réponse tout à fait opportune au chômage des actifs peu ou pas
qualifiés.
A cet égard, le rapport entre les revenus captés et le nombre d’emplois domestiques est-il le meilleur indicateur
disponible pour rendre compte de la capacité d’un territoire à faire circuler les revenus en son sein ?
Le meilleur, je ne sais pas, mais c’est en soit une information très précieuse. D’autant que nous disposons de très peu de
choses sur ces questions de géographie de la consommation.
Qu’est ce qui influe sur la propension à consommer localement ?
De la même manière que l’on observe un décalage entre lieu(x) de travail et lieu(x) de résidence, il peut exister un
décalage entre lieu(x) de résidence et lieu(x) de consommation. C’est un domaine qui reste encore largement à
défricher, et sur lequel je travaille actuellement. Ce que l’on peut dire à ce stade c’est que l’existence et la qualité de
l’offre locale constitue évidemment une donnée déterminante. On ne peut pas évidemment consommer localement s’il
n’y a pas de commerces ou de services disponibles. De ce point de vue, on remarque que l’évasion en termes de
revenus que connaissent les agglomérations au profit du périurbain peut se trouver en partie compensée par un
mouvement inverse en termes de dépenses de consommation, les habitant du périurbain venant consommer dans
l’agglomération centre. A cet égard, les enquêtes de consommation conduites par les CCI offrent des éléments
intéressants pour mesurer les phénomènes de polarisation et d’évasion commerciales et donc les aires de chalandises
associées à chaque activité. On se rend compte que certaines consommations engendrent davantage de mobilité que
d’autres. D’ailleurs, dans un article qui va paraitre prochainement dans la revue Norois, j’étudie plus précisément les
équipements qui structurent les mobilités quotidiennes des ménages. Par exemple, l’équipement le plus courant dans les
territoires, c’est-à-dire celui que l’on trouve en parcourant le minimum de distance, c’est le restaurant.
De ce point de vue, l’essor du commerce électronique ne constitue-t-il pas une menace pour l’économie de
proximité ?
On peut effectivement observer une évasion commerciale résultant d’achats effectués sur internet. Les enjeux ne sont
pas minces en termes d’emplois. Et pourtant, ici aussi, les services de développement économique semblent peu
réactifs. Ce sont peut-être les CCI qui paraissent les plus mobilisées sur le sujet. Même sur un plan académique, nous
avons là une problématique qui reste sous-explorée. J’ajoute que l’enjeu ne concerne pas seulement les territoires
urbains où se concentre l’offre de commerces et de services. Le commerce électronique concerne les territoires ruraux
dans le sens où, d’un côté il concurrence les commerces existants, mais d’un autre côté il contribue à leur repeuplement
en permettant à ceux qui y habitent d’accéder à distance à une grande partie de l’offre de biens et de services. Par
exemple, il participe d’un mouvement de délocalisation des professions intellectuelles vers le rural, que l’on a du mal à
appréhender
par
ailleurs.
Pour autant, il faut relativiser les effets du commerce électronique. On observe en effet que la partie la plus dynamique
de la structure de consommation des ménages est celle des services : l’éducation, la santé, le sport, la culture, etc. Or,
l’accès aux services se fait généralement dans la proximité. Deuxièmement, la fonction achat revêt de plus en plus une
dimension de loisir. Le succès des boutiques ouvertes le dimanche le montre bien ! Enfin, les commerces de proximité
ou bien encore la vente directe du producteur au consommateur se mettent à l’heure d’internet. Autrement dit, ce n’est
jamais blanc ou noir, tout ou rien, ce n’est pas le productif ou le résidentiel, le présentiel ou le non présentiel, le
commerce ou l’entreprise, le local ou le global, la proximité ou le e-commerce… On vit dans des systèmes temporels et
territoriaux complexes, trop les simplifier n’en facilite pas, à mon avis, la compréhension.
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