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Après ce temps T° de l’histoire, nous allons assister, subitement et soudainement, au sortir d’une longue nuit
préhistorique, à toute une série de mouvements et de déplacements de populations, sous la forme d’invasions, de
conquêtes et de colonisations.
C’est comme dans un conte de fée, tout a commencé par une histoire contée et racontée, le long d’un voyage,
d’une expédition, d’une croisière, le fameux périple d’Hannon – qui n’aurait, d’ailleurs, laissé aucune trace
matérielle – mais dont les récits, si savamment amplifiés, ont su ancrer dans nos entendements et nos
imaginaires successifs cette idéologie du parcours linéaire.
Voici ce qu’écrivait, en 1954, l’archéologue Pierre Cintas, à propos du périple d’Hannon : « C’est en répandant sur
les quais et dans les cabarets de la Méditerranée, le retentissant tapage de leurs exagérations que les flibustiers
puniques revenant des côtes occidentales de l’Afrique ... donnèrent naissance à « la belle histoire d’Hannon ». G.
Germain, trois ans plus tard, en 1957, poursuivait : « cessons de prendre des amplifications pour un document :
délivrons-en à jamais les discussions sérieuses ».
Cette idéologie du parcours, fondée sur la légende et la rumeur, a été bien illustrée, dans les années 1950, par le
même archéologue Pierre Cintas, à travers sa célèbre théorie des « échelles puniques » qui prône l’idée d’une
punicisation de la côte Nord-africaine, à partir de Carthage, par une suite d’escales réparties tous les 25 à 30 km.
Cette théorie a été longtemps soutenue par l’idée supposée que la marine phénicienne puis punique n’avait pas
encore acquis les capacités techniques pour pratiquer la navigation nocturne et donc faire de longs cours.
Cette théorie des « échelles puniques » est aujourd’hui battue en brèche par de nombreux faits, notamment la
relecture des performances nautiques des navires de charge marchands phéniciens et puniques, et leur capacité à
naviguer de nuit et donc d’effectuer d’une traite de longues traversées, même en perdant la côte de vue. Elle est
également battue en brèche par la découverte d’un matériel archéologique qui invite à reconsidérer le sens de la
navigation.
La linéarité du parcours linéaire
En fait, ce n’est pas le parcours et le trajet qui posent, fondamentalement le problème, d’un point de vue
théorique, mais sa linéarité qui a été érigée en ligne de conduite méthodologique. Un parcours le long d’un trait
de côte quasi-rectiligne Est-Ouest. Un trait de côte tracé à la règle, qui ne s’encombre ni des échancrures, ni des
estuaires ou des embouchures, au risque de déranger un ordre linéaire. L’histoire et l’archéologie punique,
romaine, vandale, byzantine, arabe, ottomane et française, s’inscriront en droite ligne dans cette linéarité
méthodologique.
Voyons comment s’exprime cette linéarité du parcours.
-Les Phéniciens, les premiers annonciateurs de l’histoire, se seraient donc établis de proche en proche sur la côte
Nord-africaine, en fondant des comptoirs, là où les exigences de la navigation et la qualité du mouillage le
permettaient. En fait, l’histoire punique a consisté à longer la côte Nord-africaine et non à la traverser.
L’alignement de l’occupation punique, parallèle à la côte, va déterminer le modèle des établissements humains
successifs sur un axe est-ouest.
La saga des invasions, des conquêtes et des colonisations
Après l’établissement punique, nous allons assister subitement et soudainement à une saga d’invasions, de
conquêtes et de colonisation selon le même déroulement du fil de l’histoire.
-Les Romains, qui succèdent aux phéniciens, vont progresser de la même manière, sur la même linéarité Est en
Ouest, en gagnant progressivement sur les terres intérieures.
-Les Vandales mettront un terme à la prospérité romaine dans le même sens longitudinal Est-Ouest.
-Les Byzantins, n’affecteront que modérément l’ordre établi. Avant l’arrivée des arabes (VIIème siècle), en dehors
de quelques forteresses byzantines, notamment à l’Est, le reste du territoire est occupé par des tribus berbères
regroupées en confédérations.