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Endettement extérieur, croissance et pauvreté au Sénégal
Par
Professeur Moustapha KASSE
INTRODUCTION : Dette, croissance et répétition des crises financières
L’emprunt extérieur a pendant longtemps été considéré comme une source de
financement des déficits internes et externes (modèles à doubles déficits de Chenery et
Strout, 1966). Au niveau interne, le déficit renvoie à l’insuffisance de l’épargne intérieure
qui doit financer les besoins d’investissement. Au niveau externe, il s’agit de trouver les
ressources nécessaires au financement du solde déficitaire de la balance courante.
Nombre de pays ont donc recours à l’épargne externe pour couvrir leurs besoins de
consommation et d’investissement. De ce fait, le financement extérieur vient s’ajouter aux
recettes d’exportations pour autoriser des niveaux de dépenses supérieurs aux revenus
réels permanents des économies endettées. Ainsi, le boom des recettes d’exportations
tirées du pétrole a dirigé au delà même de ces recettes d’importants flux de capitaux
vers les pays qui en ont bénéficié. Comme le dit l’adage, on ne prête qu’aux riches !
Jarret et Mahieu [1991] montrent, à travers l’exemple de la Côte-d’Ivoire, que ces apports
de capitaux bénéficient également à des pays rentiers non pétroliers. Les mouvements de
capitaux sont en effet guidés par les variations de taux d’intérêt, qui découlent elles-
mêmes de la rareté relative du capital.
L’emprunt extérieur permet ainsi de desserrer certaines contraintes intérieures. Il
donne la possibilité de différer des mesures de politique économique impopulaires, comme
l’augmentation de la pression fiscale. Les mouvements de capitaux sont également
considérés comme des mécanismes de transmission de la croissance à travers la
substitution progressive de l’épargne locale aux flux extérieurs de capitaux. En fait, de
tels modèles s’interrogent sur le niveau d’endettement extérieur compatible avec le taux
de croissance de la production. En d’autres termes, il s’agit de déterminer les conséquences
du financement extérieur sur la croissance et l’équilibre de la balance des paiements. La
réponse la plus ancienne à cette question constitue la théorie des stades de la balance
des paiements [Cairnes, 1874 ; Bastable, 1899]. Selon elle, les économies passent par
quatre phases successives qui marquent la transformation à terme des pays nouvellement
emprunteurs en pays prêteurs évolués.
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Tableau : Les quatre stades de la balance des paiements
Situation du pays
Stades de la balance des
paiements
Pays
nouvellement
emprunteur
Pays emprunteur
évolué
Pays
nouvellement
prêteur
Pays prêteur
évolué
Balance commerciale
Balance des revenus
Balance des capitaux
Balance interne (S - I)
Négative
Négative
Positive
Négative
Positive
Fortement
négative
Positive
Positive
Positive
Négative puis
positive
Négative
Positive
Négative
Fortement
positive
Négative
Négative
Note : La balance interne ne comprend que l’épargne domestique sur le revenu intérieur.
Les signes de la balance commerciale et de la balance interne sont forcément identiques, puisque S - I = X - M.
Les modèles tirés de cette théorie reposent donc sur l’hypothèse que le
financement extérieur est destiné à l’investissement productif. En vertu des modèles de
croissance Harrod-Domar, il n’y a pas de substitution entre les facteurs de
production : l’offre de travail est parfaitement élastique, la croissance ne dépend donc que
de la croissance du stock de capital. Le financement extérieur vient combler le déficit
extérieur (déficit de la balance courante, auquel s’ajoute le service de la dette
extérieure). Ainsi, les épargnes internes et externes sont considérées comme
complémentaires. Or, dans de nombreux cas, la relation négative entre l’épargne interne et
les flux financiers internationaux est démontrée.
Par ailleurs, on suppose que les capitaux extérieurs financent l’investissement
interne. Cette dernière hypothèse ne se vérifie pas toujours. Dans bien des cas, le
financement extérieur est venu combler le déficit budgétaire ; il en est ainsi au Sénégal.
Aussi bien, cela peut signifier qu’il existe des niveaux d’endettement plus ou moins
soutenables. Au-delà d’un certain seuil, les emprunts nouveaux permettent seulement, dans
le meilleur des cas, de rembourser les emprunts passés. Au pire, ils ne permettent même
plus d’assurer le service de la dette. C’est l’effet “ boule de neige ”. Quand le taux
d’intérêt de l’emprunt est supérieur au taux de croissance de l’économie, le poids de la
dette dans le PNB s’accroît indéfiniment. Dès lors, il devient essentiel d’évaluer le niveau
d’endettement que peut supporter une économie. Pour cela, on peut utiliser des critères
simples, tels que les ratios suivants :
Endettement total sur PNB. Si le ratio est inférieur à 30 %, alors selon le
FMI le pays est faiblement endetté
.Endettement sur recettes d’exportations de biens et services. Si ce ratio est
inférieur à 165 % toujours selon le FMI –, le pays n’a pas atteint un niveau
d’endettement inquiétant.
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Service de la dette sur recettes d’exportations de biens et services. Si le
pays consacre annuellement plus de 30 % de ses recettes d’exportations de
biens et services à rembourser le capital et les intérêts, il est dans une situation
financière difficile. Si le service de la dette absorbe moins de 18 % des recettes
d’exportations, la situation financière a toutes les chances d’être saine.
Service de la dette sur PNB. Ce ratio mesure la part des richesses produites
par un pays qui sera prélevée pour être versée à l’extérieur. Ainsi lorsque le
service dépasse 4 % du PNB et 18 % des recettes d’exportations, l’emprunteur
aura des difficultés à remplir ses obligations.
Charge des intérêts sur recettes d’exportations de biens et services. Ce
ratio n’a de sens que lorsque les pays emprunteurs ne remboursent plus ou
partiellement le capital emprunté. Du fait des rééchelonnements, le service de la
dette se limite aux versements des intérêts ; et si ces versements dépassent
20 % des recettes d’exportation, le pays se trouve dans une situation financière
difficile.
Les crises d’endettement ne sont ni nouvelles ni historiquement localisées dans le
Tiers-monde. Elles sont non seulement récurrentes mais n’admettent pas de solutions
faciles. Des pays aujourd’hui industrialisés ont connu de graves crises financières. Ce fut
le cas des USA entre 1839 et 1843. Sept États cessèrent de payer les intérêts de leur
dette, et deux autres le Mississipi et la Floride répudièrent purement et simplement
leurs dettes.
D’autres pays ont bénéficié d’un apport considérable de capitaux étrangers sans que
cela ne se traduise par des progrès significatifs en matière d’industrialisation. C’est le cas
de l’empire ottoman durant la période 1854-1875, qui bénéficia d’un apport important de
capitaux extérieurs à des taux d’intérêts (6 %) relativement élevés pour l’époque. En 1876,
L’État ottoman se déclara en cessation de paiements. Le cas turc n’est pas isolé. En effet,
ce fut aussi celui de l’Égypte et de la Tunisie à partir de 1870, de la Grèce à partir de
1897, du Venezuela à partir de 1903, de St Domingue à partir de 1905. Plus près de nous, à
la fin des années 1980, les États-Unis ont à nouveau atteint des niveaux d’endettement
records. L’Etat et les ménages consommaient au-delà de leurs moyens, tandis que les
recettes d’exportation étaient largement inférieures au coût des importations. Cette
situation n’a pas été sans provoquer des différends importants avec des pays prêteurs et
exportateurs, notamment le Japon, dont l’excédent d’épargne a alors largement été mis à
contribution.
I/ L’endettement du Sénégal est-il soutenable ?
On s’intéresse ici aux trois premiers ratios de soutenabilité de la dette, ce qui ne
signifie pas que le Sénégal ne soit pas entré dans le club des pays endettés bénéficiant
d’un rééchelonnement.
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En ce qui concerne le ratio dette/PNB, il passe de 50,5 en 1980 à 82,3 en 1995. En
1980, ce ratio soulignait déjà le caractère préoccupant de la situation financière. Elle
devient explosive en 1995. En effet, la dette extérieure, en pourcentage du PNB, ne doit
pas excéder 30 %. Au Sénégal, ce ratio dépasse la limite admise depuis 1980. Pire encore,
l’ajustement, dont l’un des objectifs est de permettre le remboursement de la dette
extérieure, a contribué à compromettre la situation financière du pays.
S’agissant du deuxième ratio (dette/recettes d’exportations de biens et services), le
même constat doit être fait. Le pays atteint un niveau d’endettement inquiétant au regard
des normes généralement indiquées par le FMI (165 %). En 1995, le Sénégal culmine à
224,3 %.
Le troisième ratio retenu est le service de la dette/les exportations de biens et
services. D’après celui-là, l’économie est en meilleure posture. En effet, les recettes
d’exportations permettent d’assurer le service de la dette sans que la situation financière
ne se dégrade. On peut même dire que rien ne s’oppose à ce que la situation ne redevienne
saine, toujours relativement à l’opinion des bailleurs de fonds.
On pourrait tout de même signaler les contradictions que soulèvent ces chiffres,
tirés du Rapport sur le développement dans le monde de 1997. En effet, si le volume de la
dette est une contrainte, comment concevoir que le remboursement soit aisé ? Ceci
s’expliquerait par les rééchelonnements de la dette intervenus depuis le milieu des années
1980. Cette situation serait également le fruit des annulations et conversions de dettes.
Elle serait encore censée résulter des effets bénéfiques de la dévaluation du F CFA en
1994. Mais, pour ne retenir que la dévaluation, il n’est pas sûr que ses effets aient été
aussi bénéfiques qu’on veut trop souvent l’admettre. L’hypothèse de départ, c’était que les
exportations devaient tirer la croissance. L’augmentation de la production dans les
industries exportatrices entraînerait un accroissement de la demande de travail et de
biens d’équipement de leur part. Cette augmentation bénéficierait à l’ensemble de
l’économie par effet d’entraînement.
Mais dans les faits, le ratio des exportations par rapport aux importations est
resté stable, avant comme après dévaluation, dans les années 1990 (environ 60 %). La
valeur des exportations a grosso-modo doublé, après dévaluation, tout comme celle des
importations. C’est la conséquence d’un effet-prix et d’un effet volume. Il reste à savoir,
pour chacune des deux augmentations, lequel des deux effets a été le plus important.
S’agissant des exportations, il est clair que l’effet volume a été le plus important,
étant donné la diminution de leur valeur nominale. En revanche, le renchérissement des
importations est probablement beaucoup plus au renchérissement de leur valeur qu’à
l’augmentation de leur volume (leur valeur globale a doublé, ce qui constitue sans doute une
conséquence mécanique d’une dévaluation de 50 %).
La signification de tout cela, c’est que le volume des exportations a augmenté, mais
pas suffisamment pour compenser le renchérissement de la valeur des importations. Le
ratio est, en effet, toujours égal à 60 %. Davantage : si M/X est resté constant,
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l’augmentation des volumes respectifs des importations et des exportations s’est traduite
par une détérioration des termes de l’échange. Le solde négatif a donc augmenté.
II/ Endettement extérieur et croissance au Sénégal
L’analyse de l’endettement extérieur sénégalais peut être découpée en trois temps
(Cf. graphique suivant).
La première période, qui va de la fin des années 1970 à 1982, est caractérisée par
des taux de variation de l’encours de la dette exponentiels. L’encours de la dette publique à
moyen et long termes, qui se chiffre à 112 mds de FCFA en 1977, augmente régulièrement
entre cette date et 1982 à des taux de croissance élevés (de 38,15 % en moyenne).
L’encours passe alors à 532 mds de FCFA en 1982. Cette hausse fulgurante est à mettre en
relation avec les déficits pluviométriques, la détérioration des termes de l’échange, la
conjoncture financière internationale favorable des années 1970 (prêts à des taux
concessionnels), ainsi qu’avec la flambée des prix du pétrole. Durant cette période,
l’encours de la dette extérieure rapporté au PIB est de 35 % en moyenne.
La deuxième période, qui va de 1982 à 1985, correspond à la cessation de paiements
du Mexique et à la première demande de rééchelonnement du Sénégal. Elle est marquée par
une baisse relative (- 1,42 %) de l’encours de la dette extérieure.
Le troisième temps, qui se situe entre 1985 et aujourd’hui, correspond à une période de
resserrement des contraintes financières. L’encours de la dette recommence d’abord à
croître relativement vite (mais à des niveaux inférieurs à 10 %). Avec le changement de
parité intervenu en 1994, le taux de variation passe brutalement de 9 à 75 %. Au lendemain
de la dévaluation, l’encours de la dette extérieure est de 1793 mds de FCFA, malgré les
rééchelonnements répétés (leur montant passe de 0,4 en 1980 à 345,2 mds de FCFA en
1996). La multiplication des démarches menées auprès des bailleurs ne permet guère qu’une
élimination des arriérés de paiements intérieurs et extérieurs fin 1995. En effet, à partir
de 1993, l’encours de la dette excède le PIB réel.
Au début de la décennie 1980, la dette bilatérale et les crédits commerciaux
représentent 80 % de la dette extérieure. La France et les pays de l’Organisation de
coopération et de développement économique (OCDE) jouent un rôle moteur, en ce qui
concerne les prêts à leurs ex-colonies. Les crédits commerciaux restent actifs jusqu’au
milieu des années 1980. À partir de cette date, les crédits commerciaux comme l’aide
bilatérale des pays occidentaux s’estompent pour laisser la place à l’aide bilatérale des
pays arabes et, surtout, aux crédits et dons multilatéraux. La dette rééchelonnée fait
alors son apparition, stigmatisant les difficultés de paiement du Sénégal. En effet, avec
l’application des PAS, la Banque mondiale devient prépondérante dans le volume de
l’emprunt international. Depuis 1989, les crédits multilatéraux et la dette rééchelonnée
représentent en moyenne 70 % de l’encours de la dette extérieure du Sénégal. La dette
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