Regards croisés sur les croisades, Claude Blocquaux, octobre 2002

publicité
www.enseignement-et-religions.org/
_______________
Regards croisés sur les croisades, Claude Blocquaux, octobre 2002
4 - LE CONTENU COGNITIF DU SUJET ET SA TRANSPOSITION DIDACTIQUE
Il s’agit ici de présenter d’une part les connaissances sur lesquelles la leçon réalisée avec les élèves doit
s’appuyer, et d’autre part la transposition didactique de ces connaissances à effectuer.
Deux problèmes importants se posent :
-
"La forêt des contenus cache l’arbre de l’histoire"1. Les nombreuses connaissances sur le sujet
doivent être triées par le professeur pour aller à l’essentiel, sans pour autant dénaturer les faits, les
concepts, les notions, sans les réduire en les vidant de leur sens.
-
L’histoire scolaire enseignée vit dans la dépendance morale de l’histoire historienne. Le "savoir à
enseigner" n’est pas le "savoir savant", il doit être "transposé" pour le rendre intelligible à l’élève, qui
n’est pas un spécialiste de la discipline.
L’écart entre ces deux savoirs ne doit pas donner prise à la subjectivité de l’enseignant. Ce dernier doit
avoir présent à l’esprit, dans la phase préparatoire de la leçon, ce que Henri Moniot2 appelle les
"marraines de l’histoire scolaire" :
-
"L’histoire savante issue de la recherche universitaire, mais aussi l’ensemble de valeurs porteuses
qui donnent sens à la vie collective et peuvent donc inspirer la socialisation par l’école"
-
"La culture qui transmet une partie du sens commun et de l’expérience générale dans le champ des
affaires humaines"
-
"Un bagage de choses mémorables, d’événements(…) qui permet la fréquentation qualitative de
lieux privilégiés du passé"
Nous allons nous attacher à brosser le portrait des trois mondes qui bordent la Méditerranée au XIIème
siècle et du déroulement des croisades. Nous mettrons ainsi l’accent sur les savoirs qu’il nous semble
indispensable de mobiliser.
4.1) Le monde chrétien latin d’Occident
Le monde latin d’Occident au XIIème siècle est organisé en une société qui s’est mise en place lors de
l’éclatement de l’empire carolingien (Traité de Verdun en 843) cf. p.82 du manuel de seconde Hachette.
Le nom de "Francs" donné aux croisés par les Orientaux quand ils ont pris conscience de ce qui les
séparaient des Byzantins, traduit le fait qu’ils venaient des terres sur lesquelles avaient régné les rois
Francs à partir du Xème siècle.
Cet espace s’étend de la Germanie à l’Est en passant par la Bourgogne à l'Italie, du royaume d’Ecosse
aux royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique en passant par le royaume de France.
Une nouvelle Europe est donc formée, entièrement de culture latine. Le latin en est la langue commune
relayée par la liturgie et les institutions ecclésiastiques.
-
Le "modèle franc" organise les structures selon la société féodale.
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
1/9
-
A sa base, le seigneur, noble ou ecclésiastique, est propriétaire de la terre et dispose d’un pouvoir
sur les hommes qui la travaillent, les serfs. Ceux ci possèdent leur terre à titre héréditaire jusqu’à ce
que la mainmorte tende à se substituer au servage.
-
Les droits du seigneur sont codifiés avec le mouvement des franchises rurales3. Chaque seigneur
est lui-même enserré dans un réseau d’obligations et de fidélités entre suzerain et vassal. Ces liens
d’homme à homme sont ordonnés en une hiérarchie féodale dont le roi prend la tête.
La diffusion s’est accompagnée d’une christianisation.
Foi chrétienne et organisation institutionnelle de l’Eglise sont les deux éléments unificateurs de
l’Occident.
Le gouvernement est aux mains d’une noblesse guerrière d’origine franque, qui assure les fonctions
judiciaire et militaire, dans le cadre d’un système vassalique. Cette solidarité jouera un grand rôle dans
le recrutement des croisades.
-
Une grande "fermentation religieuse"4 marque l’Occident latin à la fin du XIème siècle.
-
L’Eglise chrétienne est dirigée par le pape, patriarche de Rome, successeur de Pierre. Elle est
structurée hiérarchiquement (Évêques, Prêtres et Laïcs). Le dogme a été défini par les 7 grands
conciles œcuméniques, dont le concile de Nicée en 325 et celui de Chalcédoine en 451, et ce
jusqu’au début du VIIème siècle.
-
Les points de controverse précisés par ces conciles ont porté pour l’essentiel sur la "nature du
Christ" et sur celle des "relations trinitaires".
-
Le dogme, défini par ces conciles, affirme que le Christ est pleinement de nature humaine et de
nature divine, ces deux natures se complètent et s’interpénètrent sans qu’aucune dissociation ne soit
possible.
-
La sainte Trinité est aussi définie par ces conciles : Dieu le père, Dieu le Fils et Dieu le Saint Esprit,
ont égale puissance, égale valeur, parfaite individualité, tout en se rejoignant en une seule personne
divine.
Au XIIème siècle, l’Eglise est parfois contestée au-delà des limites qu’elle peut tolérer. C’est le cas des
Vaudois, disciples de Pierre Valdés qui veulent restaurer la pauvreté de l’Eglise primitive, et des
Cathares qui refusent d’obéir à l’Eglise de Rome et rejettent les sacrements.
Les chrétiens aspirent à une réforme de l’Eglise, du fait de certains abus du clergé. Le Pape Grégoire VII
(1015-1085) donne une impulsion décisive à cette réforme, allant jusqu’à libérer l’Eglise de toute
emprise exercée par les pouvoirs politiques5. La théocratie ainsi défini entraîne un conflit entre le Pape
et l’Empereur d’Allemagne Henri IV :
Celui-ci refuse de renoncer à l’investiture des évêques, Grégoire VII l'excommunie, Henri IV fait élire un
antipape6 à Rome. La reddition d’Henri IV à Canossa montre, temporairement, que l’autorité du Pape
déborde du seul domaine spirituel.
L’Occident chrétien est en pleine expansion tant économiquement que démographiquement :
- défrichements des terres
- création de villes neuves et nouveaux villages
- naissances de marchés regroupés dans des villes en plein renouveau dans lesquels s’échangent
produits agricoles et objets manufacturés
- développement de la circulation monétaire et du crédit
- circulation sur les routes des marchands et des pèlerins induisant la diffusion des nouvelles et des
mouvements de pensée.
Le progrès technique se traduit dans tous les domaines:
- la charrue remplace l’araire
- le collier d’épaule améliore la traction animale
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
2/9
- les moulins à eau et à vent se substituent à la seule force humaine.
Il n’existe pas une unité politique de l’Occident chrétien, néanmoins l’Eglise joue un rôle unificateur
primordial, le catholicisme romain couvrant les royaumes et empires de l’Occident chrétien fait vaciller
tout pouvoir laïc s’opposant à son emprise.
4.2) L’empire byzantin
L’empire byzantin est né de la division de l'Empire romain antique dont la partie occidentale disparaît en
476. Ses limites géographiques sont fluctuantes. A la veille de la première croisade, il voit son étendue
se réduire face à l’expansion des Turcs Seldjoukides.
La capitale de cet état est Constantinople, l’ancienne Byzance, peuplée d’environ 500 000 habitants, qui
se dit ville de l’apôtre Saint André.
L’empire est dirigé par le "basileus". C’est l’homme providentiel de l’empire. Il est revêtu de la sainteté
divine, égal des apôtres, il connaît Dieu, il en connaît la voix et la volonté.
Le patriarche de Constantinople, qui a la responsabilité d’une vaste province ecclésiastique, est nommé
par le basileus. C’est lui qui couronne l’empereur en la basilique Sainte Sophie. (Il faut attendre le
XIIème siècle pour connaître le sacre)
Depuis le schisme de 1054, il est le chef principal de l’Eglise orthodoxe.
Ce schisme du XIème siècle est considéré comme marquant la rupture entre les Eglises d’Orient et
d’Occident, et comme le point de départ de l’Eglise orthodoxe séparée de Rome.
En fait, bien d’autres ruptures étaient survenues antérieurement, qui n’avaient été que temporaires. Si
l’événement de 1054 a pris un caractère aussi décisif, c’est que depuis 6 siècles les causes de
malentendus s’étaient accumulées entre le IIIème et le XIème siècle :
-
causes historiques (invasions des barbares et chute de l’empire d’occident)
causes culturelles (culture latine et culture grecque)
causes théologiques (conflits doctrinaux7 et schismes8)
causes liturgiques (copte, jacobite)
causes de discipline ecclésiastique (primauté du pape)
Les deux points principaux provoquant le schisme concernent le "filioque" et la "primauté pontificale".
Le Credo adopté au concile de Nicée (325) et de Constantinople (381) pour résumer les données
essentielles de la foi chrétienne professe "L’Esprit procède du Père".
A partir du VIème siècle, en Espagne, en réaction contre l’arianisme des Wisigoths, on a commencé à
ajouter la forme "filioque" (et du Fils) exprimant une nuance théologique sur la relation de l’Esprit Saint et
les deux autres personnes de la Trinité. La nuance apportée permettant de considérer que le Fils est
l’égal du Père dans la "procession" du Saint Esprit.
Au IXème siècle Charlemagne, heureux de faire la leçon à l’empereur byzantin, s’employa à généraliser
le "filioque" en Occident, suscitant la réprobation des orientaux aux yeux desquels il s’agissait d’une
démarche hérétique.
La primauté pontificale, c’est à dire le pouvoir de juridiction du pape sur l’ensemble des évêques, posait
à l’Orient un autre genre de question.
En effet prévalait depuis longtemps en Orient une conception essentiellement collégiale de l’épiscopat ;
en Occident au contraire les papes avaient mis l’accent sur la mission spécifique confiée par le Christ à
Pierre et à ses successeurs, les évêques de Rome, garants de l’unité de l’Eglise et de sa fidélité à la foi
originelle.
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
3/9
La rupture définitive s’est produite le 16 juillet 1054 lorsque le légat du Pape, envoyé par Léon IX auprès
du patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire, pour apaiser les tensions, déposa en plein milieu
d’une célébration, sur l’autel de la basilique Sainte Sophie, une bulle excommuniant Michel Cérulaire.
Peu après, ce dernier réunit à Constantinople un concile qui procéda à l’excommunication générale des
"Latins".
A la veille des premières croisades, l’empire byzantin est dans une situation contrastée :
Politiquement, les dynasties se succèdent.
Au XIIème siècle, les COMNENES donnent plusieurs basilei dont les principaux sont Alexis Ier (10811118), Jean II, son fils et Manuel Ier son petit-fils.
Mais ils ne sont pas les seuls à régner.
Les menaces extérieures sont présentes :
- attaques des Normands à partir de l’Italie du Sud et principalement de la Sicile.
- révolte des Serbes dans les Balkans.
- poussée turque en Asie Mineure (défaites byzantines à Mantzikert, en 1071, et à Myriokephalon en
1176)
Economiquement, une grande partie de la richesse provient du travail de la terre. L’essentiel des
revenus de l’Etat résulte de l’impôt prélevé sur les paysans. L’aristocratie foncière et le clergé dominent
des campagnes christianisées ; mais les techniques agricoles évoluent peu et les rendements sont
faibles.
Le commerce est fortement développé. Constantinople est au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Le
basileus perçoit des taxes sur les produits qui transitent par son empire et sur les exportations,
essentiellement de produits de luxe.
Les artisans byzantins ont une réputation fondée de grande habileté :
- plats en argent massifs
- ivoires fins ciselés
- reliquaires rehaussés de pierres précieuses sont colportés par les marchands itinérants (juifs en grand
nombre).
Sous les Comnènes, l’empire accorde aux cités marchandes italiennes des avantages commerciaux au
détriment des négociants byzantins. Ainsi les Vénitiens, dès la fin du XIème siècle, puis les Pisans et les
Génois au XIIème siècle obtiennent le droit de construire des entrepôts dans la capitale et de
commercer librement dans toute l’Europe.
Les conséquences sont désastreuses :
- partout les profits sont détournés au bénéfice des marchands itinérants.
- la monnaie grecque d’or et d’argent, jadis très recherchée, perd de sa valeur.
Sur le plan culturel, l’empire byzantin rayonne :
- splendeur de la production artistique et littéraire.
- transmission à la postérité de l’héritage gréco-romain antique.
Les bâtiments des églises adoptent le plan en croix grecque symbolisant la structure du monde :
- un carré pour la terre
- une coupole pour le ciel
A l’intérieur, la décoration respecte la hiérarchie céleste :
Le Christ Pantocrator9 et ses anges sont représentés au sommet de la coupole.
Les ouvrages des Anciens sont recopiés et étudiés dans les "scriptoria"10. Les intellectuels des XIème
et XIIème siècle ont ainsi lu les philosophes (Platon et Aristote) et imité les historiens (Hérodote et
Thucidide ).
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
4/9
C’est par le relais de Byzance que la culture antique va se transmettre permettant ensuite l’éclosion de
la Renaissance dans le monde latin.
4.3) Le monde arabo-musulman
Les limites géographiques de ce monde sont données par l’extension des territoires soumis ou convertis
à l’Islam. Elles sont donc fluctuantes selon les périodes.
Le XIIème siècle voit la reconquête par les chrétiens latins d’Occident de certaines terres.
L’espace concerné est donc étroitement dépendant de la religion musulmane, qui apparaît au VIIème
siècle, et se définit par les grandes conquêtes menées d’abord par les arabes puis ensuite par d’autres
peuples islamisés tels que les Turcs.
Il faut noter que les lieux saints des Chrétiens sont aux mains des arabo-musulmans depuis le début de
l’occupation de la Palestine par ceux-ci en 638.
La prédication de Mahomet est l’acte fondateur de l’Islam, qui est simultanément une démarche de foi et
d’organisation sociale.
Le dogme de base est la croyance en l’unicité de Dieu révélé par Mahomet, dernier prophète d’une
lignée où l’on compte Abraham, Moïse et Jésus.
Mahomet naît vers 555-560 et meurt en 632 à la Mekke, en Arabie, vaste péninsule désertique et
montagneuse, parsemée de très belles oasis, aux côtes jalonnées de ports servant de débouchées aux
voies caravanières.
Les Arabes sont alors majoritairement polythéistes, mais ils sont au contact de nombreuses minorités
chrétiennes (principalement monophysites et nestoriennes) et juives. Il n’y a aucune centralisation
politique, on vit en clan et les décisions socio-économiques se prennent lors de vastes assemblées.
Vers 608-609, Mahomet commence à s’exprimer :
La parole de Dieu est proclamée oralement par lui et recueilli par ses fidèles. Elle sera fixée par écrit
vers 635, après la mort du Prophète, donnant le Coran, livre saint de l’Islam, exposé en 114 sourates.
Le clan de Mahomet s’oppose à lui, ce qui l’oblige à fuir la Mekke pour se réfugier à Médine en 622. Ce
voyage s’appelle l’Hégire, date de départ de la chronologie musulmane.
De Médine, où il a fondé la première mosquée, Mahomet entreprend la reconquête de la Mekke où il se
fixe, établit son clan et achève la dictée du Coran.
Les croyants (les musulmans) doivent se soumettre à cinq obligations, les "cinq piliers de la sagesse" :
- La profession de foi,
- La prière cinq fois par jour, précédée de la purification par l’eau,
- L’aumône (zeqat),
- Le jeûne, le ramadan, le neuvième mois de l’année,
- Le pèlerinage à La Mecque, (le Hadj), une fois dans sa vie selon ses facultés.
Le croyant qui s’est soumis à tout cela entre au paradis
Ces règles, enrichies par les théologiens, forment la charia et fixent les obligations du culte et les
relations en société.
Derrière cette religion sans sacrement ni clergé, la question de la succession de Mahomet a provoqué
une rupture entre croyants :
- Qui doit être calife11 à la tête de la communauté léguée par le Prophète ?
- Qui est en droit d’établir une dynastie ?
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
5/9
Les chiites ont une réponse exclusive : ils ne reconnaissent qu’un seul pouvoir légitime, celui des
descendants d’Ali, le gendre de Mahomet.
Les sunnites acceptent une vision plus large de la famille du Prophète et se soumettent à la dynastie
victorieuse, considérée comme élue de Dieu.
Ces rivalités politico–religieuses se règlent par les armes et sont la source des divisions du monde
musulman.
Au XIIème siècle, autour de la Méditerranée, l’Orient et l’Occident musulmans se distinguent.
En Orient, les Turcs seldjoukides, originaires d’Asie centrale, s’installent à Bagdad vers 1055, sauvant
ainsi la dynastie arabe abasside12, détentrice du califat depuis 750, de la menace du califat des
Fatimides d’Egypte, de confession chiite. Ils dominent l’Iran, l’Iraq, la Syrie, la Palestine, et font reculer
les Byzantins en Asie Mineure.
Mais leur pouvoir est bientôt contesté par des personnalités nouvelles. Ainsi Nûr Al Dîn (1146–1174),
de la dynastie des Zengides, a pour idée dominante de rétablir l’unité politique de l’islam au Proche
Orient. Avec lui, l’idée de djihad13 devient dès lors une des forces de premier plan de la vie politique et
spirituelle, elle doit contribuer au redressement de l’orthodoxie et au réarmement moral et religieux de
ses sujets. Son programme de rénovation sunnite est repris par son lieutenant et bientôt rival Salâh Al
Dîn (Saladin, 1171-II93), fondateur de la dynastie d’origine kurde des Ayyûbides.
Nûr Al Dîn et Salâh Al Dîn font tous les deux face aux entreprises des croisés francs.
En Occident, ce sont les Almoravides (1061-1147), dynastie berbère d’Afrique du Nord qui unifient le
Maghreb et contrent la pression des royaumes chrétiens sur El Andalus, dans la péninsule ibérique.
L’œuvre est poursuivie par les Almohades, autre dynastie berbère qui règne sur l’Afrique du Nord et la
moitié de l’Espagne de 1147 à 1269.
La vie culturelle du monde arabo – musulman s’enrichit de ce morcellement politique.
De nouvelles capitales émergent, vivant d’activités marchandes au débouché des routes commerciales.
La volonté de restauration sunnite relance la construction de mosquées, l’édification de madrasa pour
former les théologiens, les juges, les fonctionnaires. Les sciences sont tournées vers la connaissance
suprême : celle de Dieu. Les différentes branches ne peuvent être étudiées séparément sans
l’acquisition, au préalable, de principes logiques communs. Cela débouche sur une absence de
spécialisation.
Ibn Rush, dit Averroès (1126-1198) est tout autant un philosophe qu’un médecin.
Tout autour de la Méditerranée, l’arabe joue le rôle de langue internationale et permet la diffusion de
traités, véritables sommes de connaissances dans des disciplines aussi diverses que la médecine,
l’astronomie ou les mathématiques. Ils sont le fruit de la réunion des connaissances grecques, indiennes
ou chinoises, confrontées à des expérimentations méthodiques. Le monde arabo–musulman dispose
d’une véritable supériorité scientifique et technique au XIIème siècle.
4.4) Djihad et guerre sainte, les croisades du XIIème siècle
Les croisades représentent un moment singulier dans les rapports entre musulmans et chrétiens latins
d’Occident, qui, jusqu’au milieu du XIème siècle avaient une connaissance limitée des réalités
religieuses et politiques du Proche Orient. L’idée de croisade est restée totalement étrangère à la
mentalité byzantine ; la venue des croisés a plutôt été ressentie dans l ’Empire comme une invasion.
L’initiative et le projet des croisades ne prennent tout leur sens que dans le cadre de l’Eglise et de la
société aristocratique de l’Europe latine. C’est là que son impact spirituel, idéologique et politique a été
déterminant et durable.
A ce propos, se pose le problème de la guerre dans le christianisme et dans l’islam : quels y sont les
rapports entre guerre et religion ? Comment la notion de guerre sainte prend – elle naissance ?
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
6/9
Les premiers chrétiens, à l’instar de Jésus, prêchent une religion d’amour du prochain étendu à tous,
alliés comme ennemis. Jésus est non seulement pacifique, mais aussi pacifiste et non – violent. En cela
sa doctrine est révolutionnaire et a une dimension universelle.
C’est Saint Augustin, réagissant contre le pacifisme des premiers chrétiens dans La Cité de Dieu qui
distingue la guerre juste, qui est licite, de la guerre injuste, qu’il condamne.
La guerre juste se définit à partir de trois critères :
- L’autorité du prince : seul Dieu, son vicaire sur terre, a la responsabilité de décider du recours à la
guerre ;
- Une cause juste : il s’agit de venger des injustices subies ;
- Une intention droite : elle implique le refus de la violence pour elle-même.
Au cours du XIème siècle, le concept de guerre sainte se forme à partir de la notion de guerre juste. Elle
implique une valeur spécifique du combat contre les ennemis de la chrétienté : rémission de la pénitence
encourue pour les péchés ; récompense éternelle à ceux qui donnent leur vie pour défendre la foi
chrétienne ; liaison entre l’idée chrétienne de pèlerinage à un projet cherchant à promouvoir la
résistance aux infidèles.
Avec le concile de Clermont et l’appel lancé par Urbain II le 27 novembre 1095, l’idée de guerre sainte
est donc reconnue et acceptée ; le fait d’y associer l’indulgence et de diriger l’énergie des chevaliers
francs vers un théâtre de guerre oriental donne naissance à une forme de pèlerinage guerrier de toute la
chrétienté : la croisade.
Il faut cependant attendre le XIIIème siècle pour que les bases juridiques de la croisade soient formulées
par le pape Innocent IV et Hostiensis :
Seul le pape, comme vicaire du Christ, peut déclencher une croisade et accorder l’indulgence plénière à
ceux qui combattent dans une juste guerre contre les infidèles.
Cette nouveauté qu’est la guerre sainte pour la chrétienté au XIIème siècle n’en est pas une pour
l’islam. Différent de Jésus, Mahomet n’a pas rejeté l’usage de la violence armée : en 622, obligé de se
réfugier à Médine pour fuir La Mekke dont les habitants lui sont hostiles, (l’Hégire), il devient chef de
guerre et chef d’Etat, entreprenant une lutte armée contre ses adversaires. Cette attitude,
diamétralement opposée, explique pourquoi le djihad, dans sa forme guerrière, a très tôt inspiré l’action
politico – militaire des musulmans.
Néanmoins on ne peut identifier strictement djihad et guerre sainte.
Le djihad est un "effort dans la voie de Dieu" au sens large. Il a un objectif universel qui s’impose à tous
les croyants : combattre les non-musulmans jusqu’à ce que toute la terre soit soumise à Allah.
Le rapprochement entre la théorie de la croisade et le djihad n’est même pas esquissé par les
musulmans du Moyen Age. Ils n’ont pas vu à l’époque, la spécificité de cette guerre. L’expression de
croisade n’est pas utilisée par eux : les sources musulmanes ne parlent pas des croisés mais des
Francs. La croisade est perçue comme ayant un objectif précis et une durée limitée : défendre ou libérer
des chrétiens opprimés et remettre en la possession de la chrétienté les Lieux Saints de Palestine.
Seules les quatre premières croisades sont prises en compte ici, dans les limites chronologiques du
sujet.
La première croisade, destinée à prendre Jérusalem, est double. A l’appel d’Urbain II, des vagues
spontanées de marcheurs se mettent en route, fanatisées par les prédications de Pierre l ‘Ermite.
Traversant l’Europe, elles s’attaquent aux communautés juives accusées d’avoir mis à mort le Christ.
Cette croisade populaire est anéantie par les Turcs en Asie Mineure. La croisade militaire, celle des
"barons", s’empare des villes d’Antioche et de Jérusalem en 1099. Les vainqueurs créent quatre Etats
aux durées variables. La croisade change alors de nature : il s’agit de défendre les Etats latins d’Orient,
tête de pont de la chrétienté occidentale. Cette volonté est symbolisée par la création de deux ordres de
moines – soldats : les Hospitaliers et les Templiers.
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
7/9
Dans la première moitié du XIIe siècle, les Etats latins ne sont menacés que par les émirats musulmans
divisés de Damas et d’Alep. Seul le comté d’Edesse au contact des Turcs est repris par eux en 1145.
La deuxième croisade, où figurent le roi de France Louis VII et l’empereur d’Allemagne Conrad III
échoue dans sa tentative de reprendre Edesse. Les musulmans commencent à analyser la croisade
comme un fait durable. De plus, les Etats latins occupent le littoral méditerranéen et gênent la Syrie
dans ses relations économiques. L’idéologie du djihad reparaît comme incitation à défendre le territoire
de l’islam et à reprendre aux chrétiens ce qu’ils ont conquis. Le redressement de l’islam est l’œuvre de
Nûr Al Dîn, maître de la Syrie de 1115 à 1175, puis de Salâh al dîn régnant sur la Syrie et l’Egypte. Ce
dernier multiplie les raids destructeurs à partir de 1181, puis écrase l’armée du roi de Jérusalem en
1187, s’emparant alors de Jérusalem. Il ne reste pratiquement rien des Etats latins.
La troisième croisade, menée par l’élite de la chrétienté, permet seulement de rétablir quelques
territoires sur le littoral sans pouvoir reprendre Jérusalem. En 1198, le pape Innocent III décrète une
nouvelle croisade. Mais les moyens manquent. Les croisés, en échange de leur traversée, mettent leurs
forces au service de Venise. La ville chrétienne de Zara est pillée, Constantinople saccagée, l’empire
byzantin s’effondre. Les grands gagnants de la quatrième croisade sont les cités marchandes italiennes.
4.5) La connaissance de l'autre et son image
La connaissance réciproque de l’islam et de l’Occident a fait peu de progrès au temps des croisades.
Les Francs ne sont pas entrés en contact avec les centres de la culture arabe, et les savants
musulmans n’ont pas travaillé dans les Etats francs.
Le vocabulaire commercial, qui doit beaucoup à l’arabe, arrive en Occident par les marchands italiens et
non par la Terre Sainte.
Malgré quelques exemples de rapprochement, comme celui d’Ousama, seigneur de Shaîzar au temps
de Nûr Al Dîn, les croisades n’ont pas provoqué l’essor d’une société pluraliste.
La croisade est perçue comme une expédition militaire inconsidérée, une agression dirigée contre les
pays d’islam, qui suscite incompréhension et réprobation.
L’islam, face aux croisades, a réagi par un repli défensif. L’affrontement des Francs et de l’islam a été
vécu par la conscience musulmane non comme un "conflit titanesque" (Amin Maalouf), mais, depuis le
XIXème siècle, comme un précédent des luttes coloniales.
Le mot arabe habituel pour désigner les chrétiens, nasranî est réservé par les auteurs arabes
médiévaux aux chrétiens d’Orient relevant des diverses Eglises constituées avant la conquête arabe du
VIIe siècle (jacobites, melkites, coptes, arméniens) et bénéficiant du statut de dhimmi protégés.
Les habitants du Proche Orient n’ignoraient pas que les Francs étaient des chrétiens, mais les
conceptions politico-juridiques qui présidaient à l’organisation des Etats musulmans d’Orient impliquaient
de distinguer nettement les chrétiens indigènes, soumis et protégés et les Francs, ennemis venus de
l’extérieur.
En Orient, dans l’Empire byzantin, le modèle du Latin est surtout celui qu’offrent les mercenaires francs
ou germaniques embauchés par le basileus : des brutes incultes, des vantards inconstants, avides d’or.
Les Latins sont de vrais chrétiens, mais ce sont des étrangers, peuplant, comme les musulmans, la
barbarie périphérique14 qui entoure l’Empire.
Les Byzantins ne sont pas a priori hostiles à la croisade, qui vise le monde musulman. Mais
l’accumulation des violences perpétrées par les croisés sur les territoires de l’Empire confirme les
sentiments anti–latins. Les Byzantins prennent conscience, au XIIe siècle, que certains nobles latins,
Guiscard, Bohémond, par exemple, ont pour objectif la conquête de Constantinople et développent une
propagande anti–grecque : dénonciation de la richesse insolente de Constantinople, "hypocrite dans ses
mœurs et corrompue dans sa foi".15
Peu avant le détournement de la quatrième croisade (1202–1204) vers le prise de Constantinople,
l’historien Nicétas Chôniates, qui ne déteste pourtant pas les Latins, avouait déjà que "la haine extrême
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
8/9
à laquelle (les Latins) étaient arrivés contre nous, et le dissentiment aigu qui nous animait contre eux ne
permettait à aucune des parties de nourrir envers l’autre le moindre sentiment d’humanité".
___________________________________________________________________________________
1)
2)
3)
4)
5)
6)
7)
8)
9)
10)
11)
12)
13)
14)
15)
Henri Moniot : "Didactique de l'histoire" Nathan Pédagogie
Idem
Ensemble des privilèges accordés par un seigneur, qui limite ou supprime des droits
Histoire des croisades. Jean Richard Fayard.
(1074-1075) 27 décrets "Dictatus papae"
Clément II (1077-1084)
Monophysisme, monothéisme, iconoclasme
Arianisme, monophysisme, nestorianisme
Christ Pantocrator : provient du grec signifiant "tout puissant" ou Christ Triomphant
Mot latin (scriptorium au singulier) désignant les ateliers de production de manuscrits.
Calife : mot d’origine arabe signifiant successeur, chef religieux, politique et militaire, de la communauté
musulmane.
Les Abbassides ont succédé aux Omeyyades, 660–750.
Voir p. 6 et suivantes
historien PSELLOS
Eudes de DEUIL, chapelain de Louis VII.
_______________
Document issu du site © www.enseignement-et-religions.org – 2009
9/9
Téléchargement