
Cybergeo : Revue européenne de géographie, N° 299, 25 janvier 2005
Je voudrais ici ajouter que j’ai eu à l’école de Darmstadt un excellent professeur de
géographie. Souvent nous allions avec lui dans la forêt et dans les champs ; soudain il
s’arrêtait et demandait : que voyez-vous ici ? Nous découvrions par exemple que tous les
troncs de hêtre étaient verts de lichen d’un côté et pas de l’autre. Et l’explication venait : les
lichens peuvent croître sur le côté exposé à l’humidité des intempéries, et non sur le côté sec,
sous le vent. Völsing, notre professeur de géographie, nous a appris à observer et à chercher
les causes. De ma classe est aussi sorti le géographe Hermann von Wiβmann – deux
géographes venant d’une même classe !
Mais revenons à mes études. Je m’intéressais non seulement à la géographie et aux
statistiques, mais aussi à la sociologie, nouvelle science qui, à l’époque, quand je commençai
mes études en 1913, commençait à percer. Aussi étudiais-je l’économie politique. La
géographie était presque oubliée, tandis que je m’enthousiasmais pour la philosophie,
l’histoire de l’art et la littérature. A l’époque, j’assistais aussi à Heidelberg aux efforts de mon
professeur Alfred Weber en vue d’une théorie des localisations industrielles.
Après la première guerre mondiale, je me suis marié, j’ai dû gagner ma vie et je n’ai pu
poursuivre mes études. J’ai trouvé une activité intéressante dans l’Union pour la réforme
agraire allemande d’Adolf Damaschke, dans le bâtiment et l’habitat. C’est ainsi que je
m’essayai à la planification, et en particulier à la planification urbaine de Berlin.
En 1930, je pus enfin achever mes études d’économie politique à Erlangen. Parallèlement, par
intérêt personnel, je suivais les cours de Robert Gradmann. Mon vieil amour pour la
géographie se réveilla dans toute sa force, et je succombai à son charme, à près de quarante
ans. En 1931, j’ai eu à faire pour le séminaire de Gradmann un exposé sur deux articles : celui
d’Hugo Hassinger, « Le capital, la richesse et le revenu national sont-ils des objets pour la
géographie économique ? »1, et celui de Hans Mortensen, « Taux d’intérêt et paysage culturel
dans le sud du Chili »2. J’intitulai mon exposé « Géographie de la valeur ». Je souhaiterais
citer ici quelques passages de mon exposé de l’époque.
« L’article de Hassinger en particulier revêt une importance tout à fait fondamentale. Ce que
Hassinger propose ne représente pas une simple impulsion, ni un simple complément aux
recherches de géographie économique. C’est bien plus le début d’une orientation tout à fait
nouvelle dans la recherche en géographie économique. Au-delà du domaine de la géographie
économique, la plupart des autres domaines de la géographie, en premier lieu la géographie
humaine, devront s’occuper des questions soulevées ici. En intitulant ce travail « Géographie
de la valeur », nous avons déjà exprimé l’essentiel par cette formule. Dans le courant de
l’exposé, on expliquera ce qu’il faut entendre par ce terme. »
« Hassinger parvient à cette conclusion : ″il faut répondre par la négative à la question
soulevée au début, consistant à savoir si le capital, la richesse et le revenu national peuvent
être objets de la recherche en géographie économique ; en revanche, il faut affirmer la
nécessité de traiter spatialement, à des fins géographiques, et de rendre utiles à l’explication
géographique les résultats des recherches en économie politique portant sur ces questions. ″ »
« La signification fondamentale de la problématique de Hassinger, initialement mentionnée,
devient peut-être plus claire si l’on conçoit à présent sa question d’une façon plus globale,
plus générale et dans le même temps plus précise. Nous voulons donc poser la question
suivante : les valeurs économiques peuvent-elles faire l’objet de considérations
géographiques ? On pourrait même approfondir la question en la formulant ainsi : les valeurs
en général, qu’elles soient économiques, intellectuelles ou autres, peuvent-elles faire l’objet
de considérations géographiques ? La géographie, orientée de façon dominante vers les
sciences de la nature, ne connaît dans l’ensemble que les choses matérielles, les forces
1 In : Festband Eugen Oberhummer. Geogr. Jahresbericht aus Österreich, 14, 15e tome Leipzig et Vienne 1929.
§58 et suivants.
2 In : Geogr. Anzeiger, 30 Jgg. Gotha 1929. §381 et suivants.
2