
Plus peut-être que d’autres disciplines, la criminologie est fille de la modernité par le scientisme qui marque les
conditions de sa naissance au tournant du XX° siècle, que ce soit dans le domaine de son autonomisation ou dans celui
de ses choix de méthode ou de paradigmes. Ainsi doit-on supposer que toute transformation de la modernité a pour
conséquence un infléchissement des pratiques du criminologue, même à son corps défendant et même de manière
inconsciente.
De ce fait, la désaffection relative du terme sinon de la démarche que signale Philippe Robert au terme de son article
pourrait être liée aux changements qui affectent la société globale, changements que le socio-anthropologue a pour
charge de qualifier.
Sans prétendre être exhaustif, je retiendrai ici trois thèses qui proposent des vues plus complémentaires que divergentes
en n’ayant pas le même regard ni la même profondeur historique.
- Alain Touraine, en sociologue, identifie une “ modernité en crise
” identifiée à travers la remise en question du
rapport à l’Etat, la dissolution partielle du lien social, la modification du rapport au travail salarié... Ce que j’appelle les
trois fondements de la société moderne, l’étatisme, l’individualisme et le capitalisme connaissent, chacun dans son
domaine puis en relation avec les deux autres fondements, des mutations internes et externes (sous l’effet de la
mondialisation). Mais Alain Touraine croit dans la capacité de régénération de la modernité, sans que je puisse démêler
si l’auteur accepte ou non d’imaginer s’il peut y avoir une suite à la modernité. Peut-être n’y a-t-il pas ‘d’après’ parce
qu’on a fait l’économie de penser ‘l’avant modernité’, cette pré-modernité qui a été disqualifiée par le mode dualiste de
présentation de la société féodale qui émerge avec la philosophie des lumières et qui a pour fonction de dévaloriser le
principe de hiérarchie au profit de la représentation égalitaire de la société. Je fais naturellement référence, ce faisant, au
‘principe de l’englobement du contraire’ que théorise Louis Dumont dans ses Essais sur l’individualisme
, principe qui
se donne pour objectif de réduire la contradiction entre la volonté de fonder une nouvelle société sur l’égalité et la
constatation des faits de hiérarchie inhérents à l’idée même de société. Louis Dumont ne saurait pourtant être rattaché à
cette première thèse pour des raisons qui apparaîtront ultérieurement
- Une deuxième thèse, qui est minoritairement française car elle est plus d’esprit nord-américain, est chez nous
développée par des sociologues du Droit tel André-Jean Arnaud
ou des anthropologues tel Jean Poirier
alors qu’au
Canada où je l’ai rencontrée et aux Etats-Unis elle imprègne les réflexions du constitutionnaliste et du journaliste, du
savant, du plasticien et du politique. Il s’agit de l’hypothèse de post-modernité qui, appliquée à la société globale,
souligne une mutation en cours de la construction sociale et étatique par le travail qui se poursuit autour du concept de
souveraineté que Jean-Jacques Rousseau concevait comme exclusive et omnipotente car “ il est de l’essence de la
J. Lenoble et F. Ost, “ Prolégomènes à une lecture épistémologique des modèles juridiques ”, Domination ou partage,
transfert des connaissances et développement endogène, Paris, UNESCO, col. actuel N° 5, 1980, 81-91
Dans sa Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992
Paris, Seuil, 1983, 119 et s.
André-Jean Arnaud, “ Repenser le Droit pour l’époque post-moderne ”, Le courrier du CNRS, les sciences du Droit,
volume 75, 1990, p. 81.
De la tradition à la post-modernité, écrits en hommage à Jean Poirier, Paris, PUF, 1996,487 p.