Dumas fils appartient à cette race des Puccini et autres créateurs dits « faciles » ou
« vulgaires » dont notre cœur ne peut s'empêcher d'applaudir la maestria qui nous
soulève mais dont la raison nous intime l'ordre express de les mépriser pour excès
de sentimentalisme.
A vingt ans, Alexandre Junior tombe éperdument amoureux de Marie Duplessis, la
plus belle, la plus fine, la plus convoitée des courtisanes de son temps et en
devient l'amant de cœur.
Tour de force qui ne durera qu'un temps.
Mais qu'elle finisse par le quitter, par scrupules moraux ou pour filer le parfait
amour avec Franz Liszt, nous importe peu.
Ce qui nous bouleverse, c'est que le jeune homme comprenne à la lumière de sa
souffrance et devant l'émotion du « Tout Paris » pleurant la jeune courtisane qui
vient de mourir, que la légende appelle un roman.
La singularité du sujet, le réalisme bouleversant de certaines scènes qui ne doivent
que fort peu à l'imagination et l'extraordinaire flamboyance de la langue en font un
« objet » unique qui refuse obstinément de se fondre dans le corpus d'une œuvre.
On reste persuadé qu'Alexandre Dumas fils n'est l'auteur que d'un seul roman :
« La Dame Aux Camélias », comme on ne saurait démordre du fait qu'Armand
Duval n'est l'homme que d'une seule femme : Marguerite Gautier.
Et nous nous sentirions trahis s'il en était autrement.
Mais patatra ! La réalité est autre !
Dumas fils eut une carrière plus que bien remplie qui se termina bourgeoisement
dans un fauteuil de l'Académie Française et fut considéré (par lui-même d'abord
puis par quelques autres.) comme le plus grand auteur et dramaturge de son
temps (?).
La postérité, elle, -ingrate ou non, ne rentrons pas dans le débat -
a fait le choix du cœur et n'a retenu que cette « Dame » - première œuvre et
premier succès d'un auteur de vingt-quatre ans -, dont la toux déchirante n'en finit
pas de résonner à nos oreilles (plus de vingt adaptations cinématographiques et
théâtrales dont la dernière date de 2011.)
Cette histoire nous touche parce qu'elle est VRAIE (ou presque) !
Pour preuve, le billet de rupture récupéré après la mort de Marie Duplessis et offert
en 1884 à Sarah Bernhardt pour son interprétation de Marguerite, avec ce
commentaire :
« Cette lettre est la seule preuve palpable qui soit de cette histoire. »
« Ma chère Marie, je ne suis pas assez riche pour vous aimer comme je voudrais, ni
assez pauvre pour être aimé comme vous voudriez. Oublions donc tous deux, vous
un nom qui doit vous être indifférent, et moi un bonheur qui me devient impossible
... »