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réalité objective, matérielle et distancée du sujet humain qui la vit ou qui l’observe. C’est à ce
niveau que le corps humain
(bien sûr conscientisé, socialisé, sexué/genré, ethnique,
particularisé -handicaps, âge, etc.- et spatialisé) doit faire son entrée sur la scène sociale et
géographique, en tant qu’interface active, que protagoniste à part entière des procès et
systèmes spatiaux. La figure 2 traduit de quelle façon le corps occupe des positions
articulaires sur chacun des trois côtés stratégiques du triangle de la géographie sociale. Si l’on
projette fictivement le « sujet » (pure conscience) sur le côté opposé du triangle (groupes
sociaux/espace), son installation dans le continuum social/spatial passe inévitablement par le
principe d’incorporation spatiale du social subjectivé. Le corps (C1), en tant qu’expression
concrète du sujet, témoigne simultanément, sur cet axe, de ses autres natures : sociale et
spatiale. La projection similaire du « social » (appartenance sociale à des groupes) sur le côté
sujet/espace du triangle, engendre une nouvelle manifestation du corps (C2) ; ce dernier
apportant la consistance sociale du sujet spatialisé ou se spatialisant. Enfin, dernier effet de
projection, celle du sommet « espace » sur le continuum (base du triangle) sujet/social (C3).
Dans ce cas, l’irruption de la matérialité du corps confère une forme spatiale aux figures
abstraites, mais de plus en plus sociales de l’individu, de la personne, de l’acteur… Pour se
résumer, si l’on projette, comme je viens de le faire, chaque sommet du triangle équilatéral
sur son côté opposé, le point de concours des hauteurs/bissectrices ainsi tracées (orthocentre)
est occupé par le corps (C). Ses trois formes (espèces) -subjective (C1), sociale (C2) et spatiale
(C3)- se déclinent alors par sa projection sur chacun des trois côtés du triangle. Ceux,
respectivement, des rencontres du social et du spatial (C1), du sujet (subjectif) et du spatial
(C2), du sujet et du social (C3).
Compris de la sorte comme une articulation subjectivée et substantielle du social et du
spatial (ou si l’on veut, en se plaçant à un niveau plus abstrait, de l’idéel et du matériel), le
corps (C) affiche des postures, des comportements, des pratiques, des consommations, des
habillages et des ornementations. Il se déplace selon des parcours et des cheminements. Tous
ces éléments contribuent à la production permanente et normative (co-construction
consubstantielle en fait) de l’espace géographique, de ses lieux et de ses territoires. Le corps
devient dès lors le point focal d’une rencontre inéluctable, permanente, entre une conscience
(sujet) qu’il inclut et qui l’inclut, des normes sociales que véhiculent les habitus au travers de
l’hexis corporelle, l’espace enfin qui forme, au même titre que la pensée, sa substance.
Réalité finalement beaucoup plus fluide qu’objet matériel aux limites indiscutables, le corps ne se définit
pas aisément. La manière dont le cerne E. Grosz (1992) est, sans doute, parce que large et globale, l’une
des plus satisfaisantes. Pour E. Grosz: “human body coincides with the shape and space of a psyche, a body
whose epidermic surface bounds a psychical unity, a body which thereby defines the limits of experience and
subjectivity”.
La question des appartenances de sexe et de genre souligne combien les frontières et les fonctions
symboliques identitaires du corps humain sont plus indécises et complexes qu’il n’y paraît a priori.
L’expérience des bisexuels, transsexuels et autres transgenres montre, d’une part, que le sexe (ou plutôt
les préférences sexuelles et choix de sexualité) n’est (ne sont) pas uniquement une donnée biologique
absolue, et, d’autre part, que le lien univoque entre sexe (soi-disant biologique) et genre (socio-culturel) ne
revêt aucun caractère automatique. Ainsi, l’athlète sud-africaine, championne du monde du 800 mètres en
2009 à Berlin, Caster Semenya, se considère sincèrement comme une femme, depuis sa naissance (genre),
dans un corps sexuellement imprécis et indécis : femelle, mâle, hermaphrodite ? Son cas et bien d’autres
remettent en question nombre de dualismes classiques, conférant, au sein de leur combinaison binaire, un
effet déterminant du premier terme sur le second : du sexe sur le genre, de l’esprit sur le corps, de la
nature sur la culture, de l’essentialisme sur le constructivisme, etc. (cf. J. Halberstram, 2005 ; J. D. Hester,
2004 ; C. Shilling, 1993 ; V. Kirby, 1992 ; M. Gatens, 1991 ; J. Butler, 1990…). Parmi ces auteurs, Chris
Shilling adopte un point de vue dialectique tout à fait convaincant. Elle argue que le corps ne peut se
réduire ni à une stricte réalité biologique, ni à une construction sociale indépendante de la nature, mais
correspond à une interaction dynamique constante de ces deux ordres du réel. Un rapport dialectique
similaire pourrait expliquer les relations sexe/genre, tous deux incorporés (embodiment) par les individus.