L`intégration régionale, l`innovation et la compétitivité : cadre

51
Chapitre 3
L’intégration régionale, l’innovation
et la compétitivité : cadre théorique et
principaux points empiriques
Le présent chapitre explore les liens conceptuels entre
intégration régionale, innovation et compétitivité et
réexamine l’innovation et la compétitivité en tant que
concepts. Il présente ensuite de façon synthétique les
preuves empiriques qui montrent que la croissance de
l’Afrique n’est pas tirée par l’innovation et la compétiti-
vité.
Intégration régionale, innovation et
compétitivité : les liens conceptuels
An d’envisager ces trois éléments et leur rôle dans
la croissance économique soutenue, il est essentiel
de comprendre les processus qui les relient entre
eux. Les institutions formelles13 et informelles consti-
tuent le point de départ14 (info 3.1, Cercle 1), car elles
inuencent l’intégration régionale (Cercle 2). Linté-
gration régionale favorise à son tour les conditions
générales du cadre – soit les institutions formelles et
informelles et les opportunités de marché – du bloc
(Cercle 3) dans lesquelles les acteurs économiques ex-
ploitent les connaissances issues de la recherche --
veloppement ainsi que par l’apprentissage et la pra-
tique réguliers d’activités économiques (Cercle 4) pour
innover (Cercle 5).
Du point de vue de l’eet statique, l’intégration régionale
élargit les marchés, réduit les coûts relatifs à la conduite
des aaires et facilite les ux commerciaux et d’investis-
sements. Les entités économiques (entreprises, entre-
preneurs) peuvent tirer parti des économies d’échelle et
des économies de gamme, conditions nécessaires pour
que les innovateurs commercialisent leurs biens de pro-
priété intellectuelle (PI) liés aux connaissances issues de
la recherche et développement et de l’apprentissage et
de la pratique réguliers des activités économiques hors
recherche et développement, ainsi que par l’activité éco-
nomique. Linnovation permet non seulement aux inno-
vateurs d’introduire sur le marché de nouveaux modèles
organisationnels, processus, produits et services, mais
aussi de stimuler la productivité des facteurs quand elle
est associée à d’autres politiques publiques rationnelles.
À moyen et long terme, aux eets statiques de l’intégra-
tion régionale viennent s’ajouter des eets dynamiques,
découlant de la mobilité des capitaux et des personnes.
Les modalités sous-tendant ces ux inuencent la pro-
pagation des connaissances et des compétences, en
améliorant les capacités d’innovation et en contribuant
au dynamisme de l’écosystème de l’innovation. La tech-
nologie permet, par exemple, aux acteurs économiques
d’exploiter les économies d’échelle (pour augmenter les
quantités produites) et les économies de gamme (pour
diversier la production), et d’accroître la valeur grâce à
des mouvements en aval de la chaîne de valeur, contri-
buant ainsi à des changements structurels dans les ca-
pacités de production.
Les interactions permanentes entre les agents écono-
miques locaux (tels que les entrepreneurs individuels,
l’ensemble des entreprises, allant des microentreprises
aux grandes entreprises, les institutions qui produisent
et diusent les connaissances et les compétences) et les
agents du changement externe (tels que les entreprises
étrangères, les institutions similaires aux précédents
schémas, les agences de développement) contribuent
aux activités et aux capacités d’innovation (Encadré 5).15
Ce phénomène est vital, car la compétitivité des enti-
tés économiques (à tous les niveaux, – entreprise, pays,
région, etc.) et par extension leur capacité d’intégrer
logiquement les chaînes de valeur, requiert l’applica-
tion des connaissances et des capacités technologiques
nécessaires. Le recours à des agents du changement ex-
ternes constitue également un moyen ecace de facili-
ter le changement technologique au travers de canaux
tels que les investissements directs étrangers, le com-
merce et d’autres forces qui se conjuguent pour créer la
connaissance et l’innovation.
Lexploitation des potentialités dinnovation, combi-
nées aux eets statiques et dynamiques de l’intégration
régionale, contribue au processus de transformation
structurelle (Encadré 6), en améliorant la compétitivité
(Encadré 7), et en générant de la croissance (Encadré 8).
Ceci souligne l’importance de l’accès et de l’utilisation
52
des innovations technologiques (générées en interne et
acquises auprès d’innovateurs externes) pour stimuler
la croissance. Ce modèle présuppose la mise en place
préalable de politiques et de capacités d’appui.
En pratique, la manifestation la plus évidente du chan-
gement structurel est l’allocation sectorielle, générale-
ment caractérisée par une évolution vers les niveaux
supérieurs de la chaîne de valeur (activités en aval de
valeur supérieure). Le processus continu de transfor-
mation structurelle fournit un tremplin favorisant de
nouveaux gains de compétitivité (Encadré 7). Des ni-
veaux accrus de compétitivité permettent à l’économie
de se mettre sur une trajectoire de croissance et de dé-
veloppement économique durables (Encadré 8).16 (Les
èches dans les deux sens indiquent les relations et les
interactions qui sont essentiellement dynamiques.)
La gure ci-dessus illustre également la façon dont les
micro-entreprises (ME), très petites entreprises (TPE) et
petites et moyennes entreprises (PME) qui dominent les
activités économiques africaines, participent au proces-
Info 3.1— Des instuons à la croissance économique durable
Un simple modèle de mise en lien dynamique, à parr des instuons jusqu’à la croissance économique durable
Source : Tiré de Matambalya, Yeboah et Nyadu-Addo(2015).
Note: PME = Petes et Moyennes Entreprises
Instuons Intégraon
régionale
Proprie
intellectuelle
(R&D et
hors R&D)
Compévité
(naonale,
régionale et
mondiale
Croissance
économique
durable
Condions cadre
pour l’innovaon
Autres acteurs extérieurs
Sociétés étrangères
Secteur informal
(micro-enterprises)
PME
Individuels Instuons
de recherche
Grandes
entreprises
1
5
237
8
Transformaon
structurelle
(processus
connu)
6
4
Les instuons formelles et informelles constuent le point de départ, car elles influencent
l'intégraon régionale. L’intégraon régionale favorise à son tour les condions générales du
cadre – soit les instuons formelles et informelles et les opportunités de marché – du bloc
dans lesquelles les acteurs économiques exploitent les connaissances issues de la recherche
-développement ainsi que par l’apprenssage et la praque réguliers d’acvités économiques
pour innover.
53
sus dynamique. Elles sont impactées par les interactions
entre les grandes entreprises endogènes et les instituts
de recherche d’une part et les acteurs exogènes, tels
que les sociétés transnationales et les partenaires du
développement d’autre part. Les interactions entre ces
acteurs sont essentielles pour permettre la diusion des
connaissances localement et internationalement .
En résumé :
L’intégration régionale est à la fois un catalyseur et un
bénéciaire de l’innovation. Elle instaure un cadre fa-
vorable à l’innovation (au moyen des eets d’interac-
tion entre les cercles 2, 3 et 4; Info 3.1). De plus, lorsque
les membres d’un bloc améliorent leurs capacités
d’innovation, ils sont susceptibles de sintégrer encore
plus les uns aux autres via des investissements et la
production (chaînes de valeur), le commerce et la mo-
bilité des connaissances, et ainsi de suite (ceci est illus-
tré par les eets dynamiques entre les cercles 2 et 4).
Linnovation est tout à la fois un facteur et une béné-
ciaire du changement structurel dans les capacités
de production et de la compétitivité, qui est rendue
possible par cette transformation (ceci est illustré
par les eets dynamiques entre les cercles 5, 6 et 7).
Toutes choses étant égales par ailleurs, en inuen-
çant la composition structurelle de l’économie, les
innovations insuent des niveaux supérieurs de
compétitivité de la production et du commerce, ce
qui à son tour stimule la croissance et le développe-
ment économiques.
Intuitivement, la compétitivité est renforcée à mesure
de la croissance des capacités d’innovation. Les scores
en matière de compétitivité et dinnovation sur un
échantillon de 19 pays, dont 10 pays africains, corro-
borent l’hypothèse (info 3.2) selon laquelle tous les pays
africains ayant des scores très faibles pour ce qui est de
l’Indice mondial de l’innovation (GII),sont concentrés
dans la partie inférieure du classement de l’Indice de
performance compétitive de lindustrie (CIP) examiné
plus loin dans le présent rapport.
Info 3.2—Corrélaon entre performances en maère d'innovaon et compévité des pays
Tous les pays africains ayant des scores très faibles pour ce qui est de l'Indice mondial de
l'innovaon (GII),sont concentrés dans la pare inférieure du classement de l'Indice de
performance compéve de l'industrie (CIP)
Corrélaon entre performances en maère d'innovaon et compévité des pays
Indice CIP
60
50
40
30
20
10
0
Pays dont
l’IIG est
élevé
Pays dont
l’IIG est
faible
Japon
Allemagne
République de Corée
50 10 15 20
Belgique
Burundi
Égypte
Malawi Niger
Afrique du Sud
République-Unie
de Tanzanie
Cap Vert Éthiopie Rwanda Soudan
Chine
France
Singapour
Suisse
États-Unis
Source : documents de l'ONUDI (2013); Université Cornell, INSEAD et OMPI (2014).
54
Les évaluations empiriques démontrent que l’innova-
tion (dans tous ses aspects) a un impact sur la crois-
sance économique à travers au moins quatre canaux :
Le progrès technologique intégré au capital phy-
sique. Des estimations récentes de l’Organisation
de coopération et de développement économiques
(OCDE) attribuent près de 0,35 point de pourcen-
tage de croissance annuelle moyenne du PIB entre
1995 et 2013 aux investissements dans le capital et
dans les secteurs de la technologie de l’information
et de la communication (TIC) (OCDE, 2015a).
Les investissements dans le capital intellectuel (CI).17
Selon Corrado et al. (2012), le capital intellectuel
a représenté entre 1995 et 2007 près de 0,5 point
de pourcentage et 0,9 point de pourcentage de la
croissance du PIB annuel moyen dans l’Union euro-
péenne et aux États-Unis respectivement.
Croissance de la productivité multifactorielle. La crois-
sance de la productivité multifactorielle reète l’ef-
cience de l’utilisation des facteurs de production
(travail, capital physique) et d’autres changements
mesurables largement imputables à (diérents types
d’) l’innovation. Pour l’Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE, 2015a),
la productivité multifactorielle représentait plus de
0,7 point de pourcentage de la croissance annuelle
moyenne du PIB entre 1995 et 2013 (ce qui équivaut
à environ un tiers de la croissance totale du PIB).
La destruction créatrice causée par l’innovation. Les
nouvelles entreprises s’implantent sur le marché et
connaissent parfois une croissance rapide et une
augmentation de leur part de marché, prenant ainsi
la place d’autres entreprises dont la productivité est
plus faible. Une autre étude de l’Organisation de coo-
pération et de développement économiques (2015b)
démontre l’importance de la réaectation des res-
sources dans la croissance de la productivité globale.
Les quatre canaux dans leur ensemble sont respon-
sables d’au moins 50 % de la croissance économique
observée. La part réelle dépend du niveau de dévelop-
pement économique du pays, de la phase du cycle éco-
nomique qu’il traverse, de l’existence de politiques et de
ressources d’appui, et d’autres facteurs (Organisation
de coopération et de développement économiques,
2015a).18
Revisiter les concepts d’innovation
et de compétitivité
Vers une vision contemporaine
de l’innovation : le besoin de
contextualisation
Bien que s’agissant d’un concept19 relativement an-
cien et souvent utilisé dans le langage tant scientique
que courant, la dénition de linnovation est évasive..
Au-delà du dénominateur commun de la référence à
la nouveauté, les dénitions existantes ont tendance
à être divergentes et imprévisibles, ce qui conduit à de
multiples dénitions du concept.20 Trois considérations
fondamentales peuvent orienter la conceptualisation
du terme :
Les innovations interviennent dans diérents
contextes de marché et peuvent ainsi suivre dié-
rentes voies. Au cours des dernières années, cette
spécicité au contexte a été démontrée par la
coexistence entre les innovations classiques et celles
dites « frugales », toutes deux au service des besoins
de développement contemporains.21 La puissance
de ces deux approches assez diérentes de l’innova-
tion, démontre qu’une innovation réussie implique
une réponse adéquate aux signaux du marché cible.
Si l’on considère la gamme des possibilités et des
applications dans un contexte de développement
tardif, une compréhension contemporaine du terme
doit inclure un concept de nouveauté plus large.
Une dénition équilibrée de l’innovation qui trans-
cende les frontières du progrès technologique,
doit se concentrer sur au moins deux questions : le
contexte de l’innovation et la spécicité des opportu-
nités de marché.
Considérant tous ces facteurs, le concept est ici déni de
façon inclusive plus large et plus appropriée :
L’innovation est une nouvelle façon de
combiner les facteurs de production (c’est-
à-dire les matières premières naturelles, les
intrants intermédiaires, le travail physique,
le capital humain), an que la production
qui en résulte : (i) possède une utilité pra-
tique et une valeur commerciale, et (ii) ré-
pond diéremment et/ou de façon plus
55
appropriée aux besoins du consommateur.
La nouveauté se manifeste par soit une
nouvelle façon de combiner les facteurs de
production, soit une réponse diérente et/
ou plus appropriée aux besoins du consom-
mateur, ou les deux à la fois. De plus, du fait
que les marchés ne sont pas pleinement in-
tégrés (par exemple, en termes de pouvoir
d’achat, de demande de sophistication et
de qualité des produits), la nouveauté peut
être spécique au contexte (comparer deux
marchés à des niveaux diérents de déve-
loppement dotés de pouvoirs d’achat, de
demande de sophistication et de qualité
des produits et ainsi de suite), ou neutre
vis-à-vis du contexte (si les marchés sont
pleinement intégrés sur tous les aspects).
De ce fait, la nouvelle combinaison des
facteurs de production pour générer de
nouvelles solutions pour le marché, peut
répondre aux besoins universels (neutres
du point de vue du contexte) ou spéciques
au contexte.
Cette dénition met en situation de connexion inno-
vation et entrepreneuriat,22 motivés dans les deux cas
par les opportunités commerciales et impliquant une
combinaison des facteurs de production pour appor-
ter de nouvelles solutions (produits, services, processus
tangibles, etc.) au marché. Elle inclut la traduction de
la technologie et des connaissances en produits nou-
veaux utilisables (biens, services, etc.). Et, ce qui est plus
important, elle capte l’innovation dans toutes ses ma-
nifestations. Pour ce qui est des pays qui sont des dé-
veloppeurs tardifs, l’innovation est placée dans le juste
contexte.
Dénir les caractéristiques de l’innovation
Le Tableau 3.1 présente quelques descriptions de base.
Les idées innovantes sont le point de départ, bien qu’en
pratique, elles doivent être développées et transfor-
Tableau 3.1.
Descriptions de base de l’innovation
Par type
Innovation Possibles manifestations pratiques
Innovation en produits
(tangibles) ou innovation en
services
Introduction sur le marché de produits tangibles nouveaux ou meilleurs, ou de services nouveaux ou meilleurs
L’amélioration peut se dénir en termes de caractéristiques fonctionnelles, de capacités techniques, de facilité
d’utilisation ou de toute autre dimension
Innovation portant sur les
procédés
Introduction de nouvelles méthodes (technologiques ou organisationnelles) de production des biens ou
services
Innovation portant sur
l'organisation (ou innovation
sociale)
Création de nouveaux modes d’organisation
Introduction de nouvelles pratiques commerciales (dont de nouveaux modèles économiques)
Introduction de nouveaux modes de gestion des organisations (essentiellement de nouveaux processus de
gestion)
Introduction de nouveaux comportements organisationnels
Innovation portant sur le
marketing
Élaboration de nouvelles méthodes de marketing améliorées au niveau de plusieurs dimensions relatives au
produit (conception, emballage, promotion, tarication, etc.)
À partir d'autres critères
Innovation Description
Degré de nouveauté Les innovations peuvent aller de progressives (améliorations)a à radicales (également basiques ou fondamen-
tales)b
Procesus continu et itératif ou processus discontinu (et radical)
Type d'innovation Diérentes combinaisons de connaissances, d’expertises et de technologies
Contenu des innovations Innovation provenant de ses utilisateurs
Innovation participative des travailleurs
Source d'impulsion à la base
de l'innovation
a. Ceci implique une amélioration des biens, des services, des processus, des modèles commerciaux et ainsi de suite
b. Ceci implique l’élaboration des biens, des services, des processus, etc. qui nexistaient pas auparavant.
Source : Résumé des auteurs.
1 / 16 100%