
1) Introduction
La vision classique de l’instabilité économique et financière des pays émergents repose sur
l’analyse des crises de change. On synthétise en général l’abondante littérature sur ce sujet en
mettant en exergue trois générations de modèles qui se sont succédé depuis le début des
années 80. Chacune de ces générations de modèles repose sur un mécanisme privilégié
d’explication des crises, et rend compte de divers épisodes qui se sont succédés
historiquement. Ainsi, la première génération, qui est représentée par le modèle désormais
classique de Krugman [1979] et Flood et Garber [1984], correspond-elle aux crises des années
1970-80 (crises mexicaine de 1973 – 82 et argentine de 1978 – 1981). La seconde génération,
représentée par Obstfeld [1994] tente pour sa part une explication des crises du début des
années 90 et notamment la crise du mécanisme de change européen de 1992 - 93. Quant à la
troisième génération, qui est développée à partir des travaux de Krugman [1998] et Radelet et
Sachs [1998, 1999], elle s’attache aux crises de 1994-95 et de 1997-98 dont la crise de l’Asie
du Sud Est est l’archétype.
Ces diverses générations de modèles de crise mettent en évidence deux choses : d’une part,
le rôle central de la spéculation sur le taux de change et l’épuisement des réserves de devises
dans les mécanismes de la crise. Ces deux variables-clés sont intégrées dans les différentes
générations de modèles et en constituent en quelque sorte le coeur. D’autre part, il y a de
façon évidente des différences entre chacun des épisodes historiques auxquels chaque
génération de modèles s’est attachée, les mécanismes générateurs et propagateurs diffèrent.
Comme pour les virus de la grippe, il y a une souche commune mais des modalités
spécifiques à chaque épisode, qui rendent nécessaire la recherche d’un vaccin particulier à
chaque fois. On peut alors se demander quelle sera la spécificité du prochain épisode de crise,
sachant que les explications qui ont été successivement proposées par chaque génération de
modèle rendent aussi compte (rétrospectivement) des épisodes précédents.
Récemment, les institutions sont apparues comme une variable économique significative
qui avait été largement négligée dans le passé. Selon le mot célèbre de Douglass North,
« institutions matter ». Leur rôle a été souligné surtout pour expliquer les différentiels de
croissance entre pays, mais il a été élargi à l’impact sur le commerce et plus généralement sur
l’ouverture économique, par exemple sur les investissements directs étrangers par Méon et
Sekkat [2004]. La garantie d’un système de droits de propriété bien établi, l’existence d’un
droit des contrats ou des sociétés et surtout de procédures d’application de ces droits
(tribunaux fonctionnant de façon efficace), la présence d’un système bancaire bien établi,
l’absence ou tout au moins le caractère limité de la corruption, etc, apparaissent de plus en
plus comme une infrastructure juridique ou institutionnelle indispensable pour garantir la
durabilité du développement.
Paradoxalement cependant, l’instabilité de la croissance n’a pas fait partie des thèmes que
les économistes ont cherchés à expliquer par les institutions. Ce n’est que très récemment
qu’une « quatrième génération » de modèles de crise, mettant en avant le rôle des institutions
comme mécanisme générateur de déséquilibre, est apparue, avec par exemple Apoteker et
Barthélémy [2005]. Encore les travaux sont-ils très embryonnaires dans cette direction.
L’objectif de la présente contribution est d’explorer cette voie de recherche en contribuant
à développer un modèle de crise de quatrième génération, qui pourrait rendre compte à la fois
des épisodes de crises des années 80 et 90, et d’anticiper ce que pourrait être la manifestation
2