Comment je suis parvenu à la théorie des lieux centraux

Cybergeo : European Journal
of Geography
Epistémologie, Histoire de la Géographie, Didactique
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Walter Christaller
Comment je suis parvenu à la théorie
des lieux centraux
Comment une théorie peut naître et
comment elle est née dans mon cas :
compte-rendu
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Référence électronique
Walter Christaller, «Comment je suis parvenu à la théorie des lieux centraux
Comment une théorie peut naître et comment elle est née dans mon cas : compte-rendu», Cybergeo : European
Journal of Geography [En ligne],Epistémologie, Histoire de la Géographie, Didactique, document 299, mis en ligne
le 25 janvier 2005. URL : http://cybergeo.revues.org/index3153.html
DOI : en cours d'attribution
Éditeur : CNRS-UMR Géographie-cités 8504
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Cybergeo : Revue européenne de géographie, N° 299, 25 janvier 2005
Comment je suis parvenu à la théorie des lieux centraux
Comment une théorie peut naître,
et comment elle est née dans mon cas : compte-rendu
Wie ich zu der Theorie der zentralen Orte gekommen bin. Ein Bericht, wie
eine Theorie entstehen kann, und wie in meinem Fall entstanden ist
Walter CHRISTALLER (Jugenheim)a
Traduction françaiseb :
Mandana Covindassamy (agrégée d’allemand),
Géraldine Djament (agrégée de géographie)
Je voudrais remonter loin dans le temps. Quand j’avais l’âge où l’on a besoin d’un atlas
scolaire, ma mère proposa à notre riche tante de m’offrir pour Noël un atlas. Car dans la
maison de mes parents, un presbytère en Forêt-Noire, l’argent étant rare et la famille grande,
un atlas scolaire représentait une somme respectable. Ma tante fut certes déçue de ne devoir
faire qu’un cadeau « utile », plutôt qu’un cadeau pour jouer, qui fait vraiment plaisir. Mais il
en alla autrement : lorsque je vis sur la table des présents l’atlas et ses cartes multicolores, je
fus comme ensorcelé. Je ne regardai pas le ballon ou les échasses ; je n’avais d’yeux que pour
mon atlas, je me plongeai dans son étude.
Ainsi l’atlas devint aussi un jouet, et non pas seulement un objet de contemplation et d’étude.
J’inscrivais de nouvelles lignes de chemin de fer, plaçais n’importe où une nouvelle ville ou
changeais les frontières en les changeant en droites ou en les plaçant sur les lignes de crêtes.
Plus tard, je reçus le grand atlas de Debe, que je possède encore aujourd’hui. Il n’est pas de
carte qui ne porte la trace de mes ajouts. J’échafaudais de nouveaux découpages administratifs
et calculais leur nombre d’habitants – car je me livrais aussi avec passion aux calculs
statistiques. Quand je trouvai un livre de poche de statistique à deux marks environ, je
tourmentai mon père pour qu’il me l’achète. Lui que n’intéressaient que les lettres chercha à
m’en détourner. J’éclatai en sanglots de déception et finis par obtenir le livre de statistiques.
Quand, blessé durant la première guerre mondiale, j’arrivai au lazaret de Straslund et que ma
mère me demanda ce que j’aimerais recevoir, je lui écrivis : un atlas de poche de Perthes. Au
lit, je couvris cet atlas de dessins, et il m’accompagna toujours quand je fus rétabli et que je
retournai au front.
Aujourd’hui, je possède des douzaines d’atlas, des grands et des petits, des atlas de
planification et des atlas historiques, des atlas anglais, hollandais et français. Et une foule de
cartes de toutes échelles, y compris suédoises, et les merveilleuses cartes finnoises ; toutes les
cartes au 1/100 000 et au 1/200 000 d’Allemagne, des cartes des associations alpines et des
cartes routières de toute l’Europe.
Cependant, je n’avais jamais pensé étudier la géographie. Je ne voulais pas devenir enseignant
– et quel autre métier qu’enseignant pouvait-on exercer autrefois en tant que géographe ?
a Tiré de de l’article de Walter Christaller "Wie ich zu der Theorie der zentralen Orte gekommen bin. Ein
Bericht, wie eine Theorie entstehen kann, und wie in meinem Fall entstanden ist". Geographische Zeitschrift,
vol 56, n°2, 1968, 88-101.
b Sur cette traduction, voir : G. Djament, M. Covindassamy, "Traduire Christaller en français. Textes seuils,
réception, récit de découverte", Cybergeo n°298, 25/01/2005 :http://193.55.107.45/articles/298.pdf
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Cybergeo : Revue européenne de géographie, N° 299, 25 janvier 2005
Je voudrais ici ajouter que j’ai eu à l’école de Darmstadt un excellent professeur de
géographie. Souvent nous allions avec lui dans la forêt et dans les champs ; soudain il
s’arrêtait et demandait : que voyez-vous ici ? Nous découvrions par exemple que tous les
troncs de hêtre étaient verts de lichen d’un côté et pas de l’autre. Et l’explication venait : les
lichens peuvent croître sur le côté exposé à l’humidité des intempéries, et non sur le côté sec,
sous le vent. Völsing, notre professeur de géographie, nous a appris à observer et à chercher
les causes. De ma classe est aussi sorti le géographe Hermann von Wiβmann – deux
géographes venant d’une même classe !
Mais revenons à mes études. Je m’intéressais non seulement à la géographie et aux
statistiques, mais aussi à la sociologie, nouvelle science qui, à l’époque, quand je commençai
mes études en 1913, commençait à percer. Aussi étudiais-je l’économie politique. La
géographie était presque oubliée, tandis que je m’enthousiasmais pour la philosophie,
l’histoire de l’art et la littérature. A l’époque, j’assistais aussi à Heidelberg aux efforts de mon
professeur Alfred Weber en vue d’une théorie des localisations industrielles.
Après la première guerre mondiale, je me suis marié, j’ai dû gagner ma vie et je n’ai pu
poursuivre mes études. J’ai trouvé une activité intéressante dans l’Union pour la réforme
agraire allemande d’Adolf Damaschke, dans le bâtiment et l’habitat. C’est ainsi que je
m’essayai à la planification, et en particulier à la planification urbaine de Berlin.
En 1930, je pus enfin achever mes études d’économie politique à Erlangen. Parallèlement, par
intérêt personnel, je suivais les cours de Robert Gradmann. Mon vieil amour pour la
géographie se réveilla dans toute sa force, et je succombai à son charme, à près de quarante
ans. En 1931, j’ai eu à faire pour le séminaire de Gradmann un exposé sur deux articles : celui
d’Hugo Hassinger, « Le capital, la richesse et le revenu national sont-ils des objets pour la
géographie économique ? »1, et celui de Hans Mortensen, « Taux d’intérêt et paysage culturel
dans le sud du Chili »2. J’intitulai mon exposé « Géographie de la valeur ». Je souhaiterais
citer ici quelques passages de mon exposé de l’époque.
« L’article de Hassinger en particulier revêt une importance tout à fait fondamentale. Ce que
Hassinger propose ne représente pas une simple impulsion, ni un simple complément aux
recherches de géographie économique. C’est bien plus le début d’une orientation tout à fait
nouvelle dans la recherche en géographie économique. Au-delà du domaine de la géographie
économique, la plupart des autres domaines de la géographie, en premier lieu la géographie
humaine, devront s’occuper des questions soulevées ici. En intitulant ce travail « Géographie
de la valeur », nous avons déjà exprimé l’essentiel par cette formule. Dans le courant de
l’exposé, on expliquera ce qu’il faut entendre par ce terme. »
« Hassinger parvient à cette conclusion : il faut répondre par la négative à la question
soulevée au début, consistant à savoir si le capital, la richesse et le revenu national peuvent
être objets de la recherche en géographie économique ; en revanche, il faut affirmer la
nécessité de traiter spatialement, à des fins géographiques, et de rendre utiles à l’explication
géographique les résultats des recherches en économie politique portant sur ces questions. »
« La signification fondamentale de la problématique de Hassinger, initialement mentionnée,
devient peut-être plus claire si l’on conçoit à présent sa question d’une façon plus globale,
plus générale et dans le même temps plus précise. Nous voulons donc poser la question
suivante : les valeurs économiques peuvent-elles faire l’objet de considérations
géographiques ? On pourrait même approfondir la question en la formulant ainsi : les valeurs
en général, qu’elles soient économiques, intellectuelles ou autres, peuvent-elles faire l’objet
de considérations géographiques ? La géographie, orientée de façon dominante vers les
sciences de la nature, ne connaît dans l’ensemble que les choses matérielles, les forces
1 In : Festband Eugen Oberhummer. Geogr. Jahresbericht aus Österreich, 14, 15e tome Leipzig et Vienne 1929.
§58 et suivants.
2 In : Geogr. Anzeiger, 30 Jgg. Gotha 1929. §381 et suivants.
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naturelles, les êtres vivants, les aptitudes humaines – aussi bien d’ordre physique que
psychique -, c’est-à-dire uniquement des éléments qui existent réellement, qui sont pour la
plupart visibles, nous pouvons aussi les appeler les éléments de l’essence. A l’opposé des
considérations sur l’essence, on trouve les considérations sur la fonction3. La différence la
plus marquée entre la géographie et l’économie politique actuelles réside dans le fait que la
géographie traite de l’essence des faits économiques, alors que l’économie politique traite de
leur fonction. Un tel partage du travail n’est manifestement pas profitable aux connaissances
acquises des deux côtés. Par exemple : la ville. La géographie considère surtout sa situation,
son apparence extérieure en plan et en élévation, son plan, ses caractéristiques économiques –
l’économie politique considère en revanche leur fonction dans la vie économique, donc en
premier lieu leur fonction de marché. »
« Pfeifer, contrairement à la majorité des spécialistes de géographie économique, attire
l’attention sur le fait qu’il faut aussi considérer4, à côté de l’habitus et de l’association au
phénomène économique, leurs fonctions, les événements physiologiques de la vie
économique. Économiquement, la signification des faits économiques est donc uniquement
leur fonction dans la vie économique ; c’est cette signification fonctionnelle qui fait
augmenter, transformer ou diminuer les phénomènes. Par exemple : si la fonction de marché
d’une ville est paralysée par la fondation d’une ville concurrente, cette ville dépérit. Ou bien :
une ville apparaît là où il y a besoin d’un marché. Si donc on cherche à examiner comment un
fait économique agit géographiquement, comment il détermine, selon Hassinger, le paysage
culturel, alors il faut en tout premier lieu reconnaître la fonction du fait économique ; c’est la
fonction économique qui organise tout d’abord et façonne la forme extérieure du phénomène
d’après certains principes d’utilité ; ce n’est qu’ainsi que la forme concrète du phénomène
peut être comprise et expliquée, avec ses caractéristiques propres, ses transformations et ses
possibilités. »
« La connaissance géographique, dans la mesure où elle se meut exclusivement dans la sphère
des sciences de la nature, doit travailler avec des lois, des causalités et des relations
fonctionnelles, si elle veut expliquer les phénomènes naturels. Dès qu’elle se place dans la
sphère anthropologique, elle a tendance à utiliser également de préférence les catégories des
sciences de la nature. Le chercheur sérieux en géographie fait appel aux méthodes historiques
au sens large, et obtient de cette façon un tableau correct des phénomènes concrets singuliers,
mais il parviendra difficilement à obtenir des « normes » de type géoéconomique. Il est peu
familier des catégories socio-économiques, aussi ne peut-il généralement pas expliquer
véritablement les relations sociologiques et économiques, ni les introduire correctement dans
son tableau géographique. »
« Par exemple : Alfred Weber construit dans sa théorie de localisation5 un espace abstrait ; ne
l’intéresse, comme l’homo economicus, que de savoir si cet espace représente un atout ou
une contrainte, c’est-à-dire de connaître ce qu’il signifie pour les relations économiques, son
utilité ou nocivité supposée – par l’homo economicus – qui se présentent pour l’homo
economicus en termes de coûts de transport relativement hauts ou bas. C’est de cette façon
que l’espace concret pénètre dans la conscience de l’homo economicus, qu’il est transformé
en espace « représenté », et devient alors un maillon de la chaîne fonctionnelle économique.
Lorsque l’on a construit une relation idéal-typique, pour ainsi dire en apesanteur – comme
3 Cf. Karl Muhs : Materielle und psychische Wirtschaftsauffassung. Versuch einer Begründung des
Identitätsprinzips der Wirtschaftstheorie. Jena 1921. §5.
4 Gottfried Pfeifer : Über raumwirtschaftliche Begriffe und Vorstellungen und ihre bisherige Anwendung in der
Geographie und Wirtschaftswissenschaft. In : Geogr. Zeitschr. 34 Jgg. Leipzig et Berlin 1928. §321 et suivants,
411 et suivants.
5 Alfred Hettner : Die Geographie, ihre Geschichte, ihr Wesen und ihre Methoden. Breslau 1927. §125 et
suivants.
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Alfred Weber dans sa théorie de localisation6 –, on a créé un schéma à l’aide duquel on peut
interpréter la réalité concrète, comprendre les tendances, éclairer les développements et
pressentir les possibilités futures. Tout cela vaut tout d’abord uniquement dans la sphère
purement économique, donc dans la mesure où ce n’est pas la nature qui détermine les
déviations, ou que, de la sphère de la souveraineté, autrement dit de l’Etat, des interventions
n’ont pas lieu, ou que des moments irrationnels ou des inhibitions liées au poids de la
tradition ne s’y opposent pas, toutes choses qui déterminent plus ou moins le cas concret dans
sa spécificité. »
« Il est significatif que la géographie économique ait jusqu’à présent éludé le chapitre central
de la théorie en économie politique, qui s’intitule : valeur, prix, argent et crédit – alors que les
autres chapitres habituels sur la production, la consommation, le commerce et le transport
trouvent leur pendant dans les manuels de géographie économique. R. Sieger le disait bien
déjà lors de la journée géographique de Cologne, en 1903 : la géographie économique apporte
« aussi bien le point de vue spatial caractéristique de la géographie que le point de vue
économique qui considère la valeur d’usage »7 - mais il est rare de reconnaître quelque chose
de cette théorie dans la pratique de la recherche en géographie économique. Sieger poursuit :
« Nous devons nous demander à quelles manifestations à la surface de la terre conférer une
valeur économique. » Nous devons même aller plus loin : la valeur économique ne doit pas
seulement servir de principe pour sélectionner ce qui est pertinent d’un point de vue de
géographie économique, mais elle doit elle-même fournir le noyau et le fondement de la
géographie économique. Nous en venons ainsi à une géographie de la valeur.
« Revenons en conclusion à notre point de départ, et tentons à présent de répondre à la
question posée par Hassinger et élargie par nos soins : la valeur économique peut-elle faire
l’objet de la géographie économique ? Nous souhaiterions y apporter la réponse suivante : ce
sont les processus d’évaluation et les rapports des prix entre eux, en bref la valeur
économique, qui déterminent l’économie humaine, la répartition de leurs infrastructures et de
leurs manifestations à la surface de la terre, de leur structure et de leurs variations. Si la
géographie économique veut expliquer un « tableau économique » de son point de vue, alors
elle doit connaître les fonctions économiques des faits spécifiques, tout le mécanisme
économique et ses moteurs. Aussi doit-elle utiliser avant tout, outre ses méthodes habituelles,
la méthode socio-économique ; la méthode historique est un auxiliaire d’ordinaire
indispensable à la vérification des connaissances acquises. Une « formation économique » se
déduit de la structure interne de l’économie et de son ancrage dans la terre, mais pas de son
image extérieure ; il est sûr qu’il faut attribuer aux frontières politiques une plus grande
importance dans la géographie économique qu’aux frontières naturelles. »
« Ce qui est difficile et problématique dans la géographie économique, c’est – comme le
montrent les articles de Hassinger et de Mortensen – qu’elle aime volontiers s’en tenir à la
fiction des choses concrètes, d’un sol solide, et tient ainsi la forme extérieure des phénomènes
pour l’essentiel. L’économie, discipline qui repose sur les valeurs humaines et le commerce
humain, est bien plus changeante, labile, en mouvement perpétuel, que la surface de la terre ;
ce n’est qu’à partir des lois de son évolution que l’on peut comprendre aussi ses
manifestations et sa diffusion. »
J’interromps ici la citation de mon exposé lors du séminaire de Robert Gradmann. Gradmann
fut réputé avant tout en tant que géographe du peuplement. Il n’utilisa pas seulement, en la
matière, la méthode historique, mais aussi la méthode proprement géographique : conclure à
partir des manifestations de la nature et de l’action humaine en un lieu aux liens causaux et
fonctionnels. Il est ainsi parvenu à la théorie connue sous le nom de « théorie de la lande »,
6 Alfred Weber : Über den Standort der Industrien. Tübingen 1909, 2e édition 1922.
7 Robert Sieger : Forschungsmethoden in der Wirtschaftsgeographie. In : Verh. Des 14. Deutschen
Geographentags zu Köln. Berlin 1903. §97 et 100.
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