
îRencontres avec Bertrand Schwartz
Bien sûr, comme tout formateur impliqué dans les
problĂ©matiques de lâinsertion des jeunes, je connaissais les
initiatives de Bertrand Schwartz Ă propos des missions locales.
Cependant, dans les années 1990, le Centre de formation
continue de lâuniversitĂ© Paris Descartes avait Ă©tĂ© interpellĂ© par
une des Ă©quipes des Nouvelles Qualifications afin de
contribuer Ă un premier bilan de quatre actions de ce dispositif
dans le Nord-Pas-de-Calais. Câest ainsi que jâai rencontrĂ© les
diffĂ©rents acteurs de ce dispositif : salariĂ©s dâentreprises et
dâinstitutions, formateurs.
Quel étonnement ! Le point de départ de ces formations, ce
nâĂ©tait pas les savoirs, mais le travail : dâabord faire parler les
opĂ©rateurs de leur travail, des problĂšmes quâils rencontraient et
faire Ă©merger les connaissances quâils sâĂ©taient eux-mĂȘmes
forgées au cours de leur expérience, puis ne faire des apports
de savoirs quâen fonction de leurs besoins, selon les problĂšmes
quâils rencontraient afin quâils puissent proposer des projets et
des solutions fiables. Interroger lâexpĂ©rience collective,
renverser les prĂ©jugĂ©s, « il faut savoir pour faire », câĂ©tait faire
avancer tous les acteurs vers le haut, actualiser leurs
compétences, « moderniser sans exclure ». Les différents
acteurs du travail étaient impliqués dans le projet de
formation : salariés, mais aussi hiérarchie et dirigeants. Et cela
transformait le métier de formateur : son intervention ne se
limitait pas au face à face pédagogique fondé sur la
transmission de savoirs, mais devait explorer la situation de
travail, son environnement, les interactions en Ćuvre, afin de
guider au mieux les salariés dans leur projet. Cette expérience
a déterminé fondamentalement mes orientations pédagogiques
dâintervention dans mon mĂ©tier de formatrice consultante. Les
références à ce dispositif des Nouvelles Qualifications créé et
mis en place par Bertrand Schwartz et ses Ă©quipes sont
inévitables dans le cadre des réflexions du travail apprenant et
de la didactique professionnelle.
Catherine Arnaud
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Jâai eu des contacts avec Bertrand Schwartz tout dâabord, Ă
titre personnel, Ă lâoccasion dâune thĂšse que je prĂ©parais sur la
formation professionnelle dans le secteur du BĂątiment et des
Travaux Publics. A cette occasion, jâai eu besoin
dâĂ©claircissements sur lâopĂ©ration « nouvelles qualifications »
menĂ©e Ă partir de 1984 et dont il avait Ă©tĂ© lâinitiateur et quâil
mâa dĂ©crite avec enthousiasme, mĂȘme si la volatilitĂ© du
personnel du BTP nâavait pas Ă©tĂ© trĂšs propice Ă son
dĂ©veloppement dans le secteur qui mâintĂ©ressait.
Dans les mĂȘmes annĂ©es, le ministĂšre de lâĂducation
nationale a dĂ©veloppĂ© une « Mission gĂ©nĂ©rale dâinsertion » qui
relevait de la direction dans laquelle jâexerçais. Lâobjectif Ă©tait
dâoffrir aux jeunes qui sortaient du systĂšme Ă©ducatif sans
possĂ©der les titres quâils ambitionnaient le moyen soit de
reprendre des Ă©tudes, soit dâaccĂ©der Ă dâautres filiĂšres
dâinsertion. Cette mission Ă©tait trĂšs inspirĂ©e des dĂ©marches de
B. Schwartz, qui y a laissĂ© le souvenir dâun fertile et
dynamique donneur dâidĂ©es.
Pierre Benoist
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Nous devons beaucoup Ă Bertrand Schwartz (1919-2016),
figure Ă©minente des sciences de lâĂ©ducation. Lâexpression
« orientation éducative » se généralise dans les années 1980.
Le rapport quâil rĂ©dige Ă la demande du Premier ministre,
P. Mauroy, 1982, intitulĂ© LâInsertion professionnelle et sociale
des jeunes (publié à la Documentation française,
Paris) conçoit une approche globale de lâorientation qui intĂšgre
le cadre de vie, lâhabitat, la santĂ©, les loisirs. Cette conception
holistique a prévalu quand il a fallu concevoir le réseau
national des Missions locales (ML) et des Permanences
dâaccueil, dâinformation et dâorientation (PAIO) sous
lâimpulsion de la dĂ©lĂ©gation interministĂ©rielle Ă lâinsertion
professionnelle et sociale des jeunes en difficulté (décret du 21
octobre 1983). Aujourdâhui, ce sont 1,4 millions de jeunes qui
sont accompagnés chaque année au sein de ces structures.
Homme de terrain (dans tous les sens du terme) et homme de
convictions, il chercha à démontrer que le fatalisme social peut
ne pas avoir le dernier mot si lâon sâen donne les moyens.
LâĂducation demain (1972) devrait refuser lâorientation par
lâĂ©chec, viser au rĂ©tablissement de lâĂ©galitĂ© des chances, lier
orientation et guidance, encourager à la créativité et permettre
lâĂ©panouissement maximum de chacun. Sa pĂ©dagogie du
dĂ©veloppement personnel est lâhĂ©ritiĂšre directe du mouvement
de lâĂducation nouvelle.
Qui peut sâintĂ©resser aux « bac moins douze » sur le marchĂ©
de lâemploi ? LâexpĂ©rimentation des Nouvelles Qualifications
(1983-1986 et 1988-1992) quâil impulsa avait pour but de
faciliter lâemployabilitĂ© des jeunes faiblement qualifiĂ©s sur le
marché du travail. Sa conception du « district éducatif et
culturel », entreprise de service public, était trÚs en avance, car
nous dĂ©couvrons en ce dĂ©but du XXIe siĂšcle, lâintĂ©rĂȘt de la prise
en compte du territoire, comme lieu dâinscription de
lâinnovation sociale.
Comment moderniser sans exclure ? « Le changement social
doit sâappuyer sur les capacitĂ©s crĂ©atrices des jeunes et les
préparer à une qualification sociale ».
Son influence fut grande dans les milieux scientifiques et
pĂ©dagogiques de lâorientation scolaire et professionnelle. Par
exemple, E. Loarer, directeur de lâInetop-Cnam Paris,
revendique explicitement son héritage intellectuel dans ses
travaux de recherches actuels.
Il y aurait tant Ă dire sur cet acteur majeur de la formation
des adultes du second vingtiĂšme XXe siĂšcle. Universitaire,
ingénieur social, utopiste pragmatique, il croyait aux vertus de
lâexpĂ©rimentation et de la pratique en dĂ©fendant lâalternance.
Scientifique reconnu en France et Ă lâĂ©tranger, personnalitĂ©
généreuse, il savait écouter et se voulait proche du peuple.
Francis Danvers
Professeur Ă©mĂ©rite en sciences de lâĂ©ducation, Lille 3
Vice-prĂ©sident de lâuniversitĂ© populaire de Lille
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Jâai eu la chance extraordinaire dâavoir Bertrand Schwartz
comme premier patron au Cuces puis Ă lâInfa. Jâarrivais Ă
Nancy fin 1963 tout juste sortie de mes Ă©tudes en sciences
humaines pour monter sur la barque de la formation des
adultes et de lâĂ©ducation permanente auxquelles je ne
connaissais rien. Bertrand Schwartz Ă©tait encore directeur de
lâĂcole des mines de Nancy, directeur du Cuces et crĂ©ait lâInfa
pour lequel jâĂ©tais pressentie. Je me souviendrai toujours de
son accueil dans son immense bureau de lâĂcole des mines,
des deux heures quâil mâa consacrĂ©es, de la maniĂšre dont il
mâa parlĂ© du grand projet de dĂ©veloppement de la formation
des adultes quâil portait, sâappuyant sur le contexte lorrain de
reconversion industrielle et de rapprochement université-
industrie quâil promouvait depuis la rĂ©forme de lâĂcole des
mines. Ce monsieur, si impressionnant par son statut et son