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Analyses
Les futurs vainqueurs de la
mondialisation
Les futurs vainqueurs de la mondialisation
combineront trois caractéristiques, se-
lon Dani Rodrik, professeur à Harvard. Tout
d'abord, ils ne seront pas handicapés par de
lourdes dettes publiques. Ensuite, ils ne de-
vront pas être trop dépendants de la demande
mondiale. Enfin, ils devront disposer d'insti-
tutions démocratiques suffisamment solides.
Quels pays remplissent ces critères ? L'Euro-
pe et les Etats-Unis sont très endettés. L'Alle-
magne ou encore la Turquie (pour ses impor-
tations) sont très dépendantes du commerce
mondial. La Russie et la Chine, parmi bien
d'autres, ne se distinguent pas par la vitalité
de leur vie démocratique. Pour Rodrik, ce
sont donc des pays comme l'Afrique du Sud
ou l'Inde qui pourraient être les futurs pivots
de l'économie mondiale. En particulier, Ro-
drik émet un pronostic très sombre pour les
économies développées, qu'il juge minées par
des inégalités propices à "de nombreux
conflits politiques" et amenées, in fine, à "se
replier sur elles-mêmes". Mais alors, que
faire ? Tout d'abord, miser sur l'éducation,
comme le propose Robert
Reich, ancien ministre du Tra-
vail de Bill Clinton et profes-
seur à l'université de Berkeley.
Il observe que si les firmes
américaines emploient plus de
personnel à l'étranger, c'est
aussi parce que le niveau
d'éducation américain est in-
suffisant. Ainsi, un tiers de la
valeur d'un iPhone vient du Japon et 17 %
d'Allemagne, contre 6 % des Etats-Unis.
Pour Reich, il faut donc faciliter l'accès à
l'université des jeunes Américaines et déve-
lopper l'enseignement technique. Mais édu-
quer est un processus coûteux, long et incer-
tain. Joseph Gagnon, ancien membre de la
Fed, la banque centrale américaine, propose
une solution simple : lutter contre les sous-
évaluations organisées par certains pays ex-
portateurs. Gagnon identifie quatre types de
pays qui sous-évaluent volontairement leur
devise : des pays avancés (Suisse, Japon ou
Danemark) ; les pays récemment industriali-
sés (Hongkong, Corée du Sud, Singapour,
Taiwan, Israël) ; les pays asiatiques en déve-
loppement (Chine, Malaisie ou Thaïlande) et
les pays exportateurs de pétrole
(Algérie, Russie ou Arabie
Saoudite).Pour Gagnon, ces pra-
tiques déloyales ont des effets
négatifs massifs, équivalant à
plusieurs points de produit inté-
rieur brut (PIB) pour les Etats-
Unis et l'Union européenne. La
manipulation du taux de change
étant proscrite par le Fonds mo-
nétaire international, Gagnon propose que les
pays lésés puissent déposer une plainte de-
vant l'Organisation mondiale du commerce
(OMC), seule institution internationale dispo-
sant d'un pouvoir de sanction. Cependant,
note Gagnon, l'adoption d'une telle procédure
est peu probable, les décisions étant prises
par consensus à l'OMC. Aussi propose-t-il
que les Etats-Unis et l'Europe limitent ou
taxent les achats d'actifs par les pays manipu-
lateurs (comme la Chine avec la dette améri-
caine), afin de provoquer une large négocia-
tion multilatérale sur ces questions. Reste à
voir si les Américains et les Européens sou-
haiteront engager ce genre de stratégie com-
bative.
Alternatives Économiques
L’évolution du
réseau chinois
Dans un récent article,
l’économiste Axel Lei-
jonhufvud définit l’é-
conomie de marché comme un réseau de
contrats. Parce que les contrats sont liés les
uns aux autres, un défaut peut provoquer une
avalanche de ruptures de promesses, « [ce
qui peut] entrainer la destruction de l’ensem-
ble du réseau de contrats formels et informels
dont l’économie de marché a besoin pour
fonctionner. » Le rôle de l’état est de proté-
ger, de renforcer et de réguler ces contrats et
les droits de propriété y afférant, ainsi que
d’intervenir pour éviter une panne systémi-
que. Ce réseau de contrats incarne les règles
formelles et informelles inscrites dans l’éco-
nomie de marché qui façonnent et régissent
les comportements individuels et sociaux. Ils
forment le tissu de toute institution humaine.
Les systèmes économiques avancés ont des
réseaux de contrats très complexes, comme
les produits dérivés financiers. Sous l’écono-
mie planifiée de la Chine, la plupart des
contrats étaient établis entre les individus et
l’état, alors que les contrats de marché plus
sophistiqués n’ont émergé ou ré-émergé
qu’au cours des trente dernières années. En
effet, le recours généralisé aux contrats de
marché avec des sociétés de droit public a été
une récente et importante adaptation en vue
d’une « économie de marché socialiste. » Le
réseau de contrats, cependant, peut aussi être
compris comme des systèmes de marché
adaptatifs complexes qui comprennent aussi
l’état et les relations familiales. Pour com-
prendre l’économie de marché socialiste de la
Chine, il est essentiel d’examiner systémati-
quement ces différentes formes de contrats et
leurs structures institutionnelles. Déchiffrer la
structure du réseau de contrats est essentielle
pour comprendre comment se comporte l’é-
conomie, y compris la dynamique de son
adaptation non linéaire aux forces internes et
externes. Si l’on se réfère au physicien Fritjof
Capra, il faut regarder les organismes vivants,
les systèmes sociaux et les écosystèmes com-
me un système interconnecté et interdépen-
dant, complexe et adaptatif. Cela signifie que
nous devrions envisager l’économie et la so-
ciété non pas comme des hiérarchies rigides
ou des marchés mécaniques, mais comme des
réseaux de vie, dans lesquels les contrats,
formels ou informels, respectés ou non, sont
l’essence de l’activité humaine. L’examen de
ces réseaux de contrats devrait s’apparenter à
l’étude de la structure cellulaire de l’ADN par
un biologiste. La Chine a créé quatre chaînes
d’approvisionnement modernes fonctionnant
à l’échelle globale dans la production, l’in-
frastructure, la finance et les services publics,
grâce à son réseau évolutif, croissant et com-
plexe de contrats. Mais comment la Chine a-t
-elle pu forger une base industrielle moderne
en un temps relativement court, à partir de ses
contrats familiaux de patrimoine et ses struc-
tures constitutionnelles archaïques ? Par l’ex-
périmentation, l’adaptation et l’évolution –
un processus décrit comme « une traversée de
la rivière en ressentant les pierres » - la Chine
a été capable de développer un ordre supé-
rieur, la cinquième chaine d’approvisionne-
ment dans la prise de décision politique. Cet-
te « architecture de gouvernance supérieure, »
ainsi qu’elle est qualifiée en Chine, a été es-
sentielle pour coordonner et orchestrer les
différentes chaines d’approvisionnements et
l’ensemble du réseau de contrats pour parve-
nir à un équilibre délicat entre les objectifs
individuels, familiaux, commerciaux, sociaux
et nationaux. Cette architecture de gouver-
nance supérieure est analogue au système
opérationnel d’un ordinateur qui gère les au-
tres composants logiciels et matériels pour
former une unité holistique. Une telle structu-
re existe dans de nombreuses économies,
mais dans le contexte chinois, où l’état joue
un rôle central dans l’économie, il est primor-
dial à l’efficacité du système. Sa forme dé-
pendra de la manière selon laquelle l’histoire,
la culture, le contexte institutionnel, et l’évo-
lution du réseau de contrats affecteront le
tissu social du pays.
Project Syndicate
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