
8 Yolaine Parisot et Charline Pluvinet
pas observer la distance temporelle et, partant, la réserve nécessaires, le domaine
de recherche comparatiste «îlittĂ©rature et histoireî» a largement montrĂ© comment
les modalitĂ©s dâĂ©criture littĂ©raire, de «îtranscription
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î» ou de îctionnalisation de
lâhistoire contournaient lâĂ©cueil de lâarchive manquante pour sâattacher aux traces ou
aux «îmĂ©moires possibles 4î». Aîcontrario lâentreprise dâun Stephen Greenblatt, fonda-
teur du New Historicism, qui, sans sâĂ©mouvoir de lâabsence de brouillons, corres-
pondances et autres documents utiles à la critique génétique, tire sa biographie de
Shakespeare de la seule lecture des piĂšces 5, ne peut-elle ĂȘtre rapprochĂ©e du principe
de la «îîction dâauteurî» oĂč la vie se rĂȘve Ă la lecture de lâĆuvre et devient elle-mĂȘme
littĂ©rature, sans quâil soit nĂ©cessaire de sâautoriser de la fable «îcryptographiqueî» et
des identités supposées du dramaturge élisabéthain ?
Confronter, comme on lâenvisage ici, la littĂ©rature «îau prĂ©sent 6î» aux
questions dâautoritĂ© et de poĂ©tique, que pose la îctionnalisation Ă chaud et Ă vif
de lâĂ©vĂ©nement, de la catastrophe, de la crise, ne vise pas seulement Ă verser de
nouvelles piĂšces au dossier rĂ©cemment rouvert par lâhistorien Ivan Jablonka, qui,
sâil souhaite circonscrire la littĂ©rature aux «îĂ©crits du rĂ©el
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î», nâen admet pas moins
que lâhistoire «îa besoin de îctions 8î». Il sâagit de sonder la îction en elle-mĂȘme,
au prisme des notions de «îforceî», vÄ«s, et de «îvertuî», virtĆ«s, et de leurs acceptions
morales, philosophiques, rhĂ©toriques et politiques, hĂ©ritĂ©es de lâAntiquitĂ© (Aristote
fondent leur diîĂ©rence sur le laps de temps nĂ©cessaire Ă lâouverture des archives publiques, limite
pour le premier, occasion, pour le second, de se tourner vers dâautres sources.
3. Bîîîî E., La transcription de lâhistoire. Essai sur le roman europĂ©en de la în du vingtiĂšme siĂšcle,
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.
4. Bîîîî E., «îExercice des mĂ©moires possibles et littĂ©rature âĂ -prĂ©sentâ. La transcription de lâhis-
toire dans le roman contemporainî», Annales. Histoire, sciences sociales, 65
e
îannĂ©e, n
o
î2, mars-
avrilî2010, p.î417-438.
5. Gîîîîîîîîî S., Will in the World. How Shakespeare Became Shakespeare, New York, Norton,
2004 ; Will le Magniîque, traduction française de Marie-Anne de BĂ©ru, Paris, Flammarion, 2014.
6. Ăîcertains Ă©gards, les contributions rĂ©unies ici oîrent des prolongements au programme mis en
Ćuvre dans le champ de la littĂ©rature française contemporaine, depuis la parution de VîîîîîD.
et Vîîîîîî B., La LittĂ©rature française au prĂ©sent. HĂ©ritage, modernitĂ©, mutations, Paris, Bordas,
2005, ainsi quâĂ lâouvrage collectifî: Vîîîî D. et Rîîîîî G. (dir.), Ăcrire le prĂ©sent, Paris, Armand
Colin/Recherches, 2012. Mais, inscrites dans le champ de la recherche comparatiste consacré aux
relations entre littĂ©rature et histoire, elles se placent rĂ©solument sous lâĂ©gide de la thĂ©orie de la
îction et dans la perspective dâune littĂ©rature en rĂ©gime mondial, articulant les corpus des littĂ©-
ratures européennes et américaines à celui des littératures postcoloniales.
7. Jîîîîîîî I., Lâhistoire est une littĂ©rature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris,
LeîSeuil, coll. «îLa Librairie du îîîeîsiĂšcleî», 2014.
8. Dans un entretien croisĂ© avec Paul Vîîîî, rĂ©alisĂ© Ă lâoccasion des 17eîRendez-vous de lâhistoire,
«îLâhistoire peut sâĂ©crire pleinementî», propos recueillis par Julie Cîîîîîî, Le Monde des livres,
3îoctobre 2014, p.î4-5 (p.î5).
« Pour un récit transnational », Yolaine Parisot et Charline Pluvinet (dir.)
ISBN 978-2-7535-4290-7 Presses universitaires de Rennes, 2016, www.pur-editions.fr