Chez lui, il y a des Post-it
partout, collés sur les
murs. Certains le sont
depuis six mois. Il y en a
tant qu’il les oublie. Un
comble. Ainsi va la vie de Pierre (1),
atteint du TDA/H (trouble déficitai-
re de l’attention avec ou sans hyper-
activité). A le regarder, rien ne
permet de soupçonner ce dont il
souffre : une impossibilité viscérale
de se concentrer et une impulsivité
qui fait souvent des ravages, au
moins humains. Enfant, il était, en
outre, hyperactif, incapable de res-
ter assis sur une chaise. L’adolescen-
ce l’en a guéri. « Quand j’ai appris
que j’étais TDA/H, j’ai d’abord été
soulagé : tout n’était donc pas de ma
faute. Puis j’ai éprouvé des regrets.
Si j’avais été diagnostiqué et traité
plus tôt, j’aurais pu réussir bien plus
de choses. J’ai eu envie, d’un coup,
de retourner voir mes professeurs
pour leur dire : “Vous voyez, je
n’étais pas bête, ni indiscipliné, ni
distrait. J’avais juste un souci.” »
Un souci, à savoir un dysfonction-
nement de certaines zones du
cerveau, qui touche 1 à 4 % de la
population adulte. En Belgique,
seuls 1 000 à 2 000 individus sont dia-
gnostiqués. C’est que ce trouble, en
grande partie lié à des facteurs héré-
ditaires, est encore mal connu. Les
spécialistes s’accordent aujourd’hui
à dire que les symptômes (hyperacti-
vité, distraction, difficulté de
concentration et d’organisation) doi-
vent apparaître avant l’âge de 7 ans et
survenir dans deux milieux diffé-
rents, comme l’école et la maison par
exemple, pendant au moins six mois.
Ce dysfonctionnement, qui se ma-
nifeste notamment chez l’enfant par
des échecs permanents à l’école,
n’intéresse pourtant le corps médi-
cal que depuis quelques années.
Nombre de médecins sont encore
persuadés qu’il disparaît à la fin de
l’enfance. Or deux tiers des enfants
atteints le resteront à l’âge adulte.
« Soit ils conservent les mêmes
symptômes d’impul-
sivité, d’hyperactivi-
té et de manque de
concentration, soit
ils parviennent tant
bien que mal à les
maîtriser jusqu’à ce
qu’un grain de sable,
comme un ennui
professionnel, un dé-
ménagement ou une naissance,
vienne perturber leur équilibre », dé-
taille le psychiatre Pierre Oswald.
C’est d’ailleurs souvent en con -
sultant pour leur enfant que des
parents découvrent, tardivement,
qu’ils ont connu et connaissent par-
fois encore le même souci. Sans
doute le problème est-il plus aigu
dans certains milieux familiaux,
stressés et stressants, peu structu-
rés, voire terreau de troubles du
comportement. Pour ces parents,
alors, l’enfer recommence. Car les
jeunes années des bambins atteints
par le TDA/H sont empreintes d’une
profonde souffrance. « Ce sont des
enfants que personne n’invite ja-
mais aux anniversaires, raconte Bri-
gitte, dont deux fils
sont atteints. Leurs
parrains et mar-
raines, voire leurs
grands-parents, évi-
tent de les garder. Ils
ne tiennent pas en
place et disent tout
ce qu’ils pensent. A
l’école, ils accumu-
lent les échecs, car leur cerveau ne
fonctionne pas comme le nôtre : in-
capables de trier les informations
qu’ils captent, ils ne savent pas non
plus les hiérarchiser. Quant aux
42
LE VIF/L’EXPRESS 4/4/2008
SOCIÉTÉ
BELGABELGA BELGABELGA
Lhyperactivité ne s’en
Einstein, Mozart et Winston Churchill en souffraient: incapables de se concentrer et
impulsifs, ils nen ont pas moins été brillants. En Belgique, seuls 1 000 à 2 000 adultes
sont diagnostiqués comme porteurs de ces troubles.
Michael Jordan, Winston Churchill, Steve Mc Queen,
Albert Einstein, Mozart, Steven Spielberg, John
Lennon, Whoopi Goldberg : tous sont atteints,
à des degrés divers, d’un déficit d’attention avec
ou sans hyperactivité. La preuve que ce trouble
n’entame pas le talent...
Thierry peint
de minuscules
maquettes tandis
que ses jambes ne
cessent de bouger
consignes, il leur est impossible de
les appliquer, car ils ne les compren-
nent pas. Régulièrement sanction-
nés, ils se convainquent peu à peu
qu’ils sont bêtes et insupportables.
Il leur est donc impossible d’avoir
de l’estime pour eux-mêmes. » Ce
qui se paie au prix fort, y compris à
l’âge adulte.
Le trouble de l’attention n’a pour-
tant aucun lien avec le quotient intel-
lectuel. Odette, la cinquantaine
souriante, a obtenu sa licence en bio-
logie avec une grande distinction.
Ses neuf premières années d’ensei-
gnement n’en ont pas moins été un
calvaire. « Nous avons une autre
manière d’apprendre et d’arriver au
résultat, dit-elle, mais il faut nous
laisser faire. J’ai brillamment réussi à
l’université, mais je suis incapable de
faire un calcul mental : je perds trop
vite le fil de mon raisonnement.
En primaire, j’avais le sentiment
d’être un oiseau auquel on voulait
apprendre à voler tout en lui collant
les ailes. » Son frère souffre du même
trouble qu’elle. L’un de ses fils, aussi.
L’école, heureusement, n’est pas
éternelle. Parvenus à l’âge adulte,
les TDA/H ont davantage la possi -
bilité de choisir un métier ou des
activités qui leur conviennent. En
revanche, la manière dont ils se
sont construits engendre souvent
d’autres troubles psychologiques : la
moitié d’entre eux souffrent de dé-
pression, et notamment d’anxiété,
ce qui induit certains diagnostics
erronés (lire l’encadré ci-dessous), et
une grande partie d’entre eux mon-
trent d’évidents penchants pour le
tabac, l’alcool, les drogues qui leur
permettent de s’évader d’une réalité
trop lourde à porter ou qui leur ser-
vent d’automédication. Ils ont ainsi,
pendant quelques heures, l’impres-
sion que leur cerveau, en ébullition
constante, s’apaise. Et d’être comme
les autres. « A 8 ans, j’allais chercher
seule, à la pharmacie, un sirop pour
la toux dont j’avais découvert qu’il
me calmait, témoigne Zoé. J’en bu-
vais en cachette pour me sentir
mieux. » Les TDA/H aiment aussi les
sports extrêmes et les sensations
fortes, qui régularisent la concen -
tration de dopamine dans leur
cerveau. Rien n’est tout à fait pareil
chez eux : le café peut les calmer. ●●●
LE VIF/L’EXPRESS 4/4/2008
43
BELGABELGA BELGABELGA
va pas avec l’enfance
Sur ses bulletins scolaires, les
échecs sont inscrits en rouge et il y
a du rouge partout : 37 %, 15 %,
24 %... Suivent quelques commentaires :
« Evite d’être distrait » ; « Le conseil de
classe s’inquiète » ; « Concentre-toi ». « La
matière passait devant moi sans s’arrê-
ter dans ma tête, se rappelle Patrick,
30 ans, diagnostiqué TDA/H depuis dix-
huit mois. Je me croyais trop bête pour
comprendre. J’avais des copains, oui,
mais ce n’était pas les bons. Quand on
est mauvais élève, on s’entoure mal. »
Las d’un système scolaire dans lequel
il ne trouve pas sa place, Patrick le quitte
à 19 ans. Il est alors en 4eannée profes-
sionnelle. Marqué par ces innombrables
échecs, il tente vainement de travailler.
A 24 ans, il est diagnostiqué, à tort,
schizophrène. Il sera soigné cinq ans en
hôpital psychiatrique pour une maladie
dont il n’est pas affecté.
Patrick n’est pas hyperactif et n’est
guère victime de son impulsivité. En
revanche, sa concentration est très mau-
vaise. Il prend désormais de la Rilatine :
six comprimés par jour. Il en avait déjà
pris à 13 ans, puis avait cessé le traite-
ment, par peur. « La boîte de 20 coûte
6,50 euros. Ce n’est pas cher pour l’effet
que cela me fait, dit-il. Je redeviens celui
que je suis vraiment. Ma vie se recons-
truit petit à petit. Je vis en appartement
depuis un mois. Je me suis longtemps
senti enfermé ; alors, aujourd’hui, j’ai
besoin de liberté. Je suis quasi guéri, mê-
me si je change encore de vêtements
plusieurs fois par jour parce que je ne me
plais jamais tout à fait. Les rapports se
sont normalisés avec ma famille. Mais je
n’ai plus d’amis. Je les ai perdus lors de
mes séjours en hôpital psychiatrique. Je
vais essayer de trouver un petit boulot,
pour me stabiliser. Je ne dirai pas à mon
employeur de quoi je souffre. Je ne
l’évoquerai qu’avec les gens qui comp-
tent. Je les rassurerai : ce n’est pas conta-
gieux. »
Le prix de l’erreur
Leur trouble ne peut être dia-
gnostiqué que dans le cadre d’une
approche multidisciplinaire. Ni le
scanner ni la résonance magnétique
ne le décèlent. Le diagnostic s’éta-
blit sur la base de grilles de ques-
tions, puis d’un solide interrogatoire
avec un psychiatre. Plus tôt il inter-
vient, mieux cela vaut. « On peut
vivre quasi normalement avec ce
trouble », assure Stéphanie, qui sait
de quoi elle parle et qui, avec trois
autres bénévoles, anime l’associa-
tion TDA/H Belgique. D’autant que
les TDA/H développent des tas de
qualités : débrouillards, créatifs,
pleins de vie, ils sont souvent drôles
et vifs. Beaucoup d’artistes sont
d’ailleurs des TDA/H. Ce n’est pas
un dysfonctionnement dont on
guérit, mais ceux qui en souffrent
apprennent à se tirer d’affaire : les
groupes de parole, les thérapies
comportementales, le travail avec
un coach et l’appui de l’association
leur fournissent des outils qui leur
permettent de trouver l’ équilibre.
Sans parler des médicaments, qui
améliorent fortement leur qualité
de vie. Ces traitements, qui contien-
nent des dérivés d’amphétamines,
n’induisent pas de dépendance
physique. « Si le mal du patient est
bien diagnostiqué et que l’on est
sûr qu’il ne souffre d’aucune autre
pathologie, la Rilatine constitue le
traitement de première ligne », assu-
re le Dr Pierre Oswald. Son effet est
immédiat et les patients ne doivent
pas forcément en prendre à vie. Ce
produit ne fait d’ailleurs guère débat
en ce qui concerne les adultes, alors
qu’il suscite toujours la polémique
pour les enfants.
Le temps est et reste
leur principal ennemi
En dépit de tous les moyens portés à
leur secours, les TDA/H ont, souvent,
une vie professionnelle chaotique.
S’atteler à une mission qui ne leur
paraît pas prioritaire leur demande
trop de concentration : les TDA/H
ont donc tendance à tout remettre
à plus tard. En revanche, ils sont
capables de se focaliser sur une
tâche durant des heures, par exem -
ple lorsqu’ils surfent
sur Internet.
Arriver à l’heure
n’est guère faci-
le pour la majorité
d’entre eux. Quant à
l’orga nisation du tra-
vail... Armés d’agen-
das et de plannings
pour ne rien oublier,
ils croulent générale-
ment sous les tâches,
au point d’être souvent licenciés ou
de remettre leur démission. Les hy-
peractifs, en revanche, prennent
trop de place. « Je m’occupais de
quatre machines au lieu d’une seule,
explique Thierry, 35 ans, qui est ca-
pable de jouer sur son ordinateur en
même temps qu’il peint des ma-
quettes, le tout alors que ses jambes
ne cessent de bouger ! Mon père m’a
offert du champagne quand j’ai
réussi à rester un an au même
poste. » Zoé, elle, a connu un burn-
out à 23 ans.
« Je travaille par étapes avec ceux qui
viennent me voir, détaille Aloyse van
der Stegen, qui « coache » plusieurs
TDA/H. L’un d’entre eux, artiste
peintre, n’avait encore rien peint six
semaines avant son exposition. J’ai
planifié avec lui les démarches à réali-
ser, fixé les priorités, défini les coups
de fil à donner, etc. Nous nous
sommes vus tous les huit jours. Les
premières semaines, quand il arrivait
au rendez-vous, il n’avait presque rien
fait. Nous remettions
donc l’ouvrage sur le
métier. L’exposition a
été un succès. Je suis
admirative du chan-
gement que les
TDA/H parviennent
à mettre en place. Je
les trouve touchants,
avec des personnali-
tés très riches, bien
plus sensibles que
celles de la majorité des gens. »
Ces « tornades » n’en donnent pas
moins quelques tracas à leur entou-
rage, qui peine parfois à comprendre
et à accepter le trouble. « Je sais que
je fais peur, résume Odette. Les rela-
tions de couple et avec les amis sont
difficiles. Je tente d’expliquer que je
suis différente, mais, en même
temps, je fais tout pour me confor-
mer à ce que l’on attend de moi, de
peur de déplaire encore davantage. »
C’est épuisant : les TDA/H ont donc
souvent besoin de solitude, pour ré-
cupérer. Une attitude qui passe mal.
« A ma soirée d’anniversaire, je suis
partie la première, raconte Zoé.
J’avais besoin d’air. Les gens n’ont
pas compris. » Ils ne comprennent
pas davantage qu’elle se terre parfois
chez elle pour éviter de faire et de di-
re des bêtises. « Par moments, on se
taperait la tête au mur pour que ça
s’arrête, raconte Thierry. Le docteur
me dit que mon cerveau est comme
le ring de Bruxelles : toujours em-
bouteillé. Et au moindre pépin, c’est
la catastrophe. »
Laurence van Ruymbeke
Les prénoms de tous ces témoins
ont été modifiés.
44
LE VIF/L’EXPRESS 4/4/2008
SOCIÉTÉ
« A 8 ans, j’allais
acheter du sirop
pour la toux
à la pharmacie :
j’avais découvert
qu’il me calmait »
●●●
BELGA
Dotés d’une énergie peu commune, les hyperactifs raffolent des émotions fortes, qui les apaisent.
Nombre d’entre eux pratiquent d’ailleurs le triathlon.
1 / 3 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans linterface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer linterface utilisateur de StudyLib ? Nhésitez pas à envoyer vos suggestions. Cest très important pour nous !