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Entretien avec Frédéric Maragnani
La Bibliothèque des Livres Vivants
Vous vous êtes distingué depuis la fondation de votre compagnie, Travaux
Publics, par un travail poussée sur les écritures contemporaines et leur mise en
scène, en développant ce que vous appelez des « compagnonnages » avec des
auteurs, vivants donc. Parmi ceux-là : Noëlle Renaude, Philippe Minyana,
Howard Barker, Jean-Luc Lagarce… Pourquoi avoir fait le choix, avec La
Bibliothèque des Livres Vivants, ce projet qui vous occupe depuis 2014, de
donner la parole à des auteurs « classiques » de la littérature française et
étrangères ? Ne craignez-vous pas de vous éloigner pas de la ligne que vous
vous étiez fixé lors de la fondation de Travaux Publics ?
Ce qui m’a fait pratiquer le théâtre est avant tout l’amour de la littérature et des mots.
J’ai lu et me suis projeté dans des univers littéraires bien avant de connaître des
auteurs vivants de théâtre. Mais c’est en rencontrant des auteurs, en découvrant leurs
textes, en fréquentant leurs matrices et procédés d’écriture pour chacun, que j’ai
compris rétrospectivement que le texte dramatique était un genre de la littérature, qu’il
l’éclairait d’un angle nouveau. Il apportait le concret de la scène théâtrale. Tout à coup
les mots pouvaient s’incorporer dans les voix des acteurs. Si je me suis attaché depuis
le début de mon travail aux auteurs c’est parce que j’y ai trouvé la réunion entre cet
amour solitaire de la littérature et celle d’une tension qui est celle de la scène, des
acteurs et de leur souffle; C’est pour cette tension qu’écrivent les auteurs de théâtre.
Pendant des années, cet équilibre s’est fait assez simplement avec les auteurs dont
vous avez parlé, et d’autres, parfois moins connu, Olivier Choinière, Nicolas Fretel, ou
Lolita Monga par exemple. Chaque mise en scène était le sujet d’une invention
nouvelle et d’un lien nouveau avec l’auteur. Ce qui est très grisant, c’est que tout ce
que l’on crée avec un nouveau texte dramatique est fait pour la première fois, il n’y a
absolument aucun moyen de se référer ou de se comparer à de l’existant. Et puis, peu
à peu est venu à moi la question de transmettre des textes non pas écrits directement
pour la scène, mais pour la lecture solitaire, et de les faire partager par la communion
du théâtre. Peut-être pour retrouver aussi des émotions que j’ai pu avoir en lisant ces
textes, mais aussi peut-être parce que mon regard sur le théâtre s’est modifié. J’ai
soudainement trouvé tout aussi grisant la nouveauté d’inventer un projet au long cours,
composé de plusieurs modules littéraires et de se confronter à des textes classiques
extrêmement référencés comme l’Etranger de Camus, Alice au pays des merveilles
de Carroll ou bien des textes nouveaux comme Les Années de Annie Ernaux.
Classique ou contemporain, c’est finalement toujours ma curiosité pour la nouveauté
et pour ce qui s’invente qui me porte. Tout d’un coup le champ du théâtre que je
trouvais un peu étriqué (produire une mise en scène… « monter » une pièce…) se
dégageait de nouveau. Et puis, en même temps, il y avait une logique à continuer à
travailler comme je l’ai toujours fait sur ce que j’appelle « le théâtre qui parle » ou
théâtre de la parole, c’est à dire sur des formes extrêmement frontales, ou le dire, la
poésie du verbe reste l’intrigue première. La grande liberté, c’est que, avec l’équipe
qui m’accompagne, nous sommes également devenus auteurs de cette histoire en
inventant peu à peu une grande famille des Livres Vivants et des interactions entre les
différents livres. C’était certainement aussi le désir de devenir plus concrètement et
fortement un auteur de la scène et du plateau en inventant ma propre histoire sur un
projet long.
Vous dites avoir été inspiré pour ce projet du visionnage du Farenheit 451 de
Truffaut. Dans ce film, et dans le livre de Bradbury dont il est l'adaptation, un
groupe de rebelles s'oppose à un régime totalitaire ayant banni la littérature en
apprenant par cœur les livres "censurés" et brulés par le gouvernement. Y a-t-il
eu, lors de la mise en germe de votre projet, quelque chose comme l'idée que la
littérature pouvait être en danger aujourd'hui?
Il est évident que si nous ne sommes pas dans un régime totalitaire, le danger pour
nos vies est la mise en place depuis quelques décennies d’une société exclusivement
commerciale qui, pour exister et se survivre, se doit de capter, voler devrais-je dire,
l’attention du plus grand nombre afin de la détourner et de la diriger vers des désirs
pulsionnels d’achat de biens. Les taux de croissance, de production, les rendements
financiers sont à ce prix-là. Pour ce faire, la mise en place d’une organisation planétaire
de publicité et de marketing, avec tous ces médias, télévision, presse et aujourd’hui
avec l’apparition du web pour tous, participe largement de ce vol de l’attention et du
désir. On aurait pu penser, à l’orée de la deuxième guerre mondiale que le temps
disponible créé par l’automatisation des productions, la réduction du temps de travail,
les politiques sociales allaient développer un temps nouveau de liberté,
d’émancipation, ou de loisirs. Ce fut le cas, du moins dans les premiers temps, où de
nouveaux outils ont permis cette émancipation (je pense par exemple à la création du
livre de poche à prix bas qui a été pour la génération de mes parents une formidable
liberté émancipatrice : tout d’un coup les œuvres de ce que l’on appelait la "grande
littérature" comme les livres des auteurs contemporains étaient disponibles au plus
grand nombre, mais je pourrais aussi citer la mise en place du réseau des
bibliothèques de prêt public). C’était sans compter la machine de production et de
vente qui s’est remise en marche après-guerre, affirmée lors des « trente glorieuses »,
machine qui se doit de libérer « du temps de cerveau disponible » comme l’a dit un
ancien cadre de TF1. Quand il disait cela il ne pensait pas uniquement à l’aspect
quantitatif (« occuper une large place dans le cerveau des téléspectateurs afin de la
remplacer par un désir de marques, Coca-Cola en l’occurrence) mais surtout à l’aspect
qualitatif : à savoir que la publicité et le marketing ne peuvent stimuler de manière
répétitive qu’une seule faculté que l’homme possède : la pulsion, qu’elle soit affective,
emphatique, hystérique, sexuelle et parfois même criminelle. La pulsion se doit de
prendre le pas sur la raison et surtout sur la construction d’une pensée et mettre en
oeuvre ce que Bernard Steiger appelle un état généralisé de "bêtise systémique". Elle
agit comme une bombe à fragmentation qui empêche de faire des liens entre les
pensées qui précèdent et celles qui suivent et isole l’instant dans son seul présent. Or
qu’est-ce que la construction d’une pensée? Une écriture, un agencement de mots,
dont la fonction parfois contradictoire, opposée, crée le poème, la littérature. A partir
de ce moment-là, le temps de lecture d’une fiction devient subversif car émancipateur.
Il ne vient pas de la seule pulsion, de la seule image, mais se construit dans le temps :
quand on lit un livre il est impossible d’être sujet à des pulsions (sinon nous brulerions
le livre toutes les dix pages ou bien inversement nous en ferions un totem sacré à
chaque chapitre !) mais on est pleinement dans le temps de l’amateur, c’est à dire
dans le temps de celui qui se laisse traverser par des émotions complexes. Les
exigences de la société marchande exigent une fragmentation des cerveaux alors que
la littérature (et tout travail de la pensée ou de l’art), exige une attention, une durée,
une construction. Effectivement, et nous pouvons l’observer au quotidien dans nos
vies, le temps moyen de lecture d’une fiction baisse : la multiplication des lieux de
travail avec les ordinateur portable, internet et les réseaux sociaux, la société du
tourisme de masse, fait que globalement nous lisons moins. Pour autant, faut-il en
conclure que la littérature est en danger? Je ne peux que constater chaque année
avec le projet de Bibliothèque des Livres Vivants combien le parcours dans la langue
d’un auteur, classique ou contemporain, restitué par une mise en scène, une
sublimation de la littérature, constitue une source de plaisir pour ceux venus écouter
et regarder. Il y sans doute une mémoire collective qui se transmet de manière presque
inconsciente de génération en génération. Je voudrais terminer avec ce texte de
Marguerite Duras (un prochain Livre Vivant) sur les réponses en l’an 2000 :
« Il n'y aura plus que ça, la demande sera telle que... il n'y aura plus que des réponses,
tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l'homme sera littéralement
noyé dans l'information, dans une information constante. Sur son corps, sur son
devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C'est
pas loin du cauchemar.
Il n'y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes
partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues...
Où sera-t-on ? Tandis qu'on regarde la télévision où est-on ? On n'est pas seul. On ne
voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du
monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps
du voyage. C'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça
ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.
Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir
ça. Un homme un jour il lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C'est
à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera
comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l'homme envers lui-même. Un jour
il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de
lui-même.
Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l'avenir, c'est très
possible. Espérons qu'il y en aura encore.
Je me souviens avoir lu dans un... le livre d'un auteur allemand de l'entre-deuxguerres, je me souviens du titre, Le dernier civil, de Ernst Glaeser, ça, j'avais lu ça,
que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en
rêver.
Je crois... Je crois que c'est déjà commencé même. »
Sept 2015
La Bibliothèque des Livres Vivants
30/09 et 01/10 & 20:30 / Théâtre des
Nouveautés
10/10 – 20:30 / Le Parvis
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