Les vaisseaux francais en 1805, des budgets de 1799 a

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LES VAISSEAUX FRANÇAIS EN 1805, DES BUDGETS DE 1799 À 1805
AUX ANALYSES DE BURGUE - MISSIESSY,
THEORICIEN ET MARIN DEVENU AMIRAL RENOMME
By Patrick Villiers
Résumé
En 1800, l'Angleterre dépensa 330 millions de francs et la France en l'an VIII (septembre 1799 septembre l800) 90,8 millions. En 1805, l'Angleterre dépensa 364 millions de francs et la France en l'an
XIII (septembre 1804 - septembre l805) 154 millions. Après avoir rappelé les budgets des marines
française et anglaise de 1799 à 1805 et la disproportion du nombre de vaisseaux et frégates entre la marine
anglaise et la marine française, je reviendrai sur l'adoption par les Français des «plans type» pour les
vaisseaux de 74, 80 et 110 canons par les Français en 1783-1786 sous l'impulsion du chevalier de Borda et
de l'ingénieur en chef Sané.
En 1805, la plupart des vaisseaux français de 74 canons ont été construits sur le plan type «Sané-Borda».
Comme Sané, la majorité des autres ingénieurs-constructeurs a juré fidélité à la République en 1792. Après
avoir échappé à la Terreur, ils ont été fidèles au Directoire puis au Consulat et à l'Empire. En 1805, tous les
directeurs des constructions navales de Brest, Lorient, Rochefort ou Toulon ont été formés sous l'ancien
régime dans l'école de Duhamel du Monceau. Vial du Clairbois, traducteur en France des travaux du suédois
Chapman et rédacteur de l'Encyclopédie méthodique Marine de 1786 est directeur de l'école du Génie
maritime à Brest et Sané inspecteur du Génie maritime.
Dès lors comment est-il possible de trouver des critiques sur les plans Sané et sur les qualités des
vaisseaux français dans la correspondance des ingénieurs-constructeurs des ports avec leur supérieur
hiérarchique, auteur des ces plans ?
Trois ouvrages écrits par Burgues de Missiessy de 1789 à 1803 peuvent nous aider dans cette recherche.
Né en 1756, volontaire en 1766 sur le vaisseau de son père puis garde de la Marine en 1770, Missiessy est
enseigne de vaisseau sur la Sultane, puis en 1778 sur le Vaillant dans l'escadre d'Estaing, second sur le
Réfléchi de 64 c en 1782, puis commandant des flûtes la Guyane et la Durance en 1784 et 1785, il embarque
avec Kersaint sur un des premiers plans Sané : le Léopard en 1787-1788. Il publie ses analyses dans
Arrimage des vaisseaux publié sur ordre de Castries en 1789. Comme Borda et Bougainville, il appartient à
ces officiers français à la fois technicien et praticien qui s'illustrent pendant la guerre d'Amérique.
Réintégré dans la Marine en 1795, il publie un nouvel ouvrage en l’an 6 (1796). Installation des vaisseaux qui
lui vaut d'être nommé directeur adjoint des constructions navales à Paris puis chef d'état-major de
Truguet à Cadix. Nommé par Bonaparte chef de la flottille de Boulogne puis préfet du Havre en 1802,
Missiessy publie en 1803, Moyens de procurer aux vaisseaux de différents rangs des qualités pareilles et
une égale activité dans leurs manœuvres et dans le service de l'artillerie. Le premier consul l'affecte
ensuite à Brest puis à Rochefort. Parti en 1804 pour les Antilles, il ravitaille la Guadeloupe et SaintDomingue, rançonne Saint-Christophe et Nevis et rentre sain et sauf à Rochefort. Ces ouvrages, peu connus
et rarement cités, sont d'autant plus à prendre en considération que Burgues-Missiessy est
indiscutablement un grand marin de Louis XVI à l'Empire.
Introduction
De 1782 à 1787, se produisit en France une révolution dans les constructions navales : l'adoption de 3 rangs
seulement pour les vaisseaux et l'adoption pour chaque rang d'un plan unique obligatoire : plan pour les 74
canons, pour les 80 canons et pour les trois ponts appelés tantôt 118 ou 120 canons. Contrairement à ce qui est
trop souvent écrit la Marine a joué un rôle décisif dans la Révolution en sauvant le régime de Robespierre. La
1/12
famine menaçait de renverser le gouvernement de la Terreur. La flotte de Brest réorganisé par le conventionnel
Jean-Bon-Saint-André et sous les ordres de l'amiral Villeneuve était battue aux combats de Prairial (Glorious First
of June) mais permettait au convoi de blé venu des Etats-Unis escortés par Van Stabel de sauver Robespierre.
On retient de l'expédition d'Egypte le désastre d'Aboukir mais on oublie le tour de force de l'arsenal de Toulon
dévasté par l'occupation anglaise de 1793 capable d'armer vaisseaux et transports.
Si Nelson remporte Aboukir le 1er août 1798, il a néanmoins laissé le débarquement victorieux de Bonaparte qui
prend Alexandrie le 2 juillet puis le Caire. Après Aboukir, Desaix s'empare de la haute Egypte et Bonaparte
réprime le 22 octobre la révolte du Caire. Il faudra deux ans de combats terrestres pour anéantir les forces
françaises en Egypte et au Liban. En Atlantique, les arsenaux désorganisés par les troubles révolutionnaires
tentent de maintenir la flotte en activité voire de construire quelques vaisseaux. Avant de passer à l'étude des
ouvrages de Missiessy, un rapide rappel de quelques données chiffrées permettra de mieux comprendre dans
quel contexte ingénieurs constructeurs et officiers de marine essayait essayaient de répondre aux tâches
1
démesurées que des ministères parisiens leurs fixaient, coupés de toute réalité maritime .
Rappel de quelques données chiffrées sur l'état réel de la marine français en 1804
Le tableau suivant des marines française et anglaise en 1803, établi par l'amiral Rémi
Monaque 2 , permet de mesurer l'état réel des forces en présence :
Forces comparées de la Marine française et anglais en 1803
Marine française
Marine anglaise
16
15
6
37
95
77
17
189
0
0
0
0
24
13
0
37
17
3
0
20
128
60
9
197
Vaisseaux de ligne
Disponibles
Indisponibles
En construction
Total
Vaisseaux de 50 à 56 canons
Disponibles
Indisponibles
En construction
Total
Frégates
Disponibles
Indisponibles
En construction
Total
Ainsi, il apparaît clairement qu'en 1803, après la rupture de la paix d'Amiens en mai, la
Marine française n'a absolument pas reconstruit les vaisseaux perdus en 1798 à Aboukir
1
Sur ce problème, quoique ancien, Philippe Masson et José Muraciolle, Napoléon et la Marine, Paris
1968, 340 p., qui s'appuie sur le dépouillement direct d'archives de la Marine. Les auteurs soulignent
notamment qu'en 1803-1805, Napoléon entend tout diriger lui-même, cf p. 164,166. Il remanie
constamment les plans et menace ministres et amiraux qui n'ont pas le courage de démissionner. Sur
la portée exacte de Trafalgar et sur ses conséquences exagérées voir leur analyse très fine p. 216 et
suiv.
2
Rémi Monaque, Latouche-Tréville, l'amiral qui défiait Nelson, 660p. éditions SPM, Paris 2000, p.578.
Voir également son article: Trafalgar : « Villeneuve, coupable ou victime ? » dans la Revue Maritime
n°477 juin 2005, p. 28-38.
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(battlle of the Nile). L'étude des budgets confirme l'écart entre les deux nations.
Budgets comparés de la France et de l'Angleterre 1799-1814
Marine française
Marine anglaise
Année
Budget
Dépenses réelles
Budget
An VIII 3 – 1800
An IX0 – 1801
An X0 – 1802
An XI0 – 1803
An XII0 – 1804
An XIII0 – 1805
1806 4
1807
1808
1809
1810
1811
1812
1813
1814
90,8
95
105
141
195
145
151,9
118,3
115
114
111
155
164
143,4
62,5
55,4
91,9
95
140
194,4
137
147,5
113
114
109
106
142
157
135
53
330,1
401
286,8
247,5
299,4
364,6
452,6
421
438
474
460
480
468
487
468
En millions de francs or germinal.
L'écart entre les budgets français et anglais est là encore impressionnant, de 1 à 3 en 1800, il passe de 1 à 4
l'année suivante. Ce n'est qu'en 1801 et 1802, qu'il se réduit de 1 à 2, mais l'écart se recreuse les années
suivantes pour atteindre de nouveau 1 à 4 à partir de 1806. De Trafalgar à Waterloo, le budget de la marine
anglaise se maintient à son niveau le plus haut et varie constamment entre 420 et 480 millions de francs
germinal.
Plusieurs constats s'imposent à la lecture de ces chiffres : la faiblesse criante de la Marine française en vaisseaux
et en crédits et la suprématie écrasante de la Royal Navy. Une stratégie directe avec un affrontement de
vaisseaux ne pouvait qu'avantager la Grande-Bretagne. Dès lors, on doit s'interroger. Napoléon Bonaparte,
considéré comme un des meilleurs stratèges de son temps, peut-il avoir méconnu une telle évidence ? Tel n'est
pas notre sujet ici 5 mais la question mérité d'être rappelée.
L'amiral Missiessy : un officier qui écrit
Rares sont les ouvrages portant sur les constructions navales écrits en France sous la Révolution français et
sous l'Empire. Plus rares encore lorsqu'ils sont écrits par un officier devenu rapidement amiral en dépit des
troubles révolutionnaires. Cet homme étant très méconnu, même en France, une rapide biographie s'impose
d'autant que les événements qui touchent Missiessy sont étroitement liés à notre sujet.
Une guerre brillante
Edouard Thomas Missiessy est né à Toulon, le 23 avril 1756, dans une famille de la petite noblesse. Il eut son
premier embarquement à dix ans sur le vaisseau Y Altier commandé par son père, capitaine de vaisseau dans
l'escadre de Beauffremont chargée de montrer le pavillon dans le Levant en 1766. Il navigua 8 mois puis entra
comme garde marine à Toulon le 26 novembre 1770. Il embarqua successivement sur les frégates la Topaze,
l’Engageante et la Flore, accomplissant 5 campagnes de 1770 à 1776. Promu enseigne de vaisseau en avril
1777, il fut affecté à la frégate la Sultane chargée de protéger le commerce français contre les Barbaresques. Il
fit ensuite une brillante guerre d'Amérique, embarquant sur le Vaillant de 64 canons dans l'escadre d'Estaing, il
participa aux engagements de Newport, aux combats de Sainte-Lucie, de la Grenade et de Savannah. En février
1780, il fut nommé second sur la frégate la Surveillante voir Marine de Louis XVI, escadre de Ternay, qui amena
Rochambeau aux Etats-Unis. En escorte de convois au large de Saint-Domingue, la Surveillante engagea un très
brillant combat contre le vaisseau HMS Ulysses le 5 juin 1781 de 50 canons. Un boulet anglais à la flottaison,
3
L'année budgétaire pour la France en l'an VIII se déroule de septembre 1799 à septembre 1800.
Pour la France, budget de 15 mois.
5
cf. le remarquable Amiral Maurice Dupont, L’amiral Decrès et Napoléon, Paris Economica, p. 153.
4
3/12
empêcha la Surveillante de remporter la victoire, l'Anglais, en feu, parvenant à s'enfuir pendant la nuit pendant
que la Surveillante réparait. Nommé au commandement du cutter le Pygmée de 14 canons, en mars 1782, navire
neuf construit à Dunkerque, il fut pris par deux vaisseaux en protégeant un convoi côtier en Manche. Echangé en
septembre 1782, il fut nommé second du Réfléchi de 64 canons, à Brest puis en février sur le Censeur de 74
canons qui revint de Cadix à Toulon.
Amiral Maurice Dupont : « Napoléon a-t-il voulu envahir l'Angleterre ? » in Comité de Documentation historique
de Paris 1992, Presses du Service Historique de la Marine, Paris 1994, p. 151-164.
Patrick Villiers, «Et si Trafalgar n'avait jamais existé ou le mythe de la victoire décisive». Revue Maritime, n 472,
juin 2005, p. 38-50.
Un officier gui s'instruit, qui navigue et qui publie
Missiessy proposa alors à Castries, secrétaire d'Etat à la Marine et aux Colonies une amélioration du code de
signaux du Pavillon qui fut approuvé. Il fut ensuite commandant de la gabarre la Guyane chargée d'aller chercher
à Riga des bois de mâture pour la flotte de guerre. Au retour de cette mission de 8 mois, il repartit comme
commandant de la Durance à Riga puis aux îles du Vent. En 1786, il embarqua comme second sur le Patriote de
74 canons, dans l'escadre d'évolutions d'Albert de Rioms et fit campagne en Manche, en Norvège et le tour de
l'Angleterre par les Orcades. En l787, Kersaint fut chargé de tester le Léopard de 74 canons, navire neuf construit
sur les plans Sané-Borda mais aussi de nouveaux aménagements tels une cuisine au charbon, de nouveaux
arrangements dans la mâture et dans le gréement. Kersaint choisit Missiessy comme second et c'est à la suite de
cette campagne que Missiessy-Quiès rédigea son Traité d'arrimage.
En 1789, est publié « par ordre du roi » et de La Luzerne, secrétaire d'Etat à la Marine et aux Colonies ce traité
de Y Arrimage des vaisseaux dans lequel « il [Missiessy-Quiès] établit pour tout ce qui compte la charge d'un
vaisseau la division simple en objets inconsommables et consommables ce que le conduisit à déterminer la
répartition des objets consommables de manière à ce que la consommation journalière n'altéra en rien l'assiette
la plus avantageuse pour la marche du vaisseau ».
Un officier face à la Révolution
En récompense, Missiessy-Quiès reçut le commandement de la corvette de 28 canons la Belette du 6 août 1789
au 12 mai 1790 avec mission d'escorter le commerce français contre les Barbaresques. Le 2 novembre 1791, il
passa au commandement de la frégate la Modeste de 36 canonset fut chargé de renégocier le traité de paix avec
la Régence d'Alger. Le Roi le félicita et lui donna un portrait de Louis XVI en pied et le promut capitaine de
vaisseau le 1er janvier 1792. Le 6 janvier il désarmait à sa frégate à Toulon mais le 10 juin, il recevait le
commandement du Centaure de 74 c., escadre de l'amiral Truguet. Nommé contre-amiral le 1er janvier 1793, il
rentra désarmer à Toulon mais il fut accusé au désarmement de son vaisseau d'être hostile à la révolution et
incarcéré au fort de la Malgue à Toulon. Il fut libéré par le soulèvement de Toulon et resta dans la ville lors de
l'occupation anglaise. A la reprise de Toulon en 1794, il passa en Italie pour échapper à la Terreur.
Au service du Directoire puis de Napoléon Bonaparte
A la chute de Robespierre, il rentra en France. Après 3 mois d'emprisonnement, le tribunal l'acquitta et le
réintégra comme adjoint de Borda à la Direction des cartes et plans à Paris avec mission de faire adopter le
système métrique dans la Marine. Il se fait alors appeler Missiessy-Burgues En 1797, le Directoire le nomma
directeur adjoint des constructions navales et ordonna la publication de son nouvel ouvrage Installation des
vaisseaux puis le chargea d'établir un nouveau code de signaux de combat. En 1801, le premier consul
Bonaparte le réintégra dans le service à la mer comme chef d'état-major de son ancien chef l'amiral Truguet, à
Cadix. L'année suivante, Bonaparte le nomma à Paris « préfet maritime de tous les travaux relatifs à la flotille »
de Boulogne. C'est à Paris que Missiessy publia « Moyens de procurer aux bâtiments de différents rangs
des qualités pareilles en adoptant les plans du vaisseau de 74 que l'expérience aurait fait reconnaître le
meilleur par la réunion de ses qualités et en changeant l'échelle pour l'application du même plan aux bâtiments
de tous les rangs 6 ».
En juillet 1803, Bonaparte le nomma préfet maritime du Havre puis en 1804 commandant d'une escadre de 5
vaisseaux armés à Rochefort, Majestueux 120 c., Magnanime, Jemmapes, Lion, Suffren de 74 c., 3 frégates de
44 c. : Armide, Gloire, Infatigable plus le Lynx et l' Actéon, 2 bricks de 16 c. Il transportait en outre 3500 hommes
de troupes, 5000 fusils car il fut chargé à la fois de défendre les Antilles françaises mais également d'attaquer les
îles et le commerce colonial anglais. Ayant appareillé le 11 janvier 1805, il déjoua le blocus anglais mais
6
Titre complet de l'ouvrage que par simplification nous appellerons désormais Moyens de procurer
aux bâtiments.
4/12
rencontra une tempête très violente qui dura douze jours, occasionnant de gros dommages dans la mâture du
Suffren et de la Gloire. Il mouilla le 21 février à la Martinique, soit un temps assez court, compte tenu de la
tempête affrontée. A peine arrivé, il débarquait sur l'île de la Dominique, rasait les défenses et s'emparait de 22
navires. Il repartit après avoir levé une forte contribution sur les habitants. Il répéta cette manœuvre à Nieves,
Montserrat et Saint-Christophe. Les prises furent vendues à la Guadeloupe et leur montant immédiatement
partagé entre les soldats du général Lagrange et les marins. Ayant appris l'échec du départ de Villeneuve, il
rentra en France en s'arrêtant à Santo Domingo pour y débarquer les troupes du général Lagrange qui sauvèrent
la capitale assiégée par les troupes noires de Dessalines. Missiessy se savait poursuivi par les forces anglaises ;
il resta au mouillage sous voile ce qui lui permit de repousser l'escadre anglaise et de s'échapper. Il rentra le 20
mai à Rochefort avec tous ses navires, donnant ainsi l'exemple de ce qu'aurait dû être la stratégie napoléonienne
à la mer : disperser les escadres anglaises sur les océans et les obliger à protéger le commerce et les colonies
anglaises.
Napoléon, prétextant que Missiessy aurait dû attendre Villeneuve aux Antilles alors que les instructions initiales
de l'empereur disaient le contraire, refusa de lui accorder une promotion pourtant légitime. Missiessy demanda à
être mis en congé. Napoléon le rappela le 18 février 1808 au commandement de l'escadre de l'Escaut forte de 8
vaisseaux,
Le 30 juillet l809, à la suite du débarquement des forces de l’Amiral Chatham, à Valcheren : 40 000 hommes, 22
vaisseaux, 400 transports, Missiessy manœuvra avec habileté son escadre empêchant qu'elle soit capturée et
protégeant Anvers. En octobre, après avoir perdu 7000 hommes et dépensé inutilement 3 millions de livres
sterling, les Anglais renonçaient Napoléon le récompensa en le nommant commandant en chef des forces du
Nord, puis le fat comte d'Empire sous le nom de comte de Burgues. Missiessy protégea à nouveau Anvers avec
succès en 1814 mais il refusa de se rallier à Napoléon aux Cent Jours et Louis XVIII le confirma comme préfet
maritime de Toulon 7 . Il servira ensuite brillamment la Restauration.
Un officier peu représentatif des autres officiers de marine français de la Révolution et du Directoire
De cette rapide biographie, plusieurs éléments se détachent. Missiessy est probablement l'officier supérieur
français qui a le plus navigué de 1770 à 1815. Il était très brillant au combat comme le montra son engagement
contre l'Ulysses. Comme second, il commandait l'artillerie de la Surveillante qui mit le feu au vaisseau, preuve
d'un tir à couler bas et non à démâter. Missiessy a navigué dans toutes les mers européennes, de la
Méditerranée à la Baltique mais aussi dans l'atlantique Nord et aux Antilles. C'est également « l’officier savant »
des marines de Louis XV et de Louis XVI comme Borda ou le chevalier du Pavillon. Chargé de ramener du bois
de mâture achetés aux Russes à Riga, il rédigea un rapport sur le commerce et l'économie de la Baltique qui le
fait remarquer. Second sur le Léopard de 74 c. aux côtés de Kersaint, il écrit un traité particulièrement
remarquable montrant ses connaissances en architecture navale comme nous le verrons infra.
Comme d'Estaing, Bougainville, Borda ou Sané, il accepte la Révolution mais rappelons que la majorité des
officiers de Louis XVI est partie en exil sans revenir. S'il s'enfuit sous la Terreur il revient avec le Directoire mais
n'a jamais servi dans l'armée des Princes ou sous les couleurs anglaises. Réintégré, il s'attache immédiatement à
essayer de corriger les problèmes dans la marine de guerre par son Traité sur l'installation de 1797, tache qu’il
poursuit par son ouvrage Moyens de procurer aux bâtiments de 1802. Sa conduite d’une escadre à la mer en
1805 est exemplaire de même que sa défense d'Anvers et de l'Escaut. Il est le grand responsable de l'échec
anglais après le débarquement en 1809 dans l'île de Walcheren. Napoléon ne s'y trompa pas en le faisant comte
d'Empire.
Ce grand marin est paradoxalement un des plus oubliés des marins de l'Empire et ses ouvrages ne sont presque
jamais signalés par les historiens. Dans le cadre de ce colloque, nous allons tenter maintenant de dégager les
grandes idées des trois ouvrages que nous avons retenus :
Etude sommaire des trois ouvrages de Missiessy
Ces trois ouvrages de Missiessy s'appuient sur la méthode exposée par Descartes dans le Discours de la
méthode : pour résoudre un problème complexe, il faut le décomposer en sous problèmes que l'on doit chercher
à résoudre séparément. Duhamel du Monceau avait rappelé cette démarche dans son Eléments d'Architecture
navale et Missiessy s'avère ici disciple de Duhamel du Monceau. J'ignore quand et comment Missiessy fit la
connaissance de Kersaint et de Borda avant 1787 et qui lui demanda de rédiger son Traité d'arrimage, peut-être
Kersaint. Son traité d'arrimage est publié sous son nom de « De Missiessy-Quiés, lieutenant de vaisseau », son
7
SHM Vincennes, dossier personnel de Missiessy.
5/12
Installation des vaisseaux sous le nom de Edouard Burgues Missiessy et Moyens de procurer aux vaisseaux est
publié sous le nom de « Edouard Burgues Missiessy, contre amiral ».
a)
Le Traité d'arrimage
Le Traité d'arrimage est précédée d'une introduction de 5 pages dans laquelle Missiessy remercie l'Académie de
Marine et s'appuie sur le seul traité ayant étudié ce sujet avant lui : le traité de Bourdé de Villehuet, prix de
l'Académie en 1766. Missiessy attribue ensuite à Kersaint le mérite d'avoir fait étudier l'arrimage du Léopard sans
que l'on sache s'il s'agit d'une habileté politique vis-à-vis de son supérieur et de sa hiérarchie ou d'une mission
réellement confiée à Kersaint. Autre détail intéressant, Missiessy explique que les calculs du déplacement du
Léopard ont été établi par Borda mais ne dit jamais qu'il s'agit du plan type Borda-Sané du concours de 1786 ; II
emploie même une phrase ambiguë: « le développement de cette méthode sera appliquée à l'arrimage d'un
vaisseau de 74 canons, avec 700 hommes d'équipage, 7 mois de vivres et quatre mois d'eau, semblable au
8
vaisseau le Léopard le seul dont on connaisse les errements qui peuvent assurer les résultats qu’on en déduira
». Veut-il dire en effet que seul le vaisseau le Léopard a été étudié ou que le calcul de l'arrimage est
indispensable pour corriger les défauts des 74 nouveaux modèles ? Je penserai pour la première hypothèse.
Dans cette introduction, Missiessy résume également sa méthode : « diviser le navire en plusieurs tranches
verticales, ... calculer le déplacement d'eau de chacune de ces tranches, connaître le poids de chaque objet
composant la charge du vaisseau ... » puis faire les changements dans les aménagements du navire. « La
méthode pour obtenir toutes les conditions de l'arrimage exige préalablement la connaissance des moyens que
l'on a ; c'est toujours en les mesurant avec le but que l'on veut atteindre que l'on en approche le plus près
possible ».
Pour Missiessy il faut d'abord déterminer « le poids du déplacement d'eau » qui d'après les calculs de Sané «
constructeurs de cet excellent vaisseau » est de 3010 tonneaux avec 5 pieds 4 pouces de batterie pour un tirant
d’eau avant de 19 pieds 9 pouces et arrière de 22 pieds 1 pouce » Le « poids de la coque » étant de 1520 tx, le «
poids de la charge » est de 1490 tx il propose d'y ajouter 50 tx pour un test supplémentaire. Missiessy divise le
vaisseau « en huit tranches verticales » dont il calcule le poids « d'après le développement intérieur et extérieur
de la charpente de chaque tranche ». Il ajoute « j'ai trouvé par cette approximation vague dont l'exactitude ne doit
pas être loin de 7 à 8 tonneaux par tranche ». Il obtient ainsi les poids suivants d'où il déduit que les poids des
extrémités sont supérieurs aux déplacements des tranches correspondantes :
Déplacement et poids d'une coque de 74 canons
1ere tranche arrière
e
2 tranche arrière
3e tranche arrière
e
4 tranche arrière
1ere tranche avant
e
2 tranche avant
3e tranche avant
e
4 tranche avant
Poids de déplacement d’eau
527
460
322
114
540
506
391
146
Poids de la coque
225
208
188
139
228
210
184
138
Ces données étant intangibles, reste ce que Missiessy appelle « la charge », c’est-a-dire l'ensemble des objets
qui sont à bord du navire, objets que Missiessy classe en « inamovibles », « consommables » et «
inconsommables » soit au total 939 tonneaux. Missiessy décrit alors les points sur lesquels il ferait porter les
changements : déplacement des bossoirs au niveau des porte-haubans de misaine soit sept tonneaux à 2000
livres passant de la 1ère à la 2e tranche avant. Il propose la suppression du four à pain, habituellement place en
avant du mât de misaine. Celui-ci fait double emploi avec le four à pain à double étage mis en service sur le
Léopard, four qui s'est révélé excellent, ce qui supprimerait 3 tonneaux, etc…
Au cours de la croisière 1787, Missiessy expérimenta sa méthode et ramena dans les tranches centrales du
vaisseau tout ce qui pouvait l'être. Deux points lurent particulièrement mis en œuvre : les biscuits et le charbon de
terre pour les cuisines. Le Léopard testa les nouvelles cuisines du comte de Kersaint qui utilisaient le bois comme
le charbon. Missiessy n’utilisa que le charbon, ce qui lui permit de charger sept mois de charbon et de dégager de
l’espace dans la cale alors qu'il aurait été impossible de mettre tout le bois nécessaire. Il peut également jouer sur
le stockage du biscuit de mer destiné à l'équipage.
8
Le mot errement peut s'entendre sous deux sens: être perdu ou au sens maritime naviguer: « courir
sur son erre ». Le deuxième sens est le plus logique ici.
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« Ce changement dans la disposition du biscuit a obligé de prolonger le faux-pont jusqu'à la fausse soute du
maître canonnier et défaire l'emménagement telle que la présente la planche 5. Cet emménagement procure en
outre l'avantage de rendre l'air plus circulant dans le faux pont n'y ayant point de cloisons dans le sens de la
largeur qui interrompe la communication de l'air des écoutilles ». Là encore, Missiessy applique les dispositions
sur l'aire préconisé dans l'ouvrage: Moyens de conserver la Santé aux Equipages des vaisseaux de Duhamel du
Monceau 9 .
Missiessy propose d'autres changements qu'il serait trop long de rapporter ici mais qui sont résumés par la
planche d'un vaisseau de 74 canons en coupe qu'il a fait dessiné et joindre à l'ouvrage cf. illustration planche 5.
L'ouvrage se continue ensuite par l'ensemble des calculs, tranche par tranche, de tous les objets à bord du
vaisseau. Ces calculs vont de la page 20 à la page 87, en commençant par les objets inconsommables, suivis par
un « état général des objets consommables » avec leur emplacement tranche par tranche et niveau par niveau
de la cale à faux-pont. Missiessy récapitule ensuite tous ses calculs pour en déduire à la page 145, les objets et
les poids qui selon lui ne sont pas dans la meilleure tranche. Ce calcul, qui avait été esquissé, dans l'introduction
est exposé point par point justifiant les dispositions exposées dans l'ensemble de l'ouvrage.
Missiessy s'avère très pédagogue comme le montre la reproduction de la page 32 consacrée au four à pain
situé sur l'avant du vaisseau qu'il propose de supprimer. Il n'ordonne pas la suppression mais la propose, il fait de
même pour tous les objets à bord du navire. Ainsi, il n'impose pas la réforme mais la suggère par ses calculs. Il
laisse également une place importante dans les pages consacrées aux objets inamovibles pour que le capitaine
du vaisseau y apporte ses propres innovations. Là encore, pour quiconque a lu les ouvrages de Duhamel du
Monceau notamment Eléments de construction navale et Santé des équipages, on retrouve la même démarche :
associer les officiers de marine aux changements et non les imposer.
Il faut cependant noter que le ton change au cours de l'ouvrage, l'auteur passe de la suggestion à l'obligation,
notamment dans « l'état général des objets consommables » ainsi il écrit : « le vin est place ... » « le vinaigre est
placé ...» et page 92 « la farine doit être placée ... » etc… Tout en restant pédagogue, Missiessy laisse entendre
que le résultat de ses calculs a déterminé le meilleur emplacement possible pour tous les objets du bord. Cet
ouvrage a été publié sur ordre du Roi et par le comte de La Luzerne et largement distribué dans les arsenaux et à
bord des vaisseaux de 74. Il est donc devenu une référence plus ou moins obligatoire pour les commandants des
vaisseaux de 74 canons, plan Sané.
b)
L'Installation des vaisseaux
L'ouvrage suivant : L'Installation des vaisseaux ... fut publié aux lendemains de la Terreur. Il est précédé du
rapport élogieux de 8 pages de la commission chargée d'examiner l'ouvrage et signé par des noms indiscutables
10
: Rosily , Borda, directeur des constructions navales, et Gautier, ingénieur en chef depuis 1765 et qui s'était
illustré par une carrière en Espagne où il avait construit la Santissima Trinidad de 120 canons. La commission
souligne que l'ouvrage est particulièrement important car «depuis longtemps la Marine désire une unité de
disposition dans tous les détails du vaisseau ... » et note qu'il y a trop de différence sur l'organisation du service
d'un vaisseau à l'autre.
« Chaque capitaine a réglé ces objets à peu près selon sa méthode particulière .... Aussi un officier un peu
habitué au service est il frappé dès en montant à bord de la tenue d'un vaisseau ou d'un autre et encore plus
lorsqu'il examine les détails soit dans les rôles de combat, abordage etc. ...» pour conclure (de citoyen Missiessy
présente des méthodes fixes qui dans la pratique prépareront et faciliteront à établir par une loi générale un ordre
qui sera proportionnellement le même à bord des vaisseaux de la République ».
9
Cf. Patrick Villiers, "Duhamel du Monceau, hygiéniste, les moyens de conserver la santé des
équipages des vaisseaux", colloque Duhamel du Monceau, Académie d'Orléans, Orléans 2000, p.
189-202.
10
François Rosily-Mesros, né à Brest en 1748.11 s'était illustré au combat de la Belle Poule en 1778
puis sur la Cléopâtre aux Indes avec Suffren. Commandant de la Marine à Rochefort en 1793 il fut
également destitué comme noble et réintégré comme directeur du dépôt des Cartes en 1795 et
nommé vice-amiral en 1796. Aux côtés de Forfait, il étudia la création de l'arsenal d'Anvers puis de
Gênes. Son parcours est très proche de celui de Missiessy. Après Trafalgar, Napoléon le chargea de
rallier les débris de la flotte franco-espagnole.
7/12
En soulignant l'importance de l'ouvrage de Missiessy et la nécessité de le faire imprimer, la Commission
condamnait implicitement le désordre pour ne pas dire l'anarchie qui régnait à bord de certains vaisseaux de la
République, notamment lorsque le mathématicien Monge avait été ministre de la Marine.
Ce rapport est suivi d'une introduction de 2 pages dans laquelle Missiessy détaille le plan de son ouvrage et
justifie sa démarche qui se veut scientifique « L'installation des vaisseaux est une des parties de la Marine la
moins avancée.... Peut-être que les rapports de l'installation avec le gréement et l'arrimage sont cause qu’on a
négligé de l'envisager théoriquement et ont empêché de lui donner cette attention particulière qui compare les
dispositions usitées avec les principes résultant de nos connaissances, marche qui doit tenir l'esprit pour faire des
progrès dans les arts et réformer les erreurs.. »
Avec le mot arrimage, il fait ainsi implicitement référence à son ouvrage sur l’Arrimage des vaisseaux sans
cependant le nommer. Missiessy explique ensuite sa méthode : « nous avons établi de la manière la plus
avantageuse, dans chaque lieu du bâtiment : les objets fixes qui sont nécessaires à la navigation ; nous les avons
ensuite accordés, le mieux qu’il nous a été possible, avec les dispositions favorables au combat, et propres à
en accélérer la préparation ...»
Dès l'introduction, l'accent est mis sur ce qui concerne le combat et l'amélioration des conditions pour mieux se
battre. Ainsi dans le premier chapitre consacré à l'organisation de la cale, Missiessy annonce clairement les
raisons qui ont présidées à ses choix: « la célérité du service de l'artillerie pendant le combat exige que l'on
distribue par deux endroits le service des gargousses » 11 . Il propose que la soute aux poudres soit réservée aux
gargousses pour les canons de l'arrière et au grand mât et « les gargousses nécessaires pour les services
canons en avant du grand mât sont situées dans des coffres situés dans la colle par le travers du mât de misaine
...on les appelle caisson à gargousses ». Deux dessins placés dans la planche II, n° 3 et 6 représentent cette
disposition.
L'ouvrage est divisé en sept chapitres qui examinent la disposition des objets et des hommes par lieu : chapitre 1
: la cale, le deuxième : le faux-pont, le troisième et le quatrième : la 1ère et 2e batterie, le cinquième : les
gaillards, le sixième les hunes et le septième : les dehors du vaisseau. Mais surtout l'accent est mis sur
l'organisation des hommes dans tous les cas possibles : « Chaque homme de l'équipage est désigné par un
numéro particulier » et il est ensuite désigné pour tous les rôles possibles à bord d'un vaisseau : rôle de combat
pour un bord et pour deux bords, rôle de mouillage, etc. », mais également pour manger : « rôle de plat », pour
dormir, etc…
Cette dernière analyse est étonnamment moderne et est bien entendu adoptée de nos jours à bord de tous les
navires de guerre mais comme Missiessy se doute que cette organisation est très coercitive et risque de ne pas
être appréciée par les commandants des vaisseaux, il se réfugie derrière une justification scientifique en
présentant cette partie de l'ouvrage comme presque anodine : « la répartition de l'équipage pour les différentes
manœuvres à l'ancre et à la voile, pour le combat, l'abordage une descente, etc. Devant être considérée comme
une dépendance de l'installation, nous avons terminé l'ouvrage par ce travai. » 12 .
L'ouvrage est accompagné de planches qui reprennent celles du traité de l'Arrimage. Les planches furent
dessinées par des spécialistes en constructions navales : « les citoyens Le Gras et Simon sous-ingénieurs
constructeurs », ce qui les rend encore plus intéressante pour l'étude des vaisseaux de la Révolution et de
l'Empire. Deux ans après la parution de cet ouvrage, Missiessy comme nous l'avons vu était réintégré dans le
service actif à Cadix. Cf. reproduction des planches.
c)
Moyens de procurer aux vaisseaux
Le troisième ouvrage : Moyens de procurer aux vaisseaux est publié en 1803 alors que Missiessy vient d'être
nommé préfet maritime du Havre. Le livre est publié sans introduction ni rapport préliminaire. L'ouvrage est
beaucoup plus court que les précédents, une soixantaine de pages.
Les premières pages commencent par une analyse des types de vaisseaux pendant la guerre d'Amérique et par
une critique du nombre trop élevé : « Il y a eu en France jusqu'à huit rangs de vaisseaux de 110, 100, 80, 74, 70,
64, 60 et 50 c. » Missiessy fait ainsi l'apologie du choix en faveur des plans Borda-Sané et du choix limité à trois
types seulement : 74, 80 et 116 canons. Il introduit alors la critique en notant que même avec trois types de
vaisseaux, une escadre est toujours limitée par le vaisseau le plus lent et qu'il est impossible que les trois types
de vaisseaux aient des qualités identiques :
« mais en examinant ce qui contribue à la vitesse des bâtiments, à leur cinglement dans le vent, à leur
mouvement de rotation, à leur stabilité et à leur mouvement de tangage et de roulis, on reconnaît que ces seuls
rapports sont comme nuls pour procurer aux vaisseaux des qualités égales ....»
11
12
Missiessy : Installation des vaisseaux, p. 6 et 7.
Missiessy : Installation des vaisseaux, op. cit., introduction, p. xij.
8/12
Missiessy détaille ensuite les différents facteurs qui agissent sur la vitesse et la remontée au vent : tirant d'eau,
position du centre d'effort de la voilure, forme et surface du gouvernail, etc. ... Il fait implicitement référence à ses
ouvrages précédents lorsqu'il écrit : « la position du métacentre, la nature des objets qui compose la charge la
distribution des poids et leur arrimage influent sur la stabilité et les mouvements de tangage et de roulis ... ». Il
propose alors sa théorie : « pour assurer aux vaisseaux de différents rangs des qualités pareilles, il faut qu’ils
aient non seulement les mêmes rapports dans leurs dimensions principales mais encore dans leur déplacement,
13
dans les formes de la partie submergée, dans les formes de voilure etc… »
Pourquoi s'intéresser à une diminution du nombre d'hommes à bord des vaisseaux ? Missiessy se justifie en
analysant les différentes difficultés posées et quels sont les remèdes possibles. Il estime trop complexe voire
impossible sur le plan technique de jouer sur le gréement. Puis il propose ensuite le remède : jouer sur les poids
à bord de chaque type de vaisseau et d'agir sur le poids de l'équipage par une mesure radicale : diminuer le
nombre d'hommes à bord d'autant que « les Anglais mettent à l'artillerie autant d'hommes que nous mais moins
aux autres parties du service ». Missiessy analyse le nombre d'hommes dans la marine française par type de
vaisseaux et le compare à celui de l'Angleterre. Il établit le tableau suivant :
Comparaison entre les équipages français et anglais
et proposition d'un nouveau règlement
Règlement de
1786
Vaisseau de 74
Vaisseau de 80
Vaisseau de 120
706
855
1125
Règlement
proposé
par Missiessy
604
725
924
différence
Règlement des
Anglais
- 86
- 130
- 199
+ 29
+ 20
+ 33
Ainsi, Missiessy propose 604 hommes pour un 74 c., soit 86 de moins que le règlement de 1786 mais encore 29
de plus que les vaisseaux anglais, 130 de moins pour les vaisseaux de 80 et 199 pour ceux de 120 canons. Il fait
explicitement référence à son ouvrage L'arrimage des vaisseaux en écrivant « en formant un tableau par article
du poids qui compose la charge du vaisseau de 74 ... on verra que de la diminution d'hommes et de dimensions
résulte une réduction de 190 tx dans le poids de la charge ... ». Il donne ensuite pour chaque type de vaisseau le
nombre d'hommes nécessaires selon lui pour les principales fonctions à bord du navire ; timoniers, gabiers,
canonniers etc avec une méthodologie qui reprend son ouvrage Installation des vaisseaux.
Il est à noter que Missiessy prétend s'appuyer sur une analyse mathématique : « pour qu'il ne puisse y avoir
aucune différence dans les qualités des vaisseaux de 74, 80 et 120 canons d'après les dimensions proposées,
nous avons établi le déplacement dans un même rapport avec le cube des dimensions » cependant il ne donne
aucune formule mathématique et ne fait aucune référence à une vérification de ses calculs par un ingénieur
14
constructeur. Il ne fait aucune allusion à Sané ou Vial du Clairbois mais seulement à Borda .
Il propose ensuite un véritable cahier des charges aux ingénieurs constructeurs précisant ce que l'on devra
trouver obligatoirement dans le devis de construction : « nous considérons comme, indispensable ... les plans
d'élévation, de vertical, de lignes d'eau, de lisses et le poids du déplacement d'eau qu'il est d'usage de donner
mais encore les plans de mâture, de voilure, de gréement, d'arrimage et d'installation; la position du métacentre
de gravité en charge, et celle du centre d'effort de la voilure au plus près du vent à toutes voiles, le poids de ...
15
ainsi que l'exposé des motifs avec les éléments de calcul qui ont servi de base » .
Il ajoute également « Que la surface du maître-couple soit le moins étendu possible, pour le plus grand avantage
de la marche, suivant l'opinion du savant Borda, etc.. ». Il conclut en demandant que l'on fasse sur ces principes
un nouveau concours : « l'importance des constructions de vaisseaux de ligne doit engager à réunir les plus
grands géomètres, les meilleurs marins et les plus habiles constructeurs pour fixer le choix du Gouvernement sur
les plans présentés au concours lorsqu’il s'agirait de construire un vaisseau de guerre ... ».
13
14
15
idem p7
Missiessy: Installation des vaisseaux, op. cit., p. 15.
Ibidem p. 17.
9/12
Ainsi Missiessy ne remet pas en cause le principe du plan unique, il avait déjà précédemment : « en
conséquence on pourra servir des mêmes plans de construction, de mâture, de voilure et de gréement pour ces
16
trois rangs de vaisseaux. L'échelle aura une graduation relative aux dimensions » .
L'amiral conclut son texte par la phrase suivante : « nous allons indiquer les règles qui devraient fixer l'équipage
17
de ces vaisseaux soit sur le pied de paix soit armés en guerre » . Les officiers de canonnage sont ainsi
déterminés à raison des 7/12e du nombre des canons, les officiers mariniers pour la mâture : un 6e des hommes
nécessaires pour serrer les trois huniers à la fois etc... L'ouvrage est ensuite constitué par 30 pages de tableaux
donnant tous les calculs du vaisseau de 120 canons à la frégate de 36.
Par sa longueur et son ton, l'ouvrage est ainsi fort différent des deux précédents. Il n'est pas publié avec l'accord
des autorités et s'apparente plutôt à une proposition de règlement que l'on souhaiterait voir adopter par le
ministre de la Marine qu'à un traité comme les deux précédents. Cependant les points communs sont évidents :
calculs des poids et des charges, recherche de la disposition optimale des hommes pour le combat. Il apparaît
ainsi comme une synthèse et une conclusion des ouvrages précédents.
Missiessy et la dimension des vaisseaux dans ses ouvrages
En 1805, la plupart des vaisseaux français de 74 canons sont construits sur le plan type « Sané-Borda » comme
nous le rappellera Mme Acerra. Comme Sané, la majorité des autres ingénieurs-constructeurs a juré fidélité à la
République en 1792. Après avoir échappé à la Terreur, ils ont été fidèles au Directoire puis au Consulat et à
l'Empire. En 1805, tous les directeurs des constructions navales de Brest, Lorient, Rochefort ou Toulon ont été
formés sous l'ancien régime dans l'école de Duhamel du Monceau. Vial du Clairbois, traducteur en France des
travaux du suédois Chapman et rédacteur de l'Encyclopédie méthodique Marine de 1786 est directeur de l'école
du Génie maritime à Brest et Sané inspecteur du Génie maritime.
Il est donc difficile de trouver des critiques sur les plans Sané-Borda dans la correspondance des ingénieursconstructeurs des ports avec leur supérieur hiérarchique, auteur des ces plans. L'étude des ouvrages de
Missiessy nous renseigne-t-elle sur l'adoption des plans Borda-Sané par la marine française ? Force est de
constater que des références précises aux plans Bordé-Sané y sont rares. Le nom de Sané n'est jamais écrit
mais les références élogieuses à Borda sont fréquentes.
Cependant Missiessy propose sans équivoque des changements de dimensions pour les trois types de vaisseaux
:
Dimensions proposées par Missiessy en 1803
« dimensions actuelles* »
74 c.
80 canons
trois ponts
172
182 p.
194 p.
44 p.6
47 p.
50
22 p.
23 p.
25
3010
3868
5140
Missiessy 1803*
74 c.
80 canons
trois ponts
Longueur
166
175
189
Largeur
43
45 p.4
48 p.10
Creux
21 p4
22 p.6
24 p.3
Déplacement
2750
3223
4045 tx
En moins
260 tx
645 tx
109 tx
* Toutes ces mesures sont à 5 pieds 4 pouces de batterie pour les 74 canons, 5 pieds
6 pouces pour les 80 canons et cinq pieds de batterie pour les 120 canons.
Par « dimensions actuelles » l'amiral Missiessy entend les dimensions des années 1800-1803. Elles sont proches
mais avec quelques petites différences cependant les dimensions adoptées de 1782 à 1787 pour les trois types
de vaisseaux après le concours organisé par Borda. La longueur des vaisseaux selon les plans de Sané-Borda
fat fixé à 172 pieds pour les 74 canons, 180 pieds pour les 80 canons et de 190 pieds pour les 120 canons. On
avait donc allongé les vaisseaux de 80 canons et de 120 canons sous le Directoire.
Missiessy propose donc en 1803 un retour en arrière des dimensions et du déplacement des vaisseaux français.
Le changement le plus spectaculaire porte sur le 120 canons avec une baisse de 20% du déplacement, suivi de
15,6 % de baisse pour le 80 canons mais 8% seulement pour le vaisseau de 74.
Il est difficile de savoir si les plans Sané ont amélioré quantitativement la flotte de guerre française de 17820 à
1803. J'avais souligné dans ma thèse la disparité des vitesses des vaisseaux dans les escadres de Louis XVI.
Cette disparité, accentuée par le doublage en cuivre, empêcha le comte de Grasse de forcer Hood à accepter le
16
Ibidem p. 15.
17
Ibidem p. 22.
10/12
combat à son arrivée à la Martinique en avril mai 1781. Pour vaincre, de Grasse inventa la stratégie victorieuse
18
de la bataille navale de la Chesapeake au siège de Yorktown .
Cette disparité entre les vitesses des vaisseaux a probablement diminué sous la Révolution et l'Empire. L'étude
de la vie à la mer des premiers vaisseaux sur plan Sané est peu significative pour répondre à cette question.
Ainsi pour les premiers 74 canons construits : le Léopard en 1786, le Duquesne, le Jean Bart et le Tourville en
1787, les trois premiers ont navigué moins de cinq ans par fortune de guerre mais le Tourville navigua jusqu'en
1833. Pour les 80 canons, le Tonnant, construit en 1789, capturé à Aboukir par les Anglais fut rayé de la Royal
Navy en 1821, Sans-Pareil, construit en 1793, capturé par les Anglais en 1794, fut rayé en 1842 et l'Indomptable,
construit en 1790 fut détruit à la côte après Trafalgar, après avoir recueilli une partie de l'équipage du Bucentaure.
Pour les trois ponts : le Commerce de Marseille, 1790, pris par les Anglais à Toulon en décembre 1793, fut rayé
1802. Le vaisseau Les Etats de Bourgogne, rebaptisé Côte d'Or puis l’Océan, navigua jusqu'en 1855. Ce navire
avait des qualités exceptionnelles 19 . Nous savons que la plupart des vaisseaux français capturés ont été gardés
très longtemps à la mer par les Anglais, preuve de qualités évidentes, rappelons que tous ces premiers vaisseaux
plans Sané-Borda avaient été construits en temps de paix.
Pourquoi Missiessy propose-t-il de tels changements sur les dimensions de vaisseaux et sur le nombre
d'hommes ? La date de publication : 1803, apporte un élément de réponse. Pendant la paix d'Amiens, la marine
française devait mettre en chantier de nombreux vaisseaux pour remplacer les navires perdus à Aboukir et sur
les autres théâtres d'opérations. II était donc judicieux de proposer des améliorations aux vaisseaux plans SanéBorda. En proposant de diminuer sur le nombre de marins, Missiessy risquait d'être favorablement suivi par le
ministre qui savait que la France manquait terriblement de marins qualifiés car des milliers de marins étaient
morts sur les pontons anglais. En adoptant un nouveau règlement pour le nombre d'hommes par vaisseau, la
France de 1804 aurait pu armer quelques vaisseaux supplémentaires mais cependant sans la moindre chance de
compenser son écrasante infériorité numérique. A cette date, Missiessy est à Paris au ministère, il est difficile de
croire qu'il ait pu publier son ouvrage sans l'accord du ministre Decrès.
Conclusion
La richesse des livres de Missiessy est évidente. Nous n'avons seulement abordé quelques problèmes.
Beaucoup de recherches sont à l'évidence à mener. Ainsi Missiessy ne critique jamais de front les plans SanéBorda mais dans ses trois ouvrages il propose des améliorations dans l'arrimage, dans la mâture et dans le
dernier livre dans les dimensions mêmes des trois types de navires, semblant ainsi remettre en cause les choix
de 1786 et 1787. Que faut-il en conclure à propos des plans Borda-Sané ? La question est d'autant plus
20
intéressante que certains historiens français s'appuyant sur les mémoires du baron Tupinier et de Jurien de la
21
Gravière opposent généralement à la fin du règne de Napoléon un état technique des vaisseaux français qui
serait lamentable à des vaisseaux anglais qui seraient parfaits. Ce ne sont pas les mémoires qu'il faut prendre en
référence mais la correspondance originale qui, à ce jour, n'a pas été étudiée systématiquement.
Dans leurs mémoires, ni Tupinier, ni Jurien de la Gravière ne font référence aux dimensions des vaisseaux.
Visitant Rochefort en juin l817, Tupinier écrit ainsi : « j'admirais les belles machines que M. Hubert y avaient
construites. A mon départ pour l'Italie en 1805, les ports de France étaient dépourvus de ces moyens
d'exécutions mécaniques déjà si communs en Angleterre. Faute de mieux, on montrait à Brest depuis douze ans
[donc installés en 1805] une lourde machine destinée à la fabrication des poulies et qui ne remplissait son but
qu’avec une énorme perte de force ». Certains historiens n'ont voulu retenir que la phrase suivante : « C'était à
22
tout égard une malheureuse constatation de notre infériorité dans la mécanique » .
On peut faire deux remarques : de 1805 à 1815 l'innovation s'est donc poursuivie dans les arsenaux français
puisque à Brest comme à Rochefort on installa des machines à vapeur, l'Angleterre conservant cependant une
supériorité technologique. D'autre part, il faudrait démontrer en quoi la lenteur à fabriquer des poulies et un coût
plus élevé en France qu'en Angleterre influe directement sur le combat. La Victory avait été lancée le 7 mai 1765.
18
Patrick Villiers, Marine royale, corsaires et trafic dans l'Atlantique de Louis XIV à Louis XVI, thèse :
tome 2, chapitre 3 : Ingénieurs constructions navales de la guerre de Sept Ans à la guerre
d'Amérique, p. 535-560., Septentrion, thèse à la carte, Villeneuve d'Ascq, 850 p.
19
P. Villiers, Marine royale, corsaires, op. cit., tome 2, p. 704-706.
Jean Marguerite Tupinier (1779-1850), reçu à l'Ecole polytechnique en 1794, sous-ingénieur puis
ingénieur du Génie maritime, directeur des Ports et Arsenaux de 1823 à 1842, ministre de la Marine
en 1830 et 1839, inspecteur général honoraire du Génie maritime.
21
Jean Pierre Jurien de la Gravière (1772-1849), contre amiral en 1816, préfet maritime à Rochefort
et à Toulon. Il écrivit « Souvenirs d'un amiral » publié par son fils en 1860.
22
Mémoires de Tupinier p. 162-163, éditions Desjonquères, Paris 1994, 330 p.
20
11/12
Possédait-elle en 1805 le dernier modèle de poulies anglaises, cela reste à démontrer et à Trafalgar, la bataille
s'est déroulée presque sans vent. Il faudrait là encore démontrer le rôle de ces poulies dans un combat naval.
Rappelons que le baron Sané, nommé inspecteur général du Génie maritime en 1800, donc responsable
suprême des constructions navales, reste en poste jusqu'en 1817. A ma connaissance, la plupart des historiens
français ne se sont pas attachés, faute d'intérêt et de connaissances techniques, à une véritable analyse
technique des vaisseaux français sous l'Empire et au début de la Restauration. A côté des ouvrages de
Missiessy que je viens de présenter, il faudrait savoir dans quelles mesures ses propositions ont été appliquées.
Il est évident qu'en tant que préfet maritime à Anvers comme à Toulon, Missiessy a eu les moyens d'appliquer
concrètement ses théories. Il faudrait étudier sa correspondance avec Decrès puis sous la Restauration pour voir
jusqu'où il est allé dans l'application pratique de ses théories.
Je voudrais conclure pour une anecdote à propos de Trafalgar. Nous savons tous que Nelson a été tué d'un
coup de fusil tiré d'une hune du vaisseau de 74 c. le Redoutable, ce que l'on sait moins c'est que son
commandant, le capitaine de vaisseau Lucas avait appliqué Missiessy en entraînant ses hommes en fonction
d'un rôle de combat :
« Depuis que le Redoutable avait été armé, rien n'avait été négligé à bord pour instruire l'équipage à toute
espèce d'exercice. Mes idées s'étaient toujours tournées sur le combat à l'abordage ... J'avais à bord cents
mousquets, tous portant une longue baïonnette. Les hommes auxquels ces mousquets étaient destinés étaient si
bien exercés à s'en servir qu'ils montaient jusqu'au milieu des haubans pour faire le feu de mousqueterie ...
[À Trafalgar] à onze heures et demie ... le Bucentaure et son matelot commencèrent à tirer sur le Victory. Je fis
monter sur le gaillard une grande partie des chefs de pièces pour leur faire remarquer que nos vaisseaux tiraient
mal. Tous leurs coups portaient trop bas et tombaient dans l'eau .... »
[Lucas ayant décidé d'attaquer seul le Victory]. « Je les engageai à tirer à démâter et surtout à bien pointer. A
onze heures trois quarts, le Redoutable commença le feu par un coup de canon de la première batterie qui coupa
la vergue du petit hunier du Victory. Notre feu fut bien nourri, en moins de dix minutes, ce vaisseau fut démâté de
son mât d'artimon, de son petit mât de hune, et de son grand mât de perroquet ...» Ayant compris la manœuvre
de Nelson : « il persistait toujours à vouloir couper notre ligne en avant du Redoutable et menaçait de nous
aborder si nous osions nous y opposer ... Pour prouver à l'amiral anglais que nous ne redoutions pas son
abordage, je fis hisser les grappins à toutes les vergues. » Nelson se porta alors sur le Redoutable avec le
Téméraire pour créer une concentration de forces mais Lucas s’y opposa et les deux vaisseaux s'abordèrent : «
notre dunette se trouvait par le travers et à la hauteur de son gaillard d'arrière. » et le feu français fut supérieur au
feu anglais : « nous empêchions tellement l'ennemi de charger ses armes qu'il avait cessé de tirer sur nous. »
TECHNOLOGY OF THE SHIPS OF TRAFALGAR
An International Congress
Madrid, 3 and 4 November 2005
Càdiz, 5 November 2005
12/12
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