Hausser la limite de vitesse : 2
La croissance économique aux États-Unis
à l’ère de l’information
Dale W. Jorgenson et Kevin J. Stiroh
2.1 Introduction
A VIGUEUR ET LA VITALITÉ continues de l’économie américaine ne cessent
d’étonner les prévisionnistes1. Un consensus se dessine autour du fait
qu’un changement fondamental s’est produit, les partisans de la « nouvelle
économie » pointant du doigt la technologie de l’information comme facteur
à l’origine de la solide performance de l’économie américaine. Selon ce
point de vue, la technologie modifie en profondeur la nature des entre-
prises, entraînant en permanence une croissance plus rapide de la produc-
tivité dans l’ensemble de l’économie. Les sceptiques affirment par ailleurs
que les succès récents traduisent une série de chocs favorables, mais de nature
temporaire. Cet argument est renforcé par la perception d’une économie
américaine qui se comporte plutôt différemment de celle envisagée par les
tenants de la nouvelle économie2.
Alors que la croissance de la productivité, l’accumulation du capital et
l’incidence de la technologie étaient des sujets autrefois réservés aux débats
entre universitaires, la forte performance récente de l’économie américaine en
a fait des sujets à la mode. La présente étude vise à analyser, à l’aide de métho-
des familières et éprouvées, de nouvelles données importantes rendues
disponibles par la révision de référence apportée récemment aux
U.S. National Income and Product Accounts (NIPA). Nous étayons
l’argument en faveur d’un relèvement de la limite de vitesse une révision à
la hausse des projections de la croissance à moyen terme afin de tenir compte
des dernières données et tendances.
La fin des années 90 s’est avérée exceptionnelle en comparaison de la crois-
sance observée de l’économie américaine au cours du dernier quart de siè-
cle. Si les taux de croissance durant les années 90 n’ont pas encore atteint
les niveaux de la période faste qu’a connue l’économie des États-Unis dans
les années 60, les données n’en révèlent pas moins clairement une trans-
formation remarquable de l’activité économique. La chute rapide des prix
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Jorgenson et Stiroh
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des ordinateurs et des semi-conducteurs est bien connue et documentée et les
données montrent de plus en plus des baisses semblables dans les prix des logi-
ciels et du matériel de communications. Malheureusement, le dossier empiri-
que demeure très incomplet, de sorte que beaucoup reste à faire avant de
pouvoir produire des évaluations quantitatives définitives de toutes les facet-
tes du rôle joué par ces biens de haute technologie.
En dépit des limitations des données disponibles, les mécanismes responsa-
bles de la transformation structurelle de l’économie américaine ressortent de
façon manifeste. Prenons, par exemple, le rôle croissant joué par le matériel
informatique en tant que source de croissance économique3. Au cours de la
période 1959-1973, les intrants informatiques ont été à l’origine de seulement
un dixième d’un pour cent de la croissance économique aux États-Unis. Mais,
depuis 1973, le prix des ordinateurs a chuté à des taux sans précédent, et les
entreprises et les ménages se sont comportés conformément à un principe
fondamental de l’économique ils ont opéré une substitution en faveur des
intrants relativement moins coûteux. Depuis 1995, la baisse des prix des ordi-
nateurs s’est accélérée, atteignant près de 28 p. 100 annuellement entre 1995 et
1998. En réaction, l’investissement dans les ordinateurs a explosé et la contri-
bution de ces machines à la croissance a plus que quintuplé pour atteindre
0,46 point de pourcentage par année à la fin des années 904. Les logiciels et le
matériel de communications, qui sont deux autres biens associés à la techno-
logie de l’information, ont fourni une contribution supplémentaire de
0,30 point de pourcentage par année entre 1995 et 1998. Les estimations pré-
liminaires pour 1999 révèlent une hausse supplémentaire de la contribution
attribuable à chacune de ces trois catégories de biens de haute technologie.
Prenons, ensuite, l’accélération de la croissance de la productivité moyenne du
travail (PMT) durant les années 90. Après avoir ralenti pendant une vingtaine
d’années à compter du début des années 70, la PMT a crû de 2,4 p. 100 annuel-
lement entre 1995 et 1998, soit un taux d’un point de pourcentage plus élevé
qu’au cours de la période 1990-19955. Une décomposition détaillée montre
que l’intensification du capital, qui est une conséquence directe de la substi-
tution induite par les baisses de prix et du rythme rapide d’investissement, a
fait une contribution de 0,49 point de pourcentage à la croissance de la PMT.
Une croissance plus rapide de la productivité totale des facteurs (PTF) a
fourni une contribution supplémentaire de 0,63 point de pourcentage, tra-
duisant pour l’essentiel le changement technologique survenu dans la pro-
duction des ordinateurs et l’accélération concomitante de la baisse des prix
de ces appareils. Le ralentissement de la croissance de la qualité du travail a
Hausser la limite de vitesse
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fait fléchir la croissance de la PMT de 0,12 point de pourcentage par rapport
à la situation observée au début des années 90, une conséquence de
l’épuisement du bassin de travailleurs disponibles.
En examinant plus précisément la croissance de la PTF, on peut constater que
celle-ci a langui au niveau anémique de 0,34 p. 100 annuellement entre 1973 et
1995, mais qu’elle a accéléré pour atteindre 0,99 p. 100 entre 1995 et 1998.
Après plus d’une vingtaine d’années de croissance léthargique de la PTF, qua-
tre des cinq dernières années ont été marquées par des taux de croissance de
près de 1 p. 100. On peut faire valoir que cela constitue un nouveau para-
digme. Selon ce point de vue, la diffusion de la technologie de l’information
améliore les pratiques des entreprises, elle engendre des retombées et hausse la
productivité dans l’ensemble de l’économie. Si cette tendance se maintient, elle
pourrait raviver les attentes optimistes des années 60 et faire contrepoids au
pessimisme qui empreint The Age of Diminished Expectations, le titre de
l’ouvrage influant de Krugman (1990).
Un examen plus attentif des données montre toutefois que les gains enregis-
trés dans la croissance de la PTF peuvent être attribués, en bonne partie, aux
industries de la technologie de l’information, c’est-à-dire celles qui produi-
sent les ordinateurs, les semi-conducteurs et les autres types de matériel de
haute technologie. Les données montrent tout aussi clairement que les indus-
tries qui utilisent l’ordinateur, par exemple les finances, les assurances et
l’immobilier (FAI) et les services affichent toujours une faible croissance de la
productivité. La conciliation de l’investissement massif en haute technologie
et de la croissance relativement lente de la productivité dans les industries de
services demeure un important défi à relever pour les partisans de la nou-
velle économie6.
Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir? La durabilité de la croissance de la
productivité du travail est la question fondamentale qui sous-tend les projec-
tions de la croissance future. À certaines fins, les distinctions faites entre
l’accumulation du capital et la croissance de la qualité du travail et la PTF
peuvent ne pas avoir d’importance, si l’on s’attend à ce que la croissance de
la PMT se poursuive. Après tout, ce sont les gains de productivité du travail
durables qui déterminent la croissance à long terme et contribuent à hausser
le niveau de vie.
À cet égard, l’expérience récente nous incite à la prudence puisque la
conjoncture repose en bonne partie sur les gains de productivité enregistrés
Jorgenson et Stiroh
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dans les industries de haute technologie. Les progrès technologiques cons-
tants dans ces secteurs ont été une source directe d’amélioration de la crois-
sance de la PTF, ainsi qu’une source indirecte d’intensification plus rapide du
capital. Par conséquent, la durabilité de la croissance dépend de façon critique
du rythme du progrès technologique dans ces industries. Mesuré par les chan-
gements de prix relatifs, le progrès s’est accéléré récemment, les prix des or-
dinateurs chutant de 28 p. 100 annuellement entre 1995 et 1998, comparati-
vement à 15 p. 100 entre 1990 et 1995. Bien entendu, il n’y a aucune garantie
que les gains de productivité et les baisses de prix continueront à ce rythme.
Néanmoins, aussi longtemps que les industries de haute technologie demeure-
ront capables d’innover et d’améliorer leur productivité à des taux compara-
bles à leur moyenne à long terme, les prix relatifs chuteront et le cercle vir-
tueux d’une expansion fondée sur l’investissement se poursuivra7.
Enfin, nous affirmons que les avantages découlant de la technologie nouvelle
profitent à ceux qui y participent directement : en premier lieu, les industries
innovatrices qui produisent des biens de haute technologie et, en second lieu,
les industries qui se restructurent pour mettre en place la technologie de
l’information la plus récente. Il n’y a pas d’indication de retombées de la
production de technologie de l’information vers les industries qui utilisent
cette technologie. De fait, de nombreuses industries parmi celles qui utilisent
la technologie de l’information le plus intensément, par exemple les FAI et
les services, montrent simultanément des taux élevés de substitution de la
technologie de l’information aux autres intrants et des taux relativement fai-
bles de croissance de la productivité. En partie, cela pourrait traduire des
problèmes de mesure de la production dans ces industries, mais les données
empiriques ne fournissent que peu d’appui à la vision de la « nouvelle éco-
nomie », qui suppose des retombées allant des producteurs de la technologie
de l’information vers les utilisateurs de cette technologie8.
Le présent chapitre est structuré de la façon suivante. À la section 2, nous
décrivons notre méthodologie de quantification des sources de la croissance
économique aux États-Unis. Nous présentons des résultats pour la période
1959-1998 en portant une attention particulière à l’ère de la « nouvelle éco-
nomie » de la fin des années 90. À la section 3, nous explorons les conséquen-
ces de l’expérience récente pour la croissance future, en comparant nos résul-
tats aux estimations récentes publiées par le Congressional Budget Office
(CBO), le Council of Economic Advisers (CEA) et l’Office of Management and
Budget (OMB). À la section 4, nous allons au-delà des données agrégées pour
quantifier la croissance de la productivité au niveau de l’industrie. En utili-
Hausser la limite de vitesse
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sant une méthodologie élaborée par Domar (1961), nous examinons
l’incidence de la technologie de l’information sur la productivité globale.
Nous présentons nos conclusions à la section 5.
2.2 Le profil récent de la croissance aux États-Unis
L’ÉCONOMIE DES ÉTATS-UNIS A SUBI une transformation remarquable au cours
des dernières années, la croissance de la production, de la productivité du
travail et de la productivité totale des facteurs s’accélérant depuis le milieu
des années 90. Cette reprise de la croissance a engendré un débat de plus en
plus étendu au sujet des sources de la croissance économique et des change-
ments survenus dans la structure de l’économie. Les partisans de la
« nouvelle économie » imputent ces changements aux progrès de la techno-
logie de l’information, en particulier la commercialisation rapide d’Internet,
qui ont modifié fondamentalement l’activité économique. Les tenants de la
« vieille économie » mettent l’accent sur la piètre performance observée au
cours de la première moitié des années 90, l’augmentation de la participa-
tion à la population active et le déclin rapide du chômage depuis 1993, ainsi
que la récente vague d’investissement.
Notre objectif est de quantifier les sources de la poussée récente de la crois-
sance économique aux États-Unis à l’aide de nouveaux renseignements publiés
à la faveur de la révision de référence des U.S. National Income and Product
Accounts (NIPA) en octobre 1999 (BEA, 1999). Nous examinons ensuite les
conséquences de nos résultats en regard des projections de la croissance éco-
nomique aux États-Unis à moyen terme. Nous accordons une attention parti-
culière à l’escalade rapide des taux de croissance qui ressortent des projec-
tions officielles, par exemple celles du Congressional Budget Office et du
Council of Economic Advisers. Les projections du CBO conviennent tout spé-
cialement à nos fins parce qu’elles sont largement diffusées et bien documen-
tées et qu’elles représentent la « meilleure méthode » en usage. Nous ne trai-
tons pas de la question de l’inflation ni ne faisons de commentaire sur les
répercussions éventuelles au niveau de la politique monétaire.
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