Revue des Questions Scientiques, 2010, 181 (2) : 215-236
À propos de la référence à la génétique et
l’épigénétique dans la vision de Christian de
Duve sur l’avenir de notre espèce.
Jean Vandenhaute,
Université de Namur
Jean.vandenhaute@fundp.ac.be
Préambule
Le dernier ouvrage de Christian de Duve «Génétique du péché originel.
Le poids du passé sur l’avenir de la vie» connaît une grande audience. Selon
la thèse que l’auteur y expose, le développement débridé de la société humaine
et les conséquences néfastes qu’on en observe sont la contrepartie d’une
marque génétique, acquise par sélection naturelle, qu’il qualie métaphori-
quement de «péché originel». Le comportement suicidaire de notre espèce
laisse prévoir, si rien ne change, un dénouement apocalyptique: sa disparition
accompagnée d’inévitables soubresauts qui ne pourront être que dramatiques
et douloureux pour nos descendants. Puisque c’est en homme de science que
C. de Duve mène son analyse, il est sans doute important de bien saisir les
tenants scientiques de son propos pour tenter d’en comprendre et apprécier
tous les aboutissants.
Le mot «génétique», qualicatif ou substantif, utilisé en toute connais-
sance de cause par le biologiste éminent qu’est C. de Duve n’est pas de l’ordre
de la métaphore ou de l’image: il fait référence à ce qui, dans notre nature, est
proprement essentiel et «génère» nos traits. Du reste, dans la vie courante, on
associe souvent ce terme à «inévitable» ou encore, s’il s’agit d’une maladie, à
216
revue des questions scientifiques
«incurable». Le comportement n’y échapperait pas et être disculpé sous le
motif: «Ce n’est pas moi, ce sont mes gènes!»pourrait faire jurisprudence1:
condamné par les gènes, il semblerait qu’on ne pourrait plus l’être par la jus-
tice! Mais, si le verdict génétique est sans appel, alors devant le grand tribunal
de la sélection naturelle qui juge de l’essor ou de l’extinction des espèces, la
nôtre, aectée comme elle l’est dans ses gènes, n’aurait-elle plus aucun recours
à opposer à la fatalité? Or, c’est ici que, précisément, C. de Duve nous assure
d’une possibilité de «rédemption» du «péché originel». Une réaction de sa-
gesse seule pourrait, dit-il, conjurer le destin fatidique de l’espèce. Mais,
ajoute-t-il, elle ne pourra venir de la «génétique» et sera nécessairement «épi-
génétique». L’auteur forge-t-il là, pour la cause, un nouveau concept ? En
réalité, les termes de «génétique» et «épigénétique» sont l’un et l’autre très
anciens et, bien que créés dans des contextes à l’origine distincts, ils sont aussi
profondément complémentaires; leur association par C. de Duve dans le
cadre où il les utilise est parfaitement pertinente.
Le but de cette note est de préciser l’acception de ces termes, loin d’être
univoques, et de montrer comment elle a évolué et évolue encore dans le pa-
norama de la biologie actuelle.
Au préalable, nous ferons une brève évocation des conceptions fonda-
trices de la biologie moderne qui servent de trame à la pensée de C. de Duve.
Mendel, Darwin et la synthèse moderne.
La dernière moitié du xixe siècle va modier radicalement le regard porté jusque
là sur le phénomène vivant, suite à quelques avancées scientiques majeures. Louis
Pasteur, rappelons-le exclut la génération spontanée : le vivant autour de nous, pro-
cède du vivant avec ses caractéristiques, ses propriétés, disons d’un mot, sa «forme»
spécique. Toutefois, si la production de vivants ou re-production est assortie de
constance (sans laquelle la classication serait vaine) elle manifeste aussi de la varia-
tion (qui rend la classication dicile). Il y a une constance dans les formes: les es-
pèces existent bel et bien et l’héritage ou l’hérédité est cette part des caractéristiques
d’un ascendant, transmissible à ses descendants. Mais la multiplication n’est jamais
(re)production à l’identique: la variation est omniprésente. Elle s’observe dans la
1. Un jugement rendu en appel par la cour deTrieste a récemment allégé une peine sous le
motif de «vulnérabilité génétique» du condamné.
à propos de la référence à la génétique et l’épigénétique
217
descendance immédiate d’un couple de géniteurs donnés, comme dans la transfor-
mation des espèces à l’échelle des temps géologiques. L’hérédité et l’évolution, cette
dernière entendue comme la «trans-formation» des formes vivantes sont donc des
faits d’observation mais il aura fallu attendre Mendel et Darwin, respectivement,
pour en comprendre les mécanismes. Bien que leurs explications partent de points de
vue diérents, l’un faisant la part belle aux facteurs (ou gènes) et l’autre au milieu,
elles sont apparues congruentes et ont été réunies en une seule vaste synthèse.
On conçoit en eet aujourd’hui que la «forme» des organismes (soit
l’ensemble des «caractères» qu’ils manifestent, encore désigné par le vocable
de «phénotype»), résulte pour sa part héréditaire d’une «in-formation»
transmise transgénérationnellement (le «génotype»). Cette transmission aux
descendants s’accompagne, on l’a dit, de certaines surprises. Dans le cas d’or-
ganismes se multipliant selon le schéma: 1 donne 2, relativement peu de va-
riation s’observe. Les bactéries par exemple (que ni Darwin ni Mendel n’ont
prises en compte) se multiplient avec une grande uniformité, à l’exception de
quelques rares variants ou «mutants» apparaissant sporadiquement. Pour les
organismes sexués se multipliant selon le schéma: 2 donnent 1, la variation
découle essentiellement de l’apport relatif de chaque parent au bagage du des-
cendant. Mendel découvrit que des lois président à la manière dont les carac-
tères se distribuent aux descendants et t l’hypothèse que chaque caractère
résulterait de l’action d’une paire de déterminants ou facteurs discrets reçus
l’un du père, l’autre de la mère 2. En sus de cette loterie distributive des fac-
teurs présents à la génération parentale, il peut aussi survenir, comme chez les
bactéries, de la variation imprévisible3 c’est-à-dire des mutations dans la lignée
germinale donnant lieu à de nouveaux déterminants ou facteurs4, eux-mêmes
pouvant être à l’origine de formes nouvelles chez les descendants (g.1 ).
2. Cette loterie a un support, les chromosomes porteurs des déterminants; la distribution
de ceux-ci et leurs réarrangements rendent compte des observations génétiques.
3. À l’échelle d’un couple l’apparition d’une mutation est – heureusement en ce qui nous
concerne – un évènement rarissime.
4. Ce sont les allélomorphes ou plus brièvement les allèles.
218
revue des questions scientifiques
Fig. 1. Illustration de divers types de «transformation» ou «diérence»
héréditaire ou non.
La gure schématise la multiplication d’un organisme initial (ovale du bas) en une
multitude, par générations successives au cours du temps (èche verticale). On voit
apparaître à certaines étapes des modications héréditaires (èches pleines) et d’autres
qui ne le sont pas (un exemple est indiqué par une èche claire mais d’autres sont non
échés).
Si l’on adopte le point de vue de Darwin et qu’on considère à présent les
descendants d’une souche de départ, mais s’étageant au l d’innombrables
générations se succédant dans le temps, comme des strates, on conçoit que la
contribution de certains types d’individus d’une strate à la suivante puisse
être plus ou moins importante. Les mieux «armés» dans la lutte pour la vie,
selon l’expression de Spencer, se reproduiront plus. La population variera
donc en conséquence: elle ressemblera moins à la population initiale et, à
l’évidence, plus aux géniteurs les plus productifs. On dira qu’elle évolue
(g.1): la souche originelle sera remplacée par d’autres variétés qui pourront
éventuellement coloniser des milieux diérents.
On voit comment la nouveauté fait irruption dans l’échelle des vivants:
ce n’est ni par une création continue ou spontanée ni par «mérite» adaptatif
des individus «ayant fait eort pour» (ce qui est l’opinion dite Lamarckiste),
mais c’est par le jeu des mutations apparues au hasard et aectant certains
déterminants, lesquelles, seules ou en combinaison conduisent à des orga-
nismes variants porteurs de caractères neufs sur lesquels s’exerce la sélection.
Les variétés nouvelles sont sélectionnées sur le fond des variants de forme gé-
nérés par les mutations. En ce sens l’évolution est bien le fruit du «hasard et
de la nécessité».
à propos de la référence à la génétique et l’épigénétique
219
La synthèse conceptuelle Darwin – Mendel (en intégrant au passage le
fait Pasteurien) conduit au début du xxe siècle à un changement de para-
digme: les caractères des vivants ne sont pas xes et c’est la sélection naturelle
qui dicte si une forme nouvelle connaîtra ou non le succès évolutif. L’espèce
présente une certaine constance relative,… mais pour un temps seulement.
La biologie à partir de là, libérée du carcan stérile du créationnisme xiste
et de la génération spontanée allait pouvoir adresser sa question centrale:
quels sont la nature du substrat de l’information et les mécanismes de sa va-
riation, de sa transmission et enn de son expression progressive, depuis l’œuf
jusqu’à l’organisme donnant «forme» à l’«information» qu’il contenait. On
peut dire, pour faire court, que le xxe siècle avec l’essor de la biologie molécu-
laire a répondu essentiellement à cette question.
L’information est dans les gènes, nouveau nom des déterminants ou fac-
teurs de Mendel, et ceux-ci se répandent par le ot des générations mais avec
de rares accidents de réplication. Le terme gène proposé par Wilhelm Johann-
sen en 1909 à partir de la désinence du terme ancien «pangène» fait donc
heureusement écho à celui de génétique (science de la constance – ou hérédité
– et de la variation). Les gènes s’expriment en caractères et les porteurs/trans-
metteurs de ceux-ci sont éventuellement soumis à une pression sélective du
milieu qui les ltre et, avec eux, les gènes qu’ils portent. L’histoire de l’évolu-
tion devient aussi l’odyssée des gènes, sculptés et ciselés au l des nombreuses
générations de grandes populations se succédant avec constance et variation.
La conclusion à laquelle la biologie semble nous conduire est que le gène
est le responsable unitaire – et exclusif – du caractère: hérédité, évolution et
développement semblent dès lors, en dernière analyse, explicables au départ
de la conception génétique. C’est dans ce contexte général de la théorie syn-
thétique classique que se situent nombre d’attendus proprement biologiques
de la réexion de C. de Duve.
La sélection d’un fardeau génétique humain,
selon C. de Duve
Après ces quelques rappels on comprend que le patrimoine héréditaire de
l’espèce humaine est la résultante des sélections qui se sont exercées sur nos
ancêtres depuis le temps qui nous sépare des premiers primates. Dans les ca-
1 / 21 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!