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Au-delà de l’État-nation
Flávio Bezerra de Farias
Professeur à l’Université Fédérale du Maranhão (Brésil). Directeur de la Centrale Unique
des Travailleurs (CUT-Maranhão). Boursier de post-doctorat (CAPES-Brésil), sous la
direction de François Chesnais, à l’Université Paris-Nord (année 2001-2002).
Nous allons faire la critique de deux conceptions de l’unification étatique européenne
dans le cadre contemporain de la restructuration et de la mondialisation du capital. Bien
que distinctes, l’une postfrancfortienne (Habermas) et l’autre poststructuraliste (Balibar)
se placent dans la perspective de la construction d’un État européen. Pourtant, dans le
sens inverse de l’utopie concrète qui oriente le mouvement réel qui dépasse le capitalisme
en Europe. Ils deviennent aussi postmarxistes pour saisir et pour reformer l’économie et la
politique de l’ère postmoderne. À rebours de cette voie conformiste, c’est à partir de
l’ontologie marxienne de l’être social qu’il faut saisir la dialectique actuelle du capital et
de l’État en Europe pour la transformer conformément aux intérêts des travailleurs. Pour-
tant, contre le développement inégal et combiné sous toutes ses formes.
Introduction
Dans son discours du 12 mai 2000, à l’Université Humboldt de Berlin, le ministre alle-
mand des affaires étrangères Joschka Fischer s’est prononcé pour l’organisation d’un État
fédératif européen. Pour lui, ce serait la seule solution pour concilier le développement de
l’Union européenne, l’efficacité et la transparence démocratique. D’après le diagnostique
de Fischer, « la communautarisation de l’économie et de la monnaie a créé un rapport an-
tagoniste avec les structures politiques et démocratiques. » C’est ainsi que « l’Europe doit
aller de l’avant jusqu’à parfaire son intégration. » Il s’agit de faire un troisième pas en
avant historique dans le domaine politique, puisqu’il y a déjà « deux décisions histori-
ques » qui « ont eu une influence positive décisive sur le destin de l’Europe au siècle der-
nier : premièrement, la décision des Etats-Unis de rester présents en Europe. Et, deuxiè-
mement, le fait que la France et l’Allemagne aient misé sur le principe de l’intégration, à
commencer par l’imbrication économique. » En bref, il s’agit de changer la nature même
des institutions communautaires, pour multiples raisons, parmi lesquelles : les rendre plus
simples, plus transparentes, plus démocratiques, plus accueillantes pour les candidats, plus
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efficaces au fur et à mesure de l’élargissement des frontières, tout en permettant de pro-
gresser sur la voie de l’intégration et en conservant intacts les Etats-nations. Pour atteindre
ce but, il faut simplement passer du stade actuel de l’Union confédérative à un stade supé-
rieur qu’il dénomme Fédération. En absence d’accord sur cette forme de l’État fédératif,
les plus convaincus des États européens devront créer « un centre de gravité » pour con-
clure « un nouveau traité fondamental européen qui serait le noyau de la Constitution de la
fédération. » Enfin, sur la base de ce traité fondamental, la fédération européenne aurait ses
propres appareils d’État (cf. l’extrait du discours dans le journal Le Monde, Paris, le
15/05/2000 : 12).
Ce discours pour le projet d’Europe fédérale a reçu un fort soutien en Allemagne, tandis
qu’en France les réactions en ont été moins strictes parmi les socialistes. Les compliments
mitigés sur ce point restent très ambigus. Ainsi, la « matrice » de la réflexion du chef du
gouvernement français Lionel Jospin sur le projet européen cherche à concilier « la logique
fédérale à la réalité d’États-nations. » (journal Le Monde, Paris, le 22/03/2001 : 3). Comme
d’habitude, l n’adopte ni l’un ni l’autre des points de vue. Pour sa part, le ministre français
des affaires étrangères avait constaté avec une sévérité mitigée qu’en ce qui concerne
« l’idée de fédération » en Europe, « beaucoup de réticences ou d’arguments hostiles pa-
raissent comme dépassés à l’heure de la mondialisation ». Outre cela, « des éléments de
fédéralisme existent déjà, par exemple la Cour de justice, l’euro ». Mais, cet état d’esprit et
de fait ne légitime pas « que les principaux responsables politiques d’un pays souscrivent
sans un examen très approfondi à une perspective aussi radicalement bouleversante,
d’autant que les solutions fédérales proposées par les uns et les autres diffèrent sur des
points essentiels.» Or, le débat devrait s’ouvrir entre tous les pays européens pour des solu-
tions « originales, car rien de ce qui s’est fait, de ce qui a marché dans la construction eu-
ropéenne ne correspondait à un schéma préétabli. » Enfin, « le nœud de la réflexion, ce
sont les concepts de fédération et de fédération d’Etats-nations. S’agit-il au bout du compte
d’une seule et même chose, le fédéralisme classique? Dans ce cas nous allons vers un blo-
cage. » [Védrine, 2000 : 1].
En dépit de se placer délibérément dans la durée, le discours de Berlin a sonné chez les
« défenseurs » français de la République, dans l’immédiat comme le bruit d’un enfant ta-
pageur, et les réprimandes sévères qui en ont été suscitées sont venues de partout. Le prési-
dent Jacques Chirac dans un discours devant le Bundestag le 27 juin 2000 a dit : « Ni vous
ni nous n’envisageons la création d’un super Etat européen qui se substituerait à nos Etats-
nations et marquerait la fin de leur existence comme acteurs de la vie internationale. »
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(journal Le Monde, Paris, le 28/06/2000 : 16). Il avait déjà dit qu’envisager l’extinction des
nations européennes serait absurde : « Nos nations sont la source de nos identités et de no-
tre enracinement. La diversité de leurs traditions politiques, culturelles et linguistiques est
une des forces de l’Union. Pour les temps qui viennent, les nations resteront les premières
références de nos peuples.» (journal Le Monde, Paris, le 2/06/2000). Pourtant, ces inquié-
tudes nationalistes n’ont aucun sens, dans l’hypothèse suivante : l’instauration d’un Etat
fédéral n’entraînerait pas nécessairement l’extinction des identités nationales [Leben,
2000 : 13].
Finalement, dans un débat franco-allemand réalisé en avril 2001 entre Joschka Fischer
(parti vert), Alain Juppé (ancien ministre français de droite) et Jean-Louis Bianco (député
socialiste), ils se sont mis d’accord sur le diagnostic suivant : « ni statu quo, ni super-État
européen, mais quelque chose entre les deux, que tous les trois sont prêts à appeler, comme
Jacques Delors et Jacques Chirac, une Fédération d’Etats-nations. » (journal Le Monde,
Paris, le 4/04/2001). La cohabitation de deux tendances politiques opposées s’est faite sous
cette formule déjà célèbre.
Cependant, les positions politiques très génériques visant les menaces de l’étranger et de
ses représentants supposés contre la souveraineté nationale ne sont pas un monopole de la
droite. La réaction de Chevènement (dans le journal Le Monde du 21/06/2000) contre
l’idée de l’État fédératif européen a été beaucoup plus dure que celle de Chirac, car il
considère que le discours du ministre allemand est un symptôme du fait que son pays n’est
pas encore guéri « du déraillement qu’à constitué le nazisme ». Alors que la voie de
l’institutionnalisme impérial n’est pas le meilleur remède pour s’attaquer aux « risques de
la mondialisation ». Bien qu’il y voie des aspects positifs, c’est une mondialisation
« sauvage qui se fait en dehors du contrôle des citoyens. » L’Europe n’avancera pas au
moyen d’une « révolution » d’en haut conduite par un « noyau dur » fédéraliste, très
doué dans « la technique institutionnelle » – mais plutôt par l’intermédiaire de certaines
réformes. Celles-ci seront dictées à la fois par les « convergences politiques » inter-
étatiques et par le développement de la « souveraineté populaire ». D’autre part, il est suffi-
sant « une association de nations solidaires » pour rétablir « l’équilibre entre capital et tra-
vail », ainsi que pour la « libération » vis-vis des États-Unis. Pourtant, les boutades de
Chevènement sur les reflets dans projet fédératif européen des idéaux originaires du Saint
Empire ou de Bismarck n’ont aucun sens, dans l’hypothèse suivante : « Aujourd’hui, les
deux empires ne sont que des réminiscences historiques ou, dans l’actualité politique, des
fictions chimériques dépourvues de sens et de substance. » [Schrader, 2000 : 12].
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Le leader socialiste italien Amato a critiqué aussi la proposition du « noyau dur », car au
lieu du « centre de gravité » proposé par Fischer « la grande Europe élargie a besoin d’un
cœur vital : comme outil d’intégration et non de division ; et comme outil ouvert aux pays
intéressés à y entrer, tel qu’il en était avec la Communauté des dernières décennies. »
[Amato, 2000 : 6].
Le discours de Berlin a été prononcé par un ex-gauchiste qui savais déjà que sa proposi-
tion de fédération serait « pour beaucoup de Britanniques une provocation » (journal Le
Monde, Paris, le 15/05/2000). « Il aurait pû avoir ajouté aussi que son regard sur la finalité
de l’Union européenne déconcerte la majorité des britaniques. » [Wallace, 2000 : 1].
Peut être qu’il s’agissait soit d’une attaque contre l’alliance géopolitique anglo-
américaine soit d’une mise en cause de la global governance ou de la politique interne de
décentralisation du pouvoir. En tout état de cause, « sans la Grande Bretagne, l’éventuel
‘centre de gravité’ serait peut-être plus compact, mais aussi plus faible politiquement, fi-
nancièrement et militairement, et plus pauvre culturellement. » [Amato, 2000 : 5]. Devant
toutes ces difficultés, personne ne veut plus aller vite ni indiquer impérativement vers le
débouché fédératif. Il s’agit d’un « débouché souhaité par certains mais craint par d’autres
et qui, au fond, consisterait à transférer au niveau européende l’Union européennedes
compétences et des attributions des Etats nationaux. » [Idem : 2].
En somme, nous avons constaté l’absence de consensus chez les hommes politiques en
Europe pour la mise en place d’un super-État européen en transcendant et en remplaçant
les États-nations actuels. D’ailleurs, dans ce domaine, les attentes des citoyens européens
sont très claires, d’après la « Déclaration de Laeken » sur « L’avenir de l’Union euro-
péenne » faite par leurs chefs d’État ou de gouvernement :
« ...Ce que le citoyen entend par ‘bonne gestion des affaires publiques’, c’est la création
de nouvelles opportunités, et non des nouvelles rigidités. Ce qu’il attend, c’est davantage
des résultats, de meilleurs réponses à des questions concrètes, et pas un ‘super-État’ euro-
péen ni des institutions européennes qui se mêlent de tout. » (journal Le Monde, Paris, le
19/12/2001 : 19).
Pourtant, nous ne souhaitons pas ici reprendre tous les éléments de ce débat politique
très riche mais nous fixer uniquement sur les problèmes de l’ontologie de l’Etat européen
qui sont au cœur de la réflexion de la philosophie politique postmarxiste occidentale. Il
s’agira donc d’une discussion dans le domaine de l’utopie soit cosmopolite soit transnatio-
nale (ou internationale).
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1 – L’ontologie de l’État fédératif européen
À partir de 1998, c’est autour de la thèse « euro-fédéraliste » que l’idéologie allemande
semblait s’unifier, contre les positions prises par les « euroceptiques », par les
« europhiles » et par les « partisans d’une réglementation politique à l’échelle de la planète
(global governance). » [Habermas, 2000 : 90].
Cependant, après les attentats du 11 septembre, Beck [in Weill, 2001 : 32] tire la singu-
lière leçon qui suit (dans la revue « Der Spigel » du 15 octobre 2001) : la sécurité nationale
« n’est désormais plus à proprement parler du ressort de la nation ». Ce sociologue muni-
chois qui d’ailleurs « réinvente la politique » autour de la notion de « risque » [Beck,
1992 ; 1997] soutient la thèse générale selon laquelle les attentats de New York et de Was-
hington, tout comme la guerre en Afghanistan, « loin d’infléchir le cours de la mondialisa-
tion, l’aurait au contraire accéléré » [in Weill, 2001 : 32].1
Ce n’est pas le manichéisme grossier la pensée adoptée par le sociologue allemand ;
mais, il s’agit d’un raisonnement fondé sur les antinomies de la philosophie politique kan-
tienne qui l’entraîne, en dernière instance, jusqu’au manichéisme pensé. Il en déduit une
« loi étrange » et difficilement perceptible de manière immédiate dans l’opinion « qui veut
que la résistance à la mondialisation qu’elle le veuille ou non en accélère le rythme. »
[Beck, 2001 : 16]. À partir de ce paradoxe il dérive que « le terme de mondialisation dési-
gne un processus étrange dont la réalisation progresse sur deux voies opposées : soit on est
pour, soit on est contre. » [Idem].
Beck affirme qu’avec l’avancée ambivalente et irréversible de la mondialisation, « la
catégorie d’État-nation va devenir une catégorie zombie » [in Weill, 2001 : 32]. Dans la
crise actuelle, il faut dépasser aussi le néolibéralisme [Beck, 2001 : 16] pour que s’impose
à «l’ère du risque » [Beck, 1995] une stratégie globale de régulation des incertitudes nou-
velles ou anciennes, internes ou externes, spontanées ou fabriquées [Giddens, 2000 : 31 et
suivantes]. Dans ce changement, « les positions traditionnelles de la lutte de classes de-
viennent dérisoires face aux menaces concernant la santé et la sécurité. » (Ulrich Beck,
journal Le MondeÉconomie, interview, Paris, le 20/11/2001 : III).
Il se met carrément à l’extérieur du débat autour de la nécessité soit de plus de mondia-
lisation et d’autorégulation marchande (europhiles) soit de plus d’étatisation et de plus de
régulation au niveau national (euroceptiques). Il s’agit d’un débat courant toujours suscep-
1 De fait, sa position est plus subtile que celle qui n’a pas hésité à affirmer George W. Bush : « Les terroristes
ont attaqué le World Trade Center et nous les vaincrons en élargissant et en encourageant le commerce mon-
dial. » (journal Le Monde - Économie, Paris, le 6/11/2001 : I).
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