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Nassim rejette la dénonciation sociologique de l’idéologie méritocratique, prenant d’ailleurs dans sa dissertation
le contrepied des attentes propres à la discipline scolaire des sciences économiques et sociales. On peut penser
qu’a contrario un excellent élève issu d’un milieu bourgeois, justement parce qu’il s’approprie mieux les normes
implicites de l’exercice scolaire de la dissertation, reprendra plus volontiers à son compte dans sa dissertation la
dénonciation sociologique de l’idéologie méritocratique, même lorsqu’il reste intimement convaincu d’être par
son travail et son talent à l’origine de ses résultats.
Les diplômes valent donc d’abord à l’intérieur d’un champ scolaire, c'est-à-dire d’un espace social
hiérarchisé en fonction de critères d’évaluation partagés par les agents de ce champ. La structuration
homologique des champs fait qu’il est possible de convertir un capital accumulé dans un champ en ressources
valorisables dans un autre champ, et qu’ainsi le diplôme joue sur l’insertion sur le marché du travail et le choix
d’un conjoint. Mais la valeur du diplôme a un caractère magique, elle s’appuie sur une illusio scolaire et
l’habitus des agents du champ : élèves, étudiants et professionnels de l’éducation essentialisent la valeur des
diplômes, intériorisent cette croyance magique. Cette « magie sociale » n’est pas propre aux diplômes, elle
caractérise l’ensemble des champs, de l’art par exemple ou encore de la mode (cf. P. Bourdieu et Y. Delsaut,
« Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie », Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
1975)
B)… légitime l’ordre social dominant.
Cette croyance en une valeur intrinsèque des diplômes remplit une fonction de reproduction de l’ordre social.
(P. Bourdieu, J ;-C. Passeron, La reproduction, 1970). En « apprenant aux poissons à nager », l’école légitime
les inégalités sociales, et les diplômes naturalisent des dispositions socialement héritées en compétences
universellement reconnues.
Cette fonction sociale est déniée par l’institution. Ses structures internes reproduisent la structure sociale (cf.
l’analyse de la structure des filières par C. Baudelot R. Establet dans L’école capitaliste en France, 1971) les
diplômes ne valent que les uns par rapport au autres, mais cette valence différentielle est masquée par le discours
méritocratique. Pour reprendre la terminologie de l’analyse économique de la valeur, le discours de l’institution
scolaire prête une valeur cardinale aux diplômes dont la valeur est en réalité de nature ordinale (cf. V. Pareto)
Cette valeur absolue attribuée aux diplômes exerce une violence symbolique sur les non-diplômés, qui
éprouvent leur position sociale comme un échec individuel résultant d’un défaut d’effort ou de qualités
personnels. (doc.8)
NB : les auteurs du doc.8 sont des économistes, qui mobilisent des travaux sociologiques sur l’école.
C) Ce que les diplômes nous apprennent de la valeur
Les lois de la valeur des diplômes se démarquent des lois économiques de la valeur des marchandises. On
pourrait alors considérer que les diplômes ne sont pas des marchandises comme les autres, qu’ils font exception
aux lois économiques de la valeur.
Mais on peut aussi considérer que les diplômes révèlent une insuffisance de l’analyse économique de la valeur,
rejoignant une critique adressée par A. Orléan à la science économique dans L’empire de la valeur, refonder
l’économie (2011) : la science économique adopte une conception substantialiste de la valeur, elle considère que
la valeur est une propriété intrinsèque, stable des marchandises. Même lorsqu’elle étudie les échanges et les
mécanismes marchands, elle les rapporte à la confrontation de préférences, et de contraintes budgétaires et
technologiques exogènes, préexistant aux échanges. On peut faire remonter ce paradigme économique de la
valeur à Turgot (Valeurs et monnaies, 1769), qui pose que la valeur appréciative présidant à l’échange résulte
des valeurs estimatives qui la précèdent. La science économique se prive alors d’analyser la formation de la
valeur au sein des échanges. Le cas des diplômes nous apprend que la valeur estimative elle-même se forge par
les interactions et les rapports sociaux.
Cela plaide pour une approche interdisciplinaire de la valeur en sciences sociales, pour les diplômes comme
pour les marchandises. C’est d’ailleurs sur ce point que les textes d’A.Smith et de G.Becker se différencient :
alors que les tournures impersonnelles –même le terme d’individu est finalement peu employé- font disparaître
l’épaisseur psychologique et sociale du diplômé dans le doc.3, les acteurs du marché du diplôme dans leur
diversité sont incarnés dans le doc.5 : « Police de l’Europe », « artisan », « ouvrier », « apprenti », « manœuvre »
etc… C’est ce glissement de la science économique que dénonce A. Orléan.
La question « que valent les diplômes ? » est donc en apparence une mise en question de la croyance envers
la valeur des diplômes, mais elle est finalement pour les sciences sociales l’occasion de mettre en évidence que
le processus de fixation des valeurs et des prix n’est pas exclusivement économique, est socialement encastré.