
Bull.Soc.Hist.Méd. Sci.Vét., 2009, 9: p.17-33
18
L’esthétique a eu aussi son mot à dire. Chez les
animaux de luxe, non seulement la longueur,
mais aussi le port de cet organe modifient
l’apparence générale, d’où différentes
interventions sur sa musculature. Si l’on tente
encore de nos jours la ténotomie sur le « fouet
en cor de chasse » de chiens mal conformés, de
nombreux chevaux furent autrefois soumis à
une opération analogue dans l’espoir de leur
donner la distinction des individus d’élite.
Nous traiterons ce sujet, en mettant surtout à
profit le fonds imprimé de la Bibliothèque de
l’École d’Alfort. Le procédé de l’anglaisage
apparu en France dans le courant du
XVIII
e
siècle et décrit dans les livres de
maréchalerie
7
n’ayant rien de thérapeutique, on
verra avec quelles réserves les vétérinaires du
XIX
e
siècle auteurs de traités de chirurgie
8
et
d’ouvrages encyclopédiques
9
l’ont envisagé.
Hormis ces références, quelques articles sont
parus sur le sujet dans les périodiques
leur état naturel (queue en balai) ; ou on la
coupe à trente-deux centimètres (un pied) environ
de l’anus (aux chevaux de selle, d’attelage, etc.),
et l’on taille les crins en éventail (queue
écourtée) ; ou enfin on n’en laisse que huit
centimètres (trois pouces) environ (aux bidets
d’allure), et on conserve une mèche de crins de
chaque côté (queue en catogan). » V
ATEL
, 1828,
t. 2, p. 702. « On appelle moineau ou craps le
cheval qui a été bretaudé, c’est-à-dire à qui on a
coupé les deux oreilles ; et quand, outre la queue,
les oreilles ont été aussi coupées, on le dit
courtaud. La mode de couper les oreilles aux
chevaux, qui était venue d’Angleterre, a existé
pendant quelques temps en France. » C
ARDINI
,
1848, t. 1, p. 193.
7
G
ARSAULT
[1741], 1771, p. 394-396 ; B
ARTLET
,
1756, p. 39-344 et 361-364 ; L
AFOSSE
, 1761, p.
290-292 ; L
AFOSSE
, 1772, p. 312-313 ;
H
ARTMANN
, 1788, p. 274-285.
8
« Opération de la queue à l’anglaise » in : V
ATEL
,
1828, t. 2, 1
ère
partie, p. 484-495 ; id. in :
B
ROGNIEZ
, 1842 ; « Myotomie coccygienne » in :
G
OURDON
, 1857, t. 2, p. 555-589 ; « Opération de
la queue à l’anglaise » in : P
EUCH
, T
OUSSAINT
,
1876-1877, t. 2, p. 545-562 ; « Myectomie et
myotomie coccygiennes » in : C
ADIOT
, A
LMY
,
1901-1903, t. 2, p. 380-387.
9
D
ESPLAS
, H
UZARD
(a), 1790 ; « Queue à
l’anglaise », in : H
URTREL
d’A
RBOVAL
, 1826-
1828, t. 4, p. 3-20 ; « Myotomie coccygienne »
in : Z
ÜNDEL
, 1875-1877, t. 2, p. 629-639 ;
« Opération de la queue à l’anglaise » in :
C
ADIOT
, 1890, p. 422-437.
professionnels
10
. Procédé peu conforme à
l’éthique, source inutile d’accidents, ou au
contraire moyen réaliste de gagner une
clientèle sur les opérateurs non professionnels,
a-t-il jamais été pratiqué sans arrière-pensée
par les vétérinaires ?
La première mention d’une section
partielle des muscles coccygiens est fournie
par l’hippiatre antique Pelagonius. Chez les
chevaux qui fouaillent de la queue, il incise
cette dernière au-dessus et en son milieu
jusqu’à la vertèbre (la 8
e
, la 9
e
ou la 10
e
puisque la queue en compte 17 à 21). Il abolit
ainsi l’action du muscle sacro-coccygien
dorsal. La moitié distale de l’appendice, attirée
vers le bas par son propre poids et par les
muscles abaisseurs, reste après cicatrisation
plus inclinée vers le sol que le tronçon
proximal. On réserve le procédé aux chevaux
privés car, dit Pelagonius, la plupart de ceux
qui l’ont subi sont refusés aux remontes
militaires
11
. Sans doute la moindre amplitude
du mouvement des crins avait-elle l’avantage
d’éviter au cavalier ou au cocher d’être sali.
Ce procédé bénin et d’exécution facile
disparaît pour longtemps de la littérature
hippologique. Ainsi, au XIV
e
siècle, Abû Bakr
Ibn Badr, vétérinaire de l’Égypte mamelouke,
se contente-t-il de décrire la déviation caudale,
sans même fournir le traitement dont il a
certainement connaissance : « La déviation de
la queue existe lorsque le cheval porte la
queue haute et la penche d’un côté, soit à
droite, soit à gauche. C’est un trait disgracieux
et aussi un vice rédhibitoire
12
. »
Il faut attendre le début du XVII
e
siècle
pour retrouver en Espagne une opération
rappelant celle de Pélagonius, et ayant pour but
d’empêcher l’organe de se mouvoir. On
l’appelle desgubernar
13
. En France, à compter
des années 1750, il ne sera plus question que
de sectionner les muscles fléchisseurs de la
10
F
ROMAGE
de F
EUGRÉ
, 1810 ; P
ATU
, 1832 ;
D
ELAFOND
,
1833 ;
B
ERNARD
,
1836 ;
L
OISET
,
1845 ;
D
IDIÉ
,
1868 ;
T
RASBOT
,
1896.
11
V. G
ITTON
-R
IPOLL
, à paraître, chapitre
XXII
.
12
A
BU
B
AKR
I
BN
B
ADR
, 2006, 5
e
exposition, 24
e
chapitre, p. 79.
13
Selon D
ESPLAS
, H
UZARD
, (a), 1790, p. 193, qui
citent : Jean T
ACQUET
, Philippica ou haras des
chevaux, Anvers, Robert Bruneau, 1614, in-4°, p.
134-141 ; Jean de Sainct Mesmin sieur du
M
ESNIL
, L’art de la mareschallerie […], P.,
Pierre Rocollet et Rollin Baragnes, 1628, in-4°, p.
28.