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point de ne plus percevoir que difficilement, les faits qui sont en opposition avec elle » (Fourastié 1986).
C’est cette normativité de l’économie qu’évoquait François Perroux (1970). Il serait donc bien difficile
voir impossible d’atteindre, la « neutralité axiologique » prônée par Max Weber (1917), soit une attitude
du chercheur en sciences sociales n'émettant pas de jugement de valeur dans son travail. Surtout en
économie, car au sein de la sociologie de Weber, la neutralité axiologique consistait à ne pas projeter ses
propres valeurs dans l’analyse sociologique de groupes sociaux. Les valeurs étant un objet d’études, le
respect de la neutralité est donc consubstantiel à l’objet d’étude, ce qui n’est pas le cas en économie où les
croyances à la rationalité, au marché, par exemple, sont un préalable à la recherche.
La principale limite de la recherche en économie se situe peut-être sur le plan empirique. Le critère
fondamental de la science est, en effet, que des expériences identiques dans leurs éléments, les facteurs,
doivent être aussi identiques dans leurs résultats. Une expérience c’est l’observation que l’on peut
recommencer identiquement (en tout temps et en tout lieu). Or, en sciences économiques, on peut
seulement observer. On ne peut reconstituer un système identique à la première expérimentation, qui
évoluerait de la même manière. L’identité d’évolution prouve l’identité de constitution du système, et
prouve qu’aucun élément, aucun des facteurs qui interviennent dans le réel n’a été oublié ou sous-estimé
par la rationalité du théoricien. Si nous voulions essayer de reconstituer un phénomène économique, il
faudrait non seulement avoir affaire au même contexte matériel, mais aussi à des hommes qui auraient le
même état d’esprit, la même mentalité, les mêmes sentiments psychologiques, sociaux, culturels que lors
de la première expérience. « Les conséquences de ce fait sont catastrophiques : nous manquons d’une
procédure de recherche et de vérification fondamentale et cela de manière définitive. Il ne reste que
l’observation » (Fourastié 1986).
On peut néanmoins objecter, à juste titre, que l’expérimentation n’est pas impossible au niveau
microéconomique. Par exemple, dans le domaine de l’économie des ressources humaines, il existe des
organisations assez similaires qui permettent d’observer successivement des mises en œuvre de modes de
gestion de main-d’œuvre dans des contextes proches, qui ne sont certes jamais exactement similaires.
L’argumentation précédente porte plus spécifiquement sur l’analyse de phénomènes macroéconomiques,
tels que la hausse du niveau d’éducation et ses incidences. Celle-ci s’analyse sur des données empiriques
ex post, en postulant des relations de causalité à partir de telle ou telle théorie. Dans ce domaine
l’évolution de l’économétrie a fait progresser considérablement la qualité des observations qui néanmoins
restent soumises aux critiques précédentes. Pour se rapprocher d’un procédé expérimental, l’économétrie
appliquée sollicite des données synchroniques sur des pays distincts. Là encore, les contextes
expérimentaux sont bien différents et compte tenu de ce qui précède, la prétention à en induire des lois
générales, nous semble pour le moins excessive.
Conscients de certaines limites, surtout en qui concerne l’évaluation des politiques publiques, les
économistes statisticiens mobilisent de nouvelles méthodes. Il s’agit à nouveau d’aborder les sciences
sociales comme des sciences dures sur le plan empirique et plus spécifiquement de mobiliser pour évaluer
l’efficacité de dispositifs publics, des méthodes inspirées des expérimentations en médecine, type
placébo – médicament testé. Ainsi, groupes test et témoin sont tirés au hasard dans une population choisie
au départ, pour évaluer un dispositif sur une sous-population avant généralisation du dispositif. L’intérêt
de cette méthode par rapport à la précédente est de calibrer en amont les échantillons (tests et témoins)
pour assurer une variation « potentiellement » significative du phénomène observé. La méthode est donc
robuste pour montrer qu’une politique publique fonctionne indépendamment du contexte. C’est là la
grande nouveauté, alors que l’économétrie classique effectue des analyses « toutes choses égales par
ailleurs », l’économie expérimentale appliquée aux politiques publiques raisonne « toutes choses inégales
par ailleurs », excepté les données générales qui qualifient la population et le contexte, telle que le pays et
les caractéristiques des populations cible du dispositif. Par exemple, les expérimentations de dispositifs
publics menées dans des « Pays en développement » par Esther Duflot (2010) – qui fondent le « succès »
de la méthode en France – s’effectuent dans un même pays au sein, par exemple, d’écoles différentes dont
certaines sont soumises au dispositif et pas d’autres. Les unes et les autres sont tirées au hasard pour
constituer les groupes tests et témoins. Peu importe les situations locales (institutionnelles,
sociodémographiques, présence d’ONG), la force de la méthode est justement de montrer l’efficacité d’un
dispositif indépendamment des éléments de contexte. La généralisation du dispositif est préconisée
justement compte tenu de ses effets positifs sur des populations tests et témoins tirées au hasard parmi les
bénéficiaires potentiels. Il est clair, en effet, qu’un dispositif qui ne fonctionnerait que dans un contexte