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L’Economie arachidière : Que faire de la paysannerie
sénégalaise ?
Par Professeur Moustapha KASSE
INTRODUCTION
A l’orée de chaque hivernage le Sénégal est toujours angoissé par son
agriculture et le sort de sa principale culture de rente : l’arachide. C’est le
temps des évocations et de toutes les inquiétudes des acteurs de la vie
sociale et de la sphère gouvernementale sur les difficultés présentes et les
perspectives d’avenir du monde rural. Les sempiternelles questions des années
70 et 80 sont agitées sous des formulations diverses ce qui dénote de la
permanence des problèmes donc de la faible qualité des réponses et des
solutions : malaise paysan, menaces de famine et de disette. La pauvreté
affecte beaucoup plus ces zones rurales du bassin arachidier 79 % des
ménages, soit quatre ménages sur cinq sont pauvres, contre moins d’un ménage
sur cinq à Dakar ( selon l’enquête de la DPS). Ces paysans appauvris seront
attirés vers les villes par l’illusion de nourriture et de revenus et vont gonfler
des bidonvilles déjà surchargés et explosifs. L’exode rural est le coût social
de l’échec des politiques agricoles.
Les réformes entreprises, depuis la liquidation du secteur public rural
en passant par la NPA (1984), le PASA, le PISA et les autres projets de
restructuration de l’agriculture, n’ont pas réussi à régler les problèmes
essentiels relatifs à la production, la commercialisation, le crédit et les
vivres de soudure en cas de risques. La filière arachidière est la meilleure
illustration des orientations et dispositions disparates prises pour assainir un
secteur qui concerne l’espace rural le plus densément peuplé et le plus
intensément cultivé.
L’agriculture est un des éléments du système d’accumulation
productive de l’économie sénégalaise. En effet, la rente agricole est
mobilisée par l’organisation très complexe de prélèvements exécutés sur
chaque filière de production et d’échange par l’Etat, divers opérateurs et
intermédiaires. Les ponctions opérées ne laissent au secteur aucune base
autonome d’accumulation ce qui le condamne à évoluer dans une situation
d’instabilité, d’incertitude et de risque.
Il faut dépasser le débat politicien extrêmement creux dans lequel on
veut nous enfermer par le biais de batailles ridicules de chiffres sur le
volume des investissements réalisés pendant telle ou telle période et qui se
sont avérés comme des gâchis énormes de ressources rares au regard de
l’acuité et de la permanence des problèmes du secteur. Car dans l’agriculture
en général comme dans le sous secteur arachidier en particulier, on compte
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plus d’éléments de stagnation continuelle que de signes de changement
véritable. Aujourd’hui, trois questions essentielles se posent au niveau de
cette filière :
- Quels sont les enjeux de l’arachide dans l’économie?
- Quels sont les coûts et bénéfices de la filière ?
- Quelles sont les perspectives d’avenir?
I/ Le modèle arachidier est-il essouff ?
Une analyse rapide de l’économie arachidière révèle quatre éléments
essentiels. D’abord, cette production couvre entre 45 et 58 % de la surface
cultivée dans les quatre régions constitutives du Bassin arachidier. Ces
superficies sont d’environ 25 % en Casamance, 20 % au Sénégal Oriental et
7 % au Fleuve. L’arachide apparaît alors comme la culture qui occupe le plus
l’espace rural et fournit conséquemment le plus d’emploi. Ensuite, l'arachide
occupe un peu plus de 60% de la population active mais surtout elle fournit
l'essentiel des revenus monétaires et avec eux les moyens de travail :
semences, engrais, machines, (semoir et houe, produits de traitement
phytosanitaire). Des enquêtes récentes montrent que 60% des revenus
monétaires du bassin proviennent de la culture arachidière. D’ailleurs, malgré
une baisse nette de l’apport des cultures de rente dans le PIB, globalement
pour l’ensemble les producteurs agricoles, l’arachide est restée la principale
source de revenus monétaires. En outre, la production est très fortement
fluctuante et dépend de paramètres externes au secteur. Les variations
erratiques observées proviennent de trois facteurs essentiels : la faible
productivité par actif rural et par surface cultivée avec des rendements qui
baissent de 4% par an, la forte dépendance vis-à-vis des conditions
climatiques et l'extrême instabilité des cours mondiaux. Le dernier élément
concerne la progression rapide de la consommation locale d’huile d’arachide
de 4% par an. Les besoins risquent de ne point être couverts et le Sénégal
pourrait devenir un importateur net d’huile d’arachide.
Ces éléments illustrent que le niveau de la production est fortement
tributaire du déroulement de l'hivernage, si bien que les conditions
climatiques constituent la première variable agissant directement sur les
quantités d'arachides livrées par les paysans. De plus deux autres facteurs
peuvent déteindre sur le niveau de la production à savoir les intrants et le
revenu réel versé au paysan.
La partie du pays vit la majorité de la population rurale dispose de
peu de possibilités pour augmenter les terres cultivables et les pluies y sont
très irrégulières et, partant, la production est extrêmement variable au gré
de facteurs non encore maîtrisables. Pratiquement, toutes les terres du
Bassin sont extrêmement sujettes à l'érosion (1%) et reçoivent peu
d'investissement réel pour leur gestion. Ceci, combiné au taux élevé de
croissance démographique produit de nombreux impacts négatifs :
- la baisse constante des superficies cultivées par travailleur agricole;
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- la baisse des rendements ;
- l'extension de l'agriculture aux terres marginales;
- la réduction des cultures vivrières et conséquemment
l’accroissement du déficit vivrier.
L'appauvrissement des sols est allé de pair avec l'utilisation des
intrants et des semences sélectionnées prouvant la disponibilité des paysans
à innover dès l'instant qu'ils en acquièrent la capacité et que ces innovations
leur sont favorables. Manifestement, les sols du bassin arachidier ne sont
pas indéfiniment extensibles et en plus d’un siècle ils ont tout donné et ont
maintenant besoin d'un soutien extérieur massif pour continuer à satisfaire
les cultivateurs. Les ressources en sol ont été surexploitées au point qu'elles
ne peuvent plus produire assez de vivres pour nourrir le même la population
rurale. La surchauffe actuelle des prix du mil en milieu rural en est la
meilleure preuve (250frcs le kg).
Les données statistiques cachent, cependant, la corrélation qui existe
entre l'utilisation d'engrais et le rendement du fait que les années à
rendements élevés sont justement celles les conditions écologiques ont
été bonnes. Il n'en demeure pas moins que la non utilisation de l'engrais,
surtout après l'instauration de la vente au comptant de ces intrants
chimiques, décidée à partir de 1985/1986 a entraîné des conséquences
négatives sur la productivité dans l'ensemble du bassin arachidier.
L’incitation par le prix n’a point eu d’effets directs d’amélioration des
rendements et de la productivité. L’analyse des élasticités montrent que le
relèvement du prix au producteur par exemple en 1985-1986 ne s'est
traduit, l'année suivante, par une augmentation de la production tout comme
l'abaissement de 1988-1989 n'a entraîné qu'une légère contraction par
rapport au niveau de 1987-1988. En ce qui concerne les emblavures, le
Pr.François BOYE a établi une relation entre le comportement des paysans
et une modification des prix. Dans 45 % des cas le prix au producteur a
connu une variation (1973, 1979, 1981, 1985, 1988), les paysans ont réagi
irrationnellement : en modifiant leurs emblavures d'arachides en discordance
avec l'évolution de leur rémunération unitaire. De cela, il découle que le
revenu réel versé aux paysans est un facteur explicatif de l'utilisation
parcellaire de l'engrais mais pas des superficies ensemencées. La politique
des prix pratiquée jusqu'à présent, si elle permet de limiter la vente sur le
marché parallèle de la récolte ou le retour de la paysannerie à une culture
d'autosubsistance, ne saurait à elle seule suffire à déterminer le niveau de la
production.
Contrairement aux idées avancées par beaucoup d'auteurs et de
rapports techniques, les paysans auraient continué à maintenir un niveau de
production leur permettant d'acquérir un revenu monétaire substantiel quel
que soit la politique des prix du gouvernement. Il y a eu une période courte ou
l’arachide sénégalaise était écoulée sur le marché gambien, mais l’explication
provenait d’une politique délibérée de modification du taux de change réel
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pour qu’il soit plus favorable au dalasi. La surévaluation du CFA à remis les
choses en ordre et le mouvement s’est inversé. Le marché parallèle a peu
fonctionné suite à l’organisation des circuits officiels durant la période
1980-1985.
II / Coûts et bénéfices de la filière arachidiére :
les limites de l’évaluation financière dans la perspective
de l’assainissement économique.
En termes de coût, l'Etat a un bilan largement négatif pour les effets
directs de la filière arachidiére. Le calcul est rendu difficile par
l’indisponibilité et la qualité des statistiques qui n’autorisent pas l’utilisation
de modèle économétrique faute de données de panel ou de série
chronologique. C’est ce qui explique les évaluations approximatives réalisées
dans mon ouvrage sur « L’Etat, le technicien et le banquier face aux défis du
monde rural sénégalais». Rappelons l’architecture des comptes pour avoir, ne
fut ce qu’une image plus claire sur le niveau et l’origine des coûts et
bénéfices de la filière pour bien camper les termes du débat même s’il est
vrai que l’évaluation a été opérée à une période antérieure. Les données du
problème ont très peu variées. En prenant une période ces données ont
été rendues disponibles et assez bien travaillées (Thénevin,1987) les postes
en déficit se présentent comme suit :
- 15,6 milliards en 1981, principalement à cause du déficit de la
filière semencière (-9,6 milliards car la SONAR n'a pas eu de
recettes en 1981, année de transition après la disparition de
L'ONCAD) et des dépenses de réquation sur les huiles
consommées au Sénégal (-6 milliards) ;
- 20,3 milliards en 1982 par la suite du déficit de la SONAR (-7,1
milliards) et du barème de commercialisation (-14,5 milliards, les
frais de commercialisation et d'achats des graines aux
producteurs excédent considérablement les recettes procurées
par les ventes des graines aux huiliers à cause de cours
internationaux exceptionnellement bas) ;
- -9,3 milliards en 1983, dont 4,1 milliards pour la SONAR et 3,5
milliards pour le barème de la commercialisation des graines par
suite des ventes à bas prix en début d'année ; la SEIB a reçu une
subvention de 4,1 milliards car elle a vendu son huile exporté à bas
prix de sorte que l'Etat est déficitaire de 400 millions vis à vis
des huiliers, malgré les bons résultats obtenus par la SONACOS
et péréquation positive de l'huile vendue localement ( augmentation
du prix de vente aux consommateurs an août 1982) ;
- -7,6 milliards en 1984, dont - 6,6 milliards pour la SONAR.
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Ces statistiques montrent que les trois grands postes du déficit de la
filière sont:
- la filière semencière,
- la SEIB qui travaille dans de mauvaises conditions financières et
triture des quantités de graines insuffisantes par apport à sa
capacité de production . Les coûts fixes élevés et le manque de
souplesse financière permettant de vendre au moment opportun
expliquent le coût considérable que représente la SEIB pour la
filière ;
- le barème de commercialisation qui comprend les faibles recettes (
lorsque les cours internationaux sont bas), les coûts excessifs de
certains postes : pertes et fraudes (dépassant 3,3 milliards en
1982-1983), les frais financiers (les huiliers se finançant sur le
poste du barème en retardant le paiement de leurs achats de
graines) ; le transports.
Les coûts sont supportés par l’Etat qui était au cœur du dispositif de
production, de commercialisation et de financement. En conséquence, ils ont
contribué à creuser le déficit budgétaire dont la recherche de l’équilibre est
l’une des conditionnalités des Institutions Financières Internationales.
En mettant en corrélation ces dépenses avec les recettes estimées à
partir d’hypothèses de prix internationaux des graines en F CFA, on peut
établir le bilan de la filière au moins pour la fin des années quatre-vingt. A
l’époque une étude de la Banque mondiale ( 1987) postule que les prix indexés
dégagés par le mécanisme d'ajustement se situent à un niveau inférieur à
celui du prix pratiqué qui est de 90F/KG. Sur la base de ces hypothèses, en
1987-1988, pour une production de 850 000 tonnes d'arachide, la production
à triturer devrait être de 556 000 tonnes. Le déficit "normal" devrait alors
s’élever à : 556 000 x (90 - 54 ) soit 20 milliards de F CFA pour l'arachide.
Ce travail peut être poursuivi et même affiné si les statistiques agricoles
sont disponibles. En raccourci, pour les partenaires au développement, il est
établi au plan comptable que la filière risque de rester pour longtemps
déficitaire, ce qui amène à se poser la question de savoir : Qu’en faire? Les
Institutions Financières Internationales répondent, dans l'optique de
l'assainissement économique et financier, par une double alternative soit la
restructuration profonde de la filière ce qui revient à œuvrer pour la
réalisation de son équilibre ; soit alors son abandon pur et simple et à
chercher à promouvoir des activités agricoles substitutives.
La politique préconisée par les IFI se focalisant essentiellement sur la
libéralisation complète et totale de l’agriculture avec en toile de fond le
désengagement de l’Etat et la privatisation. Dans le cas d’espèce, elle
recommande la suppression par privatisation ou par liquidation pure et
simple des postes qui occasionnent les déficits : les semences
(SONAGRAINE), les huileries (SONACOS, SEIB) et les surcoûts issus de
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