UNIVERSITE PARIS XII – VAL DE MARNE Faculté de Sciences

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UNIVERSITE PARIS XII – VAL DE MARNE
Faculté de Sciences Economiques et de Gestion
REPARTITION EGALITAIRE DES REVENUS
EN ECONOMIE DE MARCHE
Thèse de doctorat
Sciences Economiques
Présentée et soutenue publiquement par
Hugo SALINAS
Directeur de thèse :
Monsieur le Professeur Yoland BRESSON
Jury composé de Madame et Messieurs les professeurs :
Edith ARCHAMBAULT, Université Paris I Panthéon - Sorbonne
Alain BIHR, Université de Franche-Comté
Yoland BRESSON, Université Paris XII – Val de Marne
Jean-Claude DELAUNAY, Université de Marne la Vallée
Pierre DUHARCOURT, Université de Marne la Vallée
Dominique THIEBAUT, Université Paris XII – Val de Marne
2 juin 2004
L'Université Paris XII Val-de-Marne n'entend donner aucune approbation, ni
improbation aux opinions émises dans les thèses. Ces opinions doivent être
considérées comme propres à leurs auteurs.
2
A mes parents Adela / Manuel
et à mes enfants Giovanna / Hugo
3
Je ne prétends pas que mon exposé soit sans défaut surtout
dans le détail. Je souhaite seulement que le lecteur y
trouve des suggestions et soit persuadé qu'il y a « quelque
chose de vrai en cette affaire ».
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution
économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et
le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, 1983, p. viii
4
REMERCIEMENTS
Concevoir un bébé est facile. L'accouchement, en
revanche, entraîne du travail et des douleurs.
SAMUELSON Paul Anthony et NORDHAUSS William
D., [1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition, 1995, p. 10
Cette thèse n’aurait pas atteint sa forme et son contenu sans l’aide et l’encouragement
constant de mon directeur de thèse Monsieur le Professeur Yoland Bresson. Je tiens à le
remercier vivement pour le temps dédié à m’encourager, à affiner mes recherches et pour son
implication dans le sujet de ma thèse.
Je me souviendrai toujours des discussions animées que nous avons entretenues concernant le
comportement des agents économiques face à la répartition égalitaire des revenus, l’attrait au
travail et la recherche des profits. De même, resteront dans ma mémoire ces discussions sur
l’une des plus puissantes sources du développement et de l’évolution économique : les
différences.
Ce travail ne serait toutefois pas arrivé à son terme sans la contribution de mes collègues du
G.R.A.T.I.C.E (Groupe de Recherche et d'Analyse des Théories Institutions et Conventions
Economiques), de l’Université Paris I Panthéon – Sorbonne, du C.R.O.U.S. (Centre régional
d’œuvres universitaires et scolaires) de Créteil et du S.E.L. (Service d’Echanges Locaux)
antenne Créteil.
Paulette Albouze, Marie-Céline Atlan, Phoung Gosselin, Joseph-Michel Joachim, Anne et
Paul Klein, Brigitte Lambin, et Puquio Somocurcio, qui ont entrepris la pénible tâche de la
correction de mon texte, méritent une mention spéciale.
Je voudrais adresser mes remerciements aux membres du jury pour le temps qu'ils ont bien
voulu me consacrer, et tout particulièrement aux professeurs Pierre Duharcourt et Jean-Claude
Delaunay qui en me suggérant par leurs remarques d’améliorer encore la forme et le fond de
ma thèse m’ont permis de présenter un travail que j’espère plus achevé mais dont je demeure
le seul responsable en ce qui concerne les lacunes ou les insuffisances.
5
SOMMAIRE
INTRODUCTION………………………………………………………………………...
7
PREMIERE PARTIE
L’activité économique et sa dynamique. Une vision d’ensemble…………………………. 30
TITRE I : LES PROCESSUS DE TRAVAIL……………………………………………..
Chapitre I : De la main nue à l’outil de travail………………………………………..
Chapitre II : De la prise (sur le tas) à la production…………………………………..
Chapitre III : Du matériel à l’immatériel.
Le processus de travail de conception…………………………………..
TITRE II : LA DECISION ECONOMIQUE……………………………………………..
Chapitre IV : La décision économique sociale…………………………………………
Chapitre V : La décision économique privée………………………………………….
Chapitre VI : La décision privée s’ancre davantage.
Le chômage et marginalité apparaissent……………………………….
33
38
66
100
129
135
157
159
DEUXIEME PARTIE
La gestion sociale de l’activité économique………………………………………………. 236
TITRE III : LA DECISION SOCIALE……………………………………………………
Chapitre VII : La répartition égalitaire des revenus et
l’économie de marché en concurrence parfaite……………………...
Chapitre VIII : La répartition égalitaire des revenus et
l’économie de marché en concurrence imparfaite……………………
Chapitre IX : Le processus artificiel de production et
la gestion collective du fonds économique…………………………….
244
247
286
319
TITRE IV : LA DECISION SOCIALE ET LE PROCESSUS DE TRAVAIL DE
CONCEPTION……………………………………………………………… 368
Chapitre X : Les caractéristiques du processus de travail de conception
concernant la décision sociale…………………………………………. 373
Chapitre XI : Le fonctionnement de l’économie en décision sociale
sur la base du processus de travail de conception…………………… 396
Chapitre XII : Le traitement des biens collectifs, des externalités et
l’organisation sociale…………………………………………………… 414
CONCLUSION……………………………………………………………………………. 459
BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………………………… 476
TABLE DES MATIERES……………………………………………………………….... 492
6
INTRODUCTION
L'humanité ne se propose jamais que des tâches qu'elle
peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se
trouvera toujours que la tâche elle-même ne surgit que là
où les conditions matérielles pour la résoudre existent
déjà ou du moins sont en voie de devenir.1
Karl MARX
1. L’OBJECTIF DE LA THESE
Essayer de persuader un chômeur de longue durée qu'il est tout à fait possible de bâtir une
société où il n'y aura plus de chômeurs est aussi difficile que de convaincre les salariés qu'ils
pourront jouir de la vie autant que les familles riches. Impensable ! Ils ont raison de ne pas le
croire car, voilà des siècles que la pauvreté et le chômage existent. Cela fait des milliers
d’années que les pauvres2 ne sont que des bêtes de somme. Il est difficile d'accepter une telle
promesse quand tant d'autres n'ont jamais été honorées.
Et pourtant, le leitmotiv de cette thèse est de mettre en avant les traits les plus importants
d'une organisation économique naissante qui devrait résoudre une fois pour toutes les
inégalités économiques. L’objectif de la thèse est donc de démontrer que l’éradication des
inégalités économiques est viable.
Nous allons commencer par préciser notre sujet d’analyse : les inégalités économiques.
1
MARX Karl, [1859], Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, 1977, p. 3
Dans un premier abord, nous dirons que sont pauvres "ceux qui n'ont pas accès aux richesses créées"
(ALQUIER Claude, [1985] Dictionnaire encyclopédique économique et social, Editions Economica, p. 390)
2
7
A. Les inégalités économiques
"Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalité", confesse Rousseau, "l’une que
j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la
différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l’esprit, ou de l’âme,
l’autre qu’on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de
convention, et qu’elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes.
Celle-ci consiste dans les différents privilèges, dont quelques-uns jouissent, au préjudice des
autres, comme d’être plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire
obéir »3.
Alain Bihr et Roland Pfefferkorn dressent un tableau sur les inégalités tout au long des 576
pages de leur livre "Déchiffrer les inégalités". Ils y abordent les inégalités face à l'emploi, aux
revenus primaires, à la redistribution des prélèvements obligatoires et de prestations sociales,
aux inégalités de revenus disponibles, à la consommation, au patrimoine, au logement, à la
santé, à l'école, aux usages sociaux du temps et au sein de l'espace public. Au dire des auteurs,
et afin de "ne pas gonfler davantage une étude déjà fort volumineuse", ils "n'ont retenu que
les inégalités entre les catégories socioprofessionnelles... et exclu... toute comparaison
internationale"4. Ils regrettent également la "timidité" avec laquelle les chercheurs "abordent
le thème, il est vrai explosif, des inégalités sociales." 5
Dans cette thèse nous allons nous occuper des inégalités, et plus précisément, des inégalités
économiques. Par conséquent, les différences de sexe, de race, de religion ne seront pas
abordées. De même, les différences entre les générations, entre les parents et les enfants…
échapperont à notre champ d’analyse.
Pour être beaucoup plus précis, notre sujet d’étude visera très particulièrement le noyau dur
des inégalités économiques : la pauvreté et le chômage6.
Ce sont des inégalités à caractère permanent. Nous n'aborderons pas les inégalités
économiques à caractère transitoire ou motivées par des événements circonstanciels.
3
ROUSSEAU Jean-Jacques, [1750] Discours sur l’origine, et les fondements de l’inégalité parmi les hommes,
GF-Flammarion, 1992, p. 167
4
BIHR Alain et Pfefferkorn Roland, [1995] Déchiffrer les inégalités, Syros, p. 31
5
Idem, p. 27
6
"Situation d'un individu […] ou d'une partie de la main-d'œuvre d'un pays sans emploi et à la recherche d'un
emploi" (ECHAUDEMAISON Claude-Danièle (sous la direction de), [1989] Dictionnaire d'Economie et des
Sciences sociales, Editions Nathan, 1993, p. 65)
8
D'ailleurs, notre seul point d'intérêt est d'identifier la source des inégalités économiques
notamment de la pauvreté et du chômage.
Nous visons ce que Turgot avait déjà noté comme étant la troisième source d'inégalité. "Les
premiers propriétaires occupèrent d'abord […] autant de terrain que leurs forces leur
permettaient d'en cultiver avec leur famille. Un homme plus fort, plus laborieux, plus inquiet
de l'avenir, en prit davantage qu'un homme d'un caractère opposé; celui dont la famille était
plus nombreuse, ayant plus de besoins et plus de bras, étendit davantage ses possessions;
c'était déjà une première inégalité.
Tous les terrains ne sont pas également fertiles; deux hommes, avec la même étendue de
terrain et le même travail, peuvent en tirer un produit fort différent : seconde source
d'inégalité.
Les propriétés, en passant des pères aux enfants, se partagent en portions plus ou moins
petites, suivant que les familles sont plus ou moins nombreuses; à mesure que les générations
se succèdent, tantôt les héritages se subdivisent encore, tantôt ils se réunissent de nouveau par
l'extinction des branches : troisième source d'inégalité.
Le contraste de l'intelligence, de l'activité et surtout de l'économie des uns avec l'indolence,
l'inaction et la dissipation des autres, fut un quatrième principe d'inégalité et le plus puissant
de tous."7
Les inégalités, objet de notre analyse, sont permanentes, quotidiennes. Ces inégalités n’ont
rien à voir avec l’effort déployé dans la création des richesses. Elles sont le fruit, disons-le
dans une première approche, d’un transfert sans contrepartie. C’est le cas de la pauvreté et du
chômage. Ils ne sont pourtant que l’une des formes de manifestation des inégalités
économiques.
a. La pauvreté
Est-il vrai que la pauvreté est un phénomène ancien, aussi ancien que l'être humain ? Nos
ancêtres, tout au début de l'humanité, ont-ils aussi vécu dans la pauvreté ? En fait, qu'est-ce la
pauvreté ?
7
TURGOT Anne Robert Jacques, [1766] Réflexions sur la formation et distribution des richesses, in Formation
et distribution de richesses, Flammarion, 1997, p. 163-64
9
En tout état de cause, depuis de siècles la pauvreté s'est bien installée dans les villes et dans la
campagne. A partir de là, on a dit que la pauvreté est liée à la précarité de l’environnement
voire à la paresse.
Or, la pauvreté est-elle un phénomène naturel d'origine physique,
physiologique voire psychique ? Est-elle le produit de notre manque d'investissement dans le
travail ?
Avec la révolution industrielle, nous nous apercevons que l’organisation sociale et
économique y est pour quelque chose. Car malgré l’abondance de biens de consommation et
d'équipement et dans certains produits la surproduction, la pauvreté continue à être présente.
Voici le constat signalé par Alain Bihr et Roland Pfefferkorn :
"Entre 1982 et 1992, le produit intérieur brut (PIB) de la France, qui mesure la totalité de la
richesse produite par le travail rémunéré, a augmenté de plus d'un quart en francs constants
(déduction faite de l'inflation), en passant de 5 559 milliards à 6 987 milliards de francs
(francs 1992). Soit environ l'équivalent de 2000 F par habitant et par mois […].
Au cours de ces mêmes années, le nombre de pauvres n'a pourtant pas cessé de croître.
L'institution du revenu minimum d'insertion (RMI) fournit un indice de cette paupérisation
tendancielle d'une partie de la société française. D'ailleurs, à la fin des années 1980, 7 millions
de personnes devaient aux seules prestations sociales de ne pas vivre dans la grande pauvreté.
Une société de plus en plus riche, des pauvres de plus en plus nombreux."8
Alors, la pauvreté n’est-elle pas, purement et simplement, le résultat d'un certain type
d'organisation économique ? Osons nous poser la question suivante : la pauvreté peut-elle être
effacée à jamais ?
b. Le chômage
A la pauvreté s'est ajouté un nouveau fléau inconnu auparavant : le chômage. Au début, il
apparaît lors des dépressions économiques au niveau de certaines branches de l'industrie pour
ensuite se généraliser à toute l'activité économique.
Le chômage commence par se révéler chez les travailleurs sans qualification professionnelle.
Aujourd'hui, il touche les travailleurs de tous les niveaux. Sans dissimuler son embarras,
8
BIHR Alain et PFEFFERKORN Roland, [1995] Déchiffrer les inégalités, Syros, p. 13
10
Robert Boyer se pose la question suivante : "Est-il si habituel que certains diplômés des
grandes écoles éprouvent des difficultés à trouver un emploi ?"9
Ce fléau est devenu un phénomène permanent qui parfois s'aggrave bien que la production et
les richesses en général augmentent. N'y a-t-il pas un moyen de s'en débarrasser totalement et
définitivement ? Le chômage est tellement ancré dans nos vies quotidiennes que, par exemple,
Patrick Artus parle en toute confiance de "chômage d'équilibre"10 ou Paul Anthony Samuelson
d'un "taux de chômage socialement souhaitable."11
c. Les pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres
De toute évidence, la pauvreté n’est pas la même dans les pays riches que dans les pays
pauvres. Les pays riches gardent bien leurs frontières afin de montrer que leurs pauvres sont
les mieux lotis parmi les pauvres du monde. Peut-on expliquer cette situation ? Les riches ontils eu un sentiment d’humanité ( !) envers leurs pauvres ou est-ce qu’ils ont fermé leurs
jardins pour mieux profiter du reste du monde ?
Voici quelques chiffres : "Selon la Banque mondiale, entre 1,5 et 2 milliards d'habitants de la
planète se trouvent dans un état d'extrême pauvreté (moins de 1 dollar par jour et par
personne, pas d'eau potable, pas d'accès aux soins et à l'éducation). Le revenu par habitant est
aujourd'hui plus bas qu'il n'était il y a quinze ans. En clair, près de 1,6 milliard d'individus
vivent plus mal qu'au début des années 90. La pauvreté augmente partout : pays en voie de
développement non 'émergents', mais également pays riches"12
Mieux encore, il s’avère que les pays les plus riches en matières premières sont les pays qui
abritent les pauvres les plus pauvres du monde ? Comment comprendre, osons le dire, cette
situation cocasse, si leur état n’était si déplorable ?
Les inégalités économiques sont-elles inévitables comme l'affirme John Rawls ? : "la structure
de base [d'une société] autorise très probablement des inégalités économiques et sociales
9
BOYER Robert [1993], Sans précédent, in Le Monde des Débats, Le Monde, numéro 12, Octobre, p. 2
10
ARTUS Patrick et COHEN Daniel, [1998] Partage de la valeur ajoutée, Conseil d'analyse économique, La
Documentation Française, p. 15
11
"[...]the rate of unemployment stays down to a socialy desirable minimum". (SAMUELSON Paul Anthony,
Wage-Price Guideposts and the Need for Informal Controls in a Mixed Economy, in Rational debate seminars,
American enterprise Institute for public policy research, Washington, D.C, page 45)
12
MOTCHANE Jean-Loup [1999] Le microcrédit, alibi de la privatisation de l'aide au développement. Le regard
intéressé de Wall Street, disponible sur le site : http://www.monde-diplomatique.fr/1999/04/MOTCHANE/1884,
p.1
11
importantes dans les perspectives de vie des citoyens, en fonction de leur origine sociale, des
dons naturels qu'ils réalisent, des hasards et des accidents qui ont façonné leur histoire
personnelle. Ces inégalités sont, nous pouvons les supposer, inévitables (souligné par nos
soins); elles sont soit nécessaires soit hautement avantageuses pour le maintien d'une
coopération sociale efficace."13
Nous supposons, au contraire, que les inégalités économiques sont effaçables. D’où, le sens
de notre question principale.
B. La question principale
En sachant qu’ "une bonne question est généralement plus importante qu'une bonne réponse à
une mauvaise question"14, nous tâcherons de bien formuler la question principale de nos
recherches, celle qui puisse permettre de répondre sérieusement à notre objectif : l’élimination
des inégalités économiques, notamment la pauvreté et le chômage.
Si l'on veut donc effacer les inégalités économiques, nous supposons que la décision
économique sociale15 doit se substituer à la décision économique privée16 dans la gestion de
l'économie. Cela implique nécessairement d'appliquer une répartition égalitaire des revenus.
Or, d'une part, la répartition égalitaire des revenus a toujours été considérée comme une
politique inefficace et contraire à toute esprit de compétition et de réussite. D'autre part,
l'activité économique de nos jours évolue en termes d'économie de marché17 où la concurrence
et l'efficacité18 sont la condition sine qua non pour réussir.
13
RAWLS John, [1978] Justice et démocratie, Editions du Seuil, 1993, p. 51
"the right question is usually more important than the right answer to the wrong question" (TOFFLER Alvin,
[1980] The third wave, Bantam Books, New York, p. 8)
15
Décision économique sociale ou décision sociale tout court.
16
De même, décision économique privée ou décision privée tout court.
17
« dans le dictionnaire économique de D. Greenwald, on trouve quatorze entrées au mot marché toujours
associées à un autre terme (marché monétaire, marché à terme…) et aucune du terme générique […]. Cette
recherche de définitions, ou plutôt d’absence de définition, trouverait sans doute son point culminant en
observant que dans les textes fondateurs de la tradition néoclassique chez Walras, Pareto, Marshall, le marché
apparaît toujours dans une dimension empirique ou évidente (c’est, nous dit Walras, le lieu, toujours spécial, où
se font les échanges) […] »( FRYDMAN Roger, [1992] Ambiguïté ou ambivalence de la notion de marché, in
Cahiers d'économie politique n° 20-21, 1992, Editons L'Harmatan, p. 215
18
« L'efficacité signifie l'absence de gaspillage [...]. Plus précisément l'économie est en train de produire
efficacement, quand elle ne peut pas produire davantage d'un bien sans procéder à la diminution de la production
d'un autre […] Une économie efficace se situe sur sa frontière des possibilités de production. » (SAMUELSON
Paul A. et NORDHAUS William D., [1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation, 14ème édition
entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 76-77)
14
12
Alors, la question qui s’impose est la suivante :
La répartition égalitaire des revenus
est-elle viable en économie de marché ?
Nous sommes là au coeur de l'exercice théorique que nous allons développer par la suite. La
Théorie économique a, jusqu'à maintenant, donné des réponses sur le particulier en s'appuyant
sur la gestion privée de l'activité économique. Nous allons essayer de donner des réponses en
nous appuyant sur sa gestion sociale. C'est cette partie de l'économie qui n'a pas été admise
pour analyse, jusqu'à présent, dans la Théorie économique.
La question principale soulève immédiatement des questions. Celles-ci permettront, en même
temps, d’introduire ce délicat problème des défaillances de la Théorie économique.
2. LA PROBLEMATIQUE
La question principale soulève, d’une part, des questions d’ordre pratique et, d’autre part, des
interrogations d’ordre théorique, ce que nous appelons les défaillances de la Théorie
économique.
A. Des interrogations autour de la question principale
La première interrogation que soulève la répartition égalitaire des revenus concerne la
motivation des agents économiques. Une fois que les personnes auront une rémunération
garantie à vie, quelle sera leur motivation pour revenir au travail ? Encore plus, quelle sera la
motivation d’un producteur qui aura la même rémunération qu’un autre consommateur voire
un autre non-travailleur ? Bref, la répartition égalitaire des revenus brise-t-elle la dynamique
du comportement du consommateur et du producteur en économie de marché ?
Une deuxième interrogation que soulève la répartition égalitaire concerne la grandeur des
rémunérations. On suppose qu’une répartition égalitaire parmi toutes les personnes composant
la société donnera comme résultat une rémunération encore plus basse que celle que reçoit le
travailleur le moins payé dans une économie à gestion privée. Non seulement la motivation au
travail est brisée, mais aussi le montant de la rémunération par tête sera décevant voire
13
décourageant pour ceux qui souhaitent travailler. Est-il vrai que la grandeur de la
rémunération par tête suite à une répartition égalitaire des revenus serait plus basse que la
rémunération la plus faible dans une économie qui génère les inégalités économiques ?
Une troisième interrogation que soulève la répartition égalitaire concerne l’efficacité de
l’économie. On suppose qu’un manque de motivation au travail et une perte de repères pour le
calcul économique du consommateur et du producteur débouche sur une inefficacité de
l’économie avec une répartition égalitaire des revenus. On suppose donc qu’une économie en
gestion privée même si elle contient des inégalités économiques est plus efficace qu’une
économie animée par une répartition égalitaire des revenus.
Une quatrième interrogation concerne le gaspillage. La répartition égalitaire des revenus
n’est-elle pas une incitation au gaspillage des ressources ?
Devant cette série de questions bien intégrées actuellement dans le comportement des agents
économiques, la première réaction est tout d’abord d'émettre un avis non favorable à toute
proposition tendant à la répartition égalitaire des revenus. Or, les arguments qui soutiennent
cet avis sont-ils effectivement bien fondés ? L’analyse approfondie de ce sujet a toujours été
éludée par la Théorie économique.
B. Les défaillances de la Théorie économique
Allain Caillé, Bernard Guerien, Ahmet Insel commencent la présentation de la revue
semestrielle du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) "Pour une
autre économie" par cette phrase : "Par ce titre [Pour une autre économie], qu'appelons-nous à
modifier ? le système économique, ou bien la manière de l'imaginer et de l'analyser ? la réalité
économique elle-même, ou bien la science économique ? On l'aura deviné : les deux"19
Ils ajoutent plus loin : "[...] si nous voulons progresser dans la compréhension de notre temps,
il nous faut à tout prix aller au-delà des abstractions formelles et réintroduire la considération
du contexte social, politique, culturel - la considération du concret historique, en un mot -, là
où elle est systématiquement évincée par la théorie économique dominante. Cela n'implique
pas de renoncer à la théorie, bien au contraire, mais de commencer à théoriser autrement"20
19
CAILLE Alain, GUERRIEN Bernard, INSEL Ahmet, [1994] Pour une autre économie, in Pour une autre
économie, Revue semestrielle du M.A.U.S.S. (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), n° 3,
Editions La Découverte, p. 3
20
Idem p. 5
14
Dans son article sur "L'introuvable théorie sur le marché" Bernard Guerrien poursuit. "Penser
l'économie autrement; oui, mais par rapport à quoi ? La réponse à cette question ne fait pas de
doute : 'autrement' par rapport à la théorie économique dominante, la théorie néoclassique."21
Suite aux "hiatus entre la théorie et la réalité des économies étudiées", Robert Boyer se pose
cette question : "Et si, tout au contraire, la logique, la genèse, le dépérissement des formes
institutionnelles étaient parties intégrantes d'une autre façon d'aborder l'économie ?"22
Etant donné que les inégalités économiques se sont installées dans nos vies quotidiennes d'une
façon permanente, les disciplines des sciences sociales concernées, notamment la théorie
économique, se sont-elles préoccupées de les expliquer et de trouver des solutions ?
En fait, la théorie économique ne les aborde qu’indirectement. On dirait que ce n’est pas sa
préoccupation principale. Car les problèmes dérivés de la pauvreté, du chômage, de la
marginalité et de la famine sont laissés au compte des hommes de bonne volonté et des
associations humanitaires… Dans l'état actuel, la théorie économique aborde-t-elle
sérieusement la problématique concernant les fléaux économiques ?
a. Traitement partial et partiel de la problématique
Le traitement partial de la problématique n'échappe pas à l'observation de Daniel Hausman
lorsqu'il précise : "le cœur de la théorisation économique a été orienté à comprendre les
économies capitalistes. Depuis Adam Smith, une vision particulière de telles économies a
dominée la théorisation économique."23.
Bernard Guerrien, dans son article "La théorie économique : mythes et réalité", fait le constat
de ce traitement partiel: "la théorie économique aurait pour vocation de traiter des échanges
marchands - mais aussi parfois, avec des nuances selon les auteurs, non marchands - entre
individus rationnels [...]"24. Et pourtant, l'économie non-marchande, d'une part, elle existe bien
21
GUERRIEN Bernard, [1994] L'introuvable théorie du marché, in Pour une autre économie, La Revue
semestrielle du M.A.U.S.S., n° 3, Editions La Découverte, p. 32
22
BOYER Robert, [1986] La théorie de la régulation : une analyse critique, Editions La Découverte, p. 8
23
"the core of economic theorizing has been devoted to understanding capitalist economies. Since Adam Smith,
a particular vision of such economies has dominated economic theorizing" (HAUSMAN Daniel M., [1984] The
philosophy of economics. An anthology, Cambridge University Press, second edition, 1996, p. 29)
24
GUERRIEN Bernard, [1990] La théorie économique : mythes et réalité, in La revue du MAUSS n° 9,
troisième trimestre, Editions La Découverte, p. 126
15
avant l'économie marchande et, d'autre part, elle devient de plus en plus importante à côté de
l'économie marchande.
L’explication des fléaux économiques demande d’aborder l’ensemble de l’activité
économique, ce que la théorie économique actuelle ne fait pas. Quant à chacune des phases de
l’activité économique, elle ne s'en occupe que partiellement. Ainsi, quant à la création des
biens ou services, pour elle n'existe que la production. Quoique, là encore, elle ne le touche
que partiellement.
Lorsqu’on étudie la production, la théorie économique ne fait référence qu’à une période de
l'évolution de l'activité économique et, très concrètement, à celle qui est animée par la
production industrielle. Ainsi, elle écarte de l’analyse les autres façons de travailler qui ont été
à la base des activités économiques précédentes.
En ce qui concerne la gestion de l’activité économique, elle ne s'occupe que d’un seul type de
gestion. C’est celui qui se base sur la propriété privée de toutes les richesses (celles créées par
l’homme et celles offertes par la nature).
Quant à la phase consommation, bien qu'elle fasse la différence entre la demande effective et
la demande potentielle, elle ne s'occupe que de la première sans se soucier d'expliquer
pourquoi il y a une demande potentielle non satisfaite. Autrement dit, pourquoi y a-t-il des
pauvres, des chômeurs, des marginaux qui n’ont pas de moyens pour assouvir leurs besoins
aussi minimums soient-ils ?
Cette vision partiale et partielle fait que, d’une part, le domaine de recherche de la théorie
économique devient restreint et, d’autre part, les leçons théoriques tirées de ce corps d’étude
ne sont valables que pour ce domaine de recherche. Et pourtant, les professionnels de la
théorie économique disent que ces conclusions sont valables pour tous les temps, pour toutes
les circonstances et pour tous les pays. Serait-il possible de redéfinir son champ d'analyse ?
Voici le témoignage de Yunus Muhammad : "Professeur à l'université de Chittagong, au
Bangladesh, au début des années 70, j'enseignais alors, comme bien d'autres, d'élégantes
théories économiques, sans trop me poser des questions. Mais, quand le Bangladesh fut
frappé de plein fouet par une terrible famine, dans les années 1974-1975, mon enthousiasme
se mit à vaciller. Nous fûmes quelques-uns à prendre conscience du gouffre entre la condition
de vie de gens tenaillés par la faim et le caractère abstrait de l'univers économique dont nous
parlions."25
25
MUHAMMAD Yunus, [1997] Transgresser les préjugés économiques, disponible sur le site :
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/12/YUNUS/9628, p. 1
16
C'est dans ces circonstances qu'on apprécie dans toute sa profondeur la réflexion de Pierre
Bourdieu : "Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une
dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à
l'intention d'autres savants, et ceux qui s'engagent et portent au dehors leur savoir.
L'opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les
règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c'est-à-dire un scholarship with
commitement. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitiment engagé, engager un savoir.
Et ce savoir ne s'acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté
savante"26.
Christophe Bormans fait le point de la question et met en avant une autre défaillance de nos
points de repère. Il nous interpelle ainsi : "[...] pourquoi fait-on invariablement remonter la
naissance de la science économique à l'analyse d'Adam Smith et non à celle d'Aristote ?"27
b. Vision étriquée concernant les agents de l'activité économique
Comme résultat de son traitement partiel de la problématique, la Théorie économique a une
vision étriquée concernant les agents de l'activité économique. Pour elle, il n'y a que des
travailleurs et des patrons. Elle oublie carrément qu’il ne peut subsister aucune activité
économique sans la prise en compte des enfants, des jeunes et des personnes âgées. Ce sont
eux qui permettent la reproduction des travailleurs et, ce sont eux conjointement avec les
travailleurs qui permettent la reproduction et le développement de l'activité économique.
En forçant le trait, nous dirions, jusqu'à quand les femmes au foyer, les enfants, les jeunes, les
personnes âgées, les invalides,... seront-ils exclus du champ d'analyse de la Théorie
économique ? Jusqu'à quand seront-ils seulement une information statistique ?
La théorie économique va encore plus loin dans son attitude d'ostracisme car, elle ne tient
compte que des travailleurs avec un emploi. Les autres, chômeurs et marginaux, n’existent
pas ni dans ses soucis ni dans ses formulations mathématiques raffinées. Jusqu'à quand
serviront-ils essentiellement à faire peur et à peindre la misère humaine ?
26
BOURDIEU Pierre, [2002] Pour un savoir engagé, disponible sur le site : http://www.mondediplomatique.fr/2002/02/BOURDIEU/1620, p. 2
27
BORMANS Christophe, [1994] La réduction en esclavage et sa relation à l'émancipation du concept
d'économie, Thèse de doctorat en Sciences économiques, p. 8
17
A la limite, on ne parle que des travailleurs qui ont perdu ou gagné un poste de travail. Pour
les autres, les personnes en capacité de travailler et qui sont depuis longtemps au chômage ou
dans la marginalité, la Théorie économique en fait fi. Faut-il rappeler que ceux-ci
appartiennent aussi à la société ?
c. Vision étriquée concernant les buts de l'activité économique
Aujourd’hui, l’activité économique ne tient compte que de l'objectif profit, en oubliant qu’il
en existe d'autres. Ainsi, aux origines de l'activité économique, les groupes sociaux
cherchaient essentiellement le bien-être de chacun de leurs membres. Cela, dans un cadre de
vie harmonieuse.
L'activité économique moderne ne cherche que l'enrichissement individuel en dépit des autres
et de l'équilibre de l'organisation sociale et économique. Serait-il possible de changer de cap
et de s'intéresser davantage à tous les membres de la communauté ? Ou tout simplement de
"re-penser l'économie"28 ?
Aborder ces interrogations c’est en fait aborder la question principale.
Il nous reste maintenant à expliciter comment nous allons l’aborder.
3. DE LA METHODE
Notre méthode d’approche des inégalités économiques contient essentiellement deux volets :
l’identification des origines des inégalités économiques et, la vérification de la construction
conceptuelle. A l’instar de Pierre Duharcourt, mutatis mutandis, nous précisons le suivant :
« Quoique nous évoquerons les essais d’expérimentation […] et que nous envisagerons les
possibilités de vérification des hypothèses que nous pourrons suggérer, notre démarche restera
essentiellement théorique. »29
28
THIEBAUT Dominique, [1999] Avant-propos in L'autre économie, Cahiers du G.R.A.T.I.C.E. n° 17,
deuxième semestre, Université de Paris XII, Val de Marne, p. 2
29
DUHARCOURT Pierre [1970] La fonction d’investissement, Editions Sirey, p. 4
18
A. L’identification des origines des inégalités économiques
Nous insistons sur un aspect fondamental de notre démarche : l’identification des origines.
Cette démarche a un présupposé que nous explicitons. Nous partons de l'idée simple qui
consiste à penser qu'une fois trouvées les origines de chacun de ces fléaux, la politique
économique à mettre en route aura plus de chances d'aboutir. Nous sommes toutefois
conscients de ce que David Landes remarque : "l’analyse économique caresse l’illusion
qu’une bonne raison est suffisante, mais les déterminants des phénomènes complexes sont
inévitablement plusieurs avec une interconnexion entre eux. Explications unidirectionnelles
ne sont pas toujours suffisantes."30
Deux exemples pour montrer combien il est décevant d'appliquer une politique économique
sans avoir préalablement identifiées les origines d'un phénomène dont on essaie de se
débarrasser.
Certains pays du Tiers Monde ont procédé à la nationalisation des entreprises, dans la
certitude que la nationalisation des moyens de production était la solution définitive des
siècles de pauvreté et de domination. Toutes les nationalisations ont été payées à prix fort,
pour des usines dont la technologie était dépassée depuis fort longtemps. Et pourtant, après de
coûteuses nationalisations, la pauvreté et la dépendance étaient toujours là. Les inégalités
économiques étaient davantage aggravées par une diminution de la valeur des exportations,
puisqu'on ne maîtrisait pas les prix, et par une augmentation de la dette externe. Celle-ci
gonflée par les frais de nationalisation et de maintenance de l'usine. Une maintenance qui
dans l’essentielle est effectuée par le personnel de l'ancienne "maison mère".
D'autres pays du Tiers Monde ont essayé la Reforme Agraire pour revitaliser la campagne et
soutenir le développement industriel du pays qui devrait nécessairement enrayer la pauvreté et
la dépendance. Il est vrai que dans ces pays il n'y a pratiquement plus de féodalisme, car de
nouvelles entreprises ont vu le jour, mais la pauvreté et la dépendance y sont encore.
Voilà ce qui justifie notre démarche. Si l'on veut traiter sérieusement les inégalités
économiques, il faudrait tout d'abord identifier ses origines. C'est à partir de cette information
que les inégalités économiques seront mieux comprises et les questions les concernant auront
des réponses conséquentes.
30
"Economic analysis cherishes the illusion that one good reason should be enough, but the determinants of
complex processes are invariably plural and interrelated. Monocausal explanations will not work". (LANDES
David, [1998] The Wealth and Poverty of Nations, Abacus, London, 2000, p. 517)
19
De même, c’est à partir de l’identification des origines des inégalités économiques, que nous
avons bâti une théorie sur les processus de travail et la relation de domination. Cette théorie
suppose expliquer ce phénomène des inégalités économiques. Voilà pour le premier volet de
notre démarche.
Une fois produite l’explication conceptuelle, il fallait la vérifier. C’est ce qui sous-tend le
deuxième volet de notre démarche.
B. Le processus de vérification
Pour procéder à la vérification de la construction conceptuelle, il fallait tout d’abord identifier
l’élément clé de la proposition théorique. Celui-ci est, en fait, la répartition égalitaire des
revenus. Car il est supposé que l’application d’une telle mesure signifierait l’élimination de la
pauvreté et l’un des aspects du chômage, le manque de ressources financières.
Une fois identifié l’élément clé, il fallait vérifier le fonctionnement de l’économie sous cette
contrainte. D’après la construction théorique, il existerait, tour à tour, deux sortes d’économie.
Celle qui est en cours est animée par une façon de travailler qui est différente de celle qui est
en processus d’installation, et qui anime la nouvelle économie. Toutes les deux sont des
économies de marché.
Il est supposé que ce processus de vérification devrait valider la proposition consistant à dire
que la répartition égalitaire des revenus est le moyen d’effacer les inégalités économiques,
notamment la pauvreté et le chômage.
Cette démarche à deux volets, confirme qu’il ne s’agit pas de quantifier les inégalités
économiques. Nous ne suivrons pas le cheminement de la théorie économique, à présent, qui
les mesure avec un instrumental mathématique de plus en plus affiné.
Par exemple Amartya Sen s'évertue à présenter les résultats de ses recherches "concernant les
inégalités économiques uniquement", en disant que "le sujet principal sera sur le problème de
mesure des inégalités dans la distribution des revenus en termes agrégés". Toutefois, le sujet
est si sensible pour rester au niveau des chiffres qu'il écrit cette phrase en guise de délivrance :
"il s'avère qu'il y a un rapport très étroit entre inégalité et rébellion, et cela dans les deux
sens"31
31
"The relation between inequality and rebellion is indeed a close one, and it runs both ways" (SEN Amartya,
[1973] On economic inequality, Clarendon press, Oxford, 1997, p. 1-2)
20
Il est nécessaire de se donner un temps pour essayer de comprendre l'origine des inégalités
économiques avant de dresser un tableau statistique dont l'interprétation restera toujours
prisonnière de la collecte d'information statistique et des hypothèses établies préalablement.
Dans ce sens, il vaut mieux suivre le conseil de Bachelard, car "il faut réfléchir pour mesurer
et non pas mesurer pour réfléchir"32; ou encore, celui de Friedrich Hayek. "Le très fort
attachement de nos jours à cette idée qu'uniquement tout ce qui est quantifiable serait
important pour l'analyse, a induit en erreur nombre d'économistes et le monde en général."33
Ce travail de quantification n'est pas le but de cette thèse. Car, comme Piere Salama et
Jacques Valier s'expriment concernant l'Amérique Latine, ce "continent de paradoxes :
richesses et pauvreté se côtoient et se banalisent. L'extrême pauvreté est présente mais peu
visible pour qui ne cherche pas à la voir"34. Il suffit de noter quelques chiffres pour montrer
les "faits" d'une réalité si dramatique lorsqu'on compare les pays riches et les pays pauvres :
"en 1990 […] le PIB éthiopien par habitant est près de 40 fois inférieur à celui des Etats-Unis.
Ces chiffres sont encore plus révélateurs si l'on songe qu'en moyenne un Ethiopien ou un
Ougandais doit travailler près d'un an pour gagner ce qu'un Américain gagne en une journée.
De plus, l'espérance de vie en Ethiopie n'atteint que les deux tiers de l'espérance de vie aux
Etats-Unis, notamment parce que la mortalité infantile y est au moins vingt fois plus élevée.
Les dépenses alimentaires représentent 40% du PIB en Ethiopie et seulement 7% du PIB aux
Etats-Unis."35
Qui peut-on qualifier de pauvre ou de riche ? Cette question échappe à notre champ d'analyse.
Car ce que nous essayerons de trouver ce ne sont pas les seuils de pauvreté ou les limites de la
richesse, mais les racines de la pauvreté et de la richesse. Nous ne sommes pas non plus
intéressés à "déterminer, parmi plusieurs états de l'économie, quel est le meilleur", ce qui est
le sujet principal de l'économie du bien-être. Notre travail ne s'attarde pas sur des principes
d'équité ou de justice.
De même, les théoriciens et praticiens ont proposé et appliqué toutes sortes de mesures de
redistribution des revenus. Christian Morrisson s'exprime ainsi : "Supposons [...] que l'on
veuille réduire l'inégalité entre X et Y. Il existe deux moyens, le premier consiste à imposer
un vecteur prix qui [...] conduit à une allocation des biens plus favorable [...]. Le second
32
LIPIETZ Alain, [1977] Le capital et son espace, Editions La Découverte, 1983, p. 15
HAYEK Friedrich A.,[1991] Economic Freedom, Basil Blackwell Ltd., p. 271
34
SALAMA Pierre et VALIER Jacques, [1991] L'Amérique latine dans la crise. L'industrialisation pervertie,
Editions Nathan, p. 19
35
JONES Charles I., [1998] Théorie de la croissance endogène, De Boeck université s.a., 2000, Bruxelles, p. 1617
33
21
moyen consiste à modifier la répartition initiale des biens entre X et Y. Or un enseignement
important de la théorie de l'équilibre général, c'est que la seconde solution est toujours
préférable à la première [...]. On peut citer deux exemples de correction de ce genre : une
réforme agraire redistribuant les terres dans un pays en développement à structures agraires
très inégalitaires, ou dans un pays développé, une aide aux enfants des familles pauvres pour
accéder à l'enseignement supérieur."36
Toutes ces "stratégies d'économie sociale de marché" ou des "manipulations de prix" ont
échoué face aux inégalités économiques, car ces inégalités sont réfractaires à tous les
pansements qu'on a pu imaginer.
Le sens de notre démarche mieux précisé, nous allons présenter notre plan d’exposé.
4. PLAN D’EXPOSE
Dans la Première Partie nous présentons le cadre théorique sur lequel s'appuie notre vision
d'ensemble de l'économie, laquelle prône de saisir l'acte économique comme l'interaction de
deux éléments : le processus de travail et la décision économique. Celle-ci, à son tour, a deux
façons de s'exprimer : en décision économique sociale, et en décision économique privée.
On estime que la source des inégalités économiques se trouve dans l'usage de la décision
privée comme principe de gestion de l'économie (comme le deuxième élément de l'économie).
En revanche, la décision sociale n'admet pas les inégalités économiques. Cela parce qu'elle se
manifeste notamment par le biais d'une répartition égalitaire du résultat de l'activité
économique. Cette première partie vise donc à démontrer que, la vision d'ensemble de
l'économie permet d'aborder les inégalités économiques, repérer leurs sources et ouvrir la
possibilité de leur effacement.
Bref, une vision macro-économique de la problématique, en contradiction avec "l'analyse néoclassique [qui] étudie la formation des revenus comme un aspect de la formation des prix, non
seulement des outputs, mais aussi des inputs"37. Christian Morrisson donne plus de détails sur
l'approche micro-économique. "Alors qu'il existe chez Ricardo et chez Marx une théorie
spécifique de la répartition qui est, en quelque sorte, le noyau dur ou le 'cœur' de leur théorie
économique générale, ce n'est pas le cas pour la pensée néo-classique. Au départ, celle-ci
36
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 29-30
SANDRETTO René, [1994] Rémunérations et répartition des revenus. Les faits, les théories, les politiques,
Editions Hachette, p. 132
37
22
repose sur le modèle d'équilibre général de Walras pour lequel la répartition factorielle des
revenus n'est qu'un résultat secondaire et non un point essentiel.
Mais d'autres auteurs néo-classiques ont approfondi la théorie de la rémunération des facteurs
en fonction de leur productivité marginale [...]"38. Cela dit, la productivité marginale est la
"production obtenue par l'utilisation d'une unité de facteur (travail ou capital) en plus."39
La réalité prouve pourtant que dans la plupart des cas la rémunération des travailleurs n'est
pas précisément égale à la productivité marginale. A égalité de productivité et dans le même
pays, les statistiques montrent par exemple que la rémunération des femmes est inférieure à la
rémunération des hommes. A égalité de productivité40, les travailleurs des pays du Nord
reçoivent une rémunération beaucoup plus conséquente que ses semblables des pays du Sud.
A égalité de fonction, les rémunérations des travailleurs du secteur public et du secteur privé
sont différentes.
Nous essayons une autre hypothèse de travail : la répartition égalitaire des revenus. Elle se
base sur une expérience de pensée mais avant tout sur une expérience vécue par les hommes
aux origines de l'humanité41. A cette époque-là, la répartition était en nature, aujourd’hui elle
est essentiellement en monnaie. Il s'agit donc de vérifier si cette expérience est valable dans
une économie monétaire, celle qui découle d’une économie de marché.
Mis à part leur expression soit en nature soit en monnaie, le dénominateur commun de ces
économies est leur condition d’égalité dans la répartition. Cette condition d’égalité s’appuie
sur une interprétation des faits qui met en cause une autre idée reçue : les sources de la
création des richesses. Celle-ci sera analysée dans le titre I.
Le titre I de la première partie présente les caractéristiques de tous les processus de travail qui
ont animée l’économie. Ce titre a pour propos de montrer que toutes les richesses accumulées
depuis les origines de l’activité économique ont été créées par la force de travail, à travers les
différents processus de travail. Ceux-ci, à leur tour, ont été aussi créés par la force de travail.
Ce sont ces faits qui fondent la répartition égalitaire du résultat de l'activité économique,
38
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 25-26
TEULON Frédéric, sous la direction de, [1995] Dictionnaire d'histoire, économie, finance, géographie, Presses
Universitaires de France, p. 513
40
« Rapport entre une quantité produite […] et les moyens mis en œuvre (travail et capital)
(ECHAUDEMAISON Claude-Danièle (sous la direction de), [1989] Dictionnaire d'Economie et des Sciences
sociales, Editions Nathan, 1993, p. 328)
41
« la confrontation avec l’histoire économique constitue la condition sine qua non d’un autre programme de
recherche en économie et sciences sociales. […] la tâche de l’économiste est alors d’élaborer une problématique
suffisamment générale pour en rendre compte, au-delà de la tentation permanente du réductionnisme à
l’économique, ou au technologique ». (BOYER Robert, [1985] Economie et histoire : vers de nouvelles alliances
?, in Annales ESC, novembre-décembre 1985, n° 6, p. 1397-1425, p. 1398)
39
23
parmi les membres de la force de travail. Une force de travail qui, dans les conditions d’une
gestion sociale, est le groupe social vue autrement42.
Le titre I est composé de trois chapitres. Le chapitre I présente les deux premiers processus de
travail, le processus de travail à main nue et le processus de travail avec outils. C'est une
phase de prise sur le tas des produits alimentaires parce que le groupe social est dépendant du
foyer d'alimentation43 d'une façon absolue. Le chapitre II présente le processus naturel de
production44 et le processus artificiel de production45. Ils appartiennent à la phase production
dans l'évolution de l'économie. Par leur puissance, ils conditionnent la solution des besoins
alimentaires et le confort des personnes. Le chapitre III présente le processus de travail de
conception46, celui qui permet le passage de la production matérielle à l'élaboration
immatérielle des biens économiques.
Le titre I s'occupe donc de présenter tous les processus de travail depuis les origines de
l'activité économique, y compris le dernier qui est en phase d'installation. Il montre que, la
création des richesses est le résultat de la mise en route du processus de travail et de son
évolution. C'est à travers un processus de travail bien défini que la société crée des richesses.
Il n'est pas uniquement le résultat de l'action des travailleurs, moins encore de la productivité
du capital. A force de cacher les sources de création des richesses nous avons fini par idolâtrer
leurs manifestations. Jadis était l'adoration de la terre, du soleil, des animaux; aujourd'hui
nous vénérons l'argent, le capital, et faisons de l'investissement du capital notre meilleur
atout. Et au-delà, nous avons fini par être redevables aux propriétaires du capital, aux maîtres
de l'investissement, aux patrons des entreprises. Or, sont-ils vraiment nécessaires pour la
création des richesses ?
La réponse se trouve peut-être dans cette vision d'ensemble de l'économie, qui commence par
séparer le processus de travail et la décision économique. Ainsi, ce nouveau regard de
l'économie met en cause des idées reçues, par exemple, concernant le marché, le profit, le
42
« L’analyse ne doit pas partir des individus mais des sociétés envisagées comme des totalités. L’économie
d’une société fonctionne donc toujours à l’intérieur d’un contexte structural global. La fonction universelle de
l’économie est de fournir à la société les moyens d’atteindre ses objectifs. » (GODOLIER Maurice [1984]
L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p. 237-38)
43
Le foyer d’alimentation est une partie de la nature où il existe de biens alimentaires.
44
Le processus naturel de production est une manière « naturelle » de travailler dans le sens qu’il ne fait que
reproduire les biens alimentaires ce que la nature produit d’une façon naturelle.
45
Ce processus de travail est « artificiel » dans le sens que le bien résultat de l’activité économique a dû
préalablement être conçu dans tous ses détails y compris le procédé de production. C’est ce qui a pour résultat un
bien complètement nouveau.
46
Cette façon de travailler ne se caractérise pas par la prise de biens alimentaires à partir des foyers
d’alimentation, ni par la production artificielle des biens matériels, mais par la « conception » des biens
immatériels. Les intrants, le procédé, le processus de travail et le résultat sont essentiellement immatériels. C'est
la génération des connaissances par des connaissances.
24
capitalisme. Il s'avère que chacune de ces notions contiennent les deux éléments, et lorsqu'on
les observe avec le nouveau cadre théorique, les résultats sont étonnants.
Nous avons à présent un avis partagé sur le marché. Il se trouve que dès sa définition, tout est
mis dans le même sac, comme le fait Joseph Schumpeter : "économie d'échange, c'est-à-dire
une économie où règnent la propriété privée, la division du travail et la libre concurrence"47.
Les éléments de la décision économique sont mis dans le même panier que ceux du processus
de travail. Et pourtant, ils n'ont ni la même source ni la même dynamique.
Tantôt l'économie de marché est efficace, tantôt elle est la cause des malheurs. Ce ne serait
peut-être pas parce qu'il exprime deux dynamiques différentes provenant de deux sources
différentes ? L'une proviendrait du processus de travail et, l'autre de la décision économique
privée. Ce manque de précision dans la définition d'économie de marché nous amène à
oublier de poser des questions comme celle-ci : quels seront les manifestations d'une
économie de marché gérées en décision sociale ? Ou plutôt, est-il possible de concevoir
l'existence d'une économie de marché en décision sociale ?
Une autre idée reçue et établie très fortement concerne le profit. Nous avons rapproché le
profit du patron. Peut-on envisager l'existence du profit sans l'existence du patron ? En fait,
qu'est-ce que le profit ? Dans une économie gérée en décision sociale, le surprofit peut-il
exister ? La séparation de tout acte économique entre les deux éléments, processus de travail
et décision économique, ainsi que la mise en avant de deux types de décision économique,
social et privé, permettra d’éclairer sur la double interprétation (il est bon mais il est mauvais
en même temps) des phénomènes économiques.
C'est le même cas concernant la notion de capitalisme. Tantôt il est pris comme la source du
progrès tantôt il est pris comme la cause de la pauvreté et du chômage. Jusqu'à maintenant
nous l'avons analysé en tant qu'unité, mais quels seront les résultats si nous le décomposons
dans ses deux éléments primaires; plus encore, quels seront les effets si la décision sociale se
substitue à la décision privée dans la notion de capitalisme ?
C'est à cet exercice que nous nous livrons dans le titre II. Celui-ci présente les deux types de
décision économique que l'histoire de l'humanité a connu. Il montre qu'une fois créées les
richesses c'est le type de décision économique mis en route par le groupe social, ou société,
qui détermine les critères selon lesquels, elles seront réparties parmi les personnes.
47
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt
et le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, p. 4
25
Sans avoir pour objectif la comparaison de ces deux types de décision économique, le titre II
les présente surtout pour mieux mettre en évidence les caractéristiques de la décision
économique sociale. C’est ainsi que nous pourrons mieux comprendre les notions de marché,
de profit ou de capitalisme, par exemple. Ils appartiennent à un type bien précis de décision
économique et, par conséquent, on ne peut pas leur demander ce qu’ils ne sont pas capables
de faire.
Le titre II s'occupe ainsi de présenter l'autre élément de l'économie, la décision économique. Il
est ventilé en trois chapitres. Le chapitre IV présente la première forme de manifestation de
décision économique que l'humanité a connu, la décision sociale. Elle facilite une répartition
égalitaire du résultat de l'activité économique parmi tous les membres du groupe social. Cette
situation est favorisée par les caractéristiques des deux premiers processus de travail.
Le chapitre V décrit comment la décision privée se substitue à la décision sociale, et par là, la
répartition du résultat de l'économie se fait autrement. Depuis, tout le résultat de l'activité
économique bascule d'un seul côté de la société. C'est le début des inégalités économiques. Ce
bouleversement est facilité par les caractéristiques du processus naturel de production où, la
terre cultivable est le facteur incontournable de la production. Le chapitre VI présente le
renouvellement de la décision privée facilitée par les caractéristiques du processus artificiel de
production. Les inégalités économiques s'aggravent et s'amplifient.
L'analyse de l'évolution de l'économie du côté de la décision économique, qui est présentée au
cours de ces trois chapitres, permet d’identifier notamment les sources de la pauvreté48 et du
chômage. Cela facilite la compréhension de leur probable effacement. Ce titre II a aussi
l'avantage de montrer la dynamique propre de la décision économique, et le bien fondé de la
séparation processus de travail / décision économique.
***
Dans la Deuxième Partie nous vérifions, dans un premier temps avec l'aide de la théorie
néoclassique49, le comportement du consommateur et du producteur face à la répartition
48
"Broadling speaking, 'the destruction of the poor is their poverty', and the study of the causes of poverty is the
study of the causes of the degradation of a large part of mankind." (MARSHALL Alfred, [1890] Principles of
economics, Prometheus Boos, 1997, page 3)
49
Pour le processus de vérification de notre thèse, nous avons pris le choix de la théorie néoclassique bien que
« la réalité n'est pas conforme en tout point aux hypothèses sur lesquelles repose [la théorie néoclassique] de la
répartition, mais cette théorie reste jusqu'à ce jour la meilleure référence, ou grille de lecture, pour comprendre la
répartition factorielle des revenus qu'on observe», (MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus,
Presses universitaires de France, p.45)
26
égalitaire de revenus en économie de marché. Nous avons imposé la condition d'une
économie de marché parce que le processus de travail en cours et celui qui est en train de
s'installer se développent en ces termes. C'est ainsi que la deuxième partie, composée des
deux parties (III et IV) vise à vérifier que la répartition égalitaire des revenus est viable dans
une économie de marché.
Ainsi, le titre III s'occupe de vérifier la viabilité de la répartition égalitaire des revenus, en
ayant à la base de l'économie le processus artificiel de production. Il se ventile en trois
chapitres. Le chapitre VII présente la répartition égalitaire des revenus dans une économie de
concurrence parfaite. Elle montre que la répartition est viable à condition de gérer
collectivement le fonds économique50. Cela est vérifié par le chapitre VIII. Le chapitre IX
présente la répartition égalitaire des revenus en concurrence imparfaite.
A ce niveau de l'exposé, nous montrons la viabilité de la répartition égalitaire à condition que
les personnes soient conscientes et déterminent de plein gré, l'application de la décision
sociale. Cela parce que, le processus artificiel de production facilite la gestion privée et, à tout
moment, il peut se produire le retour en arrière si les personnes n'ont pas intériorisé le
comportement en décision sociale. Cet "inconvénient" est résolu par les caractéristiques des
éléments du processus de travail de conception.
Le titre III s'occupe donc des problèmes comme par exemple : peut-on garantir dans les temps
la répartition égalitaire, si le fonds économique est géré en décision sociale ? Quels sont les
rapports qu’entretient la gestion du fonds économique et la répartition des revenus ? Sontelles neutres ou facilitent l’un ou l’autre type de décision économique ? Les choix de société
peuvent-ils s’imposer bien que les caractéristiques du fonds économique facilitent un autre
type de décision économique ?
La répartition égalitaire des revenus pose un autre problème, et il n’est pas des moindres. A
quoi bon rechercher la maximisation des profits, si de toute façon les producteurs ont des
rémunérations garanties ? Pourquoi devrions-nous rechercher la meilleure combinaison des
facteurs si, en fin de compte, il y a toujours une rémunération garantie ?
50
Le fonds économique est la partie stock d’une activité économique. Sa composition est en fonction du
processus de travail dont on parle. Dans une première approche nous dirons qu’il est constitué des moyens, outils
et objets de travail créés par l’homme et offerts par la nature.
« Construire un concept c’est distinguer et définir les problèmes qu’il vise et les reposer dans un ordre qui les
rende intelligibles et solubles. » (GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et irrationalité en économie, t. I,
François Maspero, 1974, p. 118)
27
Lors du démarrage d’une activité économique, on voit apparaître une autre source de
rémunération. Elle devient évidente lorsque c’est le résultat de la reconnaissance envers une
personne pour avoir effectué un travail pénible, ou la reconnaissance pour le développement
d’une activité que personne n’a intérêt à effectuer. La société en ayant besoin de ce travail, ou
de ces activités, accorde aux personnes impliquées une rémunération. Elle est donc
complètement liée au développement d’une activité concrète. Il s’agit de la rémunération
d’activité.
Cette nouvelle source de rémunération pose au moins trois autres sortes d'interrogations.
Premièrement, appartient-elle uniquement aux économies en concurrence imparfaite ou estelle déjà présente dans les économies à concurrence parfaite ? Deuxièmement, la nature de la
rémunération est-elle de nature macro-économique, micro-économique ou les deux à la fois ?
Troisièmement, la répartition des revenus et la rémunération des personnes sont-elles des
synonymes, recouvrent-elles le même champ, ont-elles les mêmes sources ?
Le titre IV s'occupe de la même vérification, mais en ayant le processus de travail de
conception à la base de l'économie. Il s'avère que, ce processus de travail favorise
l'installation de la décision sociale. Le chapitre X présente les éléments de ce processus de
travail facilitant l'installation de la décision sociale. Le chapitre XI vérifie le fonctionnement
de l'économie dans ces conditions. Le chapitre XII, enfin, donne un aperçu de l'organisation
sociale, sur les bases d'une décision sociale, et d'un processus de travail de conception en tant
qu'éléments de l'économie.
Le titre IV finit par couvrir le champ d’analyse des deux derniers processus de travail qui
génèrent des économies de marché. Or l’ensemble de l’économie est-elle uniquement une
économie de marché ? N’y a-t-il pas d'autres secteurs, non compris dans l’économie de
marché ? Dans l’hypothèse qu’il existe d’autres secteurs animés par d'autres processus de
travail, que se passe-t-il avec la répartition égalitaire ? Est-elle encore viable ?
C’est à ce niveau de l’analyse qu’intervient l’organisation sociale. Car ce secteur, qui échappe
à l’économie de marché et que nous appelons économie non-marchande, génère activités et
biens économiques qui demandent la participation de l’organisation sociale pour pouvoir les
traiter correctement. Or, dans les conditions de gestion social pourquoi n’a-t-on pas besoin de
l’intervention des organismes externes pour réguler l’économie de marché et plus encore
l’économie non-marchande ?
Ce type de gestion a-t-elle besoin de la participation de l’Etat ? Car des biens collectifs
comme celui de la défense nationale demanderaient sa participation. Or, quelle serait la
28
dynamique de la nouvelle organisation sociale qui rendrait non nécessaire la participation de
l’Etat ?
Le titre IV s’occupe par voie de conséquence de présenter les traits saillants de cette
organisation sociale, où les personnes prennent directement en main leurs affaires
personnelles et celle de la société. Car, la société et l’économie sont liées très étroitement dans
une économie à gestion sociale.
Une fois effectuée la présentation du plan d’exposé de démonstration de la thèse, nous
commençons par développer la vision d'ensemble de l'économie. Toutefois, concluons cette
introduction avec l’avis d’Alvin Toffler. "Dans une ère de changements explosifs [...] élargir
et approfondir des questions sur le futur n'est pas uniquement une question de curiosité
intellectuelle. C'est aussi une question de survie"51.
51
"In a time of exploding change [...] asking the very largest of questions about our future is not merely a matter
of intellectual curiosity. It is a matter of survival" (TOFFLER Alvin, [1980] The third wave, Bantam Books,
New York, p. 8)
29
PREMIERE PARTIE
L'ACTIVITE ECONOMIQUE ET SA DYNAMIQUE
UNE VISION D'ENSEMBLE
Toute analyse implique un effort d'abstraction. Il est toujours
indispensable d'idéaliser, d'élaguer des détails, de construire
des hypothèses et modèles simplifiés visant à établir des
liaisons au sein du monceau informe des faits, de poser des
questions adéquates, avant d'en arriver à voir le monde tel
qu'il est. Toute théorie, qu'il s'agisse de sciences physiques,
ou biologiques, ou sociales, déforme la réalité, en ce sens
qu'elle la simplifie exagérément. Mais si une théorie est
correcte, ses omissions sont plus que largement compensées
par le faisceau de lumière pénétrant qu'elle projette sur les
données empiriques variées52
Paul A. SAMUELSON, Prix Nobel 1970
Nous allons tout d'abord présenter le cadre théorique qui à son tour permettra de mieux cerner
la problématique de la répartition égalitaire des revenus dans une économie de marché. En
autres termes, n’aurait-on pas là un outil pour résoudre les inégalités économiques, pauvreté et
chômage, notamment ? Ce cadre théorique, que nous proposons dans cette première partie de
la thèse, offre une vision plus élargie du champ d'analyse de l'économie que celle proposée
par la théorie économique de nos jours.
Cette vision s'appuie sur une réflexion à propos de l'évolution de l'activité économique depuis
ses origines. Elle se veut intégrale, car elle permet d'identifier la source et la genèse des
inégalités économiques. On tentera ainsi d’affirmer ou infirmer la possibilité de supprimer les
inégalités économiques.
52
"All analysis involves abstraction. It is always necessary to idealize, to omit detail, to set up simple hypotheses
and patterns by which the mass of facts are to be related, to set up the right question before we go out looking at
the word as it is. Every theory, whether in the physical or biological or social sciences, distorts reality in that it
over-simplifies. But if it is a good theory, what is omitted is greatly outweighed by the beam of illumination and
understanding that is thrown over the diverse empirical data" ( SAMUELSON Paul Anthony, [1948] Economics.
An Introductory Analysis, McGraw-Hill Book Company Inc., p. 8).
30
Cette démarche socio-économique est exprimée par Beat Bürgenmeier de la manière suivante
: "la socio-économie est une approche globale du comportement économique de notre société.
Elle offre une perspective interdisciplinaire des problèmes économiques contemporains et
complète une analyse purement économique par des éléments venant d'autres disciplines"53.
La plate-forme minimale pour une socio-économie
est définie par le M.A.U.S.S.
(Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) dans ces termes : "une nouvelle
discipline qui [...] : 1) articulerait certaines des variables indépendantes retenues par
[l'économie et la sociologie]; 2) sans privilégier a priori la théorie ou l'empirisme, la
déduction ou l'induction; 3) en assumant la normativité, inéluctable parce que intrinsèque,
des sciences sociales; 4) et qui se prêterait à un enseignement universitaire ou à un
programme de recherche spécifiques [...]"54.
Cet essai pour formuler une vision d'ensemble de l'économie traduit aussi l'observation de
Karl Marx : "[...] dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des
rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui
correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles;
L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société
[...]"55.
Quels sont les ressorts de cette lecture alternative de l’économie ? Deux éléments sont à
l’œuvre dans tout acte économique comme nous allons le démontrer : un processus de travail
bien défini et un type de décision économique. L'un crée des richesses, l'autre définit la façon
d’organiser l’activité économique et de répartir son résultat parmi les membres composant la
société. L'imbrication de ces deux éléments se manifeste par des faits concrets,
immédiatement décelables.
Toutefois, il est nécessaire de préciser que le processus de travail et la décision économique,
décrits par Maurice Godelier concernent les forces productives et les rapports de production,
« quoique distincts, [ils] n’existent jamais à l’état séparé mais toujours combinés, articulés les
uns aux autres d’une manière spécifique. Les diverses formes spécifiques de ces combinaisons
constituent autant de formes matérielles et sociales de la production ou de modes de
production »56
53
BURGENMEIER Beat, La Socio-Economie, Editions Economica, 1994, p. 7
CAILLE Alain, [1990] Présentation : La Socio-Economie, une nouvelle discipline ? in La revue du MAUSS
n° 9, troisième trimestre, Editions La Découverte, p. 7
55
MARX Karl, [1859] Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, 1977, p. 2
56
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
174
54
31
Ces deux composantes de l’activité économique ne sont pas immuables. D’une part, le
processus de travail a évolué au fil du temps comme résultante d’une activité humaine
toujours en mouvement. C’est le thème abordé dans le titre I de cette première partie de la
thèse. D’autre part, la décision économique a pris deux formes différentes au cours de
l’évolution de l’activité économique qui correspondent à des choix de société. Elles ne sont
pas le résultat d’une évolution. C’est l’objet du titre II de cette première partie.
Nous espérons par conséquent avoir bien reçu et appliqué l'enseignement de Gérard Debreu,
Prix Nobel 1983, lorsqu’il dit qu’ "on doit toujours commencer par cataloguer les ensembles
qui constituent l'univers de l'exposé."57 Nous allons maintenant aborder au cours des trois
chapitres qui composent le titre I, les différents processus de travail qui ont animé l’évolution
de l’activité économique.
57
DEBREU Gérard, Théorie de la valeur. Analyse axiomatique de l'équilibre économique, Editions Dunod, p. 2
32
TITRE I
LES PROCESSUS DE TRAVAIL
Le processus de travail est donc l’une de deux composantes de tout acte économique. Mais,
qu’est-ce un processus de travail ?
Le processus de travail est une manière de travailler et "le travail, dit Karl Marx, est de prime
abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature"58. En ce sens, "le travail est privé par
nature" comme l’a fait remarquer Yoland Bresson59, et il est l'élément dynamisant du
processus de travail.
Karl Marx précise, d’une manière générale, ses éléments. "Voici les éléments simples dans
lesquels le procès de travail se décompose : 1. activité personnelle de l'homme, ou travail
proprement dit; 2. objet sur lequel le travail agit; 3. moyen par lequel il agit."60. Le processus
de travail est la base physique de l'économie.
Lui et la décision économique constituent un acte économique concret. Chacun a sa propre
dynamique et ils remplissent des rôles différents : par l’intermédiaire du premier se génèrent
les richesses et, par le biais du second, se définissent les formes d’organisation de l’acte
économique et les formes de répartition de son résultat. La jonction de ces deux éléments
permet la reproduction de l’activité économique.
D’emblé nous constatons que le processus de travail rend social le travail privé, doublement
social selon l'expression de Karl Marx. Primo, parce qu'il a pour but "la production de valeurs
d'usage, l'appropriation des objets extérieurs aux besoins"61. Secundo, parce qu'il devient
social par l'intermédiaire des échanges. C’est la caractéristique du travail inclus dans le
processus de travail qui anime l’économie de marché comme nous aurons l’occasion de
l’analyser dans le chapitre III.
Le travail, parce qu’il constitue l’élément dynamisant de tout processus de travail donnant
ainsi la physionomie à chaque phase de l’évolution et du développement de l'économie, met
en évidence le socle de l’activité économique : l'être humain, le groupe social et la nature.
58
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 136
59
Entretien du 23.09.2002
60
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 137
61
Idem, p. 141
33
Ces éléments qui composent l’assise réelle de l’activité économique ne peuvent être écartés
d'une vision d'ensemble de l'économie au risque de la fausser et de la rendre vide de sens. Car
c'est sur ces bases que se sont créées toutes les richesses qui nous entourent à présent.
Au centre de cette trilogie se trouve l'acte créateur, dynamisant de l'économie : le travail
déployé par la force de travail et non seulement par le travailleur. Nous tâcherons, au cours du
titre II de cette première partie, de bien expliciter cet apparent jeu de mots qui aura des
conséquences très significatives lors de l’organisation de l’activité économique et de la
répartition des richesses.
Voici comment nous allons analyser l'évolution des processus de travail, afin de repérer les
sources du développement de l’économie et ses rebondissements. Ceci nous mettra sur la voie
pour dévoiler les secrets de la décision économique.
Dans ce titre I composé de trois chapitres, nous allons commencer par nous placer tout au
début de l’humanité à fin de retracer l'évolution des processus de travail qui ont fondé
l'activité économique, car « placer les êtres et les choses dans la trame chronologique est
essentiel pour éclairer tout problème préhistorique »62 rappelle Louis-René Nougier. Pourtant,
notre propos n’est pas de faire de l’histoire, encore moins de l’anthropologie économique.
Ou plutôt, nous n’avons nullement l’intention de faire de l’anthropologie dans le sens d’une
« discipline théorique qui veut à la fois décrire (ethnologie) et expliquer scientifiquement
(théorie anthropologique) les mécanismes de fonctionnement de sociétés concrètes, appelées
‘primitives’, ‘traditionnelles’, […]. »63 Notre propos n’est pas non plus de faire une « analyse
théorique comparée des différents systèmes économiques réels et possibles »64
Nous dirons, premièrement, avec Joseph Schumpeter : "Nous recherchons non pas comment,
dans l'histoire, l'activité économique s'est modifiée, mais comment elle se présente à un
moment quelconque. Il ne s'agit pas là d'une genèse historique, mais d'une reconstruction
conceptuelle. La confusion de ces deux points de vue aux antipodes l'un de l'autre est une
erreur très fréquente".65 Ce que nous essayons de bâtir ce sont des modèles, des paradigmes,
sur l’évolution de l’activité économique en termes de processus de travail. Notre démarche
relève plutôt de l’abstraction scientifique sous la forme de paradigmes que puissent éclairer
sur ce phénomène des inégalités économiques.
62
NOUGIER Louis-René, [1986] Naissance de la civilisation. Forestiers, défricheurs, paysans dans la
préhistoire, Lieu Commun, p. 37
63
GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et irrationalité en économie, t. II, François Maspero, 1974, p. 126
64
Idem, p. 131
65
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt
et le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, p. 10
34
« En suivant Kuhn, on définit un paradigme comme l’ensemble des croyances et des valeurs
morales, des concepts et des méthodes, qui sont admis par un groupe humain donné pour
formuler et traiter intellectuellement les problèmes auxquels il est confronté. Le paradigme est
la forme sociale, concrète, majoritaire, d’existence de toute théorie. Celle-ci peut être
traversée de discussions et de débats vigoureux, mais le paradigme propre à une théorie est
unique. Pouvant en être l’exact reflet, il ne se confondrait pas avec elle (ou avec elles)
[…]. »66
Deuxièmement, nous rejoignons Véra Zassoulitch lorsqu’elle interpelle Karl Marx « […] sur
les destins possibles de nos communautés rurales et sur la théorie qui veut que tous les
peuples du monde soient contraints par la nécessité historique de parcourir toutes les phases
de la production capitaliste. »67 Car, là encore, nous ne postulons pas que tous les peuples,
toutes les sociétés, sont forcément passés par chacun des processus de travail et dans le même
ordre ; encore moins que toutes les sociétés sont obligées de faire la même traversée de
l’histoire. Ce que nous proposons c’est une synthèse de la séquence de l’évolution de
l’activité économique de l’humanité abordée d’une manière globale et abstraite.
Troisièmement, l’énoncé de certaines références historiques n’a d’autre intention que
d’avancer quelques points de repère pour chacun des processus de travail. Ainsi, lorsque Yves
Coppens s’interroge sur la Préhistoire, ceci donne une idée sur les origines de l’humanité et
notamment sur le premier processus de travail : le processus de travail à main nue. Il
s’exprime ainsi : « En commençant par le gros bout de la lorgnette, je dirais d’abord que la
participation de la Préhistoire à l’accroissement du savoir suffit à justifier l’intérêt intrinsèque
de cette discipline […]. Je continuerais volontiers en rappelant que l’histoire de l’Homme est
bien évidemment une partie de l’histoire de la Vie […] Quand on sait que l’on peut remonter
ainsi aujourd’hui à une quinzaine de milliards d’années en arrière et que l’Homme, vieux de 3
millions d’années, n’est qu’un des aboutissements actuels de cette immense histoire »68
Pour en finir avec cette mise en garde, notons les précisions apportées par Maurice Godelier
lorsqu’il répond à la question : « Qu’est-ce qu’un schéma d’évolution des sociétés ? C’est une
représentation simplifiée, idéale des mécanismes de fonctionnement des sociétés, construite
66
DELAUNAY Jean-Claude, [1999] François Perroux (1903-1987), une référence intellectuelle stimulante pour
une analyse centrée sur Marx, in La mondialisation en question, L’Harmattan, p. 24
67
Lettre adressée par Véra Zassoulitch à Karl Marx, le 16 février 1881. (GODELIER Maurice, [1978] Préface in
Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels, Lénine, Centre d’études et de recherches
marxistes, Editions sociales, p. 13)
68
COPPENS Yves, [1996] Un humanisme universel, in La vie préhistorique, Société Préhistorique Française,
Editions Faton, p. XIX
35
pour rendre intelligibles leurs évolutions possibles. Une telle représentation constitue un
‘modèle’, c’est-à-dire un ensemble lié d’hypothèses sur la nature des éléments qui composent
une société, sur leurs rapports et leurs modes d’évolution. De tels ‘modèles’ sont des
instruments essentiels des sciences de la nature et de l’histoire »69 Et il ajoute concernant « les
schémas d’évolution construite par Marx et Engels » : « Il faut donc, pour ne point se
méprendre grossièrement sur les schémas d’évolution construit par Marx et Engels
reconnaître au préalable qu’ils ne veulent ni ne peuvent constituer l’histoire réelle des sociétés
mais une histoire abstraite de réalités réduites à leurs structures essentielles, une vue
rétrospective de la raison d’être de leur évolution saisie comme développement des
possibilités et impuissances internes de ces structures »70
Nous espérons ainsi avoir mieux éclairé les sens de notre démarche lorsque nous envisageons
de nous placer aux origines de l’humanité pour bien saisir l’origine des inégalités
économiques. Ce n’est pas l’anthropologie économique qui nous intéresse. C’est la théorie sur
les processus de travail, un modèle abstrait qui essaie de capturer l’évolution de l’activité
économique dans les différentes formes de travailler.
Nous allons maintenant présenter ce qui aborde la première partie de la thèse. Le chapitre I
détaille le processus de travail à main nue, celui qui permet la survie de l'être humain, et le
processus de travail avec outils, celui qui démarre le processus d'accumulation,
d'accumulation de capital, tel qu'il est connu à présent. Nous retrouverons aussi, au fond de
l'histoire humaine, les fondements économiques de l'organisation sociale d'aujourd'hui.
Le chapitre II souligne le grand bond en avant réalisé à la suite de la découverte de la terre
cultivable, celle qui fait naître le processus naturel de production, libère la personne de la
dépendance absolue par rapport à la nature, fixe les groupes humains et donne naissance au
peuplement de la planète. Cette phase de production extensive est suivie par une autre, de
production intensive, avec une autre manière de travailler, le processus artificiel de
production. Grâce à lui, tous les besoins matériels de l'être humain peuvent pratiquement être
satisfaits.
Le chapitre III fait observer de plus près un nouveau processus de travail qui s'installe
progressivement à la base de l'activité économique. Il est beaucoup plus puissant, souple et
dépasse l'imagination. Il s'agit du processus de travail de conception. Nous passons alors de la
conquête du matériel au royaume de l'immatériel. L'abondance matérielle, qui a tant ébloui
69
GODELIER Maurice, [1974] La notion de « mode de production asiatique » et les schémas marxistes
d’évolution des sociétés, Les Cahiers du Centre d’études et de recherches marxistes, p. 3
70
Idem, p. 4
36
nos esprits ne sera rien, comparée à ce que nous sommes en train de bâtir : la génération des
connaissances par les connaissances.
En retraçant l'évolution des processus de travail nous essayons ainsi de démontrer que la
survie de l'être humain et la création d'autant de richesses et, par là, le conditionnement de
l'épanouissement des personnes, provient du processus de travail, l'un des éléments de
l'activité économique. Par ailleurs, que ces richesses soient dédiées au profit de ceux qui l'ont
créé ou de ceux qui l'ont approprié, c'est une autre affaire, C’est le sujet que nous traiterons
dans le titre II. Autrement dit, la dynamique de la création des richesses est autre que celle de
sa gestion et de sa répartition.
La démonstration de cette hypothèse revêt une importance capitale de nos jours car,
nombreux sont les théoriciens, praticiens et politiciens de tous horizons qui brandissent le
flambeau de la production pour faire croire que c'est le moyen d'éradiquer les inégalités
économiques (pauvreté et chômage notamment). Grave erreur d'appréciation ou, tout
simplement, intention de tromper l’opinion et de contourner la solution ?
37
CHAPITRE I
DE LA MAIN NUE A L'OUTIL DE TRAVAIL
L'un des éléments de l'activité économique, c'est le processus de travail. Il représente la partie
physique à partir de laquelle se créent les biens et services indispensables à la survie et à
l’épanouissement du groupe social. Dans l'évolution de l'activité économique, quatre façons
différentes de travailler se sont succédé et une autre est en train de s’installer. Voyons tout
d’abord le processus de travail à main nue et le processus de travail avec outils (ce sont les
deux premiers).
Chacun de ces processus de travail avec ses propres caractéristiques, façonne d'une manière
particulière le travailleur, conditionne la taille et l'organisation sociale, et surtout recèle les
sources de la puissance et les limites de l'économie.
L’existence du processus de travail à main nue, en tant que la première façon de travailler
dans l’évolution des processus de travail, se fonde sur l'hypothèse suivante : il n'est pas certain
que l'homme et le groupe social auquel il appartenait aient pu "naître" avec un outil sous le
bras. Il est fort probable que les premiers habitants sur la planète ne se soient servis que de
leur corps pour accomplir leur activité économique. Forts de cette hypothèse nullement
scientifique, mais logique, nous appelons cette manière de travailler qui consiste à se servir
uniquement du corps humain et notamment de la main : processus de travail à main nue.
Pierre Chanu signale qu’ « entre histoire et préhistoire, il y a plus qu’un préfixe : une
distance, l’épaisseur d’une durée que nous avons quelque peine à imaginer et des approches,
des méthodes différentes. »71 Il continue : « Je distingue ante et préhistoire, l’ante, loin avant
les archanthropes, quand mes lointains ancêtres se dressent péniblement sur les pattes de
derrière et n’en finissent pas de se faire grosse tête, et l’homme achevé, celui, il y a, peut-être,
200 000 ans, plus de 50 000 sans doute, qui comme vous et moi, sait qu’il va mourir et pense,
beaucoup de signes l’attestent, que tout ne s’arrête pas irrévocablement avec le dernier
souffle »72
71
CHANU Pierre, [1996] Le point de vue de l’historien, in La vie préhistorique, Société Préhistorique Française,
Editions Faton, p. XII
72
Idem, p. XII
38
« Le genre Homo, selon Y. Coppens, pourrait trouver son indépendance vers 4 millions
d’années. L’homme aurait été contemporain de divers Australopithèques pendant 3 millions
d’années »73 « Le vrai problème des origines doit, ajoute Louis-René Nougier, tenir compte
de ces données récentes de l’archéologie préhistorique. De même, elle doit s’affranchir d’un
point de vue pas trop local, ou même européen […]. Le terme ‘civilisation’ est bien jeune et
ne date que… de la fin du XVIIIe siècle. Alors que la civilisation profonde englobe des
dizaines, des centaines, des milliers de millénaires ! »74
« Comment alors imaginer, se demande Chris Scarre, les circonstances économiques des
premiers communautés humaines il y a 10 000 ans ou plus, lorsque le chiffre total de la
population du globe ne dépassait pas celui d’une ville moderne ? […] L’économie, comme
objet d’étude séparé de la société ou de la religion par exemple, est un concept relativement
récent. Si l’on se réfère aux données de l’anthropologie, les communautés préhistoriques ne
compartimentaient pas leurs activités quotidiennes de la manière dont nous le faisons
aujourd’hui […] Cependant, si le concept d’économie est relativement nouveau, il existait
quand même une contrainte fondamentale largement suffisante à laquelle les communautés
préhistoriques devaient faire face : le besoin d’acquérir de la nourriture et autres biens
nécessaires en vue de la survie et de la reproduction. »75
C’est ainsi que Maurice Godelier tout de suite après avoir catégoriquement affirmé que « le
mouvement de l’histoire commence dès que l’homme produit une partie de ses moyens de
production »76, est bien obligé de nuancer son expression de cette manière : « Le trait
spécifique de l’homme est donc la capacité de produire des moyens de production. Un stade
de pure cueillette sans l’aide d’outil d’aucune sorte ne peut être qu’un fait exceptionnel. »77
Voici la difficulté à admettre le processus de travail à main nue. « Une distance, l’épaisseur
d’une durée que nous avons quelque peine à imaginer » au dire de Pierre Chanu. Et pourtant,
Maurice Godelier s’appuyant sur une phrase de Marx écrite en Formen conclut de la sorte :
« Il y a des circonstances où l’on peut s’emparer de ce qui est disponible sans aucun
73
CHANVAILLON Jean, [1992] Les Hominidés, in La Préhistoire dans le monde, ouvrage collectif dirigé par
José Garanger, Presses universitaires de France, p. 287
74
NOUGIER Louis-René, [1986] Naissance de la civilisation. Forestiers, défricheurs, paysans dans la
préhistoire, Lieu Commun, p. 20
75
SCARRE Chris, [1996] La vie économique, in La vie préhistorique, Société Préhistorique Française, Editions
Faton
76
GODELIER Maurice, [1978] Préface in Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels,
Lénine, Centre d’études et de recherches marxistes, Editions sociales, p. 55
77
Idem, p. 55
39
instrument, sans transformation… mais elles disparaissent
très vite et on ne doit les
considérer nulle part comme circonstances normales. »
78
C’est en connaissance de cause que nous posons l’hypothèse que le premier processus de
travail s’est forgé et se fonde sur un travail « à main nue » ; en ce sens que le travailleur ne
dispose que de son corps et notamment de ses bras pour effectuer son activité économique
quotidienne. Faute de plus d’information, nous sommes amenés à « imaginer » ce premier
processus de travail de même que Maurice Godelier est obligé à donner le même pas lorsqu’il
s’interroge sur les sociétés des hiérarchies sociales héréditaires : « […] Nous n’avons rien
d’autre à proposer qu’une manière d’imaginer le mécanisme qui a pu mener graduellement à
ces hiérarchies héréditaires. »79
Nous commençons donc par présenter cette première façon de travailler qui a animé
l’économie des premiers groupes sociaux.
I.1 Le processus de travail à main nue
Ce point de départ est ainsi présenté par Friedrich Engels : "enfance du genre humain qui
vivant tout au moins en partie dans les arbres (seule raison qui explique qu'il se soit maintenu
malgré les grands fauves), résidait encore dans ses habitats primitifs, les forêts tropicales ou
subtropicales. Des fruits avec ou sans écorce, des racines servaient à sa nourriture; le résultat
principal de cette époque, c'est l'élaboration d'un langage articulé. De tous les peuples dont on
a connaissance, aucun n'appartenait plus à cet état primitif. Bien qu'il ait pu s'étendre sur de
nombreux milliers d'années, nous ne pouvons le prouver par des témoignages directs;
cependant, une fois accordé que l'homme descend du règne animal, il devient inévitable
d'admettre cette période de transition"80.
Dans ce sens, "on peut penser qu'au début [l'activité économique] ce fut essentiellement pour
mieux se protéger de l'agressivité de sa niche environnementale d'une part, et pour mieux
assouvir ses besoins fondamentaux d'autre part"81. "Or ceux-ci, continue Henri Laborit, sont
en réalité assez restreints, puisqu'ils sont commandés par les pulsions hypothalamiques les
78
GODELIER Maurice, [1978] Préface in Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels,
Lénine, Centre d’études et de recherches marxistes, Editions sociales, p. 55
79
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
153c
80
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 86
81
LABORIT Henri, [1973] Société informationnelle. Idées pour l'autogestion, Les Editions du Cerf, p. 5
40
plus primitives, la faim, la soif, l'accouplement, et la nécessité d'assurer la protection contre
les intempéries par le vêtement et l'habitat"82. "L'hypothalamus est la région la plus primitive
du cerveau, la plus ancienne, où sont programmés de façon innée les comportements les plus
immédiatement indispensables à la survie, ceux qui assurent directement le maintien de
l'homéostasie."83
Quoi qu’il en soit, nous commencerons tout d’abord par présenter les éléments de cette
première manière de travailler. Puis nous aborderons la notion de force de travail en notant les
motifs qui ont amené à opter pour un angle de vue différent de celui indiqué par Karl Marx.
Nous continuerons en décrivant les principales caractéristiques de cette première façon de
travailler. Nous finirons enfin par signaler les deux contraintes inhérentes à cette manière de
travailler.
A. Les éléments du processus de travail
La façon de travailler de cette "enfance du genre humain" est définie par Karl Marx de la
façon suivante : "pas de production possible sans un instrument de production, cet instrument
ne fût-il que la main. Pas de production possible sans travail passé, accumulé, ce travail ne
fût-il que l'habilité que l'exercice répété a emmagasinée et concentrée dans la main du
sauvage"84.
Lorsque le groupe social entre en relation avec la nature dans un but de survie, il génère une
certaine façon de travailler, un processus de travail spécifique qui adopte les caractéristiques
propres à ce stade de rapport avec la nature. Celui-ci prend les caractéristiques du stade où le
travail se met en relation avec la nature. Le processus de travail est une manière de travailler à
partir des conditions données. En l’espèce, il prend la forme d’un processus de travail à main
nue.
C'est ainsi que le travailleur du groupe social primitif en se mettant en relation avec la nature
génère un processus de travail bien précis. Celui-ci prend la forme d’un processus de travail à
main nue. Cette façon de travailler met en interaction les deux éléments exclusivement
présents à ce stade : l'objet de travail et le travailleur.
82
LABORIT Henri, [1973] Société informationnelle. Idées pour l'autogestion, Les Editions du Cerf, p. 7
Idem, p. 44
84
MARX Karl, [1859] Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, 1977, p. 151
83
41
a. L’objet de travail : le foyer d’alimentation
Quel est donc cet objet de travail ? C’est le foyer d’alimentation, à savoir, cette partie de la
nature où le groupe social va trouver la source de son alimentation. Ce foyer d’alimentation
n’est pas un lieu fixe car, il reste valable tant qu'il y a des produits alimentaires à portée des
travailleurs. Dès qu'il perd son importance alimentaire, il perd aussi tout intérêt pour le groupe
social.
Voici le récit d'Anne Robert Jacques Turgot. "Sans provisions, au milieu des forêts, on ne
peut s'occuper que de la subsistance. Les fruits que la terre produit sans culture sont trop peu
de chose; il fallut recourir à la chasse des animaux qui, peu nombreux et ne pouvant dans un
canton déterminé fournir à la nourriture de beaucoup d'hommes, ont par là même accéléré la
dispersion des peuples et leur diffusion rapide. Des familles ou de petites nations fort
éloignées les unes des autres, parce qu'il faut à chacune un vaste espace pour se nourrir : voilà
l'état des chasseurs. Ils n'ont point de demeure fixe, et se transportent avec une extrême
facilité d'un lieu à un autre."85
Le foyer d'alimentation est donc son espace économique, et son étendue est limitée par la
portée du processus de travail à main nue. Il est mobile mais restreint par des conditions
naturelles. Ainsi, les Bushmen « pratiquent une stratégie dont le principe peut être formulé de
la façon suivante : quel que soit le moment, les membres d’un camp cherchent à collecter et à
chasser les aliments désirables en des lieux aussi proches que possible du point d’eau où ils
ont établi leur camp. […] Les Bushmen restent en général à la même place tant qu’il ne leur
faut pas plus d’un jour de marche pour aller chasser et collecter, et pour transporter l’eau qui
leur est nécessaire durant ces activités »86
L’objet de travail d’un processus de travail à main nue est donc le foyer d’alimentation
concrétisé par un espace économique physique et mobile. Voici comment Maurice Godelier
souligne l’importance de cet élément du processus de travail à main nue : « Pour les Pygmées,
chasseurs-collecteurs, la forêt n’a pas de secret. […] mais c’est aussi une réalité surnaturelle,
omniprésente, omniscience, omnipotente sous la dépendance de laquelle ils se trouvent pour
se maintenir en vie. Pour cette raison, ils perçoivent le gibier qu’ils attrapent, les produits
85
TURGOT Anne Robert Jacques, [1751] Plan d'un premier discours sur l'histoire universelle, in Formation et
distribution de richesses, Flammarion, 1997, p. 99
86
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
59
42
qu’ils cueillent comme autant de dons qui leur sont prodigués par la Forêt à laquelle ils
doivent l’amour et la reconnaissance qu’ils expriment dans leurs rituels »87
b. Le travailleur à main nue
Il faut tout d’abord apporter la précision suivante : le « travailleur » appartenant à un
processus de travail en cours est celui qui participe directement à l’activité quotidienne de
constitution du résultat de l’activité économique. C’est avec l’effort fourni par ce travailleur
que se constitue la partie significative du résultat de l’activité économique du groupe social.
C’est essentiellement grâce à lui que l’activité économique et le groupe social se reproduisent.
Le « travailleur » appartenant à un processus de travail en cours a, par conséquent, deux
caractéristiques fondamentales. Premièrement, il participe quotidiennement à l’activité
économique. Deuxièmement, il participe dans la constitution de la partie la plus importante,
en termes relatifs (en quantité, variété et qualité), du résultat de l’activité économique.
Nous faisons cette remarque étant donné que le « travailleur » compris dans le processus de
travail en cours n’est pas le seul qui fournit du travail. Ils existent d’autres sources de travail
et, par conséquent, d’autres types de travailleurs, comme nous le verrons par la suite.
La personne qu’effectue une activité réunissant ces deux conditions, nous l’appelons
dorénavant « travailleur ». Celui-ci, à ce stade d’évolution de l’activité économique, effectue
sa tâche journalière sans l’aide d’aucun outil ou moyen de travail. Il se sert de son corps et
notamment de ses bras. C’est notre point de départ dans l’évolution des processus de travail.
Cette première façon de travailler, nous l’appelons « processus de travail à main nue ».
Lorsque ce travailleur à main nue entre en contact avec le foyer d’alimentation, il génère un
certain nombre d’activités qui tout naturellement ont été conditionnées par les éléments
composant ce processus de travail. C’est ainsi que le travailleur à main nue exécute
notamment des activités de chasse, de pêche et de cueillette. Ce travailleur engagé dans cette
manière de travailler spécifique ne pourra en aucun cas effectuer une activité qui dépasse ces
conditions. Et pourtant, on le sait, ils existent d’autres formes de travail parallèlement au
développement du processus de travail en cours. Nous le verrons par la suite.
87
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
52-53
43
B. La force de travail
A partir du critère que nous venons d’établir concernant les caractéristiques d’un travailleur
appartenant à un processus de travail, nous préciserons la notion de force de travail telle que
nous allons l’utiliser au cours de cette thèse. Pour ce faire, nous allons tout d’abord signaler
les autres sources de travail pour ensuite aborder la ventilation de la force de travail selon
qu’elle concerne les travailleurs et les non-travailleurs. Nous finirons par expliciter notre
angle de vue concernant la notion de force de travail par rapport à celui utilisé par Marx dans
la démonstration de sa théorie de l’exploitation.
a. Différentes sources de travail
Lorsqu'on se réfère au travail comme l’élément du processus de travail à main nue, nous
parlons toujours du travail journalier, celui qui est destiné à la constitution du panier
d'alimentation. C'est ce type de travail qui garantit quotidiennement la survie du groupe. Il est
à prédominance physique, à ce stade d'évolution.
Toutefois, cela ne veut pas dire que l'économie ne bénéficie pas d'autres sources de travail.
Bien au contraire, elles existent même si celles-ci ne sont pas incluses dans le processus de
travail en cours. C'est le cas notamment des connaissances émanant des sages vieillards,
lesquelles sont employées par le groupe social pour la recherche de nouveaux foyers
d'alimentation.
Les sages de la communauté ne participent pas directement et quotidiennement à la
constitution du panier d’alimentation. Pour cela, nous ne les incluons pas dans la notion de
travailleur appartenant au processus de travail à main nue. Et pourtant, combien important est
le rôle de constitution de la mémoire du groupe social, surtout dans la recherche de nouveaux
foyers d’alimentation.
Cette autre source de travail est aussi importante pour l’activité économique bien qu’elle ne
soit pas incluse dans le processus de travail en cours. Et ceci n’est pas le seul cas comme nous
le verrons plus clairement lorsqu’on traitera les processus de travail suivants.
Le rôle du sage du village, des sorciers, des inventeurs, des créateurs, des innovateurs, des
découvreurs et bien d’autres rappelle qu’existent d’autres sources de travail qui complètent la
force de travail appartenant à une activité économique concrète. Ils donnent lieu à d’autres
activités qui ne sont pas précisément celles émanant du processus de travail en cours. En fait,
44
grand nombre de ces activités ne sont que de nouveaux processus de travail en herbe comme
nous le verrons dans les chapitres suivants. Ils constituent l’embryon de nouvelles formes de
travailler.
b. Travailleurs et non-travailleurs
Or, la force de travail d’un groupe social n’est pas constituée uniquement du travail
directement impliqué dans le processus de travail en cours et du travail fourni pars les autres
sources de travail qui complètent l’activité économique. Car la force de travail n’est
nullement passagère, elle dure dans le temps. Et pour ce faire, elle a besoin des nouveaux-nés,
des enfants, bref ; des personnes qui, le moment venu, prendront le relais des travailleurs mis
à la retraite ou tout simplement « perdus » dans le parcours, si l’on veut que le groupe social
perdure.
C’est ainsi que la reproduction du groupe social et de l’activité économique ne peut se faire
sans la contribution de ces nouveaux-nés, de ces jeunes. La puissance de la force de travail
n’est donc pas uniquement mesurée par la quantité de travail qu’on peut déployer à un
moment donné mais aussi par la quantité et la qualité de la relève.
Puisqu’il n’est pas dans notre intention de faire de l’anthropologie mais de proposer un
schéma d’évolution abstraite des différents processus de travail qui ont animé l’activité
économique depuis les origines de l’humanité, nous avons convenu de séparer la force de
travail en travailleurs et en non-travailleurs sur la base des critères établis précédemment.
Ceux qui participent directement par l’intermédiaire du processus de travail en cours ce sont
les travailleurs. Le reste, ceux qui complètent la force de travail d’une communauté ce sont les
non-travailleurs.
L'activité économique est donc composée de travailleurs et de non-travailleurs, tous deux
indispensables à son développement et à sa reproduction.
A ce stade d'évolution de l'économie, il y a une correspondance parfaite entre le nombre de
personnes appartenant à l'activité économique et le nombre de personnes appartenant au
groupe social, ce qui n'arrive pas aujourd'hui. Est-ce dû à l'état sauvage, primitif et réduit en
nombre du groupe social ? Dans la pratique tous s'accordent à répondre par l’affirmative.
Nous tâcherons dans le chapitre IV de démontrer que ce n'est pas le cas. Pour ce faire, nous
avons besoin d’introduire la notion de décision économique.
45
Précisons maintenant l’angle de vue utilisé dans notre démarche et celui de Karl Marx
concernant la notion de force de travail. La différence de perspective a par conséquence une
appréhension autre de la force de travail, bien que l’ordre de grandeur et la catégorie
économique88 force de travail est pratiquement la même.
c. La notion de force de travail chez Marx
L'économie se développe fondamentalement avec le travail inclus dans le processus de travail,
mais qui elle n'écarte pas pour autant d'autres sources de travail qui complètent la puissance
de la force de travail du groupe social. Nous avons donc ventilé la force de travail entre ceux
qui participent à l’activité économique par l’intermédiaire du processus de travail en cours
(les travailleurs) et le reste de la population (les non-travailleurs), puisque nous sommes plutôt
intéressés, dans un premier temps, à expliquer la constitution, le fonctionnement et l’évolution
des processus de travail.
Il est important noter que dans la fraction non-travailleurs se trouvent les travailleurs
appartenant aux autres formes de travailler, ceux qui ne constituent pas la base essentielle de
l’économie en cours. En revanche, lorsque Karl Marx utilise la notion de force de travail, il le
fait pour expliciter sa théorie de l’exploitation. D’où, bien que nous nous référons
pratiquement au même ensemble, la ventilation n’est pas la même. Voyons ceci.
Karl Marx commence par centrer les termes de sa théorie de l’exploitation de la manière
suivante : « Il faudrait que l'homme aux écus eût l'heureuse chance de découvrir au milieu de
la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu
particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer serait réaliser du
travail et par conséquent, créer de la valeur [...]; Et notre homme trouve sur le marché une
marchandise donnée de cette vertu spécifique; elle s'appelle puissance de travail ou force de
travail. »89
De cette notion « puissance de travail ou force de travail », il donne une définition : « Sous ce
nom il faut comprendre l'ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans
88
« Qu’est-ce qu’une catégorie économique ? Nous la définirons : le concept d’une structure économique. C’est
une idéalité, un ‘objet idéal’, produit de la conscience réfléchie qui l’engendre, pour viser à travers elle une
réalité extérieure à la conscience mais que celle-ci veut connaître » (GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et
irrationalité en économie, t. II, François Maspero, 1974, p. 30)
46
le corps d'un homme, dans sa personnalité vivante, et qu'il doit mettre en mouvement pour
produire des choses utiles. »90
Ensuite, il s’attache à préciser les conditions de son échange, dans ces termes : « Nous
sommes partis de la supposition que la force de travail est achetée et vendue à sa valeur
[…]. »91 Il le fait même avec une pointe d’ironie par rapport à ses « critiques bourgeois » :
« Mais, chose étrange, explique Karl Marx, la grande majorité de mes critiques bourgeois
pousse les hauts cris comme si j’avais fait tort aux capitalistes […], en admettant qu’ils paient
la force de travail à sa juste valeur, ce que, pour la majeure partie, ils ne font pas. »92 Il a
besoin de démontrer que l’exploitation s’effectue même en payant la force de travail à sa juste
valeur.
Or, « la valeur de la force de travail, explique Karl Marx, [est] déterminée par les frais
d'entretien de l'ouvrier et de sa famille. »93 Il poursuit : « La force de travail d’un homme ne
consiste que dans son individualité vivante. Pour pouvoir se développer et entretenir sa vie, il
faut qu’il consomme une quantité déterminée de moyens de subsistance. Mais l’individu,
comme la machine, s’use et il faut le remplacer par un autre. Outre la quantité d’objets de
nécessité courante dont il a besoin pour sa propre subsistance, il lui faut une autre quantité de
ces mêmes denrées de première nécessité pour élever un certain nombre d’enfants qui
puissent le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race des travailleurs. »94
La notion de force de travail chez Marx est donc composée du travailleur et de sa famille.
Hormis les cas des malades ou des orphelins, nous parlons du même ordre de grandeur de la
force de travail. Notre différence de perspective est donc la résultante d’une différence dans le
sujet d’analyse.
Il s’occupe essentiellement de montrer les mécanismes de l’exploitation des travailleurs dans
une économie capitaliste. Pour ce faire, il est obligé de mettre en avant le travailleur avec sa
famille en arrière plan. Car, pour le « patron » le seul qui compte c’est le travailleur.
L’exploitation se véhicule par son intermédiaire.
89
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 129
90
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 129
91
Idem, p. 173
92
MARX Karl, [1885] Le Capital. Le procès de circulation du capital, Livre deuxième, Editions sociales, 1977,
p. 446
93
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 282
94
MARX Karl, [1898] Salaire, prix et profit, texte d'un exposé effectué en 1965 et qui fut publié pour la
première fois en 1898, Editions sociales, Pékin, 1963, p. 42-43
47
En ce qui nous concerne, nous privilégions l’analyse des éléments constitutifs du processus de
travail. Dans cette optique, celui qui compte est toujours et seulement le travailleur lié au
processus de travail en cours. La dissociation que nous opérons au sein de la force de travail
est en harmonie avec notre hypothèse de départ, celle que nous essayerons de démontrer au
long de cette thèse, à savoir, la séparation du processus de travail et de la décision
économique, les deux éléments de tout acte économique.
Karl Marx n’avait nul besoin d’effectuer cette dissociation. Son souci était ailleurs. Il
s’intéresse plutôt à la valeur de la force de travail comme l’un des mécanismes d’exploitation.
Ces deux manières de considérer la force de travail s’éclaireront dans le titre II lorsque nous
présenterons les deux types de décision économique, privée et sociale.
Quant à la différence de catégorisation de la force de travail, apparemment banale, a une
importance capitale dans notre thèse, car elle se verra répercutée sur deux points essentiels :
1. Ils existe différentes sources de travail, celles qui comptent pour beaucoup dans le
développement et la création des nouveaux processus de travail. Ceci nous le
constaterons au cours de ces trois premiers chapitres.
2. La séparation entre processus de travail et décision économique, les deux éléments de
tout acte économique, facilite l’analyse des différentes formes de gestion de
l’économie et notamment des différentes formes de répartition des revenus. Bref, elle
facilite l’analyse d’identification des origines des inégalités économiques. Nous
aurons l’occasion de le vérifier lors du développement des trois chapitres composant le
titre II de la présente thèse.
***
Une fois précisés les éléments constituant la force de travail dans toute activité économique
quel que soit le processus de travail en cours, il nous reste à répondre à la question suivante :
de quelle nature est le rapport existant entre la force de travail et le groupe social ? Pour cela,
nous devrons encore attendre que la décision économique soit bien explicitée afin de mieux
saisir les relations existantes entre la force de travail et le groupe social en fonction du choix
de la société.
Nous allons présenter maintenant les caractéristiques principales du processus de travail à
main nue.
48
C. Les caractéristiques du processus de travail
Le processus de travail à main nue présente des caractéristiques assez importantes telles que
la génération du premier surplus économique, le plein emploi, le travail directement social et,
le panier d’alimentation, le seul résultat de l’activité économique. De même, le fait de traiter
ce processus de travail en termes de flux et de stocks, nous conduira à la notion de fonds
économique. Mais il y a d’autres caractéristiques que nous aborderons dans la section
suivante. Celles-ci conditionnent les limites de son développement et de son évolution.
a. Le travail directement social facilite la liaison économie / groupe social
Le travailleur déploie un certain effort qui se manifeste à travers les biens alimentaires
chassés, pêchés ou cueillis dans le foyer d'alimentation. Ce sont de biens à consommation
finale. C'est cette caractéristique du résultat du travail qui permet de dire que le travail, à ce
stade d'évolution de l'économie, est directement social.
Dans ce type d’économie, le résultat de l'activité économique a une durée de conservation très
courte. De ce fait, à ce stade de l'évolution des processus de travail, il n'y a pas de formes de
manifestation du travail à caractère durable.
Plus encore, cette manifestation du travail en produits alimentaires n'est pas injectée à
nouveau dans le processus de travail. C'est un bien économique qui n'arrive pas à se constituer
en élément du processus de travail. Le travail, à ce stade d'évolution, se manifeste uniquement
par l'intermédiaire d'un bien qui doit s'éteindre par la suite. Il ne laisse pas de traces.
Dans ce sens, l'explication donnée par Karl Marx concernant le travail directement social, à ce
stade d'évolution de l'économie, par le "régime communautaire" n'est pas fondé et surtout est
contraire à son analyse matérialiste. Il s'exprime ainsi : "prenons le travail collectif sous sa
forme originelle, tel que nous le trouvons au seuil de l'histoire de tous les peuples civilisés.
Ici, le caractère social du travail ne provient manifestement pas de ce que le travail de
l'individu prend la forme abstraite de la généralité, ou de ce que son produit prend celle d'un
équivalent général. C'est le régime communautaire, sur lequel repose la production, qui
empêche le travail de l'individu d'être du travail privé et son produit d'être un produit privé, et
49
qui fait au contraire du travail individuel directement la fonction d'un membre de l'organisme
social"95.
Ce n’est pas le régime communautaire « qui empêche le travail de l’individu d’être du travail
privé ». Le travail privé ou le travail directement social sont les caractéristiques de processus
de travail bien définis. Il y a des processus de travail qui ont pour caractéristique de générer
du travail directement social, comme c’est le cas du processus de travail à main nue ; en
revanche, il y a d’autres processus de travail qui ont par caractéristique de générer tout
d’abord un travail privé, comme nous aurons l’occasion de le voir dans le chapitre II.
Par contre, le régime communautaire est la manifestation de l’une de deux formes de la
décision économique, comme nous le verrons en détail à partir du chapitre IV. Le régime
communautaire est un choix de société complètement indépendant du processus de travail en
cours.
Toutefois, il est important de remarquer au sujet du travail directement social propre au
processus de travail à main nue le fait qu’il facilite la liaison entre l’activité économique et le
groupe social. Etant donné que le résultat de l’activité économique est directement
consommable, économie et groupe social sont indissolublement confondus. Une
caractéristique du processus de travail à main nue que facilite à la base le « régime
communautaire ». Une fois établie cette liaison économie / société, paraît toute naturelle dans
le comportement des membres du groupe social.
Lors de notre exposé du processus artificiel de production au cours du chapitre II, nous aurons
l’occasion de faire la différence entre territoire et espace économique. Pour l’instant et à ce
stade d’évolution de l’activité économique, le territoire du groupe social et l’espace
économique de l’activité économique sont complètement confondus.
b. Le résultat de l’activité économique : le panier d’alimentation
Le résultat de l'activité économique basée sur le processus de travail à main nue n’est peut
être essentiellement constitué que des produits alimentaires. Quel que soit le développement
de cette manière de travailler, les travailleurs ne pourront pas dépasser leur activité de chasse,
de pêche et de cueillette. Cette manière de travailler les cantonne à effectuer une prise sur le
95
MARX Karl, [1859] Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, 1977, p. 13
50
tas des produits alimentaires dans leur état naturel. Ce résultat de l’activité économique c’est
ce que nous appellerons « le panier d’alimentation ».
Dans ces conditions, le résultat sera toujours composé essentiellement de produits périssables.
A quoi bon continuer à chasser, à pêcher ou à récolter des produits alimentaires si l'on a assez
pour la communauté ? Il n'y aurait aucun sens à continuer à le faire. C'est ici qu'il faut se
poser la question sur le sens et la rationalité d'une activité économique. Les personnes
appartenant à ces premiers groupes sociaux dont l’économie est basée sur le processus de
travail à main nue sont-elles paresseuses ? La grandeur du temps dédié aux activités de loisir
est-elle un signe de leur attitude négligente par rapport au travail ?
Schumpeter s'exprime de la sorte : "Les faits sociaux, au moins immédiatement, sont les
résultats de l'activité économique; les faits économiques, les résultats de l'activité
économique. Nous définirons cette dernière comme l'activité qui a pour fin l'acquisition de
biens"96. Ainsi, une fois prise sur le tas la quantité de produits alimentaires nécessaires pour
les besoins de la communauté, les travailleurs utilisent le reste du temps comme bon leur
semble.
De toute évidence, ces personnes agissent en toute rationalité lorsqu'elles utilisent une grosse
partie de leur temps à des activités de loisir. La notion de plein emploi n'a donc pas les mêmes
paramètres que la notion de plein emploi de nos jours. D'où, il s’avère que nous ne pouvons
pas analyser le comportement des travailleurs d'un processus de travail à main nue avec les
caractéristiques des processus de travail plus évolués.
Ceci serait, selon les termes de Marshall Sahlins, le regard d' « une anthropologie
économique, définie par opposition aux interprétations de l'économie et de la société
primitives en termes d'économie de marché.»97
c. L’analyse en termes de flux et de stocks
L’analyse peut se faire aussi en termes de flux et de stocks. A ce stade, le flux est constitué
uniquement par le panier d'alimentation, qui doit être renouvelé constamment, et le stock est
constitué uniquement par le foyer d'alimentation. Par la suite, nous appellerons « fonds
96
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt
et le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, p. 1
97
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 31
51
économique » les stocks du groupe social. Le choix d'utiliser la notion de fonds économique
sera mieux compris avec l'arrivée des processus de travail beaucoup plus complexes où les
deux notions se différencient nettement.
d. Le premier surplus économique
Quoi qu'on en dise, le travail, à ce stade primaire de l'évolution de l'économie, a été assez
efficace pour pouvoir reproduire tant le groupe social que l'économie elle-même98. L'effort
déployé par les travailleurs devait nécessairement alimenter les travailleurs, les enfants et les
vieillards. Et ceci pas du tout dans un esprit humanitaire. Il fallait nourrir les enfants qui plus
tard seraient la relève. Il fallait entretenir les personnes âgées qui gardaient la mémoire de
tous les foyers d'alimentation et de tous les caprices de la nature. En fait, l'effort d'un
travailleur depuis les origines de l'activité économique permet de créer un surplus sans lequel
ni l'économie ni le groupe social n'auraient pu se reproduire.
Il est fort probable que ce surplus ait été une action-réponse instinctive, inconsciente, mais il
n’en reste pas moins que c'est le résultat d'une activité humaine. C'est grâce à ce surplus
généré par les travailleurs que les autres membres du groupe social ont pu survivre et, grâce à
leur participation que les travailleurs ont pu perdurer dans le temps, eux aussi.
"Le déroulement de l'acte instinctif constitue le but et la finalité de tout comportement finalisé
de l'animal en tant que sujet. Cette constatation fournit la seule possibilité de séparer, dans
l'abstrait, l'acte instinctif, 'aboutissement réflexe désiré' d'autres processus 'purement'
réflexes"99, affirme Konrad Lorenz, Prix Nobel 1973 en médecine et physiologie.
98
« On admet couramment que la vie au paléolithique était dure; nos manuels s'efforcent de perpétuer un
sentiment de fatalité menaçante, au point qu'on en vient à se demander non seulement comment les chasseurs
faisaient pour vivre, mais si l'on peut appeler cela vivre ! On y voit le chasseur traqué, au fil des pages, par le
spectre de la famine. Son incompétence technique, dit-on, le contraint à peiner sans répit pour obtenir tout juste
de quoi ne pas mourir de faim, sans que lui soit accordé sursis, excédent, ni loisir aucun pour 'fabriquer la
culture' » (SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives,
Editions Gallimard, 1976, p. 37).
Sahlins ajoute ceci : « Affirmer que les chasseurs vivent dans l'abondance, c'est donc nier que la condition
humaine est une tragédie concertée et l'homme, un forçat qui peine à perpétuité dans une perpétuelle disparité
entre ses besoins illimités et ses moyens insuffisants » (Idem, p. 37)
Cette appréciation est appuyée par le récit de Grey : « '[...] l'indigène [...] sait exactement ce qu'il produit, quand
vient la saison de chaque chose, et comment se les procurer le plus commodément. C'est en fonction de ces
diverses circonstances qu'il détermine du moment où il se rend en différents points de son territoire de chasse; et
je dois dire que j'ai toujours trouvé abondance de nourriture dans leurs huttes' (Grey, 1841, vol. II, pp. 259262) » (Idem, p. 45)
99
LORENZ Konrad, [1965] Trois essais sur le comportement animal et humain, Editions du Seuil, 1970, p. 68
52
e. Le plein emploi
Le même argumentaire exposé par Konrad Lorenz sur la différence entre l'acte instinctif et le
réflexe peut être utilisé pour banaliser le plein emploi des ressources humaines à ce stade
d'évolution de l'économie. Toutefois, bien que la réaction instinctive de survie ait pu jouer un
rôle essentiel, il n’en reste pas moins vrai qu'il existait d'autres contraintes provenant de l'autre
composante de l'économie (décision économique) qui empêchaient tout comportement
purement oisif, comme nous le verrons dans le chapitre IV.
Pour le moment attardons-nous sur la notion de plein emploi dans le cadre exclusif du
processus de travail. Il est couramment défini comme "l'utilisation maximum de la quantité de
travail disponible"100. Etant donné que le résultat d’un processus de travail à main nue est un
panier d’alimentation périssable, il conditionne l’activité économique à utiliser pleinement ses
ressources humaines. Qu’en sera-t-il ? Nous ne pouvons pas avancer une réponse tant que le
type de décision économique n’a pas été défini. La seule chose que nous pouvons déduire
d’une façon de travailler à main nue est le fait qu’elle facilite le plein emploi des ressources
humaines.
Il est aussi évident, à présent, que cette manière de travailler est au centre de sérieuses
contraintes à l’épanouissement de l’être humain et au développement de l’activité
économique.
D. Deux contraintes
Le développement du processus de travail à main nue bute sur deux contraintes. D'une part, la
faible efficacité du travail à main nue et, d'autre part, le rapport de dépendance absolue que le
groupe social entretient avec le foyer d'alimentation. Louis-René Nouguier indique que
« l’homme dépend très fortement des climats qu’il subit ! Il en a connu la contrainte dans
toute l’immensité chronologique de la préhistoire, d’autant plus que son genre de vie, que son
économie étaient plus ‘premiers’ et que les climats qu’il supportait étaient plus inhumains »101
100
QUILES Jean-José, [1995] Plein-emploi, in Dictionnaire d'histoire, économie, finance, géographie, Presses
Universitaires de France, p. 477
101
NOUGIER Louis-René, [1986] Naissance de la civilisation. Forestiers, défricheurs, paysans dans la
préhistoire, Lieu Commun, p. 21
53
Comment le groupe social primitif dépassera-t-il ces deux contraintes ? En développant au
maximum le processus de travail ? En employant la puissance de la force de travail contenue
dans toute l'activité économique? Par quel autre moyen pourra-t-il évoluer ?
Nous avons vu que la force de travail, la puissance de la force de travail, dépasse l'emploi
restreint du travail contenu dans le processus de travail. Bien que le développement d'une
activité économique se base sur le processus de travail en cours, son évolution ne s'arrête pas
là. La source de l'évolution de l'économie ne se trouve pas dans le processus de travail en
cours et, par conséquent, elle ne se trouve pas non plus dans la forme de manifestation du
travail du processus de travail en cours. Ce que nous trouvons dans le processus de travail en
cours ce sont les sources du développement de l’économie et non pas son évolution.
Comment l’économie a-t-elle pu évoluer ? La réponse à cette question est une sérieuse leçon
historique à retenir sur les sources d'épanouissement des groupes sociaux et sur les sources
d'évolution de l'activité économique. Elle constituera un vecteur clé à retenir lorsqu’il s’agira
d’identifier les sources d’épanouissement des groupes sociaux ou encore de l’évolution de
l’économie.
En fait, la nouvelle forme de travailler sera créée par le groupe social lui-même. Cette autre
manière de travailler s'installera alors progressivement au cœur de l’économie. Elle finira par
dépasser la façon de travailler en cours et engendrer ainsi une nouvelle économie. Cette
nouvelle façon de travailler c’est le processus de travail avec outils
I.2 LE PROCESSUS DE TRAVAIL AVEC OUTILS
Avec l'arrivée d'une nouvelle manière de travailler basée sur des outils de travail, le bond en
avant de l'économie est notable et sa complexité commence à se dessiner. Les sources
d'épanouissement de l'être humain proviennent aussi bien de la force de travail que du
processus de travail. Or la force de développement d’une économie est toujours donnée par la
puissance du processus de travail en cours. Dans le sein de l’économie commence alors à
émerger, pour la première fois, le processus d'accumulation sous la forme d’outils de travail
qui vont largement contribuer à l'augmentation de la productivité par unité de travail déployé.
54
A. L'amélioration des conditions matérielles d'existence
Au stade du groupe social primitif il n'y a certes qu'un seul et très fort désir de survivre. Dans
cette recherche permanente pour dépasser les contraintes, la découverte du feu est un grand
bond en avant. Cette découverte approfondit la notion de foyer en dépassant l’utilité restreinte
du foyer d'alimentation. C’est ainsi que le groupe social commence consciemment à
transformer la nature dans le but d'améliorer ses conditions matérielles d'existence. C'est le
cas, par exemple, de la cuisson des produits alimentaires extraits du foyer d'alimentation. Il
rend aussi utile la prise d'autres produits non alimentaires tel que le bois pour le feu.
Cette découverte entraîne deux conséquences importantes pour le groupe social. Le panier
d'alimentation devient plus varié et riche en nouveaux composants et, la cuisson de produits
alimentaires aboutit à la découverte de leur conservation dans le temps. C'est un pas
fondamental pour réaliser le stockage d'aliments et par là, réduire l'instabilité de la taille du
groupe social primitif. Double façon de garantir le panier d'alimentation qui est la condition
essentielle de la reproduction du groupe social.
Nous avons là, un exemple des effets positifs pour la communauté provenant de la source
travail qui se trouve en dehors du processus de travail en cours. Elle complète l'action du
processus de travail et, petit à petit, crée les nouveaux processus de travail. La contribution de
ce secteur de l'économie n'est pas négligeable, d'autant plus qu'il est constitué de l'apport des
non-travailleurs et des travailleurs en dehors de leur travail quotidien. En fait, ce secteur
échappe à l'activité routinière du processus de travail et permet de faire face aux contraintes
que subit la communauté et celle touchant au processus de travail lui-même. C'est le secteur
générateur des économies externes dans le quotidien du processus de travail.
Mais ce n'est pas de l'ensemble de ces découvertes que vient le grand saut de l'activité
économique. Il vient d'une création très particulière : les outils de travail102. Car des
découvertes comme celle du feu ne sont pas incluses dans le processus de travail. En
revanche, l'outil de travail deviendra l'élément incontournable d’un nouveau processus de
travail.
« L'outil humain exprime une 'ingéniosité consciente' (un processus symbolique), et l'outil de l'insecte, un
processus physiologique hérité (l'instinct) - 'le pire architecte, dit Marx, se distingue de la meilleure des abeilles
en ceci qu'il édifie sa structure en imagination, avant de la construire dans la réalité' » (SAHLINS Marshall,
[1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions Gallimard, 1976 1972, p.
123)
102
55
B. Des caractéristiques
La caractéristique essentielle de cette nouvelle manière de travailler est le fait que l'outil
accroît l'efficacité du travail en se plaçant comme l'extenseur du bras du travailleur. De
même, la division du temps de travail se manifeste pour la première fois dans l'évolution de
l'activité économique, suite aux travaux d’entretien et de création de l'outil lui-même.
Cette nouvelle activité crée une nouvelle source de surplus et le principe de l'accumulation.
a. La création des outils de travail
Luois-René Nougier dresse le tableau sur la création des outils de travail de la manière
suivante : « Devant les lentes améliorations climatiques de la phase atlantique, au cours du Xe
millénaire, ce grand virage qui transforme leur environnement, mutant la toundra et la taïga en
épaisses forêts de hêtres et de chênes, ils s’adaptent aisément à ce nouveau cadre. Ils créent de
nouveaux outils prêts au travail du bois, imaginent le tranchet, le pic et la hache taillée. »103
Le travail de cueillette des biens fournis par la nature s'élargit avec la création de la massue,
de la lance, de l'arc et de la flèche. Ils marquent le début de la transformation de la nature pour
enfin agir sur elle même. Toutes ces créations visent essentiellement la prise de produits
alimentaires. Le processus de travail est fortement transformé et l'efficacité du travail s'accroît
significativement. Le rapport du groupe social avec le foyer d'alimentation passe maintenant
par l'emploi des outils de travail.
Au travers des découvertes et des innovations, l'économie s'assoit dorénavant sur une manière
de travailler avec outils. Le processus de travail à main nue est transformé en processus de
travail avec outils.
En l'occurrence il est nécessaire de préciser que cette transformation n'est pas le produit d'une
poussée du processus de travail à main nue. Ce n'est pas en développant le processus de
travail à main nue qu'on arrive au processus de travail avec outils. D'une manière générale
nous dirions que ce n'est pas en développant le processus de travail en cours qu'on arrive à
faire évoluer l'économie. Voici un constat très important pour la compréhension de l'évolution
de l'économie et pour l'application des politiques économiques.
103
NOUGIER Louis-René, [1986] Naissance de la civilisation. Forestiers, défricheurs, paysans dans la
préhistoire, Lieu Commun, p. 388
56
Bien que le développement du processus de travail à main nue favorise l'apparition d'une
nouvelle manière de travailler, ce sont d'autres éléments se trouvant à l'intérieur de l'activité
économique qui la font naître. Peu à peu le nouveau processus s'installe. Il n'a pas été le fruit
d'une seule découverte ou d'une seule innovation. C'est le point culminant d'une longue série
de petits pas jusqu'à ce que la nouvelle façon de travailler devienne le moteur de la nouvelle
économie.
Ainsi les éléments du processus de travail avec outils ne sont plus au nombre de deux. Ils
sont, à présent trois : le travailleur, les outils de travail, et l'objet du travail.
L'objet de travail est toujours le foyer d'alimentation. Cependant, les outils ont été inclus dans
le processus de travail à travers leur création, leur production et leur emploi. Ce qui veut dire
qu'ils sont utilisés quotidiennement et que le développement de l'économie passe maintenant
par leur emploi. En ce qui concerne le travailleur, mis à part la production et l'emploi des
outils, il continue à déployer un travail qui se manifeste dans des produits alimentaires. On
peut donc dire que c'est encore un travail insaisissable tel que nous l'avons vu dans le
processus de travail à main nue.
L'accroissement de l'efficacité consécutive à l'utilisation des outils de travail se reflète
directement sur l'augmentation du panier d'alimentation du groupe social. Il offre alors un plus
grand choix en quantité, en qualité et en variété des produits alimentaires. A son tour,
l'augmentation du panier d'alimentation stabilise l'équilibre précaire du groupe social qui
fluctuait constamment en fonction de l'abondance des produits alimentaires. Cette
augmentation du panier entraîne la croissance de la taille du groupe social jusqu'au point
d'équilibre panier d'alimentation / taille du groupe social.
La production des outils de travail apporte un premier soulagement au groupe social dans son
désir de survie. Elle introduit aussi deux autres changements importants dans l'activité
économique : la division du temps de travail et l'écart entre le panier de reproduction104 et le
panier d'alimentation.
104
Le panier de reproduction à différence du panier d'alimentation comprend tous les éléments de l'économie qui
font possible le recommencement perpétuel de l'économie. Ainsi, le panier de reproduction d'une économie
basée sur le processus de travail à main nue est composé du panier d'alimentation et du foyer d'alimentation;
tandis que le panier de reproduction d'une économie basée sur le processus de travail avec outils contient en plus
des éléments notés précédemment, les outils de travail. En fait, le panier de reproduction contient tous les
éléments du processus de travail en cours.
57
Toutefois, la dépendance absolue par rapport aux foyers d'alimentation n'est pas radicalement
changée, bien que le fonds économique du groupe social compte dès lors un autre élément :
l'outil de travail.
b. La division du temps de travail
Lorsque le groupe social exécutait l'activité de cueillette des produits alimentaires à main nue,
le temps de travail comme le temps de prise des biens alimentaires restaient une seule et
même unité. Nous pourrions les mesurer tous les deux en jours ou en mois sans aucune
différence entre l'un et l'autre. L'activité de cueillette évolue sans interruption et elle est
totalement confondue avec le temps de travail. Tout temps de travail est de prise de biens
alimentaires, et le temps de prise est le seul temps de travail du groupe social.
Dès que le groupe social produit des outils, la prise de biens alimentaires cesse d'être le seul
travail du groupe social. Nous sommes devant une autre grande différence entre le processus
de travail à main nue et le processus de travail avec outils. Cette différence se manifeste dans
la composition du résultat de l'activité économique où le panier d'alimentation n'est plus le
seul élément.
Dorénavant il faut aussi produire les outils de travail pour pouvoir reproduire l'économie.
Bien qu’ils n’impliquent pas une division élaborée du travail105 sont devenus le facteur
incontournable de développement.
c. Des nouvelles sources de progrès
Lors de l'analyse de la reproduction de l'économie basée sur le processus de travail à main nue
nous avons remarqué que cette reproduction n'aurait pas pu s'effectuer sans la création d'un
surplus. Ce surplus a été créé bien que l'économie se développe avec une manière de travailler
105
« Généralement l'outillage de base est tel que chacun peut le manipuler de façon autonome [...] les outils sont
rustiques, 'fabrication maison', et donc suffisamment simples - de même que la plupart des techniques - pour être
accessibles à tous; les processus de production sont unitaires, non parcellisés, ils n'impliquent pas une division
élaborée du travail, de sorte que le même groupe ou individu motivé peut mener à terme l'entière procédure,
depuis l'extraction des matières premières jusqu'à la fabrication du produit achevé » (SAHLINS Marshall, [1972]
Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions Gallimard, 1976, p. 122)
58
aussi primaire que le processus de travail à main nue. La force de travail a été capable de
générer ce surplus qui a permis la survie des non-travailleurs. Ils avaient tout intérêt à les
garder et ils avaient les moyens d'y parvenir. Ce surplus est la première source de la puissance
d'une économie.
Maintenant nous sommes aux origines d'une nouvelle source de puissance : des nouvelles
formes de manifestation du travail qui s'introduisent dans le processus de travail lui-même.
C'est le cas des outils de travail. Ce n'est pas un surplus par excédent alimentaire. C'est un
surplus qui aide les travailleurs à devenir plus efficaces.
Les outils de travail permettent aussi, pour la première fois, d'effectuer un processus
d'accumulation des richesses à partir du processus de travail lui-même. Cela est complètement
différent de l'opération de stockage des produits alimentaires engendrée par la découverte de
leur conservation dans le temps. Les outils non seulement se gardent dan le temps, mais
surtout deviennent partie du processus de travail, ce qui permet l'augmentation de la
productivité du travail. La création des outils de travail est à l'origine de la richesse et de la
puissance de la nouvelle économie de ces groupes sociaux.
C. L'extenseur de la force de travail
L'économie se base maintenant sur un processus de travail qui a inclus un nouvel élément
mais, jusqu'à quel point s'est-elle transformée ? Certes, l'efficacité du travail s'est accrue
significativement mais l'activité économique continue à être de cueillette, de chasse et de
pêche. Alors, l'objectif essentiel de l'activité économique étant encore la prise de produits
alimentaires, comment peut-on comprendre le rôle de l'outil dans le processus de travail ?
L'outil de travail n'a pas permis de dépasser le caractère de prise sur le tas de l'activité
économique. Il n'a pas réussi non plus à se détacher du travailleur qui l'a créé. En fait, il existe
une relation proportionnelle entre la quantité des outils de travail et le nombre de travailleurs.
Ainsi, une production de flèches qui dépasse largement les besoins de chaque travailleur n'a
pas de sens car, l'efficacité du travailleur n'augmentera pas pour autant et moins encore le
panier d'alimentation. Inversement, si chaque travailleur cesse de produire les outils qu'il
emploie dans son travail quotidien, l'efficacité de son travail chutera et par là la grandeur du
panier d'alimentation. Il y a par conséquent une relation directement proportionnelle entre la
quantité d'outils de travail nécessaires et le nombre de travailleurs.
59
L'outil donne plus de puissance au travail quotidien mais ne réussit pas à modifier le caractère
de cueillette, de chasse et de pêche de l'activité économique. Il devient un élément très
important dans le processus de travail mais il n'est pas autonome. Il est attaché au travailleur.
Il n'est donc qu'un extenseur de la force de travail et ce, dans une activité de prise sur le tas.
"D'une manière générale, l'outil est une extension artificielle de l'individu, destiné non pas
simplement à être utilisé en tant que tel mais aussi en tant qu'appendice du corps dont il
accroît l'efficacité mécanique [...], ou à accomplir les opérations terminales [...] pour
lesquelles le corps n'est pas bien outillé par la nature."106
106
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 124
60
CONCLUSION CHAPITRE I
Contrairement aux autres animaux sociaux, les hommes ne
se contentent pas de vivre en société, ils produisent de la
société pour vivre ; au cours de leur existence ils inventent
de nouvelles manières de penser et d’agir sur eux-mêmes
comme sur la nature qui les entoure107
Maurice GODELIER
Il est difficile pour Karl Marx d'admettre l'existence du processus de travail à main nue. Il
s'exprime ainsi. "Nous pouvons admettre que l'état pastoral et la migration en général
constituent le premier mode d'existence; non pas que la tribu se fixe sur un certain territoire :
mais elle fait brouter les prés qu'elle rencontre sur son chemin; les hommes ne sont pas
sédentaires par nature (à moins de se trouver dans un environnement naturel particulièrement
fertile, et qu'ils vivent dans les arbres comme des singes [...])"108.
Il est difficile aussi d'admettre que les personnes soient nées avec un outil sous le bras, ou
encore plus difficile en sachant domestiquer le bétail.
Toutefois, la nature primaire de ces deux processus de travail (à main nue et avec outils) fait
que la personne et sa communauté se trouvent dans une dépendance absolue par rapport à la
nature, au foyer d'alimentation plus précisément. Cette contrainte majeure met en tension tous
les éléments de l'organisation sociale et économique de la communauté. Cela sera l'aiguillon
dans le processus d'évolution de l'économie.
Nous constatons aussi, à ce stade, qu'il y a pleine correspondance entre la structure sociale de
la communauté et la structure de l'économie, et que le travail est directement social, puisque
le panier d'alimentation est d'utilisation immédiate et collective. Les membres de la
communauté assouvissent leurs besoins à partir du même et seul panier d'alimentation.
107
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
9
108
MARX Karl, [1857-1858] Formes précapitalistes de la production, types de propriété (principes d'une critique
de l'économie politique), in Œuvres, Economie II, Editions Gallimard, 1968, p. 313
61
Le travail, l'un des éléments du processus de travail, est donc à la source de la survie
quotidienne des membres de la communauté
Par contre, le travail, déployé dans la création des outils de travail, est à la source du
rebondissement de la taille de la communauté ainsi que du niveau de vie de ses membres. Il
faut remarquer que ce travail n’est pas celui de l’activité quotidienne de pêche, chasse ou
cueillette. C’est un travail de création qui peut être fourni par les travailleurs, certes, mais pas
forcément. Car, il peut aussi très bien être fourni par quelqu’un de l’extérieur du processus de
travail en cours.
Cela met en évidence que l'effort de travail déployé par une communauté ne se trouve pas
uniquement dans le travail journalier à l'intérieur du processus de travail en cours, comme
nous avons l'habitude de le penser, de le recenser. Il se trouve aussi à l'extérieur de ce
processus de travail. D'ailleurs, travail non négligeable ni en quantité ni en qualité, comme
nous le verrons encore par la suite, car les grands rebondissements de l'économie proviennent
de ce secteur de l'activité économique qui échappe aux limites du processus de travail en
cours.
Ainsi, la notion de force de travail que nous utiliserons par la suite est beaucoup plus large
que celle que l'on a l'habitude de réserver uniquement au travailleur. Dans notre acception, la
force de travail est le résultat de la contribution des travailleurs et des non-travailleurs
appartenant à un groupe social.
Bien qu’à ce stade d’évolution de l’activité économique, le panier d'alimentation soit un
panier de survie, le processus de travail qui le génère présente déjà des caractéristiques très
importantes à noter. Premièrement, dès l'origine de l'activité économique, le travailleur est
capable de générer un surplus, ce qui a permis au départ la survie des non-travailleurs.
Deuxièmement, bien que dans les deux économies, le panier d'alimentation soit encore de
survie, leur différence se trouve dans leur variété et leur quantité, source d'une amélioration
très sensible du niveau de vie des membres de la communauté. Troisièmement, la puissance
de l'économie et la taille de la population a un rapport direct avec le degré d'évolution du
processus de travail en cours. Quatrièmement, le processus de création des outils (des
moyens) de travail pour augmenter l'efficacité des travailleurs est commencé.
Puisque la nature, par l'intermédiaire du foyer d'alimentation, fixe un seuil à la grandeur du
panier d'alimentation, la communauté s'impose un ordre de grandeur de la taille de la
population, celui qui est respecté lors de la reproduction par le biais d'un coefficient non-
62
travailleur / travailleur à ne pas dépasser. Une régulation109 sociale qui prend en compte : 1.
l'ensemble de la population; 2. Les limites de l'économie; 3. La nature humaine. Une
régulation efficace du point de vue économique et social.
Il est nécessaire de remarquer que nous sommes en train d'analyser uniquement la dynamique
des processus de travail. Les formes de répartition du résultat de l'économie n'ont pas encore
été explicitées.
Toutefois, une question s'impose. Jusqu'à quel point le panier d'alimentation de ces groupes
sociaux peut-il être appelé "panier de survie" ? A ce sujet, il est très important de rappeler les
conclusions des recherches entreprises par Marshall Sahlins. Il avance l'idée que ces groupes
sociaux vivaient ou vivent dans une économie qui n'était pas de pénurie, ni des biens
alimentaires ni d'autres biens matériels.
Il s'exprime de la manière suivante : "lorsque Herskovits écrivait son Anthropologie
économique (1952), il était de bon ton de proposer les Bochimans ou les aborigènes
australiens comme 'illustrations classiques de peuples dont les ressources économiques sont
des plus succinctes', dont l'environnement est si précaire que 'la survie n'est possible qu'au
prix d'une activité très soutenue'. Aujourd'hui, on en vient presque à inverser l'image
'classique' - et ce à partir de données émanant essentiellement de ces deux groupes. On est
actuellement en mesure de prouver que les peuples de chasseurs-collecteurs travaillent moins
que nous; et que loin d'être un labeur continu, la quête de nourriture est, pour eux, une activité
intermittente, qu'ils jouissent de loisirs surabondants et dorment plus dans la journée, par
personne et par an, que dans tout autre type de société"110.
Marshall Sahlins continue ainsi : "de ces chiffres, on peut conclure qu'une journée moyenne
de chasse et de ramassage chez les Bochimans Dobe, nourrit quatre ou cinq personnes. A
première vue, le collecteur bochiman est un producteur de nourriture plus efficace que le
paysan français de l'entre-deux-guerres, lorsque plus de 20 % de la population travaillait à
nourrir le reste. Certes la comparaison est fallacieuse, mais plus surprenante encore qu'elle
n'est fallacieuse. Sur l'ensemble de la population de Bochimans libres que Lee a rencontré,
61,3 % (152 sur 248) étaient effectivement producteurs de nourriture, les autres étant trop
jeunes ou trop vieux pour contribuer efficacement. Dans le camp en question, 65 % de la
109
"la régulation d'un système économique [est] l'ensemble des processus qui régissent l'allocation des facteurs
de production [intrants], leur utilisation, et la répartition dans le cadre de ce système économique." (OTTAVJ
Christian, [1987] Economie de la répartition : pratiques et théories, , Les cours de droit, université Paris V, p.
239)
110
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 53
63
population travaillaient pour produire de la nourriture. Soit un rapport entre les producteurs
de nourriture et la population de l'ordre de 3 à 5 ou de 2 à 3. Mais 65 % 'travaillaient 36 % du
temps, et 35 % de la population ne travaillaient pas du tout' (Lee, 1969, p. 67)"111.
Il ajoute donc que dans ces économies, non seulement l'efficacité du travailleur est assez
conséquente mais aussi que la vie quotidienne s'y adapte et que la relation travailleur / nontravailleur est consciemment surveillée. Ecoutons-le : "certes les chasseurs changent
d'emplacement parce que les ressources alimentaires d'une région sont épuisées. Mais on ne
comprend ce nomadisme qu'à moitié si l'on y voit une fuite devant la famine; car ce serait
méconnaître le fait que l'attente des nomades n'est généralement pas déçue, qu'ils trouvent audelà vallées plus vertes encore [...]"112.
Ces déplacements permanents s'intériorisent dans le comportement quotidien des personnes,
dans le sens où tout objet matériel encombrant est rapidement écarté. "Dans leur vie nomade
de chasse et de collecte, se déplaçant au gré des saisons d'une source de nourriture à une autre,
allant et venant du manger au boire, ils transportent avec eux leurs enfants en bas âge et tout
ce qu'ils possèdent. Comme ils disposent d'abondance de matériaux à portée de main pour
remplacer les objets au fur et à mesure des besoins, ils n'ont pas éprouvé la nécessité de
développer des techniques d'emmagasinage permanente et ils n'ont pas eu besoin ou envie de
s'embarrasser de surplus ou d'articles de rechange"113.
Pour étayer ses propos, Marshall Sahlins cite l'expérience vécue par Laurens van der Post au
moment où il essaie de se séparer de ses amis Bochimans : "Le chapitre des cadeaux nous
donne plus d'un motif d'embarras. Nous étions mortifiés de constater que nous ne pouvions
pas offrir grand-chose aux Bochimans. Presque tout semblait devoir leur rendre la vie plus
difficile, s'ajoutant à l'encombrement et au poids du bric-à-brac qu'ils traînent dans leurs
déplacements quotidiens. Ils ne possèdent presque rien : une ceinture, une couverture de peau
et une sacoche de cuir. En un instant, ils peuvent rassembler tous leurs biens personnels, les
envelopper dans leurs couvertures et les transporter sur leur dos pendant plus de mille cinq
cents kilomètres"114.
Il ajoute ensuite que "la même chose est vraie, ou presque, des contraintes démographiques.
En matière de population, on applique une politique sensiblement analogue qui consiste à se
débarrasser de ce qui n'est pas indispensable [...] d'où la suppression des vieillards, la
111
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 61-62
112
Idem, 1976, p. 70
113
Idem, p. 48
114
Idem, p. 50
64
pratique de l'infanticide, l'abstinence sexuelle pendant l'allaitement, etc., autant de pratiques
abondamment attestées parmi les chasseurs-collecteurs"115.
Mais, pour qu'il n'y ait pas de mauvaises interprétations, il ajoute : "Si nous disons qu'ils se
débarrassent des individus qui sont 'à charge', il faut entendre par là non pas l'obligation de les
nourrir, mais celle de les transporter"116.
Car, en fait, ce sont des sociétés d'abondance où la relation travail / loisir n'est pas résolue en
fonction de la production mais de l'homme : "un jour ou deux de travail alternant avec un jour
ou deux de repos où l'on traîne, oisif, au camp. Bien que la quête de nourriture constituât la
principale activité de production, 'les gens, écrit Lee, s'adonnent la plus grande partie du
temps (quatre à cinq jours par semaine) à d'autres occupations telles que se reposer chez eux
ou rendre visite au camp voisin' (1969, p. 74)"117.
Ce sont ces constats que fondent les deux conclusions suivantes de Sahlins. Premièrement,
"rien de vrai non plus dans l'idée communément reçue que les chasseurs-collecteurs peinent
tant à assurer leur survie qu'il ne leur reste guère de loisirs"118. Deuxièmement, "il importe
visiblement de rétablir la vérité sur l'économie de chasse et de la collecte, de montrer ses
véritables réalisations comme ses véritables limites"119.
Dans le chapitre suivant nous traiterons de la façon dont la société dépasse la contrainte
principale dans l'obtention de biens alimentaires : sa dépendance totale par rapport au foyer
d'alimentation. Il s'agit de la découverte de la terre cultivable, celle qui va bouleverser la
forme de travailler et entraîner de changements dans l'organisation sociale.
115
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 75
116
Idem, p. 75
117
Idem, , p. 61
118
Idem, p. 77
119
Idem, p. 73
65
CHAPITRE II
DE LA PRISE (SUR LE TAS) A LA PRODUCTION
L’homme a une histoire parce qu’il transforme la nature
[…] Y a-t-il meilleur exemple de l’action de l’homme sur
la nature que les plantes et les animaux domestiques ?
Leur domestication, commencée vers 10 000 ans avant J.C. ne fut-elle pas le point de départ du développement,
devenu très vite irréversible, de multiples formes
d’agriculture et d’élevage qui entraînèrent de profondes
transformations de la vie sociale ?120
Maurice GODELIER
Le contact permanent entre le travailleur, le groupe social et la nature, très certainement
pendant des milliers d'années, finit par établir une symbiose de forme telle que la nature
commence à dévoiler ses secrets. C'est ainsi que l'être humain peut enfin maîtriser le cycle
biologique des plantes et des animaux, ce qui lui permettra de reproduire ce que la nature
produit. Le moyen incontournable pour appliquer ces découvertes, c'est la création de la terre
cultivable. Avec cette nouvelle manière de travailler, on passe de la simple prise des biens
alimentaires offerts par le foyer d'alimentation, à leur production par l'usage de la terre
cultivable.
C'est le début de la production naturelle qui, ensuite, facilitera l'avènement d'une autre façon
de travailler beaucoup, plus productive : le processus artificiel de production. On passe de la
production extensive à la production intensive. Mais, en fait, c'est beaucoup plus que cela.
C'est la possibilité d'assouvir tous nos besoins matériels de survie et de confort.
Ce sont ces deux nouvelles façons de travailler que nous allons analyser par la suite. Dans un
premier temps, nous nous occuperons du processus naturel de production pour, ensuite,
présenter le processus artificiel de production.
120
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
10
66
II.1 Le processus naturel de production
La découverte de la terre cultivable est à l'origine d'un autre grand bond en avant de l'activité
économique. Avec elle, la façon de travailler change complètement. Il ne s'agit plus de
prendre sur le tas les biens alimentaires. Dorénavant c'est la production de biens alimentaires.
Mais ce qui est le plus important à remarquer c'est que cela signifie la solution des problèmes
alimentaires du groupe social. La survie est enfin assurée.
Avec l'installation de ce processus naturel de production comme fondement de l'activité
économique, se lève la contrainte de la totale dépendance du groupe social auprès de la
nature. Le groupe social peut ainsi reproduire à volonté tous les biens alimentaires
qu'auparavant le foyer d'alimentation lui offrait d'une façon naturelle.
Ce changement est résumé par Michel Beaud de la manière suivante : "L'aventure avait été
longue. Après une évolution de plusieurs centaines de milliers d'années, ont eu lieu, entre 8
000 et 4 000 ans avant notre ère, un ensemble de changements marquants, avec notamment
l'agriculture, l'élevage, la construction de maisons et d'agglomérations, une spécialisation par
types d'activités. Et, il y a entre 4000 et 3 000 ans, les cultes agraires, le tissage, la roue puis le
char, le bateau à voile, l'irrigation, l'écriture, les mathématiques, l'astrologie, le calendrier, la
médecine, le travail du métal. Au cours des IIIe et IIe millénaires avant notre ère,
s'épanouirent les premières grandes civilisations : en Egypte, en Mésopotamie et sur les
territoires actuels de la Grèce, de l'Inde et de la Chine"121.
A. Le besoin alimentaire est résolu et une nouvelle façon de vivre apparaît
La mise en route du processus naturel de production change complètement la façon de vivre
du groupe social. Et comme dans les deux processus de travail précédents, il y a une
interaction entre le groupe social, la force de travail et le processus de travail. Bien que ce soit
la force de travail qui a créé le processus de travail, c'est celui-ci qui, à son tour, façonne la
manière de s'exprimer et de se reproduire des travailleurs, et la manière de vivre et de se
reproduire dans le groupe social. Le nouveau processus de travail finit par conditionner de
nouvelles normes de valeur. Par exemple, à partir de là, le cannibalisme n'est plus accepté
121
BEAUD Michel, [1997] Le basculement du monde : de la terre, des hommes et du capitalisme, Editions La
Découverte, 2000, p. 262
67
socialement. D'une part, parce que la terre cultivable demande de plus en plus de travailleurs
et, d'autre part, parce que le panier d'alimentation est assez grand et varié. Ainsi, ce
mécanisme de régulation sociale n'est plus nécessaire.
La recherche permanente de nouveaux foyers d'alimentation est finie. L'espace économique
du groupe social, défini par l'étendue de la terre cultivable, devient fixe et avec cela la notion
de foyer122 prend une toute autre dimension. La notion de famille s'ancre d'avantage. Depuis,
elle est liée très étroitement à la terre qui l'a accueillie et lui donne de quoi vivre.
Cette dynamique de fixation des groupes sociaux n'est pas partagée par Karl Marx. Il suppose
que "la communauté tribale, la communauté naturelle, apparaît non pas comme le résultat,
mais comme la condition de l'appropriation (temporaire) et de l'utilisation communes du
sol"123. Il réitère son propos encore quelques lignes plus loin : "l'état grégaire, est la première
condition - la communauté du sang, de la langue, des coutumes, etc. - de l'appropriation des
conditions objectives de la vie et de l'activité productive et créatrice de produits (comme
bergers, chasseurs, cultivateurs, etc. )".124
B. Les éléments du processus naturel de production
La puissance du processus naturel de production est fondée sur trois éléments : le travailleur,
la terre cultivable, et les outils de travail.
Mis à part le travailleur, la terre cultivable est l'élément incontournable de ce processus de
travail. Pour produire des biens alimentaires à volonté, il faut compter sur un lopin de terre. Et
ce sont les membres de la force de travail qui ont découvert la manière de créer leur propre
terre cultivable et de savoir s'en servir. Le contact direct avec la nature durant des milliers
d'années a conditionné cette découverte qui a fourni une réponse au besoin des biens
alimentaires. La terre cultivable fait oublier complètement le foyer d'alimentation.
La terre cultivable donne non seulement le ton à la nouvelle activité économique mais aussi
façonne les nouveaux travailleurs : agriculteurs et/ou éleveurs. Une nouvelle race de
« Bien entendu le mouvement de sédentarisation des populations humaines n’a pas commencé avec
l’agriculture. Certaines sociétés de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs s’étaient fixées auprès de sites où la nature
accumulait périodiquement des quantités exceptionnelles de ressources en poissons, coquillages, etc. »
(GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
26)
123
MARX Karl, [1857-1858] Formes précapitalistes de la production, types de propriété (principes d'une critique
de l'économie politique), in Œuvres, Economie II, Editions Gallimard, 1968, p. 313
124
Idem, p. 313
122
68
travailleurs apparaît sur la surface de la terre. Les travailleurs à main nue n'ont point de
comparaison avec ceux-là. A force de reproduire ce que la nature produit, l'agriculteur
maîtrise les cycles biologiques des animaux et des plantes, le climat, la topographie,
l'irrigation... Il y a de nouvelles connaissances à découvrir, à assimiler et de prévisions à faire.
Le fait de s'installer dans la plaine ou la montagne fait que même l'aspect physique du
travailleur change.
Le processus de travail conditionne aussi une vie en famille autour de la ferme. Une famille
élargie qui s'attache à la terre avec laquelle elle peut vivre mieux et plus longtemps. Une
famille s'installe à côté de l'autre. Des nouvelles fermes apparaissent, des nouvelles familles
se constituent. Le développement de cette manière de travailler fait rapidement augmenter la
population. La taille de la population ne s'était jamais accrue autant.
L'efficacité du travailleur avec outils ou à main nue est largement devancée par le travailleur
du processus naturel de production. Pour tout dire, les premiers correspondent à la prise sur le
tas, le dernier à la production. Dans ce sens, la grandeur du panier d'alimentation obtenue sur
la base du processus naturel de production dépasse largement celle obtenue avec des
processus de travail précédents.
Concernant les outils de travail, ils ne sont pas non plus du même type que ceux appartenant
aux processus de travail précédents. Là encore, les membres de la force de travail et
notamment les travailleurs font preuve d'imagination, de créativité, d'innovation et
d'adaptation au nouvel espace économique. Ce n'est plus la forêt vierge. La terre cultivable
est une partie de la nature qui a dû être mise en état et entretenue continuellement pour
l'utiliser avec efficacité. Cela demande des outils de travail adaptés à ces fins.
Les travailleurs du processus naturel de production appartiennent à une nouvelle donne. Les
travailleurs appartenant au foyer d'alimentation sont restés loin derrière dans l'évolution de
l'activité économique.
Le fonds économique du groupe social est complètement transformé. A présent, il est
composé de deux sources : les richesses provenant de la nature et celles créées par l'activité
humaine. Ainsi, le fonds économique d'une économie basée sur le processus naturel de
production est composée de la terre cultivable, des zones de pâturage, du bétail domestiqué,
des outils de travail et, de tout ce qui la nature offre au groupe social.
69
C. Les caractéristiques du processus de travail
Le processus naturel de production est une façon de travailler qui facilite la reproduction de
biens alimentaires de pratiquement tout ce que la nature produit. Avec lui, le groupe social a
son mot à dire sur la grandeur du panier d'alimentation. Bien que le cycle biologique des
animaux et des végétaux ne soit pas altéré, la quantité et la variété de biens alimentaires à
produire sont plutôt maîtrisées par le groupe social.
Cette nouvelle manière de travailler génère deux procédés de travail clairement identifiables :
l'agriculture et l'élevage. Chacun a des techniques précises. Il faut les suivre minutieusement
au risque de n'avoir rien au bout du procédé. Avec eux, le processus naturel de production
dégage une nette supériorité par rapport aux deux premiers processus de travail. C’est ainsi
que le groupe social peut se reproduire avec une activité économique axée soit sur
l'agriculture soit sur l'élevage soit sur les deux en même temps.
Toutefois, c'est l'agriculture qui prend le dessus de par le résultat de l'activité économique. La
terre cultivable prend toute son importance. Elle devient le point central du nouvel espace
économique du groupe social.
Cette nouvelle manière de travailler exclut les deux processus de travail précédents. Ce qui
n'est pas le cas de tous les processus de travail. Ce fut le cas du processus de travail avec
outils, et nous le verrons encore par la suite avec d'autres processus de travail, où ils acceptent
la complémentarité.
En revanche, le processus naturel de production ne fait pas ménage avec les deux processus
de travail précédents. A ce sujet et concernant l'élevage, Friedrich Engels s'exprime de la
façon suivante: "Il en va autrement dans le Vieux Monde. Ici, la domestication des animaux et
l'élevage des troupeaux avaient développé une source de richesse insoupçonnée jusque-là et
créé des rapports sociaux tout à fait nouveaux... Désormais, les peuples pasteurs gagnaient du
terrain... Tous les moyens antérieurs pour se procurer des aliments passèrent à l'arrière plan; la
chasse, cessant d'être une nécessité, devint alors un luxe"125.
Par le truchement de l'évolution des processus de travail, l'économie a donc fait un grand bond
en avant: le passage de la prise sur le tas à la production des biens alimentaires. La
dépendance absolue envers la nature pour l'approvisionnement du panier d'alimentation a été
125
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 126
70
pratiquement dépassée. La nature, objet du travail, devient moyen de travail sous forme de
terre à cultiver.
a. Le plein emploi et la diversification du temps de travail
De ce fait, le temps de travail est également plus diversifié et il est partagé en temps de
production de biens alimentaires, en temps de production des outils de travail, en temps de
renouvellement et création des terres cultivables et en temps de construction du cadre de vie
(logement, chemins, etc.). Il est évident que cette diversification du temps de travail se
répercute positivement sur la composition du panier de reproduction de l'économie. Cela
conduit également à un emploi plus intensif de la force de travail même si le but principal
reste le panier d'alimentation.
Le plein emploi de la force de travail est assuré. Le processus naturel de production favorise
le plein emploi de la force de travail, et cela au niveau de chaque travailleur et au niveau de
l'ensemble de la force de travail. La force de travail est pleinement utilisée. Cependant, ce
plein emploi n'est pas de même nature que le plein emploi généré par les processus de travail
précédents. Cela nous amène à noter qu'il faut tout d'abord préciser le processus de travail
lorsqu'on parle de plein emploi. Autrement, la notion de plein emploi est vide de sens.
Du fait que le résultat du travail se traduit encore par des produits alimentaires, le travail
inclus dans le processus naturel de production est directement social. Cette manière de
travailler, avec un travail directement social, a généré de ce fait une économie
d'autoconsommation.
b. L'espace économique
L'espace économique du processus naturel de production est essentiellement constitué de la
terre cultivable et de la zone de pâturage. Il est encore physique et limité géographiquement,
comme l'était l'espace économique basé sur le foyer d'alimentation. Leur différence réside
cependant, premièrement, dans le fait que celui-ci est précaire tandis que celui-là est fixe et
permanent. Deuxièmement, l'espace économique basé sur le foyer d'alimentation pourra
augmenter difficilement en surface tandis que celui basé sur la terre cultivable et les zones
pâturage pourrait augmenter jusqu'aux limites des sols aptes à l'emploi de cette manière de
71
travailler. Troisièmement, tandis que le foyer d'alimentation est toujours naturel, la terre
cultivable doit être régulièrement entretenue. Cette caractéristique, nous le verrons plus loin,
fait naître chez l'agriculteur et l'éleveur des sentiments, des attitudes, des normes, et des
jugements de valeur difficilement imaginables chez le travailleur ou habitant primitif.
Ce type d'espace économique donne naissance à l'existence de plusieurs fermes clairement
délimitées géographiquement et chaque ferme ou groupe de fermes appartient à un
groupement humain indépendant des autres.
Cette nouvelle réalité, concernant l'existence de plusieurs fermes ou groupement de fermes,
est renforcée par le fait qu'à ce niveau de développement des techniques de travail, un seul
groupe social ne peut pas entretenir toute la terre cultivable disponible. Cette caractéristique
du processus naturel de production jouera un rôle important lors de l'expansion et le
développement de cette manière de travailler et de vivre.
L'existence de plusieurs fermes avec des groupements humains fixés sur ces terrains donne
naissance aussi à la notion de propriété, et permet de faire des comparaisons qui finissent par
soulever des convoitises. Sans aucun doute, ces sentiments de convoitise et l'internalisation de
la notion de propriété jouent-elles un rôle très fort dans le devenir de la force de travail et du
groupe social.
Jusqu'à ce stade d'évolution des processus de travail, l'espace économique et l'objet de
l'activité économique (en tant qu’élément du processus de travail) sont pratiquement
enchevêtrés l'un dans l'autre, ce qui ne sera plus le cas dans les processus de travail qui
suivront.
c. Des échanges
L'un des effets importants de l'installation du processus naturel de production avec la
caractéristique de plusieurs fermes, délimitées et indépendantes, ce sont les échanges.
« Donnez-moi ce dont j’ai besoin et vous aurez ce dont vous avez besoin »126, c’est le principe
des échanges. Ils n’en sont qu'à leur début, mais combien importants pour le bien-être des
groupes sociaux. A ce stade d'évolution de l'activité économique, les échanges prennent la
126
« Give me that which I want, and you shall have this which you want [...] » (SMITH Adam, [1776] The
wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, U.K., p. 13)
72
forme du troc. Ce sont des échanges en termes physiques et avec des unités de mesure encore
grossières.
Toutefois, le réseau d'échanges met en communication tous les groupes sociaux qui se
trouvent aux alentours. La méfiance pour garder le foyer d'alimentation est remplacée par un
esprit de collaboration, une volonté de compléter et d'enrichir le panier d'alimentation de
chaque groupe social. Car les particularités de la nature se reflètent à travers les produits des
différentes fermes.
Ainsi, le troc met en relation les groupes sociaux basés sur l'agriculture avec ceux basés sur
l'élevage, les groupes agricoles de la montagne et ceux de la plaine... Le panier d'alimentation
d'un groupe social se voit ainsi enrichi par la production des autres groupes sociaux par
l'intermédiaire des échanges. Un saut en avant dans le bien-être des personnes, sans précédent.
Toutefois, le processus naturel de production bute sur une sérieuse contrainte : la production
est de type extensif. Voici ce que Marshall Sahlins écrit à ce propos. "L'agriculture sur brûlis
d'origine néolithique est de pratique courante dans la forêt tropicale. C'est la technique utilisée
pour essarter et mettre en culture une parcelle boisée. On abat d'abord les arbres, à la hache ou
à la machette, on laisse sécher sur place puis on brûle les débris accumulés"127.
A cela, il ajoute : "Le même lieu peut être défriché à nouveau et soumis à un autre cycle de
culture et de jachère. La période de jachère est ordinairement plusieurs fois celle de culture;
d'où il s'ensuit que, pour préserver leur stabilité, les communautés d'agriculteurs doivent
toujours garder en réserve une superficie de dimension plusieurs fois supérieure à celle qu'ils
ont en culture à une période donnée"128 .
D. L'émergence d'autres processus de travail
Dans cette phase d'évolution de l'activité économique, le groupe social ne bénéficie pas
seulement des nouvelles possibilités offertes par le processus naturel de production. Il
bénéficie aussi de l'entrée en force des produits provenant d'autres processus de travail "en
herbe"129. Le bâtiment devient un métier à part entière; le filage, le tissage et l'habillage se
développent rapidement; la production de laine, du cuir et de ses dérivés font partie d'une
127
SAHLINS Marshall, [1972] Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Editions
Gallimard, 1976, p. 83
128
Idem, p. 83
129
Ce sont des processus de travail qui germent à côté de celui qui est à la base de l'économie.
73
activité croissante; les produits de la céramique prennent de l'essor; les activités de
conservation des produits alimentaires s'améliorent notablement. En somme, le processus
naturel de production est le vecteur de création et de développement de nouveaux métiers,
appartenant aux nouveaux processus de travail "en herbe".
Dans ces conditions, bien évidemment, les échanges s'intensifient. Le troc devient de plus en
plus contraignant. La monnaie fait irruption et la monnaie métallique s'impose sur les autres
formes de monnaie. La banque devient une nécessité et le système financier se met en place.
Le prix des biens prend sa forme moderne. Ce sont les éléments d'un autre processus de
travail qui grignotent de plus en plus la place du processus naturel de production. Ce sont des
éléments d'une nouvelle manière de travailler. Il s'agit du processus artificiel de production.
II.2 LE PROCESSUS ARTIFICIEL DE PRODUCTION
Le processus naturel de production suit le cycle biologique de chaque culture ou élevage, en
termes strictement naturels, en subissant tous les aléas de la nature. Par contre, le processus
artificiel de production suit strictement un processus dessiné par la créativité humaine.
Le processus artificiel de production dépasse le processus naturel de production en facilitant
la production de toutes sortes de biens matériels que le groupe social peut concevoir dans des
conditions données. L'économie évolue d'une production extensive vers une production
intensive. Avec cette nouvelle manière de travailler, le groupe social est en mesure de
produire théoriquement n biens matériels, tous différents les uns des autres. Cela veut dire
qu'il est en mesure de créer m unités de production avec une production en série en allant
jusqu'à q biens du même type. Du jamais vu. Le processus artificiel de production conditionne
l'avènement de ce qu'on a convenu d'appeler l'économie d'abondance130.
Les découvertes, les créations, les innovations, les inventions deviennent de plus en plus
fréquents. Chacune d'elles mérite au moins une application et une production en série.
L'activité économique franchit un nouveau cap encore une fois. C'est le résultat d'un nouveau
processus de travail qui s'installe à la base de l'activité économique après un long parcours de
mûrissement depuis l'antiquité.
130
Voici une première approche de la notion d’économie d’abondance : "le maximum de produits et de loisirs
contre le minimum de labeur" (DUBOIN Jacques, [1944] Rareté et Abondance. Essai de mise à jour de
l'Economie politique, Editions Ocia, p. 408)
74
Le processus artificiel de production comme les autres formes de travailler naissent bien avant
leur installation au cœur de l'économie. Le processus artificiel de production n'échappe pas à
la règle. Il naît bien au fond de l'histoire.
Le processus artificiel de production commence à se façonner dès la naissance du processus
de travail avec outils, car chaque outil de travail est le résultat d'une création. Ensuite, il se
nourrit de la découverte du feu (avec une application, parmi d’autres : la production
céramique). Mais c'est l'agriculture et l'élevage, le point de départ d'autres découvertes,
créations, innovations, inventions. Ainsi il se crée de nouveaux produits appartenant à de
nouveaux métiers tels que le tissage, la menuiserie, la cordonnerie, l'habillage... Avec l'essor
de ces métiers nous rentrons dans la phase de la manufacture. La concentration humaine dans
les villes et la révolution industrielle compléteront le processus artificiel de production dans sa
toute puissance. L'atelier cède sa place à l'usine. L'heure de la substitution du processus
naturel de production par le processus artificiel de production a sonné. L'ouvrier prend le
devant de la scène de l'économie laissant l'agriculteur et l'éleveur loin derrière.
La façon de travailler qu'il engendre non seulement fournit de nouveaux biens mais fait aussi
éclater le travail solitaire pour augmenter sa productivité. Les produits qu'il génère ont un
cycle de vie qui n'est plus régulé par la nature mais par les offreurs et les demandeurs du
marché d'échanges. Une manière de travailler beaucoup plus puissante que ses précédentes
mais aussi beaucoup plus complexe.
Nous allons donc commencer par présenter la source de sa souplesse et de sa puissance : un
processus de travail générateur et intégrateur des processus de travail. Ensuite nous allons
décrire ce qui est à leur origine : la séparation entre travail, procédé de travail et processus de
travail; puis, nous présenterons ses éléments, l'économie d'abondance qu'il génère et, enfin, le
nouvel environnement qu'il crée : le marché. Un processus de travail complexe qui, pour la
première fois, se manifeste en termes physiques et en termes de valeur.
A. Un processus de travail tant générateur qu'intégrateur de procédés de travail
Nous allons commencer par présenter l'une de ses caractéristiques essentielles qui est à la base
de sa puissance et, en même temps, de sa souplesse. Il est générateur et intégrateur de
procédés de travail.
75
a. Générateur de procédés de travail
Le processus artificiel de production (pap) est capable de créer n biens. Chaque bien est le
résultat de l'application d'une création, invention, découverte ou innovation. Pour que cette
application puisse se développer, il faut que le travailleur pap conçoive aussi le procédé de
fabrication complet de ce bien.
Le processus artificiel de production est ainsi un générateur de procédés de travail. Il facilite
l'apparition d'autant de procédés de travail que l'intelligence humaine est capable de créer,
dans la limite des ressources matérielles que la nature fournit.
b. Intégrateur des procédés de travail
Le processus artificiel de production n'est pas seulement générateur de procédés de travail, il
est aussi un intégrateur de ces procédés. En effet, un bien pap est le résultat de l'intégration
d'une série de composants. Chacun de ces composants est l'objet d'un autre procédé de travail,
et c'est le bien final pap qui les intègre.
Le processus de travail pap est-il ainsi souple, à même de mettre en relation n biens
intermédiaires pour la production de m biens finaux. Chaque procédé de travail définit avec
précision l'articulation dont il a besoin, et tout cela en pleine liberté de choix du
consommateur et du producteur.
Ce sont ces deux mécanismes qui donnent la souplesse au processus artificiel de production.
En même temps, ce processus d'intégration et de désintégration crée les réseaux du marché
d'échanges. Ainsi, l'économie de marché n'a nul besoin d'un organe planificateur ou régulateur
externe. Au contraire, celui-ci lui ferait perdre souplesse et efficience.
Essayons maintenant de comprendre comment se façonne cette nouvelle manière de travailler.
B. Travail, procédé de travail et processus de travail
La terre cultivable n'est plus au centre de l'activité économique. La machine prend sa place.
Les ouvriers se sont substitués à l'agriculteur et à l'éleveur. Tout l'environnement du travail
change, et avec lui, le paysage humain et matériel s'adaptent à cette nouvelle manière de
travailler et de vivre.
76
En fait, le processus artificiel de production amène à distinguer chez une même personne le
comportement tantôt de producteur tantôt de consommateur. Nous verrons cela en détail plus
loin, mais ce qu’intéresse pour l'instant c'est que, en même temps, il sépare le travail, le
procédé de travail et le processus de travail bien qu'ils soient toujours ensemble. De même, le
processus artificiel de production laisse clairement visualiser la production privée de la
production sociale, le travail privé du travail social. Il met en évidence le fait que le travail est
privé par nature, et que c'est le processus de travail qui lui donne son caractère social et, cela,
depuis les origines de l'activité économique.
a. Le travail directement social
Jusqu'au processus naturel de production, le travail était directement social. Nous avions
utilisé cette expression pour signifier que le résultat du travail était consommé intégralement
par les membres du groupe social, d'une façon directe, sans besoin d'intermédiaires. Il est
difficile de penser qu'à ces stades d'évolution des processus de travail, le produit de la
cueillette, de la chasse, de la pêche ou de la production, serait laissé de côté, sans
consommation. Difficile de l'admettre, car le résultat de l'activité économique était
essentiellement composé de produits alimentaires nécessaires à la survie du groupe.
Ce sont ces considérations qui ont fait dire que le travail, à cette époque là, est directement
social. D'où, il s'en suit que si le travail l'est, il va de soi que le processus de travail l'est aussi.
C'est la caractéristique des trois premiers processus de travail, comprenant aussi le processus
naturel de production. Car, bien qu'il soit de production, le résultat est essentiellement des
produits alimentaires au sein d'une économie d'autoconsommation.
Avec le processus artificiel de production ce n'est plus le même cas. Il met en évidence que le
travail est privé par nature et que le travail devient social par l'intermédiaire du processus de
travail.
b. L'éclatement du travail directement social en travail privé / travail social
L'ouvrier, à la différence du travailleur agricole, participe à la production d'un bien
économique qui sera destiné aux échanges avant d'être consommé. Il participe par exemple à
la fabrication des pneus, ou à l'assemblage des voitures, ou à la production de l'acier, ou à
77
l'extraction du charbon des mines, marchandises qui sont destinés aux échanges avant d'être
consommés dans la forme d'un bien de consommation finale. Voilà la nouvelle façon de
travailler : tout d'abord il faut produire les biens économiques, ensuite les échanger, pour
enfin pouvoir les consommer.
Dans ce processus il y a trois phases clairement différenciées. Tout d'abord la fabrication,
ensuite, si tout se passe bien, l'échange, et enfin la consommation. Le processus artificiel de
production vient de mettre en avant une nouvelle phase, les échanges.
La première phase est le résultat d'un travail, indépendant du reste, avec pleine autonomie.
C'est le travail privé. Une fois ce travail privé accompli, les marchandises arrivent sur le
marché pour validation131. Si elles trouvent un preneur, ces marchandises auront réussi
l'épreuve de la validation sociale, la deuxième phase de ce processus. C'est à ce stade que le
travail privé devient travail social.
Par voie de conséquence, ce n'est donc pas vrai de dire : "en raison de la propriété privée des
moyens de production et des produits [...], le travail est accompli sous des formes privées.
C'est du travail privé"132. Car le travail privé et le travail social sont des catégories
économiques appartenant exclusivement au domaine du processus de travail et non pas aux
effets d'une relation de domination suite à une appropriation privée des moyens de production.
Dans ce sens, il ne peut pas y avoir de "contradiction"133 entre le caractère privé et le
caractère social du travail, car ils appartiennent à deux phases successives à l’intérieur du
processus de travail.
Cette séparation est l'œuvre du processus artificiel de production. Il a mis en évidence ce qui
l'était depuis les premiers processus de travail. Seulement dans les premiers processus de
travail, il n'était pas facile de faire la différence car, en tant qu'économie d'autoconsommation,
le produit du travail et donc le travail lui-même, apparaissait comme étant "directement
social".
Le travail privé, dans un processus artificiel de production, prend la forme d'une production
privée, et le travail social celle d'une production sociale.
131
La notion de validation ou validation sociale traduit la rencontre des offreurs / demandeurs ou des partenaires
qui se mettent d'accord sur les conditions d'un échange.
132
MILLS Catherine, [1995] Economie politique. Valeurs, répartition et production. Les courants théoriques
fondateurs, Montchrestien, p. 69
133
Idem, p. 69
78
c. La séparation procédé de travail / processus de travail
Pour mieux fixer nos idées concernant la séparation procédé de travail / processus de travail,
nous allons commencer par nous référer à la fonction de production. Elle sert à déterminer les
quantités optimales d'intrants pour une certaine quantité de production. Voici que cette
production, résultat de la combinaison de ces intrants n'est, ni plus ni moins, qu'un travail
privé. C'est le résultat d'un procédé de travail précis.
Seulement, ce procédé de travail ne pourrait jamais se renouveler ou, tout simplement, n'aurait
jamais pu se définir en quantité, qualité et variété s'il n'y avait pas eu un certain nombre de
personnes définissant leurs préférences, d'autres groupes de personnes produisant les intrants
manquants, et ainsi de suite. C'est cet ensemble d'intervenants et des mécanismes que
constitue l’environnement du procédé de travail. C’est grâce à cet environnement que le
procédé de travail peut se renouveler.
Cela veut dire qu'il faut faire la différence entre procédé de travail et processus de travail.
Cette séparation, nous pouvons mieux l'apprécier à partir du processus artificiel de
production. Ce processus de travail contient deux phases clairement différenciées : un travail
concret qui prend la forme de production concrète, et l'environnement de cette production. Cet
environnement, comme nous le verrons plus loin, atteint un niveau de complexité assez
important avec le processus artificiel de production.
Ainsi, par exemple, le passage du travail privé vers le travail social s'effectue grâce à la
validation sociale, mécanisme qui fait partie de l'environnement du processus de travail.
d. La validation sociale
Pour que la production privée devienne production sociale, il faut que le marché tranche. C'est
le mécanisme de validation sociale. Celle-ci n'est pas synonyme de la répartition du résultat
de l'activité économique, ce n'est pas non plus le mécanisme qui consiste à déterminer les
quantités à produire ou produites.
La validation sociale est un élément du processus de travail. Il n'est pas un élément de la
décision économique ni des deux en même temps. Elle sert uniquement à compléter le circuit
d'un procédé de travail. Elle sert à confirmer qu'une production privée est devenue sociale, et
rien de plus.
79
La validation sociale est l'une des caractéristiques essentielles d'une économie de marché.
C'est elle qui rend non nécessaire la participation d'un organisme régulateur externe dans une
économie de marché. Son bon fonctionnement garantit le libre jeu du marché et, par là, elle
rassure le marché en tant que mécanisme diffuseur de l'information des uns aux autres. Elle
est par conséquent en pleine contradiction avec un organisme régulateur externe.
Ainsi, par l'intermédiaire de la seule validation sociale, les personnes qui y participent
peuvent rejoindre facilement le point d'équilibre nécessaire pour l'efficacité des uns et des
autres.
C. Les éléments du processus artificiel de production
Le processus artificiel de production demande tout d'abord la conception du produit. Ensuite,
il faut dessiner le schéma de production et tous les moyens et outils nécessaires à sa
production. Une fois conçu le procédé de fabrication, il faut fabriquer la machine qui rendra
possible la production de ce nouveau bien conçu. Enfin, cette nouvelle façon de travailler
demande la spécialisation des travailleurs pour mettre en route la production si complexe de
ce nouveau bien. Voilà une démarche inconnue dans la période du processus naturel de
production.
Lors de la fabrication du produit conçu, nous retrouvons quatre éléments, les mêmes que nous
retrouverons dans n'importe quel usine : le travail fourni par l'ouvrier, la machine, les outils et
le terrain. Ce sont les intrants d'une fonction de production. Le nouveau travailleur et la
machine, en tant que moyen de travail, méritent de notre part une attention spéciale.
a. Le nouveau travailleur : l'ouvrier
Le nouveau travailleur est complètement différent de l'agriculteur ou de l'éleveur. A l'origine
l'artisan et ensuite l'ouvrier ne suivent plus le cycle productif de la nature. Ils suivent le
schéma de production dessiné à l'avance. A l'intérieur de l'usine, l'ouvrier doit suivre le
procédé et le rythme imposé par la machine, celle qui a été fabriquée spécialement pour la
production d'un type défini de produit.
De surcroît, c'est un cycle qui se règle sur le bon vouloir de celui qui gère le centre de travail.
L'intensité de travail est donnée par la cadence de production et, la durée du travail n'est
80
contrainte ni par le temps, ni par l'intempérie, ni par le jour ou la nuit. Ils ne gênent nullement
la continuité de la production qui peut s'effectuer 24/24 heures et 7/7 jours.
Dans ce nouveau milieu de travail, d'une part, les travailleurs sont en conséquence largement
plus productifs que leurs prédécesseurs et, d'autre part, la production peut atteindre le point
optimal d'efficacité et, l'économie produire autant des biens qu'on voudra.
Mais aussi, la notion de plein emploi change complètement. Les limites physiques provenant
de la nature ne sont plus là. Il s'ouvre un champ illimité au travail quotidien de l'ouvrier. Les
limites viennent donc non pas de l'environnement du travail mais de la capacité physique et
physiologique du travailleur. Les paramètres du plein emploi ne sont plus les mêmes
qu'auparavant.
b. L'élément incontournable : la machine
Dans cette nouvelle façon de travailler, c'est la machine qui remplace la terre cultivable. Elle
devient aussi incontournable que l'était la terre cultivable. Sans elle, il n'y a pas de production
industrielle.
De la terre cultivable, moyen de travail du processus naturel de production, nous ne pouvons
pas générer d'autres moyens de travail, car il deviendrait la même terre cultivable. En
revanche, avec la machine, moyen de travail du processus artificiel de production, nous
pouvons créer d'autres machines, d'autres moyens de travail capables de produire d'autres
types de biens. Autrement dit, le processus artificiel de production permet de concevoir des
éléments qui, à leur tour, serviront pour concevoir d'autres éléments du processus de travail.
La machine et le processus de travail, qu'elle conditionne, balisent une nouvelle économie,
l'économie de l'abondance.
D. L'économie d'abondance
Le développement qu'a atteint l'économie basée sur le processus artificiel de production,
certains le nomment économie d'abondance et, d'autres, économie de consommation. La
société qui génère ce processus de travail, les uns la nomment société d'abondance, les autres,
société de consommation, mais ces deux notions se rejoignent dans leur source : un processus
de travail qui a la capacité de générer n processus de travail, capable de faire produire n biens
81
dans m centres de travail, et chaque centre de travail en mesure de fabriquer q unités de
chaque bien.
Difficile à imaginer mais, en tout cas, une manière de travailler qui par ce biais donne toutes
les possibilités de satisfaire tous les besoins matériels de tous les membres de la société.
"De nos jours, un actif moyen manie pour une heure de travail, un outil d'une valeur 60 fois
supérieure à celle de l'outils utilisé il y a 170 ans. Avec cet outil il a une productivité
marginale 15 à 20 fois supérieure. Son salaire réel a été multiplié par un facteur 10 à 15.
Tous ces bouleversements semblent, par contre, n'avoir guère affecté "le coefficient de capital
(K/Q), qui oscille suivant les époques et les pays entre 1 et plus de 3. Il se situe actuellement
entre 2 et 3 pour les pays industrialisés. Les distributions des revenus sont restées stables sur
toute la période, si ce n'est une augmentation du revenu moyen et plus progressivement du
rapport (Part des salaires/Parts des profits)"134.
Comment a été utilisée la puissance de ce processus de travail est une autre affaire que nous
traiterons à partir du chapitre V.
Pour le moment essayons de comprendre la dynamique qui est à l'œuvre dans l'économie
d'abondance, dite autrement, l'économie de consommation.
a. La division du travail
Chaque nouveau bien découlant de cette nouvelle manière de travailler est la conséquence de
l'application soit d'une découverte soit d'une innovation soit d'une création soit d'une
invention. D'ailleurs il n'est pas étonnant d'observer qu'au fur et à mesure que le processus de
travail s'installe et se développe, la science et la technologie avancent beaucoup plus
rapidement.
Tandis que le processus naturel de production conditionne l'agriculteur à savoir faire toutes
les sortes de culture, le processus artificiel de production spécialise le travailleur dans la
production d'un seul bien. Ainsi on voit pousser comme des champignons pratiquement autant
de centres de travail que de biens produits dans une économie. C'est la première grande
division du travail.
134
SAINT-CAST François, [1999] Rythmes et production : self-similarité et capital humain, Thèse de doctorat,
p. 11
82
A son tour, la spécialisation dans la fabrication de chaque produit favorise la division du
travail. Il n'est pas évident que chaque membre du groupe social soit toujours spécialisé dans
la fabrication de chacun des n biens pouvant être produits par le groupe social.
Dans un premier temps, les travailleurs s'organisent dans des usines de fabrication de produits
de consommation finale, indépendantes les unes des autres. On est alors devant une division
sociale du travail par produit fabriqué.
Au cours du développement de l'économie, la division sociale du travail est poussée aussi loin
que possible. La fabrication d'un produit devient aussi spécialisée qu'il y a d'unités de
production dédiées à la production de matières premières pendant que d'autres sont chargées
de fabriquer le produit final. C'est la chaîne matières premières/produit final; ou la chaîne
matières premières/ produits intermédiaires/produit final; ou encore la chaîne, recherche et
développement, fabrication, assemblage.
"Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande
partie de l'habilité, de l'adresse et de l'intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont
dues, à ce qu'il semble, à la division du travail"135 confirme Adam Smith. Encore plus, il
ajoute que "cette division du travail, de laquelle découlent tant d'avantages, ne doit pas être
regardée dans son origine comme l'effet d'une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour
but cette opulence générale qui en est le résultat : elle est la conséquence nécessaire, quoique
lente et graduelle, d'un certain penchant naturel à tous les hommes, qui ne se proposent pas
des vues d'utilité aussi étendues : c'est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et
des échanges d'une chose pour une autre"136.
"La division du travail est en ce sens chez Smith un véritable transformateur sociologique"137
ajoute Pierre Rosanvallon.
L'une des conséquences majeures de la division sociale du travail qui est la résultante de ce
processus de travail, est le passage du panier d'alimentation au panier de consommation. Une
autre conséquence majeure, comme nous l'avons vu précédemment, est la séparation chez le
135
"The greatest improvement in the productive powers of labour, and the greater part of the skill, dexterity, and
judgment with which it is anywhere directed, or applied, seem to have been the effects of the division of labour"
(SMITH Adam, [1776] The Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p. 4)
136
"This division of labour, from which so many advantages are derived, is not originally the effect of any
human wisdom, which foresees and intends that general opulence to which it gives occasion. It is the necessary,
though very slow and gradual consequence of a certain propensity in human nature which has in view no such
extensive utility; the propensity to truck, barter, and exchange one thing for another" (SMITH Adam, [1776]
The Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p. 12)
137
ROSANVALLON Pierre [1979], Le capitalisme utopique. Histoire de l'idée de marché, Editions du Seuil,
1999, p. 76
83
même travailleur entre le producteur et le consommateur. Car, il n'est pas nécessairement
consommateur de sa production. Depuis on peut faire une nette différence entre la production
et la consommation comme parties autonomes à l'intérieur de l'activité économique.
b. La division manufacturière du travail
A l'intérieur de chaque unité de production, le travail est divisé en un certain nombre de
tâches, selon le processus artificiel mis en route. Il s'agit de la division manufacturière du
travail, qui nécessite une très forte spécialisation des travailleurs à la différence de la division
sociale du travail, qui demande une spécialisation dans la fabrication d'un produit par le
groupe social concerné.
La division du travail par produit et sa division manufacturière par tâches prédéterminées,
précises, répétitives, à la différence d'un travail agricole qui est polyvalent, saisonnier, amène
trois conséquences fondamentales. La première est le plein emploi de la force de travail au
niveau de chaque travailleur. La deuxième est l'accélération des innovations. La troisième est
la quantification et la comparaison beaucoup plus précise du travail déployé par chaque
travailleur. La première conséquence majeure sera développée plus loin. Pour l'instant nous
nous occuperons des deux dernières.
i. Source d'innovations
Adam Smith avait déjà bien noté que le processus artificiel était une source inépuisable
d'innovations, et à la portée de tous les travailleurs. Il suffisait de s'impliquer dans la
dynamique du procédé du travail pour en devenir un innovateur. Voici son commentaire.
"Il n'y a personne accoutumé à visiter les manufactures, à qui on n'ait fait voir une machine
ingénieuse imaginée par quelque pauvre ouvrier pour abréger et faciliter sa besogne. Dans les
premières machines à feu, il y avait un petit garçon continuellement occupé à ouvrir et à
fermer alternativement la communication entre la chaudière et le cylindre, suivant que le
piston montait ou descendait. L'un de ces petits garçons, qui avait envie de jouer avec ses
camarades, observa qu'en mettant un cordon au manche de la soupape qui ouvrait cette
communication et en attachant ce cordon à une autre partie de la machine, cette soupape
s'ouvrirait et se fermerait sans lui, et qu'il aurait la liberté de jouer tout à son aise. Ainsi une
84
des découvertes qui a le plus contribué à perfectionner ces sortes de machines depuis leur
invention, est due à un enfant qui ne cherchait qu'à s'épargner de la peine"138
Ce récit confirme encore une fois que toutes les découvertes, les créations, les innovations et
les inventions sont le fruit de la force de travail. Il conduit à noter encore une fois que, d'une
part, la puissance de l'économie gît dans le processus de travail et, d'autre part, ces processus
de travail, avec tout le progrès qu'ils entraînent, sont le résultat de l'implication de la force de
travail depuis les origines de l'humanité. Cela s’est fait pas à pas, au fil du temps et, chaque
nouveau progrès s'appuie sur les précédents sans lesquels il n'aurait pas pu naître.
ii. Etalons de mesure du travail déployé
La division sociale et plus particulièrement la division manufacturière du travail créent les
conditions matérielles pour établir des étalons de mesure du travail déployé dans chaque
centre de travail et, surtout, au niveau de chaque produit. Si, à partir de cette donne, l'on suit
Karl Marx, par exemple, on peut établir avec précision la quantité de travail nécessaire à
l'exécution d'une tâche, ou d'une série de tâches. Cela permettra de connaître pour chaque
centre de travail, la quantité de travail déployé à la fabrication d'un produit x. La comparaison
de cette information permettra d'arriver à la notion de "travail socialement nécessaire" pour
fabriquer le produit x.
Ainsi, par comparaison, le travail socialement nécessaire devient le temps moyen employé par
l'ensemble des unités de production attachées à la fabrication d'un produit. L'étalon valeurtravail est né.
De même, les conditions pour dépasser les contraintes des échanges en nature sont données. Il
ne reste au groupe social qu'à découvrir la monnaie et les prix pour fermer la boucle. Il ne
pouvait en être autrement. La souplesse et la puissance du processus artificiel de production
138
"Whoever has been much accustomed to visit such manufactures must frequently have been shown very
pretty machines, which were the inventions of such workmen in order to facilitate and quicken their own
particular part of the work. In the first fire-engines, a boy was constantly employed to open and shut alternately
the communication between the boiler and the cylinder, according as the piston either ascended or descended.
One of those boys, who loved to play with his companions, observed that, by tying a string from the handle of
the valve which opened this communication to another part of the machine, the valve would open and shut
without his assistance, and leave him at liberty to divert himself with his play-fellows. One of the greatest
improvements that has been made upon this machine, since it was first invented, was in this manner the
discovery of a boy who wanted to save his own labour" (SMITH Adam, [1776] The Wealth of Nations,
Everyman's Library, 1991, p. 9)
85
rendent nécessaire l'apparition de ces outils qui donneront toute la souplesse aux échanges.
C'est à travers les échanges en termes de valeur que ce processus de travail brise toutes les
restrictions imposées par un processus naturel de production. C'est le libre jeu de la
production, la circulation et la consommation. Il n'y a plus de limites pour les échanges.
c. Production en série et économie d'échelle
La conséquence immédiate de cette façon de travailler est la production en série. On pourrait
produire autant de biens que les ressources
le permettraient. Dans cette course à
l'augmentation de la production est apparue une notion si importante pour la meilleure
allocation des ressources : l'économie d'échelle. Elle définit la meilleure taille de l'entreprise
en fonction de la taille du marché de ce bien en question.
d. La production privée et le plein emploi
Le plein emploi qui conditionne le processus artificiel de production n'est pas de même nature
que le plein emploi des processus de travail précédents.
Dans les économies dites de "pénurie", le plein emploi des ressources, y compris des
travailleurs, était assuré. Et pourtant, aujourd'hui, avec des économies hautement développées,
avec des sociétés civilisées, l'emploi ne serait-il pas assuré ? Nous allons essayer de donner
une réponse à cette question lors du développement du chapitre VI. Notre intérêt, à ce stade
de l'exposé, est de montrer que le type de plein emploi que le processus artificiel de
production favorise, est différent des précédents. En quoi est-il différent ? D’où provient cette
différence ?
Dans les trois premiers processus de travail, le travail était directement social. Cette
caractéristique n'existe plus dans le processus artificiel de production. Dans cette nouvelle
manière de travailler, le travail se dégage du processus de travail et montre son vrai visage : il
est par essence privé. C'est par l'intermédiaire de l'environnement du processus de travail qu'il
devient social, si le produit concerné a réussi le "saut périlleux" dont parle Alain Lipietz.
Ce saut périlleux n'est plus ni moins que le marché. Il faut que le produit du travail réussisse à
se faire acheter afin qu'il devienne social. Tant que le produit n'a pas effectué la traversée du
86
marché en bonne et due forme, il reste un travail privé. Quelle est donc la conséquence de la
production privée sur l'emploi des ressources et notamment du travail ?
Nous savons que le processus artificiel de travail pousse à une division manufacturière du
travail. Cette caractéristique implique que tout nouveau travailleur embauché sera utilisé sans
relâche, à pleine capacité et intensité. C'est le plein emploi de la ressource travail mais,
attention, c'est un plein emploi au niveau du centre de travail.
L'entreprise, autonome en sa gestion, essayant d'effectuer la meilleure combinaison des
intrants, n'embauchera que le nombre de travailleurs nécessaires à son planning de production,
ni plus ni moins. C'est l'esprit de la production privée. Attention, encore une fois, nous ne
parlons pas de répartition; on parle uniquement de production physique.
Voilà ce qui garantit le processus artificiel de production : un plein emploi au niveau du
centre de travail. Rien ne garantit que ce plein emploi le sera aussi au niveau de l'ensemble de
l'activité économique. Tous les centres de travail peuvent être à pleine capacité, en train de
faire une pleine utilisation du personnel embauché, mais cela ne garantit pas non plus que tous
les travailleurs ont été embauchés. Le seront-ils durablement ?
C'est à partir de ces faits que dans un processus artificiel de production, le plein emploi au
niveau des centres de travail n'est pas synonyme de plein emploi au niveau de la société.
e. Complémentarité des processus de travail
L'économie d'abondance est complétée par la particularité du processus artificiel de
production qui accepte la complémentarité avec d'autres processus de travail. Il n'exclut pas
d'autres manières de travailler telle que le processus naturel de production, par exemple. Cette
particularité sera utilisée par la décision économique et avec des effets importants sur
l'organisation sociale et économique. Nous analysons cela à partir du chapitre V.
Enfin, pour fixer une idée d'ensemble sur l'économie d'abondance qui favorise le processus
artificiel de production par rapport aux précédents, voici l'article de foi signé par Adam Smith.
"Chez les nations civilisées et en progrès, quoiqu'il y ait un grand nombre de gens tout à fait
oisifs et beaucoup d'entre eux qui consomment un produit de travail décuple et souvent
centuple de ce que consomme la plus grande partie des travailleurs, cependant la somme du
produit du travail de la société est si grande, que tout le monde y est souvent pourvu avec
abondance, et que l'ouvrier, même de la classe la plus basse et la plus pauvre, s'il est sobre et
87
laborieux, peut jouir, en choses propres aux besoins et aux aisances de la vie, d'une part bien
plus grande que celle qu'aucun sauvage pourrait jamais se procurer"139.
Toutefois F. A. Hayek ne l'entend pas ainsi.
"Le lecteur peut penser que quiconque parle d’abondance potentielle est soit malhonnête ou
ne sait pas de quoi il parle […].Pour justifier ces mots forts les conclusions auxquelles est
arrivé M. Colin Clark , un des plus connus parmi les jeunes économistes et statisticiens, étant
de plus un homme doté sans contestation de vues progressistes avec une perspective
strictement scientifique, peuvent être citées à partir de son Conditions of Economic Progress
(1940, pp. 3-4): Les phrases souvent répétées au sujet de la pauvreté au milieu de
l’abondance, et déclarant que les problèmes de production seraient déjà été résolus si
seulement nous comprenions le problème de distribution, se sont avérés être les clichés
modernes les plus mensongers...."140.
E. Le nouvel environnement du travail : l'économie de marché
Nous avons dit que le travail est un rapport entre l'homme et la nature. Ce rapport, au fil du
temps et de l'évolution des processus de travail devient de plus en plus complexe. Nous
l'avons constaté à travers la diversification du temps de travail, la division sociale et ensuite la
division manufacturière du travail. Ce niveau de complexité, qui en même temps conditionne
le degré d'efficacité, est assorti d'un environnement lui-même tout aussi complexe généré par
le processus de travail correspondant.
On a pris l'habitude d'appeler marché cet environnement, et l'économie qu'il dégage économie
de marché. Une appellation que l'on doit aux échanges marchands qui s'effectuent entre les
personnes.
139
"Among civilised and thriving nations, on the contrary, though a great number of people do not labour at all,
many of whom consume the produce of ten times, frequently of a hundred times more labour than the greater
part of those who work; yet the produce of the whole labour of the society is so great that all are often
abundantly supplied, and a workman, even of the lowest and poorest order, if he is frugal and industrious, may
enjoy a greater share of the necessaries and conveniences of life than it is possible for any savage to acquire"
(SMITH Adam, [1776] The Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p. 1-2)
140
"The reader may take it that whoever talks about potential plenty is either dishonest or does not know what he
is talking about [...] To justify these strong words the following conclusions may be quoted at which Mr. Colin
Clark, one of the best known among the younger economic statisticians, and a man of undoubted progressive
views and a strictly scientific outlook, has arrived in his Conditions of Economic Progress (1940, pp. 3-4) : The
'oft-repeated phrases about poverty in the midst of plenty, and the problems of production having already been
solved if only we understood the problem of distribution, turn out to be the most untruthful of all modern
clichés...." (HAYEK F. A., [1944] The Road to Serfdom, Routledge, 1997, p. 73
88
Le point de départ, nous l'avons dit, c'est la séparation entre le consommateur et le producteur
chez les personnes vivant en une économie basée sur le processus artificiel de production.
Toutefois le notion de "marché" n'est pas si simple à définir. C'est le constat de Bernard
Guerrien.
"Comment alors le définir, le caractériser, sans en rester aux formulations vagues [...] On
pourrait penser que les théoriciens néoclassiques, qui attachent tellement d'importance au
caractère 'rigoureux' - axiomatique - de leur démarche, ont cherché à répondre à cette
question, en lui consacrant au moins autant d'intérêt qu'à l'étude des individus types qui
peuplent leurs modèles, les ménages et les entreprises. Mais tel n'est pas le cas. La preuve ?
l'encyclopédie de référence en économie, le New Palgrave : a Dictionary of Economics, ne
comporte pas d'entrée 'marché'. Pourtant, le mot y est utilisé des milliers de fois. Il est vrai
qu'on le trouve dans l'index d'un autre ouvrage faisant l'unanimité dans la profession, General
Competitive Equilibrium, de Arrow et Hahn, mais il renvoie (exclusivement) à la page... 348 !
Evidement, des allusions au marché y sont faites bien avant, dès les premières pages, même si
c'est avec une certaine prudence; les auteurs doivent savoir qu'ils marchent sur des œufs !"141.
"Le marché est-il définissable ?", demande Roger Frydman. Voici son commentaire. "La
question peut être posée, ou mieux, on peut se demander s'il est utile de la définir. Par
exemple, dans le dictionnaire économique de D. Greenwald, on trouve quatorze entrées au
mot marché toujours associées à un autre terme (marché monétaire, marché à terme...) et
aucune du terme générique"142.
En ce qui nous concerne, au lieu d'essayer de définir la notion de "marché" ou mieux encore
d'"économie de marché", nous allons seulement signaler les caractéristiques essentielles d'une
économie de marché. Cette démarche vise à lever une confusion parfois entretenue avec
d'autres propos, comme nous le verrons par la suite.
Nous allons soutenir la thèse que le marché et l'économie qu'il dégage n'est que
l'environnement généré par le processus artificiel de production. Le marché, c'est l'ensemble
et l'immense réseau des rapports marchands que génère l'économie lorsqu'elle se développe en
étant appuyée sur le processus artificiel de production.
Remarquons d'abord qu'il n'y a pas lieu de confondre l'économie de marché avec les effets
positifs ou négatifs qu'il véhicule suite à un type précis de décision économique. Le marché
141
GUERRIEN Bernard, [1994] L'introuvable théorie du marché, in Pour une autre économie, La Revue
semestrielle du M.A.U.S.S., n° 3, Editions La Découverte, n° 3, p. 33
142
FRYDMAN Roger, [1992] Ambiguïté ou ambivalence de la notion de marché, Cahiers d'économie politique
n° 20-21, 1992, Editons L'Harmatan, p. 215
89
est la "main invisible" dont Adam Smith parlait. Que cette main invisible soit utilisée pour
voler, extorquer ou faire du bien est une affaire qui ne le concerne pas, car cela provient du
type de décision économique que la société a choisi pour gérer ses affaires.
"L'économie, par définition, porte sur tout ce qui peut être acheté, vendu, échangé, autrement
dit tout ce qui relève d'un marché. Vu sous cet angle, l'expression 'économie de marché'
apparaît comme un pléonasme"143, rappelle Jean Rivoire. "A la longue, le public a fini par
admettre comme vérités d'évidence les équations : économie de marché = capitalisme,
économie planifiée = socialisme. Cette façon de voir a été entérinée par l'Organisation des
Nations Unies qui, dans ses statistiques, s'obstinait jusqu'en 1992 à diviser le monde en trois
groupes : pays développés à économie de marché, pays à économie centralement planifiée,
pays en développement. Quand on n'ose pas prononcer le mot 'capitalisme', trop chargé de
réminiscences explosives, on se réfère à l'économie de marché. [...] En réalité, [...]
L'économie de marché ne se confond, ni avec le socialisme [...] ni avec le capitalisme
traditionnel [...]."144
Nous constatons ensuite qu'un autre cas de figure existe où la notion d'économie de marché
est utilisée pour désigner tantôt la décision économique tantôt le processus de travail. Paul A.
Samuelson et William D. Nordhauss donnent l'exemple de ce cas de figure. Première
définition : "Dans une économie de marché, ce qui est typique, c'est la propriété du capital et
le revenu du capital qui revient aux individus"145. Seconde définition : "Une économie de
marché est un mécanisme compliqué de coordination inconsciente des gens, des activités, et
des entreprises au moyen d'un système de prix et de marchés. "146
Ces remarques nécessaires étant faites, nous allons signaler cinq caractéristiques essentielles
de l'environnement créé par le processus artificiel de production : les échanges en termes de
valeur, la monnaie et les prix, le processus de l'accumulation et de la concentration, l'espace
économique abstrait et unique, les revenus et le fonds économique.
143
RIVOIRE Jean, [1994] L'économie de marché, Presses universitaires de France, p. 3
Idem, p. 3-4
145
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 88
146
Idem, p. 94
144
90
a. Les échanges en termes de valeur
La validation sociale d'un travail effectué doit passer maintenant par des échanges. C'est à
travers l'échange que le travail privé devient travail social et la production privée, production
sociale. Mais, qu'est-ce qui motive la demande d'un produit ? Sans aucun doute la valeur
d'usage du produit, définie en termes d'utilité, de qualité, de beauté. Donc, un produit acquiert
une valeur d'usage en fonction de ses caractéristiques physiques.
Alors, la condition première pour que soit échangé un produit c'est qu'il ait d'abord une valeur
d'usage. Or, pourquoi 10 m. de toile sont-ils échangés contre 1 chemise et non pas contre 2, 3
ou 10 chemises ? Parce que, si l'on suit l'étalon de mesure proposé par Karl Marx, c'est la
quantité de travail socialement nécessaire déployé dans la fabrication de chaque produit qui
détermine les proportions d'échange. Donc, c'est leur valeur mesurée en travail socialement
nécessaire qui décide en dernière instance des rapports d'équivalence avec lesquels se feront
les échanges. Soit: 10 m. de toile = 1 chemise = 1 journée de travail socialement nécessaire
En analysant l'activité économique, nous avons pu préciser l'origine de la séparation, chez le
travailleur, de ses côtés producteur et consommateur. Ce qui a une conséquence directe sur
son panier de consommation. Celui-ci n'est plus le panier d'alimentation. Il prend la forme
d'un panier de consommation parce qu'il contient, outre les produits alimentaires, toute une
autre variété de produits. Mais aussi parce que le travailleur doit approvisionner ce panier de
consommation à travers les échanges. Ces échanges sont réglés en termes de valeur : valeur
d'usage, valeur d'échange.
Depuis l'installation du processus artificiel à la base de l'économie, le travailleur devra se
reproduire avec sa propre production mais en termes de valeur. Car c'est à travers la valeur
d'échange des marchandises qu'il pourra remplir son panier de consommation.
La circulation des produits à travers des échanges forme ce que nous connaissons comme le
marché d'échanges. Impossible de faire fonctionner une activité économique à n biens avec m
produits par chaque bien, sans penser à l'existence d'un marché d'échanges.
Pierre Jalée commet une erreur lorsqu'il écrit: "La nécessité d'échanger les produits du travail
est finalement déterminée par deux éléments: la propriété privée des moyens de production
d'une part, la division sociale du travail d'autre part"147. Nous venons de voir que les échanges
de produits sont une conséquence naturelle de la division sociale du travail, et que celui-ci est
147
JALEE Pierre, [1976] Le projet socialiste. Approche marxiste, François Maspero, 1980, p. 53
91
un élément du processus de travail, plus précisément du processus artificiel de production.
Dès lors, les échanges sont une caractéristique du processus de travail où la propriété privée
des moyens de production n'est nullement concernée. Celle-ci est de l'ordre du deuxième
élément de l'économie, la décision économique, et par conséquent, elle n'a rien à voir avec le
processus de travail qui est à l'origine des échanges.
Plus haut, nous avons vu que le fait que le travailleur ne soit plus consommateur de sa
production, rend la consommation et la production clairement définies et indépendantes l'une
de l'autre, à l'intérieur de l'activité économique. Maintenant nous venons de voir que la
circulation est une autre phase incontournable de l'activité économique. Donc, dire que
l'activité économique se résume à la production et à la consommation est incomplète. Car la
boucle ne sera pas fermée tant que les biens produits ne seront pas consommés en passant par
un processus de validation sociale à travers leur circulation. Les trois phases doivent toujours
être prises en considération si l'on veut une analyse de l'ensemble de l'économie. Cela du
point de vue du processus de travail, sans prendre encore en considération la décision
économique.
Le processus artificiel de production vient d'ajouter au monde physique de l'économie, ce
monde en termes de valeur. C'est ce qui permet de nous référer au même phénomène
économique soit en termes physiques soit en termes de valeur. Or cet autre monde ne pourrait
exister sans la contribution de la monnaie et des prix.
b. La monnaie et les prix
Comment les marchandises peuvent-elles circuler sans contraintes, dans ce marché d'échanges
? La division sociale et la division manufacturière du travail ont permis de mesurer avec
rigueur la quantité de travail contenue dans chaque produit. Cependant, il subsiste encore le
fait que ce qu'offre un travailleur ne pourrait avoir aucune valeur d'usage pour ceux qui ont les
produits dont il a besoin. Même si chacun de ces produits a une valeur d'usage pour quelqu'un,
il risque fortement de contenir des valeurs d'échange différentes gênant la circulation des
biens. Alors, comment le groupe social réussit-il à dépasser ces contraintes ? Il les dépasse par
la monnaie et les prix des produits. Nous nous trouvons ainsi devant de nouvelles créations du
groupe social.
92
Aussi loin qu'ait pu se développer le processus naturel de production, il ne pouvait aller audelà de la reproduction de la force de travail à travers le panier d'alimentation. Autrement dit,
les échanges ne pouvaient aller au-delà du troc.
Bien que le troc permette d'échanger des produits qui contiennent une valeur d'usage avec une
proportion donnée de travail nécessaire à leur production, il n'était qu'occasionnel. De plus, la
quantité sujette à troc n'était pas une partie significative du panier d'alimentation. D'ailleurs,
l'échange s'effectue en nature. Celui qui offre et celui qui demande devront obligatoirement
avoir les produits nécessaires à l'autre, et réciproquement, dans des proportions adéquates.
C'est une sérieuse contrainte.
Il a fallu que l'économie atteigne le stade du processus artificiel de production pour que la
monnaie-produit devienne monnaie-marchandise. La plus belle trouvaille dans l'évolution de
la monnaie-marchandise a été la monnaie-or. Celle-ci, outre le pouvoir de servir comme unité
de compte et moyen de circulation, facilite la thésaurisation. Malgré cela, elle ne peut pas se
débarrasser de sa forme physique et de sa proportionnalité d'échange en travail emmagasiné.
Au fur et à mesure que se développe le processus de travail, et par là les échanges, la
monnaie-marchandise évolue tout naturellement en monnaie-argent. Le groupe social, à
travers une certaine institution lui donne un cours légal et forcé. Celle-ci n'a plus besoin de
contenir l'équivalent de travail socialement nécessaire. Il suffit que le groupe social l'accepte
pour ce qu'elle représente.
La monnaie-argent débute sous forme de métal. Mais au cours du développement de l'activité
économique, elle laisse une large place à d'autres formes plus évoluées, tout en gardant
toujours sa condition originelle : la représentation d'une certaine quantité de travail
socialement nécessaire. C'est ainsi que nous arrivons à la monnaie-papier, au cours légal et
forcé, ou tout autre sorte de monnaie fiduciaire.
Par le truchement de la monnaie et des prix, ces deux mondes renvoient l'un à l'autre, en ayant
chacun sa propre autonomie. C'est ce qui donne l'impression d'un monde d'apparences : "le
plan des prix et des revenus nominaux constitue donc un monde de l'apparence, c'est celui de
la 'surface des choses' et de l'illusion (en ce que le lien entre la valeur et le temps de travail
dépensé dans la production des choses s'y estompe en profit d'autres connexions apparentes),
mais de l'illusion 'nécessaire'. Non pas dans le sens où nécessairement le 'sujet économique'
s'illusionne, mais dans le sens où cette illusion est nécessaire au fonctionnement de l'économie
marchande"148, affirme Alain Lipietz.
148
LIPIETZ Alain, [1979] Crise et inflation : pourquoi ?, Editions La Découverte, p. 16
93
Avec l'évolution de la monnaie et du système des prix, donc, l'activité économique devient
plus souple. Mais parallèlement à ces avantages, le groupe social vient de créer une autre
condition des crises économiques. Il s'agit de la différence entre la valeur que peut contenir
une marchandise et son expression monétaire. A partir de là, l'utilisation de la monnaie
devient l'assise des processus inflationnistes ou déflationnistes.
c. L'accumulation et la concentration
Le processus artificiel de production pousse à une claire et nette division sociale du travail.
Une division sociale du travail qui commence par des produits et continue par des procédés de
fabrication. C'est la possibilité de générer n produits dans m unités de production. La
possibilité également qu'une unité de production accumule et concentre le résultat de p unités
intermédiaires de production. Une concentration d'unités de production qui n'obéit qu'à la
dynamique du processus artificiel de production et à rien d'autre.
Nous voyons là l'interconnexion entre le processus d'accumulation et de concentration dans la
fabrication d'un produit ou d'un ensemble de produits interdépendants. Or, ce processus a fait
croire que nous sommes au bord de la "socialisation" de la production. Grave erreur149 car,
d'une part, nous pourrions pousser aussi loin que nous voudrions le processus d'accumulation
et de concentration. Mais, en aucun cas, le processus artificiel de production ne cesserait de se
faire en termes de production privée. D'autre part, quand bien même le processus
d'accumulation et de concentration embrasserait l'ensemble de l'espace économique, nous
resterions toujours dans le domaine de la dynamique du processus de travail. Ce qui veut dire
que, par l'intermédiaire du développement du processus de travail, nous n'arriverons jamais à
la "socialisation" qui est du domaine de la décision économique, l'autre élément de
l'économie.
149
Pour Marx, dit MauriceGodelier, [la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste] consiste
dans la contradiction entre le développement et la socialisation des forces productives et la propriété privée des
moyens de production (GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et irrationalité en économie, t. I, François
Maspero, 1974, p. 92). Cette idée de la socialisation des forces productives qui n’est autre que la
complexification des processus de travail au fur et à mesure de leur évolution, comme nous le verrons en détail
plus loin, est reprise par Godelier dans cette phrase : […] la structure de forces productives, leur socialisation de
plus en plus poussée […]. Elle apparaît à ‘une certaine étape de l’évolution’, à un ‘certain degré de maturité du
système’. Et cette étape est celle de la grande industrie, c’est-à-dire d’un certain état du développement des
forces productives (GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et irrationalité en économie, t. I, François Maspero,
1974, p. 93).
94
d. Un espace économique abstrait et unique
La notion d'espace économique d'un processus artificiel de production ne se limite pas aux
alentours de l'unité de production. Cet espace s'étend jusqu'aux limites des échanges de
marchandises. Ces échanges d'une part, valident la marchandise comme produit social et,
d'autre part, définissent les limites de leur espace économique. L'échange permet aux
marchandises de traverser aisément toutes les barrières des différents groupes sociaux et des
différentes activités économiques pour ne faire qu'un seul espace économique. C'est l'un des
atouts générés par le processus artificiel de production.
A partir de là, l'espace économique cesse de se manifester sous des formes matérielles comme
le foyer d'alimentation ou la terre cultivable. Il se libère de sa contrainte physique et devient
un espace abstrait, abstrait et unique.
Ce sont deux caractéristiques du processus artificiel de production qui lui donnent tout sa
force et sa souplesse. C'est là que gît toute la force et la souplesse d'une économie de marché.
Bref, ce sont les particularités du processus de travail qui fondent la souplesse et la puissance
de l'économie de marché, et qui génèrent l'économie d'abondance de nos jours.
e. Les revenus et le fonds économique
En ayant le processus naturel de production à la base de l'économie, son observation en
termes de flux et de stocks ne pouvait aller plus loin que l'analyse d'un panier de
consommation et du fonds économique (essentiellement la terre cultivable). Avec le processus
artificiel de production, étant donné son degré de complexité, nous pouvons le résumer ainsi.
Nous avons d'une part les revenus de tous les agents de l'économie et, d'autre part, le fonds
économique. Celui-ci s'est toujours constitué à partir de deux sources : les ressources
provenant de la nature et celles provenant de l'activité humaine. Celle-ci, nous pouvons la
ventiler en termes physiques et en termes de valeur, reflétant la nouvelle structure
conditionnée par le processus artificiel de production. La partie physique est composée de
l'équipement de tous les centres de travail ainsi que de l'infrastructure environnante. En termes
de valeur, la contrepartie monétaire circule par le biais du réseau financier et boursier.
Voici que nous avons présenté d'une manière très succincte le processus artificiel de
production; ses sources, ses éléments, sa dynamique, ses caractéristiques principales et ses
95
contraintes. Nous utiliserons cette information pour bien établir la différence entre processus
de travail et décision économique.
96
CONCLUSION CHAPITRE II
"En incorporant en lui le travail, le capital devient procès de production, dit Karl Marx; mais
c'est d'abord un procès de production matériel : c'est un procès de production en général, car il
n'y a pas de différence entre le procès de production du capital et le procès de production
matériel en général. Sa forme déterminée a entièrement disparu. En échangeant une partie de
sa substance matérielle, contre le travail, l'existence matérielle du capital se dédouble en
objets et en travail : le rapport entre les deux constitue le procès de production, ou plus
exactement le procès de travail. Nous retrouvons ainsi le procès de travail qui, en raison de
son abstraction et de sa substantialité pure, est commun à toutes les formes de production"150.
En effet, le processus de travail est le dénominateur commun de toutes les formes
d'expression de l'activité économique de tous les temps. Ainsi, tous les processus de
production sont des processus de travail mais l'inverse n'est pas vrai. Car avant le procès de
production, nous l'avons vu, il y a eu d'autres formes qui ne sont pas précisément de
production mais d'obtention des biens alimentaires directement à partir de la nature. De
même, à présent, nous sommes en train de vivre l'installation d'un autre processus de travail
qui n'est ni de prise sur le tas, ni de production, mais de conception des biens économiques.
Le processus de travail est l'unité cellulaire lorsqu'on veut analyser les sources du progrès de
l'humanité. Jusqu'à présent, on a connu deux phases, celui de la prise sur le tas, et ensuite la
production. Les rebondissements qui conditionnent le passage d'un processus de travail à un
autre sont assez impressionnants mais, nous l'avons vu, ils sont encore plus impressionnants
lorsque ce passage est assorti d'un changement d'une phase vers l'autre. Il semble que nous
vivions maintenant le passage vers un autre processus de travail, qui serait assorti d’un
changement de phase. Il semblerait que nous allions de la production ver la conception. Les
signes avant-coureurs de ce grand bouleversement sont déjà assez forts pour imaginer la suite.
La source de génération de chaque bond en avant provient ainsi du changement du processus
de travail, du remplacement du précédent par un autre, plus évolué, plus efficace. Où s'incubet-elle la nouvelle manière de travailler ? Elle germe à l'intérieur de la force de travail. Les
travailleurs et les non-travailleurs, dans une interaction permanente, font naître pas à pas ces
150
MARX Karl, [1857] Grundrisse, t. 2 chapitre du capital, Edition Anthropos, 1968, p. 83-84
97
nouvelles formes de travail. Ils sont le résultat d'une série de créations, innovations,
découvertes et inventions. Jusqu'au processus artificiel de production, ces activités vont
grandissant de plus en plus mais toujours à l'extérieur du processus de travail. Avec le
nouveau processus de travail, la dynamique change radicalement.
Et pourtant, avec le processus artificiel de production, l'homme a pratiquement créé toutes les
conditions pour que l'humanité puisse résoudre tous ses problèmes matériels. L'économie
d'abondance qu'il soutient est une preuve de sa puissance. L'avancée de la science et de la
technologie en est une autre. Le changement total du paysage urbain et paysan ont fourni un
nouveau cadre de vie. La quantité, la variété et la qualité de marchandises font reculer le
monde des besoins pour un monde qui est essentiellement constitué de désirs. La puissance et
la souplesse de ce processus de travail se développent dans un marché unique et abstrait, au
niveau mondial. Cette économie de marché aussi puissante et souple n'est que
l'environnement de travail que le processus artificiel de production a généré.
Dans ce sens et afin d'éclaircir certains confusions, nous aurons l'occasion dans le chapitre
suivant de revenir sur la double signification de la notion d'économie de marché. Car celle-ci
a une double connotation dans le langage courant. L’utilisation incorrecte de la notion de
marché est à l'origine de maintes erreurs d'interprétation. Dans certaines occasions on l'utilise
ce concept en se référant au processus de travail, dans d'autres en se référant à la décision
économique privée.
A ce sujet, par exemple, Richard Swedberg note que "le marché n'est pas forcément
synonyme de capitalisme; c'est simplement un moyen d'indiquer aux producteurs ce qu'ils
doivent produire et en quelle quantité. C'est dire que l'usage du marché se justifie tout autant
dans une société socialiste que capitaliste [...]"151. En fait, le marché n'est qu'un élément du
processus de travail et, plus précisément, du processus artificiel de production.
Sur le même sujet, Alvin Toffler s'exprime ainsi. "Les économistes de l’ouest ont tendance à
penser le marché comme étant une réalité de la vie purement capitaliste et utilisent souvent ce
terme comme s’il était synonyme de ‘économie du profit’ [...] Car le marché, à proprement
parler, n’est rien de plus qu’un réseau d’échange, un tableau de distribution, en quelque sorte,
à travers lequel les biens ou services, comme des messages qui sont expédiés à leur
151
SWEDBERG Richard, [1990] Vers une nouvelle sociologie économique. L'évolution récente des rapports
entre la science économique et la sociologie, in La revue du MAUSS n° 9, troisième trimestre, Editions La
Découverte, p. 33
98
destinations appropriées. Ce n’est pas fondamentalement capitaliste"152. Il souligne avec
beaucoup plus de force, la différence entre le marché, élément du processus de travail, et le
marché en tant que forme d'expression de la décision économique privée. Nous reviendrons
sur le double sens de la notion "économie de marché" dans le titre II (chapitres IV à VI), avec
d'autres éléments d'information et de nouvelles catégories économiques qui permettront
d'éclaircir ces différences.
Nous allons ainsi présenter dans le chapitre suivant, le processus de travail de conception,
celui qui est train de s'installer dans de l'économie.
152
"Western economists tend to think of the market as a purely capitalist fact of life and often use the term as
though it were synonymous with 'profit economy' [...]For the market, properly speaking, is nothing more than an
exchange network, a switchboard, as it were, through which goods or services, like messages, are routed to their
appropriate destinations. It is not inherently capitalist." (TOFFLER Alvin, [1980] The third wave, Bantam
Books, New York, p. 39)
99
CHAPITRE III
DU MATERIEL A L'IMMATERIEL
LE PROCESSUS DE TRAVAIL DE CONCEPTION
Pour faire court et brutal : comment des économistes
qui auraient construit leur représentation et leur
connaissance sur l'économie agricole du Moyen Age,
auraient-ils pu comprendre, avec les mêmes modèles,
l'économie industrielle ? Donc, comment nous-mêmes
pourrions-nous, avec les outils du passé, industriels,
comprendre la nouvelle économie ?153
Yoland BRESSON
"On a beaucoup parlé, ces dernières années, d'une crise des pays industrialisés. Mais cette
'crise' ne serait-elle pas en réalité une irréversible mutation en cette fin de siècle où les règles
qui nous ont dirigés pendant quarante ans sont caduques ou en passe de l'être ?"154 René
Monory se demande.
En effet, la contrainte de la production matérielle est en train de se lever. Le processus de
travail de conception dépasse la phase de production pour rentrer dans celle de la
conception155. Jusqu'à maintenant, tous les processus de travail qui se sont succédé ont
toujours débouché sur des biens matériels. Ainsi, par exemple, les paniers d'alimentation
constitués à partir des premiers processus de travail étaient composés uniquement des biens
arrachés à la nature. La production agricole et industrielle est composée essentiellement de
biens matériels. Par contre, avec le processus de travail de conception, nous serons enfin en
mesure de
préparer un panier de reproduction de l'activité économique composé
153
BRESSON Yoland [2001] De l'ancienne à la nouvelle économie. La science économique en mouvement,
Arnaud Franel Editions, p. 120
154
MONORY René, [1995] Des clefs pour le futur, Les Editions du Futuroscope, p. 15
155
Le travail de production matériel […] est relayé par du travail immatériel (GORZ André [2003] Immatériel.
Connaissance, valeur et capital, Editions Galilée, p. 11)
100
essentiellement de biens immatériels. Nous évoluons, en fait, d'une économie de
consommation vers une économie d'utilisation.156
Avec ce processus de travail, les découvertes, les créations, les inventions et les innovations
ne sont plus des cas isolés ou à appliquer. Elles sont pour la première fois dans le cœur même
du processus de travail. Une fois que celles-ci deviennent la base de l'activité économique,
elles intégreront la vie quotidienne des travailleurs. Les connaissances ne seront plus ni la
zone réservée d'un groupe restreint de personnes ni le tas à ingurgiter par obligation.
D'ailleurs, les ouvriers laissent déjà de plus en plus la place aux concepteurs. « La clé de la
productivité économique à venir et de sa contribution au bien-être humain se trouve dans
l’accroissement des aptitudes acquises de la population du monde entier et dans le progrès des
connaissances utiles »157 dit Théodore W. Schultz, Prix Nobel 1979. Il ajoute « ce sont les
investissements en qualité de la population et en savoir qui déterminent pour une bonne part
les perspectives futures de l’humanité »158
Ce même sentiment est exprimé par Gary S. Becker de la manière suivante : « Je dirais que le
capital humain est en train de prendre une part à chaque fois plus importante dans les
approches sur le développement, la répartition des revenus, les changements dans les centres
de travail, et dans une multitude d’autres problèmes dans l’avenir »159.
A ce sujet, il est nécessaire d’apporter une précision. Notre approche sur les connaissances et
les compétences diffère des théories sur le capital humain. Pour un grand nombre de ces
théories, elles sont le fondement pour l’explication des phénomènes divers comme la
différence des revenus160. Dans notre approche, les connaissances et les compétences sont le
cœur d’une nouvelle manière de travailler. Une forme de travailler qui banalise la recherche
scientifique.
156
La société industrielle issue des deux derniers siècles est en voie de disparition : en 1984, 28 % seulement de
la population active américaine travaillaient dans l’industrie. Ce chiffre était de 32 % en France (DELAUNAY
Jean-Claude et GADREY Jean, [1987] Les enjeux de la société de service, Presses de la Fondation Nationale des
Sciences Politiques, p. 11)
157
SCHULTZ Theodore William, [1981] Il n'est de richesse que d'hommes" : investissement humain et qualité
de la population, Bonnel Editions, 1983, p. 11
158
Idem, p. 11
159
« I would venture the judgment that human capital is going to be an important part of the thinking about
development, income distribution, labor turnover, and many other problems for à long time to come »
(BECKER Gary S., [1964] Human Capital, The university of Chicago press, second edition, 1970, p. 237
160
“The general theory [about the human capital] has a wide variety of important applications. It helps to explain
such diverse phenomena as interpersonal and interarea differences in earnings, the shape of age-earnings profiles
- the relation between age and earnings - and the effect of specialization on skill. For example, because observed
earnings are gross of the return on human capital, some persons earn more than others simply because they
invest more in themselves. Because 'abler' persons tend to invest more than others, the distribution of earnings
would be very unequal and skewed even if 'ability' were symmetrically and not too unequally distributed” (Idem,
p. 231-32)
101
Ce processus de banalisation de la recherche scientifique, dans la phase d'automatisation
industrielle, a été bien comprise et exposée (1966) par R. Richta (La civilisation au carrefour,
Anthropos, 1969, Editions du Seuil). Benjamin Coriat résume sa pensée en 3 thèses : "Thèse
n° 1 : Notre époque voit l'avènement de la RST [recherche scientifique et technologique] qui
se substitue à la révolution industrielle [...], cette substitution est aussi celle du principe
automatique - au principe mécanique. Thèse n° 2 : Dans son essence, la RST consiste dans le
fait qu'un nouveau rapport s'établit entre la science et l'industrie - faisant de la science une
Force productive directe et la force productive désormais décisive. Thèse n° 3 : Cette entrée
de la science dans la production a pour effet d'introduire une nouvelle rationalité dans le
procès de travail, la 'croissance' des sociétés et les lois d'évolution de l'humanité"161.
En fait, c'est l'entrée en force des éléments d'un nouveau processus de travail, le processus de
travail de conception. Ils y rentrent pour accélérer le développement du processus artificiel de
production et se débarrasser de plus en plus de la partie matérielle de cette nouvelle manière
de travailler. "La RST promet 'du travail complexe', elle ne peut pleinement se développer
qu'avec 'le développement intégral' de l'homme et de 'ses possibilités créatrices'" ajoute
Benjamin Coriat162.
Nous allons en fait vers de nouveaux stades dans l'épanouissement du groupe social. Car cette
façon de travailler non seulement fait rebondir l'économie163 mais aussi favorise le retour à
une gestion sociale du résultat de l'activité économique. Autrement dit, ce processus de travail
facilite la répartition égalitaire des revenus et la gestion collective du fonds économique.
Nous commencerons la présentation de cette nouvelle manière de travailler par l'identification
de ses éléments, pour ensuite, en préciser les caractéristiques essentielles.
III.1 Les éléments du processus de travail de conception
Le processus de travail de conception est caractérisé par une autre manière de travailler. Il
contient des éléments qui sont le résultat d'une nouvelle phase de manifestation du travail : les
connaissances164.
Celle-ci, nous la retrouvons pratiquement dans tous les éléments du
161
CORIAT Benjamin, [1976] Science, technique et capital, Editions du Seuil, p. 23
Idem, p. 27
163
« La Science progresse enterrement par enterrement. La Science ne s'arrête jamais. » (SAMUELSON Paul A.
et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation, 14ème édition entièrement
revue et mise à jour, 1995, p. 16)
164
L’expression ‘économie de la connaissance’ […] indique que la connaissance est devenue la principale force
productive (GORZ André [2003] Immatériel. Connaissance, valeur et capital, Editions Galilée, p. 33)
162
102
processus de travail. "La connaissance [...] est la ressource centrale de l'économie de la
Troisième Vague"165 disent Alvin et Heidi Toffler.
Ce processus de travail, dans son unité centrale, est composé du travail du concepteur, des
compétences de celui-ci, des connaissances en tant que moyen et objet du travail. De plus, le
résultat de l'activité économique est un bien truffé des connaissances. Disons brièvement
qu'on conçoit des connaissances à partir des connaissances.
A. Le résultat du travail : des connaissances
Avec le processus de travail de conception nous pouvons concevoir n biens à partir de m
unités de travail. Cela nous amène à l'environnement d'une économie de marché que nous
détaillons plus loin. Commençons d'abord par souligner trois autres caractéristiques de taille.
Cette manière de travailler nous amène vers le monde immatériel, fait des biens immatériels
où chaque bien est un produit final et un produit intermédiaire en même temps; un produit
final qui n'a pas le sens de produit final des biens matériels. Cette nouvelle façon de travailler
se charge d'estomper voire effacer une idée reçue sur la séparation du monde physique de
celle du monde des idées.
a. Le passage vers le monde immatériel
Le processus artificiel de production a une contrainte : le matériel. Il travaille avec des objets
matériels et son résultat est forcément un objet matériel. Cela limite l'épanouissement de l'être
humain. Et bien évidemment, comme toujours, la réponse du groupe social ne se fait pas
attendre.
Ainsi s'amorce ce nouveau processus de travail qui dépasse cette contrainte. Nous débordons
le monde matériel pour rentrer dans un autre, essentiellement immatériel. Dans cette autre
partie du monde se trouve grand nombre de besoins de l'être humain que les processus de
travail précédents ne pouvaient pas satisfaire.
165
TOFFLER Alvin et Heidi, [1994] Créer une nouvelle civilisation : La politique de la troisième vague, Fayard,
1995, p. 56
103
Cette nouvelle manière de travailler tend à aborder le processus d'épanouissement du groupe
social au-delà des besoins matériels, faisant le plein emploi des domaines de la créativité et de
l'imagination. Ainsi, les activités telles que les découvertes, les innovations, les inventions et
les créations sont mises à contribution dans un travail quotidien de conception. L'approche
scientifique et technique, avec ses outils immatériels, permet de dépasser une série de
contraintes dans l'amélioration des conditions de vie des personnes, dans le rapport entre les
personnes, et dans la relation entre l'être humain et l'Univers.
b. Le produit final devient un produit intermédiaire d'une chaîne sans fin
La méthode caractérisant le travail scientifique va faciliter la compréhension d'une nouvelle
manière de travailler et la portée de ses résultats. Il s'avère que dans le cas des processus
précédents, tous à base matérielle, le bien final résultat de l'activité économique disparaissait
après consommation. C'est la chaîne matières premières / produits intermédiaires / produit
final.
Avec le processus de travail de conception, la chaîne n'est plus la même. Il y a au départ la
matière première ou le produit intermédiaire, qui devient produit final. Mais celui-ci devient
immédiatement, encore une fois, produit intermédiaire ou matière première d'un autre
processus de travail. En fait, il n'y a pas de produit final au sens du processus artificiel de
production. Tous sont des produits finaux, tous sont des produits intermédiaires ou matières
premières.
Les rebondissements sont de taille en ce qui concerne le stock, le fonds économique de la
société. Tout d'abord, leur procédure de gestion et de maintenance devra être revu et, ensuite,
l'accumulation des biens immatériels n'aura point de comparaison avec le fonds économique
généré par le processus artificiel de production.
Jean-Pierre Dupuy ouvre les fenêtres de ce mécanisme propre au processus de travail de
conception qui est une sorte de boucle de rétroaction (feedback). La rationalisation de ce
procédé, tout naturel dans ce processus de travail, commence en 1943 selon Jean-Pierre
Dupuy.
"Fixer une origine est toujours arbitraire, mais ici moins qu'ailleurs [...]. Wiener, qu'il faut
définir avant tout comme un mathématicien appliqué - un 'fabricateur de modèles' -, travaillait
pendant la guerre avec Bigelow [...] aux problèmes théoriques posés par la défense antiaérienne [...]. Le problème central de la défense anti-aérienne, c'est que la cible étant mobile,
104
il faut prévoir sa position future à partir d'une information partielle sur sa trajectoire passée.
Wiener mit au point une théorie probabiliste de prédiction [...]; A côté de ce qui allait
s'appeler théorie de l'information, les problèmes de la défense anti-aérienne faisaient
intervenir l'autre ingrédient de base de la future cybernétique : le concept de boucle de
rétroaction (feedback), inhérent à toute régulation d'un système sur la base de l'écart observé
entre son action effective (output) et le résultat projeté (but, goal)"166.
Le système de feedback est rationalisé dans le processus de travail de conception. Il met en
évidence le travail de conception.
Lié à ce phénomène se trouve un autre rebondissement de cette manière de travailler qui, dans
nos méthodes de travail, brise les différences entre la matière et l'esprit.
c. La différence entre matière et esprit s'estompe
La démarche entamée par le processus de travail de conception non seulement estompe les
différences entre le travail manuel et le travail intellectuel, mais aussi entre le monde physique
et le monde de l'esprit. Il est en train de lever une idée reçue bien ancrée à savoir qu'il n'y a
pas de communication entre la matière et l'esprit.
C'est Jean-Pierre Dupuy, encore une fois, qui
ouvre les fenêtres pour saisir cet autre
rebondissement du processus de travail de conception. Parallèlement aux travaux de Wiener et
Bigelow, McCulloch et Pitts radicalisent leur démarche. "Alors que ceux-ci dénient toute
réalité à l'esprit et réduisent l'évocation de ses facultés à de simples commodités de langage,
McCulloch part en quête des mécanismes matériels et logiques qui incarnent l'esprit
(Embodiments of Mind est le titre qu'il choisira pour le recueil de ses principaux articles, en
1965) [...]. On peut résumer la position de McCulloch par cette citation extraite d'un texte de
1955 : 'plus nous apprenons de choses au sujet des organismes, plus nous sommes amenés à
conclure qu'ils ne sont pas simplement analogues aux machines, mais qu'ils sont machines'
"167.
McCulloch dévoile le pont existant entre la matière et l'esprit. C'est en ce domaine que le
développement du processus de travail de conception devra exceller, car c'est ce là son
domaine d'action.
166
167
DUPUY Jean-Pierre, [1994] Aux origines des sciences cognitives, Editions La Découverte, p. 36
Idem, p. 41-42
105
B. L'objet de travail : des connaissances
La première grande différence avec les processus de travail précédents c'est l'objet sur lequel
le travailleur appliquera son effort. Cet objet n'est plus une chose matérielle comme les
matières premières ou les produits intermédiaires employés par le processus artificiel de
production. Cet objet de travail est constitué simplement des connaissances emmagasinées
auparavant par le groupe social. Pour la première fois, les connaissances emmagasinées
précédemment par le groupe social seront incluses dans le processus de travail faisant l'objet
du travail quotidien des travailleurs. Elles seront donc acquises et utilisées par tous les
travailleurs et sans aucune limitation. Un bien immatériel sur lequel devra agir le travail.
En outre, à la différence de l'objet de travail du processus artificiel de production qui ne
pouvait être employé qu'à un moment précis et par un travailleur précis, l'objet de travail du
processus de travail de conception peut être employé en même temps par un nombre assez
important de travailleurs et ce en différents lieux. De l'inimaginable, lors du processus
artificiel de production.
A ce sujet, nous pourrions définir les connaissances en tant que mémoire sociale. "Toutes les
mémoires peuvent être divisés entre ceux qui sont purement personnelles ou privées et celles
qui sont partagées ou sociales. Les mémoires privées non partagées mourront avec l’individu.
La mémoire sociale continuera à vivre [...] Au commencement, les groupes humains étaient
obligés de garder leur mémoire partagée dans le même endroit où ils gardaient leurs mémoires
privées – par exemple, dans les cerveaux des individus. La civilisation de la seconde vague
vint écraser la barrière de la mémoire. Elle a diffusé l’alphabétisation en masse [...]. En peu de
mots, elle a déplacé la mémoire sociale en dehors du crâne, elle a trouvé de nouveaux moyens
de la stocker, et par ce fait l’a étendu au-delà de ses précédentes limites [...] Aujourd’hui nous
sommes sur le point de faire un saut vers une toute nouvelle étape de la mémoire sociale. La
dé-massification radicale des médias, l’invention des nouveaux médias, le quadrillage de la
terre par satellite, le monitoring des patients des hôpitaux par des détecteurs électroniques,
l’informatisation des fichiers des entreprises [...]. Le glissement vers une mémoire sociale de
la Troisième Vague, est cependant plus que quantitatif. Nous sommes, en quelque sorte, en
train de donner vie à notre mémoire. [...]. Qu’est-ce qui rend le bond vers une info-sphère de
106
la Troisième Vague une situation sans précédent historique: elle rend simultanément la
mémoire extensive et active. Et cette combinaison se révélera être propulsive"168 .
A propos de cette mémoire sociale, objet de travail dans un processus de conception, qui n'est
autre que l'accumulation des connaissances au fil du temps, Thomas A. Stewart raconte une
anecdote assez instructive.
"Une histoire est racontée, je n’ai aucune idée sur sa véracité, sur l’abbé Lawrence Lowell,
président de l’Université d’Harvard de 1909 à 1933. Elle dit ceci : Un jour un visiteur lui
demanda : ‘Comment se fait-il, M. Lowell, qu’autant de connaissance soit concentrée ici sur
les berges du Fleuve Charles ? Lowell est sensé lui avoir répondu : ‘C’est très simple. Chaque
année, nous admettons à l’université les plus brillants jeunes hommes américains’ -dans ces
temps-là, ils étaient tous mâles et presque tous américains- ‘et quatre ans plus tard, lorsqu’ils
décrochent leur diplôme, ils sont complètement ignorants. Donc, ils ont dû laisser toutes leurs
connaissances ici’. Cela est, de manière caricaturale, le défi auquel les gestionnaires sont
confrontés : Comment transformer l’énergie de leurs travailleurs en énergie de la compagnie,
plutôt qu’en quelque chose qui quitte à 17 heures ?"169
L'objet de travail est un stock assez particulier. Il est immatériel et sa gestion demande de
nouvelles techniques adaptées à sa nature. Chaque composant de ce stock est unique dans son
genre. Il est en continuelle mise à jour ou dépassement. Toutes les particules, comme de
simples atomes, se divisent et se multiplient, faisant de ce stock une masse de formes
changeantes et en constant mouvement. C'est une masse qui accumule le savoir humain et qui
est disponible en principe pour tout le monde, à tout instant, sans aucune restriction.
168
"All memories can be divided into those that are purely personal or private and those that are shared or social.
Unshared private memories die with the individual. Social memory lives on. [...] In the beginning, human groups
were forced to store their shared memories in the same place they kept private memories - i. e., in the minds of
individuals. Second Wave civilization smashed the memory barrier. It spread mass literacy [...]. In short, it
moved social memory outside the skull, found new ways to store it, and thus expanded it beyond its previous
limits. [...] Today we are about to jump to a whole new stage of social memory. The radical de-massification of
the media, the invention new media, the mapping of the earth by satellite, the monitoring of hospital patients by
electronic sensors, the computerization of corporate files [...] The shift to a Third Wave social memory, however,
is more than just quantitative. We are also, as it were, imparting life to our memory [...] What makes the leap to a
Third Wave info-sphere so historically unprecedented a situation : it makes social memory both extensive and
active. And this combination will prove to be propulsive." (TOFFLER Alvin, [1980] The third wave, Bantam
Books, New York, p. 176-177)
169
"A story is told - I have no idea if it is true - about Abbott Lawrence Lowell, president of Harvard University
from 1909 to 1933. It goes like this : One day a visitor asked him, 'How is it, Mr. Lowell, that so much
knowledge is concentrated here on the banks of the Charles River ?' Lowell purportedly replied : 'It's very
simple. Every year, we admit to the college the most brilliant young men in America' - in those days, they were
all men, and almost all American - 'and when they graduate four years later, they are entirely ignorant. So they
must have left their knowledge here'. That, in caricature, is the challenge facing managers : How do they turn the
candlepower of their people into the wattage of the corporation, rather than into something that goes out at 5
p.m. ?" (STEWART Thomas A., [1997] Intellectual Capital. The new wealth of organisations, Biddles Ltd.,
London, 1998, p. 107)
107
C. Le moyen de travail : des connaissances
La deuxième différence est liée aux moyens avec lesquels le travailleur agit sur l'objet. Ces
moyens sont les connaissances170 dont chaque travailleur dispose. Avec ces moyens le
travailleur essayera quotidiennement de découvrir, de créer, d'innover. "[...] l'information se
substitue de plus en plus aux matières premières, à la main d'œuvre et aux autres
ressources"171confirment les époux Toffler.
Il est vrai que, dès le début du groupe social primitif, les connaissances ont été présentes dans
l'activité économique : par exemple à travers les connaissances des sages vieillards. Elles ont
contribué aussi à la naissance des processus de travail précédents. Elles étaient présentes dans
la création des outils de travail. "Depuis l'homo-habilis, l'Homme se différencie
culturellement des australopithèques, nos ancêtres, parce qu'il utilise l'outil. Plus que la
fabrication de celui-ci, l'élément nouveau vient de ce que le savoir depuis ce 'jour' se transmet
et bien entendu se 'raffine' "172
Elles étaient donc présentes lors de la création des outils de travail, lors de la création de la
terre cultivable, lors de la création de la machine. Elles étaient à l'origine de chaque nouveau
processus de travail. Cependant, elles étaient présentes de manière sporadique et de façon
indirecte. Car elles créaient surtout l'élément incontournable de chaque processus de travail,
mais ensuite le résultat final de l'activité économique n'était que l'utilisation permanente d'un
moyen de travail déjà créé.
L'utilisation des connaissances au cœur du processus de travail est une nouvelle enjambée
importante dans le processus d'épanouissement du groupe social. Il ne s'agit plus ni des terres
cultivables, ni des produits intermédiaires, ni des machines. Ce sont toutes les connaissances
dont le travailleur dispose. Connaissances qui évoluent constamment au fur et à mesure que
les travailleurs agissent sur l'objet de travail.
170
« the most fundamental resource in the modern economy is knowledge » (LUNDVALL Bengt-Ake [1992]
Introduction, in National Systems of Innovation, Towards a Theory of Innovation and Interactive Learning,
Pinter Publishers
171
TOFFLER Alvin et Heidi, [1994] Créer une nouvelle civilisation : La politique de la troisième vague, Fayard,
1995, p. 41
172
SAINT-CAST François, [1999] Rythmes et production : self-similarité et capital humain, Thèse de doctorat,
p. 6
108
Les connaissances sont un moyen de travail qui laisse les machines traditionnelles au musée
des trouvailles de l'histoire. Elles s'auto-alimentent à la différence des moyens de travail
précédents. Elles ne sont plus linéaires comme la machine qui doit être remplacée par une
autre pour fabriquer un autre produit. Le moyen de travail d'un processus de travail de
conception n'a pas besoin d'être remplacé. Il s'entretient lui-même. C'est sa force, sa souplesse
et l'étendue de sa portée.
« Comme l’écrit Alfred Marshall : ‘le savoir est le plus puissant des instruments de
production ; c’est lui qui nous permet d’asservir la Nature et d’assouvir nos besoins’ » dit
Theodore W. Schultz173.
D. Le travailleur : un concepteur avec des compétences
Chaque processus de travail crée le travailleur à sa mesure. Et cela depuis les origines de
l'activité économique. Ainsi, le processus de travail à main nue n'exige du travailleur que de
savoir se servir de ses mains, tandis que le travailleur du processus de travail avec outils devra
savoir les créer, les utiliser et les maintenir. Le travailleur appartenant au processus naturel de
production devra être en mesure de connaître les cycles de reproduction des plantes à cultiver,
les animaux à domestiquer et, surtout, les particularités de l'entretien de la terre cultivable.
L'évolution de la nature du travailleur est stupéfiante lors du passage au processus artificiel de
production.
Ce processus de travail demande de concevoir le bien, de concevoir la machine qui servira à
produire ce bien, et le procédé de fabrication. Le travailleur devenu producteur devra maîtriser
cette démarche. Cela est possible grâce à la division du travail par produits, par procédés de
fabrication, par la chaîne de production et ainsi de suite. Un processus de travail qui devient
de plus en plus complexe. Un travailleur qui doit se spécialiser de plus en plus, en passant de
la manufacture à l'industrie. Cette phase du développement du processus artificiel de
production est résumé par Richta en étant la "grande production industrielle de masse"; munie
d'un principe, le "principe mécanique", avec un travailleur qui "est le fondement principal
direct de la production mais seulement dans la mesure où il sert les machines"174.
173
SCHULTZ Theodore William, [1981] Il n'est de richesse que d'hommes" : investissement humain et qualité
de la population, Bonnel Editions, 1983, 32
174
CORIAT Benjamin, [1976] Science, technique et capital, Editions du Seuil, p. 24-25
109
Le processus artificiel de production atteint ses limites en passant des procédés mécaniques
aux procédés automatiques. A ce niveau, le travailleur se met "en marge de la production
directe"175 et récupère son autonomie face à la machine. Toutefois, il se trouve au milieu d'un
capital fixe assez impressionnant. La proportion capital fixe / capital variable atteint ses
limites. Ce phénomène va changer radicalement avec le processus de travail de conception.
Le travail cesse d'être physique pour devenir essentiellement intellectuel. Le nouveau
travailleur est un concepteur. Voici le constat de Thomas A. Stewart : "De plus en plus de
personnes passent leur journée de travail dans les sphères de l’information et des idées.
Globalement, selon les calculs de Stephen R. Barley, professeur en génie industriel et gestion
industrielle à l’Université de Stanford, la part de la force de travail américaine dont le travail
primaire implique le travail avec des objets (agriculteurs, opérateurs et ouvriers, artisans) ou
qui rendent des services non professionnels (personnel de l’hôtellerie et de la restauration,
personnel dans la distribution, vendeurs au détail, personnel de maison, barbiers et
esthéticiennes, aides à domicile, etc.) tombera de moitié à la fin du siècle, de 83 pour cent en
1900 à environ un 41 pour cent ; ceux qui travaillent principalement avec de l’information
(dans les ventes, la gestion ou l’administration, que le travail soit professionnel ou technique,
ou de bureau), étaient 17 pour cent de la force de travail en 1900 et seront 59 pour cent à
l’arrivée du nouveau siècle. "176.
Ce changement dans la nature du travailleur est résumé par Kiichi Mochizuki, un ancien PDG
d'une entreprise japonaise de l'acier qui contrôle l'Institut Pacifique, un groupe de R&D
installé à New York dans les termes suivants : "De nos jours, avec des usines automatisées et
des machines à commande numérique, les mathématiques sont très importantes pour
l’exécution de l’usine. Lorsqu’on parle de compétence – le mot ‘compétence’ est incorrect : Il
implique une dextérité manuelle pour découper le bois ou de frapper quelque chose avec un
marteau. Aujourd’hui la compétence est intellectuelle plutôt que manuelle."177.
175
CORIAT Benjamin, [1976] Science, technique et capital, Editions du Seuil, p. 27
"More and more people spend their working day in the realm of information and ideas. Overall, according to
calculations by Stephen R. Barley, professor of industrial engineering and industrial management at Stanford
University, the share of the American labor force whose jobs primarily involve working with thing
(farmworkers, operators and laborers, craftspeople) or delivering non professional services (hotel and restaurant
workers, distribution workers, retail clerks, domestic servants, barbers and beauticians, health aides, etc.) will
have fallen by more than half by the turn of the century, from 83 percent in 1900 to an estimated 41 percent;
those who work chiefly with information (in sales, managerial and administrative, professional and technical, or
clerical jobs), were 17 percent of the workforce in 1900 and will be 59 percent as the new century dawns"
(STEWART Thomas A., [1997] Intellectual Capital. The new wealth of organisations, Biddles Ltd., London,
1998, p. 40)
177
"These days, with computerizes factories and digitally controlled machines, mathematics are very important
for factory operation. When you talk about skill - the word 'skill' is wrong : It implies manual dexterity to carve
176
110
La nouvelle façon de travailler place la science au cœur du processus de travail. Elle devient
une force productive quotidienne et les processus de travail sont en fait des processus
scientifiques178. Ainsi, le processus de travail de conception "réconcilie travail manuel et
travail intellectuel"179. Le concepteur est celui qui élabore des connaissances sur la base de
connaissances. Et cette tâche ne sera plus effectuée que par un nombre réduit des travailleurs.
Avec le processus de travail de conception, les connaissances font partie des éléments avec
lesquels tous devront travailler quotidiennement. De la même manière que les ouvriers
devaient se servir des machines pour produire, les concepteurs devront utiliser des
connaissances pour concevoir d'autres connaissances.
C'est le constat que livre Alain Bienaymé : "la science et la technologie ont ceci de particulier
que l'échange des connaissances et la diffusion dans des cercles compétents entraînent la
création de nouvelles connaissances, de nouvelles techniques, de nouvelles compétences"180.
C'est le nouvel environnement du concepteur qu'Erik Neveu résume ainsi : "Dans cet univers
le profane domine les trouvailles du savant, le subordonné n'est jamais un pur exécutant, vie
privée et activité professionnelle s'associent harmonieusement"181
E. Le support matériel
Cette manière de travailler, au fur et à mesure de son développement, utilise de moins en
moins les biens matériels. Car ils ne servent qu'en tant que support du bien immatériel. Ils
deviennent de plus en plus négligeables par rapport à la partie immatérielle. "M. Lowell
Bryan, consultant chez Mc Kinsey, a estimé que, globalement, les entreprises américaines
nécessitent 20 pour cent de moins de valeurs matérielles pour produire la valeur d’un dollar en
ventes, qu’ils n’en avaient besoin il y a une génération."182.
the wood or hit something with a hammer. Now skill is mental rather than manual" (STEWART Thomas A.,
[1997] Intellectual Capital. The new wealth of organisations, Biddles Ltd., London, 1998, p. 43)
178
CORIAT Benjamin, [1976] Science, technique et capital, Editions du Seuil, p. 28-29
179
Idem, p. 32
180
BIENAYME Alain, [1988] Technologie et nature de la firme, in Revue d'économie politique, n° 6,
novembre-décembre 1988, bimestrielle 98ème année, p. 823-849 (Adaptation française d'une étude parue en
langue anglaise sous le titre "Technology and the nature of the firm", Conférence internationale de l'Université
de Miami : "Technology Management I" 1988, Edition T. Khalil (et alii) Inderscience, Génève, p. 839
181
NEVEU Erik, [1994] Une société de communication ? Editions Montchrestien, p. 62
182
STEWART Thomas A., [1997] Intellectual Capital. The new wealth of organisations, Biddles Ltd., London,
1998, p. IX
111
Et pourtant, les biens conçus par cette nouvelle façon de travailler ne laissent pas d'être
physiques. En fait, avec ces nouveaux types de biens nous rentrons dans le monde physique
immatériel des choses et de personnes.
III.2 Les caractéristiques du processus de travail de conception
Nous allons présenter les caractéristiques essentielles du bien résultat de l'activité
économique, du processus de travail lui-même et de l'environnement qu'il génère.
A. Du bien résultat de l'activité économique
Le processus de travail de conception fait rentrer l'activité économique dans sa troisième
phase. Après la prise sur le tas et la production, la conception prend la relève. Le bien conçu
par ce processus de travail présente des caractéristiques très particulières et étonnantes. Il est
immatériel et unique. Il est utilisé en temps réel et à usage multiple. Caractéristiques du bien
immatériel qui lui donnent souplesse et puissance.
a. Immatériel
L'objectif d'un processus de travail de conception est de concevoir un bien immatériel. Par
exemple un programme informatique, un logiciel, l'Internet,... sont des biens immatériels. La
période de la prédominance des biens matériels est finie. Nous sommes tout au début du
façonnement d'un nouveau processus de travail. Il est difficile d'imaginer la sorte de biens qui
seront conçus lors de son total développement. Toutefois ses caractéristiques essentielles sont
déjà en œuvre : immatériel et unique.
b. Unique
Une autre caractéristique de taille d'un bien résultant d'un processus de travail de conception
c'est qu'il est un bien unique. Prenons comme exemple le logiciel. Quiconque veut l'utiliser n'a
112
pas besoin de le re-concevoir pour l'utiliser. A la limite, il suffit de faire une copie, quoique si
nous travaillons dans un environnement de biens immatériels nous n'avons qu'à cliquer pour
l'utiliser. Ce bien unique est donc à usage illimité et sans risque d'endommagement.
Cela oblige à faire le constat qu'il y a une grosse différence avec la production matérielle
laquelle suppose de faire autant de biens du même type que d'utilisateurs ou consommateurs.
Cette prodigieuse production en masse, qui avait abasourdi, doit céder la place à l'élaboration
de biens uniques. La production en série, avec économies d'échelle, appartient alors au passé.
c. Le temps réel
Le résultat du processus du travail de conception a introduit une autre notion très importante à
plusieurs niveaux. Il s'agit du temps réel.
Ainsi lorsque nous disons qu'il suffit de cliquer pour utiliser un bien immatériel informatique,
la notion du temps réel est introduite. C'est-à-dire que ce bien immatériel situé quelque part
sur notre planète, nous pouvons l'utiliser en temps réel où que nous soyons et à n'importe quel
moment de la journée.
Cette notion du temps réel est appliquée aussi, par exemple, dans le domaine de l'information
où l'événement est transmis et connu en temps réel. En fait, c'est un bien qui se déplace en
temps réel ou qui permet le déplacement d'autres biens en temps réel. La communication,
l'enseignement, le transport, le centre de travail et bien d'autres domaines sont en train de
disparaître ou de changer du fait de cette nouvelle manière de travailler.
En parlant du Futuroscope, René Monory donne ses impressions. "Pour un défi, c'en est un. Il
est lancé au monde entier : associer les télécommunications, l'informatique, le câble et la
télévision pour communiquer autrement. La combinaison de ces techniques efface le temps et
modifie l'espace. En un instant, on peut relier deux ordinateurs et les faire dialoguer, se
retrouver à l'autre bout du monde pour rechercher ou partager des informations, tenir une
conférence ou fabriquer un film"183. René Monory explicite ainsi les caractéristiques de ce
nouveau bien immatériel et unique qui est utilisé en temps réel.
183
MONORY René, [1995] Des clefs pour le futur, Les Editions du Futuroscope, p. 40
113
d. Usage multiple
L'une des caractéristiques des biens matériels est celui de rivalité. Jean-Baptiste Ferrari note
que selon cette caractéristique "deux agents ne peuvent simultanément bénéficier de l'usage
du même bien"184. En revanche, le bien résultat d'un processus de travail de conception ( le
bien ptc) est un bien immatériel unique et d'usage multiple au même moment. Les biens ptc
n'ont pas ce critère de rivalité. Par contre, il gardent l'autre critère des biens économiques en
général et notamment des biens matériels, celui d'exclusion par le prix.
Le fait d'être un bien unique, certes, mais surtout immatériel et à usage en temps réel le
conditionne parfaitement pour un usage multiple. Du jamais vu, un bien qui est "consommé"
par n personnes au même instant, en des zones géographiques différentes et cela sans être
périssables.
B. Du processus de travail
Le processus de travail de conception est l'aboutissement d'une façon de travailler qui engage
beaucoup de "matière grise". Cette manière de travailler et la nature de son résultat ont fait de
la recherche et du développement l'activité quotidienne du travailleur ptc. Dans ce sens, tous
les travailleurs sont mis à contribution. La différence travail manuel / travail intellectuel
s'estompe de plus en plus. C'est ce que Bengt-Ake Lundvall confirme :
"Une des plus importantes innovations institutionnelles du siècle dernier a été l’introduction
de laboratoires de Recherche et Développement dans les grandes compagnies [...]. Les
activités scientifiques et les changements techniques ont été de plus en plus rapprochés et
deviennent des activités dépendant de plus en plus l’une de l’autre et, aujourd’hui, la capacité
d’innovation ne peut être évaluée sans tenir compte des efforts scientifiques de recherche et
développement. Cependant, ici, nous allons insister sur le fait que tous les apports les plus
importants au processus d’innovation n’émanent pas des efforts scientifiques ou de R et D.
Nous supposons alors que l’apprentissage se fait en relation avec les activités courantes de
production, de distribution et de consommation, et produit d’importants apports au processus
d’innovation. Les expériences quotidiennes des travailleurs, ingénieurs de production et
184
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] in Microéconomie, Directeur d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions
Bréal, p. 286
114
représentants en ventes, influent sur l’agenda qui détermine l’orientation des efforts
d’innovation, et ils produisent de la connaissance et de la clairvoyance qui créent des apports
cruciaux au processus d’innovation."185.
Puisque la R&D est au cœur du processus de travail, elle se diffuse par le biais du secteur de
commercialisation. C'est ainsi qu'il se produit une séparation entre le secteur conception et le
secteur commercialisation. Ce sont les deux secteurs d'un processus de travail de conception
qui se développent en pleine interaction. Ainsi la R&D n'est plus une activité isolée. Elle est
au cœur de l'économie et y participe en se servant de tout l'environnement du processus de
travail.
a. La recherche et développement
La caractéristique essentielle de cette façon de travailler est le fait que la science, pour la
première fois, s'installe à l'intérieur même du processus de travail servant de base à l'activité
économique. Jusqu'à présent, la science était à l'intérieur de l'activité économique mais, à
l'extérieur du processus de travail en cours.
Nous avons vu tout au long des processus de travail précédents que les découvertes, créations,
inventions et innovations alimentaient les processus de travail, mais toujours de l'extérieur.
Ainsi ils permettaient la création et l'innovation des outils de travail, permettaient de rendre la
terre cultivable et, autant des découvertes et d'innovations dont l'application concrète constitue
l'objet du processus artificiel de production. "Pas de chemin de fer sans machines à vapeur;
pas d'aluminium sans électrolyse et, donc, sans électricité, etc. On peut trouver aujourd'hui de
nombreux exemples de ruptures technologiques introduites par des applications de la
science"186, dit Danièle Blondel.
185
"One of the most important institutional innovations in the last century was the establishment of R&D
laboratories in the big private firms [...]. Scientific activities and technical change have been brought closer
together and become increasingly interdependent activities and today, the capability to innovate cannot be
assessed in isolation from efforts in science, research and development. However, here, we will insist upon the
fact that not all important inputs to the process of innovation emanate from science and R&D efforts. We, thus,
assume that learning takes place in connection with routine activities in production, distribution and
consumption, and produces important inputs to the process of innovation. The everyday experiences of workers,
production engineers, and sales representatives influence the agenda determining the direction of innovative
efforts, and they produce knowledge and insights forming crucial inputs to the process of innovation"
(LUNDVALL Bengt-Ake [1992] Introduction, in National Systems of Innovation, Towards a Theory of
Innovation and Interactive Learning, Pinter Publishers, p. 9).
186
BLONDEL Danièle, [1990] L'innovation pour le meilleur... et pour le pire, Editions Hatier, p. 110
115
Cette fois, ces activités de découverte, de création et d'innovation sont activités quotidiennes à
l'intérieur des unités de travail. Elles deviennent l'activité principale du processus de travail.
Chacune de ces activités est différente de l'autre. En conséquence, il peut y avoir n unités de
recherche autour de découvertes, de créations, d'inventions et d'innovations. En gros, il peut y
avoir m unités de conception. Dans ce sens, le processus de travail de conception ressemble
aux possibilités créées par le processus artificiel de production, avec tous les effets qu'il
entraîne : les échanges, le marché, la monnaie, les deux mondes en termes physiques et en
termes de valeur, etc.
C'est une façon de travailler qui favorise la pluridisciplinarité au sein d'une même équipe. Les
équipes de travail en réseau lèvent les contraintes géographiques, linguistiques et autres. Une
équipe de travail qui n'est plus fixée sur un lieu ou sur un temps. Ces caractéristiques poussent
Benjamin Coriat à s'exprimer ainsi : "la science [...]. Elle 'place l'ensemble du cours de la
production depuis le début jusqu'à la fin sur une base rationnelle d'équations et d'algorithmes'
[...]. L'effet le plus notable de ces bouleversements c'est la transformation des 'processus de
travail en processus scientifiques' [...] 'le processus d'autovalorisation et d'accumulation du
capital cesse de constituer, sur le plan purement économique, la condition du progrès général
de la production' [...]. A ces 'lois' nouvelles correspond - comme il se doit - une nouvelle
économie politique fondée sur l'économie de temps [...], le 'savoir accumulé' et 'socialisé' "187.
b. Deux activités essentielles
Le processus de travail de conception génère deux activités essentielles : la conception et la
commercialisation, toutes deux se développent en interaction permanente.
i. La conception
La conception c'est le cœur de cette manière de travailler. C'est le lieu de la recherche et de
développement dans tous les domaines de la science et de la technologie. Elle accélère donc la
maîtrise de la matière et de l’esprit. Elle dépasse le confort matériel des personnes pour
s’introduire dans la connaissance de la matière et de l’esprit de la personne elle-même. En ce
187
CORIAT Benjamin, [1976] Science, technique et capital, Editions du Seuil, p. 29-32
116
sens, le processus de travail de conception ouvre de nouvelles possibilités d’épanouissement
de l’être humain.
En dépassant le côté matériel de l’activité économique, le processus de travail de conception
facilite la rencontre, entre l'individu et le corps social. Car le bien-être de l’un ne peut pas être
séparé de l’autre. L’interaction consciente et harmonieuse entre la personne et son corps
social permettra des rebondissements insoupçonnés auparavant sur les membres composant la
société et leur environnement. Cela sera développé en détail dans la deuxième partie de la
thèse. Pour l'instant, nous dirons que le confort matériel est complété par le confort immatériel
grâce au développement du processus de travail de conception.
ii. La commercialisation
Chacun des biens immatériels sera géré dans une économie de marché. La possibilité de
générer n biens dans de m centres de travail l’impose. Une économie de marché qui s'exprime
en termes physiques et en termes de valeur. La monnaie, les prix, les investissements, le taux
de rentabilité et autres seront à l'ordre de jour.
Le processus de travail de conception, par l'intermédiaire de l'économie de marché, facilitera
l'apparition et la disparition des biens économiques. C'est ainsi que ce processus de
"destruction et de création" poussera tous les biens, au long de leur cycle de vie, sur le champ
de la concurrence parfaite.
Cette dynamique de la commercialisation aura un rapport non seulement avec les clients mais
aussi avec le secteur conception. Un aller-retour permanent d'information sur l'état du marché
qui facilitera aux concepteurs l'identification des champs de R&D qui méritent une attention
très particulière.
L'activité de commercialisation devra changer notablement, de par les mêmes caractéristiques
du bien. Car en étant immatériel, le bien à très forte composante de connaissances, demande
aux travailleurs de ce secteur d'avoir au moins une égale connaissance que celle dont est dotée
les concepteurs. De même, les travailleurs devront être en mesure de procéder à des
innovations ou tout simplement à effectuer la maintenance suite à la demande des clients. Le
travailleur du secteur commercialisation et maintenance se devra donc d'être aussi spécialisé
que le travailleur du secteur conception.
Le secteur commercialisation ne sera plus face aux consommateurs mais à des utilisateurs.
Dans ce sens, la nature de la demande et la gestion des stocks change complètement.
117
C. L'environnement du processus de travail
Le processus artificiel de production crée un environnement complexe tel que le marché, avec
une quantité assez grande d'éléments nécessaires pour son normal fonctionnement : prix,
monnaie, demande, offre, producteurs, consommateurs...
Le processus de travail de conception se développe dans cet environnement puisqu'il génère
aussi une économie de marché. Toutefois, la nature de ses éléments et très particulièrement du
bien immatériel fait que des adaptations à cette nouvelle donne sont nécessaires. Les clients
ne sont pas des consommateurs mais des utilisateurs, et les producteurs sont des concepteurs.
Ainsi le centre de travail et notamment l'enseignement subissent des changements. Enfin, la
demande globale de l'économie n'est pas desservie uniquement par les biens du processus de
travail de conception. Cela fait qu'à côté de l'économie marchande se développe aussi une
économie non-marchande.
a. Vers une économie d'utilisateurs
Le fait que le processus de travail de conception génère des biens à usage multiple sans que
pour autant le bien s'abîme, est en train de conditionner le passage d'une économie de
consommateurs vers une économie d'utilisateurs.
Dans une économie de consommateurs il existe un nombre important de biens matériels mais
qui disparaissent lors de leur consommation. Ce sont les caractéristiques des biens résultant
du processus naturel de production et notamment du processus artificiel de production. En
revanche, les biens résultant d'un processus de travail de conception, ne disparaissent pas,
bien qu'ils subissent de nombreuses utilisations.
De même, un bien de consommation est remplacé par un autre bien de consommation de
même nature, alors qu'un bien de conception est "remplacé" par une autre découverte,
création, invention ou innovation. En fait, un bien résultant d'une conception ne peut être
remplacé. Il est dépassé, surpassé mais jamais remplacé.
Nous pourrions dire de même concernant le producteur. Celui-ci sera remplacé par le
concepteur. Tandis que la notion de producteur est liée aux biens matériels, la notion de
concepteur est liée aux biens immatériels.
118
Concernant l'étalon de mesure188 de cette nouvelle économie d'utilisateurs, il est définit aussi
autrement. Ecoutons à Jeremy Rifkin : "Les services sont immatériels et intangibles. Ils sont
exécutés plutôt que produits. Ils n'existent que dans l'instant même où ils sont fournis. Ils ne
peuvent être détenus, accumulés ou hérités. Les produits sont à vendre, les services sont
disponibles. Dans une économie de services, c'est le temps humain qui est transformé en
marchandise, pas l'espace ou les choses"189.
b. Le centre de travail
Ce processus de travail qui est basé sur la recherche scientifique génère un environnement
tout à fait méconnu auparavant notamment concernant le lieu de travail et la durée du travail.
i. Le lieu de travail
Le lieu de travail n'est plus ni le champ de culture ni l'usine ni le bureau-usine. Ce n'est plus
forcément ni un "lieu" de travail ni un "poste" de travail. Il devient de moins en moins
physique et de plus en plus mobile. D'ailleurs son environnement, qui est en train de se
dessiner, est tout à fait nouveau avec des outils jamais connus.
L'ordinateur portable mis en réseau est l'un des outils clés du nouvel environnement du
travail. Mobile, récepteur et transmetteur, en voix, en images, en informations, polyglotte…
tout en même temps, sont les caractéristiques les plus saillantes jusqu'à maintenant de ce
nouvel outil de travail. La R&D se sent libérée d'un gaspillage de temps en collection, triage
et synthèse d'information. Le tout en temps réel, c'est le standard du nouveau "centre de
travail".
La hiérarchie devient moins lourde, presque imperceptible. Les groupes de travail se forment
et se déforment, en fonction de l'objectif. Ces "centres de travail" ou "unités de travail" ne
188
[Le] travail dit immatériel, auquel les étalons de mesure classiques ne sont plus applicables (GORZ André
[2003] Immatériel. Connaissance, valeur et capital, Editions Galilée, p. 11)
189
RIFKIN Jeremy, [2000] L'âge de l'accès. La révolution de la nouvelle économie, Editions La Découverte, p.
113
119
sont plus fixes pour l'éternité. Ils sont plutôt souples et d'une durée de vie courte. Ils évoluent
dans leur constitution en quantité et en variété; toujours en fonction de l'objet R&D.
ii. La durée de travail
Concernant la durée de travail. Le chercheur, le concepteur, le scientifique ne se sont jamais
adaptés à une journée de travail d'ouvrier salarié. Ils ne pourront pas non plus s'adapter à des
durées de travail comme celles de mi-temps ou de 35 heures par semaine... Impossible, la
recherche, la conception, la création, la découverte... ne peuvent pas se limiter à ce type
d'emploi du temps qui est plutôt applicable aux esclaves, aux serfs, aux bêtes de somme. Car
ce type de durée de travail est le résultat d'une lutte au niveau de la relation de domination. Le
patron voudrait extorquer plus, l'ouvrier (en général le salarié) voudrait donner le moins.
En revanche, la durée de travail du chercheur, du concepteur, est donnée par le processus de
conception en œuvre. Ce sont deux solutions différentes provenant des dynamiques
différentes. Pour l'une c'est la relation de domination qui l'impose, pour l'autre c'est le
processus de travail qui le conditionne. Cette contradiction prendra fin lors de l'installation de
la décision sociale. Cela nous l'expliquerons en détail dans le chapitre suivant.
c. L'enseignement
Le traitement du système de l'enseignement mérite un paragraphe à part, d'autant plus qu'il est
l'un des éléments les plus importants dans la configuration de ce nouvel environnement créé
par le processus de travail de conception.
Nous allons commencer par citer cette phrase de René Monory : "chaque année, le système
[d’enseignement] rejette des dizaines de milliers de jeunes. Sans aucun certificat pour valider
de neuf à treize années d'école qui leur ont donné une culture mais pas de vraie qualification
[...]. Nous connaissons la racine du mal. Le lien éducation-emploi ne se fait pas
correctement"190 .
190
MONORY René, [1995] Des clefs pour le futur, Les Editions du Futuroscope, p. 90
120
Adapter ou transformer l'école aux exigences du nouveau processus de travail n'est pas une
mince affaire. "A propos du recrutement des jeunes, les entreprises [...] aimeraient [que les]
jeunes aient acquis à l'école le métier pour lequel elles les recrutent. Elles veulent qu'ils soient
à la fois adaptés et adaptables. C'est un peu la quadrature du cercle car on ne peut pas tout
faire à la fois à l'école [...] En fait, aucun pays ne possède de recette miracle pour transformer
l'école en fer de lance du changement"191, finit par déclarer Danièle Blondel.
Les découvertes, les créations, les innovations ne viennent pas toutes seules. Il faut se
préparer à les accoucher. Elles ne sont pas le résultat d'un seul essai non plus. Elles
demandent un travail en équipe et, dans la plupart des cas avec une relève bien formée. Tout
cela demande en conséquence une bonne "mémoire sociale", un bon système de stockage des
connaissances et de mise à disposition des utilisateurs en temps réel.
Dans ce sens, Dominique Thiebaut dit que "le système éducatif doit donc plutôt être envisagé
comme inséré dans un ensemble plus vaste mettant en interdépendance de nombreux
domaines contribuant à l'accumulation des connaissances (système scientifique et technique,
système éducatif et de formation mais aussi système de financement, organisation de la
production, structure de la concurrence, rôle de l'Etat dans l'économie ou même organisation
politique de la société)."192
Danièle Blondel ajoute : "Kléber Beauvillain, P.D.G. de 'Hewlett-Packard-France' et membre
du Haut Comité 'Education-Economie', définit la stratégie des entreprises modernes par trois
actions combinées : une action industrielle incluant le marketing et la recherchedéveloppement, une action commerciale orientée vers le terrain et les clients et une action
éducative et culturelle susceptible de soutenir les deux premières actions et d'intégrer les
entreprises dans la société moderne"193.
Avec le processus de travail de conception, les unités d'enseignement, les unités de
conception et les unités de gestion deviennent les pièces clés du développement de
l'économie. Autrement dit, dans le processus de conception, les unités d'enseignement
deviennent des unités de travail complètement imbriquées avec les unités de conception et les
unités de gestion. Car les travailleurs pour accomplir leurs objectifs voire en entamer d'autres,
demandent d'une façon permanente de nouvelles connaissances, de mises au point, de
formation continue...
191
BLONDEL Danièle, [1990] L'innovation pour le meilleur... et pour le pire, Editions Hatier, p. 254-56
THIEBAUT Dominique, [2001b] Développement humain, rôle des connaissances et cadre institutionnel, in
Développement. Vers un nouveau paradigme, Cahiers du G.R.A.T.I.C.E. n° 20, premier semestre, p. 256
193
BLONDEL Danièle, [1990] L'innovation pour le meilleur... et pour le pire, Editions Hatier, p. 264
192
121
Evidemment les centres d'enseignement ne seront plus les tours d'ivoire, isolées du monde
réel, éloignées des préoccupations de l'activité quotidienne. Au contraire, ils devront être à la
pointe des connaissances tant théoriques que pratiques. Ils devront participer directement dans
toutes les recherches et conceptions qui sont en train de s'effectuer dans le monde réel. Ils ne
seront plus les tierces personnes dans la recherche et le développement, car ils seront en
première ligne. En fait, les unités d'enseignement, les unités de conception et les unités de
gestion ne feront qu'un.
C'est ce qui facilitera, d'une façon permanente, l'information en retour des connaissances
théoriques et pratiques à deux niveaux, vertical et horizontal, à l'intérieur des entreprises et
des universités et, entre les entreprises et les universités194.
Pour ce faire, il faut que le système d'enseignement évacue ses zones d'ombre, afin que les
travailleurs actifs (les concepteurs), les travailleurs en formation, les travailleurs en recyclage,
les jeunes en formation...
puissent circuler entre les unités d'enseignement, les unités de conception et les unités de
gestion sans aucune contrainte ni limitation autre que la mission de conception en charge ;
puissent faire des montées (prendre en charge de postes à responsabilité) et des descentes
(se placer en tant que collaborateur) à l'intérieur des unités d'enseignement, de conception
et de gestion, sans aucune contrainte ni limitation autre que la mission de conception en
charge.
puissent rentrer et sortir des unités de travail (être embauchés ou démissionner) sans
aucune contrainte ni limitation que celles conditionnées par les tâches se développant dans
l'unité de travail.
Or, rien ne se fera, même si tout ce mécanisme est en place, si les acteurs subissent les
changements. Au contraire, ces changements doivent être conçus, entamés et exécutés par les
acteurs eux-mêmes. Ce sont les travailleurs et les non-travailleurs qui doivent participer
directement à la conception et à la mise en route de ces changements. Autrement dit, le
processus de travail de conception demande des travailleurs impliqués avec l'activité
quotidienne et le résultat. Voilà la caractéristique de ce nouvel environnement : la
participation active de travailleurs et de non-travailleurs dans l'enseignement, et par voie de
conséquence, dans l’activité économique.
194
SALINAS Hugo, [1994] Los desafíos de la actividad socio-económica en mutación, Université nationale
"San Agustin", Arequipa, Pérou, p. 22-23
122
Cette tendance au renouveau de l'enseignement face à la poussée du processus de travail de
conception on le ressent lorsque Alain Fernex écrit : " ce recul des tentatives de planification
des flux scolaires sous la forme adoptée au cours des années 60 [...] semblent adopter des
formes nouvelles [et] se déplacer vers des niveaux moins centralisés pour adopter de multiples
formes intermédiaires"195.
d. L'activité non-marchande
L'activité non-marchande sera traitée plus en détail dans le chapitre X. Nous allons ici
seulement signaler l'existence de cette activité en tant que partie de l'environnement du
processus de travail de conception.
Toute activité économique se développe sur la base d'un processus de travail précis. C'est lui
qui donne le ton à l'économie. Mais cela ne veut pas dire qu'ils n'existent pas d'autres formes
de travail en germe ou en processus d'extinction et, surtout, lorsque la manière de travailler
principale n'exclue pas des autres formes de travail.
C'est le cas du processus de travail de conception. Il n'est pas excluant des processus de travail
précédents. Au contraire, il contribue a leur développement jusqu'à ses limites soit dans une
dynamique d'extinction soit dans une dynamique de formation.
Les activités développées par ces autres formes de travail qui ne sont pas incluses dans le jeu
de marché prennent la dénomination d'activités non-marchandes. D'où, les personnes y
participant constituent aussi la force de travail de l'économie. L'activité domestique exécutée
par les femmes au foyer est un exemple classique. Mais il y a aussi les étudiants en début de
carrière, les travailleurs en retraite et bien d'autres secteurs de la population qui contribuent au
développement de l'économie sans passer par le marché d'échanges.
195
FERNEX Alain, [1997] Réflexions sur l'analyse économique du système éducatif, in Capital Humain, Cahiers
du G.R.A.T.I.C.E. n° 13, deuxième semestre, p. 65
123
CONCLUSION CHAPITRE III
L'homme le plus riche du monde, Bill Gates, ne possède rien
de tangible - ni terres, ni or, ni pétrole, ni usines, ni procédés
industriels, ni armées. Pour la première fois dans l'histoire,
l'homme le plus riche du monde ne possède que du savoir.196
Lester THUROW
« Lorsque, vers 1970, certains sociologues développèrent le thème de la société postindustrielle, on pouvait penser qu’il s’agissait d’une hypothèse parmi d’autres, concernant le
devenir des sociétés. Dix à quinze ans plus tard, sans nécessairement partager l’ensemble des
analyses qui furent alors proposées, on peut rendre pleinement hommage à leurs auteurs pour
avoir perçu l’ampleur des changements qui étaient à l’œuvre. »197
Alvin et Heidi Toffler affirment : "Plutôt qu'à la fin de l'histoire, nous sommes à la fin de la
pré-histoire."198 En effet, du point de vue des processus de travail, la phase de production
arrive à son terme. Une nouvelle phase s'amorce, celle de la conception.
"Nous assistons à la naissance d'une civilisation [...]. Cette civilisation nouvelle entraîne dans
son sillage de nouveaux modèles de structure familiale, elle modifie nos façons de travailler,
d'aimer et de vivre, elle instaure un nouvel ordre économique, fait surgir de nouveaux conflits
politiques et aussi - et surtout - annonce l'avènement d'une nouvelle conscience"199 ajoutent les
époux Toffler.
Cela sera sans aucun doute l'effet de l'installation du processus de travail de conception à la
base de l'économie. Cette manière de travailler a un double avantage. D'une part, il est un
nouveau processus de travail et, par conséquent, beaucoup plus puissant que le précédent.
C'est-à-dire qu'en ayant au départ une même quantité de travail, à l'arrivée nous aurons une
196
THUROW Lester, [1999] La Pyramide de la Prospérité. La nouvelle économie du savoir, Editions Village
Mondial, Paris, 2000, p. 13
197
DELAUNAY Jean-Claude et GADREY Jean, [1987] Les enjeux de la société de service, Presses de la
Fondation Nationale des Sciences Politiques, p. 11
198
TOFFLER Alvin et Heidi, [1994] Créer une nouvelle civilisation : La politique de la troisième vague, Fayard,
1995, p. 5
199
Idem, p. 19
124
variété plus élargie de biens économiques. D'autre part, il nous fait rentrer dans une autre
phase de l'évolution de l'économie. Il facilite le passage de la production des biens matériels à
l'élaboration des biens immatériels. Un passage du monde matériel au monde immatériel.
Le cadre de vie et l'environnement de travail ne seront plus les mêmes, le travailleur non plus.
Difficile pour Karl Marx de concevoir que le travailleur de l'avenir serait le concepteur et non
pas l'ouvrier. D'autant plus difficile lorsqu'on sait que le cadre théorique adapté à faire ce type
de prévisions manquait. Pas si simple d’accepter non plus pour André Gorz qui se pose la
question suivante : « Comment, en effet, l’immatériel, le ‘cognitif’, […]peut-il fonctionner
comme un capital et devenir la principale source de valeur ? »200. Christian Azaïs, Antonella
Corsani et Patrick Dieuaide donnent une réponse assez claire : « La connaissance peut être
considérée comme la nouvelle forme de capital à travers laquelle s’exprime la capacité de
création des sociétés modernes »201
Dans cette nouvelle manière de travailler pratiquement tout tourne autour des connaissances.
Le concepteur sur la base de ses compétences agit sur des connaissances pour élaborer
d'autres connaissances. La seule chose qui reste matérielle c'est le support, mais celui-ci
devient de moins en moins encombrant, de moins en moins important.
La différence entre travail physique et travail intellectuel s'estompe. La distance et le temps se
relativisent car, cette façon de travailler génère des biens dont l'utilisation s'effectue en temps
réel. Difficile encore d'imaginer toutes les retombés de ce nouveau processus de travail. Et
pourtant, bien qu'il ne se trouve pas encore à la base de l'activité économique, ses effets se
font déjà sentir dans tous les domaines de la vie économique, sociale et humaine.
C'est ce qui fait supposer à Alvin et Heidi Toffler que "nous nous acheminons à grands pas
vers une structure de pouvoir entièrement différente qui créera un monde divisé, non plus en
deux, mais en trois civilisations opposées et rurales : la première étant et restant symbolisée
par la houe; la deuxième par la chaîne de montage, et la troisième par l'ordinateur. [...] un
secteur de la Troisième Vague en rapide expansion assied sa domination sur de nouvelles
façons de créer et d'exploiter le savoir"202.
200
GORZ André, [2003] Immatériel. Connaissance, valeur et capital, Editions Galilée, p. 57
Idem, p. 72-73
202
TOFFLER Alvin et Heidi, [1994] Créer une nouvelle civilisation : La politique de la troisième vague, Fayard,
1995, p. 39
201
125
CONCLUSION TITRE I
Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en
dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la
reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette
production a une double nature. D'une part, la production de
moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à
l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent;
d'autre part, la production des hommes mêmes, la
propagation de l'espèce.203
Friedrich ENGELS
Les termes de la conclusion sont sans ambiguïté : mis à part les ressources que nous offre la
nature, toutes les richesses qui nous entourent sont le résultat d'une activité économique
déployée par la force de travail.
Cela mérite tout de même deux précisions. Primo, ces richesses créées sont le résultat de
l'activité économique déployée par la force de travail et non pas par les travailleurs
uniquement. La notion de force de travail que nous utilisons englobe l'ensemble des
travailleurs et l'ensemble des non-travailleurs. De l'analyse de ces cinq processus de travail
nous pouvons conclure que la contribution des non-travailleurs au développement et surtout à
la création des nouveaux processus de travail n'est pas négligeable. Secundo, l'activité
économique déployée par la force de travail est le seul facteur dynamisant et créateur des
nouvelles richesses. Cela veut dire que les autres éléments constituant le processus de travail
ne sont que d'autres formes de manifestation du travail et ils y rentrent en tant qu'intrants.
La création des richesses s'appuie donc sur deux éléments : la force de travail et la nature.
Lorsque la force de travail agit sur la nature pour subvenir aux besoins du groupe social, elle
génère un processus de travail. Celui-ci prend une forme particulière en fonction du stade
d'évolution de l'activité économique.
L'économie, à un moment donné, contient dans son sein plusieurs processus de travail.
Certains sont en germe et d'autres en train de périr, mais il y en a toujours un sur lequel
l'économie appuie son développement. C'est le processus de travail en cours.
203
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, p. 66
126
C'est essentiellement le processus de travail en cours qui façonne le travailleur, crée un
environnement adapté à son niveau de complexité, et génère un cadre de vie particulier du
groupe social. Ainsi le processus naturel de production conditionne l'apparition de
l'agriculteur dans un cadre de vie donné par l'agriculture, tandis que le processus artificiel de
production conditionne l'apparition de l'ouvrier au milieu d'une zone industrielle et des villes
métropolitaines.
L'évolution de l'économie n'est donc pas linéaire. "Des milliers d'heures et de kilomètres
autour du monde m'ont donné l'intuition que la société de demain reposerait sur d'autres
bases"204 dit René Monory.
C'est le développement du processus de travail en cours qui est linéaire. Il est linéaire tant que
le processus en cours n'a pas atteint ses limites de puissance. C'est à ce moment que le
processus de travail en cours cède la place à un autre, mais qui ne sera pas le résultat du
développement du processus de travail précédent. Le nouveau processus de travail contient la
solution aux contraintes du processus de travail précédent mais les éléments dont il est
constitué pour résoudre les problèmes sont d'origine différente. Voilà la différence entre
évolution et développement des processus de travail.
Si nous envisageons une nouvelle politique économique lorsqu'un processus de travail
commence à stagner, ce n'est donc pas à partir des éléments du processus de travail en cours
qu'il faut opérer. Voilà le premier grand enseignement que nous pouvons tirer de l'analyse de
l'évolution des processus de travail. Il faut tout d'abord repérer le nouveau processus qui est en
train de se substituer à celui qui est en cours, et identifier ses éléments qui forcément ne seront
pas les mêmes que ceux du précédent. C'est ainsi que nous ferons un bon usage de notre
travail et de notre implication dans la création des richesses.
Chaque nouveau processus de travail est le dépassement des contraintes, et la porte d'entrée à
des nouveaux mondes chaque fois plus complexes. Si nous devions résumer leur évolution,
nous serions forcés de constater que la production s'est substituée à la prise sur le tas. Ce
passage a signifié la libération de la dépendance absolue par rapport à la nature, et le
conditionnement à assouvir tous nos besoins matériels. A présent, nous sommes en train de
bâtir un autre processus de travail. Celui-ci dépassera le monde matériel pour rentrer dans le
domaine de l'immatériel qui résoudra les contraintes imposées par celui-là. La puissance du
processus de travail de conception, bien qu'il soit à ses débuts, laisse pressentir de grands
bouleversements dans le cadre de vie des personnes.
204
MONORY René, [1995] Des clefs pour le futur, Les Editions du Futuroscope, p. 24
127
Comment la société saura-t-elle bénéficier de la puissance génératrice de ce nouveau
processus de travail ? Autrement dit, comment les groupes sociaux, ou les sociétés, ont pu
bénéficier jusqu'alors des résultats de chacun des processus de travail que la force de travail a
su créer ? C’est seulement l’analyse de la dynamique de la décision économique qui pourra
nous renseigner à ce sujet.
Car la force de travail n'est ni synonyme de groupe social ou de société ni n'a forcément pas le
même ordre de grandeur. La force de travail et la société peuvent par conséquent se confondre
l'une sur l'autre mais elles peuvent aussi se différencier nettement. De même, l’abondance
n’est pas synonyme de bien-être. Une économie d'abondance n'est nullement la garantie du
bien-être de chacun des membres d'une société.
Pourquoi ces paradoxes, pourquoi ces différences, quelles
sont les sources de leurs
différences ? C’est l’analyse de la décision économique qui nous fournira les éléments
nécessaires pour donner réponse à ces questions. L'analyse des processus de travail nous a
fourni l'information sur « comment créer les richesses », l'analyse de la décision économique
devrait nous fournir l'information de « comment sont réparties et gérées ces richesses ». En
fait, c'est l'analyse de pour qui nous travaillons.
128
TITRE II
LA DECISION ECONOMIQUE
De tout point de vue, c'est l'inégalité qui est contreproductive et c'est l'égalité qui est facteur
d'efficacité.205
Alain BIHR et Roland PFEFFERKORN
L'économie repose donc sur deux éléments : le processus de travail et la décision économique.
Un acte économique concret est l'aboutissement de l'interaction entre ces deux éléments. Nous
avons vu que, par l'intermédiaire du processus de travail, la force de travail crée des richesses
lorsqu'elle se met en rapport avec la nature.
La décision économique, de son côté, consiste à définir à l'avance "pour qui" l'acte
économique est exercé. En fonction de la réponse, la force de travail devient soit l'élément le
plus apprécié de l'acte économique, soit l'accessoire d'un autre objectif.
La décision économique traduit aussi en conséquence l'objectif de l'activité économique. Le
but de l'acte économique est le point de repère essentiel de la décision économique. Il faut
donc préciser la raison d'être de l'acte économique pour savoir ensuite comment l'appliquer
par l'intermédiaire des éléments du processus de travail en cours.
Dans ce sens, la décision économique n'est ni physique ni matérielle. C'est un choix de
société. Ce n'est qu'une fois la décision prise qu'elle se manifeste par l'intermédiaire des
éléments du processus de travail. Une fois la décision économique prise, elle s'exprime en
fonction du processus de travail qui est à la base de l'économie.
Grand nombre de théoriciens et de praticiens ont fait omission de ces particularités de la
décision économique. D'où l’échec assuré de leurs interventions. C'est à ce niveau que se
trouve la source de tant d'essais de changements économiques manqués. C'est parce qu'ils
n’ont pas su séparer les deux éléments de l'activité économique pour arriver à imaginer, à
faire abstraction, que chacun de ces éléments suit une dynamique différente, avec des sources
205
BIHR Alain et PFEFFERKORN Roland, [1995] Déchiffrer les inégalités, Syros, p. 21
129
différentes, des formes d'application différentes. Cette omission a d'emblée conduit à l'échec
nombre d'essais de solution.
***
Au début de l'évolution de l'activité économique, la décision économique s'installe d'une
façon "quasi naturelle". Plus tard il faudra utiliser la violence pour y arriver. Au début, il ne
s'agissait que de répartir, actuellement il s'agit de répartir et de gérer. Pourquoi faut-il "répartir
et gérer" ? Parce que la décision économique, à présent, se manifeste en termes de flux et en
termes de stock. Sa forme d'expression phénoménale s'adapte aux particularités du processus
de travail en cours.
C'est cette caractéristique qui a conduit à une série de mauvaises interprétations et d'essais de
solution qui ont été voués à l'échec dès le départ. Car, on ne s'attaquait pas à la source, on ne
touchait qu'une de ses formes d'extériorisation, la plus importante peut-être, mais non pas la
décision économique elle-même.
La décision économique est prise par l'ensemble du groupement humain, bon gré mal gré, et
c'est en se reproduisant au cours de plusieurs exercices économiques qu'elle s'intériorise dans
le comportement humain. Ainsi, elle devient un simple réflexe dans le comportement
quotidien des agents économiques.
Tandis que le processus de travail évolue progressivement au fil du temps, la décision
économique change d'une manière quasi immédiate. On est ou on n'est pas. C'est l'alternative
de la décision économique, entre la décision sociale et la décision privée. Ce qui n'est pas le
cas du processus de travail. L’incompréhension de cette dynamique propre à la décision
économique a également conduit à tous les échecs prévisibles dans les essais de changement
économique.
***
Tout au long de l'histoire de l'évolution de l'économie, il n'y a eu que deux types de décisions
économiques : l'une, la décision économique privée, et l'autre, la décision économique sociale.
Dans les deux cas de figure, c'est la communauté dans son ensemble (bon gré, mal gré) qui
décide en dernier ressort.
On parle de décision économique sociale (ou de décision sociale tout court) lorsque la totalité
des ressources appartient au groupe social sans appartenir à personne en particulier, et lorsque
la totalité du résultat de l'activité économique revient à l'ensemble des membres du groupe
social à égalité de conditions. En revanche, on parle de décision économique privée (ou de
décision privée tout court) lorsque la totalité des ressources, y compris le résultat de l'activité
économique, est approprié par une personne ou par un nombre réduit des personnes.
130
Il faut se rappeler que la totalité du résultat de l'activité économique est composée d'un flux et
d'un stock. En ce qui concerne le flux, nous pouvons parler de répartition. Mais en ce qui
concerne le stock (fonds économique), nous devons parler de gestion. Le type de gestion
dépendra du caractère social ou privé de la décision économique. C'est à partir de cette
information que nous saurons si le fonds économique sera géré collectivement (la notion de
gestion collective sera précisée plus loin), ou s'il sera approprié et géré de façon morcelée.
Cela signifie que la notion de décision économique n'est pas synonyme de celle de répartition.
Une partie du résultat de l'activité économique est "répartie" soit en décision économique
sociale, soit en décision économique privée. Mais l'autre partie, composée du fonds
économique, n'est pas "répartie". Le résultat est soit géré collectivement soit approprié et géré
en autant de parts qu'il a été morcelé.
En somme, notre proposition de base stipule que l'économie est composée de deux éléments :
le processus de travail et la décision économique. Tandis que le processus de travail subit une
évolution dans le temps, la décision économique prend la forme soit d'une décision
économique sociale soit d'une décision économique privée.
Cette proposition a été pressentie par Karl Marx bien qu'il ne l'exprime pas d'une façon
concluante. Voici un exemple de la manière dont il percevait les rapports entre la production
et la répartition.
Il dit que "la valeur nouvellement ajoutée par le nouveau travail de l'année [...] se décompose
[...] en trois parties revêtant trois formes différentes de revenus; ces formes indiquent qu'une
partie de cette valeur appartient ou revient au propriétaire de la force de travail, une autre au
propriétaire du capital, une troisième au détenteur de la propriété foncière. Ce sont donc là des
rapports ou des formes de distribution (répartition) [...]"206 .
Quelques lignes plus loin, il ajoute : "l'opinion courante considère ces rapports de distribution
comme des rapports naturels qui découleraient de la nature même de toute production sociale
et des lois de la production humaine en général. Pourtant, on ne peut nier que les sociétés
précapitalistes comportent d'autres modes de répartition; mais on les interprète alors comme
des modes peu évolués, imparfaits et déguisés de ces rapports naturels de distribution, comme
des modes de coloration différente, qui n'auraient pas atteint à leur expression la plus pure ni à
leur forme optimale"207.
206
MARX Karl, [1894] Le Capital. Le procès d'ensemble de la production capitaliste, Livre troisième, Editions
sociales, 1977, p. 790
207
Idem, p. 790
131
Voilà les deux types de répartition clairement explicités, bien que sa première partie soit
incomplète. Or, lorsque Karl Marx revient sur le sujet, quelques lignes plus loin, il n'arrive
pas à se débarrasser de son expression générique qui va l'empêcher par la suite de mieux saisir
la dynamique de la gestion du fonds économique. Il écrit : "le salaire suppose le travail
salarié, le profit suppose le capital. Ces formes déterminées de la distribution [répartition]
supposent donc que les conditions de production aient des caractères sociaux déterminés et
qu'il existe certains rapports sociaux entre les agents de la production. En somme le rapport
déterminé de la répartition ne fait que traduire le rapport de production, historiquement
défini"208. Ainsi, il est toujours prisonnier de ce qu'il avait écrit auparavant : "considérer la
production sans tenir compte de cette distribution qui est incluse en elle, c'est manifestement
abstraction vide [...]"209. Il s'attache beaucoup plus, en outre, à savoir qui est premier, la
répartition ou la production qu'à les séparer aux fins de l'analyse historique, matérialiste : "[...]
la distribution ne semble pas être structurée et déterminée par la production, mais inversement
la production semble l'être par la distribution"210, ce qui aurait pu lui faciliter la
compréhension du rapport entre marché et Etat notamment dans sa discussion avec PierreJoseph Proudhon.
Faisons quelques remarques à ce propos. Premièrement, lorsqu'on parle de salarié et de
patron, on ne peut pas parler des "agents de la production" car ils sont le résultat d'un rapport
de domination et non pas d'un rapport de production.
Deuxièmement, le rapport de répartition, ou la répartition tout court, ne couvre qu'une partie
de la totalité du résultat de l'activité économique. Ce qui veut dire que nous nous occupons de
la partie flux en laissant sans explication la partie stock.
Troisièmement, la décision économique est le résultat de la décision prise par l'ensemble des
membres de la communauté, ou, de la société. Autrement dit, les limites de la sphère
décisionnelle dépassent largement l’espace de l'appareil productif.
Quatrièmement, jusqu'à maintenant la décision économique prise par la collectivité a été en
corrélation avec les caractéristiques du processus de travail, mais rien n'assure que ce sera le
cas dans l'avenir.
Sur ces fondements, nous proposons la thèse consistant à poser la décision économique
comme une catégorie économique, et qui sera séparée du processus de travail, aux fins de
208
MARX Karl, [1894] Le Capital. Le procès d'ensemble de la production capitaliste, Livre troisième, Editions
sociales, 1977, 794
209
MARX Karl, [1859] Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, 1977, p. 162
210
Idem, p. 162
132
l'analyse de ces deux éléments de l'activité économique. La décision économique a sa propre
dynamique et s'exprime par l'intermédiaire des éléments du processus de travail en cours, soit
en décision sociale soit en décision privée.
Avant de préciser le contenu des chapitres suivants, notons que Pascal Combemale fait
référence au fait que "Lord Robbins est passé à la postérité pour avoir défini, en 1932,
l'économie comme 'la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre
les fins et les moyens rares à usages alternatif' "211. Une définition qui s'attache à la
problématique du processus de travail, mais ne dit rien par rapport à la décision économique.
Car ce type de définition de l'économie sous-entend que la répartition a déjà été définie et
qu'elle est immuable. La seule chose qui reste à prendre en compte c'est la production, la
maximisation de la production, face aux "moyens rares à usages alternatifs".
Des définitions de ce type, "escamotent" les vrais fondements de l'économie : l'homme, son
groupe social et la nature. Nous aurons l'occasion d'y revenir au cours des chapitres suivants.
***
Nous allons maintenant analyser chacun de ces types de décision économique en suivant
l'ordre de leur apparition dans l'histoire de l'humanité. Le chapitre IV s'occupe du premier
type de décision économique que les hommes ont connu, la décision économique sociale, où
la répartition du résultat de l'activité économique fut égalitaire et la gestion du fonds
économique s'est effectuée d'une façon collective. Cela se passe lors des deux premiers
processus de travail (à main nue et avec outils).
Nous discuterons de cette idée reçue concernant la répartition égalitaire "spontanée". Etait-elle
vraiment spontanée ? L’harmonie parmi ces « bons sauvages » se produisait-elle tout
naturellement ? Les caractéristiques des éléments du processus de travail n’y étaient-ils pas
pour quelque chose ? Donner réponse à ces questions
permettra de présenter les
caractéristiques des premiers processus de travail dans leur interdépendance avec la décision
sociale. A partir de là, nous ferons la différence entre processus de travail et décision
économique.
Ce chapitre donnera aussi un premier aperçu du fonctionnement de l’économie suite à une
décision sociale. Il montrera la source des liens étroits entre l’économie et la société, entre les
personnes et leur économie. Un aspect important à préciser sera le fait que la moyenne du
211
COMBEMALE Pascal, [1994] L'hétérodoxie n'est plus ce qu'elle était..., in Pour une autre économie, Revue
semestrielle du M.A.U.S.S., n° 3, Editions La Découverte, p. 98
133
résultat d’un exercice économique, ou plus précisément, la quote-part part de chaque
personne, n’est pas une simple moyenne. Cette quote-part, qui est la moyenne par rapport au
total des personnes, est aussi la grandeur réelle du panier de consommation de chaque
personne.
Le chapitre V montre le grand bouleversement de l'économie et du groupe social lorsque la
décision économique privée se substitue à la décision économique sociale. La répartition du
résultat de l'activité économique n'est plus égalitaire et la gestion du fonds économique
devient privée. Ainsi, les fléaux économiques commencent à apparaître. Cela se passe lors du
processus naturel de production.
Qu'est-ce qui a pu motiver ce changement ? Comment peut-on expliquer le fait qu'une
économie ayant pratiquement résolu les besoins en biens alimentaires, facilite l'apparition de
la pauvreté ? C'est ce que nous allons essayer de montrer en analysant les caractéristiques du
processus naturel de production. Cela permettra de voir apparaître l'esclavage et le servage,
deux formes d'expression de la décision privée. Quels sont ces mécanismes si redoutables
ayant brisé la liberté des personnes qui composent la force de travail ? Comment sont-elles
devenues des bêtes de somme ? En essayant de donner des réponses, nous montrerons les
mécanismes qui font perdurer dans le temps ces nouvelles façons de gérer la force de travail.
Il est aussi important de connaître les caractéristiques du processus de travail qui limitent les
excès de la relation de domination. D'une part, il y a toujours une limite à vouloir détenir le
monopole dans la relation de domination sur la totalité de la surface des terres cultivables.
D'autre part, la recherche de minimisation des dépenses (par le maître ou le seigneur) est
contrée par un filet de sauvetage que le propre processus naturel de production fournit à la
force de travail.
Le chapitre VI analyse le renouvellement de la décision économique privée avec un héritage
économique et institutionnel somme toute non négligeable. C'est le processus artificiel de
production qui facilite ce renouvellement, mais avec une aggravation des inégalités
économiques. La décision privée, dans ces nouvelles conditions, parvient à briser les autres
liens existant encore entre le travailleur, l'économie et la société. Le chômage apparaît pour la
première fois dans l'histoire de l'humanité. C'est un temps de paradoxes. Comment expliquer
le fait contradictoire de vivre dans une économie d'abondance et en même temps de voir des
inégalités économiques qui surgissent et d'autres qui s'aggravent ?
134
CHAPITRE IV
LA DECISION ECONOMIQUE SOCIALE
Dans les communautés les plus anciennes, exploitant les
forêts de montagne à l’aide de techniques agropastorales
extensives, il semble qu’à l’intérieur de chaque
communauté il y ait eu égalité d’accès de toutes les
familles à toutes les ressources. Troupeaux et champs se
déplaçaient dans la forêt selon le bon vouloir concerté de
leurs usagers. Dans ce cadre il n’existait même pas de
règle d’appropriation ‘particulière’ du sol.212
Maurice GODELIER
Les processus de travail à main nue, puis avec outils, se caractérisent par la prise des biens
alimentaires offerts par la nature, ce qui rend le groupe social complètement dépendant de son
espace économique, le foyer d'alimentation. Toutefois, la création et l'innovation des outils de
travail, d’une part, constituent le début de l'amélioration des conditions matérielles
d'existence, l'accumulation des richesses et, d’autre part, contribuent à l'accroissement de
l’efficacité des travailleurs.
Les caractéristiques de ces économies expliquent la taille restreinte du groupe social. Car elles
doivent s'adapter à l'efficacité du processus de travail et à la richesse du foyer d'alimentation.
C'est à partir de ces considérations que grand nombre de théoriciens ont parlé "d'économies de
pénurie". Toutefois, si nous nous replaçons dans leur milieu géo-économique, dans une
démarche spatio-temporelle, nous serions forcés d'admettre qu'ils étaient les "animaux
vertébrés mammifères" les mieux lotis de l'époque.
Cependant, ce sont d'autres caractéristiques de ces deux processus de travail qui contribuent
au bien-être des personnes et à l’harmonie du groupe social. Sur la base de certaines
caractéristiques des éléments du processus de travail s'installe un type défini de décision
économique. C’est ainsi que les deux premiers processus de travail favorisent l’implantation
de la décision sociale.
212
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
137
135
Nous allons donc commencer par présenter la notion de décision économique sociale
(décision sociale, tout court) pour ensuite signaler les caractéristiques de ces processus de
travail qui aident à la mise en place de la décision sociale. Cela permettra de formuler plus
nettement le contenu et les effets de la répartition du résultat de l'activité économique en
décision sociale. C’est la troisième section de ce chapitre concernant la gestion de l’économie
en décision sociale.
IV.1 Sur la notion de la décision sociale
La décision sociale est l'un des deux types de décision économique. Elle se manifeste à travers
les éléments du processus de travail en cours. C'est ainsi qu'à partir du processus de travail à
main nue, la gestion de l'économie s'effectue en termes de flux et en termes de stock. Nous
pouvons exprimer de la façon suivante la décision sociale : elle obéit à un principe et son
expression phénoménale contient une structure à deux niveaux : l'un s'exprime en tant que
flux; et l'autre, en tant que stock.
Nous allons commencer par préciser le principe de la décision sociale. Ensuite nous
aborderons sa nature au niveau des flux et au niveau des stocks. Nous devons signaler
cependant que la décision sociale se manifeste en termes physiques en ce qui concerne les
deux premiers processus de travail, car ils se développent précisément en termes physiques.
A. Le principe
Lorsque le groupe social décide d'installer la décision sociale en tant que l'autre élément de
l'activité économique, il décide en fait que l'ensemble des richesses (W) est versé à l'ensemble
du groupe social (N), à égalité de conditions (w).
W⇒N
D’où : W / N = w
Voilà pour le principe de la décision sociale. Notons maintenant la nature de cette décision
sociale.
136
B. La nature de la décision sociale
Ce choix de société contient une série de particularités bien précises, et il s’applique avec un
nombre de conditions bien définies. Une économie se développant en décision sociale utilise à
pleine capacité les ressources humaines et matérielles sans tomber dans les excès d'une
décision privée. C'est sur la base d'une décision sociale que l'activité économique se reproduit
en équilibre et l'organisation sociale évolue d'une façon harmonieuse.
La notion de décision sociale, nous la tirons à partir de l'expérience vécue par les premiers
groupes sociaux. Elle n'est donc pas le fruit uniquement d’une construction théorique.
L'activité économique évolue en décision sociale lorsque sa gestion se fonde sur les deux
conditions suivantes : la répartition égalitaire des flux, et la gestion collective du fonds
économique. Ensuite, nous verrons qu’un autre élément s’ajoute au niveau des flux, la
rémunération d’activité. Cela sera développé dans le titre III.
a. Au niveau des flux : répartition égalitaire
Au niveau des flux, la décision sociale s'exprime de la manière suivante : les biens
consommables, fournis par les travailleurs, se partagent parmi tous les membres composant le
groupe social, à égalité de conditions. C’est la rétribution de tous ceux et de toutes celles qui,
directement ou indirectement, participent à la reproduction de l'organisation sociale et de
l'activité économique.
A ce stade d’évolution de l’économie, le développement de ces deux premiers processus de
travail se concrétise par la grandeur du panier d’alimentation. Celui-ci est la partie flux de
l’économie. Il est le seul composant du résultat de l’activité économique, et il est constitué
uniquement des biens physiques.
Dans ces conditions, la répartition s’effectue en termes physiques.
b. Au niveau des stocks : gestion collective
Au niveau des stocks, la décision sociale se manifeste de la manière suivante : la partie non
consommable des richesses est constituée par le fonds économique. Celui-ci n'appartient à
personne en particulier. Il appartient à l'ensemble des membres du groupe social. Par
137
conséquent, il n'est jamais morcelé, en termes de propriété. C’est le cas du foyer
d’alimentation. L'usage du foyer d'alimentation est collectif.
Il faut ici faire la différence entre le fait que le fonds économique (le foyer d’alimentation)
soit une propriété collective avec un propriétaire unique, raison pour laquelle, il ne se
morcelle pas en termes de propriété; et le fait que le fonds économique, utilisé en tant
qu’élément du processus de travail, ne se morcelle pas. Le premier trait est une caractéristique
de la décision sociale, valable pour tout processus de travail. Il découle de la notion de
propriété en décision sociale. Le second est une caractéristique propre du foyer
d’alimentation, en tant qu’élément du processus de travail. Le foyer d’alimentation est une
partie de la nature qui se manifeste en tant qu’unité, et c’est ainsi qu’il s’intègre dans le
processus de travail.
Dans le cas précis de ces deux premiers processus de travail, la notion d'usage collectif prend
la forme d'un usage multiple, sans morcellement. C'est la gestion collective du fonds
économique. Ce cas ne sera pas le même pour tous les processus de travail, car cela dépend de
la nature et des caractéristiques des éléments du processus de travail en question.
Avant de continuer, précisons la différence entre gestion collective et décision collective. La
gestion collective concerne la gestion du fonds économique, partie de la décision économique
sociale (décision sociale tout court). La gestion collective du fonds économique, et la
répartition égalitaire du panier d'alimentation constituent, à ce stade de l'exposé, l'ensemble de
la décision sociale. Par contre, la décision collective est l'arrêté de la société (le choix de
société) concernant une forme de répartition et de gestion de l'économie. Par exemple, la
société peut décider collectivement de gérer l'économie en décision sociale ou en décision
privée mais, à un moment déterminé, elle est l'une ou l'autre.
La gestion de l'activité économique en décision sociale reflète donc cette caractéristique :
W⇒ N
C'est cette façon de gérer l'activité économique qui est à la base de l'harmonie parmi les
membres du groupe social et de l'équilibre de leur activité économique, sans pour autant
perdre en efficacité, comme nous le verrons par la suite. Or cette situation est-elle le résultat
du hasard, de la taille réduite du groupe social ou de la naïveté de ces gens primitifs ? A ce
propos, la force et la violence, car ces gens là étaient carrément rudes, n'a-t-elle pas pu
renverser la situation à la faveur de quelqu'un en particulier ?
138
Ce sont des questions que nous analyserons par la suite, et à charge de les compléter au cours
des chapitres suivants ; car, les réponses sont au cœur de l'explication de l’origine des fléaux
économiques des temps modernes, et de la possibilité de leur effacement.
C. D'autres caractéristiques de la décision sociale
Toute décision économique découle d'une détermination prise par l’ensemble du groupe
social. Ce n’est pas le résultat d’une décision individuelle. Une fois la résolution prise, elle
s'encastre dans l'activité économique et, pour se manifester, utilise tous les éléments et
mécanismes que le processus de travail en cours met à sa disposition. C'est le cas de la
décision économique sociale.
Cela explique les différences d'application de la décision sociale au fur et à mesure que les
processus de travail deviennent plus complexes. L'esprit de la décision sociale reste le même;
en revanche, les mécanismes de mise en route deviennent de plus en plus complexes.
A partir de là nous pouvons tirer le corollaire suivant : lors de l'application d'une décision
sociale, il faut avoir à l'esprit le processus de travail qui est ou qui sera à la base de l'activité
économique. Cela permettra de bien préciser les éléments et les mécanismes d'application, en
fonction du processus de travail en question.
Ainsi, une politique économique qui vise l'installation de la décision sociale et qui, pourtant,
utilise les éléments et les mécanismes d'un processus de travail déjà dépassé sera toujours
vouée à l'échec. De même, un essai d'installation de la décision sociale sur la base des
mécanismes de gestion privée de l'économie sera aussi définitivement voué à l'échec.
IV.2 Les caractéristiques du processus de travail facilitant la décision sociale
Nous allons donner notre interprétation des faits concernant la source de la répartition
égalitaire à l'époque des communautés primitives, car la pensée généralement admise est celle
que Paul Anthony Samuelson et Williams D. Nordhauss expriment : "Dans les sociétés
primitives, la coutume régissait chaque facette du comportement. Quoi, comment, et pour qui
139
étaient décidés par les traditions, qui se transmettaient des anciens aux plus jeunes"213 .Nous
commencerons par dire qu'en effet ce sont les traditions qui transmettent aux plus jeunes le
type de gestion de l'économie. Or la question subsiste. Comment s'était formée la tradition ?
Quelles sont les sources de ce qui est devenu la tradition ? Ce sont les réponses à ces
questions qui vont permettre de mieux comprendre ce comportement quasi "naturel" en
décision sociale.
Voici le point de vue de Yoland Bresson. "La décision sociale, une fois posée, se nourrit,
s'entretient, s'intériorise à partir des caractéristiques du processus de travail. C'est pourquoi
elle apparaît comme naturelle et transmise comme une tradition immuable. Elle n'a plus
besoin d'être imposée et maintenue par un organisme externe. Ainsi, elle disparaît, elle se
cache derrière les manifestations du processus de travail jusqu'à être ignorée dans sa réalité
propre et dans sa source séparée du processus de travail. C'est ainsi que la décision sociale à
l'origine de l'humanité apparaît quasi spontanée"214 .
Ces caractéristiques, nous allons les traiter au niveau de chaque processus de travail.
A. Les caractéristiques du processus de travail à main nue facilitant la décision sociale
Tout porte à croire que l'activité économique démarre en décision sociale si l'on suppose que
le premier processus de travail est à main nue. Comment ce processus de travail peut-il
faciliter la répartition du résultat de l'activité économique en décision sociale, et empêcher la
répartition en décision privée ? Comment ce processus de travail peut-il faciliter la gestion
collective du fonds économique et empêcher sa gestion privée ?
La réponse à ces questions se trouve dans les caractéristiques du travailleur, dans la nature du
résultat de son travail quotidien (biens alimentaires), et dans les caractéristiques de l'objet de
l'activité économique.
Concernant le travailleur, on constate qu’il n'a pas besoin d'autre chose que de ses mains et
d'un foyer d'alimentation pour entamer son travail quotidien, de cueillette, de chasse et de
pêche des biens alimentaires. Car, ce sont ses activités essentielles, à ce stade d'évolution de
l'économie. C'est ce qui favorise son déplacement librement sur d'autres foyers d'alimentation,
213
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D., [1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 73
214
Entretien avec Yoland Bresson en date du 9 décembre 2002.
140
lorsqu'il sent les agissements d'une personne plus forte. Il n'a aucune contrainte à son libre
déplacement, évitant ainsi toute relation de domination.
Concernant le contenu du panier d'alimentation, résultat quotidien de l'effort déployé par le
travailleur à main nue, on constate qu'il est composé de biens alimentaires périssables. De ce
fait, les biens alimentaires cueillis, pêchés et chassés ne peuvent être ni accumulés ni
conservés dans le temps. D'ailleurs, ils sont disponibles dans la nature. Cette caractéristique
du résultat de l'activité économique fait d'elle un autre argument qui bloque tout essai
d'imposer une relation de domination par son intermédiaire.
Concernant les caractéristiques de l'objet de l'activité économique, les foyers d'alimentation,
nous avons commencé par noter qu'il est à libre disposition de tous dans la nature. Il n'a aucun
sens de s'approprier un foyer d'alimentation puisque le groupe social peut facilement se
déplacer vers un autre sans aucune difficulté. Cette caractéristique est essentielle, dans la
relation entre le processus de travail et la décision économique.
Le foyer d'alimentation, le seul élément du fonds économique du groupe social, est la pièce
clé du processus de travail à main nue. Un fonds économique qui n'est pas fixe par rapport au
processus de travail, et qui ne fixe pas les travailleurs. Ils peuvent se déplacer vers d'autres
foyers d'alimentation disponibles dans la nature. C'est cette caractéristique du fonds
économique, en son rôle de la pièce maîtresse dans le processus de travail à main nue, qui fait
de lui l'élément essentiel à même de bloquer tout essai d'imposer une relation de domination
et, en même temps, de favoriser l'installation de la décision sociale.
A partir de là, il s'exerce une relation d'interdépendance entre
ces caractéristiques du
processus de travail à main nue et le choix de société d'une répartition égalitaire du résultat
de l'activité économique.
En somme, ce sont ces caractéristiques, évoquées précédemment, qui empêchent l'installation
d'une relation de domination aboutissant à une appropriation totale et par quelques uns du
résultat de l'activité économique. Ce sont, par conséquent, des caractéristiques provenant des
éléments du processus de travail en cours, et non pas d'une action philanthropique ou de
gestes humanitaires, qui sont à la base d'une manifestation quasi naturelle de la décision
sociale. Avec le temps, nous ne voyons que des habitudes, que des coutumes, comme si la
décision sociale était un état naturel du groupe primitif. C'est l'avis aussi de Jean-Jacques
Rousseau.
"Les uns domineront avec violence, les autres gémiront asservis à tous leurs caprices : voilà
précisément ce que j'observe parmi nous, mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire
des hommes sauvages, à qui l'on aurait même bien de la peine à faire entendre ce que c'est que
141
servitude et domination. Un homme pourra bien s'emparer des fruits qu'un autre a cueillis, du
gibier qu'il a tué, de l'antre qui lui servait l'asile; mais comment viendra-t-il jamais à bout de
s'en faire obéir, et quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui
ne possèdent rien ? Si l'on me chasse d'un arbre, j'en suis quitte pour aller à un autre; si l'on
me tourmente dans un lieu, qui m'empêchera de passer ailleurs ? Se trouve-t-il un homme
d'une force assez supérieure à la mienne, et, de plus, assez dépravé, assez paresseux, et assez
féroce pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance pendant qu'il demeure oisif ? Il faut
qu'il se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un très grand
soin durant son sommeil, de peur que je ne m'échappe ou que je ne le tue : c'est-à-dire qu'il est
obligé de s'exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle qu'il veut
éviter, et que celle qu'il me donne à moi-même. Après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle
un moment ? Un bruit imprévu lui fait-il détourner la tête ? Je fais vingt pas dans la forêt, mes
fers sont brisés, et il ne me revoit de sa vie. [...]. Il est impossible d'asservir un homme sans
l'avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d'un autre; situation qui n'existant
pas dans l'état de nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort"215. Le
tableau dessiné par Rousseau, mis à part sa grande éloquence, pointe avec clarté les éléments
qui contribuent à l'installation de la décision sociale et qui refoulent en même temps toute
relation de domination dans l'économie de ces "sauvages".
Une remarque s'impose tout de même concernant la notion de décision économique sociale,
telle qu'elle est utilisée dans notre cadre théorique. Elle n'a pas d'assise normative. Une fois le
choix de décision économique prise par la société, elle s'entretient, s'intériorise dans le
comportement des personnes et dans le développement de l'économie. Elle devient l'autre
élément de l'économie, celui qui accompagne le processus de travail dans la manifestation
d'un acte économique concret. Ce qui permet de dire que la décision sociale est une catégorie
économique à part entière.
La décision économique sociale n'est pas prise pour le plaisir, la gentillesse ou la sagesse de
ceux qui dirigent le groupe social. Elle ne découle pas d'une action humanitaire ou d'un acte
de solidarité. C'est une décision qui touche l'ensemble du groupe social, qui s'assoit sur des
faits concrets du processus de travail, et de là s'installe d'une façon permanente. Une fois
encastrée dans l'activité économique, intériorisée dans le comportement des individus, à tel
point qu'il devient un réflexe dans ses attitudes économiques, sociales, culturelles et autres, il
215
ROUSSEAU Jean-Jacques, [1754] Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes,
GF-Flammarion, 1992, p. 220
142
n'est pas facile de la modifier, comme c'est le cas par ailleurs de la décision économique
privée, à présent.
B. Les caractéristiques du processus de travail avec outils facilitant la décision sociale
Le processus de travail avec outils présente les mêmes caractéristiques que le processus de
travail à main nue favorisant la répartition du résultat de l'activité économique en décision
sociale, la gestion collective du fonds économique et l'empêchement de l'appropriation en
décision privée.
En ce qui concerne le travailleur, il cueille, chasse et pêche des biens alimentaires périssables.
Ces biens alimentaires ne peuvent être ni accumulés ni gardés dans le temps et, ils sont à libre
disposition dans la nature. Egalement ces biens sont tirés des foyers d'alimentation à la libre
disposition des groupes sociaux. D'où, il ne sert à rien d'essayer de se les approprier. De là, ni
les biens alimentaires, ni le foyer d'alimentation ne permettent d'étayer une relation de
domination qui devrait aboutir forcément sur une appropriation totale du résultat de l'activité
économique pour une fraction de la société.
En ce qui concerne l'outil de travail, il n'est qu'un extenseur du bras du travailleur. C'est ainsi
que l’appropriation des outils de travail par un tiers est stérile puisqu’ils peuvent être récréés
par le travailleur autant de fois qu’ils sont soustraits. Pour cette raison l’appropriation de
l’outil de travail ne peut pas devenir un moyen de domination contrairement à l'appropriation
de la terre cultivable ou de la machine comme nous le verrons plus loin.
La gestion sociale de l'économie n'a donc rien à voir ni avec la grandeur des richesses
détenues par le groupe social, ni avec l'intensité du travail quotidien déployé par le travailleur,
ni avec une augmentation d'efficacité du travailleur, ni encore avec une action qui serait
d'ordre humanitaire.
L'utilisation du fonds économique et le partage du panier d'alimentation sont donc effectués
en décision sociale suite à un choix des personnes constituant le groupe social, décision qui
s'accouple parfaitement avec les caractéristiques des éléments du processus de travail. Cellesci sont résumées par les caractéristiques du travailleur, de la nature du résultat de son travail
quotidien et, de l'objet de l'activité économique.
Une fois présentée les caractéristiques tant du processus de travail que de la décision sociale
facilitant un rapport harmonieux entre économie et société, nous allons poursuivre l'analyse
du fonctionnement de l'économie en décision sociale.
143
IV.3 La gestion de l'économie en décision sociale
Nous allons commencer par préciser l'esprit de notre approche par rapport à une position
couramment admise. On dit qu'une attitude "sociale" serait d'admettre que la totalité de la
production appartienne au travailleur. Cela surtout lorsqu'on analyse une économie primitive.
Voici un exemple de ce genre d'expression : "dans la première enfance des sociétés [...], le
produit du travail appartient tout entier au travailleur"216.
Nous avons montré qu'autant les travailleurs que les non-travailleurs participent soit
directement soit indirectement à la reproduction tant de l'économie que du groupe social.
Dans ces circonstances, tous ont le droit de participer au résultat de l'activité économique à
égalité de conditions. Ils ont le droit de participer en tant que personnes et non pas en tant que
fils de famille ou autre. Chacun a apporté sa contribution à sa manière, et chacun doit faire
partie de la répartition en tant qu'individu. Nous reviendrons sur ce sujet lors de l'analyse
d'autres processus de travail plus évolués et complexes. Car la petite "nuance" d'interprétation
a des effets très importants sur la forme de répartition.
C'est en ce sens alors que nous devons comprendre l'expression de Adam Smith : "Ce qui
constitue la récompense naturelle ou le salaire du travail, c'est le produit du travail. Dans cet
état primitif qui précède l'appropriation des terres et l'accumulation des capitaux, le produit
entier du travail appartient à l'ouvrier. Il n'a ni propriétaire ni maître avec qui il doive
partager"217. Le "produit entier du travail" n'appartient pas uniquement à l'ouvrier, il appartient
à tous les membres du groupe social, à égalité de conditions.
Dans une activité économique se développant dans le cadre d’une décision sociale, toute la
richesse contenue dans l'espace économique d'un groupe social appartient par conséquent à
chacun de ses membres, à égalité de conditions, et sans autre contrainte ou limitation que sa
grandeur. Voici le but de toute activité économique gérée en décision sociale.
Voyons maintenant l’application concrète de la décision sociale à chaque période de
l’évolution de l’activité économique : dans une économie basée sur le processus de travail à
main nue, puis, dans une économie basée sur le processus de travail avec outils.
216
"In this state of things [in its earliest and rudest period], the whole produce of labour belongs to the labourer"
(SMITH Adam, [1776] The Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p. 42)
217
"The produce of labour constitutes the natural recompense or wages of labour. In that original state of things,
which precedes both the appropriation of land and the accumulation of stock, the whole produce of labour
belongs to the labourer. He has neither landlord nor master to share with him" (SMITH Adam, [1776] The
Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p. 56)
144
A. La gestion sociale de l'économie sous le processus de travail à main nue
Nous allons analyser l'application de la décision sociale au niveau des flux et au niveau des
stocks. Pour ce qui est des flux, il s'agira de l'analyse de la répartition du panier
d'alimentation, et pour ce qui est des stocks, il s'agira de l'analyse de l'usage collectif du fonds
économique.
a. La grandeur du panier d'alimentation par personne
La richesse (W) d'un groupe social ayant une activité économique fondée sur le processus de
travail à main nue est composée de deux éléments : le foyer d'alimentation (FA) et le panier
d'alimentation (Q) procuré par les travailleurs.
W = F(FA , Q).
Le foyer d'alimentation est la richesse naturelle contenue dans l'espace économique du groupe
social. Celui-ci exerce un droit de possession sur cette partie de la nature. Lors de la
concrétisation d'une décision sociale, le foyer d'alimentation sera pris en tant que le fonds
économique commun du groupe social;
Cette caractéristique de la décision sociale, jointe à la caractéristique physique du foyer
d'alimentation (élément économique indivisible), fera qu'il ne fait pas partie d'une répartition
individuelle. Il fait partie de ces biens économiques utilisés par tous les membres du groupe
social (N) en tant que bien collectif à gestion collective.
FA ⇒ N
En revanche les biens alimentaires, biens de consommation finale, fruits de l'activité
économique, se partagent parmi tous les membres du groupe social, en termes égalitaires.
q=Q/N
(1)
Où :
q étant la quote-part de chaque personne appartenant à la communauté. La grandeur de Q est
limitée par la richesse du foyer d'alimentation
145
N>0; 0 <q <Q
Voilà la manifestation concrète d'une décision sociale. D'une part, le fonds économique est
utilisé collectivement, sans autre contrainte que sa richesse; c'est-à-dire son potentiel en biens
alimentaires. D'autre part, le résultat consommable de l'activité économique est réparti en
termes égalitaires. Etant donné une grandeur Q comme résultat de l'exercice économique, il
est divisé en autant de parts que de membres du groupe social.
En fait, ce résultat est réparti en termes plus ou moins égalitaires puisqu'il s'effectue en termes
physiques. Nous allons voir plus loin que, suite à l'évolution des processus de travail, qui
deviennent de plus en plus complexes, cette répartition pourra s'effectuer en termes
strictement égalitaires.
Nous remarquons que la répartition en décision sociale n'a pas de rapport direct avec la
quantité de travail déployé lors de la constitution du panier d'alimentation. La répartition n'a
pas de rapport direct non plus avec l'intensité ou avec la qualité du travail déployé. Ce qui est
déterminant est le fait d'appartenir au groupe social.
b. Des liaisons très étroites
Dans une économie gérée en décision sociale, le nombre de membres du groupe social (N =
nouveau-nés + enfants + adultes + infirmes + invalides + personnes âgées + … ) est égal au
nombre de membres de la force de travail (FT).
N = FT.
L'un est le revers de l'autre. La population et la force de travail sont l'envers et l'avers de la
même monnaie. Ils sont du même ordre de grandeur dans une économie gérée en décision
sociale. Ce qui n’est pas le cas dans une économie gérée en décision privée, comme nous le
verrons plus loin.
La force de travail d’une économie gérée en décision sociale est égale au nombre de
travailleurs (T) et au nombre de non-travailleurs (NT).
FT = T + NT
146
Voilà la structure économique d’une société. Ce sont deux éléments qui font en réalité un, et
sur lesquels s'appui toute la puissance de l'économie. Penser que l’économie se repose
uniquement sur les travailleurs est une mauvaise compréhension de l'acte économique.
L'activité économique suppose par ailleurs un rapport (ψ) entre le nombre de non-travailleurs
et le nombre de travailleurs afin de garantir reproduction des travailleurs et de l'économie ellemême dans le temps.
ψ = NT/T
Ce qui nous amène à :
FT = (1+ψ)T
D’où :
N = (1+ψ)/T
(2)
La taille du groupe social est en relation directe avec le volume de travailleurs et le coefficient
non-travailleurs / travailleurs.
D’autre part, le panier d'alimentation est le produit obtenu suite à l'effort (β) déployé par les
travailleurs du groupe social.
Q=βT
(3)
Lorsque nous remplaçons 2 et 3 en 1 afin de trouver le panier d'alimentation individuel, nous
avons l'équation 4 qui synthétisera l'harmonie de l'organisation sociale et l'équilibre de
l'activité économique.
q = β / (1+ψ)
(4)
Il faut remarquer tout d'abord que dans l'équation 4, "q" n'est pas une simple moyenne
arithmétique. "q" n'est pas seulement un indicateur statistique. Il est plus que cela. C'est le
panier d'alimentation réel que chaque personne consomme. C'est le panier résultat d'une
répartition égalitaire sur la base d'une activité économique gérée en décision sociale.
Ce panier sera plus grand si l'efficacité des travailleurs augmente, il sera plus petit si le
nombre de non-travailleurs augmente par rapport au nombre de travailleurs. La répartition
égalitaire prend donc en compte la richesse et les contraintes du foyer d'alimentation ainsi
que, l'ensemble des membres du groupe social avec sa propre structure économique et sociale.
147
Ce qui prouve que dans une répartition du résultat de l'activité économique en décision
sociale, tant les éléments de l'activité économique que l'organisation sociale dans son
ensemble sont bien pris en compte et sans avoir besoin de la régulation d’un organisme
externe. Le partage en décision sociale n'a aucun rapport avec la quantité ou la qualité du
travail direct lors de la constitution du panier d'alimentation. Il suffit d'exister pour y
participer, à égalité de conditions.
Voici la lecture de Maurice Godelier concernant la pensée de Karl Marx : « […] de même que
l’humanité part de conditions sociales d’existence qu’elle n’a pas créées et héritées de la
nature, l’individu n’a accès aux conditions objectives de la production et de la reproduction
qu’en tant qu’il appartient à une communauté qui est déjà là donnée avant qu’il existe. Les
formes de propriété ne sont donc pas fondées, pour Marx, sur le travail218 .
Dans la répartition en décision sociale, par conséquent, les travailleurs non occupés et les
non-travailleurs ne sont pas écartés du résultat de l'activité économique. Exprimé autrement,
nous dirions que les nouveau-nés, les jeunes, les adultes, les personnes âgées, les malades...
bref, personne n'est épargné pour jouir du résultat de l'activité économique lorsqu'elle est
gérée en décision sociale. Il suffit d'appartenir au groupe social pour recevoir sa quote-part.
L'équilibre social et économique est garanti non pas par un organisme régulateur externe mais
par les forces internes qui mettent en route la décision sociale.
c. La grandeur et la gestion du fonds économique
Nous avons déjà vu que la grandeur des richesses du groupe social est égale à la richesse de
son foyer d'alimentation lequel détermine, à sont tour, la grandeur du panier d'alimentation.
L'élément clé de l'économie, en termes de grandeur de richesse, est sans aucun doute le foyer
d'alimentation.
Cela est tellement vrai que les expressions de la nature jouent un rôle capital dans la culture
des groupes sociaux primitifs. Ils ne pouvaient pas s'en passer, certes, au risque de périr. La
vénération des objets et notamment des animaux sont là pour le prouver. Il est fort probable
que les rituels ont une connotation hautement religieuse, mais cela n'empêche pas que
218
GODELIER Maurice, [1978] Préface in Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels,
Lénine, Centre d’études et de recherches marxistes, Editions sociales, p. 58
148
l'origine de grand nombre de ces rituels se trouve dans la reconnaissance de la nature pour les
besoins de survie du groupe.
Nous allons voir lors des nouveaux processus de travail au-delà de la phase de prise sur le tas,
le rôle fondamental que joue cette partie des richesses du groupe et dans le développement de
l'activité économique et dans la gestion économique. Et là, nous comprendrons que la
vénération de cette partie de la nature n'a rien d'innocent ni de sauvage. Au contraire, c'est
nous qui n'avons pas bien compris l'intégralité du phénomène économique.
La grandeur de la richesse par personne dans une économie en décision sociale, à ce stade
d'évolution, n'est qu'un indicateur car, en fait, le fonds économique (en l'occurrence, le foyer
d'alimentation) ne se partage pas. Car il appartient à la communauté et est par conséquent
d'utilisation commune. Toutefois, son rôle dans le développement économique est crucial.
Plus riche est le foyer d'alimentation, plus grande sera la taille de la population. Moins riche
est le foyer d'alimentation, moins grand sera le nombre de membres du groupe social. La
preuve en est que son épuisement oblige le groupe social à migrer vers d'autres foyers
d'alimentation.
B. La gestion sociale de l'économie sous le processus de travail avec outils
L'application de la décision sociale dans une activité économique se développant sur la base
d'un processus de travail avec outils a le même esprit que celle d'une activité économique se
développant sur la base d'un processus de travail à main nue. Autrement dit, toutes les
richesses résultat de l'activité économique sont versées, en fonction des caractéristiques du
processus de travail en cours, à l'ensemble du groupe social à égalité de conditions.
W⇒N
a. La grandeur du panier d'alimentation par personne
La richesse du groupe social est maintenant composée de la richesse du foyer d'alimentation,
de la grandeur du panier d'alimentation, et des outils de travail (O). D'où,
W = G(FA , O , Q).
149
Le foyer d'alimentation est toujours le fonds économique commun du groupe social. Mais, il
n'est plus le seul élément du fonds économique. Les outils viennent à s'ajouter au foyer
d'alimentation dans la constitution du fonds économique.
Les richesses sont dorénavant composées de deux parts. D'un côté les richesses fournies par la
nature, et de l'autre, celles fournies par l'effort humain. Les outils de travail constituent donc
la richesse créée par le groupe social.
Comme nous le savons, les éléments du fonds économique ne font pas partie de la répartition.
Par conséquent, ni le foyer d'alimentation ni les outils de travail ne font partie de la
répartition. C'est seulement le contenu du panier d'alimentation qui est partagé entre tous ceux
qui, directement ou indirectement, ont rendu possible son obtention. Autrement dit, il est
réparti parmi tous les membres du groupe. Il suffit pour cela d'y appartenir.
Or, on sait aussi que dans une activité économique gérée en décision sociale la force de travail
est égale en nombre à l'ensemble des membres de la communauté.
De là, chacun reçoit une partie de la richesse créée sans autre contrainte ni limitation que la
grandeur du panier d'alimentation.
q=Q/N
Il faut remarquer que grâce à l'utilisation des outils de travail, Q est beaucoup plus grand par
rapport au Q d'un groupe social dont l'activité économique est basée sur le processus de
travail à main nue. Cela va se refléter sur l'amélioration des conditions de vie des membres du
groupe social, et sur la taille du même groupe social.
b. Des liaisons très étroites
L'introduction des outils de travail dans le processus de travail n'a pas modifié la nature de la
décision économique. C'est ce qui nous fonde à expliciter que les relations entre le travailleur
et son activité économique, entre l'activité économique et son groupe social gardent des
relations très étroites. Celles-ci se condensent dans l'équation suivante :
q = β/(1+ψ)
150
La quote-part de chaque membre du groupe social est en relation directe, d'une part, avec
l'efficacité (β) des travailleurs et, d'autre part, avec le nombre de non-travailleurs par rapport
aux travailleurs (ψ). Il existe une interdépendance entre tous les membres appartenant au
groupe social. Cela fait que le comportement économique de l'un se répercute sur la grandeur
de la quote-part de l'autre, et vice-versa.
c. La grandeur et la gestion du fonds économique
La richesse du groupe social prend une nouvelle dimension par rapport à l'activité
économique se développant sous le processus de travail à main nue, grâce à la contribution
des outils de travail. C'est-à-dire que le fonds économique est accrû par la grandeur des outils.
De même, la productivité des travailleurs augmente suite à la contribution des outils.
Voici le grand bond en avant représenté par la création des outils de travail :
FE = H(FA , O)
La gestion du fonds économique est toujours sociale puisque le foyer d'alimentation est à
utilisation collective et les outils de travail sont à utilisation personnalisée par les travailleurs,
sans pour autant devenir une propriété privée.
Nous avons vu que tant la caractéristique de la mise en route de la gestion collective du foyer
d'alimentation que la possession des outils sont conditionnées par les caractéristiques des
éléments du processus de travail. Ce sont ces caractéristiques qui contribuent au choix de la
décision sociale.
De même, nous l'avons déjà noté, la décision sociale n'est pas une catégorie normative
concoctée par un organisme régulateur externe. Elle n'a nullement besoin de cela. La décision
sociale est une catégorie économique.
C. Les agents de l'activité économique
Nous sommes habitués à penser que ce sont uniquement les travailleurs qui obtiennent ou
créent les richesses. Cela est une interprétation qui est à la base d'une série d'inexactitudes.
Cette idée reçue a permis de faire croire, entre autre, que la force de travail n'est constituée
151
que de travailleurs et, puisque ce sont eux les créateurs des richesses on peut faire fi du reste
de la population.
Cette interprétation tendancieuse de l'activité économique a encore l'aval de la théorie
économique. Et pourtant, la réalité de ce qui est une force de travail va au-delà du simple
cercle des travailleurs. Il y a aussi les non-travailleurs.
Nous venons de le voir, l'activité économique en gestion sociale repose sur deux agents : les
travailleurs et les non-travailleurs. L'un ne peut pas se passer de l'autre. Ils constituent
ensemble la force de travail et, tous les deux sont indispensables pour le développement de
l'activité économique. A ce titre, tous les deux reçoivent les bénéfices du résultat de l'activité
économique à égalité de conditions.
a. Les travailleurs
Le travailleur est l'élément dynamisant d'un processus de travail. C'est aussi lui, parmi
d'autres, qui est à l'origine de la création d'un processus de travail.
Lors de l'analyse des premiers processus de travail nous avons pu constater qu'il y a déjà
plusieurs façons de travailler et plusieurs sortes de travailleurs. Cela, nous l'observerons tout
au long de l'évolution de l'activité économique jusqu'à nos jours. Au fur et à mesure que les
processus de travail se succèdent, coexistent des travailleurs appartenant au processus de
travail en cours, au processus de travail en voie d'extinction et aux processus de travail "en
herbe".
Le mot travailleur est par conséquent un mot générique qui n'a pas un contenu précis
lorsqu'on envisage de bâtir une politique économique ou tout simplement d'effectuer une
analyse. Par conséquent, si une politique de développement économique repose sur un type de
travail, ou un type de travailleur, qui appartient à un processus de travail déjà en voie
d'extinction, le gaspillage de ressources est inéluctable et le développement économique est
voué à l'échec.
Il n'y a qu'à observer les politiques économiques des pays dits en voie de développement.
Elles visent, dans leur quasi-totalité, l'augmentation de l'emploi par la mise en route de
processus de travail déjà dépassés dans l'histoire de l'évolution de l'économie. Est-ce par
méconnaissance, de plein gré, ou sont-elles des politiques économiques imposées par des pays
tiers ?
152
Dorénavant lorsque nous parlons de travailleur, nous nous référons exclusivement au
travailleur appartenant au processus de travail qui se trouve à la base de l'économie en
question.
Maintenant, il ne reste qu'à définir l'autre agent de l'activité économique, les non-travailleurs.
Qui sont-ils ?
b. Les non-travailleurs
Lorsque nous analysons tous les processus de travail qui se sont succédés au cours de
l'évolution de l'activité économique nous constatons que le seul élément dynamisant est le
travailleur et qu'il évolue dans son aspect physique, son niveau intellectuel et sa personnalité
morale de façon synchrone avec l'évolution des processus de travail. A partir de là, nous
serions enclins à penser que c'est uniquement l'action du travailleur qui façonne le
développement et la transformation des processus de travail et de l'activité économique dans
sa globalité. Ce serait une grosse erreur de penser ainsi.
La réalité est beaucoup plus complexe car y participe aussi tout le reste du groupe social,
c'est-à-dire les non-travailleurs. Avec les indices que ont déjà fourni les deux premiers
processus de travail, nous avons l'information nécessaire pour confirmer notre propos.
i. La composition de non-travailleurs
L'ensemble d'un groupement humain, pris du point de vue de son organisation sociale, est
composé de nouveau-nés, d'enfants, de jeunes, d’adultes et de personnes âgées. L'ensemble de
ce même groupement humain, pris du point de vue de son organisation économique, est
composé de travailleurs et de non-travailleurs.
Les non-travailleurs sont donc les enfants, les jeunes qui ne sont pas en capacité de travailler,
les personnes âgées hors du circuit de travail, les invalides, etc. Ce sont les personnes qui ne
participent pas directement à l'activité économique.
Le ventilation du groupe social en travailleurs et non-travailleurs l'est uniquement dans le cas
d'une activité économique se développant en décision sociale. Lorsqu'elle se développe en
décision privée la classification n'est pas la même. Cela nous le verrons dans la section
suivante.
153
ii. Les non-travailleurs participent à la création des processus de travail et à
leur évolution
Les non-travailleurs aussi bien que les travailleurs participent jour après jour à créer des
nouveaux processus de travail. Ce sont les inventions, découvertes, créations et innovations
qui font naître d'autres processus de travail beaucoup plus efficaces que les précédents. Ces
tâches ne sont pas réservées uniquement aux travailleurs. Les non-travailleurs aussi y
participent. L'histoire de la science et de la technologie est pleine d'exemples en ce sens. Car
ce sont les défis auxquels sont confrontés quotidiennement les travailleurs et les nontravailleurs qui amènent des réponses.
L’ensemble (travailleurs et non-travailleurs) constitue donc la force de travail d’une
communauté. Elle n’est pas composée uniquement de travailleurs comme on nous l’a fait
croire. Voilà pourquoi, dans une gestion sociale, le nombre de personnes composant le groupe
social est égal au nombre de personnes composant la force de travail. Car, la puissance de la
force de travail ne s’appuie pas uniquement sur la puissance des travailleurs en poste mais
aussi sur la puissance de la relève et de la sagesse des vétérans.
Ce fait a du mal à s'appliquer lors de la répartition des richesses en décision privée. Nous
acceptons facilement que les non-travailleurs participent à la création des richesses, mais nous
avons du mal à penser qu'eux aussi ont le droit de bénéficier, à égalité de conditions, au
partage des richesses créées.
154
CONCLUSION DU CHAPITRE IV
La grandeur mais aussi l'étroitesse de l'organisation
gentilice, c'est qu'elle n'a point de place pour la
domination et la servitude.219
Friedrich ENGELS
Les caractéristiques des deux premiers processus de travail ont favorisé la gestion de
l’économie en décision sociale. Il s'avère que, d'une part, le résultat de l'activité économique
est insaisissable. Les produits alimentaires sont périssables à très court terme. D'autre part, le
foyer d'alimentation est à la libre disposition de tout un chacun.
Ces deux particularités des deux premiers processus de travail ont servi de barrage à tout essai
d'établir une relation de domination de façon permanente et, par là, ils ont empêché
l'installation de la décision économique privée. Dans le cas du processus de travail avec outils,
ceux-ci n'étaient qu'extenseurs de la force de travail, et faciles à reproduire en cas
d'appropriation par autrui. Cette caractéristique a joué aussi le rôle d'empêchement.
La décision économique sociale a signifié concrètement une répartition égalitaire du panier
d'alimentation parmi tous les membres du groupe social, à égalité de conditions. Ce type de
répartition découlant d'une gestion collective du fonds économique.
La gestion collective signifie, à ce stade d'évolution des processus de travail, que tous les
membres du groupe social sont propriétaires du foyer d'alimentation, mais personne ne l'est en
particulier. Ce qui permet de dire qu'à ce stade là, la notion de propriété n'existait pas. A la
limite, nous pourrions parler de possession.
Le comportement des travailleurs envers les outils est identique. Il y a un droit de possession
des outils mais non pas un droit de propriété.
C'est sur ces fondements que se sont établies des relations très étroites entre la personne et son
groupe social, et entre ce groupe social et l'économie. C'est sur ces bases que repose donc la
liberté d'épanouissement de chaque personne, et l'harmonie du groupe social. Il n'y a
219
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 266
155
nullement incompatibilité ou conflit d'intérêts entre l'individu et son groupe social
d'appartenance, et entre les individus de ce groupe social.
La décision économique sociale, au fil de plusieurs exercices économiques, s'intériorise dans
le comportement quotidien des individus. Elle devient ensuite un réflexe dans le
comportement des personnes lors des activités économiques, sociales, politiques, culturelles;
en somme, le comportement en décision sociale envahit tous les recoins de la vie d'une
personne. Le résultat du processus d'internalisation de la décision sociale dans la psyché de
chaque individu donne ainsi l'impression d'être la manifestation uniquement d'une coutume ou
d'un comportement tribal.
"A cause de la reproduction et de la permanence du groupe, dit Yoland Bresson, l'individu, le
travailleur, ne se sent pas séparé du groupe parce qu'il participe et vit sur le foyer
d'alimentation. La décision sociale est une catégorie économique dès lors que les individus
partagent une représentation commune de ce qu'ils sont, qu'ils se sentent reliés, appartenant
viscéralement au groupe comme on se sent aujourd'hui appartenir à une famille. A l'origine ce
sentiment est instinctif, vital, inconscient, comme les loups qui vivent en meute"220.
La décision économique sociale a bel et bien existé aux premiers stades d'évolution de
l'humanité, et non pas en raison des conditions primitives d'existence, ou encore en raison de
la sagesse du vieux du village. La décision sociale se sent bien couplée avec les
caractéristiques des deux premiers processus de travail, et elle a toujours été validée par la
décision de l'ensemble du groupe social.
Si la décision économique est sociale, d'une part, la répartition du panier d'alimentation sera
égalitaire et, d'autre part, le fonds économique sera géré collectivement. En somme, la totalité
du résultat de l'activité économique revient à l'ensemble des membres du groupe social.
En revanche, si la décision économique était privée, le bien-être de tous ne serait nullement
assuré. Le résultat de l'activité économique continuerait à croître certes, puisque cela est du
ressort de la puissance du processus de travail en cours; mais ne garantirait une répartition
égalitaire du résultat des efforts de toute une société. C'est ce qu'on va analyser dans le
chapitre suivant.
220
Entretien avec Yoland Bresson en date du 23 septembre 2002.
156
CHAPITRE V
LA DECISION ECONOMIQUE PRIVEE
ET L'ORIGINE DES INEGALITES ECONOMIQUES
Cependant, un changement essentiel s’est accompli. ‘Le
surproduit’ qui, auparavant revenait directement à la
communauté pour subvenir à ses intérêts communs,
‘revient maintenant automatiquement à la communauté
supérieur’ qui s’en approprie une partie.221
Maurice GODELIER
Le processus naturel de production prend le relais du processus de travail avec outils. C'est la
nouvelle façon de travailler que créent les membres de la force de travail, lors de leur quête
permanente à amoindrir les contraintes qui nuisent à leur épanouissement. Avec cela,
l'humanité a pratiquement résolu le besoin alimentaire. Elle permet une croissance importante
du panier d'alimentation et, surtout, une maîtrise de sa production. Seulement hélas ! la
répartition de ces richesses ne s'effectue plus en décision sociale.
Car ce nouveau processus de travail favorise l'installation de la décision économique privée.
Celle-ci constitue un nouveau type de répartition et de gestion des richesses qui n'a rien à voir
avec la participation, directe ou indirecte, à leur création ou à leur mise en valeur. C'est sur ce
constat que nous allons affirmer que les inégalités économiques débutent dans des
circonstances bien déterminées et dans un moment précis de l’évolution de l’économie.
C'est ainsi que l'organisation économique est complètement bouleversée. Le but de l'activité
économique n'est plus le même, les membres de la force de travail sont réduits à la condition
de bêtes de somme et la dichotomie pauvreté / richesse apparaît pour la première fois dans
l'histoire de l'humanité. Quel paradoxe !
221
GODELIER Maurice, [1978] Préface in Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels,
Lénine, Centre d’études et de recherches marxistes, Editions sociales, p. 66
157
Nous allons commencer par mieux définir la notion de décision économique privée (décision
privée tout court), ensuite identifier les caractéristiques des éléments du processus de travail
qui ont facilité l'installation de la décision privée, observer ses deux formes d'expression,
pour, enfin, observer le fonctionnement de l'économie en décision privée ainsi que ses limites.
Cette démarche a pour objet de préciser l'origine des inégalités économiques dans sa première
forme, la dichotomie richesse / pauvreté et, dessiner l'esprit de la décision privée selon
laquelle, la totalité des richesses créées par l'humanité bascule vers un seul côté de la société.
V.1 La notion de décision économique privée
La décision sociale et la décision privée sont les deux types d'expression de la décision
économique. Celle-ci avec le processus de travail constituent les deux éléments de tout acte
économique. Le besoin de l'analyse impose de les séparer bien qu'ils ne se manifestent jamais
indépendamment. Dans tout acte économique, ils sont présents, confondus l'un dans l'autre
bien qu'apparemment nous ne voyons que la manifestation physique, celle du processus de
travail. Et pourtant, ils obéissent à des sources différentes, ils se traduisent par des objectifs
différents.
Le fait que l'expression phénoménale de la décision économique privée soit toujours
physique, a fait croire que, ce sont les caractéristiques des éléments du processus de travail
qui déterminent la forme de répartition des richesses, la gestion du fonds économique et, par
conséquent, la manière d'organiser l'économie.
Nous venons de voir la décision sociale. Bien qu'elle se manifeste d'une manière "naturelle",
elle ne naît pas toute naturellement. En amont du partage égalitaire des biens alimentaires et
derrière l'expression physique se trouvent, d'une part, la décision sociale adoptée par le groupe
social (le choix de société) et, d'autre part, les caractéristiques des éléments du processus de
travail. Ces deux éléments de toute opération économique s'interpénètrent l'un dans l'autre. En
fin des comptes, nous ne voyons que leur expression physique. C'est ce mécanisme de la
manifestation de la décision économique qu'il faut repérer, identifier, reconnaître, pour bien
l'approfondir dans l'analyse de l'économie. C'est ce que nous allons essayer de faire
maintenant avec la décision privée.
La notion de décision privée traduit un objectif différent de celui de la décision sociale. Pour
la décision privée, ce n'est pas l'intérêt du groupe social pris dans son ensemble qui compte.
La décision privée émane de l'intérêt d'une personne ou d'une fraction du groupe social.
158
L'objectif est de se procurer la totalité des ressources et la totalité du résultat de l'activité
économique d'autrui. Les moyens pour y parvenir sont multiples, mais l'objectif de la décision
privée est constant.
C'est ainsi que la décision privée a un principe et deux niveaux d'expression concrète : au
niveau des flux et aux niveaux des stocks. Ces deux niveaux s'expliquent par les deux niveaux
d'expression du processus de travail en cours.
A. Le principe
En décision privée, toutes les richesses appartiennent à une fraction du groupe social. Par
conséquent, tout le résultat de l'activité économique est versé à cette fraction du groupe social.
Cette fraction pouvant être soit une seule personne soit un nombre des personnes inférieures
au total des membres du groupe social. Ainsi, le groupe social composé de deux fractions
s'appelle dorénavant société.
En somme, par décision privée on doit comprendre l'appropriation de la totalité des richesses
(W) d'une société (N) par une fraction (F) de celle-ci.
W⇒F
où : 0 < F < N
Dans une économie gérée en décision privée, l'indicateur w = W/N n'a donc pas une réelle
signification comme ce fut le cas dans une économie en décision sociale. Dans une économie
gérée en décision privée, w n'est qu'une simple moyenne statistique sans un rapprochement
réel comme c'est le cas dans une économie gérée en décision sociale.
Il faut noter aussi que concernant l'économie basée sur le processus naturel de production
(pnp), la décision privée s'exprime en termes physiques en concordance avec la nature de ce
processus de travail.
L'expression concrète de la décision privée sera donc à deux niveaux : flux et stocks.
159
B. La nature de la décision privée
Depuis les origines de l’activité économique, la décision économique s’exprime en termes de
flux et en termes de stocks. L'expression phénoménale de la décision économique privée est
par conséquent en termes de flux et en termes de stocks.
a. Au niveau des flux
En décision économique privée, le résultat de l'activité économique, en termes de flux, est
approprié intégralement par la fraction de la société qui maîtrise l'économie (F). Cet acte se
concrétise par l'appropriation de la totalité du panier d'alimentation (PA).
PA ⇒ F
Par souci de reproduction économique, la fraction propriétaire de ce flux (le panier
d'alimentation) décidera qu'une partie soit destinée à subvenir aux besoins alimentaires des
travailleurs qui participent à l'activité économique. Le panier d'alimentation est ainsi ventilé
en deux fractions, l'une sert à entretenir la force de travail (PA)1 et, l'autre reste la propriété
de ceux qui maîtrisent l'activité économique (PA)2.
PA = (PA)1 + (PA)2
Nous devons noter toutefois que la décomposition du panier d'alimentation en deux fractions
n'est pas le résultat d'un "partage" (répartition). Cet acte économique n'obéit pas au souci de
répartition mais aux besoins de fonctionnement de l'économie et, au rapport des forces entre
les propriétaires et les travailleurs. Du point de vue de celui qui maîtrise l'acte économique, la
fraction du panier d'alimentation destinée à subvenir aux besoins essentiels de la force de
travail à un caractère de dépense et nullement de répartition.
La répartition, par contre, aura bien lieu à l'intérieur de la fraction de la société qui maîtrise
l'activité économique. Car, comme nous l'avons noté ci-dessus, elle a la propriété de la totalité
des ressources et du résultat de l'activité économique.
Cela met en cause, comme nous le verrons en détail dans le chapitre suivant, l'interprétation
de répartition proposé par Adam Smith (rente, profits et salaires), la formule trinitaire de
160
répartition de Karl Marx, et la formule ramassée de répartition (salaires et profit). Ces
interprétations de répartition mettent à égalité de condition ceux qui maîtrisent l'économie et
ceux qui ne sont considérés que comme dépenses. Et pourtant, ils ne le sont pas.
b. Au niveau des stocks
La totalité des stocks (le fonds économique, FE) appartient à la fraction propriétaire des
ressources de l'activité économique (F). Ainsi :
FE ⇒ F
Nous précisons, ce que nous verrons en détail plus loin, que la propriété du fonds économique
signifie, dans la première phase d'installation de la décision privée et dans un cas précis, la
propriété des ressources humaines et matérielles. Les ressources matérielles se composent de
celles fournies par l'activité humaine et de celles offertes par la nature.
La gestion du fonds économique en décision privée n'est pas collective. Elle obéit à la nature
de la fraction dominante et s'exprime en fonction des caractéristiques du processus de travail
en cours. Cela nous l'analyserons plus en détail plus loin.
C. Commentaires relatifs à la décision privée
Nous allons faire maintenant un bref commentaire sur trois points. Tout d'abord sur les effets
pervers d'une mauvaise compréhension de la décision privée; ensuite, sur le processus
d'internalisation de la décision privée; et puis, sur la notion de relation de domination.
161
a. Effets pervers d'une mauvaise compréhension de la décision privée
La décision privée est prise par l'ensemble (bon gré mal gré) des membres du groupe social
devenu société. Ce n'est pas le résultat d'une décision personnelle, individuelle. Elle ne répond
non plus à la nature humaine comme le suggère Frédéric Bastiat222.
Cette décision privée se manifeste par l'intermédiaire des éléments du processus de travail qui
se trouvent à la base de l'économie. C'est la non compréhension de cette caractéristique de la
décision économique qui a amené à des interprétations et à des actes erronés. Un exemple
typique concerne la notion de propriété privée des moyens de production. Dans ce cas, on a
souvent confondu l'élément du processus de travail par l'intermédiaire duquel se manifeste la
décision économique et la décision économique elle-même.
On a ainsi bâti ce syllogisme faussé dès le départ. On a souvent dit : puisque la propriété
privée des moyens de production est à la source de l'apparition des riches et des pauvres,
nationalisons les moyens de production et, nous serons encore une fois dans une économie à
gestion sociale. Echec assuré, car le moyen de production n'est qu'un élément du processus de
travail. La décision économique est ailleurs. Elle s'est servie seulement de cet élément du
processus de travail pour s'exprimer. Ainsi, nationaliser les moyens de production n'a aucun
sens. Elle ne fait que transférer à un autre groupe la "propriété" du produit et la responsabilité
de son utilisation : la décision reste privée.
b. Internalisation de la décision privée
Une fois posée la décision privée, au bout d'un certain nombre d'exercices, la reproduction de
l'économie fera que le comportement de chacun des membres de la société soit en adaptation
totale avec l'esprit de la décision privée. C'est le résultat d'un processus d'internalisation de la
décision privée dans le comportement des personnes, de telle sorte qu'elle devienne un simple
réflexe dans leur attitude quotidienne.
222
"Remarquons que l'homme est organisé de telle façon, qu'il recherche la satisfaction et évite la peine; c'est de
là, j'en conviens, que naissent tous les maux sociaux, la guerre, l'esclavage, la spoliation, le monopole, le
privilège; mais c'est de là aussi que viennent tous les biens, puisque la satisfaction des besoins et la répugnance
pour la douleur sont les mobiles de l'homme". (BASTIAT Frédéric, [1851] Harmonies économiques, Slatkine,
Genève, 1982, p. 22)
162
Voici comment Jacques Duboin exprime ce phénomène : « Xénophon, Platon, Aristote ont
traité des richesses de l'Etat et des particuliers, mais n'eurent pas la curiosité de remonter à
leurs sources. Il trouvent déjà tout naturel que les esclaves travaillent, et plus naturel encore
que les philosophes ne travaillent pas »223
La décision économique n'est pas physique et lorsqu'elle est bien intériorisée dans le
comportement des personnes, elle devient un réflexe quasi instinctif, naturel. C'est la raison
pour laquelle la plupart des personnes ne se rendent même pas compte de leur comportement
en décision privée. Elle est devenue partie de ses valeurs224. La décision privée agit par
l'intermédiaire de chacune des personnes composant la société.
Voilà pourquoi vouloir substituer la décision sociale à la décision privée n'est pas à la portée
d'une seule personne. Tout essai de changement dans ces termes sera voué à l'échec.
La décision privée est par conséquent une façon précise de gérer l'acte économique. Elle
traduit l'objectif de celui qui maîtrise l'économie et se concrétise par l'appropriation de la
totalité du résultat de l'activité économique. Quels sont les moyens dont il dispose pour y
arriver ? Tous les éléments du processus de travail y compris les ressources humaines et
matérielles.
La relation de domination qui valide quotidiennement la décision privée se place dans
l'arrière-fond de la relation entre les classes sociales où elle passe pratiquement inaperçue.
c. La relation de domination
La notion de relation de domination que nous utilisons dans cette thèse n'a pas le sens d'une
relation personnelle. Il ne s'agit pas d'une relation, par exemple, entre un père autoritaire et ses
enfants ou entre un professeur et ses élèves. La relation de domination est une notion socioéconomique qui va au-delà de l'existence des personnes. Il s'agit d’un modus vivendi d'un
groupement humain. La relation de domination découle d'un accord tacite (bon gré mal gré)
223
DUBOIN Jacques, [1951] Economie politique de l'abondance, Editions Ledis, p. 11
« La force armée n’a jamais suffi à engendrer des systèmes sociaux stables. La force la plus forte du pouvoir
de domination d’un ordre sur les autres, d’une caste sur une autre n’est pas la force physique, la violence armée,
encore qu’elles soient indispensables. Cette force la plus forte naît du consentement des dominés à leur
domination. Ce consentement prend source dans des raisons objectives et subjectives qui les contraignent sans
que les dominants les y obligent par la menace de leurs armes (guerriers) ou de leurs pouvoirs-savoirs (prêtres,
brahmanes) » (GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie
Arthème Fayard, p. 310)
224
163
passé entre deux fractions de ce groupement humain et confirmé par son institutionnalisation.
A cet effet, une série de mécanismes d'ordre économique, juridique, politique, militaire et
culturel se mettent en route garantissant son existence.
La nature de la relation de domination est violente mais ce n'est pas une violence aveugle.
Elle a un objectif précis : écarter le créateur des richesses du résultat de son travail. Ces
richesses subtilisées deviennent le fonds de commerce des conquérants. La relation de
domination une fois établie, les travailleurs et les non-travailleurs ne participent plus à la
répartition du résultat de leurs efforts, de leurs créations, de leurs innovations... Car par le
biais de la relation de domination, celui ou ceux qui maîtrisent l'activité économique
s'approprient toutes les richesses créées par la force de travail et celles offertes par la nature.
V.2 Les caractéristiques du processus de travail facilitant l'installation de la décision
économique privée
La décision privée se substitue à la décision sociale au moment de l'apparition de l'agriculture,
laquelle présente des caractéristiques qui rendent possible l'installation de la décision privée.
L'agriculture débute avec une forme de travailler bien précise : le processus naturel de
production. L'élément incontournable de cette nouvelle manière de travailler est la terre
cultivable.
L'utilisation de la terre cultivable aux fins personnelles marque le début des inégalités
économiques. La pauvreté apparaît pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. L'objet
de ce chapitre est donc de montrer ce qui a pu provoquer la rupture des liens économiques et
sociaux alors que ceux-ci étaient très fortement intériorisés pendant des milliers d'années dans
le comportement des membres des tribus.
Dans cette nouvelle phase de l'évolution de l'économie, la terre cultivable joue un rôle crucial.
Elle permet le passage de la prise sur le tas des biens alimentaires à partir d'un foyer
d'alimentation vers une autre façon de constituer le panier d’alimentation. Elle permet en
même temps la substitution de la décision sociale par la décision privée dans la gestion de
l'économie. Mais, ce processus de travail contient en lui aussi des barrières aux excès de la
relation de domination, barrières qui disparaîtront avec le processus artificiel de production.
Commençons par présenter l'une des motivations essentielles du comportement des agents
économiques lors de la mise en route du processus naturel de production, la quête intense des
terres à cultiver. La recherche pacifique ou violente de la terre cultivable devient l'enjeu
164
majeur de cette nouvelle économie. Nous montrerons ensuite les caractéristiques qui facilitent
l'installation de la décision privée et, par conséquent, ce nouveau type de comportement des
agents économiques. Nous remarquerons enfin les limites à la relation de domination et le
filet de sauvetage propre à ce processus de travail. Bien qu'une fraction de la société n'a
d'autre ressource que son panier de subsistance, elle n'est pas exposée à mourir de faim.
A. La quête des terres à cultiver
Une fois découverte la technique de création de la terre cultivable, le passage du processus de
travail avec outils au processus naturel de production ne se fait pas attendre. L'amélioration de
la vie quotidienne des personnes et du contenu de leur panier d'alimentation est tellement
visible que les groupes sociaux se lancent à la conquête de la nature.
La terre cultivable est l'élément incontournable de ce processus de travail. Celui-ci se trouve
au stade de production extensive, grand demandeur de force de travail et de surface de terrain.
Voilà les forces qui animent ce processus de travail. Si l'on veut se lotir d'un meilleur panier
d'alimentation, il faut partir à la recherche de nouvelles terres cultivables. Si l'on veut
produire, il faut compter sur une main d'œuvre suffisante.
C'est le début d'un peuplement accéléré de la planète et de la transformation d'une nature
vierge en terre cultivable. Une dynamique s'instaure : plus la population augmente, plus elle
demande de terre cultivable. Plus la terre cultivable augmente,
plus elle demande de
travailleurs. Plus le nombre de travailleurs augmente, plus la population s'accroît. Une spirale
croissante qui met en tension tous les éléments du processus naturel de production.
La croissance de la population, et la découverte de nouvelles régions géographiques sont des
traits saillants de cette époque. Or, d'une part, la surface totale de terre cultivable est limitée
et, d'autre part, la croissance de la population n'est pas si facile à arrêter. Thomas R. Malthus
est là pour le rappeler. "Nous sommes donc en état d’affirmer, en partant de l’état actuel de la
terre habitable, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à la
production, ne peuvent jamais augmenter à un rythme plus rapide que celui qui résulte d’une
progression arithmétique"225. Il ajoute ensuite. "[...] la race humaine croîtra selon la
225
"It maybe fairly pronounced therefore, that, considering the present average state of the earth, the means of
subsistence, under circumstances the most favourable to human industry, could not possibly be made to increase
faster than in a arithmetical ratio" (MALTHUS Thomas R., [1803] An essay on the principle of population,
Cambridge University Press, 1992, p. 19)
165
progression 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256, tandis que les moyens de subsistance croîtrons
selon la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9"226.
A partir de ces faits, les trouvailles de l'histoire pour dénouer ces envies et ces problèmes en
puissance sont surprenantes pour l'être humain et son groupe social.
B. Les caractéristiques du processus de travail favorisant la mise en place de la relation
de domination
Nous présenterons les caractéristiques qui facilitent l'installation de la relation de domination
à partir de celles provenant de la terre cultivable, l'élément incontournable du processus
naturel de production, et de celles provenant du processus de travail lui-même.
a. Les caractéristiques provenant de la terre cultivable
Lorsque le groupe social crée la terre cultivable, il donne naissance à une manière de travailler
contenant des caractéristiques qui facilitent l'imposition d'une relation de domination entre
deux fractions d'un groupement humain. Cela se traduit par l'installation de la décision
économique privée en tant que second élément de l'activité économique.
La terre cultivable, en tant qu'élément du processus naturel de production, présente trois
caractéristiques essentielles favorisant l'installation de la décision privée : être un facteur
incontournable, être détachée de celui qui l'a créée, avoir une surface limitée.
i. Etre un facteur incontournable
La terre cultivable est le facteur incontournable pour développer cette manière de travailler. Il
faut l’avoir si l'on veut jouir des avantages de ce nouveau processus de travail. Elle se
substitue au foyer d'alimentation et le dépasse nettement en productivité.
226
“[...] the human species would increase as the numbers 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256, and subsistence as 1, 2,
3, 4, 5, 6, 7, 8, 9” (MALTHUS Thomas R., [1803] An essay on the principle of population, Cambridge
University Press, 1992, p. 19)
166
La terre cultivable est fixe en comparaison du foyer d'alimentation, avec des limites bien
précises. Elle peut être entretenue régulièrement et, par ce moyen, être utilisée pour un
nombre pratiquement illimité d'années. Ce sont des caractéristiques qui lui donnent une nette
supériorité par rapport au foyer d'alimentation. Seulement il faut la posséder pour jouir de ces
avantages.
La terre cultivable se substitue au foyer d'alimentation au centre du processus de travail. C'est
ainsi qu'elle devient l'objet d'adoration des populations entières. C'est la mère nourricière et
sans laquelle, les populations seraient obligées de revenir aux caprices de la nature. Elle
facilite la fixation des tribus et l'augmentation de la population. Mais il y a une autre
caractéristique qui fera d'elle non seulement l'objet le plus convoité mais aussi celle qui peut
être approprié par des tiers. Car, elle est détachée de celui qui l'a créée.
ii. Etre détachée du travailleur
La terre cultivable s'installe à l'intérieur du processus de travail en tant que moyen de travail.
Elle devient incontournable pour exécuter une activité de production. D'où, elle est plus
généralement appelée "moyen de production". Mais, elle a aussi une autre caractéristique. Elle
est détachée de celui qui l'a créée et de celui qui l'entretient. Ainsi, une ferme bâtie sur la
terre cultivable par Pierre que Paul peut aisément s'approprier et dont il peut se servir. Les
caractéristiques de la terre cultivable facilitent donc l'appropriation par des tiers. Une
caractéristique qui ne concerne pas le foyer d'alimentation.
C'est donc cette caractéristique, d'être complètement indépendante du travailleur qui l’a créée
et de celui qui l'entretient, qui facilite la substitution de la décision économique sociale par la
décision économique privée.
Mais il y a une autre caractéristique de la terre cultivable qui est à l'origine des convoitises,
des jalousies et qui entraîne les groupes sociaux dans des guerres sans fin : les créations de
nouvelles terres à cultiver butent sur une surface totale limitée.
167
iii. Avoir une surface limitée
La terre cultivable dépasse le foyer d'alimentation, car elle permet au groupe social de
maîtriser dorénavant la grandeur du panier d'alimentation. Mais cette grandeur varie en
fonction de la surface de la terre cultivable et du degré de productivité du travailleur.
En sachant que le résultat de l'activité économique sur la base d'un processus naturel de
production est assez faible et stationnaire, la croissance du produit repose essentiellement sur
l'étendue de la surface cultivable. Cet entonnoir avait été bien compris par les groupes sociaux
de cette époque là.
Une fois que les sols à même de devenir des terres à cultiver ont été tous utilisés, il ne restait
qu'à convoiter celui de son voisin, seul moyen de faire croître la production nécessaire pour
équilibrer le taux de croissance de la population.
b. Les caractéristiques provenant du processus naturel de production
Parmi les caractéristiques qui facilitent l'installation de la décision privée provenant du
processus naturel de production, nous pouvons noter une augmentation accélérée de la
population et un développement inégal.
i. Une augmentation accélérée de la population
L’augmentation des terres cultivables et, par voie de conséquence, l’augmentation de la
production des biens alimentaires, met en route une accélération du taux de croissance de la
population. Cela se déroule dans une dynamique basée sur la productivité faible du processus
naturel de production. Voici la dynamique de la spirale : augmentation de la surface de terre
cultivable / augmentation de demande des travailleurs / croissance de la population / demande
de nouvelles terres cultivables / augmentation de la surface de terre cultivable, et ainsi de
suite. C'est l'enchaînement sans fin entre la quantité de terre cultivable et l'augmentation de la
population.
Cette dynamique va aiguillonner très fortement la guerre permanente entre voisins. Mais il y
aussi un autre élément qui rentre en ligne de compte lors du processus naturel de production
168
pour convoiter la ferme du voisin. Il s'agit de la différence de fertilité parmi les terres à
cultiver, ce qui débouche nécessairement sur un développement inégal.
ii. Un développement inégal
La terre cultivable est l'élément incontournable et dynamisant du processus naturel de
production. Or, les terrains de culture n'ont ni le même degré de fertilité ni le même type
d'usage.
La différence de fertilité des terres à cultiver entraîne un développement économique inégal
des groupes sociaux. Le processus naturel de production ouvre ainsi la voie à une croissance
inégale des économies. Différents groupes sociaux peuvent avoir différents degrés de
développement, même s'ils sont côte à côte.
Il s'impose tout de même de faire la différence entre ce développement inégal et les inégalités
économiques.
Le développement inégal que nous venons d'exposer a pour source les différences de qualité
des terres à cultiver. C'est ce qui peut conduire à qu'une communauté se trouve dans une
position économique meilleure qu'une autre. Toutefois, à l’intérieur de chaque groupe social,
les personnes jouissent à égalité de conditions du résultat de leur activité économique.
Autrement dit, bien que les différences de fertilité des terres à cultiver entraînent des
différences du niveau de développement économique parmi les différents groupes sociaux, à
l’intérieur de chacun de ces groupes la répartition du résultat de l’activité économique est
égalitaire.
Par contre, la notion d'inégalité économique qui fonde la pauvreté est la conséquence de
l'appropriation de la totalité du résultat de l'activité économique par de tiers. L'inégalité
économique s'exprime à l'intérieur d'un corps social et d'un espace économique. Le
développement inégal, dans ce cas de figure, met en évidence les différences économiques
entre deux secteurs d’un même groupe social appartenant au même espace économique ou
entre deux groupes sociaux appartenant à deux espaces économiques différents.
***
Ce sont donc ces trois caractéristiques inhérentes à la terre cultivable et deux au processus
naturel de production qui facilitent l'installation de la relation de domination et, par là, la
gestion de l'économie en décision privée.
169
Or, il existe une autre caractéristique qui n'est pas liée uniquement au processus naturel de
production mais à l'ensemble des processus de travail pratiqués jusqu'à ce jour. En effet, les
économies basées notamment sur les deux premiers processus de travail (à main et avec
outils) sont encore d’économies dites « de pénurie ». C’est la caractéristique de ces économies
qui va aiguiser la rivalité entre les groupes sociaux ou sociétés dans l’installation de la
décision privée.
Cela va permettre aussi de faire la différence entre une économie de rareté et une économie
de pénurie.
C. Des économies de pénurie et de rareté
Commençons par mieux préciser les notions de pénurie et de rareté pour ensuite établir ses
différences. C'est à partir de là que nous essayerons de montrer une autre caractéristique de
ces trois premiers processus de travail par rapport à l'installation de la décision privée.
"La rareté ne doit pas être confondue avec la pénurie, dit Frédéric Teulon. Cette dernière ne
représente pas une tension inévitable entre les biens disponibles et les besoins, mais le
manque absolu de produits de consommation courante"227. Ce serait le cas des économies
évoluant sur les processus de travail à main nue et avec outils. Dans ces deux économies, le
foyer d'alimentation est la seule source des biens alimentaires.
Si nous observons ces économies avec notre abondance d'aujourd'hui, ces groupes sociaux
vivaient bien évidemment dans des économies de pénurie. Car à ce stade d'évolution de
l'économie, un grand nombre de biens qui sont de nos jours couramment utilisés, n'existent
pas simplement. En ce sens, nous pouvons classer ces groupements humains comme vivant
dans des économies de pénurie. Or, si l’analyse se positionne à chaque stade de leur
évolution, ces groupes sociaux vivaient dans des économies d’abondance.
Or, est-ce qu'ils vivaient dans la rareté ?
La rareté est une "tension entre les besoins et les ressources disponibles pour les satisfaire"228
remarque Claude-Danièle Echaudemaison. Claude Alquier précise davantage la notion de
rareté. "L'économiste, pour sa part a été amené à distinguer, la rareté absolue (l'exemple qu'on
227
TEULON Frédéric, sous la direction de, [1995] Dictionnaire d'histoire, économie, finance, géographie,
Presses Universitaires de France, p. 526
228
ECHAUDEMAISON Claude-Danièle (sous la direction de), [1989] Dictionnaire d'Economie et des Sciences
sociales, Editions Nathan, 1993, p. 340
170
en donne est celui du tableau de maître, produit unique) et la rareté relative, qui concerne les
choses reproductibles, certes, mais dont la quantité est toutefois insuffisante pour satisfaire les
besoins"229.
La notion de rareté s'applique donc dans une situation où il existe des biens en quantités
réduites mais ceux-ci existent, tandis que la notion de pénurie s'applique dans une situation où
le bien ou les biens en question n'existent pas du tout.
La notion de rareté peut-elle s'appliquer dans les économies basées sur les deux premiers
processus de travail ? La réponse est affirmative. La grandeur du panier d'alimentation est
fonction directe de l'abondance du foyer d'alimentation. Plus riche en produits alimentaires est
le foyer d'alimentation, plus grand est le panier d'alimentation. Moins riche en produits
alimentaires est le foyer d'alimentation, moins grand est le panier d'alimentation.
Il existe deux autres indicateurs de leur condition de rareté : la taille du groupe social et le
coefficient du rapport entre le nombre de non-travailleurs et le nombre de travailleurs. Il est
connu que, d'une part, la taille des premiers groupes humains est réduite et, d'autre part, le
rapport entre le nombre des travailleurs et leur relève est révisé constamment car la grandeur
du panier d'alimentation l'impose.
Nous pouvons donc avancer l'idée que ces économies vivaient dans une situation de rareté.
C'est l'une des motivations de la lutte entre les tribus avoisinantes. Une fois la paix revenue, la
répartition de la prise sur le tas continuait à s'effectuer en termes égalitaires parmi les
membres appartenant au groupe social. La recherche des nouveaux foyers d'alimentation et
les guerres que cela pouvait entraîner ne modifie nullement le type de décision économique
dans leurs économies.
Cette recherche permanente des personnes pour échapper à la rareté comment va-t-elle se
concrétiser lors de l'apparition d'une nouvelle manière de travailler imposée par la terre
cultivable ? Comment les personnes vont-elles utiliser à leur profit cette nouvelle donne ?
C'est ce que nous allons essayer d'exposer dans le paragraphe suivant concernant les deux
formes d'expression de la décision privée.
229
ALQUIER Claude, [1985] Dictionnaire encyclopédique économique et social, Editions Economica, p. 468
171
V.3 Deux formes d'expression de la décision économique privée
Les inégalités économiques apparaissent pour la première fois sous deux formes : l'esclavage
et le servage. Toutes les deux ont le même trait principal : la dichotomie pauvreté / richesse.
L'installation de la décision privée se caractérise par le fait qu'elle fait basculer la totalité du
résultat de l'activité économique en faveur d’un nombre restreint de bénéficiaires.
Nous allons présenter les deux formes d'expression premières de la décision privée. Elles sont
le résultat d'un choix de société sur une économie basée sur le processus naturel de
production. Notre objet n'est pas d'établir des différences entre ces formes de gestion de la
force de travail ni moins encore d'élucider les avantages de l'un par rapport à l'autre. Nous
resterons dans les termes de l'objet principal de la première partie de la thèse : présenter les
deux éléments de l'activité économique (processus de travail et décision économique), en
essayant de préciser les sources des inégalités économiques.
A. L'esclavage
L'une des premières formes de manifestation des inégalités économiques est l'esclavage. Dans
cette façon de gérer la force de travail, le secteur qui maîtrise l'économie n'a pas seulement la
propriété des ressources matérielles mais aussi la propriété des ressources humaines.
a. Un choix difficile à faire
En somme, rester libre et mourir ou rester vivant et devenir esclave. C'est l'alternative qui
revenait aux membres du groupe social dominé à la suite des luttes pour l’appropriation de la
terre cultivable. Un groupe social qui d'une façon ou d'une autre perdait l'accès libre à la terre
cultivable qu'il avait créée, ne lui restait que des solutions limitées : soit partir ailleurs et
reconstituer la terre cultivable manquante, soit revenir en arrière et vivre uniquement d'un
foyer d'alimentation, soit se faire tuer sur l'autel de la Liberté, soit baisser la tête et travailler
pour celui qui deviendra son maître.
A partir de ce fait, la décision économique est prise. « La formule générale des liens de
dépendance et d’exploitation est la dette que contractent les dominés vis-à-vis des dominants.
[…] la dette contractée par chacun […] n’est autre que celle de leur existence même. Rien ne
172
semble pouvoir éteindre entièrement une telle dette : ni la fidélité et le dévouement
personnels, ni même peut-être le sacrifice de la vie, puisque la dette renaît de génération en
génération. »230
L'histoire a clairement tranché. Le travailleur libre, dépossédé, ne sera qu’un esclave. Le
conquérant devient le maître. La dichotomie sociale et économique est née.
b. L'objectif de la relation de domination
La relation de domination a un objectif bien précis : l'appropriation totale, permanente et
quotidienne du résultat de l'activité économique. Elle permet de s'approprier tout ce qui a été
cumulé jusqu'à présent et toutes les richesses émanant de la nature. Plus encore, la relation de
domination permet de s'approprier tout ce que font les travailleurs et les non-travailleurs en
dehors de l'activité productive quotidienne. La relation de domination ne vise nullement la
production, elle vise le résultat de la production.
L’appropriation de la terre cultivable, élément incontournable du processus naturel de
production, permet d’établir une relation de domination entre celui qui devient le propriétaire
et les autres qui constituent la force de travail. Toutes les ressources matérielles et humaines
appartiennent dorénavant au maître.
Le bouleversement de situation s'apprécie par les faits suivants : Le fonds économique devient
la propriété de la fraction dominante de la société. Elle comprend la terre cultivable, les
champs de pâturage, les outils de travail et toutes les ressources naturelles. A cela il faut
ajouter l’appropriation de toutes les améliorations de la terre cultivable, les découvertes, les
innovations ou les créations de la force de travail.
La propriété sur le fonds économique implique que toute la production des biens alimentaires
et le résultat de l'élevage lui appartiennent ainsi que tous les autres biens et services que
produit et fournit la force de travail en dehors de la journée quotidienne de travail.
Nous sommes ici face à la source de la richesse des maîtres. Elle ne provient ni de la
production ni de la création ; elle n'est que le résultat de l'imposition d'une relation de
domination.
230
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
211
173
c. La propriété privée de la personne humaine
Dans le cas de l'esclavage, la propriété privée des moyens de production comprend non
seulement les ressources matérielles mais aussi les ressources humaines.
Au début de la relation de domination il est difficile de séparer la personne humaine de sa
force de travail. Cela s'explique essentiellement par le fait que le processus naturel de
production, d'une part, se développe en termes physiques et, d'autre part, génère un travail
directement social. C'est une économie d'autoconsommation.
Le maître, en voulant s’approprier la totalité du résultat du travail d’une personne n’avait
d’autre alternative plus simple que de s’approprier la personne dans son intégralité. C’était la
seule façon de s’approprier la totalité du temps de travail et la totalité de la production.
Toute conquête, colonisation ou exaction se soldait d'ailleurs dans grand nombre de cas par la
prise des terres et des personnes. "La propriété de l'homme, ou la propriété de la terre que les
privilégiés auront instaurée à leur profit vont évidemment, par le transfert d'information et les
comportements hérités, se répandre et se diffuser comme un moyen efficace de garantir temps
disponible et ressources"231 précise Yoland Bresson.
Voilà la source du passage de l’homme libre en esclave. C'est la cause aussi de l'éclatement
du tissu social. Car, il n'y a plus de liens économiques qui fassent correspondre l'organisation
sociale à l'activité économique.
B. Le servage
Voici une autre des premières formes de manifestation de la relation de domination. Notre
propos n'est ni de faire une analyse exhaustive du servage ni d'établir des différences avec
l'esclavage. Nous restons avec nos hypothèses de départ; autrement dit, ce qui nous intéresse :
identifier les sources de leur apparition et le mécanisme pour les faire perdurer dans le temps.
Les sources qui motivent l'apparition du servage sont celles qui motivent l'apparition de
l'esclavage. Ce que nous allons décrire par la suite c'est plutôt le mécanisme qui permet à cet
état de perdurer.
231
BRESSON Yoland, [1977] Le Capital-temps. Pouvoir, répartition et inégalités, Calman Lévy, p. 28
174
a. Le mécanisme du servage
Le mécanisme du servage consiste à donner au serf le droit d’usage d’une parcelle de la
ferme. La famille pourra ainsi se nourrir en faisant produire ce lopin. En contrepartie, cette
famille doit être au service du propriétaire de la ferme. Elle doit donc travailler la terre
cultivable du propriétaire et faire toutes les autres tâches qui lui seront demandées.
Ce mécanisme donne naissance à deux nouvelles notions dans : le seigneur et le serf. Ce sont
les nouveaux agents de l'activité économique. L'un est le propriétaire des terres cultivables,
l'autre est la force de travail. Le premier appartient à la classe sociale dominante, le deuxième
appartient à la classe sociale dominée.
L'esprit de la décision privée est donc le même dans le servage et dans l'esclavage. Tout le
résultat de l'activité économique appartient au seigneur. Le serf n'a que la possession d'une
fraction des terres appartenant au seigneur. Le serf survit donc avec une partie des flux et le
seigneur accumule tous les stocks.
De par ce mécanisme, bien que les serfs aient droit à une vie personnelle, ils doivent s'investir
d'avantage dans la production de leur lopin s'il tiennent à leur vie. C'est-à-dire que par le
mécanisme de la diminution de la surface du lopin, ils sont contraints à, d'une part, produire
plus par unité de surface afin de compenser au moins la diminution de la taille de leur parcelle
et, d'autre part, limiter la taille de leur famille au nombre nécessaire pour les besoins de main
d'œuvre. Dans ces conditions, il n'y a de place ni pour le chômage ni pour la marginalité bien
que la relation de domination soit très fortement présente.
Pour produire plus, la famille doit faire preuve d'imagination, d'innovation et de consécration
de temps du travail. Cela façonne le comportement des serfs vis à vis du seigneur.
b. L'apprivoisement par morcellement
Comment peut-on expliquer le fait que le serf qui a récupéré sa faculté de créativité et
d'imagination soit aussi obéissant vis-à-vis du propriétaire des terres que l'esclave ?
L'explication se trouve dans le morcellement et de la force de travail et de la terre cultivable
nécessaire à sa survie. Les familles serves ne sont pas rassemblées comme dans le cas des
esclaves. Elles sont plutôt disséminées et séparées les unes des autres. Chaque famille est
attachée à un lopin. Et elles ont tout intérêt à le garder si les membres de la famille veulent
survivre.
175
Dans ces conditions, la force de travail serve, éclatée et défendant leurs intérêts particuliers, a
une tendance à se rallier plus rapidement aux exigences du seigneur qu'aux appels à la
contestation. Le mécanisme de servage prend en considération la personne humaine, mais
contraint les familles serves à respecter strictement les règles du jeu au risque de ne rien avoir
du tout pour survivre, même pas la bouchée de pain, dont ils auraient pu bénéficier en
esclavage.
D'ailleurs, la chute du féodalisme n'a pas été provoquée par la révolte des serfs, mais plutôt
par l'action des forces sociales naissantes et étrangères au processus naturel de production.
C'est l'ouvrier le tombeur du féodalisme et non pas le serf encore moins l'esclave. Là encore
une fois, il faut faire la différence entre les sources provenant du processus de travail et celles
provenant de la décision économique. Plus encore, il faut repérer quel est le nouveau
processus de travail en procédure d'installation et quels sont ses éléments qui vont fonder la
nouvelle donne.
c. Les signes avant coureurs du salariat
Le servage, cet autre mécanisme d'extorsion de la force de travail dans une économie basée
sur le processus naturel de production, contient tous les éléments de la gestion moderne du
salariat. On donne à la force de travail la sensation de pleine liberté alors qu'en fait, elle est
contrainte de donner le maximum afin de pouvoir survivre.
Une fois acceptée la relation de domination, la force de travail vit dans une lutte permanente
et tourne en rond. Plus elle travaille pour avoir un peu plus, plus elle stagne dans la pauvreté
et la misère. Car la grandeur du panier de survie dépend du bon vouloir du maître. Il est bien
évidemment réglé à son niveau minimal de subsistance (le référentiel historique dont nous
parlerons dans le chapitre suivant). Lors du servage, cela signifie concrètement un lopin de
plus en plus petit.
Ce mécanisme d'extorsion donne à la personne assujettie la sensation d'autonomie, de liberté,
de libre disposition de son temps et de ses moyens. Or la réalité fait que cela n'est qu'un
miroir.
En tout état de cause, dans ces deux mécanismes de gestion privée de la force de travail, la
personne humaine ne rentre pas en ligne de compte. Pour la gestion privée de l'économie, la
personne humaine n'existe simplement pas. Les membres de la force de travail ne sont que des
bêtes de somme.
176
C. La gestion privée de la force de travail et son institutionnalisation
La relation de domination débute par l'action violente ou la ruse. L'institutionnalisation s'en
suit. Maurice Godelier s’exprime ainsi : « Tout pouvoir de domination se compose de deux
éléments indissolublement mêlés qui en font la force : la violence et le consentement. Notre
analyse nous conduit nécessairement à affirmer que des deux composants du pouvoir, la plus
forte n’est pas la violence des dominants mais le consentement des dominés à leur
domination. Pour porter et maintenir au pouvoir une partie de la société (les hommes, un
ordre, une caste ou une classe), la répression fait moins que l’adhésion, la violence physique
ou psychologique moins que la conviction de la pensée qui entraîne avec elle l’adhésion de la
volonté, l’acceptation sinon la coopération des dominés. »232
Quoi qu’il en soit, les mécanismes qui se mettent en route sont le résultat de l'utilisation des
caractéristiques du processus de travail en cours au service de cette relation de domination.
Ainsi, le respect de la propriété privée devient loi pour tous. En fait, au début de l'installation
de la relation de domination, il s'agissait essentiellement du respect de la propriété privée à
savoir, d'une part, de la terre cultivable, moyen incontournable dans un processus naturel de
production et, d'autre part, des esclaves-force de travail. Une fois entré dans les mœurs ce
respect irréfléchi de la propriété privée des moyens matériels et humains de production, le
maître est assuré de sa pérennité.
L'institutionnalisation de la relation de domination ne se traduit pas uniquement par la
propriété privée, mais aussi par l'appareil militaire, politique et administratif qui est installé.
Leur degré de développement sera fonction du degré de développement du processus de
travail, imposant une relation de domination plus complexe.
Par la suite nous allons nous référer à la gestion de la force de travail, ensuite nous aborderons
la notion de système, puis nous nous centrerons sur les nouveaux agents économiques.
232
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
205
177
a. La gestion privée de la force de travail
Le minimum de dépenses pour un maximum d'utilisation est la règle d'or en gestion privée de
la force de travail. Elle n’est considérée qu’en tant que dépenses. Par conséquent, elle ne fait
pas partie de la répartition du résultat de l'activité économique.
Dans la société s’implante ainsi l’idée que les esclaves ou les serfs sont redevables du maître
ou du seigneur, puisque c’est grâce à leur bienveillance qu’ils peuvent vivre et se reproduire.
C'est le processus d'intériorisation de la décision privée dans le comportement des personnes,
tant du côté de la classe sociale dominante que de la classe sociale dominée.
La gestion des travailleurs et des non-travailleurs composant la classe sociale-force de travail
a donc deux volets. Premièrement, il se fait coutume la tendance à réduire au minimum les
dépenses en nourriture occasionnées par la force de travail. Deuxièmement, la pleine
utilisation de la force de travail devient une norme d'efficacité.
Cela entraîne à considérer les travailleurs comme des bêtes de somme et les liaisons entre la
force de travail, la société et l'économie s'estompent.
i. Le panier de survie
L'effet immédiat de l'installation de la relation de domination est le panier de survie des
membres de la force de travail. Il a deux caractéristiques essentielles : c'est un minimum de
dépenses et ces dépenses ne sont constituées que de flux. Il n'y a aucune possibilité de
stockage.
Lorsque la décision privée s'amorce, nous l'avons vu ci-dessus, tout le résultat de l'activité
économique est récupéré par la classe sociale dominante. La répartition ne se déroule donc
qu'à l'intérieur de la classe dominante. Mais pour que l'économie fonctionne, il faut que la
classe sociale dominée-force de travail subsiste. Les maîtres de l'économie sont ainsi forcés
d'octroyer une certaine partie du résultat aux membres de la force de travail afin qu'ils
puissent se reproduire et reproduire l'activité économique.
La grandeur de cette partie destinée à la survie de la force de travail a une particularité : elle
sera toujours minimale et considérée comme une pure dépense. Depuis lors, ce critère
d'évaluation est bien rentré dans nos mœurs.
Vu que les dépenses en force de travail sont un minimum, elles ne servent qu'à subvenir aux
besoins alimentaires. Voilà pourquoi ces dépenses ne sont destinées qu'à l'acquisition des flux
178
de l'activité économique. Elles sont si minimes que seront toujours insuffisantes pour
participer à l'acquisition des stocks de l'économie.
Cela fait que le panier de survie est toujours un flux et sans possibilité de stockage. Il est en
plus minutieusement géré par le maître. Moins il leur donne, plus il aura. La règle d’or est
simple mais efficace. Toutefois, donner un peu plus lorsque la force de travail est en colère ne
change en rien la règle d'or. Car le maître a toujours les occasions et les moyens de se
rattraper. Nous en avons tous les jours des exemples.
Ce panier de survie n'a aucun rapport avec la productivité du travailleur. Depuis l'installation
de la gestion privée, il n'y a pas de rétribution au travail. Ce qu'il y a c'est tout simplement une
maintenance des bêtes de somme aux frais minimaux. Ce type de gestion de la force de travail
ne donne aucune occasion d'accumulation de richesses du côté de travailleur.
ii. Le plein emploi de la force de travail
Nous nous empressons de rappeler que la force de travail, selon le sens et le contenu que nous
donnons dans notre exposé contient les travailleurs et les non-travailleurs. Dans une économie
gérée en décision privée, cette catégorie est placée en tant que classe sociale dominée. C'est
ici qu'on retrouve l'égalité : nombre des membres de la classe sociale dominée = nombre de
membres de la force de travail.
Dans une économie basée sur le processus naturel de production et gérée en décision privée,
la force de travail est pleinement utilisée. Il n'y a aucune possibilité de chômage. Toutefois,
cela ne se doit ni à la bonne ou mauvaise volonté du maître ni au bon ou mauvais
comportement des membres de la force de travail. Il est dû aux caractéristiques du processus
de travail.
Cette manière de travailler est grosse demandeuse de travail, et elle génère une économie
d'autoconsommation (travail directement social) qui oblige le travailleur à ne pas s'éloigner
des cultures.
A cette caractéristique du processus naturel de production, nous pouvons ajouter les
caractéristiques de la gestion privée de la force de travail. Autrement dit, pendant l'esclavage
ou le servage, la personne est propriété du maître ou elle est au service permanent du
seigneur. Dans ce sens, les membres de la force de travail sont sensés d'effectuer toute sorte
de travail au-delà de leur activité quotidienne sur les champs de culture.
Le plein emploi de la force de travail est ainsi quotidiennement assuré.
179
iii. Les bêtes de somme
Les membres de la force de travail constituant jadis l'ensemble du groupe social deviennent
les bêtes de somme de la société. Toute l'activité de production repose sur leur dos.
Dans la gestion privée de la force de travail, toutes les bêtes de somme sont mises à
contribution : enfants / jeunes / adultes / personnes âgées, grands / petits, hommes / femmes,
noirs / blancs... Les bêtes de somme ne sont pas uniquement les travailleurs. Ils sont les
travailleurs et les non-travailleurs. Ils constituent la classe sociale dominée-force de travail.
Malheur si l'on tombe malade et pire encore si on ose se révolter.
En fait, les bêtes de somme n'ont pas le statut de personnes. Dans le cas des serfs, ils ont le
droit à la vie mais pas plus que cela. De ce fait, elles deviennent passives et toujours en attente
de l'instruction du maître. Les milliers d'années d'asservissement se sont chargés de modeler
un esprit obéissant, passif et sans prise de risque dans la conduite de leur travail quotidien.
C'est un travail de bête de somme mais nullement un travail d'une personne qui cherche à
s'épanouir par ce biais. Une grosse perte pour la personne et un gâchis pour l'humanité si l'on
se souvient que ce sont eux qui participent au développement du processus de travail et à son
évolution. D'autant plus que c'est grâce à leur esprit créatif, inventif, innovateur que
l'humanité a pu résoudre son problème de survie et de conquête de la nature.
iv. La rupture des liens entre force de travail, économie et société
La conséquence immédiate de l'installation de la décision privée dans la gestion de l'économie
est la rupture de l'identité entre corps social et force de travail. Sous l'emprise de la gestion
privée se produit une dislocation entre la force de travail et le corps social à plusieurs égards.
Tout d'abord, ils n'ont pas le même objectif lors de l'activité économique. Tandis que l'un
recherche le maximum d'appropriation du résultat de l'activité économique, l'autre n'essaie
que de survivre. Ils n'ont pas la même activité quotidienne. Tandis que l'un occupe son temps
essentiellement à planifier l'expansion de son domaine, l'autre ne fait que travailler dans les
champs de culture dès la levée du jour jusqu'à la tombée de la nuit.
180
La société est toujours une mais morcelée intérieurement. Elle garde l'unité mais a perdu de
son homogénéité. Les liens entre le tissu social et celui de l'activité économique sont brisés.
C'est l'effet direct de la décision privée.
b. Une affaire de système, pas de personnes
Daniel Guérin reprend la boutade de Bakounine pour faire comprendre la puissance d'un
système en place : "Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes
les Russies ou conférez-lui un pouvoir dictatorial [...] et avant un an il sera devenu pire que le
tsar lui-même !"233.
En effet, une fois institutionnalisée la relation de domination, ce n'est plus une affaire de
personnes. On peut changer de savants, religieux, administrateurs... représentant chaque
branche d'activité autant de fois qu'on voudra, et, pour autant, le système ne bougera même
pas d'un millimètre. Les maîtres peuvent se succéder, les élites se renouveler, les esclaves se
reproduire, mais la relation de domination établie entre ces deux fractions du groupement
humain restera la même. Un "bon" maître adoucira la rigueur de l'esclavage de même qu'un
"bon" esclave fera produire plus la terre mais, la façon de s'approprier ou de répartir le résultat
de la production sera la même.
Ainsi, ceux qui sont dans une classe sociale comme dans l'autre, ne sont que des êtres
humains avec leurs défaillances et leurs atouts. Il suffit qu'ils échangent leurs postes pour agir
autrement. En conséquence, le fait de gérer son poste d'une façon ou d'une autre n'est pas en
relation avec la nature humaine. Ce n'est pas parce qu'une personne a un penchant pour
l'escroquerie qu'elle sera membre de la classe dominante, ni qu'elle sera membre de la classe
dominée parce qu'elle a un esprit humble. La raison se trouve ailleurs. Elle se trouve dans le
rôle que la personne joue dans la relation de domination. Que la personne soit humble ou sage
mais appartenant à la classe sociale dominante, elle agira en conséquence afin de pouvoir
s’approprier tout le résultat de la production.
Dans la plupart de cas, le maître n’a même pas besoin de recourir à la force car il a d'autres
moyens comme l’enseignement de l’obéissance, le respect de la loi, de la propriété privée, des
233
GUERIN Daniel, [1965] L'anarchisme, Editions Gallimard, 1981, p. 38
181
institutions… Les jugements de valeur, les normes juridiques et religieuses sont autant de
mécanismes aussi puissants que la violence pour imposer une relation de domination.
Encore plus, pour que cette relation de domination existe, il faut bien ces deux éléments : le
maître et l'esclave. Bon gré, mal gré, les deux éléments y tiennent et ils font perdurer cette
relation pendant des milliers d’années, à tel point que notre théorie économique suppose qu'il
n'existe que cela.
c. Des nouveaux agents de l’activité économique : les maîtres et les esclaves
Avec l'installation de la décision privée, l'économie est gérée autrement. Ainsi, les agents ne
sont plus les travailleurs et les non-travailleurs constituant la force de travail du groupe social.
Les nouveaux agents de l'activité économique sont par conséquent : le maître et l'esclave. Le
maître représentant la classe sociale dominante, et l'esclave représentant la classe sociale
dominée. Celle-ci constituant à elle seule la force de travail de la société.
Dans une activité économique gérée sous la contrainte de la décision privée, les agents
économiques ne sont pas le reflet du processus de travail comme auparavant, lors de la
décision sociale. A partir de la décision privée, les agents de l'activité économique reflètent la
relation de domination.
D'un coté se place le maître avec toute sa cour. Ceux-ci maîtrisent la gestion de l'activité
économique. De l'autre, c'est la force de travail. C'est seulement à l'intérieur de la force de
travail que nous pouvons trouver le rapport nombre de non-travailleurs / nombre de
travailleurs. Car c'est à ce niveau que les travailleurs ont besoin d'une relève pour continuer à
faire produire les terres du maître. Par contre, ce qui se joue à l'intérieur de la classe
dominante c’est le droit de succession. Celle-ci est liée à la notion de la propriété et de
l'héritage.
Cela fait que le nombre de membres de la force de travail n'est plus égal au nombre de
membres de la société. Il faut ajouter le nombre de membres de la classe dominante pour nous
retrouver dans nos comptes. De même, ψ, le coefficient d'équilibre entre le nombre de nontravailleurs et de travailleurs ne joue plus pour l'ensemble de la société mais seulement à
l'intérieur de la force de travail.
Les relations très étroites entre le corps social et l'activité économique sont dès lors brisées
par la relation de domination.
182
V.5 Le fonctionnement de l'économie en décision privée et son filet de sauvetage
Nous allons par la suite décrire le schéma du fonctionnement de l'économie basée sur le
processus naturel de production et gérée en décision privée. Nous préciserons également les
limites de l'extorsion.
A. Le fonctionnement de l'économie
Nous allons finir ce chapitre en présentant un schéma concernant le fonctionnement d'une
économie basée sur le processus naturel de production et gérée en décision privée.
Nous savons que toutes les richesses (W) de la société appartiennent à un certain nombre de
membres (F) de la société.
Soit :
W⇒F
Nous savons aussi que ces richesses sont composées du résultat de l'activité économique
essentiellement composée des produits alimentaires (PA) et d'un fonds économique composée
de la terre cultivable, des outils de travail et de toutes les ressources qu'offre la nature.
Autrement dit :
W = PA + FE
De même, si le maître ou le seigneur tiennent au bon repas, à une belle toilette et à une
demeure cossue, il faut néanmoins que la force de travail puisse se nourrir. C'est ainsi qu'ils
sont obligés d'octroyer gracieusement la bouchée de pain ou l'usage d'un lopin à ces "bêtes de
somme". D'où, PA est décomposé en PA1 pour nourrir les bêtes de somme et PA2 reste en
propriété du maître ou du seigneur.
Ainsi :
PA = PA1 + PA2
Par conséquent, le produit (Q) qu'il peut s'approprier est égal à :
183
Q = PA2 + FE
Supposons, pour simplifier, que FE n'est composée que de la terre cultivable.
Or, d'après les caractéristiques du processus de travail en cours (production extensive, faible
productivité des terres), il y a un rapport (α) très étroit entre l'étendue de la surface de terre
cultivable et le produit en biens alimentaires. Disons :
αFE = Q
D'où :
α = Q / FE
α, la productivité des terres, dans un processus naturel de production, est constante voire
décroissante par unité de surface. Si le maître ou le seigneur veut donc augmenter Q , il y a
peu de solutions, sinon augmenter FE.
Devant une telle situation, si l'on veut augmenter FE, il n'y a d'autre issue que faire la guerre
aux voisins et à tous ceux qui se trouvent à leur portée. Nous trouvons ici, la source de l'esprit
guerrier des sociétés se développant sur la base du processus naturel de production.
En résumé, cette violence permanente de ces sociétés s'exerce en deux directions. La première
s'oriente à faire la guerre contre les voisins et leur exaction. La deuxième s'oriente à extorquer
la force de travail se trouvant à l'intérieur de leurs fermes, en baissant au minimum les frais
occasionnés lors de la reproduction de la force de travail.
Le fonctionnement de l'économie en décision privée, d'une part, ne fait qu'accumuler les
richesses en faveur de certains. D'ailleurs, la notion de société dans le temps de l'esclavage et
du servage ne concernait que ceux-ci. D'autre part, les membres composant la force de travail
n'avaient d'autre souci que de travailler et survivre, ou vivre au quotidien, sans rien attendre
de l'avenir.
B. Les limites de l'extorsion
Le fonctionnement de l'économie en décision privée et basé sur le processus naturel de
production a ses limites. D'une part, les caractéristiques propres du processus naturel de
production limitent le monopole de l'extorsion. D'autre part, ce processus de travail fournit un
184
filet de sauvetage aux excès du maître ou du seigneur dans leur envie de faire descendre au
minimum le panier de survie.
a. La contrainte au monopole de l'extorsion
Le processus naturel de production, en tant que tel, et les caractéristiques de ses éléments
facilitent l'installation d'une relation de domination. Nous venons de le voir. Or, il y a une
autre caractéristique qui génère un effet tout à fait différent. Celle-ci limite non pas
l'installation de la relation de domination mais la monopolisation de la relation de domination
sur l'étendue de la planète. Il s'agit d'une caractéristique propre au processus naturel de
production.
La production agricole au stade du processus naturel de production est de type extensif. D'où
le besoin de terres cultivables afin d'augmenter la production. Or, à partir de là, vouloir avoir
la main mise sur toute l'étendue de la surface des terres cultivables sera toujours déstabilisé
par le fait que ce processus de travail se développe, d'une part, en termes essentiellement
physiques et, d'autre part, conditionne l'existence de plusieurs espaces économiques. Cela fait
qu'il est impossible à une seule personne ou à un seul groupe humain de pouvoir contrôler et
gérer toute la surface de terre cultivable disponible sur la planète.
Et pourtant, dans l'histoire de l'humanité plus d'un ont tenté d'y parvenir. Toutefois, des
contraintes réelles se sont toujours opposées à ces ambitions de toute puissance. Ces
agrandissements et ces raccourcissements des royaumes sont le résultat de cette contrainte au
monopole de l'extorsion conditionnée par le processus naturel de production.
Voici comment Anne Robert Jacques Turgot ressentait ce même phénomène de la relation de
domination, son expansion et ses limites. "Et comme les vaincus ne pouvaient fuir sans
mourir de faim, ils suivirent le sort des bestiaux et devinrent esclaves des vainqueurs, qu'il
nourrirent en gardant leurs troupeaux. Les maîtres, débarrassés de tous soins, allaient de leur
côté en soumettre d'autres de la même manière. Voilà de petites nations formées qui à leur
tour en formèrent de grandes. Ces peuples se répandaient ainsi dans tout un continent jusqu'à
ce qu'ils fussent arrêtés par des barrières relativement impénétrables"234. Ces "barrières
234
TURGOT Anne Robert Jacques, [1751] Plan d'un premier discours sur l'histoire universelle, in Formation et
distribution de richesses, Flammarion, 1997, p. 101
185
relativement impénétrables" ne sont autres que les contraintes au monopole de l'extorsion
imposées par les caractéristiques du processus naturel de production.
b. Le filet de sauvetage
Il existe une autre limite aux excès de la relation de domination. Il s'agit du filet de sauvetage
que le processus naturel de production met à disposition de la force de travail.
Dans l'envie de s'approprier le maximum de résultat de l'activité économique, le maître ou le
seigneur diminue au minimum les frais d'entretien de la force de travail. Ce minimum ne peut
jamais égaler
zéro dans une économie basée sur le processus naturel de production.
L'explication est simple.
Lors de fonctionnement de cette manière de travailler, le travail est directement social. Cela
veut dire que le travailleur se nourrit directement avec les biens qu'il produit. C'est la notion
de travail directement social et c'est la caractéristique du processus naturel de production.
Dans cette façon de travailler, le résultat de l'activité économique est essentiellement des
produits alimentaires. Les centres de production sont de production des biens alimentaires et
ceux-ci sont à la portée des travailleurs.
Cela fait que le travailleur même dans les conditions les plus difficiles de relation de
domination, aura toujours accès à un minimum de produits alimentaires qui garantiront sa
survie. C'est la notion de filet de sauvetage qui fournit le processus naturel de production
même dans les conditions les plus extrêmes d'extorsion.
Le filet de sauvetage, ce minimum de subsistance, n'est pas le résultat de l'intervention d'un
organe externe à l'économie gérée en décision sociale. Il n'est pas non plus le résultat d'une
action philanthropique. Il est une particularité du processus naturel de production. Cette
particularité nous ne la verrons plus dans les processus de travail plus évolués. Car dans ces
nouveaux processus de travail, le travail ne sera plus directement social. Les effets de la
relation de domination seront encore plus pervers.
186
CONCLUSION DU CHAPITRE V
Du travail en plus de tous pour tous devenant du surtravail de presque tous pour quelques-uns, telle semble
être la transformation qui instaure de nouveaux rapports de
production et se développe avec eux.235
Maurice GODELIER
Trois processus de travail se succèdent et, à chaque fois, ils conditionnent une croissance
inouïe en quantité et variété de biens et de services. Ainsi, on arrive au processus naturel de
production qui résout le besoin de biens alimentaires. Et pourtant, celui qui est le créateur de
ces richesses est dorénavant complètement exclu du festin. Les membres de la force de travail
ne participent plus à la gestion de l'activité économique. Ils ne sont que des bêtes de somme
et, en tant que telles, ils ne sont que des dépenses.
Ce sont les caractéristiques du processus naturel de production qui fournissent les éléments
facilitant le grand bouleversement. La force ou la ruse s'occupent du reste. L'économie
bascule de la gestion sociale vers la gestion privée. Pour la première fois dans l'histoire de
l'humanité on voit apparaître la pauvreté malgré la maîtrise de la production alimentaire.
Cela permet d'affirmer trois choses. Premièrement, la pauvreté n'a aucun rapport ni avec le
processus de travail ni avec la quantité produite. C'est la décision privée qui se trouve à la
source de l'apparition de la dichotomie pauvreté / richesse. Deuxièmement, l'économie peut
être gérée de deux façons : soit en gestion sociale soit en gestion privée. Dans le premier cas,
la répartition du résultat de l'activité économique est égalitaire parmi tous le membres de la
collectivité; et le fonds économique est géré collectivement. Dans le deuxième cas, la
répartition du résultat de l'activité économique, qui a été approprié intégralement par le
fraction dominante de la société, s'effectue uniquement parmi les propriétaires des éléments
du processus de travail. La force de travail n'est pas prise en compte lors de la répartition. En
fait, elle ne représente que des dépenses face au propriétaire. Troisièmement, le fonds
économique, qui est le second élément de la décision économique, est géré intégralement par
235
GODOLIER Maurice [1984] L’Idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Librairie Arthème Fayard, p.
154
187
les membres de la fraction dominante, devenue propriétaire. La classe sociale-force de travail
perd intégralement le résultat de son travail (en termes de flux et en termes de stocks).
Dans ce contexte, la répartition des flux de l'activité économique est traitée différemment
selon que la gestion est sociale ou privée. Dans le cas de la gestion sociale, la répartition est
fonction du nombre total des membres de la collectivité, et cela à égalité de conditions. C'est
la répartition égalitaire du panier d'alimentation (des revenus, au sens moderne). Par contre,
dans le cas de la gestion privée, la répartition se passe à l'intérieur de ceux qui maîtrisent l'acte
économique, et elle s'effectue à ses origines en fonction de la grandeur du fonds économique
approprié. La part revenant à chaque propriétaire est donc fonction notamment de l'étendue de
la surface de ses fermes, du nombre de têtes de bétail et du nombre d'esclaves ou serfs.
La "rémunération" de la force de travail ne rentre pas dans la répartition, car elle est traitée
comme une dépense ou coût de production que chaque propriétaire devra assumer lors de la
production. D'où l'intérêt du propriétaire de la minimiser. Cela conduit forcément à un panier
de subsistance, à une pauvreté permanente.
Ce panier de subsistance n'a pas de lien direct avec la grandeur de la production totale que
chaque propriétaire a pu retirer de l'activité économique. Nous trouvons ici, dans la gestion de
la force de travail esclave ou serve, les traits les plus importants de la gestion du salariat.
Dans ces conditions, la force de travail n'est plus l'autre face du groupe social. Elle ne devient
qu'une fraction de la société, celle qui doit faire produire la terre cultivable et rester à la
disposition de son propriétaire ou de son seigneur. Le travail n'est plus synonyme
d'épanouissement. Il devient une corvée.
Toutes les améliorations des conditions de travail effectuées par la force de travail sont
récupérées par le propriétaire. Toutes les améliorations du cadre de vie de la société lui
appartiennent aussi. Il est le propriétaire de la totalité du résultat de l'activité économique et
des ressources naturelles comprises dans les limites de sa ferme.
Nous savons aussi que la production de la terre cultivable est de type extensif et gros
demandeur de main d'œuvre. Cette particularité notamment est à l'origine des guerres
violentes entre les propriétaires qui veulent devenir les seuls et uniques maîtres. Ainsi, la
violence s'exprime à
deux niveaux : l'un, à travers la relation de domination entre le
propriétaire et la force de travail; l'autre, entre les propriétaires.
Le système de gestion de l'activité économique a-t-il changé de nos jours ? Nous le verrons
dans le chapitre suivant. La décision privée s'ancre davantage suite à l'installation d'une
nouvelle manière de travailler, le processus artificiel de production, qui contient en lui aussi
les caractéristiques facilitant le renouvellement de la relation de domination.
188
CHAPITRE VI
LA DECISION PRIVEE S'ANCRE DAVANTAGE
LE CHOMAGE ET LA MARGINALITE APPARAISSENT
Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font
pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions
choisies par eux seuls, mais bien dans des conditions qu'ils
trouvent directement et qui leur sont données et
transmises.236
Karl MARX
La découverte de la terre cultivable créa les conditions nécessaires pour lever la contrainte de
dépendance absolue face au foyer d'alimentation. Par son intermédiaire, les groupes sociaux
ont pratiquement résolu la frugalité de leur panier d'alimentation. Avec cette nouvelle manière
de travailler, la force de travail maîtrise la production naturelle des biens alimentaires.
Cependant, l'histoire des hommes en décida autrement. En raison de la relation de domination,
la classe sociale dominante s'approprie toutes les richesses et même les membres de la force
de travail dans le cas de l'esclavage. C'est la naissance des inégalités économiques et du
rabaissement de l'être humain. Une ironie du destin de l'humanité qui dure depuis plusieurs
milliers d'années.
Un nouveau processus de travail s'installe au cœur de l'activité économique : le processus
artificiel de production. Une autre création de la société et notamment de la force de travail.
Avec cette nouvelle manière de travailler, on produit des biens concernant le confort matériel
des personnes. L'être humain est ainsi pratiquement libéré de ses problèmes alimentaires et de
236
MARX Karl, [1852] Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, Messidor/Editions sociales, Paris, 1984, p. 69
189
tout ce qui concerne son confort matériel. Et pourtant, encore une fois, l'histoire des hommes
décide autrement. Une grosse partie des membres de la force de travail continue à stagner
dans la pauvreté voire la misère et de nouveaux fléaux apparaissent tels que le chômage, la
famine et la marginalité.
Le renouvellement de la gestion privée non seulement amplifie et aggrave les inégalités
économiques mais fait apparaître aussi de nouvelles fissures dans le rapport entre
l'organisation sociale, l'économie et les personnes. La force de travail continue d'être asservie.
Les ressources naturelles subissent le gaspillage et la déprédation. La société craque de tous
les côtés au milieu de l'abondance de biens matériels. Comment en sommes-nous arrivés là ?
C'est la question à laquelle nous allons essayer de répondre.
Nous commencerons par préciser les particularités du processus artificiel de production et
l’héritage économique et institutionnel qui facilitent le renouvellement de la décision privée.
Nous relèverons ensuite les particularités de la gestion de l’économie en décision privée, ce
qui permettra de mieux préciser la notion de décision privée lorsque celle-ci se manifeste par
l’intermédiaire des éléments du processus artificiel de production. Le chapitre se termine avec
l’identification des causes qui sont à l’origine de la rupture des liens entre les personnes,
l’économie et la société. De même, nous signalerons les sources de l’apparition du chômage
et de l’aggravation de la pauvreté.
VI.1 Le renouvellement de la décision privée
La terre cultivable n'est plus au centre de l'activité économique. La machine prend sa place.
L'agriculteur et l'éleveur sont remplacés par les ouvriers. Tout l'environnement du travail
change, et avec lui, le paysage humain et matériel s'adaptent à cette nouvelle manière de
travailler.
La puissance du processus artificiel de production est sans conteste. Il résout les contraintes
d'une production naturelle et l'être humain est en mesure de subvenir à ses besoins en biens
matériels. Et pourtant la réalité est toute autre.
Le renouvellement de la décision privée sur la base du processus artificiel de production
dégrade davantage, par exemple, les conditions de travail. Voici le cri de Lafargue concernant
la condition de travail des enfants. "Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en
1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux
applaudissements des membres du congrès , racontait avec la noble satisfaction d'un devoir
190
accompli : 'Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur
apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant : cela les distrait et
leur fait accepter avec courage ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur
procurer des moyens d'existence.' Douze heures de travail, et quel travail ! imposé à des
enfants qui n'ont pas douze ans ! [...] Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissés
dégrader par la religion du travail au point d'accepter, après 1848, comme une conquête
révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient
comme un principe révolutionnaire le 'droit au travail'. Honte au prolétariat français !"237.
Face à cette dégradation des conditions de vie de la force de travail, lisons la conclusion
amère et pleine de souvenirs qu’offre Engels. "La production se mouvait dans les limites les
plus étroites; mais [...] les producteurs étaient maîtres de leur propre produit. Tel était
l'immense avantage de la production barbare; il se perdit avec l'avènement de la civilisation
[...]. Dès que les producteurs ne consommèrent plus eux-mêmes directement leurs produits,
mais s'en dessaisirent par l'échange, ils en perdirent le contrôle. Ils ne surent plus ce qu'il en
advenait, et il devint possible que le produit fût employé quelque jour contre le producteur,
pour l'exploiter et l'opprimer"238.
Une nouvelle manière de travailler et de vivre se développe en même temps que les conditions
économiques et sociales de la force de travail se dégradent.
Nous allons commencer par présenter les caractéristiques des éléments du processus de travail
qui facilitent le renouvellement de la décision privée, ensuite nous allons retracer
sommairement l'héritage qui facilite ce renouvellement de la décision privée.
A. Les facteurs provenant du processus artificiel de production
Avec l'installation du processus artificiel de production, l'économie se développe en termes
physiques et en termes de valeur. Voici la nouvelle assise de la relation de domination.
237
LAFARGUE Paul, [1848] Le droit à la paresse (Réfutation du droit au travail de 1848), Editions Spartacus,
1990, p. 27
238
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 202
191
a. En termes physiques
Il y a tout d'abord les caractéristiques des éléments du processus de travail facilitant la relation
de domination et, ensuite, l'environnement physique à travers lequel la relation de domination
se manifeste.
i. Les caractéristiques du processus artificiel de production facilitant le
renouvellement de la relation de domination
Le renouvellement de la relation de domination s'appuie, d'une part, sur les caractéristiques
propres à la machine, élément incontournable du processus artificiel de production; d'autre
part, sur la séparation chez le travailleur de son côté producteur et de son côté consommateur.
•
L'élément incontournable du processus de travail
Dans une activité économique se développant sur la base du processus artificiel de
production, le renouvellement de la relation de domination s'appuie sur les caractéristiques de
la machine. Elle est tout d'abord l'élément incontournable de cette nouvelle manière de
travailler. Il faut l'avoir pour pouvoir produire des biens avec cette façon de travailler. Sans
elle, on ne peut pas mettre en route un processus artificiel de production.
La deuxième caractéristique de la machine est qu'elle se détache de son créateur. Une fois
construite, n'importe qui peut se l'approprier et la faire produire par lui-même ou quelqu'un
d'autre. La machine est donc incontournable dans le processus de travail et détachable de celui
qui l'a créée, et ensemble constituent une bonne assise à la relation de domination.
La machine est au processus artificiel de production ce que la terre cultivable est au processus
naturel de production. Tous les deux sont incontournables pour développer ces manières de
travailler, tous les deux sont détachables de leurs créateurs, facilitant ainsi l'installation d'une
relation de domination. Ils rendent facile l'installation de la décision privée en tant que le
deuxième élément de l'activité économique.
Il faut remarquer toutefois que cette condition de la machine n'est valable qu'au début du
renouvellement de la gestion privée. Par la suite, l'assise de la relation de domination est
192
beaucoup plus complexe tout en comptant sur les particularités de la machine. Il s'agit de la
configuration mondiale. Un mécanisme de domination adapté à une économie avec un espace
unique, abstrait mais morcelé en plusieurs pays. Un mécanisme qui traduit les éléments d'une
économie ouverte.
Etant donné que nous avons développé notre recherche dans le cadre d'une économie fermée,
nous restons avec ce mécanisme primaire basé essentiellement sur la propriété privée des
moyens de production. Nous nous empressons tout de même de signaler que cela n'altère en
rien notre recherche des sources des inégalités économiques.
Dans un processus artificiel de production, une fois le bien conçu, il ne reste plus qu'à
concevoir la machine pour le fabriquer. Or, bien que la machine soit créée par le travailleur,
elle est indépendante et complètement détachée de son concepteur. Une fois la machine
fabriquée, n'importe quelle autre personne peut la faire produire.
Cette caractéristique, qui a une durée égale à la vie utile de la machine, est la pièce clé pour le
renouvellement de la relation de domination de façon permanente. Plus concrètement, de par
cette caractéristique, elle facilite le renouvellement de la gestion privée dans de nouvelles
conditions. Bien que le processus de travail évolue, le type de gestion de l'économie reste le
même. La machine devient la propriété privée de l'expropriateur et la pièce clé de la relation
de domination.
La propriété privée de la machine fait jouer à plein la relation de domination. Elle facilite
l'appropriation par la nouvelle classe dominante de la totalité des richesses créées par la force
de travail. La bourgeoisie, avec son représentant classique, le patron, prend la suite de
l'esclavage et du servage. A partir de là, nous avons d'un côté le patron et de l'autre le salarié.
Les notions de patron et de salarié sont donc le résultat d'une relation de domination. Ce ne
sont pas des éléments du processus de travail bien que la décision privée se serve des
éléments du processus artificiel de production pour s'exprimer.
•
La séparation chez le travailleur
de son côté producteur
et de son côté
consommateur
La séparation, chez le travailleur appartenant au processus artificiel de production, de son côté
producteur et de son côté consommateur, fait de lui une proie facile pour celui qui s'est
approprié l'élément incontournable de cette manière de travailler.
Sans compter sur la machine, le travailleur est à la merci de son patron. S’il veut remplir son
panier de consommation pour pouvoir survivre, il devra se plier aux conditions de son
193
nouveau maître. La relation de domination est totale, beaucoup plus intense que celle
conditionnée par l'appropriation de la terre cultivable.
Le travailleur est en pleine soumission auprès de son patron, car il ne compte plus sur le filet
de sauvetage que lui fournissait la terre cultivable, où il pouvait se nourrir directement de son
travail. L'ouvrier, devenu salarié, ne peut se nourrir directement avec le produit du fruit de son
travail. Il ne peut pas consommer directement les pièces détachées qu'il doit fabriquer pendant
toute la journée et parfois toute sa vie. Paradoxalement, il n'a pas ce degré minimum de liberté
sur lequel pouvait compter l'esclave ou le serf.
ii. L'environnement physique
La machine se substitue à la terre cultivable en tant qu’élément incontournable du processus
de travail qui conditionne l'installation de la décision privée. Le patron se substitue au maître
ou au seigneur. C'est lui le nouveau maître dans des nouvelles conditions créées par le
processus artificiel de production.
Une fois la décision privée installée, le patron se sert de tous les éléments du processus de
travail en cours pour exercer son emprise sur la force de travail. Ainsi, à l'intérieur du centre
de travail, en tant que responsable de la production, il est en mesure de régler la cadence et la
durée de travail. C'est à lui de décider de la quantité à produire. Or, il n'y a pas que lui; il y a
autant de patrons que de centres de travail. Tous veulent maximiser leur production à moindre
coût.
Mais le processus artificiel de production ne reste pas à l'intérieur du centre du travail comme
c'était le cas lors du processus naturel de production. Le processus artificiel de production
génère un environnement souple et complexe que nous avons convenu d'appeler économie de
marché. Les caractéristiques de l’économie de marché sont utilisées à plein pour celui qui
maîtrise l'acte économique, car il peut utiliser chacun des éléments du processus de travail et
de son environnement pour faire valoir sa relation de domination. L'extorsion s'intensifie et
s'amplifie.
Chaque échange est utilisé pour pratiquer l’extorsion, chaque marché est bon pour faire des
affaires; la division manufacturière du travail permet d'augmenter la production et même,
parfois avec une baisse des coûts. La chaîne de production matières premières / produits
intermédiaires / produit final facilite le réglage des prix, ainsi que la surfacturation. La
complémentarité et l'articulation des processus de travail rendent facile le transfert des impôts,
194
des coûts et autres vers le maillon faible. Tous les éléments du processus de travail sont bons
pour imposer et faire valoir la relation de domination et ainsi s'approprier de la totalité du
résultat de l'effort humain et des ressources offertes par la nature.
Le nouvel environnement rend pratiquement impossible d’empêcher une relation de
domination. Elle s'introduit ou s'échappe par tous les éléments que crée le processus artificiel
de production. L'assise physique de la relation de domination s'est élargie. Mais, elle n'est pas
seulement physique. Le processus artificiel de production s'exprime surtout en termes de
valeur.
b. En termes de valeur
L'assise de la gestion privée s'élargit lorsque le fonctionnement de l'économie en termes de
valeur se détache de son fondement physique. Ce serait la conséquence logique de la
séparation chez le travailleur de son côté producteur et de son côté consommateur. Cela
entraîne une économie d'échanges qui finit par devenir une économie monétaire dans le souci
de faciliter les transactions.
Les effets de cette nouvelle assise dans des conditions d'une économie gérée en décision
privée se ressentent tout d'abord par le détournement de l'objet même de l'activité
économique. Lorsque l’activité économique se développait uniquement en termes physiques,
ceux qui maîtrisent la décision privée devaient forcément passer par une activité productive
physique. Ils devaient encore tenir compte de l’objet primaire de l’activité économique : la
création des richesses. Or, avec l’apparition du processus artificiel de production, ils ne sont
plus tenus par cette « contrainte ». Ils peuvent dorénavant s’approprier le résultat de
l’économie sans besoin d'une activité productive physique. Car, maintenant, ceux qui
maîtrisent l’économie peuvent faire de l’argent uniquement avec de l’argent.
Ce sont les caractéristiques du processus artificiel de production qui facilitent cette autre
manière de s’approprier du travail d’autrui. Ainsi, l’activité économique est détournée de son
objectif principal.
Le fait de développer l’économie en termes physiques et en termes de valeur, donne une
nouvelle assise à la décision privée. Ainsi, elle trouve encore une autre niche pour s'approprier
le résultat de l'économie avec le moindre effort. Il s'agit du monde spéculatif.
195
i. Le détournement de l'objectif de l'activité économique
La particularité du processus artificiel de production est qu'elle ne se développe pas
uniquement en termes physiques. Elle se développe essentiellement en termes de valeur. Cela
fait que le nouveau mécanisme d'extorsion est beaucoup plus souple et complexe selon le
degré de développement du processus artificiel de production mais aussi beaucoup plus
puissant.
Avec le processus artificiel de production, le patron est intéressé au résultat physique de la
production pour s’en approprier sa valeur. Nous sommes ici face à une distorsion totale du
fondement primaire de l'activité économique. Elle s'est créée pour satisfaire les besoins du
groupe social mais la gestion privée ne remplira ce rôle que dans la mesure où elle y trouve
son compte.
La source de ce phénomène est bien décrite par Karl Marx : le cycle du capital / argent,
"exprime en outre que le but déterminé du mouvement est la valeur d'échange, et non la
valeur d'usage. C'est parce que l'aspect argent [A] de la valeur est sa forme indépendante et
tangible que la forme de circulation A...A', dont le point de départ et le point final sont de
l'argent réel, exprime de la façon la plus tangible l'idée 'faire de l'argent', principe moteur de la
production capitaliste. Le procès de production apparaît seulement comme un intermédiaire
inévitable, un mal nécessaire pour faire de l'argent. C'est pourquoi toutes les nations adonnées
au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de
l'argent sans l'intermédiaire du procès de production"239. Une analyse du comportement des
agents économiques, en décision privée, qui s'est avérée juste et de plus en plus au quotidien.
Cette manière de faire de l'argent avec de l'argent, est l'aboutissement du détournement de
l'activité économique gérée en décision privée. Elle commence avec "l'échange du travail libre
contre de l'argent en vue de reproduire et de valoriser l'argent. Dans cet échange, l'argent est
employé comme valeur d'usage non pas pour être consommé, mais pour produire de
l'argent"240.
Ensuite, cette dynamique prend de l'envol et se détache complètement de sa partie physique
pour faire de l'argent avec de l'argent uniquement. La décision privée lance l'économie sur le
239
MARX Karl, [1885] Le Capital. Le procès de circulation du capital, Livre deuxième, Editions sociales, 1977,
p. 52
240
MARX Karl, [1857-1858] Formes précapitalistes de la production, types de propriété (principes d'une critique
de l'économie politique), in Œuvres, Economie II, Editions Gallimard, 1968, p. 312
196
sentier de la spéculation et des bulles spéculatives. Activité qu'on a connue dernièrement
comme celle de "l'argent facile".
La façon classique d'extorsion de la force de travail appartient donc au passé, celui de la
première phase d'installation du processus artificiel de production : la production
manufacturière et la production industrielle. Elles sont encore liées à la base matérielle du
processus de travail, mais le développement de cette manière de travailler fait que la relation
de domination se détache de ce fondement physique en élargissant son assise.
ii. La spéculation financière
Le processus artificiel de production atteint un niveau supérieur de développement lorsqu'il se
sert pleinement de la monnaie au niveau des systèmes financier et boursier. A ce niveau, le
moyen et l'objectif de la relation de domination sont exprimés tous les deux en termes de
valeur. Il n'y a rien de physique dans la relation de domination lorsqu'on finance un
investissement ou lorsqu'on joue à la bourse. Et pourtant, l’ordre de grandeur du résultat de
l'opération d'extorsion, toujours en termes de valeur, est beaucoup plus intéressant que celui
obtenu à partir de la manufacture ou de l'industrie.
Les financiers et les boursiers de la planète accumulent pratiquement toutes les richesses, en
termes de valeur, et la relation de domination qu'ils imposent est imparable. Le résultat de
l'opération d'extorsion, en termes de valeur, est difficilement saisissable pour ne pas dire
impossible. Car, d'une part, les opérations financières, les intérêts des prêts ou le dividende
des actions sont généralement acceptés et protégés par la loi et, d'autre part, la base fiscale
peut s'évader facilement sans que personne puisse l'empêcher. Voici la puissance et la
souplesse de cette nouvelle façon d'établir la relation de domination.
A ce stade, on n'a pas nécessairement besoin de la propriété de la machine ni pour imposer la
relation de domination ni pour extorquer la force de travail. Cela ne veut pas dire non plus
qu'elle ne continue pas à jouer son rôle classique d'extorsion. Il s'avère tout simplement qu'elle
n'est plus la seule ni la plus importante source pour établir une relation de domination. Le
temps de l'esclavage est révolu mais l'extorsion est plus pressante, dégradante et dans un
climat "démocratique et des libertés citoyennes".
Une relation de domination qui est à la portée de tout le monde, car elle s'exprime à l'aide de
tous les éléments du processus de travail: marché, échanges, prix, monnaie, valeurs, taux
197
d'intérêt, investissements, salaires, profit, rentes,...; bref, toutes les formes d'expression du
processus de travail.
Cela a facilité la tâche de ceux qui pensent qu'il n'existe plus ni classes sociales, ni relation de
domination, ni extorsion, ni exploitation. Cette démarche se fonde sur le fait que toutes les
personnes ont accès à ce monde en termes de valeur. Ainsi, tout un chacun peut différer la
consommation de ses actifs pour pouvoir se lancer dans des opérations boursières à l’image
de n’importe quel milliardaire. Théoriquement cela est correct si l'on ne tient pas compte du
mécanisme de la décision économique privée et de son héritage, que nous verrons par la suite.
"Chacun est désormais, à des titres divers, à la fois capitaliste, salarié et propriétaire foncier.
Alors, entendons-nous bien, la notion de classe sociale n'a certes pas disparue, mais elle est
devenue plus floue"241 précise Christian Ottavj.
Mais la question principale n'est pas là. Qu'il existe ou pas des classes sociales ne modifie en
rien le fait essentiel : la décision économique. Elle est l'un des éléments de l'activité
économique et, à présent, c'est la décision privée qui est en place. Elle est beaucoup plus
souple et puissante que jamais. Tant qu'elle est en place la dichotomie pauvreté / richesse sera
toujours là quoi qu'on fasse.
Nous avons exposé l'essentiel des caractéristiques en termes physiques et en termes de valeur
des éléments du processus artificiel de production qui facilitent le renouvellement de la
relation de domination. Or, le renouvellement de la décision privée sur l'assise du processus
artificiel de production a bénéficié fortement d'un autre élément : l'héritage historique fourni
par le développement du processus naturel de production en décision privée.
B. L'héritage
Karl Marx et F. Engels livrent leur pensée concernant le renouvellement de la décision
privée. "La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas
aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de
nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois"242.
241
OTTAVJ Christian, [1987] Economie de la répartition : pratiques et théories, Les cours de droit, université
Paris V, p. 7
242
MARX Karl et ENGELS F., [1848] Manifeste du parti communiste, Editions sociales, Pékin, 1977, p. 33
198
Lorsque le processus artificiel de production s'installe à la base de l'économie et se substitue
ainsi au processus naturel de production, la société subit un bouleversement. Bien que la
gestion privée continue à s'appliquer puisque le nouveau processus de travail a aussi les
caractéristiques qui facilitent le renouvellement de la relation de domination, l'organisation
économique est forcée de changer en fonction de la nouvelle manière de travailler. Elle est
dorénavant composée de patrons et de salariés, la vie en ville s'impose, les métropoles
fleurissent, la société de consommation se laisse sentir...
La gestion privée a toutefois des assises historiques qui lui permettent d'évoluer beaucoup
plus facilement. Car, la propriété privée est déjà bien ancrée dans les habitudes des dominants
et des dominés243, l'accumulation des richesses d'un côté de la société et la pauvreté de l'autre
sont généralement acceptées, les institutions garantissant son existence et sa durabilité sont
bien enracinées dans la vie politique, religieuse, éducative et militaire des pays. Cet héritage
historique, espèce de dotation initiale244, n'est pas du tout négligeable dans le renouvellement
de la gestion privée.
La gestion privée n’a pas été mise en cause. Le passage d'une société féodale vers une société
bourgeoise est ressenti comme la disparition du maître ou du roi pour laisser la place au
patron. Mais la relation de domination n'a pas perdu une ride de sa puissance. L'esclave ou le
serf deviennent des salariés.
Nous allons aborder uniquement deux types d’héritage, ceux qui à notre avis sont les plus
significatifs : l’héritage économique et l’héritage institutionnel.
243
"L'analyse de MacPherson, professeur à l'université de Toronto, commence par la constatation que notre
conception actuelle de la propriété est essentiellement une création datant des XVIIe et XVIIIe siècles. La
caractéristique première de la propriété moderne, explique MacPherson, c'est qu'elle repose sur le droit d'exclure
le autres; Or, poursuit-il, nous sommes si imprégnés de ce principe cardinal de la propriété que nous avons
complètement oublié que, dans des époques antérieures de l'histoire, l'idée de propriété a pu être définie comme
le droit de ne pas être exclu de l'usage ou de la jouissance d'un bien" (RIFKIN Jeremy, [2000] L'âge de l'accès.
La révolution de la nouvelle économie, Editions La Découverte, 2000, p. 305)
244
"Toute personne qui lit cette page possède une capacité très étonnante : elle sait lire. L'instruction est si
répandue qu'il est parfois surprenant de nos rappeler que nous avons tous eu des ancêtres illettrés; non pas
stupides ni ignorants, mais irrémédiablement illettrés.
La plupart de nos ancêtres n'étaient pas seulement illettrés; ils étaient également 'innombrés', et incapables de
faire les plus simples opérations arithmétiques [...]. Il fallut attendre mille ans pour qu'apparussent les premiers
'maîtres de calcul' [...]. Ces exemples mettent en lumière le fait que les capacités les plus simples, considérées
comme allant de soi dans la vie économique actuelle, sont en réalité le fruit de siècles et de millénaires de
développement culturel cumulatif. Le savoir légué par la Chine, par l'Inde, par les Arabes et par les marchands
phéniciens aussi bien que par les Occidentaux est une partie intégrante, mais généralement non reconnue, de
l'héritage qu'utilisent aujourd'hui les cadres et dirigeants du monde entier." (TOFFLER Alvin et Heidi, [1994]
Créer une nouvelle civilisation : La politique de la troisième vague, Fayard, 1995, 45-46).
199
a. L'héritage économique : la dotation initiale
Rappeler l'héritage économique, une sorte de dotation initiale, de la gestion privée renouvelée
a un double intérêt : premièrement, il permettra de mieux comprendre la réelle assise de
l’actuelle gestion privée et, deuxièmement,
donnera l’occasion de lever certaines
inexactitudes comme par exemple celle des origines et de la propriété des "avances"
financières « grâce » auxquelles les travailleurs peuvent trouver un poste de travail et la
société voir produire les biens dont elle a besoin.
Nous allons commencer par repérer les origines des "avances" financières pour démarrer une
activité économique et, ensuite, rappeler la tendance d'accumulation des richesses d'un seul
côté de la société.
i. Les origines des "avances"
L’activité économique démarre avec un processus de travail à main nue. Une manière de
travailler qui sert essentiellement à obtenir de produits alimentaires grâce auxquels le groupe
social survit. En principe, ce sont des biens de consommation qui disparaissent aussitôt qu’ils
sont utilisés par la communauté. Et pourtant c’est ici qu’on trouve l’origine de ces « avances »
effectués par nos patrons d’aujourd’hui.
Pour que les travailleurs puissent survivre dans le temps, il fallait compter sur l’existence des
enfants, la relève, et des personnes âgées, les sages de la communauté. Il fallait les garder et
les entretenir au risque de périr. C’est cette contrainte qui les amène à partager le fruit de leur
travail avec les enfants et les personnes âgées. Nous avons ici un exemple concret de
l’allocation d’une partie de la richesse créée par les travailleurs au renouvellent de la force de
travail, celui qui assurera, à son tour, la reproduction de l'activité économique.
Un deuxième exemple concret, nous le retrouvons lors du processus de travail avec outils.
Pour que l'activité économique puisse se reproduire il fallait non seulement allouer une partie
de la richesse créée par les travailleurs pour la reproduction de non-travailleurs mais aussi
dédier un temps de travail pour le renouvellement des outils de travail. Cette deuxième forme
d'avance des richesses ne correspond pas à un simple partage au jour le jour, mais d’une
prévision. Il fallait travailler aujourd’hui pour que les travailleurs de demain puissent avoir les
outils nécessaires à la reproduction de l'activité économique, au moins, équivalente aux
200
exercices précédents. Voilà la notion des "avances" des ressources pour pouvoir redémarrer
l’activité économique, au moins, à égalité de conditions que la veille.
Le troisième exemple concret concernant les « avances » nous le retrouvons dans le processus
naturel de production. Là encore, la force de travail a besoin des « avances » pour le
démarrage et la continuité de l’activité économique. La force de travail devait créer, entretenir
et améliorer la terre cultivable qui devrait être utilisée par la force de travail dans les exercices
suivants. Elle devait aussi prévoir les outils de travail et la semence afin de démarrer
normalement le cycle de production suivant.
Comme on vient de le voir, les avances sont des formes de manifestation des éléments du
propre processus de travail. Dans leur évolution, les processus de travail précisent la forme et
les types d’avances nécessaires pour la reproduction de l'économie.
Or, il s'avère qu'avec l'installation de la décision privée, ces avances sont elles aussi
appropriées par la classe sociale dominante. Depuis lors, ces avances leur appartiennent bien
qu'encore une fois, elles sont créées et accumulées par la force de travail depuis les origines
de l'activité économique.
La différence que nous trouverons entre ces avances dont nous avons donné des exemples et
celles que nous verrons par la suite du développement du processus artificiel de production est
que, les premières se faisaient en nature tandis qu'à partir de ce dernier elles sont effectuées en
monnaie. Cela tout simplement parce que les premiers processus de travail se développent en
termes physiques uniquement, tandis que le processus artificiel de production se développe en
termes physiques et surtout en termes de valeur, en monnaie.
Voici la description faite par Anne Robert Jacques Turgot sur les "avances" : "Tous les genres
de travaux de la culture, de l'industrie, du commerce, exigent des avances. Quand on
labourerait la terre avec les main, il faudrait semer avant de recueillir; il faudrait vivre
jusqu'après la récolte. Plus la culture se perfectionne et s'anime, plus les avances sont fortes. Il
faut des bestiaux, des outils aratoires, des bâtiments pour contenir les bestiaux, pour serrer les
fruits; il faut payer et faire subsister jusqu'à la récolte, un nombre de personnes proportionnel
à l'étendue de l'exploitation. Ce n'est que par de fortes avances qu'on obtient de riches
produits, et que les terres donnent beaucoup de revenu"245. Il ne reste qu'à préciser les origines
de ces avances.
245
TURGOT Anne Robert Jacques, [1766] Réflexions sur la formation et distribution des richesses, in
Formation et distribution de richesses, Flammarion, 1997, p. 188
201
C'est Karl Marx qui nous en donne sa version concernant "l'économie capitaliste". "Nous
avons vu comment l'argent devient capital, le capital source de plus-value, et la plus-value
source de capital additionnel [...]. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle
vicieux, dont on ne saurait sortir sans admettre une accumulation primitive (previous
accumulation, dit Adam Smith) antérieure à l'accumulation capitaliste et servant de point de
départ à la production capitaliste, au lieu de venir d'elle"246.
Plusieurs milliers d’années se sont écoulés d’accumulation d’outils de travail, de création de
terres cultivables, d’équipements et d'autres formes de richesse que la force de travail a pu
créer pour pouvoir démarrer l’exercice suivant dans des meilleurs conditions. Cette notion des
avances n’est donc pas méconnue ni par la force de travail ni par la communauté. Au
contraire, elles étaient conscientes de ce besoin et de ses avantages pour les générations
futures. Et elles les avaient pratiquées. C'est grâce à l'effort déployé par autant de générations
de travailleurs que les avances d'aujourd'hui sont conséquentes.
ii. Des richesses accumulées d'un seul côté de la société
La gestion privée de l'économie sous la forme de l'esclavage ou du servage permet à ceux qui
la maîtrisent de s'approprier toutes les richesses qu'elles soient produites par la force de travail
ou offertes par la nature. Ils deviennent les propriétaires de toutes les ressources. De surcroît,
cela leur permet de pratiquer l’extorsion sur la force de travail d’une façon permanente tout au
long du développement du processus naturel de production.
C’est pendant cette période que « naît » l’idée selon laquelle c’est le maître qui fournit tout
pour que la production des champs puisse s'effectuer et pour que la force de travail (esclaves
et serfs) puisse survivre. Le temps a fait le reste pour intérioriser cette idée dans le
comportement de chaque personne. L'inexactitude prend l’allure d’une vérité. Aujourd’hui on
croit d’une façon toute naturelle que c’est « grâce » à la bienveillance des maîtres et des
seigneurs que les esclaves et les serfs ont pu manger, s’habiller, habiter et, que l’activité
économique a pu se développer.
C'est sur ces bases que se produit le passage de la gestion privée de l'activité économique
s'appuyant sur le processus naturel de production vers une autre s'appuyant sur le processus
246
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 517
202
artificiel de production. Autrement dit, le patronat ne naît de rien. Il arrive déjà très bien nanti
et pas du tout grâce à lui même. Des milliers d'années d'appropriation des richesses et
d'extorsion de la force de travail ont permis d'accumuler d'immenses fortunes et d'intérioriser
le réflexe de la décision économique privée.
A la question : "de quelle manière le propriétaire d'un fonds capital en a-t-il acquis la
possession ?", la réponse de Jean-Baptiste Say est la suivante : "Par la production et par
l'épargne. Le capital qui vient d'un don ou d'une succession, a été originairement acquis de la
même manière"247. Le réflexe de la relation de domination est déjà bien intériorisé à tel point
qu'il devient partie intégrante de notre "catéchisme d'économie politique".
b. L'héritage institutionnel
Temps de paradoxes, car le processus artificiel de production favorise tout aussi bien la liberté
individuelle, à travers le libre choix du consommateur, du producteur et des échanges, que le
renforcement de la relation de domination au travers d’un solide héritage économique et
institutionnel. Les institutions et les normes de valeur sont bien mises en place. Il suffit de les
adapter à la nouvelle donne.
La structure militaire qui a permis de conquérir des régions entières, de ravager des
populations complètes doit faire face à la révolte interne des ouvriers de plus en plus
dévergondés et culottés. La spécialisation ne se fait pas attendre. On voit apparaître une police
chargée des affaires internes du pays. Cette police se spécialise, à son tour, de plus en plus
suite à la croissance de la population ouvrière et du ton de son cahier de doléances.
L'héritage n'a pas changé dans son esprit. Il suffisait de l'adapter à la nouvelle donne. La
propriété privée était déjà institutionnalisée et il ne restait qu’à bien la codifier et à l'adapter
au nouvel environnement de la propriété industrielle. Les droits du sol, du sang et des legs
ont été bien gardés. Les pénalités pour ceux qui veulent les mettre en cause se sont adaptées
sans rien changer dans leur esprit. L'enseignement scolaire joue un rôle majeur dans
l'assimilation et l'apprentissage de l'obéissance à ces règles de jeu.
Ce qui a subi une réelle transformation dans la forme, c'est la pratique du gouvernement et de
la politique. Il s'avère que la possibilité de créer n entreprises, la séparation entre le
247
SAY Jean-Baptiste, [1821] Catéchisme d'économie politique, in Cours d'économie politique et autres essais,
Flammarion, 1996, p. 364
203
producteur et le consommateur chez les personnes, la participation aux échanges, le "libre"
choix de son panier de survie... donne des airs de liberté, de libre choix, d'indépendance
individuelle. Dans ces conditions il n'y avait plus de place ni pour un maître ni pour un roi. Il
fallait que le gouvernement soit le produit du "libre choix" de ces personnes. La démocratie
s'installe mais sous le cadre d'une relation de domination. Le Roi est mort, vive le Roi. Il n'y
avait plus de place pour la royauté mais le nouveau gouvernement devait garder le statu quo.
C'est ainsi que nous constatons tous les jours l'action d'un gouvernement garant de la gestion
privée et amortisseur d'une société conflictuelle. Voici la conclusion tirée par Adam Smith et
reprise par Pierre Rosanvallon : "Le gouvernement civil, en tant qu'il a pour objet la sûreté des
propriétés, est, dans la réalité, institué pour défendre les riches contre les pauvres
[...](Richesse, t. II, livre V, ch. I, p. 367)"248.
Mais bien que l'héritage économique accumulé pendant des milliers d'années soit assez
impressionnant, il n'est rien comparé à l'héritage culturel concernant les notions de sources
des revenus : le profit, la rente et les salaires. Ce sont des concepts qui sont rentrés dans nos
esprits, dans notre vie quotidienne, avec une telle force que les mettre en cause serait
totalement insensé.
Nous sommes tellement convaincus que l'appropriation du résultat de l'activité économique y
compris de la personne des travailleurs appartient à des temps révolus. Nous croyons que
l'esclavage et sa forme abominable d'exploitation n'existent plus, que le servage nous a permis
de récupérer le droit sur notre propre personne, et que le salariat a fini par compléter notre
indépendance, notre autonomie. Nous sommes dupés à un tel point que nous sommes
convaincus que notre salaire est fonction de notre productivité marginale.
VI.2 La gestion de l'économie en décision privée
Il ne s'agit ni de modéliser ni de faire une analyse exhaustive de la gestion de l'économie en
décision privée. Nous allons tout simplement présenter les traits les plus marquants de ce type
de gestion, et, en nous référant uniquement à ce qu'on pourrait appeler la répartition primaire.
Car notre souci est de savoir comment l'économie et la société ont été bouleversées par le
changement du processus de travail tout en renouvelant la décision privée.
248
ROSANVALLON Pierre [1979], Le capitalisme utopique. Histoire de l'idée de marché, Editions du Seuil,
1999, p. 86
204
En ce sens, nous commencerons par présenter la nouvelle répartition des richesses, les effets
de mise en place du mécanisme opérationnel de la décision privée (maximisation du profit
avec une minimisation des coûts), un schéma sur la gestion privée du fonds économique et
enfin, nous présenterons les nouveaux agents de l'économie en décision privée.
A. A propos de la répartition
Lorsqu'on parle des inégalités économiques, on fait référence aux inégalités concernant
l'ensemble des richesses d'une société. Or, lorsqu'on parle de répartition, on ne fait mention
que de la répartition des revenus. Et pourtant, la répartition des revenus n'est pas synonyme de
la répartition des richesses. Cette situation apparemment banale à une importance capitale
dans l'analyse de bien-être. Car justement la partie "oubliée" est cruciale pour définir le type
de répartition de revenus et, ainsi, définir le type de décision économique qui devra animer le
fonctionnement de l'économie.
L'objet de ce paragraphe est d'identifier la variable qui n'a pas été prise en compte, définir son
rôle dans le choix de la décision économique, ainsi que les effets sur la répartition des
revenus.
a. Les termes de la répartition
La richesse (W) d'une économie basée sur le processus artificiel de production, gérée en
décision privée, appartient intégralement à la fraction de la société (F) qui maîtrise l'activité
économique. Pour rappel nous dirons que ceux qui maîtrisent l'activité économique sont ceux
qui ont notamment la propriété de l'élément incontournable du processus de travail.
Nous pouvons dire ainsi qu'on décision privée :
W⇒F
Cette richesse nous pouvons la ventiler en résultat d'un exercice économique (Q) et en les
ressources que la nature offre et tout ce que l'humanité a accumulé au fil du temps. C'est ce
que nous appelons le fonds économique (FE). La richesse d'une société dont l'économie est
205
basée sur le processus artificiel de production, et correspondant à un exercice donné, est égale
à:
W = Q + FE
Ainsi,
Q + FE ⇒ F
Autrement dit, tout le résultat de l'activité économique et toutes les richesses contenues dans
le fonds économique appartiennent à cette fraction (F) de la société. Cela veut dire que les
salariés ne participent nullement à la répartition. Alors comment se fait-il que lorsque les
manuels d'économie parlent de répartition, là apparaît le salarié ? Nous allons essayer de
résoudre cet énigme.
b. Une répartition fonctionnelle qui n'est pas cohérente
L'économie basée sur le processus artificiel de production se développe en termes physiques
et notamment en termes de valeur. Cela fait qu'on a l'habitude de traiter l'économie
essentiellement en termes de valeur surtout lorsqu'on parle de répartition.
Ainsi, par exemple, Adam Smith écrit : "Aussitôt que la terre devient une propriété privée, le
propriétaire demande pour sa part presque tout le produit que le travailleur peut y faire croître
ou y recueillir. Sa rente est la première déduction que souffre le produit du travail appliqué à
la terre, [... le] profit forme une seconde déduction sur le produit du travail appliqué à la
terre"249. Voici que le résultat d'une activité économique est ventilé en rente, en profits, et en
salaires.
De son côte David Ricardo dit que "les produits de la terre, c'est-à-dire tout ce que l'on retire
de sa surface par les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se partage
entre les trois classes suivantes de la communauté : les propriétaires fonciers - les possesseurs
249
"As soon as land becomes private property, the landlord demands a share of almost all the produce which the
labourer can either raise, or collect from it. His rent makes the first deduction from the produce of the labour
which is employed upon land" (SMITH Adam, [1776] The Wealth of Nations, Everyman's Library, 1991, p.
57)
206
des fonds ou des capitaux nécessaires pour la culture de la terre - les travailleurs qui la
cultivent."250. Il ajoute que la répartition s'effectue sous la forme de "rente, profit et salaires"251.
Paul A. Samuelson propose, à son tour, faire la ventilation entre "profit et salaires"252.
Dans les trois façons d'effectuer la "répartition" du résultat de l'activité économique, les
destinataires du résultat de l'activité économique sont mis à égalité de position. Disons qu'ils
peuvent, à égalité de chances, réclamer leur dû en fonction de leur réelle participation à la
création de ce résultat. Et pourtant, cela n'est pas le cas.
Prenons, pour simplifier, la proposition de répartition de Paul A. Samuelson. Il dit que le
résultat (R) de l'activité économique peut être répartie en salaires (W) et en profit (P) :
R=W+P
Or, il s'avère que cette répartition fonctionnelle n'est pas cohérente. En effet, la variable profit
est exprimée en termes nets. Elle reflète en termes nets les bénéfices du patron une fois
retranché le montant de son investissement; c'est-à-dire, effectuées les provisions pour
amortissement des capitaux utilisés, défalquées les matières premières employées dans la
fabrication des produits, les avances en rémunérations; bref, la variable profit est exprimée en
termes nets. Ce qui n'est pas le cas de la variable salaires.
Au sens général, le salaire c'est "la rémunération du travail dépendant"253 dit Claude- Danièle
Echaudemaison; puis, elle ajoute : "au sens des auteurs marxistes, le salaire est le prix de la
vente de la force de travail du prolétaire"254. En fait, le salaire ne sert qu'à constituer le panier
de consommation de l'ouvrier, panier qui lui permettra d'être en capacité physique de
retourner au travail le lendemain et pouvoir ainsi continuer à travailler. Le salaire sert
essentiellement à mettre la machine (l'ouvrier) en état de pouvoir redémarrer en conditions
égales que la veille. C'est ce qui veut dire que la variable salaire n'est pas une variable en
250
"The produce of the earth - all that is derived from its surface by the united application of labor, machinery,
and capital, is divided among three classes of the community, namely, the proprietor of the land, the owner of the
stock or capital necessary for its cultivation, ant the laborers by whose industry it is cultivated" (RICARDO
David, [1817] Principles of political economy and taxation, Prometheus Books, New York, 1996, p.13)
251
Idem, p. 13
252
BURNS F. et SAMUELSON Paul A. [1988], Full employment, guideposts and economic stability, American
Enterprise Institute for Public Policy Research, Washintong, D.C., p. 51
253
ECHAUDEMAISON Claude-Danièle (sous la direction de), [1989] Dictionnaire d'Economie et des Sciences
sociales, Editions Nathan, 1993, p. 360
254
Idem, p. 360
207
termes nets. Il n'y a rien de "bénéfice" net pour l'ouvrier, car il l'utilise pratiquement dans son
intégralité pour récupérer ses forces. A part cela, il ne lui reste pratiquement rien.
D'où, cette proposition de répartition fonctionnelle n'est pas cohérente. Tandis que le profit est
une variable exprimée intégralement en termes nets, le salaire est une variable exprimée
intégralement en termes bruts. Marx a aussi participé à cette confusion en faisant l'analyse de
la société capitaliste par l'intermédiaire de sa formule trinitaire (profit, rente et salaires).
Il nous apprend qu'à partir de la "formule trinitaire" le résultat global de l'activité économique,
à la fin d'un exercice économique, se décompose "en trois parties revêtant trois formes
différentes de revenu; ces formes indiquent qu'une partie de cette valeur appartient ou revient
au propriétaire de la force de travail255, une autre au propriétaire du capital, une troisième au
détenteur de la propriété foncière. Ce sont donc là des rapports ou des formes de distribution
[répartition], car elles expriment les proportions dans lesquelles la valeur globale
nouvellement créée se répartit entre les possesseurs des différents agents matériels de la
production"256.
En fait, étant donné son niveau de subsistance, son rôle dans la reproduction de l'économie,
les salaires ne sont qu'un coût de production. Car, pour que le patron puisse connaître le
montant de son profit, il a déjà dû défalquer le montant des dépenses. Dans ces dépenses se
trouvent notamment les matières premières qu'il a utilisée dans la fabrication, la partie des
capitaux qui se sont utilisés et les salaires qu'il a dû payer aux ouvriers embauchés.
Si on admet que le salaire n'est donc pas le fruit d'une répartition, car n'étant qu'un montant
des dépenses que le patron a dû effectuer dans le but de se faire un profit, on est forcé
d'accepter que la répartition du résultat de l'activité économique se passe uniquement entre
ceux qui
la maîtrisent. D'où, les salariés sont totalement exclus de la répartition. Par
conséquent, tout le résultat de l'activité économique (présente et passée) est orienté vers un
seul secteur de la société (W ⇒ F). Il n'est donc pas cohérent de dire que la répartition
s'effectue entre salariés, rentiers et capitalistes; ou encore, entre salaires et profits.
255
Dans ce cas précis, Marx se réfère au propriétaire du travail.
MARX Karl, [1894] Le Capital. Le procès d'ensemble de la production capitaliste, Livre troisième, Editions
sociales, 1977, p. 790
256
208
B. La règle d'or de la gestion privée
Revenons à notre équation concernant la ventilation des richesses d'une société (W = Q + FE).
Essayons maintenant d'observer la composition de Q (le résultat de l'activité économique). Il
se désagrège en biens d'utilisation finale (bf) et biens de capital (K).
Q = bf + K
A son tour, une partie des biens d'utilisation finale (bf1) est utilisée pour subvenir aux besoins
du salariat, et l'autre partie (bf2) sert aux besoins de ceux qui maîtrisent l'économie.
Autrement dit,
Q = bf1 + bf2 + K
Avec :
bf1 , en termes de valeur, étant la quantité des biens et services que les ouvriers ont besoin
pour revenir le lendemain au travail, au moins, dans les mêmes conditions que la veille. C'est
la notion de dépenses, ou si vous préférez, de coût de production.
bf2 , en termes de valeur, étant la quantité des biens et services que le patron utilise pour ses
besoins personnels et pour des transactions.
K , en termes de valeur, étant le fonds économique que maîtrise le patron.
bf2 + K est par conséquent, en termes de valeur, le montant produit par d'autres, mais que le
patron a réussi à s'approprier.
a. La minimisation des frais de personnel
Q étant donné lorsque le patron veut maximiser ses profits, il ne lui reste qu'à diminuer au
minimum les frais en salaires. C'est ce qu'on reconnaît sous l'expression "minimisation des
coûts". Celle-ci pointe essentiellement tenir au minimum de subsistance aux salariés.
A ce niveau, nous ne parlons pas de répartition, nous parlons des coûts de production et rien
d'autre.
Yoland Bresson livre un constat sur le sort des salariés dans ces termes :"les salariés sont
actuellement comptés comme une charge dans la comptabilité des entreprises. Cette pratique
est la conséquence de l'organisation salariale. Les employés sont un stock à la disposition de
209
la production - comme les stocks de matières premières. Les chercheurs de Michelin,
nombreux et brillants, sont comptabilisés en coûts comme le caoutchouc [...]"257.
Ce constat est frappant et éclairant en même temps. L'esprit de la décision privée s'applique
avec la même rigueur en économie basée sur le processus artificiel de production qu'en celle
qui était basée sur le processus naturel de production.
L'application de la décision privée sur n'importe quel processus de travail ne fait pas changer
son principe. Il est toujours dans le sens qu'une fraction de la société s'approprie la totalité des
richesses de l'économie (richesses créées par l'activité humaine et celles offertes par la
nature). La force de travail ne fait qu'occasionner des dépenses.
Toutefois, bien que le renouvellement de la décision privée sur les conditions d'un nouveau
processus de travail n'affecte nullement l'esprit de la décision privée, en revanche, sa
manifestation phénoménale subit des changements. Ce que nous voulons mettre en cause c'est
l'idée qu'esclavage, servage et salariat sont des systèmes d'extorsion complètement différents.
En fait, ce qui les différencie c'est leur expression phénoménale mais la nature de la décision
privée est la même. Ce qui a motivé ce changement phénoménal c'est le changement du
processus de travail qui est à la base de l'économie; autrement dit, ce ne sont que les éléments
dont la décision privée se sert pour s'exprimer et rien d'autre.
Cette remarque vise à rappeler la nature de la décision privée et la place de la force de travail.
La première permet l'appropriation de la totalité de la richesse produite, et la seconde n'est
prise en compte que comme dépense dans une fonction de production.
b. La formation de capital
Ce que le patron s'approprie en termes nets, suite à une activité productive, est bf2 + K.
Appelons-le Q2. Cet ordre de grandeur a un rapport direct avec la quantité de travailleurs
occupés (To). Ce rapport est tout simplement la productivité du travail (α). Nous avons donc :
α = Q2 / T o
Soit :
Q2 = αTo
257
BRESSON Yoland, [2000] Le revenu d'existence ou la métamorphose de l'être social, Editions L'Esprit
frappeur, p. 99
210
Ce qui veut dire que pour que le patron puisse s'approprier de plus grandes quantités de Q, il
doit soit augmenter le paramètre α, soit augmenter la quantité de travail engagé.
Il s'avère que le paramètre α n'est ni constant ni décroissant comme lors du processus naturel
de production. Avec le processus artificiel de production, au contraire, il est plutôt croissant.
Cela est dû au rapport α = K/To qui est croissant par unité de travail.
Par conséquent, la croissance de Q est en fonction directe de l'ordre de grandeur de K .
Q2 = F(K)
La participation de la force de travail a été complètement masquée. Le patron n'a qu'à agir sur
K pour pouvoir s'approprier davantage de Q2. Cela est à la source de l'accumulation, de la
concentration et de la centralisation de capitaux, première phase du développement du
processus de travail.
Ensuite, c'est la phase des innovations technologiques qui, à K donné, se traduisent par une
augmentation de la productivité, couplé à une politique de "dégraissage" du personnel qui
aboutissent à une augmentation de Q2 . Avec la poussée du nouveau processus de travail, Q2
augmente bien que K et To diminuent.
C'est la dynamique de développement d'une économie en gestion privée où l'intérêt de la force
de travail et les objectifs du patron sont contradictoires.
C. La gestion privée du fonds économique
Nous étions partis du fait que dans une économie s'appuyant sur le processus artificiel de
production et gérée en décision privée, la totalité des richesses appartient à une fraction de la
société. Cette richesse, nous pouvons la décomposer en une partie flux (Q) et en une autre
stocks (FE). Et lorsqu'on parle de répartition, on ne se réfère qu'à la désagrégation de Q. On
oublie que FE existe et pourtant c'est une partie des richesses nullement négligeable.
Comment se fait-il que la plupart des théoriciens "oublient" l'existence du fonds économique
au moment de traiter la répartition ? L'explication est apparemment simple. Introduire la
variable FE dans la répartition implique, d'une part, expliquer ses origines et, d'autre part,
présenter le fait qu'il y a deux façons de la gérer. Et, lorsque, soit on essaie d'expliquer ses
211
origines soit on essaie de présenter ses formes de gestion, on est obligé de mettre en cause une
valeur sacrée de nos institutions actuelles, la propriété privée.
La façon la plus simple de contourner le problème est d'aller directement traiter les différentes
techniques pour bien faire un investissement ou bien gérer un portefeuille des valeurs. Ainsi,
on a validé l'idée qu'il n'existe qu'une façon de gérer le fonds économique (la gestion privée),
et que celui-ci existe sans se poser de question sur ses origines. Le problème évacué, il ne
reste qu'à se centrer sur une analyse comparative entre l'efficacité marginale du capital (taux
de retour des investissements) et le taux d'intérêt du marché. C'est un traitement strictement
technique d'une partie du fonds économique.
La gestion sociale du fonds économique nous allons l'aborder plus en détail dans le chapitre
IX. Essayons maintenant de signaler les traits les plus importantes d'une gestion privée du
fonds économique.
Lorsque l'économie est basée sur le processus naturel de production, la gestion du fonds
économique l'est essentiellement en termes physiques, car c'est ainsi que se développe cette
forme de travailler. Par contre, lorsque l'économie est basée sur le processus artificiel de
production, la gestion du fonds économique doit être abordée en termes physiques et en
termes de valeur, car c'est ainsi que se développe cette autre manière de travailler.
a. Sur une assise en termes physiques
Tandis que le processus naturel de production favorise l'existence de "plusieurs" fermes
(centres de travail), le processus artificiel de production facilite l'existence de "n" unités de
production. C'est ce qui débouche sur une atomisation du fonds économique. Et lorsqu'on
combine ce processus de travail et la décision privée, on aboutit au fait qu'ils peuvent exister n
centres de travail à m propriétaires différents.
Prenons, par exemple, le nombre d'entreprises en France au cours de l'année 1977: il existait 1
million 643 000 entreprises individuelles et 288 600 entreprises sociétaires258. Ce n'est pas un
nombre illimité, dans la pratique c'est un nombre limité mais assez conséquent tout de même
par rapport au nombre des propriétés qui ont pu se créer sur la base du processus naturel de
production.
258
CLERC Denis, [1983] Déchiffrer l'économie, Editions Syros, 4ème édition, 1984, p. 92
212
Le patron de chacune de ces entreprises a des intérêts propres. L'objectif est le même pour
tous, maximiser les profits et s'approprier la totalité du résultat de l'activité économique. Or
chacun voudrait attirer la totalité du résultat non seulement de sa branche de production, mais
de l'ensemble de l'économie. C'était le même rêve du maître ou du seigneur féodal.
Cette caractéristique de la décision privée conduit au processus de centralisation de la
propriété des unités de production. Au processus d'accumulation et de concentration animé
par le processus de travail en cours, s'ajoute le processus de centralisation animé par la
décision économique privée. Ce processus de centralisation qui ressort de la décision privée,
nous ne le trouverons pas dans une économie basée sur le même processus de travail mais
gérée en décision sociale, car le propriétaire est unique : la société.
Le processus de centralisation obéit essentiellement à l'esprit de la décision privée : avoir la
main mise sur la totalité du fonds économique et par là, l'appropriation de la totalité des
profits et du résultat générés par l'économie. Nous sommes au cœur de la gestion privée en
termes physiques. C'est le levier de sa dynamique et, en même temps, c'est la source violente
de la répartition du fonds économique en décision privée.
b. Sur une assise en termes de valeur
Les caractéristiques de la gestion du fonds économique en termes de valeur sont pratiquement
les mêmes que celles effectuées en termes physiques. Le fonds économique en termes de
valeur est l'autre face du fonds économique en termes physiques.
La gestion privée du fonds économique se développe dans ces processus d'atomisation et en
même temps de centralisation. Le premier facilité par les caractéristiques du processus
artificiel de production; et le second, alimenté par la dynamique de la décision privée. Il a
toutefois un gros avantage par rapport à la gestion en termes physiques. Il s'agit de la facilité à
manipuler le montant du fonds économique en termes de valeur.
Ces deux grandeurs, en termes physiques et en termes de valeur, se rejoignent tout au long de
leur parcours. Ils seront toujours équivalents par l'intermédiaire d'un vecteur prix qui fera la
jonction entre eux. Mais cela n'empêche nullement que l'ordre de grandeur peut varier
facilement à la guise de celui ou de ceux qui maîtrisent l'économie. Le vecteur prix ne fera
que s'adapter à la nouvelle donne. Une nouvelle façon d'extorquer que l'assise physique ne le
permet pas.
213
De même, les variations à l'intérieur du monde en termes de valeur sont plus faciles à
manipuler, à transférer, à accroître ou à décroître qu'à l'intérieur du monde en termes
physiques. Par exemple, tandis que l'apparition ou la disparition d'une usine en termes
physiques prend du temps, beaucoup de temps; son apparition ou sa disparition en termes de
valeur ne prend que quelques secondes, le temps de la prise de décision. Tandis que le
transfert géographique d'une usine en termes physiques prend du temps, beaucoup de temps;
le transfert géographique de la même usine, en termes de valeur, ne prend que le temps de la
décision. L'accumulation et la concentration du fonds économique en termes physiques prend
du temps, beaucoup de temps; tandis que la centralisation du fonds économique ne prend que
le temps de la décision.
La manipulation aisée du fonds économique s'assoit sur la souplesse et la puissance du fonds
économique d'une économie basée sur le processus artificiel de production. Cette souplesse et
cette puissance sont pleinement utilisées à ses fins par la décision privée. Celui qui la maîtrise
est en position d'établir une relation de domination beaucoup plus puissante que la simple
propriété des moyens de production en termes physiques.
Ainsi la dynamique de la gestion du fonds économique en décision privée devient plus souple
et plus puissante. La lutte pour l'appropriation du résultat de l'activité économique devient
plus violente et avec un gaspillage grandissant des ressources humaines et matérielles.
VI.3 Des nouveaux liens qui se brisent et de nouveaux fléaux qui apparaissent
Au tournant des années 1980, l'économie de marché est "reconnue comme une forme
incontournable de la régulation des systèmes complexes"259 affirme Pierre Rosanvallon. Car
la notion de marché "n'est pas seulement 'technique', […] elle renvoie à toute une
problématique implicite de la régulation sociale et politique dans son ensemble"260. L'auteur
de poursuivre : "c'est le marché (économique) et non pas le contrat (politique) qui est le vrai
régulateur de la société et pas seulement de l'économie"261.
Si c'est le marché "le vrai régulateur de la société et pas seulement de l'économie" comment se
fait-il que la pauvreté, le chômage et la marginalité subsistent jusqu'à nos jours ? Cela tout
259
ROSANVALLON Pierre [1979], Le capitalisme utopique. Histoire de l'idée de marché, Editions du Seuil,
1999, p. I
260
Idem, p. I
261
Idem, p. II
214
simplement parce que dans la définition de la notion de marché, Pierre Rosanvallon n'a pas
explicité le type de décision économique qui est en place. Si nous acceptons que ce marché,
mieux encore, que cette économie de marché soit gérée en décision privée, nous conviendrons
que sa puissance de régulation est bien limitée. Car, l'économie de marché gérée en décision
privée ne fait qu'amortir ou aggraver les inégalités économiques mais en aucun cas elle ne
sera capable de les effacer. Cela parce que c'est cette même économie de marché gérée en
décision privée qui les génère.
Par la suite, nous présenterons les effets pervers de la décision privée mais sans en faire une
analyse complète. Nous aborderons le chômage uniquement avec l'intention de préciser les
sources qui le génèrent. Mais auparavant commençons par signaler les causes de l'éclatement
des liaisons entre le travail, le travailleur, l'économie, et le corps social.
A. L'éclatement des liaisons économiques et sociales
Nous avons vu dans le chapitre II que le processus artificiel de production entraîne une
dissociation du travail en travail privé et en travail social. Ce même mécanisme produit un
autre effet : il sépare le travail d'une personne de la personne elle-même.
Nous avions parlé de la fonction de production en tant qu'outil de travail pour, entre autres,
quantifier et déterminer la meilleure allocation des ressources. Dans cette fonction de
production il y a un intrant essentiel, le travail. La personne contenant ce travail a-t-elle été
prise en compte pour formuler et maximiser notre fonction de production ? Nullement. C'est
la quantité de travail et non pas la personne elle-même qui a été prise en compte. C'est là une
des caractéristiques du processus artificiel de production.
Parmi les formes de travail précédant le processus artificiel de production, il n'y avait pas de
séparation entre le travail et la personne contenant ce travail, car la notion de travail privée
n'existait pas. Dans ces processus de travail c'est la personne qui est sollicitée puisque son
travail est directement social. En revanche, à partir du processus artificiel de production, c'est
le travail qui est demandé. Quelles seront les conséquences sur la personne, sur le lien entre la
personne et son travail, entre la personne et la société, entre la société et l'économie ?
Essayons de les analyser pas à pas.
La première chose que nous devons préciser est la suivante : quel est le type de décision
économique que nous allons prendre en compte ? Est-il privé ou social ? Afin de répondre à la
question, nous allons poser l'hypothèse que l'économie est gérée en décision privée.
215
Pour comprendre les effets de la décision privée sur cette séparation conditionnée par le
processus artificiel de production, il faut se rappeler alors que : 1°) Le but de l'activité
économique en décision privée est non seulement la maximisation de profits, mais aussi
l'appropriation du résultat de l'économie. Chaque patron dans chaque centre de travail essaie à
tout moment d'atteindre cet objectif. 2°) Le processus artificiel de production, d'une part,
impose une production privée où la fabrication d'une certaine quantité du produit x demande
exactement une quantité y de travail, ni plus ni moins. C'est le planning de travail ensuite qui
déterminera le nombre de travailleurs à embaucher. D'autre part, une fois effectuée la
production il faudra attendre sa validation sociale afin d'assurer la reproduction de l'économie.
Sur ces bases faisons l'analyse.
a. Dissociation entre le travail et le travailleur
"Pour le capital, ce n'est pas le travailleur, mais le travail qui est une condition de la
production"262 dit Karl Marx. Ce constat nous le vérifions aisément dans une fonction de
production. C'est la quantité de travail qui est prise en compte, et il n'y a aucune information
sur le sort de la personne. Jusque là c'est l'effet du processus de travail en cours. Ajoutons à
cela le type de décision économique en cours, la décision privée.
Le comportement du patron, en décision privée, est de maximiser les profits et minimiser les
coûts. Il fait attention alors à la quantité de l'intrant travail. Qu'advient-il du travailleur,
propriétaire du travail demandé ? Le travailleur est-il en bon état de santé physique, mental ?
Qu'en est-il de sa femme, ses enfants ? Le salaire est-il suffisant ? Tout cela échappe
complètement à son ressort, et il irait d'ailleurs à l'encontre de toute norme de bonne gestion
d'en tenir compte.
Voilà que le processus de travail facilite la séparation entre le travail et la personne et la
décision privée qui finit par les dissocier réellement. Pour la production privée en décision
privée, il n'y a plus de lien entre le travailleur et son travail. La personne ne devient qu'une
simple enveloppe de l’intrant travail, demandé par le patron.
262
MARX Karl, [1857-1858] Formes précapitalistes de la production, types de propriété (principes d'une critique
de l'économie politique), in Œuvres, Economie II, Editions Gallimard, 1968, p. 340
216
En effet, dans une production privée à décision privée, la personne porteuse de l’intrant
travail, d'une part, est complètement ignorée et, d'autre part, n'a aucune maîtrise ni sur le
procédé de fabrication à mettre en route ni sur le résultat de la production.
La liaison existant entre la personne et son travail est brisée pour la première fois dans
l'évolution de l'activité économique. Et pourtant, cette liaison existait encore dans une
économie basée sur le processus naturel de production et gérée en décision privée. C'est la
raison pour laquelle ni l'esclavage ni le servage n'ont pu briser cette liaison entre la personne
et son travail.
C'est la gestion du travail en régime de salariat qui a "réussi" imposer cet éclatement. Il a
suffit que l'objectif de l'économie ne soit pas en concordance avec l'objectif primaire de tout
acte économique et que l'économie se développe sur la base du processus artificiel de
production pour que la séparation soit une réalité. Et le salarié n'ayant aucune maîtrise ni sur
le centre de travail ni sur le résultat de la fabrication, il ne lui reste qu'à subir les
conséquences.
b. Dissociation entre le travailleur et l'économie
Une fois que la décision privée a dissocié le travail de la personne et, que cela se produit dans
tous les centres de travail, il n'y a plus de correspondance entre la quantité demandée de
travail et le nombre de travailleurs existant dans une société. Chaque entreprise demande
uniquement la quantité de travail nécessaire à maximiser les profits. Tout excès est du
gaspillage. Toute limitation est d'inefficacité. Cette quantité doit correspondre au point
optimal d'équilibre de l'entreprise.
Ce comportement est le même pour tous les patrons de toutes les entreprises. Tous doivent se
positionner sur le sentier d'expansion et à partir de là chercher le point de maximisation des
profits. Dans ce processus il n'y a aucun rapport entre le travail demandé au niveau de
l'ensemble de l'économie et le nombre de travailleurs en attente d'embauche.
La conséquence logique de ce mécanisme généré par une économie de marché en décision
privée est l'apparition du chômage. Un nouveau fléau qui s'installe dans la société.
217
c. Dissociation entre l'économie et la société
La décision privée ayant dissocié le travailleur de son travail, puis la quantité de travail
demandée par l'économie et le nombre de travailleurs pouvant exister à un moment donné
dans la société, a conduit inévitablement à la dissociation entre l'activité économique et la
société.
En décision privée, c'est la quantité de travail demandé qui permet d'avoir des revenus aux
personnes insérées dans le marché de travail. Ce sont ces personnes qui vont faire circuler les
marchandises. Et ce sont ces personnes occupées qui soutiendront la demande solvable. Or, il
y a toutes les personnes rejetées du marché de travail et qui n'ont aucune source de revenus.
Elles sont condamnées à vivre en marge de l'économie. L'éclatement des liens entre
l'économie et la société s'est produit.263
Le processus artificiel de production ne produit pas lui-même un filet de sauvetage comme ce
fut le cas du processus naturel de production. Dans ces conditions, cet éclatement des liens
entre l'économie et la société devient tellement dangereux qu'il est nécessaire de créer de
toutes pièces ce filet de sauvetage. Voici le rappel historique que font Philippe Zarifian et
Christian Palloix concernant la création de ce filet de sauvetage.
"La brutalité de la destruction de la paysannerie anglaise entraîne [...] un formidable
développement de la pauvreté, qui débouche directement sur le [...] 'Speenhamland'.
'Speenhamland' (1795-1831) - du nom d'une bourgade anglaise où se réunirent les juges du
comté de Berkshire - est un moment essentiel de la genèse du salariat, dans la première patrie
du capitalisme. Son objet fut, en liaison avec la montée de l'économie marchande, la
destruction des formes d'auto-production, l'essor de la misère, de garantir le sort des individus
et d'éviter une totale désagrégation de la société. Son principe est d'assurer un 'droit de vivre',
en octroyant un revenu minimum aux pauvres, indépendamment de leur travail, dans le cadre
de la paroisse. La garantie de ce revenu - que l'on qualifierait aujourd'hui de 'salaire social' apparaît sous forme de compléments de salaire (ou de substitut à l'absence de salaire)
accordés conformément à un barème indexé sur le prix du pain. Cet événement est fascinant et l'histoire officielle s'est efforcée, depuis, de le passer sous silence - en ce sens qu'un
263
"great poverty, and that poverty very little connected with desert - are the first grand failure of the existing
arrangements of society" (MILL John Stuart, [1848] Principles of political economy, Oxford University Press,
1998, p. 384)
218
véritable capitalisme social est édifié, alors même que le capitalisme industriel n'en est encore
qu'à ses balbutiements"264.
Ce n'est pas l'économie de marché en tant que manifestation du processus artificiel de
production qui est en cause, c'est la décision privée qui est à la source de l'éclatement des
liaisons. Cette partie de l'analyse est souvent mal comprise à tel point qu'on l'ignore. On
rejette la faute de ce dysfonctionnement sur le processus de travail qui génère l'économie de
marché, lorsque nous venons de le voir, il provient uniquement et exclusivement de la
décision privée, celle qui brise les liens entre la société, l'économie et la personne. Il est
certain qu'il y a des particularités venant des éléments du processus de travail qui favorisent
l'éclatement, mais ce n'est pas le processus de travail qui finit par dissocier ces liens.
C'est à ce niveau de gestion de l'économie en gestion privée que naît et se nourrit l'organisme
externe régulateur de ce dysfonctionnement. Il essaie de combler ce dysfonctionnement
produit par la gestion privée. Cet organisme externe se charge de réguler les contradictions
entre les personnes, l'économie et la société. Par ce biais, l'unité du corps social est conservée.
Mais unité ne veut pas dire homogénéité. Le corps social continue à être un, mais la "fracture
sociale" est consommée.
B. Le chômage
Bien que la décision économique privée ignore la personne humaine, la société et la nature,
elle n'a pas pu créer le chômage et la marginalité pendant des milliers d'années. Il a fallu
l'installation du processus artificiel de production, en principe porteur de la solution du
confort matériel de l'être humain, pour qu'il facilite l'apparition de ces fléaux. L'équilibre
économique de la communauté avait déjà été brisé par la pauvreté. Maintenant, suite aux
effets pervers du chômage, de la marginalité et de la famine, c'est l'unité de la force de travail
et la dignité de l'être humain qui volent en éclats.
Mais comment expliquer qu'au temps de l'esclavage et du servage il n'y ait pas eu de
chômeurs, bien que l'économie fut sous l'emprise de la décision privée ? La réponse se trouve
dans les particularités propres au processus naturel de production. En fait, celui-ci contient des
caractéristiques qui empêchent l'apparition du chômage et de la marginalité car, il est gros
264
ZARIFIAN Philippe et PALLOIX Christian, [1988] La société post-économique. Esquisse d'une société
alternative, Editions L'Harmattan, p. 17-18
219
demandeur de main d'œuvre et les producteurs sont les consommateurs des produits de son
travail. Le processus naturel de production génère une économie d'autoconsommation. Cela
revient à dire que le travail est directement social. Cela n'est pas le cas du processus artificiel
de production.
Nous allons voir maintenant comment, dans un climat de décision privée, les particularités du
processus artificiel de production facilitent la naissance du chômage, mais elle ne sont en
aucun cas responsables de l’apparition du chômage. Et pourtant c’est l’avis de F. A. Hayek.
Ecoutons-le : "La véritable explication d’un chômage étendu, bien que ne pouvant être
prouvée, attribue le chômage à l’écart entre la distribution du travail (et autres facteurs de
production) entre les industries (et entre localités) et la distribution de la demande parmi leurs
produits. Cet écart est causé par une déviation du système des prix relatifs et des salaires. Et
elle ne peut être corrigée que par un changement dans ces relations, c’est-à-dire, par
l’application dans chaque secteur de l’économie des prix et salaires auxquels l’offre sera égale
à la demande.
La cause du chômage, en d’autres termes, est un détournement de l’équilibre prix et salaires
auquel ils s’établiraient d’eux-mêmes avec un marché libre et une monnaie stable."265
a. Deux types de plein emploi
Comment peut-on expliquer qu'en ayant simplement évolué vers une autre manière de
travailler, le chômage, la marginalité et la famine puissent apparaître ? L'explication vient du
fait que la décision économique privée, sur la base du processus artificiel de production,
premièrement, fait apparaître autant de patrons que de centres de travail; deuxièmement,
chacun de ces patrons a sa propre autonomie financière et décisionnelle; troisièmement, ils
ont leurs propres objectifs qui consistent à maximiser leurs profits afin de s'approprier le
maximum du résultat de l'économie, si ce n'est pas le tout.
265
"The true, though untestable, explanation of extensive unemployment ascribes it to a discrepancy between the
distribution of labour (and the other factors of production) between industries (and localities) and the distribution
of demand among their products. This discrepancy is caused by a distortion of the system of relative prices and
wages. And it can be corrected only by a change in these relations, that is, by the establishment in each sector of
the economy of those prices and wages at which supply will equal demand.
The cause of unemployment, in other words, is a deviation from the equilibrium prices and wages which would
establish themselves with a free market and stable money" (HAYEK Friedrich A.,[1991] Economic Freedom,
Basil Blackwell Ltd., p. 271)
220
Lorsque le patron cherche à maximiser les profits, il se place toujours dans le point optimal
d'allocation des ressources y compris du travail. Pourquoi alors n'y a-t-il pas de plein emploi ?
La question doit être mieux formulée. Pourquoi n’y a-t-il pas de plein emploi au niveau de
l’ensemble de la société ? Cette question nous amène à faire la différence entre plein emploi
des ressources au niveau d'un centre de travail et le plein emploi des ressources au niveau de
l'ensemble de l'économie, lorsqu'il s'agit d'une économie en décision privée.
Lorsqu’un patron essaye de s’approprier le maximum du résultat de l’activité économique, il a
tout intérêt à se placer sur le point d’équilibre de l’entreprise, celui qui maximise les profits.
Dans ces conditions les intrants sont pleinement et efficacement utilisés. Ainsi, l’intrant
travail et le travailleur que fournit ce travail sont pleinement employés. Cela est valable au
niveau d’une entreprise, voire d’une branche ou encore de tout l’appareil productif.
Lorsque l'appareil productif utilise avec efficacité tous les intrants y compris le travail, il se
trouve dans une situation de plein emploi. Mais, cela ne veut pas dire que tous les travailleurs
sont pleinement employés. Autrement dit, même si l’économie utilise les personnes
embauchées à pleine capacité, cela ne garantit nullement le plein emploi au niveau de la
société. Comment pouvons-nous expliquer ce phénomène ?
La réponse est simple. Lorsque la décision économique privée s'applique par l'intermédiaire
du processus artificiel de production, la possibilité de l'apparition de chômage est permanente.
Nous allons voir cela en analysant la nature privée du travail, de la production privée et de sa
validation sociale dans une économie de marché.
i. La production privée
Le processus artificiel de production conduit à une division sociale et manufacturière du
travail qui débouche finalement sur la production privée. Ce processus de travail se développe
sur la base d'unités de production privées. Chaque usine a une gestion autonome de ses
ressources bien qu'elle soit liée très étroitement aux autres unités de production et de
consommation. La production de chaque usine doit ensuite passer par le marché afin d'être
validée socialement. Karl Marx l'avait déjà bien exprimé lorsqu'il parlait du "double caractère
social des travaux privés".
Il dit que "c'est seulement dans leur échange que les produits du travail acquièrent comme
valeurs une existence sociale identique et uniforme, distincte de leur existence matérielle et
multiforme comme objets d'utilité. [Car c'est à partir de ces échanges] que les travaux privés
221
des producteurs acquièrent en fait un double caractère social. D'un côté, ils doivent être travail
utile, satisfaire des besoins sociaux et, [...] de l'autre côté, ils ne satisfont les besoins divers
des producteurs eux-mêmes, que parce que chaque espèce de travail privé utile est
échangeable avec toutes les autres espèces de travail privé utile"266. C'est le sens de la
validation sociale tant du travail privé que de la production privée.
Nous sommes ainsi devant une différence entre les processus naturel et artificiel de
production. Dans le premier, puisque le producteur est consommateur de sa propre
production, le travail est directement social. En revanche, dans le deuxième, le travail se passe
à l'intérieur d'une unité de production privée qui doit attendre la validation du marché pour
devenir social. La production à partir d'un processus artificiel de production n'est donc pas
directement sociale.
Dans ce cadre, les travailleurs peuvent participer directement à la fabrication d'un produit
mais ils ne savent pas à l'avance si le groupe social demandera et consommera ce produit. En
effet, ils ne savent pas si leur travail sera validé par le groupe social même s'ils ont participé
directement à sa fabrication. Le travail devient social qu'après coup; une fois que le produit a
pu être validé et non pas lors de sa production.
Dans une économie de ce type, un produit court le risque de n'être consommé par personne et
par conséquent c'est un travail non validé socialement.
Avant de continuer, une précision s'impose concernant le contenu des mots social et privé. Il
faut noter que, jusque là, nous avons parlé de la partie physique de la production. "La
contradiction social/privé que résout l'échange n'a donc rien à voir avec la représentation
idéologique du couple 'social/privé' ('l'intérêt social... l'initiative privée'), même si pour
expliciter la signification de la première nous devons utiliser un langage pétri de la seconde.
Elle diffère également du couple juridique 'public/privé'. Une entreprise a beau être 'publique',
nationalisée, ou plus exactement 'étatisée', elle reste privée, c'est-à-dire que sa production n'est
pas le fruit des délibérations de la société mais le fruit d'un travail engagé indépendamment
des autres et dans le but de satisfaire les intérêts particuliers de l'agent (individuel ou collectif)
dirigeant le procès de production"267.
266
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 70
267
LIPIETZ Alain, [1979] Crisie et inflation : pourquoi ?, Editions La Découverte, p. 85
222
ii. Pas de corrélation entre le plein emploi au niveau de l'appareil productif et
le plein emploi au niveau de la société
Chaque procédé de fabrication établit donc la proportion de la quantité de travail requise pour
la production d'un bien. Ainsi, on connaît à l'avance les besoins stricts en quantité de travail,
sans se soucier du nombre total des travailleurs intégrant le groupe social. En d'autres termes,
si ce processus de travail permet le plein emploi au niveau de chaque travailleur et à l'intérieur
de chaque unité productive, il ne garantit nullement que le nombre de travailleurs occupés
épuise la totalité des travailleurs potentiels du groupe social. Tant que l'économie est basée
sur le processus artificiel de production, elle fonctionne sur la condition d'une production
privée, et par conséquent elle ne garantit le plein emploi que pour des travailleurs se trouvant
à l'intérieur de l'unité de production. La condition formelle à l'existence de travailleurs
inactifs, à partir du même processus de travail est née.
A partir de là, le plein emploi au niveau du groupe social et le plein emploi au niveau de
l'unité productive n'ont pas une corrélation directe. D'autant plus que, par sa dynamique
propre, chaque nouveau processus artificiel visant la fabrication d'un même produit est
libérateur de force de travail; autrement dit, créateur de travailleurs inactifs.
Cette dynamique libératrice de travail, qui est le fondement de la puissance de développement
de cette manière de travailler, facilite l'émergence du chômage dans une économie gérée en
décision privée.
b. La décision privée et la genèse du chômage
Les effets pervers de la décision privée dans une économie de marché commencent lorsque le
patron embauche des salariés dans le point optimal de l'allocation des ressources. C'est un
paradoxe de la décision économique privée. Bien que chaque patron fasse un usage optimal
des ressources y compris du travail, l'activité dans son ensemble souffre du chômage.
Comment est-ce possible ? Ce sont les caractéristiques de la décision économique privée qui
sont à la source de la genèse du chômage. Voyons cela.
Pour atteindre son objectif sur le terrain, chaque patron s'occupe de faire produire les salariés
embauchés. Pas plus que cela; il n'est nullement concerné par le reste des travailleurs qui se
trouvent à l'extérieur de son usine (occupés ou non-occupés). Ce comportement est le même
pour tous les patrons gérants d'unités de production. C'est le comportement des agents
223
économiques en décision privée. Ils cherchent, chacun de leur côté, à maximiser leur profit. Il
est certain qu'ils prennent en considération le comportement des autres patrons concernés par
la fabrication du même produit, mais l'état de santé de la femme ou du fils du travailleur
embauché par lui, sûrement pas. Ils sont encore moins concernés par l'état de santé des
travailleurs en dehors de leur usine.
Voici le manque de rapport entre le plein emploi des ressources à l'intérieur d'un centre de
travail et l'incertitude totale concernant l'emploi du reste de travailleurs. Chaque patron a ses
objectifs de rentabilité et d'investissement qui n'ont pas de relation directe avec les objectifs
de l'ensemble de la société.
Cette fissure entre l'économie et la société ne pourra être comblée même si l'entreprise est
aussi grande qu'une transnationale, ou une multinationale. Car, dans tous les cas de figure il y
aura toujours une différence entre les personnes concernées par l'activité économique et le
corps social. Cela même dans le cas hypothétique où l'entreprise multinationale couvre la
totalité de l'activité économique. Car, comme toute entreprise sous l'emprise de la décision
privée, elle sera toujours intéressée par la productivité, la rentabilité et la marge de profit
avant d'effectuer d'investissements. Ce comportement amènera toujours aux patrons à
rechercher le plein emploi de ses salariés à l'intérieur de leur usine, sans se soucier s'ils sont
embauchés la totalité ou une partie des travailleurs existant dans la société, s'ils sont la totalité
ou une partie des membres de la société.
En somme, lorsque la décision économique privée a lieu dans un environnement conditionné
par le processus artificiel de production l'apparition du chômage n'est nullement hasardeux.
Si à cela on ajoute l'argument consistant à dire que les patrons n'ont comme seule
préoccupation la maximisation de leurs profits, ce qui veut dire minimiser les coûts, il vaut
mieux pour eux l'existence d'une "armée de réserve" qui tire à la baisse les salaires qu'un plein
emploi de la force de travail qui pousse à la hausse. Dans ces conditions, conformément à ce
que Adam Smith constatait, l'entente entre patrons est beaucoup plus immédiate et tacite que
celle pouvant exister entre les salariés.
Dans la recherche de maximisation des profits, la gestion privée utilise à sa faveur toute la
dynamique du processus artificiel de production dans la création, l'invention, la découverte et
l'innovation. Grand nombre de ces activités sont porteuses de nouvelles technologies
réductrices de quantité de travail. Celles-ci qui devraient se solder par une augmentation du
bien-être des personnes finissent par une politique de "dégraissage" des ressources humaines.
Et lorsqu'un patron "dégraisse" le nombre de travailleurs de son usine afin de la rendre plus
performante, il n'est qu'en train de créer du chômage.
224
Voici comment Karl Marx s'exprimait à son époque. "[...] cette contradiction absolue entre les
nécessités techniques de la grande industrie et les caractères sociaux qu'elle revêt sous le
régime capitaliste finit par détruire toutes les garanties de vie du travailleur, toujours menacé
de se voir retirer avec le moyen de travail les moyens d'existence et d'être rendu lui-même
superflu par la suppression de sa fonction parcellaire; nous savons aussi que cette
antagonisme fait naître la monstruosité d'une armée industrielle de réserve, tenue dans la
misère, afin d'être toujours disponible pour la demande capitaliste; qu'il aboutit aux
hécatombes périodiques de la classe ouvrière, à la dilapidation la plus effrénée des force de
travail et aux ravages de l'anarchie sociale, qui fait de chaque progrès économique une
calamité publique"268.
De même, lorsqu'un patron délocalise son entreprise suite à une analyse financière relative
fondée sur l'efficacité et la rentabilité, il le fait en ignorant totalement le tissu économique
d'une région. Avec la décision économique privée, il n'y a plus de correspondance pleine entre
l'activité économique et le corps social.
Le patron qui, à la suite d'une bonne gestion de son usine, a accumulé des profits, qu'en fera-til ? Il a le choix entre faire un réinvestissement en déployant son usine, investir ailleurs,
effectuer une répartition de dividendes ou attendre le bon moment pour se lancer dans un
nouvel investissement à l'intérieur même de son usine ou à l'extérieur. Il a ces possibilités et
tant d'autres mais, aucune de celles-là ne prennent en compte le nombre de travailleurs nonoccupés et le sort des non-travailleurs. Voici une autre fissure entre les intérêts privées des
nouveaux maîtres de l'économie et le sort des travailleurs et des non-travailleurs de l'ensemble
de l'économie. La décision que pendra le patron sera le résultat d'une analyse strictement
rationnelle, limitée à ses intérêts et sans rapport direct avec la personne humaine ou encore
avec la société.
Le travailleur qui perd son emploi n'a donc aucune possibilité de tomber sur un filet de
sauvetage comme c'était le cas lors du processus naturel de production. Il n'aura plus de
sources de revenu et, par conséquent, aucune chance de constituer son panier de
consommation.
De toute évidence dans la gestion privée des ressources humaines il y a, à la source, une
contradiction entre l'intérêt privé et l'intérêt général.
268
MARX Karl, [1867] Le Capital. Le développement de la production capitaliste, Livre premier, Editions
sociales, 1977, p. 347
225
C'est en ce sens que Pierre Salama et Jacques Valier sont à l'opposé de John Maynard Keynes
lorsque celui-ci écrit que "le chômage vient des erreurs des capitalistes qui ne dépensent pas
suffisamment pour que l'emploi soit suffisant"269. Salama et Valier diront que "le chômage
permanent est une caractéristique du mode de production capitaliste. Il n'est pas dû à des
erreurs corrigibles des capitalistes; il n'est pas dû à des phénomènes naturels: il est lié à un
système bien déterminé historiquement : le système capitaliste"270.
Yoland Bresson ajoutera : "Nous sommes ainsi devenus esclaves d'un mode de production qui
n'a plus besoin de nous, de nous tous, esclaves d'un système... Jusque dans nos têtes, esclaves
du salariat. L'esclavage le vrai, l'originel, existe encore aujourd'hui"271.
269
SALAMA Pierre et VALIER Jacques, [1973] Une introduction à l'économie politique, Librairie François
Maspéro, p. 87
270
Idem, p. 88
271
BRESSON Yoland, [1994] Le partage du temps et des revenus, Editions Economica, p. 1
226
CONCLUSION CHAPITRE VI
Les deux vices marquants du monde économique où nous
vivons sont le premier que le plein emploi n'y est pas assuré,
le second que la répartition de la fortune et du revenu y est
arbitraire et manque d'équité272
John Maynard KEYNES, 1936
Nous allons conclure ce chapitre VI concernant le renouvellement de la décision privée, en
commençant par justifier certains points de notre méthode d'analyse. Pour cela citons d'abord
Konrad Lorenz, puis Pierre Lévy.
Konrad Lorenz, Prix Nobel 1973 en médecine et physiologie, s'élève contre une "erreur de
méthode très largement répandue en sociologie et en psychologie sociale. Cette erreur
consiste à négliger complètement les propriétés structurelles stables de l'individu humain,
propriétés qui ne peuvent donc être influencées par la totalité de la société [...]. La seconde
origine de la faute de méthode réside dans la négligence des comportements spécifiques
innées"273.
Nous sommes conscients que ces deux éléments d'analyse signalés par Konrad Lorenz n'ont
pas été pris en compte. Cela est dû à notre choix de départ. Notre recherche vise
essentiellement à connaître les sources des inégalités économiques provenant de la dynamique
de l'activité économique elle-même. C'est ainsi que notre recherche a plutôt une vision
d'ensemble de la société. Elle n'aborde pas d'une façon particulière la personne. Elle essaie de
comprendre le comportement des personnes face aux caractéristiques des éléments de
l'environnement économique, social et naturel des choses.
272
"The outstanding faults of the economic society in which we live are its failure to provide for full
employment and its arbitrary and inequitable distribution of wealth and incomes" (KEYNES John Maynard,
[1936] The general theory of employment interest and money, MacMillan and Co., London, p. 372)
273
LORENZ Konrad, [1965] Trois essais sur le comportement animal et humain, Editions du Seuil, 1970, p.
167-8
227
Dans notre démarche, nous avons fait de notre mieux pour ne pas tomber non plus ni dans le
déterminisme ni dans le structuralisme signalés par Pierre Lévy en ces termes : "en écologie
cognitive, il n'y a pas de causes et d'effets mécaniques, mais des occasions et des acteurs. Des
innovations techniques rendent possibles ou conditionnent l'apparition de telle ou telle forme
culturelle, [...] mais elles ne les déterminent pas nécessairement."274 Il continue : "il y a sans
doute des structures, mais il faut les décrire comme elles sont : provisoires, fluides,
distribuées, moléculaires, sans limites précises"275.
C'est sur ces bases que nous avons mené nos travaux de recherche, et c'est ainsi que nous
sommes arrivés à la conclusion suivante : les caractéristiques très particulières des éléments
du processus artificiel de production (pap) et notamment de la machine facilitent le
renouvellent de la décision privée. Sur ces bases naît une société pap et une économie de
marché qui a des nouveaux agents : les salariés et le patron.
Tout le résultat de l'effort humain est approprié par ceux qui maîtrisent l'activité
économique276. La force de travail, encore une fois, n'est qu'un coût de production que l'on
doit minimiser pour atteindre l'objectif de la décision privée : la maximisation du profit.
La recherche d'un maximum de profit, au niveau de chaque unité de production et dans une
économie gérée en décision privée, génère nécessairement, et pour la première fois dans
l'histoire, le chômage. C'est le début de l'éclatement des liens entre la force de travail et
l'économie. Le caractère permanent du chômage, de la pauvreté et des salaires de subsistance
finissent par conditionner la naissance d'un autre phénomène, la marginalité.
Etant donné ses caractéristiques, le processus artificiel de production favorise une relation de
domination qui s'effectue dorénavant au niveau de l'économie-monde et avec un mécanisme
d'extorsion beaucoup plus puissant et souple. "Il est, dès lors, inutile de vouloir justifier les
inégalités dans la répartition des ressources par les différences d'efficacité productive"277.
Dans ce contexte la pauvreté s'aggrave, le chômage et la marginalité s'installent dans la
société. Les inégalités économiques s'accentuent au milieu d'une économie d'abondance et des
milliers de possibilités de création, de production et de consommation.
274
LEVY Pierre, [1990] Les technologies de l'intélligence. L'avenir de la pensée à l'ère informatique, Editions
La Découverte, p. 169
275
Idem, p. 169-170
276
"great poverty, and that poverty very little connected with desert - are the firtst grand failure of the existing
arrangements of society" (MILL John Stuart, [1848] Principles of political economy, Oxford University Press,
1998, p. 384)
277
BRESSON Yoland, [1977] Le Capital-temps. Pouvoir, répartition et inégalités, Calman Lévy, p. 24-25
228
Ainsi, le constat est frappant. La richesse des nations ne garantit nullement le bien-être de tous
ses individus. La puissance des processus de travail ne sert qu'à créer des richesses. Leur
répartition relève du type de décision économique mis en place. C'est la leçon la plus
importante de l'histoire.
Nous souhaitons nous attarder le temps d'un commentaire pour commenter la Loi de la rareté
exprimée par Paul A. Samuelson et William D. Nordhaus en ces termes : "au cœur même de
l'Economie se trouve la loi incontournable que nous appelons la Loi de la rareté, qui énonce
que les biens sont rares parce qu'il n'y a pas assez de ressources pour produire tous les biens
que les individus veulent consommer"278.
Si nous nous plaçons au début de l'humanité, l'idée qu'il y avait non seulement rareté mais
aussi pénurie des biens est sans conteste. Mais il ne s'agissait pas d'une rareté par manque de
ressources, mais d'une rareté vue la façon très rudimentaire de travailler. Les hommes n'ont
cependant pas attendu ni la science économique ni le patron pour résoudre ce problème. Au
fur et à mesure que les hommes ont créé de nouvelles manières de travailler, se confrontant
pourtant pratiquement à la même nature, ils sont arrivés à une économie d'abondance.
Toutefois, de nos jours, malgré l'économie d'abondance, les inégalités économiques
s'aggravent et s'amplifient. Nous venons de le voir, cela n'est pas dû à un manque de
ressources puisque nous sommes dans une économie d'abondance, mais aux effets pervers de
la décision économique privée.
Voici comment Pierre Duharcourt s’exprime à ce sujet : « La soumission formelle traduit
simplement l’exploitation de la force de travail, dès lors qu’elle est achetée comme
marchandise, sans qu’il y ait eu modification du contenu et des procédés antérieurs du procès
de production. La soumission réelle traduit la véritable dépossession du travailleur des
moyens et des conditions de son travail, sa perte de la maîtrise du procès de travail. »279
278
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 57
279
DUHARCOURT Pierre [1985] Introduction in Travail salarié et capital. Salaire, prix et profit, Karl Marx,
Messidor/Editions sociales, p. 18
229
CONCLUSION DU TITRE II
Les opérations de répartition sont celles qui déterminent
au sein d’une société les formes d’appropriation et d’usage
des conditions de la production et de son résultat, le
produit social. L’appropriation de ces ‘objets’ est soumise,
dans toute société, à des règles explicites qui définissent
les droits ‘non écrits ou écrits’ que les divers membres de
cette société ont sur ces objets.280
Maurice GODELIER
Le degré de liaison entre le travailleur et son travail, entre lui et les autres travailleurs, entre
les travailleurs et les non-travailleurs, entre la force de travail et le corps social; en somme, le
degré d'harmonie entre l'économie et la société, a un rapport direct avec le type de décision
économique mis en place pour gérer l'activité économique.
Nous pourrions l'exprimer autrement. Posons Q comme le résultat de l'activité économique
sur un exercice donné, et W comme toutes les richesses créées par l'homme et offertes par la
nature. Pour Q et W donnés, le bien-être des personnes est fonction du type de décision
économique mis en place par la société elle-même. Si elle est de type privé, la totalité de Q et
W basculera sur un seul côté de la société, pour le bonheur de ce nombre réduit de personnes
qui l'intègrent; si elle est de type social, la totalité de Q sera répartie parmi tous les membres
de la société à égalité de conditions, et la totalité de W sera gérée collectivement.
Pour mieux fixer nos idées, concernant la différence entre décision économique privée et
décision économique sociale, partons de l'exposé de Joseph Schumpeter. Il dit que "la somme
de tout ce qui est produit et porté sur le marché dans une économie nationale pendant une
période économique, peut être appelée le produit social"281. Pour lui, une économie nationale
organisée en économie d'échange est celle où "règnent la propriété privée, la division du
travail et la libre concurrence"282.
280
GODELIER Maurice, [1971] Rationalité et irrationalité en économie, t. II, François Maspero, 1974, p. 153155
281
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit,
l'intérêt et le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, p. 8
282
Idem, p. 4
230
Nous savons que la propriété privée n'est qu'un des éléments du mécanisme de la relation de
domination. Alors, lorsqu'il affirme que "nous pouvons imaginer que les biens produits par
tous les agents économiques sont entassés quelque part à la fin de la période économique et
qu'ils sont répartis selon certains principes entre ces agents"283, cela veut dire dans notre
optique que, d'une part, ce produit social appartient uniquement à ceux qui maîtrisent l'activité
économique en termes de propriété privée et, d'autre part, la répartition sera faite entre eux.
Dans cette répartition le salarié (travailleur occupé) n'a rien à faire puisqu'il a déjà vendu son
travail et touché son salaire; pire encore pour ce qui concerne le travailleur non occupé et les
non-travailleurs, car ils n'ont rien à attendre.
Par conséquent, lorsqu'il affirme que "chaque agent économique verse un apport dans ce
grand réservoir de l'économie nationale et y fait un prélèvement"284, il se réfère uniquement à
ceux qui maîtrisent l'acte économique. Et c'est seulement pour ceux-ci que nous pourrions dire
que "tous les 'apports' balancent tous les prélèvements"285. D'où, la phrase : "chaque apport est
la condition et le complément d'un prélèvement; inversement, à chaque prélèvement
correspond un apport"286, est uniquement valable pour ceux qui maîtrisent l'économie.
Voilà l'esprit de la répartition en termes de décision privée. Une répartition qui est
complètement différente à celle qui se passe en termes de décision sociale, là où il n'existe pas
de propriété privée mais de propriété sociale. C'est ce qui garantit une répartition égalitaire
des revenus, parmi tous les membres de la société, et une gestion sociale du fonds
économique donnant assise à une réelle égalité de chances.
Cela nous amène à trois corollaires très importants.
Premièrement, la grandeur de Q n'est pas à la source des inégalités économiques. Quelle que
soit la grandeur de Q, celle-ci ne change en rien les sources des inégalités économiques. C'est
la décision privée qui en est à la source. La croissance ou la décroissance de Q ne fera
qu'augmenter ou diminuer l'intensité des inégalités économiques, mais elles seront toujours
présentes287.
283
SCHUMPETER Joseph, [1911] Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit,
l'intérêt et le cycle de la conjoncture, Editions Dalloz, p. 8-9
284
Idem, p. 9
285
Idem, p. 9
286
Idem, p. 9
287
« […] l’anthropologie moderne a confirmé la thèse que le rapport entre développement des forces productives
et développement des inégalités sociales [n’est pas] mécanique » (GODELIER Maurice, [1978] Préface in Sur
les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels, Lénine, Centre d’études et de recherches marxistes,
Editions sociales, p. 122)
231
Deuxièmement, la décision économique est mise en place par la société elle-même; bon gré
mal gré d'une partie de ses membres, mais c'est la société dans son ensemble qui décide en
dernier ressort de son implantation. C'est le sens de la notion "décision collective".
Troisièmement, jusqu'à maintenant, il y a eu toujours une correspondance entre le type de
décision économique mise en place et le processus de travail le favorisant. Or cela n'empêche,
au moins théoriquement, que la société décide autrement.
Supposons alors que la société soit consciente de son pouvoir de choisir le type de décision
économique, supposons qu'elle trouve plus d'avantages que d'inconvénients dans l'un des
types de décision économique que dans l'autre, pourquoi ne serait-elle en position d'essayer
consciemment le type de décision économique qui le convient le mieux ?
Formulons plus clairement la proposition. Si c'est à la collectivité de décider du type de
décision économique à mettre en œuvre, si l'installation de la décision économique sociale est
la solution aux souffrances occasionnées par les inégalités économiques, pourquoi s'interdire
d'y penser, et encore de l'appliquer ? "Il ne s'agirait-il peut-être, dit Yoland Bresson, que de
nous rendre conscients de que cela est possible ?"288
C'est ce que nous allons vérifier dans le titre III. Est-il possible d'appliquer la décision
économique sociale bien que le processus de travail en cours ne contienne pas les
caractéristiques qui empêchent l'installation de la décision économique privée ou celles qui
facilitent l'installation de la décision sociale ? Voilà le sujet que nous allons développer dans
les trois chapitres suivants composant le titre III. Mais auparavant faisons le point sur
l'ensemble de notre exposé jusqu'ici.
288
Entretien avec Yoland Bresson en date du 23 septembre 2002.
232
CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE
La validité d'une théorie dépend de la pertinence
des hypothèses289
Christian MORRISSON
Nous venons de montrer que l'activité économique est composée de deux éléments : le
processus de travail et la décision économique. Ils agissent ensemble mais chacun a sa propre
dynamique et son propre domaine d'action.
La création des richesses est en effet une affaire du processus de travail. C'est ce qui ressort de
l'analyse de l'évolution de l'économie depuis ses origines. Sa gestion par contre est une affaire
de décision économique. Si celle-ci est de type social, la gestion crée des relations très étroites
entre l'économie, la société et les personnes. Si la décision économique est de type privé, la
gestion crée la dichotomie richesse / pauvreté, ouvre les portes à la pauvreté, au chômage, à la
misère voire la famine. C'est le constat qu'on tire de la lecture de l'histoire économique.
Voici trois discours qui mettent en action, chacun à leur manière, ces deux éléments de
l'activité économique.
Dans l'Introduction de son livre sur la dollarisation, Pierre Salama s'exprime ainsi. "Il n'y a
pas très longtemps encore, en France, la majorité des chercheurs considérait que le sousdéveloppement et l'industrialisation étaient antinomiques et qu'il suffisait de s'industrialiser
pour vaincre le sous-développement. Une telle vision devait se révéler particulièrement
réductrice [...] parce que de nombreux pays sous-développés avaient connu un processus
d'industrialisation parfois important, sans pour autant vaincre le sous-développement [...]"290.
Salama met l'accent sur la mauvaise interprétation des deux éléments de l'activité
économique, ce qui amène à des conceptualisations erronées. Ces deux éléments (le processus
de travail et la décision économique) ne peuvent pas être antinomiques. Ils appartiennent à un
ensemble, mais chacun avec sa propre dynamique.
289
290
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 25
SALAMA Pierre, [1989] La Dollarisation, Editions La Découverte, p. 7
233
Par contre, René Monory met en avant les effets de l'évolution des processus de travail dans le
cadre d'une décision privée. Il s'exprime ainsi : "l'histoire du monde est une histoire de
rapports de forces. Elle est une succession de dominations et de soumissions variant au gré
des évolutions démographiques, économiques et technologiques. Nous avons toujours la
mémoire trop courte. Se souvient-on qu'au XVIème siècle l'Espagne de Philippe II fut la
principale puissance européenne ? Qu'au XVème la Chine fut à l'origine de tant d'inventions,
aujourd'hui banalisées, mais pourtant déterminantes pour l'économie mondiale ? Au début du
XVIIIème siècle, la France rayonnait autant que le Roi-Soleil. L'Empire et la révolution
industrielle donnèrent à la Grande-Bretagne les moyens de dominer le monde du XIX siècle.
Notre siècle fut celui des Etats-Unis. A chaque époque, marquée par une avancée
technologique, correspond l'émergence d'un continent, d'une nation ou d'un peuple [...]. Pour
comprendre le monde, il faut tout à la fois le recul de l'histoire et le regard de l'observation
quotidienne"291.
Et puis Karl Marx, mettant en avant les effets pervers de la décision privée, s'insurge contre le
premier article du programme du parti ouvrier allemand ("Le travail est la source de toute
richesse"), et voici son discours. "Les bourgeois ont d'excellentes raisons pour attribuer au
travail cette surnaturelle puissance de création : car, du fait que le travail est dans la
dépendance de la nature, il s'ensuit que l'homme qui ne possède rien d'autre que sa force de
travail sera forcément, en tout état de société et de civilisation, l'esclave d'autres hommes qui
se seront érigés en détenteurs des conditions objectives du travail"292.
Il est alors très important d'identifier avec précision le processus de travail impliqué, le degré
de son développement ainsi que le type de décision économique qui l'accompagne, non
seulement pour l'analyse mais aussi pour l'application et la prévision. Une mauvaise
compréhension des éléments constituant le phénomène économique et de leur dynamique,
nous amène à une fausse conclusion ou à une politique économique erronée. D'où
l'importance de la solidité du cadre théorique, et de la validité de l'abstraction faite sur l'acte
économique.
C'est de cela dont nous allons nous occuper dans la deuxième partie de la thèse. Il s'agit de
vérifier l'hypothèse principale bâtie à l'aide de ce cadre théorique et ce, dans deux cas de
figure. Premier cas de figure : l'économie est basée sur le processus artificiel de production,
291
MONORY René, [1995] Des clefs pour le futur, Les Editions du Futuroscope, p. 21-21
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 6
292
234
celui qui en cours. Deuxième cas de figure : l'économie est basée sur le processus de travail de
conception, celui qui est en train de s'installer. Tous les deux processus de travail se
développent en économie de marché.
Notre démarche de vérification sera toujours orientée par la question principale : une
répartition égalitaire des revenus est-elle viable en économie de marché ?
235
DEUXIEME PARTIE
LA GESTION SOCIALE DE L'ACTIVITE ECONOMIQUE
Les grands problèmes économiques de l'avenir porteront
sur la répartition du revenu national davantage que la
production d'un volume toujours croissant des biens et de
services.293
James E. MEADE, Prix Nobel 1977
Est-il possible d'effacer les inégalités économiques ? Nous pouvons formuler cette question
autrement. Etant donné les conditions actuelles, où la décision privée est bien ancrée dans les
habitudes des personnes, peut-on revenir sur une décision économique sociale ? Dans les
circonstances actuelles cela veut dire : la répartition égalitaire des revenus en économie de
marché est-elle viable ?
Cette question a presque toujours entraîné une réponse négative. En tous cas, sa seule
énonciation produit des frissons parmi les auditeurs. Voici comment Alain Minc s'exprime,
dans son livre "L'avenir en face", en parlant du ressac égalitaire. "Pour la première fois depuis
de longues années, réapparaît le plus vieux débat de la philosophie politique sur la place
respective de l'égalité et de la liberté : c'est à croire que les crises obligent à revenir sur des
sentiers battus et à poser les problèmes originels dans leur acception la plus classique [...].
Nous sommes, une fois de plus, au cœur d'une équivoque, que les réflexions économiques sur
la crise n'ont guère contribué à élucider, dès lors qu'elles laissent de côté, délibérément ou
non, son incidence sur les mécanismes égalitaires [...]. Comment concilier dans une société
égalité et flexibilité ? L'égalité et l'efficacité sont-elles synonymes ? La démocratisation
s'identifie-t-elle à la rectification sociologique, autre version du vieux rêve d'égalité des
chances ? Comment fonctionne le principe de hiérarchie dans un univers hors marché ?
Comment assurer le mouvement de la société : par la recherche du maximum d'identité, par la
293
MEADE James E., [1995] Retour au Plein Emploi ? Un rêve agathotopique, Editions Economica, 1996, p. 21
236
protection des différences ? Le simple énoncé de ces interrogations fait frissonner"294 rappelle
Alain Minc.
Il y a de quoi s'inquiéter, si l'on suit la pensée de Paul Anthony Samuelson : "On peut montrer
facilement toutefois que la règle de l'égalité du revenu (mesuré en dollars, en numéraire, en
pouvoir d'achat abstrait), appliquée à des individus de goûts différents, mais supposée valable
en toutes circonstances, est incompatible en réalité avec toute fonction W déterminée et
définie. L'égalité devient un fétiche ou un dogme, si utile qu'il soit, en ce sens que les moyens
deviennent la fin, et que la lettre de la loi prend le pas sur l'esprit"295.
Devant un tel spectre, les économistes préfèrent couper court, en brandissant la définition
classique de la science économique : "On a souvent pu définir la science économique comme
l'étude de l'allocation optimale des ressources rares. Les termes 'optimal' et 'rare', disent Carl
P. Simon et Lawrence Blume, évoquent de manière plus ou moins explicite l'existence d'un
problème d'optimisation [...]"296. Quels sont essentiellement ces problèmes qui méritent
optimisation ? Simon et Blume donnent la réponse : "[...] la consommation des ménages [...]
et la production d'une firme [...]"297.
Voilà la problématique classique de l'économie, où la répartition des revenus n'est qu'un
problème mineur, technique, puisque les "facteurs de production" sont rémunérés selon leur
productivité marginale. La préférence est généralement donnée à la consommation et à la
production, au profit et aux coûts, mais non pas aux personnes.
Et pourtant, Paul A. Samuelson et William D. Nordhaus ont bien averti en ce qui concerne la
participation de facteurs extérieurs au marché. Ecoutons-les. "Les marchés de facteurs
déterminent les taux des salaire, les revenus fonciers, les taux d'intérêt, et les profits - de tels
prix sont appelés prix de facteurs [...]. Cependant, soyez avertis que la répartition du revenu
dépend aussi de nombreux facteurs extérieurs au marché. Les revenus des gens dépendent, de
façon significative, de leur possession de biens (tels que la terre ou les actions), des aptitudes
acquises ou innés, de la chance, et du degré de discrimination fondée sur la race et le sexe
294
MINC Alain, [1984] L'avenir en face, Editions du Seuil, p. 221-222
"However, it is easy to show that the rule of equality of income (measured in dollars, numeraire, abstract
purchasing power) applied to individuals of different tastes, but made to hold in all circumstances, is actually
inconsistent with any determinate, definite W function. Equality becomes a fetish or shibboleth, albeit a useful
one, in that the means becomes the end, and the letter of the law takes precedence over the spirit"
(SAMUELSON Paul Anthony, [1947] Foundations of economic analysis, Harvard University Press, enlarged
edition 1983 [The first edition of this book was awarded the David A. Wells prize for the year 1941-42, p. 225)
296
SIMON Carl P. et BLUME Lawrence, [1994] Mathématiques pour économistes, De Boeck Université s.a.,
1998, p. 665
297
Idem, p. 665
295
237
[...]. Pourquoi se pourrait-il que le mécanisme du marché apporte une solution inacceptable à
la question du pour qui ? La raison en est que les revenus sont déterminés par des
combinaisons arbitraires d'héritage, de malchance, de travail acharné, et de prix de facteurs
[...].Ceux qui ne possèdent rien et dont les compétences, la couleur de peau, ou le sexe ont peu
de valeur sur le marché, ne recevront que de faibles revenus"298.
En conséquence, nous avons créé une hypothèse de travail, celle qui privilégie les personnes,
en leur donnant les moyens qui permettent leur épanouissement. Cette hypothèse est celle de
la répartition égalitaire des revenus.
Cette partie de l'analyse de la théorie économique est pratiquement passée sous silence. La
répartition égalitaire du résultat de l'activité économique fait peur, et pourtant des expériences
historiques existent. C'est ce que nous avons montré dans le chapitre IV de cette thèse. Encore
plus, à partir de cette expérience historique, nous avons bâti un cadre théorique donnant une
vision d'ensemble de l'économie299. Celle-ci montre, d'une part, les origines des inégalités
économiques, les éléments favorisant leur genèse et, d'autre part, les mécanismes qui
pourraient les effacer définitivement.
Ce cadre théorique présente l'économie, comme étant composée de deux éléments : le
processus de travail et la décision économique. Par l'intermédiaire du processus de travail, le
groupe social, ou la société, créent les richesses dont ils ont besoin. Par l'intermédiaire de la
décision économique, il détermine la façon de gérer et répartir le résultat de son activité
économique. C'est ainsi que l'humanité a connu plusieurs processus de travail se succédant les
uns aux autres, et deux types de gestion et de répartition du résultat de l'activité économique.
Tandis que l'évolution des processus de travail permet de lever les contraintes matérielles et
immatérielles nécessaires à l'épanouissement des personnes, les deux types de décision
économique ont montré, à partir des conditions physiques données par le processus de travail
en cours, leur force et leur faiblesse concernant le bien-être des personnes.
298
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 97-107
299
"A paradigm is a model which explains aspects of the world. It is the basic mental framework which
organizes experience and information and contains a set of related assumptions about reality. It decides how we
understand things. Major paradigms affect, even govern, all the institutions and practices of a society.
Because a paradigm is the mental framework for viewing and explaining the environment - the reality which is
the world around us and of which we are a part - it will be understood that, when the environment undergoes
substantial change, what was once considered rational is unlikely to remain so. Thus what is thought to be a
rational approach to reality in once age can come to be rejected as irrational in another. Indeed, in the face of
substantial change in the environment, the maintenance of an obsolete rationality - an outdated paradigm - can be
not merely unhelpful, but also dysfunctional, or even completely disastrous" (SHAKESPEARE Rodney [1999]
Binary
Economics
the
new
paradigm,
disponible
sur
le
site
:
http://www.sase.org/conf1999/papers/Rodney_shakespeare.pdf , p.1)
238
Ces deux types de décision économique sont la décision privée et la décision sociale. Le
premier est à l'origine de la naissance des inégalités économiques, le second est sensé faciliter
le bien-être de toutes les personnes composant le corps social, sur la base d'une pleine
harmonie entre l'économie et la société.
La question que nous posons est de savoir s’il est possible de revenir vers une décision
sociale, ce qui permettrait la suppression des inégalités économiques.
Or, à partir de l'analyse des processus de travail, nous avons conclu que celui qui est en cours
et celui qui est en train de s'installer se développent dans un environnement d'économie de
marché. Tous les deux sont, donc, générateurs d'économies de marché. D'où la question
centrale de la thèse : la répartition égalitaire des revenus est-elle viable en économie de
marché ? Du point de vue théorique, cela est possible. Nous venons de l'expliciter dans la
première partie de cette thèse. Il s'agit maintenant de vérifier sa validité par l’application
d’une série de tests sur une partie de l’économie ou sur son ensemble.
Pour ce faire, nous partons de l’hypothèse que, la décision économique sociale est bien
installée dans l’activité économique. A partir de là, nous avons décomposé notre démarche en
deux phases. La première (titre III) consistant à effectuer le test sur la base du processus de
travail en cours, le processus artificiel de production ; et la deuxième phase (titre IV)
consistant à effectuer le même test mais sur la base du processus de travail de conception.
C’est-à-dire, la première phase s’occupe de vérifier la viabilité de la répartition égalitaire des
revenus dans une économie gérée en décision sociale et basée sur le processus artificiel de
production.
La deuxième phase s’occupe d’effectuer la même vérification, dans une économie gérée en
décision sociale, et basée sur le processus de travail de conception. Il est supposé qu'à la fin
de ces tests, nous serons en mesure de répondre affirmativement à la question : la répartition
égalitaire des revenus est-elle viable en économie de marché ?
Le premier chapitre de cette deuxième partie, le chapitre VII, commence par définir la notion
de répartition égalitaire et, surtout, la répartition strictement égalitaire. Celle-ci devient
possible grâce aux caractéristiques du processus artificiel de production.
Ainsi, le chapitre VII aborde le problème central de l'efficacité ; autrement dit, pas de
gaspillage des ressources ni lors de la consommation ni lors de la production. C’est ce qui
nous amène à la question suivante : une économie de marché peut-elle atteindre son point
optimal d'efficacité avec une répartition égalitaire des revenus ? Un revenu égal pour tous les
consommateurs ne conduit-il pas à l'égalitarisme ? Quelle sera la stimulation au travail, du
239
patron d'entreprise, s'il a une rémunération égale à celle de tout le monde ? A quoi bon
maximiser le profit, dans une économie à répartition égalitaire des revenus ?
Pour répondre à ces questions, la procédure de vérification utilisera, dans un premier temps, la
théorie néoclassique. Nous nous placerons tout d’abord dans une économie en concurrence
pure et parfaite. Ensuite, tout en restant au niveau de l’équilibre partiel et sans transposer les
conclusions sur un équilibre général, nous vérifierons que la répartition égalitaire des revenus
n’est nullement en contradiction ni avec le comportement du consommateur ni avec
l’allocation optimale des ressources des entreprises. Ni le calcul économique du
consommateur, ni le calcul économique du producteur, ne sont affectés par la répartition
égalitaire des revenus. Ces agents économiques, analysés à partir du point de vu néoclassique,
trouvent leurs points d'équilibre optimal aisément. Ce sont ces questions que nous traitons
dans le chapitre VII.
Cela est-il suffisant pour conclure sur la viabilité du système ? Loin de là, car, même si l’on
admet la solidité de la théorie néoclassique, la concurrence pure et parfaite n’est pas la norme
de l’activité économique, de nos jours. La théorie néoclassique est ainsi forcée d’admettre, de
plus en plus, que la norme est plutôt la concurrence imparfaite.
Il s'avère que, de par ses conditions naturelles, le développement du processus artificiel de
production favorise la naissance des activités en concurrence imparfaite. C'est le cas de
l'apparition des entreprises en position de monopole. La question qui se pose est de savoir si,
une économie en concurrence imparfaite peut être viable lorsqu’elle est gérée en décision
sociale. Ce qui suppose une répartition égalitaire des revenus. Cela soulève, en fait, deux
problèmes à résoudre. Le premier concerne les entreprises et le second les personnes.
Pour mieux analyser le premier cas de figure, nous nous plaçons dans le cas extrême des
entreprises en concurrence imparfaite : le monopole naturel. Puisque l’entreprise en position
de monopole peut fixer, soit le prix du bien final, soit le volume à produire, l’économie à
décision sociale pourra-t-elle survivre à cette situation ? Le surprofit des entreprises,
découlant d’une position de monopole, ne met-il pas en cause la décision sociale ? Ce sujet
sera abordé dans la première section du chapitre VIII.
Le deuxième cas de figure, concernant les personnes jouissant d’une répartition égalitaire des
revenus, ouvre encore deux interrogations : premièrement, quel sera le comportement du
producteur qui a une rémunération exactement égale à celui, par exemple, qui ne travaille
pas ? Deuxièmement, quel sera le comportement des personnes face au travail, en sachant
qu’elles ont une rémunération égale au reste de la population, et celle-ci garantie à vie ?
240
Les travailleurs d'une entreprise en condition de monopole, et notamment son directeur,
peuvent intervenir sur le coût de production et sur le surprofit. Cette situation peut leur donner
la possibilité de bénéficier d'une rente de situation, sous la forme d'une rémunération d'activité
en nature voire monétaire. Cet avantage de certaines entreprises n’est-il pas la source d'une
remise en cause de la décision sociale ? Avec l'apparition des nouvelles sources de la
rémunération d'activité, la répartition égalitaire est-elle encore viable ?
Le développement de l'économie, basée sur le processus artificiel de production, ne crée pas
seulement des "imperfections" de la concurrence parfaite au niveau des entreprises. Il peut en
créer aussi au niveau des personnes. Lorsque cette économie est gérée en décision sociale,
toutes les personnes sont assurées d'un revenu. Dans ces conditions comment l'économie
pourra-t-elle inciter les personnes à travailler ? Même si les personnes sont disposées à
travailler, il y a des activités pénibles ou dangereuses. Comment une économie de marché, qui
assure à tous des revenus à vie, pourra-t-elle attirer des travailleurs vers ces activités ?
Ou encore, si la répartition des revenus est égalitaire pour tout le monde, y compris pour les
chefs d'entreprise, quelle sera leur motivation pour y participer ? La répartition égalitaire des
revenus n'est-elle pas en opposition avec une économie en concurrence imparfaite ? Ces sujets
majeurs de la répartition égalitaire des revenus, dans une économie en concurrence imparfaite,
seront abordés dans la deuxième section du chapitre VIII.
Supposons que toutes les questions, que soulève la répartition égalitaire des revenus dans une
économie en concurrence imparfaite, soient correctement résolues. Serions-nous en mesure de
conclure que la répartition égalitaire est viable ? Si l’on reste à ce niveau de l’analyse, la
réponse est affirmative. Et pourtant, deux problèmes majeurs méritent d’être abordés : il
s’agit, d’une part, de l’organisme régulateur externe de l’économie et, d’autre part, du garant
de la répartition égalitaire des revenus.
Si la décision sociale n'admet pas la participation d'un organisme régulateur externe, qui
contrôlera l’application des prix consentis et l’égalité des rémunérations ? Ces questions qui,
en principe, pourraient être résolues par le mécanisme de la participation directe, seront
abordées dans le chapitre XII.
De même, si l’on suppose l'existence d'une répartition égalitaire des revenus, et que la
rémunération d'activité n'affecte pas cette hypothèse, peut-on traiter la répartition des revenus
sans traiter le patrimoine, plus précisément, le fonds économique ? Qu'est-ce qui garantit que
ce type de répartition se reproduira au fil du temps ? C'est ici qu'intervient l'analyse de la
gestion collective du fonds économique. C'est ce type de gestion du fonds économique qui
serait le garant de la répartition égalitaire. Ce sera le sujet du chapitre IX.
241
Mais des questions s'imposent immédiatement. Pour commencer, qu'est-ce qu'une gestion
collective ? Quelles sont les caractéristiques de cette gestion collective, qui place le fonds
économique en tant que garant de la répartition égalitaire des revenus ? Avons-nous eu des
exemples historiques sur la matière ? Le fonds économique d'une économie de marché a-t-il
déjà été géré d'une façon collective ? A ce propos, nous aurons recours à un exemple et à un
contre-exemple, tous les deux historiques, qui prouveraient le fait que la gestion collective du
fonds économique est le garant d'une répartition égalitaire des revenus.
Supposons, encore une fois, que les problèmes posés par la concurrence parfaite soient
résolus, que les questions que soulève la concurrence imparfaite concernant le comportement
des entreprises en monopole, des personnes avec des rémunérations garanties à vie soient
résolues, pourrions-nous en conclure que la répartition égalitaire des revenus est viable ?
Certainement pas.
Il subsiste le fait que, le processus artificiel de production se développe avec des éléments qui
précisément avaient contribué au renouvellement de la décision privée. Cette contrainte, qui
peut entraîner un retour vers une décision privée, nous oblige à poser une hypothèse
provisoire. Nous allons supposer que les personnes vivant dans une économie gérée en
décision sociale ont, au fil du temps, intériorisé le comportement en décision sociale. C'est par
ce biais que provisoirement nous pourrions conclure la vérification de notre hypothèse de
travail.
Cette hypothèse provisoire sera levée par la nouvelle manière de travailler qui s'installe, le
processus de travail de conception. Les traits les plus saillants de ce processus de travail ont
été décrits au cours du chapitre III. Faisant suite à ce chapitre, les caractéristiques de ce
processus de travail favorisant l'installation de la décision sociale seront présentées au cours
du chapitre X. La vérification de la correcte application de la gestion sociale, et notamment de
la répartition égalitaire sur la base de ce processus de travail, sera analysée au cours du
chapitre XI.
Il est important à ce niveau de comprendre comment un changement de la façon de travailler
peut faciliter l'application d'un choix de société. Comment le passage du processus artificiel
de production au processus de travail de conception rende-t-il aisé l'application de la décision
sociale ?
D’autre part, en ce qui concerne la décision économique, le choix de société peut-il se passer
des caractéristiques du processus de travail en cours ? Quel est le degré d'interrelation entre la
décision économique et le processus de travail ? Ont-ils une relation d'interdépendance ?
242
Si l'installation de la décision sociale est possible, quelles seront les conditions afin que ce
choix perdure dans le temps ? Existe-t-il des expériences à ce sujet ?
Le fait de scinder la vérification, en fonction des processus de travail, va permettre de repérer
les causes et les effets de l'interaction entre chacun de ces deux processus de travail et la
décision économique sociale. Ainsi, nous pourrons définir comment peut se produire le lien
entre la décision sociale et l'un ou l'autre des processus de travail ; en gardant à l’esprit notre
objectif : tester le fonctionnement d'une économie de marché avec une répartition égalitaire
des revenus.
Or, l'économie de marché ne fait pas la totalité d'une économie. Pour y parvenir, il faut y
ajouter l'économie non-marchande.
Mais, des questions s'imposent immédiatement. La répartition égalitaire des revenus est-elle
compatible avec une économie non-marchande ? Les biens collectifs peuvent-ils être traités
dans une économie gérée en décision sociale ? Est-ce que leur traitement ne demande pas la
participation d'un organisme régulateur externe ? Cela nous amène à vérifier si les biens
collectifs et les externalités peuvent être traités par une économie gérée en décision sociale,
autrement dit, sans la participation d'un organisme régulateur externe. Pour ce faire, il est
nécessaire de présenter les traits les plus marquants de la nouvelle organisation sociale. Ils
émanent d'une économie se développant, d’une part, sur la base du processus de travail de
conception et, d’autre part, gérée en décision sociale. Ceci sera précisé dans le chapitre XII.
Nous allons maintenant traiter le titre III concernant la décision sociale et le processus
artificiel de production.
243
TITRE III
LA DECISION SOCIALE
ET LE PROCESSUS ARTIFICIEL DE PRODUCTION
Mis à part l'essai anarchiste des années 1936 en Espagne, rapidement fragilisé d'ailleurs, il n'y
a, dans notre histoire récente, que nous sachions, aucun mouvement social prônant la
répartition égalitaire des revenus. Elle ne figure pas parmi les mesures de politique
économique suite aux révolutions d’octobre en Russie ou dans la Chine de Mao Tsé-toung,
moins encore dans celles des gouvernements démocratiques ou de facto. Pour en trouver un, il
est nécessaire de revenir aux origines de l'humanité, des milliers d'années en arrière.
Ce qu'on retrouve plus couramment dans notre histoire récente, ce sont les mouvements
tendant à « collectiviser » le fonds économique. Tous ont échoué, pourquoi ? La répartition
égalitaire des revenus n'a-t-elle aucun fondement économique ? Est-elle incompatible avec
une économie de marché ? Ce qui s'est passé aux origines de l'humanité fut-il uniquement le
fruit d'une rencontre fortuite entre un groupe tribal, restreint, et une nature généreuse en
ressources alimentaires ?
La décision sociale, et notamment l'une de ses composantes, la répartition égalitaire des
revenus, soulèvent les plus vives réactions de ceux qui prônent la "libre entreprise". Pour eux,
libre entreprise et répartition égalitaire sont des notions antinomiques. Encore plus, celle-ci
serait à l'origine des dérives du fonctionnement de l'économie, et de l'affaiblissement de la
dynamique du progrès. Il suffit d'écouter Alfred Marshall pour s'en rendre compte.
"En admettant qu’une distribution plus égalitaire des richesses est souhaitée, jusqu’où cela
justifierait des changements dans l’institution de la propriété privée, ou les limitations de la
libre entreprise (souligné par nos soins) alors que probablement, ils diminueraient la somme
des richesses ? En d’autres mots, quelles augmentations des revenus des classes plus pauvres
et diminution de leur travail doit-on viser, même si cela impliquait un amoindrissement de la
244
richesse matérielle nationale ? Jusqu’où ceci pourrait être fait sans injustice et sans diminuer
l’énergie des meneurs de progrès (souligné par nos soins) ?"300.
La défense de la libre entreprise ne pouvait pas être, bien évidemment, éloignée de la défense
de la propriété privée. C'est ce que nous venons de lire. Or, ce que nous devons remarquer,
c'est la confusion dans les sources des phénomènes économiques. Lier la propriété au progrès,
c’est manifestement faire preuve d'incompréhension de la dynamique des phénomènes
économiques. Nous venons de le souligner, la propriété est plutôt liée aux formes de gestion
et de répartition du résultat de l'activité économique; en revanche, le progrès est la résultante
de l'évolution des processus de travail.
Ce sont deux phénomènes différents, avec des sources différentes. Alfred Marshall, et bien
d'autres, ont commis cette confusion dans l'identification des sources des événements. D'où sa
conclusion erronée. Ecoutons-le encore une fois.
"Le droit de propriété, en tant que tel, n’a pas été vénéré par ces esprits supérieurs qui ont bâti
la science économique ; mais l’autorité de la science a été revêtue à tort par certains qui ont
mené des revendications pour des droits acquis, à des utilisations extrêmes et antisociales. Il
peut être alors bon de noter que la tendance d’une étude économique soigneuse est de baser
les droits de la propriété privée non pas sur un principe abstrait, mais sur l’observation que
dans le passé, ils ont été indissociables d’un progrès solide (souligné par nos soins) ; et qu’il
incombe donc aux hommes responsables de continuer, avec précaution et à titre d’essai, dans
l’abrogation ou modification de droits, alors même que ceux-ci sembleraient inappropriés aux
conditions idéales de la vie sociale."301.
Contre cette défense mal fondée de la propriété privée, et de ses charmes, Alain Bihr et
Roland Pfefferkorn s'enflamment. "L'égalité serait synonyme de contrainte, d'aliénation de la
liberté. Liberticide, elle le serait tout d'abord en obligeant tout un chacun à se couler dans un
300
"Taking it for granted that a more equal distribution of wealth is to be desired, how far would this justify
changes in the institutions of property, or limitations of free enterprise (souligné par nos soins) even when they
would be likely to diminish the aggregate of wealth ? In other words, how far should an increase in the income
of the poorer classes and a diminution of their work be aimed at, even if it involved some lessening of national
material wealth ? How far could this be done without injustice, and without slackening the energies of the
leaders of progress (souligné par nos soins) ?" (MARSHALL Alfred, [1890] Principles of economics,
Prometheus Boos, 1997, p. 41
301
"The rights of property, as such, have not been venerated by those master minds who have built up economic
science; but the authority of the science has been wrongly assumed by some who have pushed the claims of
vested rights to extreme and antisocial uses. It may be well therefore to note that the tendency of careful
economic study is to base the rights of private property not on any abstract principle, but on the observation that
in the past they have been inseparable from solid progress (souligné par nos soins); and that therefore it is the
part of responsible men to proceed cautiously and tentatively in abrogating or modifying even such rights as may
seem to be inappropriate to the ideal conditions of social life" (MARSHALL Alfred, [1890] Principles of
economics, Prometheus Boos, 1997, p. 48)
245
même moule unificateur, en faisant fi du 'libre jeu des différences'. Liberticide, elle le serait
encore en portant atteinte au 'libre fonctionnement du marché' : en bridant la capacité et
l'esprit d'entreprise, en perturbant les autorégulations spontanées du marché par la
réglementation administrative, en se condamnant du même coup à étendre et à complexifier
sans cesse cette dernière, jusqu'à enserrer l'économie et la société entière dans les rets d'une
bureaucratie tentaculaire. En définitive, entre liberté politique et égalité sociale, il y aurait
incompatibilité, voire antagonisme […]."302
Au cours des trois chapitres qui suivent (VII, VIII et IX), nous allons montrer que la
répartition égalitaire des revenus est viable, dans une économie de marché générée par le
processus artificiel de production. La deuxième section du chapitre VII et le chapitre VIII
montrent que l’économie en décision sociale se développe sans gaspillage des ressources ou,
en tout cas, que le système met en route des mécanismes qui peuvent l’éliminer.
Le plus important à remarquer dans ces trois chapitres, tout en prouvant la viabilité de la
répartition égalitaire des revenus, réside dans le fait que les trois éléments composant la
décision sociale sont clairement définis. A partir de là, la notion de décision économique
sociale devient une catégorie économique entièrement opérationnelle. Ce n’est plus une
notion vague, vide de sens ou, en tout cas, sujette à toute sorte d’interprétations.
Le chapitre VII définit la notion de répartition égalitaire, ce qui deviendra la rémunération de
base, premier élément de la décision sociale. Le développement du chapitre VIII nous amène
à expliciter la définition de la notion de rémunération d’activité, deuxième élément de la
décision sociale. Enfin, l’analyse déployée dans le chapitre IX, autour du fonds économique,
garant de la répartition égalitaire des revenus, conduit à préciser la notion de gestion
collective du fonds économique, troisième élément de la décision sociale.
Nous allons maintenant commencer par exposer, en détail, la répartition égalitaire des revenus
dans une économie de marché en concurrence pure et parfaite.
302
BIHR Alain et PFEFFERKORN Roland, [1995] Déchiffrer les inégalités, Syros, p. 21-22
246
CHAPITRE VII
LA REPARTITION EGALITAIRE DES REVENUS
ET L'ECONOMIE DE MARCHE EN CONCURRENCE PARFAITE
Nous avons vu que, dans certaines situations, les
propriétés des marchés concurrentiels sont
remarquables. Mais nous ne pouvons pas dire que la
concurrence du laissez-faire assure le plus grand
bonheur au plus grand nombre. Il n'en résulte pas non
plus nécessairement l'usage le plus juste possible des
ressources.
Pourquoi cela ? Parce que les gens ne sont pas dotés
de pouvoirs d'achat identiques.303
Paul A. SAMUELSON et William D. NORDHAUS
Fernand Braudel livre ce constat : "ce monde s'affirme sous le signe de l'inégalité. L'image
actuelle - pays nantis d'un côté, pays sous-développés de l'autre - est vraie déjà, mutatis
mutandis, entre XVème et XVIIIème siècles. Certes [...], les pays nantis et les pays pauvres ne
sont pas restés immuablement les mêmes; la roue a tourné. Mais, dans sa loi, le monde n'a
guère changé : il continue à se partager, structurellement, entre privilégiés et non privilégiés.
Il y a une sorte de société mondiale, aussi hiérarchisée qu'une société ordinaire et qui est
comme son image agrandie, mais reconnaissable"304
Face à ce statu quo d’inégalité, Christian Morrisson remarque que "la répartition des revenus
est à la fois un sujet scientifique [...] et un enjeu politique essentiel dans tous les pays. Il suffit
de lire les journaux pour s'en persuader : les taux d'intérêt vont-ils augmenter ou baisser ?
303
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 245
304
BRAUDEL Fernand, [1977] La dynamique du capitalisme, Editions Arthaud, 1985, p. 83-84
247
L'impôt direct sera-t-il allégé ? Le salaire minimum doit-il être relevé ? Comment peut-on
lutter contre la pauvreté ? Ces questions qui, comme beaucoup d'autres, sont quotidiennement
au cœur des débats politiques et sociaux, ont un point commun. Toutes concernent la
répartition des revenus"305.
A ce grand nombre de questions et de réflexions, nous allons en ajouter une autre, et non des
moindres, celles de la répartition égalitaire des revenus. Car, comme Denis Clerc le
manifeste, "ne nous leurrons pas : la solution des inégalités viendra moins de la redistribution
que de la répartition initiale"306
Une idée reçue est celle d'affirmer que, la répartition égalitaire des revenus et l'économie de
marché ne font pas bon ménage. Est-ce vrai ? Car, la répartition égalitaire serait synonyme
d'égalitarisme et de relâchement d'un esprit de concurrence et de compétitivité, nécessaire
pour réussir dans une économie de marché.
Dans ce chapitre, au contraire, nous allons vérifier qu'une économie de marché, fermée, en
concurrence pure et parfaite, ayant à la base une répartition égalitaire des revenus, est viable.
C'est-à-dire que, la répartition égalitaire des revenus est compatible avec une économie de
marché en concurrence pure et parfaite et, de surcroît, elle fonctionne avec efficacité.
A ce propos, étant donné l’énervement de Joan Robinson, et bien d’autres, une mise en garde
s’impose. Ceci est aussi valable pour le même analyse sur la base du processus de travail de
conception (chapitre XI).
Prenons cet exercice théorique, en guise d’une première approche, sur la viabilité de la
répartition égalitaire des revenus en économie de marché. Cela, à l’aide de l’outillage de la
théorie néoclassique. Nous resterons au niveau d’un équilibre partiel du consommateur et du
producteur, en sachant tous les problèmes théoriques qu’occasionne son passage à l’équilibre
général. Une discussion encore non close malgré l’avis contraire de certains. Ces discussions
portent sur les rendements d’échelle, l’élection et la mensuration des variables utilisées, et
bien d’autres points de litige.
Ainsi, Christian Morrisson dit que "si Walras a admis l'existence d'un vecteur prix d'équilibre,
toutefois il n'en a pas fait la démonstration. Il fallu attendre les années 1950 pour que celle-ci
soit apportée par Arrow et Debreu."307. Et pourtant, en ce qui concerne la monnaie, Debreu
305
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 9
CLERC Denis, [1983] Déchiffrer l'économie, Editions Syros, 4ème édition, 1984, p. 50
307
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 28
306
248
lui-même annote ceci : "Aucune théorie de la monnaie n'est offerte ici et l'on suppose que
l'économie fonctionne sans l'aide d'un bien servant de moyen d'échange"308
Selon Bernard Guerrien et Bertrand Nezeys, Arrow et Debreu proposent des hypothèses
fondamentales pour résoudre le problème de l'équilibre général comme celles-ci : 1. Il existe
un système complet des marchés. 2. Il n'y a pas de rendements d'échelle croissants ni de coûts
fixes. 3. Le niveau de production d'équilibre est déterminé uniquement par la demande309. Ces
hypothèses qui fondent la rigueur mathématique de la théorie néoclassique, sont, en même
temps, à l’origine de son éloignement de la réalité du phénomène économique.
En ce qui concerne les prix, Gérard Debreu précise : "[...] le rôle des prix est le suivant. A
chaque marchandise est associé un nombre réel, son prix. Quand un agent économique
s'engage à prendre livraison d'une certaine quantité d'une marchandise, le produit de cette
quantité par le prix de la marchandise est un nombre réel inscrit au débit de son compte. Ce
nombre est appelé le montant payé par l'agent. De même un engagement de livrer donne lieu à
une nombre réel inscrit au crédit de son compte et appelé le montant payé à l'agent. Le solde
de son compte, c'est-à-dire la valeur nette de tous ses engagement, guide ses décisions [...]"310.
Une position neutre qui n’est pas tout à fait le cas dans le monde réel des affaires.
"Le modèle de Arrow-Debreu, référence centrale de la théorie économique dominante, peut
être présenté comme un jeu à information complète dont les joueurs sont les ménages, les
entreprises et un personnage particulier, le commissaire-priseur, dont les actions consistent à
afficher des prix et dont l'objectif est de minimiser la somme (en valeur) des différences entre
les demandes et les offres de tous les biens. Le comportement des ménages est le plus simple
possible : chacun détermine son plan optimal (qui maximise soit son utilité, soit son profit)
sur la base des seuls prix "affichés" (et, par conséquent, ne cherche pas à se mettre à la place
des autres et à anticiper leurs choix : il y a là une limite à la rationalité, à l'information). Le
commissaire-priseur centralise, sans coûts, les offres et les demandes qui résultent des choix
des ménages; le jeu est "résolu" quand il a trouvé un vecteur de prix rendant minimum (ou
annulant) les écarts entre ces offres et ces demandes, prises globalement. Ce vecteur-prix, s'il
existe, correspond à un équilibre général concurrentiel"311. Bien évidemment « s’il existe »,
car la réalité serait plus proche de la main invisible que du commissaire-priseur.
308
DEBREU Gérard, Théorie de la valeur. Analyse axiomatique de l'équilibre économique, Editions Dunod, p.
32
309
GUERRIEN Bernard et NEZEYS Bertrand, [1987] Microéconomie et calcul économique, Economica, 2ème
édition, 1989, p. 206
310
Idem, p. 32
311
GUERRIEN Bernard, [1993] La Théorie des Jeux, Editions Economica, p. 25
249
Voilà en ce qui concerne la mise en garde sur la solidité de l’outil néoclassique pour valider,
dans une première approche, notre hypothèse de travail. Ceci dit, nous continuons avec la
présentation du chapitre VII.
La première section de ce chapitre introduit la notion de répartition égalitaire des revenus. La
deuxième section aborde le calcul économique des agents d'une économie en concurrence
parfaite. D'une part, on analysera le calcul économique des consommateurs, avec un pouvoir
d'achat identique suite à la répartition égalitaire des revenus. D'autre part, on analysera le
calcul économique du producteur, dont la rémunération des travailleurs échappe à son ressort.
Ici, nous proposons une variante du plan d'exposé traditionnel de la théorie néoclassique. Car,
nous mettons en avant que la répartition est une chose, et que la production en est une autre.
La répartition est le résultat d'une décision économique, et la production est le résultat d'un
processus de travail. Nous posons donc l'hypothèse que la production et la répartition sont
séparables, bien qu’elles ne soient pas indépendantes. Séparation ne veut pas pour autant dire
indépendance. Répartition et production sont liées par une interdépendance permanente.
Sur la base de cette hypothèse, nous allons appliquer une répartition égalitaire des revenus.
Elle est donc le résultat d'un choix de société, qui prend la forme d'une décision économique
sociale. Est-il possible appliquer une rémunération égalitaire ? N'y a-t-il pas de gaspillage lors
de l’application d’une répartition égalitaire ?
Ensuite, nous traitons ces agents de l'économie dans leur équilibre intertemporel optimal. Il
s'agit de vérifier, si le comportement intertemporel du consommateur ou du producteur ne
modifie pas une situation d'équilibre optimal en décision sociale.
En somme, nous allons vérifier la viabilité, et si oui, sur quelles conditions l'économie de
marché accepte une répartition égalitaire des revenus.
Commençons par préciser la notion de la répartition égalitaire des revenus.
VII.1 Sur la notion d’une répartition égalitaire des revenus
Nous allons commencer par effectuer quelques rappels; ensuite, la notion de répartition
égalitaire sera mieux précisée; pour enfin, discuter brièvement sur l'égalité et l'efficience.
250
A. Quelques rappels liminaires
Avant d'aborder la notion de répartition égalitaire des revenus, et de faire une première
discussion sur la compatibilité ou l'incompatibilité entre l'égalité et l'efficience, nous ferons
quelques rappels, d'abord sur l'amalgame souvent fait entre répartition des revenus et
répartition des richesses; ensuite, sur la différence entre facteur de production et intrant; puis,
sur la notion de force de travail; et enfin, sur la structure économique de la société en décision
sociale.
a. Répartition des revenus / répartition des richesses
La répartition des revenus n'est pas le synonyme de la répartition des richesses. La répartition
des revenus n'est qu'une partie de la répartition des richesses. Lorsqu'on utilise la notion de
répartition des richesses pour ne parler que de la répartition des revenus, c'est un abus de
langage. C'est le moins qu'on puisse dire car, soit il y a intention de détourner le sujet, soit il y
a méconnaissance du sujet.
Voici ce que Luigi Pasinetti note à propos des notions de richesse et de revenu : "Le concept
de 'richesse' est à première vue parfaitement clair et familier. On le définit traditionnellement
comme 'l'abondance de biens et services disponibles pour un individu ou une collectivité'.
Pourtant, un examen plus attentif révèle immédiatement que cette définition, comme d'ailleurs
tant d'autres, n'est pas exempte d'ambiguïtés.
Une première distinction s'impose : 'abondance de biens' peut signifier dotation ou fonds de
biens existants, c'est-à-dire fonds de richesse (ou richesse de patrimoine) tout autant que flux
périodique important de biens et services, c'est-à-dire flux de richesse (ou richesse de revenu).
Ces deux significations sont souvent confondues, aujourd'hui encore. Or, il s'agit de deux
concepts très différents. Quoique ces deux formes de richesse ne soient pas sans rapport, la
relation qui les unit n'est ni simple, ni évidente, ni même invariable eu égard à l'évolution des
systèmes économiques.
S'agissant de simples individus, l'on trouve évidemment bien plus commode de privilégier
l'approche patrimoniale de la richesse. Mais lorsqu'il s'agit de pays, riches ou pauvres, c'est au
251
revenu moyen par habitant que l'on fait le plus souvent référence, ou encore, plus
précisément, à leur capacité moyenne annuelle de production de biens et de services."312
L'ensemble richesses est beaucoup plus large que l'ensemble revenus. D’autant plus que
lorsqu'on parle de répartition des revenus, on parle plutôt des revenus nets. Il y a donc une
autre partie qui n'a pas été intégrée dans la répartition, les provisions pour dépréciation
d'équipement, par exemple. La répartition des revenus ne fait mention que du résultat net de
l'exercice. C'est le flux de l'activité économique.
Nous n'avons pas toutefois abordé l’une des parties les plus importantes du processus de
travail : le capital physique et financier qui sert à effectuer la reproduction de l'activité
productive. Si à cela on ajoute le capital physique et financier « dormant » quelque part, non
compris dans l'activité économique mais existant; si à cela on ajoute encore les ressources
naturelles, nous aurons enfin l'ensemble des richesses d'une société. Cet ensemble des
richesses peut donc être ventilé en flux et en stock.
Il y a donc une grosse différence entre répartition des revenus et répartition des richesses.
Rester au niveau de la répartition des revenus, lorsqu'on essaie de résoudre le problème des
inégalités économiques, c'est rester à la surface du problème.
b. Différence entre facteur de production et intrant
Concernant les « facteurs de production », nous avons déjà vu qu'il n'y a qu'un seul facteur de
production, la force de travail.
Au moment de la production, de la combinaison des ressources, elles ne sont que des intrants
(inputs) auxquelles nous avons à faire. A ce moment, le travail n’est autre qu’un intrant d’un
procédé de fabrication.
Nous faisons donc la différence entre intrant (le travail, par exemple) et facteur (la force de
travail) au sens que celui-ci est l'unique élément avec une dynamique propre, capable de
combiner des intrants. Les intrants, par contre, ne sont que des différentes formes de
manifestation du travail qui ont besoin d'un facteur dynamisant pour prendre une nouvelle
forme.
312
PASINETTI Luigi, [1975] Leçons sur la théorie de la production, Dunod, 1985, p. 2
252
Cette différence, apparemment banale entre input et facteur, a un rôle essentiel lors de la
formulation des théories sur la répartition du résultat de l'activité économique, comme nous
aurons l'occasion de le voir plus loin.
c. La force de travail
La force de travail est composée des travailleurs et des non-travailleurs. Tous les deux
participent à l'activité économique. Le travailleur participe directement, mais il ne pourrait pas
se reproduire sans l'existence des non-travailleurs (femmes au foyer, enfants, personnes
âgées).
La force de travail (FT) est l'autre face de la population (N) lorsque l'économie est gérée en
décision sociale. La force de travail et la population sont, dans ce cas précis, l'envers et l'avers
de la même monnaie. D’où,
FT = N
Du point de vue économique, la population (force de travail) est donc composée de
travailleurs (T) et de non travailleurs (NT). C'est la structure économique de la société en
décision sociale. Ainsi, nous avons :
N = T + NT
De même, nous savons qu’il y a un rapport (ψ) entre le nombre de non travailleurs et le
nombre de travailleurs. Cela nous l'avons analysé dans le premier chapitre.
NT = ψT
D'où :
N = T + ψT = T(1+ ψ)
(1)
La quantité de travail (L) fourni par un nombre de travailleurs est égale, à un instant donné, à
ce nombre de travailleurs multiplié par la durée moyenne (φ) de leur activité économique et
cela pendant la durée d'un exercice économique donné.
253
L = φT
(2)
En remplaçant 2 en 1, nous avons :
N = L(1+ψ) / φ
Autrement dit,
L = [φ / (1+ψ)].N
C'est la masse de travail disponible à un moment donné. Cette masse de travail est fonction
directe de la taille de la population, de la durée moyenne au travail, et en raison inverse du
nombre de non-travailleurs.
Dans une économie gérée en décision sociale, les variations de ces paramètres et de ces
variables jouent directement sur le budget de chaque citoyen, comme nous le verrons plus
loin. Ce sont des paramètres et de variables qui font le lien entre l'économie, la société et
l'individu.
B. La répartition égalitaire des revenus
La faisabilité d'une répartition égalitaire des revenus est très difficile à penser y compris pour
les anarchistes. C'est ce que
livre Frank Mintz dans son ouvrage "L'autogestion dans
l'Espagne révolutionnaire" de 1936. Un problème vital dans l'organisation nationale de
l'autogestion fut celui des salaires. Après avoir refusé la hiérarchie des salaires proposée par
Marx dans la Critique du programme de Gotha notamment, les anarchistes adoptent la
position de Kropotkine et de Bakounine sur la répartition égalitaire des salaires. Et pourtant le
compte rendu du congrès de la fédération régionale catalane en février-mars 1937 retrace cette
méfiance et cette incrédulité. "Certains ne peuvent abandonner leurs préjugés et ne peuvent
accepter qu'un architecte et un maçon puissent gagner autant qu'un paysan. Tant que nous
n'abandonnerons pas ces idées égoïstes, nous n'aurons en définitive rien fait de pratique"313.
313
MINTZ Frank, [1970] L'autogestion dans l'Espagne révolutionnaire, Librairie François Maspero, deuxième
édition, 1976, p. 192
254
Au cours de ce chapitre, nous allons essayer de dissiper cette idée reçue et bien intériorisée
dans l'esprit des personnes concernant le différences des rémunérations. A charge de
compléter notre exposé avec les deux chapitres suivants pour arriver à l'idée d'ensemble et
dans le détail de la notion de décision économique sociale.
Commençons donc par préciser l'ordre de grandeur de chaque quote-part des rémunérations et
l'étendue de son application.
a. La grandeur de la quote-part
Supposons qu'à la fin d'un exercice économique donné nous ayons un résultat, en termes
monétaires, d'une valeur équivalente à R. Il s'agit d'effectuer une répartition égalitaire des
revenus. La quote-part (r) que chaque citoyen devra recevoir sera égale à la grandeur du
résultat de l'activité économique divisée par le nombre de personnes (N) appartenant à la
société. Cela veut dire que le pouvoir d'achat (r) de chacun est égal à celui de son voisin et
d'un ordre de grandeur tel que :
r=R/N
C'est la répartition égalitaire des revenus, première hypothèse forte de la décision sociale. La
répartition égalitaire des revenus est l'une des manifestations concrètes de la décision sociale..
Elle ne pourra s’ancrer et reproduire dans le temps tant que le fonds économique ne sera pas
géré collectivement. C'est la deuxième hypothèse forte de la décision sociale. Ce sera le sujet
du chapitre IX. Ce que nous allons vérifier c'est que l'ensemble de ces conditions fonctionne
dans une économie de marché
i. La base socio-économique de la répartition égalitaire
Qu'ils soient travailleurs ou non travailleurs, invalides ou en bon état de santé, noirs ou blancs,
grands ou petits, la quote-part que reçoit chaque citoyen est du même ordre de grandeur. Pour
le recevoir il suffit d'exister en tant que membre d'une société.
La répartition égalitaire, en tant que répartition des revenus, ne prend pas en compte
seulement les travailleurs occupés, comme c'est le cas de la répartition des revenus de la
255
théorie néoclassique. Elle prend en compte aussi, à égalité de conditions, les travailleurs nonoccupés mais également l'ensemble des non-travailleurs. C'est-à-dire que la répartition
égalitaire prend en compte l'ensemble de la population composé de travailleurs et de nontravailleurs. Vue autrement, elle prend en compte les nouveau-nés, les enfants, les vieillards,
les femmes au foyer, les handicapés, les malades... tous ceux qui appartiennent à la société et,
à égalité de conditions.
Il faut noter aussi que cette caractéristique de la répartition égalitaire facilite la réfection des
liens socio-économiques brisés par la décision privée. Car, dans l'ensemble de l'activité
économique, il n'y a pas seulement des travailleurs insérés dans une économie de marché. Il y
a aussi ceux qui appartiennent à une économie non-marchande. Ceux-ci ont du mal à partager
les fruits de l'économie marchande. En revanche, par l'intermédiaire d'une répartition
égalitaire des revenus, tous les efforts déployés, directement ou indirectement, par les
membres de la société sont ainsi reconnus.
ii. Sur la nature de la quote-part
La quote-part de chaque citoyen est une fonction homogène de degré zéro à très court terme.
Cette quote-part sera donc constante et égale pour tout le monde. D'où, il résulte que le prix
de l'unité de travail offerte sera aussi une constante et égal à la quote-part.
En revanche, dans le moyen et long terme, la grandeur aussi bien de la quote-part que du prix
de l'unité de travail suivra les fluctuations du résultat de l’activité économique. Elle sera donc
croissante à long terme.
Cette quote-part nous pouvons l'appeler rémunération mais en aucun cas salaire. Elle traduit
une décision sociale avec une jouissance sur l'intégralité du résultat de l'activité économique à
égalité de conditions, tandis que la notion de salaire reflète les effets d'une relation de
domination (une partie du résultat de l'activité économique, le profit, est appropriée par celui
qui maîtrise le capital).
La répartition égalitaire des revenus s'effectue en termes monétaires, ce qui facilite sa
répartition en termes strictement égalitaires.
256
b. Une répartition strictement égalitaire
Suite à la généralisation du système monétaire conditionné par le processus artificiel de
production, la répartition des revenus peut dorénavant s'effectuer en termes strictement
égalitaires. La répartition plus ou moins égalitaire fondée sur les processus de travail à main
nue, avec outils, et naturel de production, est complètement dépassée.
C. Egalité et efficience
"L'égalité est-elle compatible avec l'efficience ? C'est là une question importante qu'il faut
poser avec précaution, c'est ce qu’affirme Gilbert Abraham-Frois, car il importe de bien
distinguer suivant le nombre d'individus concernés d'une part, et d'autre part, suivant que l'on
envisage un problème de partage ou un problème de production"314.
Cet auteur a en effet posé un problème très important comme celui de l'efficience versus "le
rêve d'égalité". Sont-ils incompatibles comme Abraham-Frois semble l'affirmer ?
Abraham-Frois continue. "S'il s'agit en effet d'un simple problème de partage (d'un magot, ou
d'un gâteau déjà fabriqué) le problème de l'efficience ne se pose pas; le montant de ce qu'il y
a à distribuer est indépendant des modalités choisies pour la distribution du magot, ou du
gâteau [...]"315.
En effet, le problème de l'efficience, dans le sens de l'efficacité de production, ne se pose pas
lorsqu'il s'agit de partager un gâteau déjà fabriqué. "Si par contre il s'agit d'un problème de
production (le gâteau n'est pas encore fabriqué, le magot n'a pas été encore déniché), les
choses changent. La règle de partage, et donc de rémunération des individus, n'est pas sans
conséquence sur la dimension du gâteau (ou sa qualité), ou les chances de trouver le
magot"316.
Gilbert Abraham-Frois partage la pensée selon laquelle la répartition, d'une part, est liée à la
production et, d'autre part, est fonction de la productivité marginale des facteurs de
production. Voici un exemple qu'il fournit concernant la liaison répartition / production. Le
mécanisme de marché "est en outre porteur d'injustices graves : il suffit d'évoquer à ce propos
les phénomènes d'exclusion raciale, de nouvelle pauvreté, les préoccupations relatives aux
314
ABRAHAM-FROIS Gilbert, [2001] Economie politique, Editons Economica, 7è édition, p. 400
Idem, p. 400
316
Idem, p. 401
315
257
banlieues, à la montée des inégalités, aux sentiments de frustration"317. Selon lui, tous ces
malheurs sont le résultat des mécanismes de marché. Il pousse à ses limites sa façon de penser
on s'exprimant de cette manière : "Le marché doit-il régner sans partages et comment
tempérer - s'il le faut - ce règne ?"318.
En fait, le marché n'est qu'un élément du processus de travail. Ce n'est pas le marché qui
"règne", mais ceux qui ont décidé d'appliquer un certain type de décision économique. Les
mécanismes de marché ne font qu'exprimer le choix de société (type de décision économique)
mis en place. En l'occurrence, et nous l'avons vu dans le chapitre VI, c'est la décision privée
qui se manifeste par les mécanismes de marché et qui donne lieu aux inégalités économiques.
L'égalité et l'efficience obéissent à des sources différentes. L'une est le résultat d'une décision
économique sociale; et l'autre, est le résultat d'un état du processus de travail. Cela nous
amène à préciser qu'il existe autant de combinaisons théoriquement possibles que les deux
éléments de l'économie peuvent fournir.
Il peut y avoir une économie gérée en décision privée (inégalité économique) qui se
développe dans un état efficient, ou une autre gérée également en décision privée mais qui se
développe dans un état non efficient. Il peut y avoir aussi une économie gérée en décision
sociale (égalité économique) qui se développe en efficience, ou une autre gérée également en
décision sociale mais qui se développe dans un état non efficient.
Nous pouvons donc compter sur des économies qui se développent en efficience mais avec
des inégalités économiques, ou qui se développent en efficience mais avec des égalités
économiques. Nous pouvons encore compter sur une économie non efficiente et inégalitaire,
ou encore une économie non efficiente mais égalitaire. Si vous préférez nous pouvons
observer ces économies autrement. Disons deux économies inégalitaires, l'une non efficiente,
l'autre efficiente; ou deux économies égalitaires mais l'une non efficiente, l'autre efficiente.
Ce sont des combinaisons théoriquement possibles puisque ce sont deux phénomènes
économiques qui peuvent être séparés bien qu'ils ne soient pas indépendants.
Toutes ces possibilités théoriques concernent un seul processus de travail. Or, nous avons déjà
dénombré cinq processus de travail au cours de l'évolution de l'activité économique. Ce qui
porte à 20 possibilités théoriques. Or l'expérience historique confirme, en principe, que nous
ne pouvons pas revenir en arrière lorsqu'on a dépassé un processus de travail. Ainsi, nous
317
ABRAHAM-FROIS Gilbert, [2001] Economie politique, Editons Economica, 7è édition, p. 399
318
Idem, p. 399
258
restons encore avec 4 combinaisons théoriquement possibles, et l'une de celles-ci est
précisément une économie égalitaire qui se développe en efficience.
Mais il y a encore un autre point soulevé par Gilbert Abraham-Frois que nous voudrions
préciser. Il s'agit de "la dimension du gâteau (ou sa qualité), ou les chances de trouver le
magot"319. Nous posons le problème en ces termes : est-ce qu’entre deux économies, l'une
gérée en décision privée, l'autre en décision sociale, l'une peut-être plus efficace que l'autre ?
La question est très importante, à savoir si l'une est plus efficace que l'autre, mais cette
question déborde le sujet de la thèse. D'après l'esprit de la question principale de la thèse (une
répartition égalitaire des revenus est-elle viable en économie de marché ?), notre intérêt se
centre essentiellement à établir la compatibilité entre l'un et l'autre. Essayer de définir quel est
le meilleur des deux échappe donc au cadre de cette thèse bien que nous soyons conscients
que c'est une question cruciale pour une analyse comparative.
VII.2 Le processus artificiel de production et le fonctionnement de l'économie en
décision sociale : une approche néoclassique
Nous venons de présenter la logique d'une répartition égalitaire des revenus. Nous avons ainsi
défini la grandeur du budget de chacun des consommateurs. Elle est égale pour tout le monde.
Cela est-il l'égalitarisme ? Ce type de condition provenant d’une répartition égalitaire de
revenus affecte-t-il le libre choix du consommateur ou l’efficacité du producteur ? Pourronsnous atteindre le point d'équilibre optimal aussi bien du consommateur que du producteur
avec la contrainte d'une répartition égalitaire des revenus ? Les réponses à ces questions nous
permettront de vérifier le fonctionnement de l’activité économique et l'efficience avec
laquelle elle peut se développer.
Nous montrerons que ce type de répartition des revenus n’affecte nullement ni le
comportement du consommateur ni celui du producteur. Au contraire, il recrée des liens brisés
par la gestion privée entre l'économie et la société, entre la personne et l'économie.
Nous commençons par une première précision avant d'entamer la vérification à l’aide du
comportement du consommateur et du producteur selon les critères de la pensée néoclassique.
Notre choix d’outil de vérification est fait en sachant que « les économistes néoclassiques
considèrent l’agent économique comme une personne calculatrice, efficace et avec un sang
319
ABRAHAM-FROIS Gilbert, [2001] Economie politique, Editons Economica, 7è édition, p. 401
259
froid dans ses choix. Mais dans la pratique il se montre plutôt comme une personne aux idées
confuses, tantôt conflictuel et égoïste tantôt bien intentionné et se déplaçant en groupe »320.
Ceci dit, il est certain que « la réalité n'est pas conforme en tout point aux hypothèses sur
lesquelles repose [la théorie néo-classique] de la répartition, mais cette théorie reste jusqu'à ce
jour la meilleure référence, ou grille de lecture, pour comprendre la répartition factorielle des
revenus qu'on observe»321 comme l’exprime Christian Morrisson.
Pour sa part, et utilisant sa propre grille de lecture, Paul R. Lawrence décrit bien le fossé
existant entre l’approche théorique et la réalité en ces termes : « la Socio-économie est faible
en termes d’une théorie d’ensemble et forte en termes de fondements et d’information
empirique. L’économie néoclassique est forte dans sa théorie déductive solidement cohérente
mais faible en termes d’information empirique »322
Cela dit, nous allons suivre le plan d'exposé utilisé par Denise Flouzat, dans son livre
"Analyse économique. Comptabilité nationale"323, à l'exception du paragraphe "rémunération
des facteurs de production" et de ce qui s'en suit. Les phrases entre guillemets non remarquées
lui appartiennent. A partir de là, nous développerons notre point de vue concernant l'équilibre
optimal du producteur sans mettre en cause ni les hypothèses de la concurrence parfaite ni la
condition optimale de l'équilibre et du consommateur et du producteur.
Une deuxième précision concerne la toile de fond de ce paragraphe. Puisque nous allons
vérifier que la répartition égalitaire ne modifie pas les conditions d'une économie de marché
en concurrence parfaite, il est nécessaire de préciser les hypothèses sur lesquelles elle repose :
économie fermée à régime stationnaire, atomicité des offres et des demandes, fluidité du
marché définie par la liberté des acheteurs et des vendeurs, transparence du marché,
homogénéité du produit, parfaite mobilité des personnes et des intrants.
Lors de la rédaction de son livre concernant "Le retour au Plein Emploi ?", James Meade
(Prix Nobel 1977) justifie son analyse en économie fermée dans les termes suivants : "avec la
mondialisation de l'économie que l'on connaît aujourd'hui, il peut paraître absurde d'écrire
quoi que ce soit d'intéressant sur l'économie interne d'un pays sans accorder une attention
320
« Neoclassical economists view man as a two-legged calculator, efficient and cold-blooded. But truth reveals
him more often as muddleheaded, part morally conflicted and selfish, part morally dedicated and caring, and
prone to moving in herds » (ETZIONI Amitai [1991] Socio-Economics : A Budding Challenge, in SocioEconomics. Toward a New Synthesis, M. E. Sharpe Inc Editors, p. 3)
321
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 45
322
LAWRENCE Paul R. [1991] Socio-Economics : A Grounded Perspective, in Socio-Economics. Toward a
New Synthesis, M. E. Shrpe Inc Editors, p. 9
323
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994
260
égale aux effets sur cette économie des relations économiques et financières du pays avec le
reste du monde. Mais nous pouvons nous référer au grand exemple de l'ouvrage
révolutionnaire de Keynes, la Théorie Générale, qui était orienté principalement vers les
problèmes existant dans une économie fermée, laissant pour une étude ultérieure une bonne
part de l'analyse de leurs implications internationales"324.
On entend par régime stationnaire "un terme descriptif caractérisant le comportement d'une
variable économique dans le temps; il implique d'habitude la constance, mais il est
quelquefois généralisé pour indiquer un comportement qui se répète périodiquement. Utilisé
dans ce sens, le mouvement d'un système dynamique peut être stationnaire : par exemple, le
comportement d'un pendule vérifiant les lois de Newton, mais qui ne serait soumis à aucune
perturbation et resterait donc au repos; ou le comportement d'un revenu national après qu'un
changement d'investissement ait donné lieu à des progressions géométriques momentanées et
décroissantes du type classique 'bloc-diagramme' "325.
Sur ces conditions et à l'aide de la loi de l'offre et de la demande, le consommateur et le
producteur peuvent trouver leur point d'équilibre en conditions d'optimum au sens de
Pareto326.
Une troisième remarque consiste à préciser que l'analyse du fonctionnement se fera en ayant
un processus artificiel de production à la base de l'activité économique.
324
MEADE James E., [1995] Retour au Plein Emploi ? Un rêve agathotopique, Editions Economica, 1996, p. 18
"a descriptive term characterising the behavior of an economic variable overt time; it usually implies
constancy, but is occasionally generalised to include behavior periodically repetitive over time. Used in this
sense, the motion of a dynamical system may be stationary : e.g., the behavior of a pendulum satisfying
Newton's Laws of Motion, but subject to no disturbance and hence remaining at rest; or the behavior of national
income after à change in investment has given rise to dwindling transient geometric progressions of the usual
'block-diagram' character" (SAMUELSON Paul Anthony, [1947] Foundations of economic analysis, Harvard
University Press, enlarged edition 1983, p. 313) [The first edition of this book was awarded the David A. Wells
prize for the year 1941-42 ]
326
"Contre la tradition utilitariste de Bentham selon laquelle le bien-être social est mesuré par la somme
arithmétique des utilités individuelles, Pareto […] affirme que : 'l'ophélimité, ou son indice, pour un individu, et
l'ophélimité, ou son indice, pour un autre individu, sont des quantités hétérogènes, qu'on ne peut ni les sommer
ensemble ni les comparer […] et qu'une somme d'ophélimité dont jouiraient des individus différents n'existe pas,
car c'est une expression vide de sens'. Dans cette perspective, la seule question à traiter devient celle de
l'efficacité. Pareto la pose pour différents modes d'allocation et de production des ressources […]. Depuis,
l'économie néoclassique appelle optimum de Pareto, toute allocation qui ne peut être modifiée (par l'échange ou
par la production) sans qu'il en résulte, pour au moins l'un des individus de l'économie, une détérioration de son
niveau de satisfaction" (DEFALVARD Hervé [2000] La pensée économique néoclassique, Dunod, p. 75-76).
325
261
A. La dotation initiale
Nous allons poser "la dotation initiale" des consommateurs et des producteurs :
•
Une nature librement disponible.
•
Un volume physique donné des produits de consommation finale.
•
Une technologie donnée de production.
•
Un financement de l'économie pour un montant qui permet de faire circuler aisément le
volume physique donné des produits.
•
Un ordre de grandeur donné de la population qui se décompose entre travailleurs et nontravailleurs.
B. Le calcul économique du consommateur
Le choix du consommateur en concurrence pure et parfaite, à régime stationnaire et dans une
économie basée sur le processus artificiel de production, est cadré par les hypothèses
suivantes :
•
Le consommateur est rationnel et recherche le maximum d'utilité.
•
Le consommateur dispose, pour des achats déterminés, d'un revenu limité (celui qui est
égal pour tous les consommateurs).
•
La totalité de ce revenu est affecté à ces achats.
•
Les prix des biens sont donnés.
Sur la base de ces hypothèses, il s'agit de vérifier que les consommateurs choisissent
librement et selon leurs préférences. Nous devrons aussi vérifier que la répartition égalitaire
des revenus permette d'atteindre leur point d'équilibre optimal.
Nous remarquons encore une fois que nous ne sommes pas dans une logique de comparaison.
Notre but n'est pas de savoir si le point d'équilibre optimal atteint en conditions de décision
sociale est meilleure ou supérieure que celui atteint avec la décision privée ou vice versa.
Notre objet reste au niveau de la compatibilité entre la répartition égalitaire des revenus et
l'économie de marché. Compatibilité qui devrait s'effectuer sans entraver la recherche du
point d'équilibre optimal.
262
a. Les préférences du consommateur
La répartition égalitaire des revenus en effet conduit à une égalisation de la grandeur des
paniers de consommation. Ainsi la grandeur du panier de consommation de Paul sera égale à
la grandeur du panier de Pierre. Vu les choses de ce côté nous sommes certainement face à un
égalitarisme de consommation. La répartition égalitaire des revenus nous conduirait ainsi à
une aberration en total contre sens avec une économie de marché qui facilite la liberté des
consommateurs et des producteurs. Est-ce exact ?
En fait, bien que la grandeur des paniers de consommation soit égale, cette égalité est
uniquement monétaire. Paul et Pierre auront le même budget, certes, mais pas pour autant la
même composition de leur panier de consommation. Chacun remplira son panier en fonction
de ses préférences. Si Paul a une tendance à passer ses vacances dans les pays tropicaux, cela
n'empêchera nullement Pierre de faire le tour du monde. C'est vrai qu'avec la répartition
égalitaire chacun a une limite de dépenses à prendre en compte, mais ce n'est pas pour cela
qu'ils sont dans une position d'égalitarisme de consommation.
Les consommateurs conservent la liberté de choix en fonction de leurs préférences. La
répartition égalitaire des revenus ne nuit donc nullement au libre choix des consommateurs.
En même temps, elle n'empêche pas les consommateurs de trouver leur point d'équilibre
optimal.
Notons que la répartition égalitaire sera le premier socle d'une réelle égalité des chances. Le
deuxième socle sera la gestion collective du fonds économique. Cela nous l'aborderons dans
le chapitre IX.
Par ailleurs, l'épargne basée sur le motif prévision tend à s'annuler puisque les revenus sont
assurés à vie. Ainsi, le consommateur peut facilement épuiser son budget de l'exercice
courant, l'une des conditions de l'équilibre partiel.
La répartition égalitaire des revenus permet aussi aux consommateurs de passer des marchés
et des contrats à terme, sans aucun souci de l'avenir, car ils ont des revenus assurés. Elle est
donc compatible avec une des conditions de l'équilibre général.
De même, la répartition égalitaire des revenus donne à la Démocratie son réel sens lorsqu'elle
élimine son côté censitaire actuel.
Un libre choix à égalité de chances et un climat de démocratie réelle, sont les traits d'une une
nouvelle organisation sociale et économique. Cela nous l'analyserons dans le dernier chapitre.
263
b. Le point d'équilibre optimal du consommateur
Puisque du point de vue logique, la répartition égalitaire ne nuit nullement au calcul
économique du consommateur dans une économie de marché, la recherche du maximum
d'utilité peut être analysée de deux façons : le calcul économique en termes d'utilité marginale
(cardinale) et en termes d'indifférence (ordinale).
Supposons une fonction d'utilité du consommateur de la forme U = f(a,b), où a et b sont deux
biens de consommation finale et où Pa et Pb sont les prix respectifs de a et b donnés par le
marché en concurrence parfaite. Supposons aussi un budget du consommateur r qui est le
même pour tout le monde. De même, selon les hypothèses d'analyse, chaque consommateur
doit épuiser son budget dans l'exercice économique.
L'analyse cardinale conclut que le maximum de satisfaction est atteint lorsque les utilités
marginales (Um) des biens achetés pondérés par leur prix sont égales. Dans une économie à
deux biens (a, b), le point optimal sera atteint lorsque :
Uma / Pa = Umb / Pb
On obtient le même résultat d'équilibre optimal du consommateur en utilisant la méthode des
courbes d'indifférence où le taux marginal de substitution (Tms), sur le point de tangence de
la courbe d'indifférence, est égal à l'inverse du rapport de leur utilités marginales respectives
donc au rapport de leur prix.
Tmsab = - db / da = Uma / Umb = Pa / Pb
Le consommateur trouve ainsi son point optimal d'équilibre dans les meilleures conditions et
sans être gêné par la répartition égalitaire des revenus.
A ce propos, Yoland Bresson rappelle que "dans un monde de rareté, satisfaire chacun au
maximum de ses désirs, [...] a une limite, [voilà pourquoi Pareto] propose donc le critère
suivant : l'optimum est atteint pour la société toute entière, si l'on ne peut plus augmenter la
satisfaction d'un de ses membres, sans diminuer simultanément celle d'un autre. La meilleure
264
solution collective consiste ainsi à accroître la satisfaction de tous, jusqu'à venir buter sur une
frontière du possible"327.
Bresson continue, "pourquoi le vote démocratique, un homme, une voix, peut n'être pas
optimal ? Parce qu'il ne tient pas compte de l'intensité des préférences"328, [...] "l'imperfection
essentielle du marché [à décision privée, nous ajoutons] vient de ce qu'il est une démocratie
censitaire; seuls votent et y expriment leurs désirs, ceux qui sont suffisamment dotés de
revenus monétaires"329.
Il boucle sa pensée de cette manière : "l'économique et le social ne se contredisent pas, mais
s'interpénètrent. L'efficacité du marché libre prend une signification collective, elle fait sens.
L'équité s'appuie sur des fondements rationnels et non plus sur des présupposés moraux ou
philosophiques. Non seulement efficacité et équité deviennent compatibles, mais ils se
renforcent l'un et l'autre dans un enchaînement qui pourrait devenir vertueux, améliorant à la
fois l'homme et la société"330.
La répartition égalitaire de revenus est par conséquent compatible avec cet objectif de la
communauté bien défini par Pareto.
C. Le calcul économique du producteur
Notre objectif est de trouver le point d'équilibre du producteur dans une économie de marché
à répartition égalitaire des revenus. Pour ce faire, nous prenons en compte toutes les
hypothèses signalées ci-dessus, et nous en ajoutons une autre. C'est ici que se sépare notre
plan d'exposé de celui de Denise Flouzat pour ensuite le rejoindre dans les mêmes conditions
d'équilibre optimal pour le producteur.
Il s'avère que la répartition égalitaire des revenus fait, dès le départ, la différence entre, d'une
part, le facteur de production et l'intrant et, d'autre part, le salaire perçu par le travailleur dans
une économie à décision privée et la rémunération perçue par le travailleur dans une
économie à décision sociale. Nous reviendrons sur cela par la suite.
Mais il y a encore un autre problème et cela touche directement les producteurs. Pourquoi les
producteurs voudront-ils maximiser leurs profits puisqu'ils n'en retiennent aucun avantage
327
BRESSON Yoland, [2001-b] De l'ancienne à la nouvelle économie. La science économique en mouvement,
Arnaud Franel Editions, p. 17
328
Idem, p. 19
329
Idem, p. 31
330
Idem, p. 36
265
personnel ? Est-ce que cette hypothèse de comportement reste encore cohérente avec la
répartition égalitaire des revenus où le producteur reçoit une rémunération du même ordre de
grandeur que tout le monde ? La répartition égalitaire des revenus est-elle compatible avec
l'expérience de pensée académique qui considère les individus autonomes, séparés, cherchant
tous à maximiser leur intérêt personnel, sous contrainte ?331
Nous maintenons l'hypothèse de maximisation des profits dans une économie à décision
sociale bien que le producteur reçoive la même rémunération que les autres producteurs et les
autres personnes en général. Nous considérons que le processus artificiel de production,
même si l'économie est gérée en décision sociale (répartition égalitaire des revenus), amène
inévitablement le producteur à chercher un maximum de profit. Nous reviendrons en détail
sur ce point dans une annexe incluse dans le chapitre IX après avoir traité de l'économie de
marché en concurrence imparfaite et de la gestion du fonds économique.
Nous commençons donc par les conditions de l'équilibre, pour ensuite préciser l'équilibre du
producteur.
a. Les conditions de l'équilibre
Denise Flouzat précise que "l'analyse du comportement du consommateur fait appel à la
fonction d'utilité, celle du producteur repose sur la fonction de production"332.
Pour ce faire et afin de suivre le modèle néoclassique de détermination de l'équilibre du
producteur, nous allons utiliser la fonction de production à deux inputs : travail (L) et capital
(K). Ce qui est d'ailleurs compatible avec notre exposé concernant les éléments d'un processus
artificiel de production.
Si K représente tous les moyens et outils de production et L la quantité de travail utilisée lors
de la production, nous sommes en face des deux éléments les plus importants d'une économie
se développant sur la base d'un processus artificiel de production.
Pour rappel nous précisons (ce qui a déjà été analysé dans les deux premiers chapitres) que les
inputs (intrants) ne sont que des formes différentes de manifestation du travail, incluses dans
un procédé de fabrication bien précis. Ainsi, la quantité produite (Q) d'un bien, pendant un
exercice économique donné, est le résultat de la combinaison de ces deux intrants.
331
BRESSON Yoland, entretien du 12 décembre 2002
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 71
332
266
Q = f(K, L)
L'analyse de cette fonction de production prendra en considération les hypothèses suivantes :
•
Régime stationnaire de l'économie.
•
Etat de la technologie inchangé.
•
Fixité de l'input capital (K0).
•
Homogénéité de l'input variable, le travail.
•
Taille et structure économique de la population donnée.
•
Dépense minimale.
•
Epuisement du produit.
Cette fonction, pour faciliter l'analyse, aura la forme d'une fonction de type Cobb-Douglas,
celle qui est homogène, à rendements d'échelle constants et de degré un. De même, c'est la
fonction de production qui s'adapte le plus à notre sujet d'analyse, ce qui facilite la tâche de
vérification.
Q = AKα L(1-α).
A ce niveau de l’exposé faisons une parenthèse, pour annoncer l’esprit de notre démarche
postérieure à ce sujet. Supposons que Q est le résultat de la combinaison d'une quantité de
travail (L1) employée dans le maniement de K (machines, outils de travail et autres intrants),
lors d'un exercice économique donné. A est un coefficient technique d'expansion, α est
l'élasticité de l'input capital et (1-α) est l'élasticité de l'intrant travail. La valeur de α se trouve
entre les bornes suivants : 0 < α < 1
Et puis, K représente tous les équipements et biens intermédiaires qui ont été produits
auparavant, si nous prenons en compte les origines de l'accumulation du capital. Voici
l'opinion de Eugène von Böhm-Bawerk : "le capital est un ensemble de biens intermédiaires
qui, par un détour de production, accroît la productivité du travail humain. Le capital est luimême produit, par du travail humain. Le capital n'est pas un facteur de production. Il ne crée
de valeur [...]. Il accroît la productivité du travail humain. Il est lui même produit du travail
humain"333.
333
MILLS Catherine, [1995] Economie politique. Valeurs, répartition et production. Les courants théoriques
fondateurs, Montchrestien, p. 168
267
Ce qui veut dire que K provient d'une autre fonction où il est le résultat de la mise en action
d'une certaine quantité de travail (L2). Au dire de David Ricardo, "de loin, le plus grand
nombre de marchandises qui sont des objets d'échange sont produites par l'union du capital et
du travail, c'est-à-dire par du travail dont l'emploi s'étend dans le temps"334.
Ainsi la formation de capital nous pouvons la formaliser de la manière suivante :
K = BL2
avec B étant un coefficient technique d'expansion. K nous allons le mesurer en unités de
travail (L2) en espérant échapper à l'énervement de Joan Robinson qui dit : "La fonction de
production a été un instrument très efficace d'abêtissement. On enseigne à l'étudiant en théorie
économique la formule Y = f(L, K) où L est la quantité de travail, K la quantité de capital et Y
la production de marchandises. On lui dit que tous les travailleurs sont semblables et que L
doit être mesuré en quantité d'heures de travail. On lui dit quelque chose sur le problème des
nombres indices qui apparaît dans la mesure d'une unité de production; et on se dépêche de
passer à la question suivante dans l'espoir qu'il oubliera de demander dans quelle unité on
mesure K. Avant qu'il pose cette question, il sera devenu professeur et ainsi la paresse d'esprit
se transmet d'une génération à l'autre"335.
Ainsi, comme il a été analysé dans les trois premiers chapitres, l'origine de toute accumulation
de moyens et d'outils de travail est fruit strictement du travail humain et rien d'autre. Cela dit,
notre fonction de production deviendra :
Q = ABα L2α L1(1-α)
D'une façon abrégée, la fonction de production serait la suivante :
Q = CL2α L1(1-α)
Cette formule Q = f( L2 , L1) représente l'esprit de notre démarche. Pour l'instant revenons sur
la présentation classique de la fonction de production, celle qui est de la forme : Q = f(K, L).
334
GNOS Claude, [1992] Production, répartition et monnaie, Editions universitaires de Dijon, p. 30
335
ROBINSON Joan, [1955] The Production Function an the Theory of Capital, in Collected Economic Papers,
vol 2, p. 114
268
b. L'équilibre du producteur
Nous allons vérifier par la suite l'équilibre du producteur sous la condition de la répartition
égalitaire des revenus. Nous déterminerons donc les conditions de la maximisation du profit,
l'objectif final du producteur.
Dans un premier temps, nous ferons la recherche d'équilibre en régime stationnaire
(instantané) pour ensuite la dynamiser.
Soit la fonction de production de type Cobb-Douglas, homogène, de rendements d'échelle
constants et de degré un.
Q = A Kα L(1-α)
A est un coefficient technique d'expansion.
K est l'intrant capital mesuré en unités de capital.
L est l'intrant travail mesuré en unités de travail.
α est l'élasticité du facteur capital.
(1-α) est l'élasticité du facteur travail.
Afin de trouver le point d'équilibre optimal sur une isoquante, le producteur peut raisonner en
termes de productivité marginale ou en termes de taux marginal de substitution technique.
La combinaison optimale en termes de productivité marginale (PM), et dans une analyse
instantanée, fait que "l'entrepreneur doit substituer les facteurs de production jusqu'au moment
où se trouvent égalisées les productivités physiques marginales des facteurs par unité
monétaire dépensée". Autrement dit,
PMK / PK = PML / PL
(1)
Cela à condition que la fonction soit différentiable, à dérivées partielles continues. Si c'est le
cas, les dérivées partielles secondes des intrants doivent être négatives.
Il reste à définir l'ordre de grandeur des prix de ces intrants.
Reprenons dès le début. La répartition égalitaire des revenus dans une économie gérée en
décision sociale est de la forme :
R/N=r
269
Où toutes les personnes, sans distinction ni de race ni de sexe ni d'âge ni de nationalité,
reçoivent un revenu du même ordre de grandeur (r). Autrement dit, la rémunération du
travailleur (producteur) est égale à r. D’où, le prix de l’intrant travail est égal à PL = r.
Le prix unitaire de l’intrant capital est fixé par le marché des capitaux. Dans ce marché le
point d’équilibre se trouve là où la productivité marginale du capital égalise le prix de l’intrant
capital (PK = r’). Ainsi, si nous remplaçons r et r' dans l'équation 1, le point d'équilibre
optimal sur une isoquante sera celui où le rapport des productivités marginales est égal au
rapport de leur prix respectifs.
PMK / r' = PML / r
⇔
PMK / PML = r' / r
Denise Flouzat s'exprime ainsi. "De la même manière que la firme a intérêt à augmenter sa
production jusqu'à ce qu'il n'y ait ni perte ni gain dû à la production d'une unité
supplémentaire (profit marginal nul), de même elle à intérêt à embaucher jusqu'au moment où
il n'y ait ni perte, ni gain dû à l'engagement d'un ouvrier supplémentaire"336.
Jusqu'à maintenant, la répartition égalitaire des revenus n'a pas gêné en quoi que ce soit, la
recherche du point d'équilibre optimal du producteur sur une isoquante. Il reste à déterminer
le point d'équilibre lors de la maximisation du profit.
c. Maximisation du profit
Ce qu’il
importe maintenant c'est de déterminer les conditions du point d'équilibre du
producteur pour atteindre le maximum du profit.
La maximisation du profit de l'entreprise consiste à maximiser la différence entre ses recettes
et ses dépenses.
Le profit (Π) de l'entreprise est par conséquence égal à :
Π = Rt - Ct
336
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 125
270
La recette totale (Rt) est égale à : P.Q où P est le prix de vente du bien Q, et Q est notre
fonction de production :
Q = AKα L(1-α).
Le coût total (Ct) est égal aux dépenses en intrants :
Ct = r'.K + r.L
Une fois effectué les remplacements, nous avons l'équation du profit de l'entreprise :
Π = P.Q - r'.K - r.L
Ou encore :
Π = P. AKα L(1-α) - r'.K - r.L
Avec cette information, il s'agit donc de maximiser le profit de l'entreprise.
En concurrence parfaite les prix des inputs et des outputs sont considérés constants. Une fois
développée la dérivée partielle par rapport aux intrants, égalisée à zéro l'équation, nous serons
en mesure de trouver le point maximal de la fonction. Nous aurons :
a) concernant le capital :
Π'(K) = P.AαKα-1 L(1-α) - r' = 0
P.PMK = r'
(1)
(2)
Dans une analyse instantanée et en concurrence parfaite, la productivité marginale en valeur
du capital est égale à son prix, le taux d'intérêt du marché r'.
b) concernant le travail :
Π'(L) = P.A(1-α)Kα L(-α) - r = 0
(3)
P.PML = r
(4)
271
Dans une analyse instantanée et en concurrence parfaite, la productivité marginale en valeur
du travail est égale à son prix, la rémunération du travailleur r. Autrement dit, une décision
efficace du producteur consiste à embaucher des travailleurs jusqu’au point où leur
productivité marginale physique est égale à leur rémunération réelle.
PML = r / P
D'où, le point d'équilibre de chacun des inputs, dans le processus de maximisation du profit de
l'entreprise, se trouve là où leurs productivités marginales en valeur sont égales à leur prix de
marché.
Si on divise maintenant l'équation 2 par l'équation 4, nous aurons le point d'équilibre
instantané de maximisation du profit de l'entreprise, là où le rapport des productivités
marginales des intrants est égal au rapport de leur prix.
PMK / PML = r' / r
Nous constatons encore une fois que la répartition égalitaire des revenus est compatible avec
le comportement du producteur en économie de marché et concernant la maximisation du
profit.
Pour boucler le fonctionnement d’une économie en régime stationnaire et gérée en décision
sociale, nous devrions épuiser le produit en octroyant à tous les membres composant la force
de travail (travailleurs et non-travailleurs) leur quote-part en termes égalitaires.
A ce propos, commençons par définir la règle de l'épuisement du produit. Elle définit que le
produit est égale à la somme de la quantité utilisée de chaque intrant multipliée par sa
productivité marginale337. Cela est formulé de la manière suivante :
Q = K . PMK + L . PML
Si nous remplaçons les productivités marginales des intrants par leurs valeurs notées dans les
équations 2 et 4, nous avons ce qui suit :
337
SIMON Carl P. et BLUME Lawrence, [1994] Mathématiques pour économistes, De Boeck Université s.a.,
1998, p. 741
272
Q = K . r'/P + L . r/P
Formulé autrement, nous avons :
R = PQ = r'K + rL
(5)
Nous savons aussi que :
R/N = r (première condition d'équilibre de l’économie)
Puisque N = T + NT, cette équation nous pouvons l'écrire aussi de la manière suivante :
R / (T + NT) = r
(6)
Supposons qu'à un instant donné, la masse de travail disponible est égale à L. Autrement dit,
posons par commodité T = L. Ainsi, l'équation 6 serait :
R = rL + rNT
(7)
De la comparaison des équations 5 et 7 résulte que :
Concernant la rémunération des non-travailleurs : r’K = rNT
Ou
r'K / NT = r (deuxième condition d'équilibre de l’économie)
La masse des profits divisée par le nombre de non-travailleurs doit être égale à la
rémunération égalitaire des revenus de chacun des membres de la société. C'est dire que les
travailleurs et les non-travailleurs, au niveau individuel, perçoivent le même montant.
Nous venons de montrer que la répartition égalitaire des revenus, d'une part, est compatible
avec une économie de marché et, d'autre part, n'empêche nullement qu'elle se positionne sur
le point d'équilibre optimal aussi bien pour le consommateur que pour le producteur.
***
273
A partir de maintenant nous prendrons en considération la variable temps. Ainsi, nous laissons
le régime stationnaire de l'économie et nous rentrons dans son monde dynamique où toutes les
variables de l'économie sont des variables intertemporelles338.
D. L'équilibre intertemporel des agents économiques
Jusqu'à maintenant nous avons vérifié la compatibilité de la répartition égalitaire des revenus
avec une économie de marché en concurrence parfaite, en régime stationnaire. Vérification
que nous avons effectuée dans les deux paragraphes précédents. La conclusion est sans
ambiguïté : pleine compatibilité entre la répartition égalitaire des revenus et l'économie de
marché en concurrence parfaite et en régime stationnaire. Il ne
reste donc qu'à lever
l'hypothèse de régime stationnaire de l'économie pour continuer notre démarche de
vérification.
Lever l'hypothèse de régime stationnaire signifie prendre en considération la variable temps.
Toutes les fonctions deviennent ainsi intertemporelles. Ce qui facilite la création "des marchés
à terme pour tous les biens et toutes les périodes futures, [permettant] aux agents de procéder
à 'l'instant initial' à des échanges sur des biens produits ou consommés à des dates
ultérieures"339
"Nous pouvons dire qu'un système est dynamique si son comportement dans le temps est
déterminé par des équations fonctionnelles où 'des variables à des instants différents'
interviennent d'une manière 'essentielle'. Cette définition, dit Paul A. Samuelson, est due au
professeur Frisch"340.
Nous allons vérifier si les variables sous l'action du temps ne font pas revenir en arrière la
répartition égalitaire des revenus; c'est-à-dire, si l'action de ces variables intertemporelles ne
338
"Hayeck (1928) est amené dans un long article à faire une proposition tout à fait essentielle. Il suggère de
traiter des biens identiques, mais disponibles à des moments distincts du temps, comme des biens différents dont
les relations d'échange relèvent d'un équilibre intertemporel. Un tel équilibre impose de considérer les
anticipations des agents" (DEFALVARD Hervé [2000] La pensée économique néoclassique, p. 102).
339
GUERRIEN Bernard et NEZEYS Bertrand, [1987] Microéconomie et calcul économique, Economica, 2ème
édition, 1989, p. 261
340
"We may say that a system is dynamical if its behavior over time is determined by functional equations in
which 'variables at different points of time' are involved in an 'essential' way. This formulation, tell us Paul A.
Samuelson, is to be attributed to Professor Frisch" (SAMUELSON Paul Anthony, [1947] Foundations of
economic analysis, Harvard University Press, enlarged edition 1983, p. 314 [The first edition of this book was
awarded the David A. Wells prize]
274
font pas que la décision sociale finisse en décision privée, ce qui rendrait impossible la
répartition égalitaire des revenus
Dans ce sens, notre vérification va s'effectuer par rapport au côté consommateur et au côté
producteur des agents économiques.
Lorsqu'on parle de variables intertemporelles, c'est le taux d'intérêt qui intervient. Celui-ci
génère deux dynamiques : une, d'actualisation341 et, une autre de capitalisation. A ce propos,
commençons par effectuer une remarque sur la nature du taux d'intérêt. En fait, son existence
ne met pas en cause une économie en décision sociale. Car il est un élément du processus de
travail. D’où le taux d'intérêt, en principe, c'est une catégorie économique valable aussi bien
dans une économie à décision sociale ou dans celle à décision privée.
Ecoutons Morrisson : "Böhm-Bawerk a montré comment l'intérêt n'est pas une catégorie de
revenu propre à une société capitaliste, mais que c'est une catégorie indispensable pour toute
économie où il y a échange entre biens présents et biens futurs afin de résoudre le problème
de l'allocation intertemporelle des biens"342.
Cela tout simplement parce que le taux d'intérêt est un élément du processus artificiel de
production. Il apparaît dès qu'on utilise la variable temps. Il reste alors à vérifier si le taux
d'intérêt dans une économie à décision sociale peut entraîner celle-ci vers une économie à
décision privée. Il ne s'agit donc pas de mettre en cause le taux d'intérêt.
En somme, nous allons vérifier si par l'intermédiaire du taux d'intérêt, un agent économique
peut réussir à faire basculer la décision sociale en décision privée, en utilisant la répartition
égalitaire des revenus.
a. Côté consommateur
Nous partons de l'hypothèse d'une répartition égalitaire des revenus. A partir de là, "deux
questions se posent au consommateur qui dispose de certaines ressources à répartir entre
diverses catégories de biens à des prix divers"343 précise Denise Flouzat .
Voici les questions :
341
"L'évaluation de la richesse future fait intervenir un coefficient d'actualisation. La raison est simple. Une
somme de 100 F disponible aujourd'hui n'est pas équivalente à cette même somme disponible dans un an"
(FERRARI Jean-Baptiste [1999] Les choix intertemporels des agents, in Microéconomie, Editions Bréal.
342
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 24
343
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 104
275
•
"Comment doit-on répartir ces ressources entre les divers biens, quelle quantité de chaque
bien doit-on acheter ?
•
Quand doit-on utiliser ces ressources, doit-on les dépenser aujourd'hui ou plus tard ?"344.
Nous avons abordé la première question dans les paragraphes précédents. Concernant la
deuxième question, Christian Morrisson rappelle que "c'est Böhm-Bawerk le premier qui a
proposé trois raisons pour la préférence pour le présent"345.
La première raison s'appuie sur un taux de croissance positif de l'économie. La deuxième
couvre le problème de l'incertitude; et la troisième, se rapporte à la productivité du capital.
Cette dernière raison se rapportant à la productivité du capital, nous la traiterons plus loin
lorsqu'on abordera l'équilibre du producteur.
En revanche, une croissance positive de l'économie peut pousser les consommateurs à relever
dès maintenant leur courbe de demande, celle qui deviendra une courbe de demande
intertemporelle. Cette nouvelle situation peut avoir aussi des effets sur leur courbe
d'indifférence intertemporelle. Ainsi, ils rentrent dans une zone d'incertitude.
Le traitement de l'incertitude est beaucoup plus complexe notamment lorsqu'on fait la
différence entre risque et incertitude. "La distinction entre risque et incertitude a été proposée
il y a longtemps par Frank H. Knight (1921), dit Jean-Baptiste Ferrari, le risque correspond à
la notion d'incertitude mesurable, alors que l'incertitude correspond à la notion d'incertitude
non mesurable"346. Nous supposerons que l'incertitude est mesurable, comme le fait d'ailleurs
Ferrari.
Emil Claassen, de son côté, pose le même problème mais autrement. Il s'interroge de la
manière suivante : "peut-on trouver des raisons qui peuvent faire apparaître une
consommation moindre, c'est-à-dire une épargne, comme étant plus avantageuse qu'une
consommation du revenu tout entier ?"347. Sa réponse est la suivante : "on peut envisager trois
motifs qui justifient une consommation restreinte : l'égalisation de la consommation dans le
temps; la constitution d'un patrimoine permanent ; l'existence du taux d'intérêt"348.
Le motif égalisation de consommation dans le temps a été étudié par Ando et Modigliani à
partir de leur hypothèse du cycle vital. Ils supposent que "le flux de revenu anticipé d'un agent
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 104
345
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 71
346
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] Les choix en situation de risque, in Microéconomie, Directeur
d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions Bréal, p. 312
347
CLAASSEN Emil, [1980] Macroéconomie, Editions Dunod, 1981, p. 10
348
Idem, p. 1981
344
276
économique représentatif est relativement minime au début et à la fin de sa vie, alors qu'il
s'avère élevé au milieu de sa vie"349. Cette supposition, qui est plutôt liée aux rémunérations
en fonction de la productivité marginale du travail, n'a pas lieu d'être dans une économie à
répartition égalitaire des revenus. En revanche, les motifs croissance, décroissance ou
stagnation de l'économie peuvent induire une courbe de demande intertemporelle.
Le motif patrimoine permanent part du principe que "l'agent économique représentatif désire
accumuler un patrimoine de façon permanente et non pas [...] seulement de façon temporaire
pour le consommer dans une période ultérieure"350. Cela est dû à des considérations de
précaution, d'incertitude ou, tout simplement, de pouvoir et de prestige.
"Jusqu'à quel point la décision de consommer - et par là même celle d'épargner - se modifie-telle, lorsqu'on introduit l'existence du taux d'intérêt dans l'analyse ?"351. L'argument essentiel
de ce motif est que "l'existence d'un taux d'intérêt rend la consommation future moins
chère"352.
Denise Flouzat résume la situation de la façon suivante : "le temps introduit une distorsion
fondamentale dans l'analyse : un même bien n'a pas la même valeur pour le sujet économique
selon qu'il est disponible dans l'immédiat ou dans l'avenir"353. Elle continue : "on ne peut donc
ni les comparer ni les additionner. La raison en est dans une disposition psychologique
presque générale des individus qui préfèrent posséder des biens immédiatement plutôt qu'à
l'avenir"354.
Pour résoudre ce problème dans le traitement de l'équilibre général, Arrow et Debreu
introduisent l'hypothèse d'un système complet de marchés à terme.
Ce système complet de marchés à terme "suppose qu'un marché de contrats à terme ou de
biens contingents pour chacun des biens est ouvert pour chacun des états [de la nature] à la
période initiale"355. Les états de la nature "représentent toutes les situations (aléatoires) futures
susceptibles d'influencer les comportements individuels présents"356. Les biens contingents ne
sont pas des biens que l'on peut consommer. Ils sont " une promesse de livrer un bien ou un
349
CLAASSEN Emil, [1980] Macroéconomie, Editions Dunod , p. 12
Idem, p. 13
351
Idem, p. 14
352
Idem, p. 14
353
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 103
354
Idem p. 103
355
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] Les extensions du modèle walrasien, in Microéconomie, Directeur
d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions Bréal, p. 326
356
Idem, p. 324
350
277
service particulier si un événement aléatoire aujourd'hui vient à se réaliser demain"357. C'est le
cas des contrats de maintenance, d'assurance-maladie complémentaire, etc. Un contrat à terme
c'est "une convention juridique caractérisée par la non-immédiateté des droits et des
obligations constitutives de ce contrat"358.
En somme, la levée de l'hypothèse de régime stationnaire n'a modifié nullement le
comportement des consommateurs à revenu égalitaire. Il est fort probable que dorénavant les
consommateurs n'ont pas une dépense strictement égalitaire, en termes de valeur, parce qu'ils
font jouer leur préférences temporelles, mais cela ne met pas en cause la répartition égalitaire,
ni ne met en péril de retourner vers une répartition inégalitaire suite à une relation de
domination. Il peut se produire, à un instant donné, une situation de disparité de revenus mais
cela n'est pas la conséquence d'une modification des termes de la répartition. Elle sera en tout
cas le résultat des préférences intertemporelles des consommateurs.
Les consommateurs choisiront dès à présent des dépenses aux ordres de grandeur différents au
cours des exercices économiques, ce qui fera changer le point optimal d'équilibre. Mais cette
nouvelle situation n'est pas le résultat d'une relation de domination (autrement dit, d'une
décision économique privée). Elle ne reflète que les préférences intertemporelles des
consommateurs.
Formalisons maintenant l'équilibre intertemporel du consommateur. Il s'agit de maximiser la
fonction d'utilité intertemporelle du consommateur sous la contrainte d'un budget
intertemporel. De même, selon les hypothèses d'analyse, chaque consommateur doit épuiser
son budget dans l'exercice économique. Alors supposons :
• que la durée de vie du consommateur est composée de la période courante (t=1) et de la
période future (t=2).
•
que le consommateur connaît à l'avance sa dotation initiale et future.
•
qu'il a une courbe d'utilité intertemporelle de la forme : U(x1, x2).
•
que x1 et x2 représentent respectivement la consommation en t = 1 et en t = 2.
•
que le coefficient d'actualisation est égal à : i.
357
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] Les extensions du modèle walrasien, in Microéconomie, Directeur
d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions Bréal, p. 326
358
Idem, p. 324
278
L'actualisation "c'est la technique de calcul qui permet d'égaliser une certaine somme à
recevoir dans le futur à sa valeur actuelle. L'actualisation est l'opération inverse de la
capitalisation"359.
Supposons une contrainte budgétaire intertemporelle telle que :
p1x1+[p2x2/(1+i)] = r1+[ r2/(1+i)]
où
La consommation intertemporelle est indiquée par : p1x1+[p2x2/(1+i)]
x1 et x2 représentent respectivement la consommation en t = 1 et en t = 2.
p1 indique le prix du bien en t=1, et p2 le prix anticipé du bien pour t=2.
i est le taux d'intérêt
Les dotations initiales du consommateur : r1 et r2
Le revenu intertemporel est indiqué par : r1+[ r2/(1+i)]
L'équation de la droite de budget intertemporel du consommateur est par conséquent donnée
par l'équation :
(1+i) (p1x1)+ p2x2 = (1+i)r1+ r2
"La contrainte budgétaire intertemporelle du consommateur signifie que la somme de la
valeur de sa consommation présente et de la valeur actualisée de sa consommation future doit
être égale à son revenu intertemporel"360.
L'équation de la droite de budget intertemporel du consommateur est donc la suivante :
x2 = - (1+i) (p1/ p2) x1 + (1+i)r1+ r2
Jean-Baptiste Ferrari précise que la condition d'équilibre est obtenue, à l'aide de la méthode
du Lagrangien, le programme de maximisation composé de la fonction d'utilité du
consommateur et de la contrainte budgétaire intertemporelle.
Le consommateur se trouve donc sur son point d'équilibre intertemporel lorsque le taux
marginal de substitution intertemporel (TMSI) est égal au rapport des prix (actualisés). Le
359
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] Les extensions du modèle walrasien, in Microéconomie, Directeur
d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions Bréal, p. 319
360
Idem, p. 321
279
TMSI mesure la quantité du bien futur auquel l'agent pourrait renoncer pour augmenter d'une
unité sa consommation du bien présent tout en conservant le même niveau d'utilité
intertemporelle.361. Autrement dit,
- dx2 / dx1 = u'(x1) / u'(x2) = (1+i)p1 / p2
C'est dire que l'optimum intertemporel du consommateur est obtenu lorsque "l'utilité
marginale de la première période est égale à son utilité marginale espérée et actualisée de la
deuxième période"362.
u'(x1) = [u'(x2)p1] / [p2 /(1+i)]
La répartition égalitaire des revenus au niveau de chaque exercice n’a nullement gêné
l’équilibre intertemporel du consommateur. De même, la quote-part de chaque consommateur
peut varier au fil du temps mais cela n’est pas en contradiction avec la répartition égalitaire
des revenus au niveau de chaque exercice. Le libre choix des consommateurs à égalité de
conditions n’est donc nullement affecté par la dynamisation de l’économie.
b. Côté producteur
Pour analyser les effets de la levée de l'hypothèse d'économie à régime stationnaire sur le
comportement du producteur, revenons sur les équations de départ.
Nous avons une fonction de production à deux variables (K, L), homogène à rendements
d'échelle constants et de degré un. L'une de ces variables, le capital (K), est produit dans
l'exercice précédent. Ainsi, nous rentrons dans une fonction de production intertemporelle
telle que :
Q = [(1+i)K]α L (1-α)
i est le taux d'intérêt.
361
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] Les extensions du modèle walrasien, in Microéconomie, Directeur
d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions Bréal, p. 321-22
362
Idem, p. 336
280
La combinaison optimale en termes de productivité marginale (PM), fait que "l'entrepreneur
doit substituer les facteurs de production jusqu'au moment où se trouvent égalisées les
productivités physiques marginales des facteurs par unité monétaire dépensée". Autrement dit,
PMK / PML = [(1+i)r'] / r
Où :
r' et r sont les prix des intrants capital et travail respectivement.
Si l'on effectue les opérations nécessaires, nous retrouvons le point d'équilibre du producteur
où le rapport des productivités marginales entre les intrants capital et travail reflète le rapport
de leur prix pondérés par le taux de capitalisation.
α / (1-α) = [(1+i)r'K] / (rL)
⇔
[(1+i)r'K] / α = (rL) / (1-α)
En fait, le taux de capitalisation pour les producteurs ou le taux d'actualisation pour les
consommateurs n'est que le taux d'intérêt du marché. La question qui se pose alors est de
savoir quel est l'ordre de grandeur de ce taux.
Dans une économie à concurrence parfaite dont les consommateurs épuisent leur
rémunération et les producteurs leur budget, ce taux n'est autre que le taux de croissance des
ressources par personne (g). Le rapport des productivités marginales des intrants ne reflète
donc que le rapport de leur prix pondérés par le taux de croissance des ressources par
personne :
Puisque i = g, nous avons :
α / (1-α) = [(1+g)r'K] / (rL)
⇔
[(1+g)r'K] / α = (rL) / (1-α)
Le point d'équilibre aussi bien du consommateur que du producteur dans une économie de
marché à concurrence parfaite, dynamique, est en pleine compatibilité avec une répartition
égalitaire des revenus.
Un dernier point avant de conclure. Bien qu’on ne s’intéresse pas à la comparaison des deux
économies, l’une en décision sociale l’autre en décision privée, l’analyse néoclassique semble
montrer que l’application de la décision sociale donnerait un niveau de produit par tête
supérieur, celui qui viendrait accompagné d’une croissance plus faible. Voyons cela.
281
D’une part, on peut penser que le niveau de rémunération du travail (sou réserve de la
proportion non-travailleurs / travailleurs constante) étant égal au revenu moyen sera supérieur
au niveau qu’il atteindrait en décision privée. D’autre part, on le sait, l’une des
caractéristiques de la fonction Cobb-Douglas est que l’élasticité de substitution capital /travail
est positive et égale à 1.
Puisque le prix du travail est donc plus élevé, la part du capital augmentera au détriment du
travail. Ainsi, le rapport K/L d’équilibre devra augmenter en conséquence et le rendement
unitaire du capital (r’) devra diminuer. On obtiendra ainsi une situation plus capitalistique, ce
qui devra nécessairement finir par faire croître le produit par tête (Q/L) mais avec un taux de
croissance plus faible.
282
CONCLUSION DU CHAPITRE VII
En partant du cheminement classique du comportement du consommateur et du producteur
dans une économie de marché à concurrence parfaite et en régime stationnaire dans un
premier temps et, ensuite, en termes dynamiques, nous avons vérifié qu'il n'y a pas
d'interférence entre la répartition strictement égalitaire et le libre choix des consommateurs et
l'efficacité des producteurs. Le point optimal intertemporel d'un consommateur se trouve là où
"l'utilité marginale de la première période est égale à l’utilité marginale espérée et actualisée
de la deuxième période"363.
Ainsi, les consommateurs exprimeront leurs préférences intertemporelles avec un point
d'équilibre intertemporel optimal pour chaque consommateur. Cela fait que les dépenses ne
seront plus égalitaires, en termes de valeur, pour tous les consommateurs et pendant un
exercice donné. Ces différences ne sont pourtant pas le produit d'une relation de domination,
et ne mettent pas en cause la répartition égalitaire des revenus. Ces différences traduisent
uniquement les préférences intertemporelles des consommateurs, sous réserve de la
capitalisation et de l’accumulation de ces différences intertemporelles, sujet que nous le
traiterons dans le chapitre IX concernant la gestion du fonds économique.
La répartition égalitaire des revenus a l'avantage de faire participer dans l'acte économique
toutes les personnes composant la société. Elles participent à égalité de conditions. De
surcroît, elle peut s'exécuter en termes strictement égalitaires, parce que le processus artificiel
de production se développe en termes monétaires. C'est cette particularité du processus de
travail qui facilite la répartition strictement égalitaire.
Cette égalité n'est pourtant pas un égalitarisme. C'est l'égalité économique en termes de
pouvoir d'achat, mais chacun l'exprime comme il l'entend. Sur la base d'une égalité
économique, il y a un libre choix de chacun des consommateurs. L'individualité se réaffirme
davantage, car les grands ou les petits, les noirs ou les blancs, les hommes ou les femmes,
peuvent s'exprimer selon leurs préférences, en termes de quantité, de variété, de lieu et du
temps.
363
FERRARI Jean-Baptiste et al. [1999] in Microéconomie, Directeur d'Ouvrage Marc Montoussé, Editions
Bréal, p. 336
283
En ce qui concerne les entreprises, elles se développent sur le sentier optimal d'expansion,
l'allocation des ressources est toujours là où le rapport des productivités marginales des
intrants ne reflètent que le taux de croissance de l'économie, bien que le producteur ne retire
apparemment aucun avantage personnel, puisqu'il reçoit une rémunération égale à tout le
monde. A ce sujet, nous maintenons l'hypothèse que le producteur en décision sociale
recherche à tout instant la maximisation du profit. Nous
expliquerons en détail sur le
particulier, dans une annexe du chapitre IX, après avoir traité la concurrence imparfaite et la
gestion du fonds économique.
La répartition égalitaire des revenus n'a donc pas modifié le comportement efficace
d'entreprises en économie de marché.
Or cette liberté de choix avec des revenus assurés à vie peut conduire à des comportements
comme celui du passager clandestin. Dans ces conditions, quels sont les mécanismes qui
assurent l'attrait au travail ? Qui s'occupera de réaliser les tâches pénibles que personne ne
veut le faire ?
De même, concernant les entreprises, il s'avère qu'en partant d'une économie à concurrence
parfaite, et dans la recherche du point optimal sur le sentier d'expansion, des entreprises se
mettent parfois dans une situation de monopole. C'est le ca s, par exemple, du monopole
naturel. Les entreprises ne se sont pas mises sciemment dans cette position. Cela n'empêche
pas toutefois le fait que l'entreprise ou la branche industrielle bascule dans une situation de
concurrence imparfaite.
La question qui se pose est de savoir si ces conditions, des personnes et des entreprises, qui
mettent l'entreprise ou la branche industrielle voire l'économie dans une situation de
concurrence imparfaite, sont compatibles avec la répartition égalitaire des revenus. C'est le
sujet du chapitre suivant.
Mais il y a encore d'autres questions qui naissent comme par exemple le garant de la décision
sociale et la rémunération d'activité.
Une économie gérée en décision sociale n'admet pas en principe la participation d'un
organisme externe pour sa régulation puisque c'est le marché qui s'en charge. Or, dans ce cas,
qui est le garant de la décision sociale, qui décide que tout le monde est payé le même
montant et à égalité de conditions, et qui contrôle que les prix accordés sont appliqués ? Si ce
"garant de la décision sociale" est indispensable, quelle forme d'intervention va-t-il y avoir ?
Nous reviendrons à plusieurs reprises sur ce problème particulier, mais c'est dans le chapitre
XII qu'il sera abordé plus amplement.
284
Posons la question concernant la rémunération d'activité. Nous avons dit que dans un premier
temps la répartition égalitaire en nature (la répartition en biens alimentaires des économies
basées sur les premiers processus de travail) ne peut pas être stricte. La répartition égalitaire
lorsqu'elle est en monnaie peut être stricte. C'est le processus artificiel de production qui offre
cette possibilité. Elle se développe en termes de valeur créant ainsi une économie monétaire.
Nous venons de montrer que dans une économie monétaire et en concurrence parfaite, la
répartition des revenus strictement égalitaire est possible.
Or, même si on admet que chacun reçoit la même rémunération, la différentiation d'activités
comme conséquence d'une différentiation des rôles dans l'activité économique, place un
certain nombre de personnes en situation de bénéficier de complément de satisfaction ou des
ressources. C'est la différence qui s'établit entre celui qui participe en tant que travailleur aux
activités économiques et celui qui n'y participe pas.
En décision sociale, le travail est un choix personnel, conscient, voulu. Celui qui participe en
tant que travailleur dans l'activité productive comble le souhait du développement d'un projet
personnel. C’est une quantité de satisfaction personnelle difficilement mesurable, mais réelle.
Or, ce n'est pas tout.
Celui qui participe en tant que travailleur dans l'activité économique intervient, en fait,
directement dans les choix économiques quotidiens de l'économie (achat, vente, procédé de
fabrication, etc.) où il peut faire valoir ses préférences et peut recevoir en retour des
avantages. Les retombés de cette participation directe dans l'activité économique peut offrir,
d'une façon naturelle, des avantages en nature tels que la voiture de fonction, le logement de
fonction, les outils de travail, l'environnement du travail, et tant d'autres qui peuvent être
classés comme une augmentation de sa rémunération égalitaire de base. Ce serait une
rémunération d'activité en nature.
La rémunération d'activité qui naît dès qu'on débute une activité économique est accordée
d'une façon quasi naturelle à tous ceux qui s'impliquent dans le développement de l'économie
de marché. Ce n'est pas le résultat d'une demande d'augmentation des salaires. C'est l'usufruit
en toute normalité des avantages qui résultent de la participation à une activité économique.
Cette rémunération d'activité est par conséquent en fonction de la nature de l'activité
économique à développer. A partir de là, pourrions-nous dire qu'il n'y aura jamais une
répartition égalitaire ?
Ce sont ces questions que nous aborderons dans les deux chapitres suivants. Nous allons
commencer par l'analyse de la répartition égalitaire dans le cas de la concurrence imparfaite
pour ensuite passer à l'analyse du fonds économique, le garant de la décision sociale.
285
CHAPITRE VIII
LA REPARTITION EGALITAIRE DES REVENUS
ET L’ECONOMIE DE MARCHE EN CONCURRENCE IMPARFAITE
En admettant la supériorité du monopole sur la
concurrence atomique à certains égards, nous ne sousentendons pas que c'est le meilleur mode d'organisation
possible de l'industrie. Il existe nécessairement une
troisième forme encore meilleure, celle qui peut ou non
être moins utopique que le retour et le maintien de la
concurrence atomique.364
Paul Anthony SAMUELSON, Prix Nobel 1970
Nous venons de voir que la répartition égalitaire des revenus est compatible avec une
économie de marché en concurrence parfaite.
Or, lorsque le producteur cherche à se placer sur le point qui lui fournit le maximum de
profits, il est amené à effectuer cette recherche parmi l'étendue du sentier d'expansion. De
telle manière que, sur les bases d'une économie en concurrence parfaite et dans la recherche
d'un point optimal, le producteur dans un grand nombre de cas est conduit à une situation de
concurrence imparfaite.
Ecoutons Paul Samuelson et Williams Nordhauss : " Quand une industrie permet d'obtenir de
très importantes économies d'échelle, de telle sorte que l'échelle de la production la plus
efficace de la firme corresponde à une part significative de la demande de l'industrie, la
concurrence parfaite est menacée"365. Ils ajoutent encore pour préciser leur pensée : "nous
364
"In admitting the superiority of monopoly to atomistic competition in certain respects, we do not imply that it
is the best possible organization of an industry. There necessarily exists a still better third alternative, which may
or may not be less Utopian than the restoration and maintenance of atomistic competition" (SAMUELSON Paul
Anthony, [1947] Foundations of economic analysis, Harvard University Press, enlarged edition 1983, p.253)
[The first edition of this book was awarded the David A. Wells prize for the year 1941-42]
365
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 267
286
pensons que l'existence d'économies d'échelle et des coûts moyens décroissants est la raison
principale de la concurrence imparfaite"366.
Autrement dit, le développement de certaines branches ou industries les conduit tout
naturellement vers une position de concurrence imparfaite. C'est ainsi que la concurrence
imparfaite devient toute naturellement partie intégrante du paysage économique. Voilà une de
ses sources. Celle-ci provient du développement du processus de travail, mais il y a d'autres
sources. Quoi qu'il en soit, le fait est que la concurrence imparfaite n'est ni étrangère ni
minime dans le cadre de concurrence des économies de marché.
A ce propos, Paul Samuelson et Williams Nordhauss dressent un tableau assez clair de la
situation. "Nous définissons, de façon étroite, un marché parfaitement concurrentiel comme
celui où chaque firme est trop petite, pour influer sur le prix du marché. Prenons une liste de
marchandises : automobiles, bières, ordinateurs individuels, aluminium, électricité, cigarettes,
froment et coton. Lequel satisfait à la définition stricte de la concurrence parfaite ?
Certainement pas la bière ou les ordinateurs... Le marché de l'électricité ne correspond pas
non plus... Qu'en est-il de l'aluminium ou des automobiles ? Il n'y avait jusqu'à la Deuxième
Guerre Mondiale, qu'une seule entreprise d'aluminium [...]. Et l'industrie de l'automobile est
aujourd'hui aux mains des firmes industrielles géantes... La liste ci-dessus vous montre qu'il
n'y a que le froment et le coton à correspondre à la définition stricte de la concurrence
parfaite"367.
Ainsi, la "multitude de perturbations du monde réel" à la concurrence parfaite nous conduit à
nous poser la question suivante : la décision sociale et notamment la répartition égalitaire estelle viable avec une économie de marché en concurrence imparfaite ? Nous avons déjà
remarqué que même en concurrence parfaite apparaît une autre source d'inégalité, la
rémunération d'activité. Les différences de rémunération vont très certainement s'intensifier
avec la concurrence imparfaite qui facilite une marge de rémunération supplémentaire au
producteur. Les nouvelles sources de rémunération d'activité vont-elles finir par casser la
répartition égalitaire des revenus ? Comment la rémunération d'activité peut-elle être
compatible avec une répartition égalitaire des revenus ?
Une autre source de concurrence imparfaite concerne les personnes en tant que travailleurs.
Comment attirer les personnes au travail lorsqu'elles savent que leur revenu est assuré a vie ?
366
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 263
367
Idem, p. 258-59
287
Voici une question pas si simple à résoudre surtout lorsqu'on sait que les personnes en général
ont une tendance à minimiser les efforts. Dans ces conditions des revenus assurés, y aura-t-il
une personne disponible pour effectuer les activités pénibles ?
Pour répondre à ces questions nous allons séparer l'ensemble de la problématique en deux
parties : l'une concernant les entreprises et l'autre concernant les personnes. La première
concerne la viabilité des entreprises en concurrence imparfaite avec un environnement de
décision sociale. La deuxième concerne les personnes dont la tendance est à minimiser le
temps de travail voire le degré de son investissement au travail. A ces deux parties, nous
allons en ajouter une troisième concernant une discussion sur la rémunération d'activité et la
répartition égalitaire des revenus.
C'est l'ensemble de ces sujets que nous aborderons par la suite.
VIII.1 Les entreprises gérées en décision sociale dans une économie en concurrence
imparfaite : un cas d’école, le monopole naturel
Nous allons développer cette section avec l'hypothèse de l'existence d'une économie de
marché en concurrence imparfaite qui est gérée en décision sociale. Pour ce faire nous allons
prendre comme exemple, premièrement, le cas extrême de l'entreprise en concurrence
imparfaite, le monopole; et, ensuite, le cycle de vie des entreprises. Avec l'analyse de ces
deux cas de figure nous sommes persuadés d’avoir abordé les caractéristiques principales des
entreprises en concurrence imparfaite.
Il ne s'agit pas de faire une analyse sur le monopole ou sur la concurrence imparfaite. Notre
propos est beaucoup plus limité. Ce que nous allons faire c'est, d'une part, mettre en avant les
origines de la concurrence imparfaite afin de pouvoir bien différencier les effets provenant du
processus de travail et ceux provenant de la décision économique et, d'autre part, vérifier la
compatibilité entre la concurrence imparfaite et la décision sociale, notamment la répartition
égalitaire des revenus.
A. Le monopole
Une première précision préalable. Il ne s'agit pas d'analyser les monopoles de complaisance
comme, par exemple, celui que critique F. A. Hayek. "L'accroissement actuel des monopoles
288
est, pour une grande part, le résultat d'une collaboration consciente entre capital organisé et
travail organisé; des groupes d'ouvriers privilégiés participent aux bénéfices du monopole aux
dépens de la communauté et, en particulier, aux dépens des plus pauvres, des chômeurs et des
ouvriers employés dans les industries moins bien organisées"368.
Nous allons prendre comme référence le monopole naturel, celui qui naît du développement
du processus de travail et ouvre la possibilité d'une gestion privée de l'économie.
Prenons la définition du monopole donnée par Denise Flouzat : "Le monopole est la situation
dans laquelle un seul offreur est en présence d'une multitude d'acheteurs"369. Elle se garde
ensuite de nuancer cette définition qui est difficile ou presque impossible à retrouver dans la
réalité. "Le monopole absolu est rarement atteint, tout au moins dans le secteur privé car il
implique non seulement l'existence d'un seul producteur pour un produit mais aussi l'absence
de substitut étroit à ce produit. Par conséquent, l'élasticité croisée de la demande du produit
considéré par rapport aux prix de tous les autres produits doit être faible"370.
Nous restons tout de même avec notre option originale. Nous choisissons le monopole naturel
afin de vérifier, dans l'extrême, les effets de la concurrence imparfaite sur la répartition
égalitaire des revenus.
a. L'origine du monopole naturel
N'oublions pas que nous sommes dans une économie en gestion sociale. Cela veut dire qu'ils
ne peuvent y exister des monopoles de complaisance, des monopoles suite à une décision
privée. Puisque, dans une décision sociale, n'existent pas de "patrons" dans le sens de relation
de domination (gestion privée), il ne peut exister des monopoles créés de toutes pièces
uniquement pour faire de l'argent à des fins privées. De même, en étant dans une économie à
gestion sociale, par hypothèse, il n'y a aucune possibilité d'existence d'un organisme externe.
Nous reviendrons sur ce point au cours du chapitre XII. Si on admet cette hypothèse, il ne
peut pas y avoir de monopoles créés, par exemple, par le gouvernement.
368
"The recent growth of monopoly is largely the result of a deliberate collaboration of organized capital and
organized labour where the privileged groups of labour share in the monopoly profits at the expense of the
community and particularly at the expense of the poorest, those employed in the less well organized industries
and the unemployed" (HAYEK F. A., [1944] The Road to Serfdom, Routledge, 1997, p. 148)
369
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 129
370
Idem, p. 129
289
Le monopole que nous allons analyser n'est donc que le résultat du développement du
processus de travail en cours, et sur des conditions données. Par conséquent, il ne provient pas
d'une décision ou d'un environnement assorti d'inefficacité. Au contraire, il naît comme
réponse à des besoins de l'économie et, par conséquent, il est porteur de productivité et
d'efficacité.
A ce propos écoutons Paul Samuelson et Williams Nordhauss : "[...] une coexistence
concurrentielle paisible entre des milliers de parfaits concurrents sera tout à fait impossible,
du fait qu'une seule grande firme est beaucoup plus efficace que les petites. Ceci est le cas du
monopole naturel"371.
Joseph A. Schumpeter
donne sa conception sur le monopole. Lui, le dessinateur de
l'entrepreneur, donne sa vision concernant le rôle de l'entreprise en condition de monopole,
lorsqu'elle est le produit des conditions données par l'économie. Là où, elle est plus efficace
qu'une entreprise en condition de concurrence parfaite. Voici sa plaidoirie.
"On ne saurait se borner à soutenir que, la concurrence parfaite étant irréalisable dans les
conditions industrielles modernes [...], on doit considérer la grande entreprise comme un mal
nécessaire inséparable du progrès économique [...]. Nous sommes obligés de reconnaître que
l'entreprise géante est finalement devenue le moteur le plus puissant de ce progrès et en
particulier de l'expansion à long terme de la production totale; or, ces résultats ont été acquis,
nous ne dirons pas malgré, mais, dans une mesure considérable, par cette stratégie dont
l'aspect est malthusien quand on l'observe dans un cas particulier et à un moment donné. A cet
égard, la concurrence parfaite est non seulement irréalisable, mais encore inférieure et elle n'a
aucun titre à être représentée comme un modèle idéal d'efficacité"372.
Il résume sa pensée de la manière suivante : "[il est] de l'essence d'une grande entreprise
moderne que, pour des volumes de production élevés, ses conditions de demande et de coût
371
SAMUELSON Paul A. et NORDHAUS William D.,[1992] Micro-économie, Les Editions d'Organisation,
14ème édition entièrement revue et mise à jour, 1995, p. 263
372
"Thus it is not sufficient to argue that because perfect competition is impossible under modern industrial
conditions - or because it always has been impossible - the large-scale establishment or unit of control must be
accepted as a necessary evil inseparable from the economic progress which it is prevented from sabotaging by
the forces inherent in its productive apparatus. What we have got to accept is that it has come to be the most
powerful engine of that progress and in particular of the long-run expansion of total output not only in spite of
but to a considerable extent through, this strategy which looks so restrictive when viewed in the individual case
and from the individual point of time. In this respect, perfect competition is not only impossible but inferior, and
has no title to being set up as a model of ideal efficiency" (SCHUMPETER Joseph. A., [1942] Capitalism,
Socialism and Democracy, Georges Allen & Unwin (publishers), 1996, p. 106)
290
sont - nécessairement - beaucoup plus favorables que les conditions qui existeraient dans les
mêmes branches si elles étaient placées sous un régime de concurrence parfaite"373.
Le conditionnement pour la naissance des activités en situation de monopole peut aussi
provenir d'autres sources. Ainsi, nous avons le cas où il n'existe de place que pour une seule
entreprise. C'est le cas, par exemple, du lancement d'un nouveau produit à avenir incertain.
Quoi qu'il en soit, ce qu’intéresse est de voir s'il y a un lien de compatibilité, ou
d'incompatibilité, entre la décision sociale et le comportement d'un monopoleur.
b. Le point d'équilibre du monopoleur
Du point de vue technique et financier, le monopoleur n'est pas inefficace puisqu'il se situe
toujours dans le point optimal d'allocation des ressources et de rentabilité de l'entreprise.
Nous partons du fait alors qu'il n'y a "aucune différence entre le secteur industriel et
l'entreprise dans un marché de monopole. L'entreprise en monopole représente tout le secteur
industriel; elle n'a pas de concurrents"374. Dans ces conditions, "une différence majeure entre
monopole et concurrence parfaite est que le prix diminue à mesure que les ventes
augmentent"375. Jusque-là, l'entreprise en situation de monopole ne fait que répondre
correctement aux conditions données par les préférences des consommateurs.
Elle fait de même concernant sa courbe des coûts, sous la contrainte d'une technologie
donnée, et d'un prix uniforme de l'intrant travail suite à la répartition égalitaire des revenus.
Sur ces conditions données par le marché et la décision de la communauté, l'entreprise rejoint
son point optimal là où la recette marginale égalise le coût marginal.
Du point de vue de l'efficacité et de la rentabilité, l'entreprise en situation de monopole est
aussi efficace qu'une autre en condition de concurrence parfaite. Cela veut dire que, du point
de vue du processus de travail, l'entreprise en condition de monopole opère dans les
meilleures conditions d'efficacité. Jusqu'ici, nous n'avons pas abordé le problème des effets
de la décision économique.
373
"whereas it is of the essence of modern big business that its demand and cost conditions are, for large
quantities of output, much more favorable - and inevitably so - than the demand and cost conditions that would
exist in the same industries in a regime of perfect competition" (Idem, p. 412)
374
HENDERSON et QUANT, [1958] Microéconomie, Editions Dunod, 1967, p. 166
375
Idem, p. 166
291
c. La plage de manœuvre du monopoleur
Une fois que l'entreprise est située sur le point d'efficacité où le coût marginal est égal à la
recette marginale, elle a une plage de manœuvre au niveau du prix de vente du bien en
question. Il s'agit du degré du monopole (m), situation qui a été soulignée pour la première
fois par Kalecki (1933). Il est égal à l'inverse de l'élasticité-prix de la demande. C'est un
indicateur qui rapporte la différence entre le prix (P) et le coût marginal (Cma) avec le prix du
même bien.
m = (P - Cma) / P
i. A court terme
Le monopoleur a tout intérêt à se positionner au niveau du prix fort, là où le prix est égal à la
recette moyenne. A ce point, il a la possibilité de maximiser son surprofit. Or, les personnes
ou la communauté sont-elles perdantes pour autant ?
Les personnes en tant que consommatrices ne le sont pas puisque le monopoleur agit sur la
courbe de demande que le marché lui impose. Cette courbe est le reflet des préférences des
consommateurs. Dans ce cas, il n'y a pas d'inefficacité par rapport aux consommateurs. Le
monopoleur n'a fait que répondre à leurs préférences.
Par rapport à la communauté, le comportement du monopoleur a des effets positifs, et cela
pour deux raisons. D'abord, parce que le monopoleur se trouve sur le point de la meilleure
allocation des ressources et, ensuite, parce que tous les surprofits du monopoleur deviennent
les recettes de la communauté. Cela découle de la nature de la gestion collective du fonds
économique. Ce sujet nous le traiterons dans le chapitre suivant. Pour l'instant, l'idée est claire
et sans ambiguïté. Dans une économie gérée en décision sociale, tous les gains ou les pertes
des entreprises sont les gains ou les pertes de la communauté.
Il est utile de rappeler que dans une économie à gestion sociale, tous les profits, surprofits, et
pertes des entreprises se reflètent par des augmentations ou des diminutions du fonds
économique de la collectivité.
Ainsi, à court terme, le monopole ne met en cause ni la répartition égalitaire des revenus ni
l'esprit de la décision sociale.
292
ii. A long terme
Dans une économie à gestion sociale, il n'y a pas de place pour des monopoles de
complaisance. Il n'y en a pas non plus pour ceux qui sont le résultat des barrières douanières,
restrictions à l'importation... non parce qu'on ne le veut pas, mais tout simplement parce que
de telles restrictions n'auraient pas de sens dans une économie fermée à gestion sociale. Car,
dans une activité économique gérée en décision sociale, la transparence est totale. Par
hypothèse, la concurrence joue à plein puisqu'il n'y a pas d'organismes régulateurs externes, et
les gains et les pertes appartiennent à la collectivité.
A ce propos
voici
ce que Maurice Allais (Prix Nobel en économie 1988) pense des
entreprises se trouvant dans une condition de monopole naturel, phrase qui a été citée par J.M. Chevalier376 :
"Dans une économie de type quelconque, la condition nécessaire et suffisante pour qu'un
optimum intrinsèque de gestion économique soit réalisé, c'est-à-dire pour que le rendement
social y soit maximal pour une répartition donnée des revenus, est qu'il existe, explicitement
ou implicitement, un système de prix équivalant à celui qui existerait dans une économie
d'échanges caractérisée :
a) par le libre choix des individus;
b) par la concurrence parfaite des entreprises dans le secteur où la meilleur technique de
production (au sens physique) est constituée par la juxtaposition d'entreprises analogues;
c) par la minimisation du prix de revient et la vente au coût marginal dans le secteur où la
concurrence est physiquement impossible, c'est-à-dire dans le secteur où la meilleure
technique de production (au sens physique) est constituée par une seule entreprise"377.
Maurice Allais pensait aux conditions de l'équilibre concurrentiel, ce qui s'avère valable aussi
pour un monopole en gestion sociale. La plage de manœuvre du monopoleur n'est pas fixe
dans le temps. Il est certain qu'une fois les facteurs donnant lieu au monopole seraient épuisés,
la concurrence parfaite reprendra le dessus. Suite à ces changements, le monopoleur court le
risque de devenir une entreprise comme les autres. Et c'est ici qu'on retrouve le cycle de vie
des entreprises.
376
CHEVALIER J.-M., Introduction à l'analyse économique, Editions La Découverte, Paris, 3ème édition
entièrement refondue, 1994, p. 291
377
ALLAIS Maurice, La Gestion des houillères nationalisées et la théorie économique, Paris, Imprimerie
nationale, 1953, p. 31-32
293
Ce qui est important de remarquer c'est que la société n'a souffert du gaspillage ni au niveau
de ressources matérielles ni au niveau de ressources financières. D'une part, le point
d'équilibre est celui qui maximise les gains de l'entreprise et, d'autre part, les ressources
financières générées par la vente des biens ou services de cette entreprise, en condition de
monopole, vont augmenter la masse des revenus à répartir et la grandeur du fonds
économique de la collectivité.
B. Le cycle de vie
Dans une économie gérée en décision sociale, il n'existe pas de place pour les monopoles de
complaisance. Le seul que nous avons analysé est celui qu'on appelle le monopole naturel.
Celui-ci n'a rien d'imparfait. Au contraire, sa dynamique satisfait à une économie efficace.
Nous allons essayer de lever cette méfiance par rapport à la concurrence imparfaite, en
parcourant le cycle de vie du produit ou de la branche. Car la concurrence "parfaite" et la
concurrence "imparfaite" ne font que traduire le développement du processus de travail
concernant une branche ou un produit bien défini, tout en restant efficaces.
a. Le cycle de vie du produit
Se basant sur les travaux de Vernon (notamment ceux qui ont été présentés dans son article
"International Investment and International Trade in Product Cycle" in Quaterly Journal of
Economics, mai 1966; reproduit dans The Economics of Technological change, Penguin),
Alain Lipietz précise que si "les U.S.A. font beaucoup de "Recherche et Développement", ce
n'est pas à cause du génie de la race (?), mais parce que le marché potentiel pour des biens
chers, ou pour des procédés économisant la main-d'œuvre qualifiée, justifie que l'on investisse
en application de la R&D dans l'espoir de surprofits de monopole. Et quant au fait que cette
production pour le marché U.S. se fasse aussi sur le sol U.S., cela tient au fait que le nouveau
produit n'étant pas standardisé, il est difficile de faire un calcul de localisation rationnelle par
les coûts. D'ailleurs, au début, le prix de revient importe peu, la demande étant inélastique"378.
378
LIPIETZ Alain, [1977] Le capital et son espace, Editions La Découverte, 1983, p. 79-80
294
Au passage, cela "permet notamment d'élucider le paradoxe de Léontieff : si les U.S.A.
exportent des produits intégrant plutôt du 'facteur travail', ce n'est pas tant qu'il faille tenir
compte d'une inégale dotation du facteur 'travail qualifié', que parce que la division
internationale du travail et le cycle de vie des produits sont tels qu'on ne commence à produire
en dehors des U.S.A. que lorsque le produit est déjà standardisé et passible d'une production
de masse"379.
Il continue. "Quand le bien est devenu standard, objet d'une production de masse à
technologie banalisée, on peut franchir une nouvelle étape : le passage aux pays sousdéveloppés, ce qui suppose : que le facteur travail soit assez important; une haute sensibilité
au prix de la demande; que le procès de travail soit 'autosuffisant', c'est-à-dire qu'il n'ait pas
besoin d'un 'environnement industriel'."380
b. Le cycle de vie de la branche
Lorsque le produit se standardise c'est en fait toute la filière qui est prête pour ce phénomène
économique que nous avons connu comme le transfert technologique, en fonction de la
capacité de "réception" des pays d'accueil. Les uns seront chargés de produire les parts du
produit, tandis que les autres ne feront que le travail d'assemblage. Cela amène Alain Lipietz
"à classer les régions en trois catégories : celles présentant un fort environnement
technologique [...], celles qui présentent une densité de main-d'œuvre qualifiée [...], et celles
qui présentent des réserves de main-d'œuvre que l'on peut considérer comme non qualifiée"381.
Indépendamment des motivations de profit qui impulsent ce "transfert de technologie", la base
réelle se trouve dans les conditionnements du développement du processus artificiel de
production. Aucun des processus de travail précédents n'aura pu fonder ces délocalisations
des centres de travail entiers. Quoi qu'il en soit, le mouvement de transfert ou de
délocalisation n'est nullement en contradiction avec une gestion sociale. Au contraire, une
répartition égalitaire des revenus, basée sur une allocation optimale des ressources, ne fera
que faciliter l'évolution du cycle de vie des produits et des branches de l'économie.
***
379
LIPIETZ Alain, [1977] Le capital et son espace, Editions La Découverte, 1983, p. 81
Idem, p. 80
381
Idem, p. 84
380
295
L'analyse des entreprises gérées en décision sociale et dans un climat, premièrement, de
concurrence parfaite et, deuxièmement, de concurrence imparfaite, a permis de montrer que,
du point de vue des processus de travail, tous les deux sont efficaces. Cela parce que tous les
deux travaillent sur le point où la productivité marginale multipliée par le prix du bien est
égale au coût marginal de ce bien. Autrement dit, là où la recette marginale est égale au coût
marginal.
Ils différent par contre au niveau de fixation du prix de vente. Et pourtant, même dans ce
domaine où les niveaux de prix sont différents, ils agissent en pleine efficacité et pleine
compatibilité avec les intérêts des personnes et de la communauté; car, dans une économie en
décision sociale, les gains et les pertes des entreprises sont les gains et les pertes de la société.
Ce phénomène apparemment paradoxal n'est que la traduction du degré d'évolution du
processus de travail dans des conditions déterminées. Le cycle de vie des biens et services le
montre clairement.
Dans ce sens, sur la base d'une répartition égalitaire des revenus, nous devrions parler plutôt
d'une économie concurrentielle, car tant la concurrence parfaite que la concurrence imparfaite
sont également efficaces et en harmonie avec les personnes et la société.
Par la suite nous allons aborder un autre aspect de la concurrence imparfaite dont
l'incompréhension de la dynamique de certains phénomènes économiques fait penser à des
zones d'inefficacité motivées par la concurrence imparfaite. Il s'agit du comportement
économique des personnes et de leurs rémunérations.
VIII.2 Le comportement des individus face à la répartition égalitaire des revenus dans
une économie en concurrence imparfaite : les sources de la motivation pour le retour au
travail
Une fois établie, dans une première approche et grâce à l’outillage néoclassique, la viabilité
de la répartition égalitaire des revenus, nous rentrons dans un domaine beaucoup plus
complexe que nous rapproche de la réalité : le comportement des individus face à une
rémunération égalitaire pour tout le monde et garantie à vie. Un tel système sera-t-il viable ?
Cette économie ne sera-t-elle pas prise par la folie du gaspillage ? Existent-ils des
mécanismes que limitent ces excès ?
Nous rentrons, en fait, dans la partie sensible du sujet de la vérification de la viabilité de la
répartition égalitaire des revenus en économie de marché.
296
Nous allons commencer par présenter la problématique du comportement des personnes dans
le cas où leurs rémunérations sont assurées à vie, à partir d’une proposition théorique et d’une
expérience historique. Ensuite nous essayerons d'identifier les motivations qui attirent les
personnes au travail et surtout aux travaux pénibles.
Cela nous amènera à un point essentiel, la rémunération d’activité, deuxième élément de la
décision économique sociale. Ce sera aussi le moment venu d’établir les rapprochements et
les différences entre rémunération et répartition.
A. La problématique
Nous allons introduire la problématique du comportement des personnes face à une répartition
égalitaire des revenus, à partir d'une proposition théorique concernant l'allocation universelle
et d'une expérience historique, la "révolution espagnole" de 1936.
a. A partir d'une proposition théorique
"Qu'est-ce qui produit une forte motivation de réussite chez certaines personnes et non chez
d'autres, dans certaines collectivités et non en d'autres ? A cette question, McClelland répond
que si la motivation de réussite est un besoin psychique, un trait de personnalité, elle n'en est
pas pour autant un phénomène purement psychique"382.
C'est ce que nous allons maintenant analyser : le comportement des individus face à la
gestion sociale de l'économie et notamment de la répartition égalitaire des revenus.
Pour entrer en la matière voyons comment Alain Lipietz expose la problématique dans le cas
de l'allocation universelle défendu par le Collectif Fourier et André Gorz. L'allocation
universelle "prétend transformer les conquêtes sociales en droit de l'être humain, et elle
prétend en démontrer la nécessité économique. Je suis fondamentalement pour cette
reconnaissance. Mais je doute de la démonstration économique [...]. Au fond, l'allocation
universelle est une belle utopie [...]. Mais voilà. Quelle société, quelle universalité reconnaît
un tel droit ? Une nation ? mais à qui ? à tout immigrant qui se présente ? L'Europe ? mais
382
ROCHER Guy, [1968] Introduction à la sociologie générale, tome 3, Le changement social, Editions HMH
Ltée, p. 171
297
quelle Europe ? y compris les deux nouveaux candidats, le Maroc et la Turquie ? [...]. Nous
touchons alors la première limite économique. [...] l'allocation universelle est incompatible
avec le libre-échange. [...]. Reste le problème économique fondamental : l'allocation
universelle est-elle compatible avec le capitalisme en son état actuel ? [...] Nous arrivons enfin
à une difficulté fondamentale de l'allocation universelle. Dans l'état actuel des choses : - ou
bien elle est d'un trop faible montant, et on ne peut pas en 'vivre dignement'. On va donc
chercher à la compléter à tout prix avec des 'petits boulots', du travail au noir, etc. [...]; - ou
bien elle est assez forte […]. Elle risque alors d'être dissuasive : qui voudra encore travailler,
si ce n'est les cadres gagnant un haut salaire ?"383.
Le doute est très fort, y compris chez les théoriciens, concernant le comportement humain
face à une assurance même d'un minimum de revenu.
b. A partir d'une expérience historique
Nous allons commencer par présenter le récit d'un antécédent historique qui, comme tous les
cas réels, ne répond pas exactement au modèle théorique pur, mais qui soulève des questions
pratiques et ouvre des pistes de recherche. D'autant plus qu'il s'agit du comportement des
anarchistes, notamment des cénétistes (branche des anarchistes appartenant à la Confédération
National du Travail, CNT), par rapport à la répartition égalitaire des revenus. Ceci est le récit
des faits qui se passèrent durant la "Révolution Espagnole" de 1936.
Ce sont les cénétistes qui, dans la partie sud de l'Espagne, mènent les prises des fermes, des
usines et du pouvoir administratif et, pourtant, l'application de leurs conceptions théoriques
n’est ni simple ni facile. Voici ce que Frank Mintz note. "La grande critique contre ce système
- d'un point de vue anarchiste - est que les femmes ne furent presque jamais considérées
égales aux hommes [...].
L'opposition la plus forte provint de certains travailleurs de la C.N.T. soit par différence
théorique, soit à cause de la pression du niveau de vie. Ainsi à Paret del Vallès - Barcelone deux ouvriers agricoles de la C.N.T. quittèrent l'organisation et la collectivité pour adhérer à
l'U.G.T. [Union Générale des Travailleurs, syndicat de tendance communiste], parce qu'ils ne
voulaient pas travailler pour six pesetas par jour [...].
383
LIPIETZ Alain, [1989] Choisir l'audace, Editions La Découverte, p. 105-106
298
Mais le problème le plus grave fut celui des techniciens : un double mouvement se forma.
D'une part, il y eut un certain ressentiment des travailleurs manuels, qui se manifesta sous la
forme de reproches contre les techniciens à cause des hauts salaires perçus avant le 19 juillet
et, par conséquent, de refus de nouvelles augmentations pour les techniciens [...]. D'autre part,
[...] la politique de l'U.G.T. d'augmentation des salaires [...]. Une solution mixte fut adoptée
dans les chemins de fer de Catalogne : a) rémunération unique de 5 000 pesetas annuelles; b)
pour préserver un intérêt pour le personnel technique, il recevra un supplément de 2 000
pesetas annuelles [...]. Cette décision fut bien dépassée dans la réalité [...]. A Lérida, nous
avons l'exemple du bâtiment. La collectivité a établi le salaire égalitaire entre tous les
travailleurs, mais au bout de quelques jours, les ouvriers qualifiés ne voulaient plus faire leur
travail spécifique. On observe la même tendance dans l'autogestion agricole"384.
Nous voyons là qu'il ne s'agit pas seulement de la solidité d'un modèle théorique. Il faut aussi
que ce modèle soit bien intériorisé dans le comportement des personnes afin qu'il puisse
réussir.
Dans ce cadre, nous allons aborder le sujet sur deux plans représentatifs de la vie quotidienne
des personnes. Tout d'abord, nous essayerons de repérer les mécanismes qui les attirent au
travail, ensuite essayerons de savoir comment apparaîtra le "volontaire" pour exécuter des
activités pénibles que personne ne veut faire. Ce sont, en fait, les motivations de l'offre de
travail dans une économie gérée en décision sociale. C'est le comportement de l'offre de
travail lorsque les personnes ont des revenus assurés à vie. Cela nous conduira à analyser plus
en détail un nouveau phénomène qui était déjà présent lors de la concurrence pure et parfaite
mais qui devient un élément important dans la motivation pour le travail lors de la
concurrence imparfaite. Il s'agit de la rémunération d'activité.
B. L'attrait au travail
Etant donné que toutes les personnes ont des revenus assurés à vie, qu'est-ce qui les motivent
à travailler ? Nous allons donner une réponse en nous appuyant sur trois éléments. Le premier
se base sur la crainte des personnes de ne rien avoir à partager si la production tombe en
flèche, le deuxième se fonde dans la nature humaine de toujours vouloir dépasser ses
384
MINTZ Frank, [1970] L'autogestion dans l'Espagne révolutionnaire, Librairie François Maspero, deuxième
édition, 1976, p. 193-195
299
contraintes et, le troisième, sur le financement "gratuit" de son projet de développement
professionnel.
Mis à part la rémunération d’activité, ce sont en fait les trois arguments majeurs de la
formation de la courbe d'offre de travail dans une économie gérée en décision sociale. Ces
motivations sont liées directement, d'une part, aux états d'âme de la personne elle-même et,
d'autre part, à la participation des personnes aux changements de l'économie.
a. La crainte de ne rien avoir à partager
Pour qu'il y ait un partage, il faut tout d'abord qu'il existe quelque chose à partager. La
répartition égalitaire se base sur la grandeur de Q. Il a fallu par conséquent que quelqu'un ou
quelques uns travaillent pour l'avoir, et ensuite pouvoir le partager.
Or si l'intérêt pour le travail s'amenuise, la grandeur de Q commence à fléchir. Plus Q descend
plus monte l'inquiétude des personnes puisque leur quote-part diminue. Par contre, l'attrait au
travail se manifeste lorsqu'on a envie d'accroître la taille du panier de consommation. Plus on
travaille, plus grand sera Q et, par voie de conséquence, plus grand sera le panier de
consommation.
Cette inquiétude est l'une de motivations du retour au travail. C'est l'un des éléments de la
dynamique de la courbe d'offre de travail en décision sociale. Au bout d’un certain nombre
d’exercices économiques, cette crainte de ne rien avoir à partager va finir par s'intérioriser
dans le comportement des personnes face au travail.
Nous pouvons l’analyser autrement à partir de deux mécanismes. Le premier concerne le
partage bien-loisir au niveau de la société et, le deuxième concerne la répartition égalitaire et
les paramètres auxquels doivent faire face quotidiennement les consommateurs.
i. Le partage travail-loisir
La recherche de la meilleure combinaison "bien-loisir" au niveau de la société est encadrée
par le temps disponible des personnes, et par les préférences de partager leur temps disponible
en travail et en loisir.
Supposons une société dont l'économie est composée de deux biens : loisir (h) et un panier de
consommation (Q). La société est représentée par un consommateur-travailleur. Ainsi, le
300
temps d’activité (Ta) dont la personne dispose à un moment donné sera égal au total de temps
disponible (Td) retranché du temps de loisir (Ta = Td - h).
La courbe d'indifférence du consommateur sera donc du type : U(h , Q). C'est une courbe
d'indifférence "bien-loisir" de type hyperbolique.
L'économie se développe sur la base d'un processus artificiel de production, gérée en décision
sociale et avec une technologie donnée. Dans ces conditions, le résultat de l'activité
économique s'obtient en multipliant le temps d'activité de la société par la productivité
moyenne du travailleur (β).
Q = β.Ta
Mais nous savons que
Ta = Td - h.
D'où, voici la contrainte (budget-temps) à laquelle doit faire face quotidiennement la
personne.
Q = β.(Td -h)
Le point d’intersection de la courbe de préférences avec la contrainte budget-temps donne le
choix de société entre le volume du panier de consommation et le temps de loisir. Ce point de
tangence indiquera la courbe d'indifférence la plus éloignée de l'origine des coordonnées, et
le partage optimal entre loisir et travail par rapport au total potentiel du travail de la
communauté.
A productivité moyenne constante et temps disponible constant, l'augmentation du temps de
loisir se traduit immédiatement par une diminution du niveau du résultat de l'activité
économique. Cela, à son tour, se traduit bien évidemment par une diminution budgétaire de
chaque citoyen. En revanche, toute augmentation du temps d'activité aura l'effet contraire. Les
citoyens ressentiront une augmentation de leur panier de consommation. Nous avons là, un
motif à la tendance croissante de la courbe d'offre de travail. C'est le premier élément dans la
construction de la courbe d'offre de travail dans une économie à décision sociale.
301
ii. Le réflexe pouvoir d'achat / niveau du produit
Une autre façon d'analyser l’attrait au travail débute par l’équation de répartition égalitaire des
revenus. Celle-ci montre le rapport étroit entre le budget d'un consommateur (r) et, d'une part,
la grandeur des revenus de la société (R) et, d'autre part, la taille de la population (N).
A partir de cette équation, nous pouvons arriver rapidement à définir le pouvoir d'achat (r/P)
de tout consommateur. Il a un rapport direct avec le niveau du produit et la taille de la
population. Cela au bout de quelques exercices de gestion sociale de l'économie, le
consommateur intériorise l'importance des indicateurs économiques ayant rapport avec son
bien-être.
r = R/N = PQ/N ⇔ r/P = Q/N
(1)
Où r est la rémunération égalitaire des citoyens, en termes monétaires.
R est le revenu de la société.
N est la taille de la population à un instant donné.
Q est la grandeur du produit à un instant donné.
P est l'indice des prix.
r/P est le pouvoir d’achat en termes réels de chaque personne, celui qui est en rapport
direct avec la grandeur du produit et de la taille de la société.
Nous savons aussi que la structure économique de la société est donnée par l'équation
suivante : N = T + NT où T sont les travailleurs et NT les non-travailleurs.
Nous savons également qu'il existe un rapport (ψ) entre les non-travailleurs et les travailleurs.
Cela nous amène à reformuler la structure économique de la manière suivante : N = T(1+ψ)).
Supposons aussi que la masse de travail (L) est égale au nombre de travailleurs multiplié par
leur productivité moyenne (φ).
Ainsi, l’effort déployé par une population à un instant donné est le suivant :
N = [(1+ψ) / φ]L
(2)
Où ψ est le coefficient du rapport entre nombre de non-travailleurs / nombre de travailleurs.
φ est le coefficient de la quantité de travail moyen, en unités temps, fourni par
travailleur et par exercice économique.
L est la quantité de travail par unité de temps.
302
Nous savons également que Q est le résultat de la combinaison de deux intrants, capital (K) et
travail (L). Nous continuerons à utiliser la fonction de type Cobb-Douglas homogène, de
rendements d'échelle constants et de degré un. D'où :
Q = KαL(1-α)
(3)
Une fois remplacés 2 et 3 en 1 et effectuées les opérations nécessaires, nous avons l'équation
de la forme suivante :
r/P = [φ/(1+ψ)].[K/L]α
Nous pouvons écrire cette équation de cette manière :
r/P = [φ/(1+ψ)].[k]α
Où k est la quantité de capital par unité de travail, et α est le coefficient d'élasticité.
Nous voyons bien, dans un instant donné, que le pouvoir d'achat des consommateurs a une
relation très étroite avec le rapport entre le nombre de travailleurs et le nombre de nontravailleurs (ψ), avec la moyenne de la quantité de travail fournie par les travailleur (φ), et
avec le capital par unité de travail déployé. Le consommateur a tous les éléments en face de
lui pour comprendre, au bout de quelques exercices économiques, pourquoi son pouvoir
d'achat baisse ou augmente.
Ainsi, la décision de travailler, ou de ne pas travailler, sera belle et bien réfléchie. Une
augmentation de la quantité moyenne de travail de la société fera bondir son pouvoir d'achat;
par contre, une augmentation du rapport non-travailleurs / travailleurs fera chuter son pouvoir
d'achat. L'individu en tant que consommateur deviendra ainsi consciemment sensible aux
variations de ces paramètres y compris celui du capital par quantité de travail déployé.
b. Il est dans la nature humaine vouloir toujours dépasser ses contraintes
Ce motif nous l'avons analysé tout au long des six chapitres précédents. Les quatre premiers
ont montré la participation des personnes, depuis les origines de l'humanité, à se libérer de
leurs contraintes avec un esprit d'épanouissement personnel. Cette attitude se manifestait par
303
l'intermédiaire du développement du processus de travail en cours ou, par son dépassement
vers une nouvelle manière de travailler.
Il fallait survivre, et les personnes ont réussi en créant les deux premières formes de travail, à
main nue et avec outils. Il fallait se donner le confort matériel et elles ont réussi en créant les
deux formes de travail suivantes, le processus naturel de production et le processus artificiel
de production. Il fallait aller au-delà du confort matériel en touchant directement les
connaissances. Les personnes façonnent ainsi la nouvelle manière de travailler : le processus
de travail de conception.
Mais l'être humain n'est pas aussi "égoïste" qu'on le croit. Il a donné des preuves de sa
générosité et de son sens de solidarité à travers les premières économies gérées en décision
sociale. Il a dû probablement s'endurcir pour aboutir à de nouvelles avancées. Aujourd'hui, il
se prépare à dépasser une autre contrainte, les inégalités économiques.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que les personnes n'attendent pas des injonctions externes
pour agir. Elles ont participé de leur plein gré à toutes les découvertes, créations, innovations
et inventions que le genre humain a pu effectuer. Les contraintes ne font que stimuler leur soif
d’épanouissement. Elles continueront à le faire sans aucun doute385. C'est le deuxième élément
participant à la construction de l'offre de travail en décision sociale.
c. Le financement "gratuit" des projets de développement personnel
La raison d'être d'une économie gérée en décision sociale est de faciliter le libre
épanouissement de tous les membres de la collectivité. Le moyen immédiat que la décision
sociale met en route est la répartition égalitaire des revenus. Mais si on en restait là,
l'économie et la société pourraient rapidement stagner voire disparaître. Car cela ne serait
qu'une incitation à la consommation uniquement. La société a besoin de créer les biens qui
seront consommés mais aussi des biens qui permettront la production de ces biens de
consommation finale. C'est ici qu'on observe que les personnes se sont toujours données les
moyens pour aller de l'avant.
385
« Nous savons tous que notre monde est peuplé en majorité de déshérités qui ne reçoivent pour leur labeur
qu’un salaire de misère […]. Mais ce que beaucoup d’économistes ne comprennent pas c’est que les plus
démunis ne sont pas moins soucieux que les riches d’améliorer leur sort et celui de leurs enfants » (SCHULTZ
Theodore William, Prix Nobel 1979, [1981] Il n'est de richesse que d'hommes : investissement humain et qualité
de la population, Bonnel Editions, 1983, p. 17)
304
Et cette condition est garantie par l'accumulation de capital. Cette démarche est entreprise
depuis les premiers processus de travail. Elle commence par la fabrication des outils de
travail, se poursuit avec des moyens de plus en plus sophistiqués qui accroissent la
productivité du travail et, à présent, cette accumulation de capital n'est plus seulement
matérielle mais aussi immatérielle. C'est ce qu'on connaît aujourd'hui comme le capital
humain.
Au début, lors des économies d'autoconsommation, l'accumulation du capital est effectuée
d'une manière directe. Il suffisait que la personne s'investisse pour que l'outil ou le moyen de
production soit exécuté. Depuis les économies de marché, l'accumulation de capital est partie
d'une entreprise qui démarre avec une production privée pour ensuite être validée socialement
afin de boucler l'activité productive. Cela veut dire que l'investissement depuis lors est aussi
une affaire monétaire, et que toute entreprise passe tout d'abord par une recherche de
financement.
Cette nouvelle manière de poursuivre l'accumulation de capital pose deux problèmes
essentiels : premièrement, l'accès à une source de financement; deuxièmement, la rentabilité
de l'investissement.
En ce qui concerne l'accès à la source de financement, le problème serait résolu par le type de
gestion de l'économie. Car toute économie gérée en décision sociale met à disposition de tous
les membres de la société les sources de financement nécessaires à développer leurs projets
professionnels, et cela dans la limite de la grandeur du fonds économique de la société.
Ce n'est-il pas à cela que John Maynard Keynes pensait lorsqu'il écrit cette phrase ? :
"J'imagine qu'une sorte de socialisation de l'investissement fournira le seuls moyens pour
atteindre approximativement le plein emploi"386
Or, bien que toutes les personnes aient un accès direct aux sources de financement, pour
pouvoir réellement décrocher un financement, il ne suffit pas d'avoir un projet professionnel.
Comment la société procède-t-elle alors à choisir les projets d'investissements qui seront
exécutés ?
"A vrai dire, dans les pays occidentaux, la recherche du profit maximal, sinon dans le court
terme, du moins dans le moyen et long terme, constitue le seul critère possible d'orientation
des investissements"387 dit André Babeau.
386
387
POULON Frédéric [2000] La pensée économique de Keynes, Dunod, P. 66
BABEAU André, [1969] Le profit, 4ème édition revue et corrigée, Presses universitaires de France, 1985, p.
76
305
Ce sont les normes d'une économie de marché qui s'imposent. Il faut que l'opération
d'investissement soit au moins une "opération blanche"388 affirme Denise Flouzat. La valeur
actualisée des bénéfices espérés doit au moins être égale au montant de l'investissement. En
d'autres termes, la règle de maximisation montre que le bénéfice actualisé est maximum,
lorsque "le taux de rentabilité marginale est égal au taux d'intérêt sur le marché"389.
Encore une fois, il n'y a aucune interférence entre la décision sociale et notamment la
répartition égalitaire et l'économie de marché. En revanche, il est clair que l'accès aux sources
de financement est un attrait au travail pour toutes les personnes qui veulent s'impliquer dans
l'activité économique. Il n'est pas inutile d'ajouter que chaque projet de développement
devient une entreprise gérant le fonds économique de la collectivité.
Celui-ci est l'un des arguments forts pour la définition de la courbe d'offre du marché de
travail en décision sociale. Toutefois, nous n'avons pas encore donné la réponse concernant
l'exécution du travail que personne ne veut faire.
Jusqu'à maintenant, nous avons abordé l'attrait au travail en partant d'une situation standard,
pour ensuite montrer les deux formes d'attrait au travail dans des conditions toujours standard.
C'est-à-dire, l'attrait au travail des personnes qui sentent le besoin de travailler pour pouvoir
jouir du résultat de leur travail, ou des personnes qui sont toujours motivées par un défit
permanent, en essayant de s'épanouir sur de nouvelles frontières.
Toutefois, il existe des activités économiques nécessaires pour le bien-être de la population, et
que personne ne veut effectuer du fait de leur pénibilité ou de leur manque d'intérêt. La
question qui se pose est de savoir si l'économie en décision sociale est capable de résoudre ce
type de problème, si cela met en cause la répartition égalitaire des revenus, ou si par son
intermédiaire l'économie gérée en décision sociale risque de revenir à la décision privée.
C. L'attrait aux activités pénibles et la rémunération d'activité
Une activité est pénible soit parce qu'elle demande un effort physique surhumain soit parce
qu'elle n'est pas intéressante du tout. Et pourtant, la communauté doit tout de même les
exécuter parce que les normes de santé, de sécurité ou les règles de bon vivre l'exigent.
388
FLOUZAT Denise, [1969] Analyse économique, comptabilité nationale, Masson, 5ème édition entièrement
refondue, 1994, p. 109
389
Idem, p. 110
306
La question qui se pose est de savoir comment vont être gérées les activités pénibles dans une
économie de marché à répartition égalitaire des revenus ? D'autant que nous allons nous
positionner dans l'hypothèse de rigueur extrême où, personne ne veut prendre en charge cette
activité pénible.
Nous allons développer en trois temps l'attrait des personnes à exécuter les activités pénibles
mais nécessaires et demandées par la communauté. Premièrement nous préciserons les
conditions de départ, ensuite, nous analyserons l'attrait des personnes en fonction des
avantages d'une activité en monopole. Nous évoquerons pour finir le chemin du retour à
l'efficacité.
Cela dit, ce mécanisme d'attrait au travail complète les arguments fondant l'allure de la courbe
d'offre du marché de travail en décision sociale.
a. Les conditions de départ
Les conditions de départ mettent en avant les caractéristiques de l'économie basée sur le
processus artificiel de production et gérée en décision sociale. Ces caractéristiques seront
prises en compte pour envisager la solution aux problèmes posés. Nous avons ainsi la libre
création d'entreprises et l'économie d'abondance.
i. Libre création d'entreprises
Dans une économie de marché en décision sociale, il y a une libre création et destruction
d'entreprises. Leur financement est assuré par le fonds économique de la communauté, sous la
condition de remplir la règle de maximisation des profits. Les entreprises sont invitées à
utiliser la totalité des sources de financement, sans autre contrainte que la grandeur du fonds
économique et la rentabilité de l'investissement. Ce sont des entreprises et rien que des
entreprises qui, dans une activité concurrentielle, gèrent ce fonds économique. Nous verrons
cela en détail dans le chapitre suivant.
307
ii. L'économie d'abondance
L'économie d'abondance est généralement caractérisée par la grande quantité et variété des
biens matériels. Notre définition diffère de celle-là car, nous mettons en avant ses causes et
non pas ses effets. C'est-à-dire qu'une économie d'abondance est celle qui a atteint un niveau
de développement technologique tel qu'il en est capable de produire, avec une partie infime de
travailleurs, les biens nécessaires à assouvir les besoins de toute la population. Disons, par
exemple, qu'un seul travailleur peut fournir le nécessaire en biens à 20 personnes. Il suffit
donc que 5 % de la population travaille pour que chacun ait de quoi vivre sans contraintes390.
Mais, nous n'avons pas encore donné de réponse quant à celui qui va s'occuper des activités
pénibles. Dans la plupart de cas, ces activités pénibles ne sont pas si cruciales pour la survie
de la communauté mais, les règles de bon vivre exigent tout même leur exécution.
b. Le monopoleur et la rémunération d'activité
Ce qui décide ce "volontaire" à travailler ce sont les bénéfices indirects d'activité. Voyons
cela.
La personne qui se décide à aborder une activité pénible aura la maîtrise et du financement et
de son utilisation dans une activité à développer en condition de monopole. Sa situation de
monopoleur est renforcée par le fait que personne ne veut s'impliquer dans cette activité. Il est
donc en capacité, dans les conditions et limites donnés par le marché, de jouer sur le coût de
production, sur le prix ou sur la quantité de production du bien.
Cette marge de manœuvre de monopoleur lui permet essentiellement d'avoir un regard sur le
coût de production. Autrement dit, tout en respectant la règle de maximisation des profits où,
le coût marginal est égal à la recette marginale, il pourra s'offrir un logement de fonction, une
voiture de fonction voire une petite caisse de frais généraux, la concurrence n'existant pas.
Toutes ces dépenses rentrent dans le coût de production. Ce sont ces dépenses qu'équilibrent
la recette marginale et le coût marginal.
390
RIFKIN Jeremy [2000] L'âge de l'accès. La révolution de la nouvelle économie, Editions La Découverte, p.
16
308
Ainsi, ce "volontaire" aura non seulement sa quote-part de la valeur ajoutée consommable de
l'ensemble de l'économie mais aussi tous les bénéfices qu'il pourra s'offrir lors de la
production de cette activité pénible où personne ne veut s'impliquer.
Y a-t-il un meilleur attrait pour devenir ce volontaire ? Il aura un financement assuré de
l'entreprise, un certain regard sur le coût de production et, ainsi, une rémunération en nature
au-delà de la rémunération de base fournie par la répartition égalitaire.
Cette façon d'attirer des "volontaires" au travail, n'est pas en contradiction avec la répartition
égalitaire des revenus. Au contraire, ces deux formes de rémunération se complètent. Car, il y
a grand nombre d'activités qui demandent aux travailleurs une implication qui dépasse un
travail quotidien normal. Tant que ces conditions perdurent, tant que ces activités et ces biens
sont demandés par les consommateurs, la rémunération d'activité devient un levier très
important dans l'attrait des personnes au travail et dans le développement de l'économie. C'est
une rémunération consentie par la communauté tant que ne se décident pas à y participer.
La rémunération d'activité est un stimulant pour développer des activités qui sont nécessaires
à la communauté dont la mise en route présente de difficultés.
Elle ne va pas à l'encontre de l'égalité des revenus; car, au contraire, elle valide les différences
sans pour autant devenir permanente, imposée.
Mais attention ! la rémunération d'activité n'est pas un acquis.
c. Le retour vers l'efficacité : un mécanisme de minimisation du gaspillage
Sans aucun doute, cette forme d'action économique, dans ces conditions, est inefficace tout en
étant sur le point optimal de la courbe d'isoproduits mais, c'est la rançon à payer lorsque nous
avons choisi l'inactivité. Cette attitude est pénalisante puisque, d'une part, les travailleurs
"propres" et le reste de la population partagent un produit affaibli par une branche inefficace
et, d'autre part, elle gêne le chemin vers l'efficacité de l'activité économique. Au niveau des
consommateurs des produits de cette activité, ceux-ci devront payer un prix plus élevé bien
qu'ils soient sur leur courbe de demande et, ils pourront s'offrir une quantité amoindrie par le
coût de production très élevé.
Jusqu'où ce monopoleur peut-il augmenter le prix de marché de son produit ou service ?
Le prix de monopole peut monter, d'une part, jusqu'à ce que le prix soit égal à la recette
moyenne et, d'autre part, jusqu'à ce qu'un autre citoyen considère que la rémunération
d'activité est assez attirante pour y participer.
309
La participation d'autres travailleurs dans ce domaine d'activité, attirés par la rémunération
d'activité, est la première façon, d'une part, de pousser le prix de marché à la baisse et, d'autre
part, de pousser l'entreprise à se situer sur le meilleur point sur le sentier d'expansion.
Il existe une autre façon d'améliorer l'efficacité de l'entreprise. Il s'agit de l'introduction des
innovations technologiques. Toute activité pénible fait naître chez le travailleur l'envie
d'alléger la tâche, de la rendre de moins en moins pénible. Le résultat est toujours une
innovation permanente de la technologie en cours.
L'innovation technologique ne vient pas seulement du côté des travailleurs concernés
directement. Elle vient aussi des autres travailleurs et, en général, des autres personnes
intéressées par la problématique de cette activité.
Comme suite aux effets de l'ensemble de ces facteurs, le prix de marché de cette activité
originalement pénible s'oriente vers le bas. De même, la courbe du coût marginal tend vers la
droite. Le nouveau point d'équilibre s'obtient avec un meilleur prix et une quantité de
production amplifiée. C'est le retour à l'efficacité.
Nous allons maintenant essayer de mieux préciser la notion de rémunération d'activité par
rapport à la répartition égalitaire, la rémunération de base, et à la décision sociale. Cela
permettra de mieux définir le champ de couverture de la thèse.
D. La rémunération d'activité, un attrait majeur
Nous essayerons de préciser la notion de rémunération d'activité telle que nous l'entendons
dans cet exposé. Nous essayerons de la positionner par rapport à la rémunération de base,
celle qui est le résultat d'une répartition égalitaire des revenus; mais aussi par rapport à la
décision sociale, deuxième élément de l'économie. Nous essayerons ainsi de répondre aux
questions suivantes : la rémunération d'activité est-elle de même nature que la rémunération
de base ? Sa diffusion et son augmentation peuvent-elles modifier le type de gestion de
l'économie ? Appartient-elle à la même source de création de la rémunération de base ? Estelle en contradiction avec la répartition égalitaire ?
Nous allons commencer par préciser les deux sources différentes de création des
rémunérations; ensuite faire la différence entre les deux types d'inégalité économique; pour
enfin établir les différences entre rémunération et répartition.
310
a. Deux sources différentes de création des rémunérations
A présent, la rémunération totale des personnes appartenant à une économie gérée en décision
sociale est composée de deux éléments : la rémunération de base et la rémunération d'activité.
La rémunération de base d'une personne est celle provenant de la répartition égalitaire des
revenus. Elle est donc le résultat d'un type de décision économique. La société a décidé de
gérer l'économie en décision sociale et par conséquent le résultat de l'économie se répartit en
termes égalitaires parmi toutes les personnes composant la société. La rémunération de base
de toute personne va donc fluctuer en fonction de la grandeur du produit et de la taille de la
population.
En revanche, la rémunération d'activité naît lors de la naissance d'une activité économique.
Elle évolue en fonction du degré de développement et de la nature de l'activité économique en
question. Ainsi, elle commence par donner des satisfactions à toutes les personnes participant
à la mise en route d'un projet professionnel. Elle donne ensuite des avantages en nature à
toutes les personnes qui y participent. Ce sont des avantages provenant de la nature même de
l'activité économique, tels que, par exemple, l'utilisation de la voiture de fonction et du
téléphone, lorsqu'on travaille dans un bureau, ou du bien-être de la nature et des produits
alimentaires lorsqu'on travaille dans une ferme.
Le développement de l'activité économique et l'implication du travailleur peuvent donner
accès à d'autres avantages en nature tels que l'accès aux frais généraux de l'entreprise soit dans
la recherche des clients ou des fournisseurs. La rémunération d'activité fluctue donc avec le
degré d'implication du travailleur, la nature de l'activité et le niveau de développement de
l'entreprise.
La rémunération d'activité est donc le résultat du choix de la personne, celle qui commence
par la décision de travailler. La rémunération d'activité s'active parallèlement à l'activité
économique. La personne décide ensuite où travailler (branche, industrie, poste de travail). En
faisant ce choix, elle décide pour la magnitude de la rémunération d'activité. Lorsque la
personne quittera cette activité, la rémunération d'activité de cette personne cessera aussi. La
rémunération d'activité, en tant qu'effet d'un choix personnel à la participation à une activité
économique, s'activera à n'importe quel moment de la vie d'une personne et s'éteindra à
n'importe quel autre moment.
Voici deux sources différentes de rémunération. La rémunération de base est un acquis pour
toute personne appartenant à une société. Il suffit d'exister. La rémunération d'activité par
311
contre n'est pas un acquis. Il faut participer à une activité économique pour en bénéficier. Elle
sera plus ou moins avantageuse selon la nature de l'activité économique (un nouveaux produit
lancé sur le marché, ou un produit déjà standard sur le marché).
La précision des sources de création de ces deux formes de rémunération, nous conduit à faire
la différence entre deux sortes de disparités économiques.
b. Deux sortes de disparités économiques
Nous venons de voir que la rémunération d'activité apparaîtra quoi qu'on fasse, et même dans
une économie gérée en décision sociale. Il suffit pour cela de participer à une activité
économique. Cela veut dire que la rémunération totale des personnes, même dans une
économie à décision sociale, ne sera pas égalitaire. L'inégalité s'impose. A partir de là,
pourrions-nous dire que les inégalités économiques sont ineffaçables ?
Devant cette situation, la première question qui doit être résolue est de savoir de quel sorte de
disparité parlons-nous ? La disparité des rémunérations a-t-elle le même sens que l'inégalité
économique dont nous parlons dans cette thèse ? Il est nécessaire de faire cet éclaircissement,
car la différence est de taille et une mauvaise compréhension de leur nature a toujours amené
à des conclusions fâcheuses.
Il y a une sorte de disparité économique qui est le résultat quotidien et permanent d'une
relation de domination, mécanisme d'expression de la décision économique privée. Nous
savons que cette disparité est la conséquence directe d'un type gestion tel que tout le résultat
de l'activité économique bascule sur un seul côté de la société, tandis que l'autre côté ne fait
que subir les effets pervers de la relation de domination.
Cela fait que celui qui maîtrise l'acte économique s'accorde (lui et ses proches collaborateurs),
entre autre, des rémunérations d'activité assez conséquentes, tandis que les travailleurs n'ont
en général que des salaires de survie. Ce sont des "rémunérations" résultat d'une relation de
domination quotidienne et permanente, celle qui est validée par la décision privée en tant que
deuxième élément de l'économie. Tout au long de cette thèse, nous avons parlé de ce type
d'inégalité économique.
C'est sur ces bases que nous avons bâti notre hypothèse principale de travail, dans le sens où
ce type d'inégalité économique est passible d'effacement. Puisqu'elle provient d'un type précis
de décision économique (décision privée), il suffit que la décision sociale se substitue à la
décision privée pour y arriver.
312
Lors du processus de vérification de la question principale, nous voyons apparaître un autre
type de rémunération, la rémunération d'activité. Elle n'est pourtant pas nouvelle. Elle a existé
parallèlement à l'existence de toute activité économique. Seulement elle était voilée par la
"rémunération" suite à une relation de domination.
Cette rémunération d'activité s'ajoute à la rémunération de base d'une personne participant à
une économie gérée en décision sociale. Ainsi, dès le départ une économie gérée en décision
sociale voit apparaître aussi les disparités des rémunérations. Disparités non seulement entre
les non-travailleurs et les travailleurs, mais aussi entre les travailleurs. Car, nous savons que la
rémunération d'activité n'est pas égale pour tous les travailleurs. Elle est fonction du degré
d'implication du travailleur, de la nature de l'activité économique et de son niveau de
développement. Les disparités des rémunérations sont ainsi confirmées.
Or, cette deuxième sorte de disparités des rémunérations est-elle de même nature que la
première ? Certainement pas, car cette deuxième sorte de différence des rémunérations, n'est
pas l'effet d'une relation de domination quotidienne et permanente. Elle est passagère. Elle se
manifeste pendant la durée de l'activité économique d'une personne. Elle n'est pas
transmissible en héritage. Elle se manifeste davantage durant le temps que le jeu de la
concurrence enlève toutes les défaillances d'une activité donnant lieu à une rente de situation.
Le plus important à remarquer dans la différence de ces deux sorte de disparité économique
est que dans les deux cas la différence existe mais le deuxième est le résultat d'un choix
personnel, tandis que l'autre est une imposition. Le premier est le résultat d'une motivation
pour le travail, tandis que l'autre est tout simplement l'effet de la relation de domination.
Nous revenons à notre question, la rémunération d'activité qui apparaît dans une économie
gérée en décision sociale ne récrée-t-elle encore une fois les inégalités économiques ? Nous
venons de voir qu'en effet elle confirme l’existence de différences dans les rémunérations
même dans une économie gérée en décision sociale. A partir de là, peut-on parler d'inégalité
dans les deux cas de figure ? Certainement pas, car l’une est le résultat d’une relation de
domination permanente donnant lieu aux inégalités économiques, tandis que l’autre est le
résultat d’une participation à l’activité économique et, par conséquence, passagère et non
transmissible. Elles ont donc des sources et des motivations différentes. Cela nous amène à
faire la différence entre répartition et rémunération.
313
c. Différences entre répartition et rémunération
Le sujet principal de la thèse consiste à savoir si une répartition égalitaire des revenus peut
être viable dans une économie de marché. Nous avons vu au cours de l'exposé que la
répartition égalitaire se traduit par une rémunération de base dans le total des revenus d'une
personne. Nous avons vu aussi, bien que les rémunérations totales des personnes soient
disparates, que cela ne va pas à l'encontre d'une répartition égalitaire des revenus. Même s'il y
a des rémunérations disparates dans une économie gérée en décision sociale, cela ne met pas
en cause la répartition égalitaire; autrement dit, la rémunération de base égalitaire pour tout le
monde.
Dans une économie gérée en décision sociale, répartition et rémunération ne sont donc pas
synonymes. La répartition est un produit exclusif de la décision économique, tandis que la
rémunération est un produit composite. La rémunération de base est le fruit d'une répartition
égalitaire (décision économique sociale), et la rémunération d'activité est le fruit d'une
participation à l'activité économique.
***
En principe, nous pourrions dire que nous avons vérifié dans tous les domaines que la
répartition égalitaire est tout à fait viable avec une économie de marché. Cette vérification
nous l'avons faite en concurrence parfaite et nous venons de la finaliser en concurrence
imparfaite; nous l'avons faite en régime stationnaire et puis en la dynamisant, nous l'avons
poussée dans ses limites extrêmes aux entreprises et aux personnes afin de trouver ses failles.
Et pourtant, dans tous les cas de figure que nous avons envisagés, le résultat a été concluant :
une répartition égalitaire des revenus est possible dans une économie de marché.
Cependant, nous ne pouvons négliger le fait que ce qui a rendu possible le renouvellement de
la décision privée est toujours là. Il s'agit de la caractéristique de l'élément incontournable du
processus artificiel de production. Tant que ce processus de travail est à la base de l'économie,
tant que cet élément est le moyen incontournable de réaliser cette manière de travailler, le
renouvellement de la décision privée est en attente.
Car, il faut se souvenir ce qui a été exposé en détail dans le chapitre II, V et VI. L’élément
incontournable du processus artificiel de production, la machine, est un produit physique
détaché de celui qui l’a créée. C’est cela qui facilite son appropriation par une tierce personne.
C’est cette caractéristique du processus artificiel de production qui avait facilité le
renouvellement ou la continuation de la décision privée en tant que le deuxième élément de
314
l’activité économique. Autrement dit, ce sont ces caractéristiques du processus artificiel de
production qui ont facilité la continuation, l’aggravation et l’élargissement des inégalités
économiques.
Cette épée de Damocles peut encore être évitée si la société gère collectivement le fonds
économique. Qu'est-ce qu'une gestion collective du fonds économique d'une économie basée
sur le processus artificiel de production et gérée en décision sociale ? Comment une gestion
collective du fonds économique peut-elle garantir la répartition égalitaire des revenus ? Ce
sont les sujets qui nous aborderons dans le chapitre suivant.
315
CONCLUSION DU CHAPITRE VIII
Posons la société et tentons de nous la représenter, non pas
en commençant à la diviser, à la fragmenter en catégories,
mais en cherchant d'abord ce qui fait lien et unité.391
Yoland BRESSON
Nous avons des idées reçues très fortement négatives par rapport à la concurrence imparfaite.
Ainsi dès que le mot monopole apparaît sur scène, il y a une mise en garde automatique. Et
pourtant, nous venons de démontrer qu'il n'y a pas de quoi s'effrayer. Car tous les effets
négatifs qu'entraîne le monopole, le monopsone ou autre forme de concurrence "imparfaite",
proviennent de la décision économique privée et non pas du processus de travail. Il est certain
que c'est le processus de travail qui conditionne leur naissance, mais les effets négatifs
proviennent du type de gestion économique en place.
Voilà pourquoi une économie en concurrence "imparfaite" replacée dans le cadre d'une
décision sociale n'entraîne nullement des effets négatifs sur la dynamique de la répartition
égalitaire. Plus précisément, la répartition égalitaire des revenus ne se modifie point suite à
une concurrence imparfaite. Cela parce que tant la concurrence parfaite que la concurrence
imparfaite ne sont que des phases du cycle de vie des entreprises et des biens économiques.
Là où il y a un changement, c'est concernant les dépenses de personnes et leur rémunération
totale. Dans le chapitre VII nous avions constaté qu’il pouvait y avoir deux sources de
différences : l'une provenant de différences des revenus, et l'autre provenant de différences
des dépenses, au cours d'un exercice, entre les personnes appartenant à une société. Celles-ci
sont des différences suite à des préférences intertemporelles de chacun des consommateurs.
En revanche, la différence des revenus fait apparaître des disparités économiques. Mais
391
BRESSON Yoland, [2001-b] De l'ancienne à la nouvelle économie. La science économique en mouvement,
Arnaud Franel Editions, p. 34
316
aucune de ces formes de différence de dépenses et des rémunérations ne mettent en cause la
viabilité de la répartition égalitaire des revenus.
Dans ce chapitre, nous venons de constater cette réelle source de différence entre les
rémunérations des personnes appartenant à une société bien que la décision économique soit
de type social. Mais là aussi, il ne s'agit pas d'une mise en cause de la répartition égalitaire
mais de la grandeur de la rémunération par personne.
La répartition égalitaire est un revenu de base égal pour tout le monde. A cela doit s'ajouter le
revenu d'activité qui est conditionné par la participation à une activité. A partir de ce fait, il y
a bien évidemment des différences dans la grandeur des rémunérations des personnes. Mais
cette différence n'est pas une inégalité économique provenant d'une relation de domination,
quotidienne et permanente. Les différences des rémunérations ont un caractère passager tandis
que l'inégalité économique est permanente. La première est le résultat d'un effort additionnel
déployé par des travailleurs; par contre, la seconde est le résultat d'une relation de domination.
Ce sont donc le résultat de deux situations complètement différentes.
Cela n'empêche pas le fait que dorénavant nous devons faire la différence entre la
rémunération des citoyens et la répartition égalitaire de leurs revenus; plus concrètement,
entre la rémunération et la répartition. Ce ne sont pas des éléments en contradiction, mais ils
ne sont pas synonymes.
Toutefois, l'aversion à la répartition égalitaire n'est pas nouvelle. Anne Robert Jacques Turgot
a aussi exprimé ses réserves concernant "l'impossibilité du commerce dans la supposition d'un
partage égal des terres, où chaque homme n'aurait que ce qu'il lui faudrait pour se nourrir"392.
Voici l'énoncé de son hypothèse de travail : "si la terre était tellement distribuée entre tous les
habitants d'un pays, que chacun en eût précisément la quantité nécessaire pour se nourrir, et
rien de plus, il est évident que, tous étant égaux, aucun ne voudrait travailler pour autrui;
personne aussi n'aurait de quoi payer le travail d'un autre, car chacun, n'ayant de terre que ce
qu'il en faudrait pour produire sa subsistance, consommerait tout ce qu'il aurait recueilli, et
n'aurait rien qu'il pût échanger contre le travail des autres"393.
Il est cependant important de relever que Turgot met en liaison les deux étages de toute
décision économique : celle qui se passe au niveau des flux, et celle qui se passe au niveau des
stocks. En prenant comme exemple une économie basée sur la terre cultivable, il a lié le type
392
TURGOT Anne Robert Jacques, [1766] Réflexions sur la formation et distribution des richesses, in
Formation et distribution de richesses, Flammarion, 1997, p. 157
393
Idem, p. 157
317
d'utilisation (répartition) du fonds économique (stock) à la grandeur du panier d'alimentation
(flux). Il ne se réfère pas à leur liaison physique qui va de soit, mais à leur liaison de type
social. Il se réfère aux effets sur la grandeur du panier d'alimentation suite à un type précis de
décision sociale.
Dans le cas de notre vérification, qui se passe dans une économie basée sur le processus
artificiel de production, cela nous amène à ne pas oublier l'appui sur lequel se fonde la
répartition égalitaire du panier de consommation. Comme le précise Anne Robert Jacques
Turgot, et comme nous l'avons vu dans les chapitres IV, V et VI, le type de répartition en
termes de flux s'appuie sur le type de gestion des stocks, du fonds économique en
l'occurrence.
Si nous voulons alors conserver la répartition égalitaire, il faut que la gestion du fonds
économique soit faite en termes collectifs. Car, nous le savons, la décision économique
sociale est composée de deux étages : une répartition égalitaire des revenus (flux), celle qui va
assortie d'une gestion collective du fonds économique (stocks).
La permanence de la répartition égalitaire reste alors compromise tant que la faisabilité de la
gestion collective du fonds économique n'est pas vérifiée. La question qui s'impose est donc la
suivante : une gestion collective du fonds économique est-elle possible ? Qu'est-ce une
gestion collective, comment s'applique-t-elle dans le cas d'un processus artificiel de
production ? La gestion collective est-elle viable dans une économie de marché ? Nous
essayerons de donner la réponse à ces questions dans le chapitre suivant.
318
CHAPITRE IX
LE PROCESSUS ARTIFICIEL DE PRODUCTION
ET LA GESTION COLLECTIVE DU FONDS ECONOMIQUE
Avec la transformation des moyens de production en
propriété sociale, le travail salarié, le prolétariat
disparaîtront eux aussi.394
Friedrich ENGELS, 1884
Dans le chapitre VII nous avons vérifié que la répartition égalitaire des revenus est viable
dans une économie de marché en concurrence parfaite. Encore plus, elle fait participer toute la
population aux fruits de l'activité économique, à égalité de conditions. Cela dans un climat de
libre choix des consommateurs et dans le point d'équilibre optimal pour les producteurs.
Lorsque l'économie se développe en concurrence imparfaite, elle génère une rémunération
d'activité qui est perçue par ceux qui participent à l'activité nécessaire pour la communauté
mais que personne ne veut exécuter. La même situation se produit lorsque les producteurs
lancent de nouveaux produits ou se positionnent dans une activité de monopole naturel.
Toutefois, ces rémunérations d'activité sont intégrées au coût de production du bien et
persistent tant que n'intervient pas, à la baisse, le jeu de la concurrence. Cette rémunération
n'est pas un acquis, elle s'ajoute à la rémunération de base des travailleurs mais, en tout cas, ne
remet pas en cause la répartition égalitaire.
De l'analyse des chapitres IV, V et VI, il ressort que la répartition des flux a un rapport très
étroit avec le type de gestion des stocks. Autrement dit, la répartition égalitaire des revenus ne
394
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1983, p. 154
319
serait durablement possible que si la gestion du fonds économique est de type collectif
(gestion sociale).
Voici donc le sujet du présent chapitre : il s'agit de vérifier que la gestion collective du fonds
économique est viable et qu'elle peut se développer en harmonie avec l'économie de marché
générée par le processus artificiel de production. C'est ce qui pourrait garantir395 la répartition
égalitaire des revenus dans le temps.
Etant donné qu'il n'y a pas de référence à une expérience passée de gestion collective du fonds
économique en économie de marché, nous allons agir sur deux plans. Premièrement, nous
allons présenter les caractéristiques principales de la gestion collective et vérifier leur viabilité
avec une économie de marché. Deuxièmement, nous allons, d'une part, utiliser un exemple
historique d'une économie non marchande pour vérifier les caractéristiques d'une gestion
collective et, d'autre part, nous servir de l'expérience bolchevique pour vérifier cette
compatibilité par la méthode du "contre-exemple" et montrer que l'inexistence d'au moins une
des caractéristiques de la gestion collective, la rend impraticable. Par ce biais, nous tenterons
de prouver que la gestion collective, avec les caractéristiques que nous signalons, est viable
dans une économie de marché.
Pour ce faire, nous allons d'abord commencer par positionner la problématique; ensuite, nous
rapprocher du fonds économique, notamment de ses caractéristiques en gestion collective;
puis, présenter l'exemple et le contre-exemple de gestion collective, pour enfin poser une
hypothèse provisoire qui permettra de boucler le processus de vérification.
IX.1 Le positionnement de la problématique
De la lecture des textes d'enseignement universitaire concernant la répartition des revenus, la
question qui surgit consiste à savoir si la répartition égalitaire des revenus peut être abordée
sans tenir compte du fonds économique. La réponse à cette question rappelle la conclusion à
laquelle était déjà arrivé Marx. Elle est en concordance avec notre démonstration effectuée
dans les chapitres IV, V et VI : la répartition des revenus s'appuie sur le type de gestion du
fonds économique. Et pourtant, les continuateurs de Marx-Engels, lors de l'application de ce
395
"[...] il n'y a pas d'émancipation possible de la classe ouvrière tant qu'elle ne sera pas en possession de tous les
moyens de travail : terre, matières premières, machines, etc., et partant en possession du produit tout entier de
son travail." (MARX Karl, [1898] Salaire, prix et profit, texte d'un exposé effectué en 1965 et qui fut publié pour
la première fois en 1898, Editions sociales, Pékin, 1963, p. 76)
320
principe ont dû essuyer un échec. Où était le problème ? Pour répondre à cette question, qui a
un rapport direct avec la gestion collective du fonds économique en tant que garant de la
répartition égalitaire, nous allons commencer par positionner la problématique. Cela consiste
à donner réponse à la première question qui suit et à énoncer la conclusion de Karl Marx.
A. Peut-on aborder la répartition des revenus sans tenir compte du type de gestion du
fonds économique ?
Lorsqu'on essaie de mesurer les inégalités économiques, dans la plupart des cas, le chercheur
ou le professionnel en sciences économiques s'empresse de présenter les inégalités au niveau
des revenus et les inégalités au niveau de patrimoine. Car il n'échappe à personne que depuis
les origines de l'activité économique, la richesse d'une personne ou d'un groupe social est
composée d'une partie flux et d'une autre partie stock.
Or, ce qui est frappant c'est que lorsqu'on parle de répartition, la plupart pour ne pas dire la
totalité des chercheurs et des professionnels de l'économie ne s'occupent que de la répartition
des revenus, le côté flux des richesses. Ils oublient le côté stock (fonds économique) dans son
rapport avec la répartition des revenus.
Pour eux, bien que personne ne l'explicite, la répartition des revenus est synonyme de
répartition des richesses. Pourquoi cet "oubli" dans l'analyse ?
Il semble que ce comportement provient de trois sources. Premièrement, consciemment ou
inconsciemment, ils font l'hypothèse que le type de répartition du patrimoine, tel qu'il existe
aujourd'hui, a existé depuis toujours et, par conséquent, il n'y a aucune raison pour le mettre
en cause.
Deuxièmement, bien que tous s'accordent pour montrer que les inégalités côté patrimoine sont
plus accentuées que côté revenus, lors de l'analyse de la répartition, le patrimoine n'est plus
présent. D'où, le fait de ne parler que de la répartition des revenus.
Troisièmement, puisque le stock, le fonds économique en l'occurrence, n'est pas sujet à
répartition mais à gestion (cela nous l'avons vu dans les chapitres IV, V et VI, et nous le
verrons encore dans le paragraphe suivant en détail), il doit être traité séparément.
Ainsi, d'une part, l'analyse des types de répartition du fonds économique et, d'autre part,
l'identification de leurs sources ne sont pratiquement jamais effectuées. Est-ce un oubli ou
simplement l'inconscient qui s'impose ?
321
Prenons des ouvrages récents ayant trait à la répartition, par année de publication. Dans son
livre sur la "Répartition des revenus", Jacques Lecaillon écrit que "la plupart des sociétés
poursuivent deux objectifs principaux dans l'affectation de leurs ressources à la production de
biens et de services : l'efficience économique et l'équité sociale. Ces objectifs concernent
directement la répartition [...]"396. Et pourtant, pas un mot sur le patrimoine lors du
développement du sujet. Peut-on ignorer que la gestion du patrimoine a une influence directe
sur la répartition des revenus ?
Claude Gnos débute son ouvrage intitulé "Production, répartition et monnaie" en rappelant
que pour Ricardo, la répartition est "le principal problème de l'économie politique". Il insiste
sur le fait que son ouvrage "a pour thème l'analyse macroéconomique de la répartition, [qu'il
aborde] en référence aux principales étapes de la l'histoire de la pensée économique [...]"397.
La thématique du livre oblige à parler de Marx et, pourtant, il ne nous apprend rien sur la
gestion du patrimoine.
Avec Gérard Thoris également, en son ouvrage intitulé "La répartition des revenus", nous
avons pu observer la présence du patrimoine lors de l'analyse des inégalités, mais lors de la
phase de répartition, nous n'avons affaire qu'aux revenus. Néanmoins, il dit que l'analyse qu'il
a menée "ne fait pas mentir D. Ricardo qui identifiait pratiquement le problème de la
répartition comme la matière principale de la science économique."398 Il ajoute pour bien
préciser les sources des inégalités : "nous avons pu constater qu'aujourd'hui, la répartition au
sein des nations était le fruit composite de l'action des marchés, de celle des organisations et
des collectivités, ces dernières venant en quelque sorte tempérer l'action des premiers"399.
Encore une fois, c'est la faute au marché, aux organisations et aux collectivités mais rien que
nous apprenne sur la liaison entre la répartition, les revenus et le patrimoine.
René Sandretto, lors de la présentation de son livre "Rémunérations et répartition des revenus.
Les faits, les théories, les politiques", affirme que "si les luttes pour le partage des richesses
créées par l'activité économique sont devenues un aspect essentiel du fonctionnement des
économies contemporaines, elles sont aussi désormais un véritable fait de société, voire de
civilisation"400. Voici des questions qui soulève la lecture de son livre : "comment se forment
les rémunérations ? Comment les différents revenus ont-ils évolué au cours des dernières
396
LECAILLON Jacques, [1990] Répartition des revenus, Edition Cujas, p. 71
GNOS Claude, [1992] Production, répartition et monnaie, Editions universitaires de Dijon, p. 9
398
THORIS Gérard, [1993] La répartition des revenus, Armand Colin, p. 180
397
399
Idem, p. 180
400
SANDRETTO René, [1994] Rémunérations et répartition des revenus. Les faits, les théories, les politiques,
Editions Hachette, p. 9
322
décennies ? Quels sont les 'gagnants' et les 'perdants' ? Les inégalités ont-elles tendance à
croître ou à décroître ? Quel a été l'impact de la crise économique et de la montée du chômage
sur les modalités du partage des richesses? [...] Peut-on enrayer la progression de la pauvreté
et de l'exclusion ? [...]"401.
Dès la lecture de la présentation, on a envie de savoir, en effet, comment se forment les
rémunérations, mais hélas ! on ne trouve même pas un mot sur le patrimoine. Comment peuton parler de pauvreté sans parler de patrimoine ? Est-ce qu'on présuppose que le patrimoine
n'a aucun rapport avec la répartition ? Et pourtant, René Sandretto signale que "la répartition,
une question centrale d'économie politique […], est indissociable de la vie en société et les
mécanismes de formation des revenus sont l'expression de caractéristiques fondamentales du
type de société considéré"402. "La répartition est un des principaux éléments du ciment qui
solidarise les diverses composantes de la société et conditionnent son degré de cohésion"403.
Christian Morrisson dans son livre intitulé "La répartition des revenus" précise qu'elle "est à la
fois un sujet scientifique [...] et un enjeu politique essentiel dans tous les pays. Il suffit de lire
les journaux pour s'en persuader [...]"404. Comment peut-on analyser scientifiquement les
revenus sans aborder la notion de patrimoine ? C'est peut-être parce qu'il y a un enjeu
politique ? Ou peut-être parce que l'enjeu économique est de taille ?
Ces exemples montrent clairement l'oubli du patrimoine tout en sachant qu'il y a une relation
très étroite entre la répartition des revenus, les rémunérations, et le patrimoine (fonds
économique).
La gestion du fonds économique est le deuxième composant de la décision économique. C'est
sur le type de gestion du fonds économique que repose la continuité dans le temps de la
décision prise par la société concernant la répartition des revenus. Voilà l'enjeu du choix dans
le type de gestion du fonds économique à mettre en place. Elle aura une gestion collective si
le choix de société est la décision sociale. Elle aura une gestion privée si le choix de la société
est la décision privée.
Peut-on traiter alors la répartition des revenus sans traiter le fonds économique ? La réponse
est sans ambiguïté : non, d'autant plus qu'il est le garant du choix de la société. Nous l'avons
401
SANDRETTO René, [1994] Rémunérations et répartition des revenus. Les faits, les théories, les politiques,
Editions Hachette, couverture
402
Idem, p. 11-12
403
Idem, couverture
404
MORRISON Christian, [1996] La répartition des revenus, Presses universitaires de France, p. 9
323
vu dans la première partie de la thèse et, nous allons le vérifier par la suite : d'abord avec un
rapprochement théorique du sujet, ensuite, avec un exemple et un contre-exemple, tous les
deux historiques.
Dans les chapitres V et VI, nous avons montré que la répartition inégalitaire des revenus
s'appuie sur une gestion privée du fonds économique. En revanche, si l'on veut effacer les
inégalités économiques, autrement dit, si l'on veut appliquer dans le temps une répartition
égalitaire des revenus, il faudrait que le fonds économique soit géré collectivement.
Une conclusion à laquelle Karl Marx avait déjà arrivé.
B. La conclusion de Marx
A ce stade de l'exposé, nous sommes arrivés au constat suivant : la répartition égalitaire des
revenus est possible dans une économie de marché, à condition de gérer collectivement le
fonds économique.
Marx était déjà arrivé à cette conclusion lorsqu'il parlait de la communauté primitive où le
foyer d'alimentation, dans un premier temps, et la terre cultivable ensuite, constituent le fonds
économique. Voici Marx cité par Yoland Bresson : "L'individu n'est propriétaire ou
possesseur que parce qu'il est un élément et un membre de cette commune"405 .
Toutefois le problème demeure entier si nous restons à ce niveau de conclusion. Car il faut
préciser quel sera le modus operandi d'une gestion collective. Il faut par conséquent répondre
à la question, qu'est-ce qu'une gestion collective lorsque l'activité économique se développe
dans une économie de marché ? C'est cette partie de la problématique qui n'a pas été abordée
clairement aussi bien par Marx que par Engels.
Lors d'une conférence en 1865, Marx avait déjà précisé son idée sur le sujet : "La
revendication de l'égalité des salaires repose [...] sur une erreur, sur un désir insensé qui ne
sera jamais satisfait [...]. Réclamer une rémunération égale ou même équitable sous le régime
du salariat équivaut à réclamer la liberté sous le régime de l'esclavage"406. Autrement dit, une
rémunération égalitaire sans gestion sociale (collective) du fonds économique n'a pas de sens.
405
BRESSON, Yoland, [1997] L'économie comme champ de capital humain social" in Capital Humain, Cahiers
du G.R.A.T.I.C.E. n° 13, deuxième semestre, p. 146
406
MARX Karl, [1898] Salaire, prix et profit, texte d'un exposé effectué en 1965 et qui fut publié pour la
première fois en 1898, Editions sociales, Pékin, 1963, p. 43
324
C'est ce que précise aussi Engels, avec beaucoup plus de détermination et de clarté, dans un
article sur la loi du salaire publié par le Labour Standard vers 1880 : "[...] il n'y a pas
d'émancipation possible de la classe ouvrière tant qu'elle ne sera pas en possession de tous les
moyens de travail : terre, matières premières, machines, etc., et partant en possession du
produit tout entier de son travail"407. Mais, il reste encore à préciser le mécanisme de gestion
du fonds économique, sans lequel tout reste à faire.
IX. 2 Le fonds économique
Nous allons donc commencer par un rappel sur les caractéristiques et le contenu du fonds
économique résultant d'un processus artificiel de production. Il est nécessaire aussi de
dessiner les deux types de gestion du fonds économique résultant des deux types de décision
économique. C'est ce qui va permettre de mieux préciser la notion de gestion collective
(sociale) du fonds économique, là où il y a eu abus de langage et d'incompréhension du sujet
qui a amené à bien des erreurs d'appréciation et d'application.
A. Caractéristiques du fonds économique
La structure du fonds économique est définie par le processus de travail en cours. En
l'occurrence, l'économie objet de notre analyse est supposée se développer sur la base du
processus artificiel de production. Il s'agit donc de se rappeler les caractéristiques des
éléments de ce processus de travail pour en déduire la structure du fonds économique.
Une remarque tout de même. Pour définir les fondements de la gestion du fonds économique,
nous n'avons pas besoin de connaître le type de décision économique sur laquelle se
développe l'économie. Est-elle de type social ou de type privé ? C'est une question qui devra
se poser par la suite afin de connaître le type de gestion du fonds économique. Pourquoi est-ce
ainsi ? Parce que, nous l'avons déjà vu, la décision économique se manifeste par
l'intermédiaire des éléments du processus de travail en cours. Ce sont donc les caractéristiques
407
ENGELS Friedrich, [1880] La loi du salaire, in Salaire, prix et profit, Editions sociales, 1963, p. 76
325
du processus de travail en cours qui façonnent la structure du fonds économique en fonction
du type de décision économique choisi par la société.
Nous allons donc commencer par nous appuyer sur un processus de travail basé sur m unités
de production, ce qui donne naissance à un morcellement du fonds économique, et un
traitement en termes physiques et en termes de valeur. De même, nous revendrions sur le fait
que la taille des unités de production et de service est assez souple.
a. La structure du fonds économique basée sur m unités de production
En ayant la possibilité de générer n biens, la collectivité peut créer m unités de production. Ce
sont des centres de travail avec une pleine autonomie, ce qui leur permet, d'une part, de se
positionner sur le point d'une utilisation optimale des ressources et, d'autre part, rechercher
constamment la maximisation des profits.
Cette dynamique de la production provient de la façon de travailler qu'impose le processus
artificiel de production. C'est ce que l'on connaît comme étant la production privée. Mais
attention, car c'est à ce niveau qu'il y a eu différentes lectures des "faits". Il ne s'agit pas d'une
production privée en termes de propriété, il s'agit d'une production appelée privée car elle ne
sera pas socialement reconnue tant que les consommateurs ne l'auront pas validée.
Ce sont alors m unités de production qui par l'intermédiaire d'une production privée devraient
gérer le fonds économique de la collectivité.
Ces unités de production s'interconnectent par le jeu du marché. La libre entrée / sortie des
unités de production, la transparence dans leurs activités et la validation sociale sont
essentiellement les éléments qui garantissent le bon fonctionnement de ce réseau qui crée le
fondement de la structure du fonds économique.
Nous savons aussi que le processus artificiel de production scinde l'économie en deux mondes
: le monde en termes physiques et le monde en termes de valeur.
b. Le monde en termes physique et en termes de valeur
Le monde en termes physiques et en termes de valeur, créé par la dynamique du processus
artificiel de production, ne s’excluent pas. Au contraire, il y a une pleine liaison entre eux bien
qu'ils gardent leur autonomie et leur propre dynamique. Cela donne naissance à deux types
326
d'unités de production : celles qui le gèrent du point de vue financier et celles qui le gèrent du
point de vue physique.
Cette classification d'unités de production vient du fait que le processus artificiel de
production se développe par l'interaction de deux grandes forces : le monde physique des
biens matériels, et le monde monétaire et financier. C'est l'une des caractéristiques principales
de ce processus de travail : la séparation et l'interconnexion en même temps entre le monde
physique et le monde en termes de valeur.
Les unités de production appartenant au secteur physique de l'économie sont chargées de la
production des biens physiques. C'est un conglomérat hétéroclite qui englobe, en termes de
biens, toutes les demandes des consommateurs tendant à satisfaire les besoins de confort
matériel.
Les unités de production appartenant au secteur de l'économie en termes de valeur sont
chargées de donner de la fluidité financière aux échanges, du financement aux entreprises, aux
projets de développement, et l'octroi de la quote-part du résultat de l'activité économique aux
citoyens. Elles comprennent les banques, les compagnies d'assurance, et les bourses de
valeurs; celles qui sont chargées de créer l'environnement financier adéquat au développement
des entreprises.
Dans une économie fermée, la grandeur du monde en termes de valeur est égale à la grandeur
du monde en termes physiques. Cela veut dire, qu'en termes globaux ils ont un ordre de
grandeur identique; mais cela n'empêche nullement que la ventilation interne puisse varier
facilement, et cela sans qu'il y ait un changement dans la composition physique. C'est l'effet
du transfert des valeurs d'un coin vers un autre sans que la masse physique ait bougée. Ce qui
a changé c'est sa valeur.
N'oublions pas que nous sommes en train de décrire les éléments du processus artificiel de
production, ses caractéristiques et ses mécanismes. Nous n'avons pas encore mis en jeu les
effets de la décision économique, soit-elle privée ou sociale.
c. La taille des unités de production
La souplesse du monde physique se manifeste par le grand nombre d'articulations qui facilite
la division sociale et manufacturière de travail. Cela est à l'origine du processus
d'accumulation et de concentration. Une unité de production peut s'agrandir ou s'articuler au
327
niveau mondial puisque le processus de travail se développe dans un espace unique et abstrait
celui de l'économie-monde.
La souplesse du monde physique devient mince par rapport à la puissance et la souplesse qui
conditionne le monde en termes de valeur. Cette autre partie de l'économie basée sur le
processus artificiel de production facilite que toutes les personnes puissent y participer,
individuellement et avec pleine autonomie; et cela, non seulement en tant que consommateur
mais aussi en tant que producteur.
Ainsi, une unité de production peut être constituée par une seule personne ou un ensemble de
personnes. C'est l'atomisation de l'activité économique.
d. Le morcellement du fonds économique
Le processus artificiel de production conditionne alors l'existence de m unités de production,
avec des tailles différentes et ayant chacune une pleine autonomie. Ainsi, le fonds
économique de la société est morcelé de par les caractéristiques du processus de travail en
cours.
Nous avons vu dans le chapitre III qu'il ne s'agit pas d'un morcellement fixe, raide. Au
contraire, il est souple. C'est ce qui lui donne toute sa puissance. Chaque "morceau" du fonds
économique peut s'agrandir, se rétrécir, apparaître, disparaître, et ainsi de suite. Une souplesse
jamais vue comme caractéristique des processus de travail précédents.
C'est dans cette atomisation de l'économie que gît toute sa puissance, car elle donne la
possibilité à chacune des personnes composant le corps social de s'exprimer dans toute sa
force. C'est ici que se trouve l'une des sources les plus puissantes du processus artificiel de
production.
Ce morcellement souple et dynamique du fonds économique s'impose lors de sa gestion
qu'elle soit privée ou sociale. C'est la méconnaissance de ces caractéristiques qui a amené à
l'échec des essais de changement, comme nous le verrons plus loin.
Cela dit, il reste à savoir comment seront gérées ces fractions du fonds économique et quel
sera le mécanisme de leur interconnexion. Mais auparavant, faisons un inventaire sommaire
de la composition du fonds économique.
328
B. Les éléments du fonds économique
Nous allons résumer les éléments constituant le fonds économique d'une économie qui se
développe sous l'impulsion du processus artificiel de production. Il est composé de deux
parties : les richesses offertes par la nature et les richesses créées par l'effort humain. Nous
pouvons ajouter à ce classement une quantité de biens disparates que pour l'instant nous
pourrions appeler biens immatériels.
Mis à part ce classement sommaire que nous allons développer, nous avons déjà noté que le
fonds économique contient l'un des éléments les plus importants du processus de travail. Dans
le cas concret du processus artificiel de production, il s'agit des moyens de production
(notamment la machine). Cet élément est à la fois, la pièce clé du processus de travail et par
voie de conséquence la pièce clé du fonds économique et, en même temps, la pièce clé lors de
l'application de la décision économique. C'est cette particularité qui fait du fonds économique
le garant de la décision économique mise en place. Nous reviendrons sur ce sujet
ultérieurement.
a. Les richesses offertes par la nature
Ce sont tous les biens naturels que les personnes utilisent lors de la mise en route du processus
artificiel de production. Ces biens sont dans la nature et les personnes se servent directement
et indirectement. Ainsi, nous avons les sols sur lesquels se bâtissent les usines, s'assoient les
populations humaines, dans ou sur lesquels se trouvent les matières premières. Nous avons
aussi les matières premières elles-mêmes.
Ces dons de la nature sont considérés comme inépuisables pour certains et limités pour
d'autres. Et pourtant, nous constatons à présent que ces dons de la nature non seulement sont
épuisables mais aussi que leur épuisement met en danger l'existence du genre humain.
Quoi qu'il en soit, ce que nous avons constaté que la nature est prise en compte différemment
à chaque nouveau stade de l'évolution des processus de travail. Ainsi, lors du processus de
travail à main nue, la nature était prise en compte en tant que foyer d'alimentation.
L'utilisation de la nature s'amplifie avec le processus de travail avec outils. Cela change
complètement lorsque la terre cultivable devient l'élément incontournable du processus
naturel de production. L'utilisation de la nature prend une autre dimension encore une fois
avec le processus artificiel de production.
329
Nous avons constaté aussi que chaque phase du développement de cette manière de travailler
met à contribution la nature d'une manière différente. Elle passe d'une utilisation extensive à
une utilisation intensive de certains biens offerts par la nature.
b. Les richesses créées par l'effort humain
Ce sont tous les biens utilisés directement et indirectement dans le processus artificiel de
production. Nous pouvons les classer en biens servant au confort des travailleurs et de nontravailleurs, des biens servant directement au processus artificiel de production et des biens
publics nécessaires aux personnes et aux unités de production.
i. Les biens servant au confort des travailleurs et de non-travailleurs
La caractéristique fondamentale de ces biens est qu'elle demande de lourds investissements de
la part de travailleurs et de non-travailleurs. Dans cette rubrique nous pouvons classer tous les
biens mobiliers et immobiliers qui servent à leur confort.
Parmi les biens privés utilisés par les personnes nous avons, par exemple, le logement avec
tous les biens mobiliers qui s'y trouvent.
ii. Les biens utilisés dans le processus de production
Etant donné que le processus artificiel de production se développe en termes physiques et en
termes de valeur, les biens qu'il utilise peuvent être classés aussi dans ces mêmes termes.
•
Parmi les biens physiques, nous pouvons compter les bâtiments des usines, les machines,
les outils de travail.
•
Parmi les biens en termes de valeur, nous avons tout le système financier et d'assurance.
C'est ici, dans les biens utilisés lors du processus de travail que se trouve la pièce clé du
processus artificiel de production et par conséquent du fonds économique. Il s'agit de
l'élément incontournable de cette façon de travailler, la machine. Son appropriation a un effet
direct sur l'appropriation du résultat de l'activité économique.
330
C'est cette particularité du fonds économique qui fait de lui, le garant d'un choix de société par
rapport à la façon de répartir le résultat de l'activité économique. Il ne peut pas y avoir de
contradiction entre la façon de gérer ce bien incontournable et la façon de répartir le résultat
de l'activité économique.
Nous avons montré aussi qu'au départ de ce processus de travail, cette particularité est remplie
essentiellement par la machine. Au cours du développement du processus artificiel de
production, et dans le cas précis de la décision privée, cette caractéristique devient de plus en
plus complexe avec la prise en compte du monde en termes de valeur (le monde financier
notamment) et les facilités qui donnent à la diffusion et à l'intensification de la relation de
domination, les articulations que génère le processus artificiel de production. Cependant, la
propriété privée des moyens de travail continue à jouer un rôle important dans ce mécanisme
d'extorsion.
Cette expérience historique montre clairement l'enjeu du type de gestion du fonds économique
et notamment de l'élément incontournable du processus artificiel de production dans la
reproduction au fil du temps du type de répartition des revenus. C'est en fait le garant d'un
choix de société concernant le type de répartition des revenus.
iii. Les biens publics nécessaires aux personnes et aux unités de production
Ce sont tous les biens mobiliers et immobiliers dont la communauté se sert soit pour
l'utilisation individuelle soit pour l'utilisation professionnelle. Parmi les biens publics au
service des personnes nous avons, par exemple, les voies de transport et circulation aménagés
pour leur confort et leur productivité.
c. Les biens immatériels
Sous cette rubrique, nous pouvons classer les biens du point de vue comptable comme le
brevet d'invention, les biens immatériels comme les logiciels, les ressources financières de
l'économie et les connaissances.
331
IX.3 Les deux types de gestion du fonds économique
Une fois défini le contenu et les caractéristiques du fonds économique, lesquels proviennent
de la nature du processus artificiel de production, il reste à introduire la variable provenant de
la décision économique pour connaître, d'une façon concrète, la forme de liaison entre le
fonds économique et la personne et la liaison entre les personnes par l'intermédiaire du fonds
économique.
C'est à ce niveau que se visualise l'interdépendance entre l'aspect physique du processus de
travail et les choix des personnes. Les personnes décident comment utiliser chacune des parts
du fonds économique, mais elles doivent intégrer dans leur décision les caractéristiques de
chacune des parts du fonds économique.
Comment gère-t-on alors le fonds économique ? Il existe deux façons de le faire : une c'est la
gestion privée et une autre c'est la gestion sociale (appelée aussi gestion collective). Nous
allons commencer par décrire la gestion privée avec le seul intérêt de mieux préciser la notion
de gestion collective du fonds économique. Ensuite, nous nous attarderons le temps nécessaire
pour préciser la gestion collective.
Les caractéristiques de la gestion collective du fonds économique seront présentées à deux
niveaux, les caractéristiques provenant du processus de travail et celles provenant de la
décision économique. Nous apprécierons la compatibilité de ces caractéristiques et
notamment celles provenant de la décision économique, avec l'économie de marché. Ainsi,
nous devrions vérifier le rôle de la gestion collective du fonds économique en tant que garant
de la répartition égalitaire.
A. Gestion privée
La gestion privée du fonds économique est le reflet de la décision économique privée tout en
respectant les caractéristiques du processus de travail. La décision privée a pour objectif de
faire basculer tout le résultat de l'activité productive vers le maître de l'activité économique.
Elle a un atout, la propriété de l'élément incontournable du processus de travail, la machine.
Celle-ci est la pièce clé du processus de travail et, par conséquent, du fonds économique
également. A partir de là, il s'établit une relation de domination entre le maître de l'acte
économique et les travailleurs.
332
Dans une économie animée par le processus artificiel de production, il peut y avoir autant de
patrons que d'unités de production. C'est ce qui lui donne une apparence d'atomisation des
unités de gestion. Chaque patron gère le fonds économique en ayant à l'esprit ce mécanisme
de la relation de domination appelé la propriété privée des moyens de production. C'est une
gestion qui se passe essentiellement en termes de valeur et en obéissant à l'intérêt privé des
patrons de l'acte économique.
Or, le processus artificiel de production facilite toute sorte d'articulations, en termes physiques
et en termes de valeur, entre les centres de production. Cela fait qu'en termes pratiques seuls
quelques uns maîtrisent le jeu et le résultat de l'activité économique. Cette dynamique de
centralisation de la propriété du fonds économique est facilité par le jeu de l'accumulation et
de la concentration fournie par le processus de travail.
Cette dynamique contradictoire d’intérêts entre les patrons, et entre les patrons et leurs
salariés impose le besoin d’un organisme régulateur externe tel que l’Etat. C’est ainsi que
l’économie de marché en décision privée parfois rentre en conflit avec les interventions
totalitaires de l’Etat.
La gestion privée du fonds économique est donc l'application de la décision privée en ayant
en considération les particularités du processus de travail et notamment du fonds économique.
Car, en dernier ressort, c'est la façon de gérer le fonds économique qui définit la nature de la
décision économique.
B. Gestion collective (sociale)
Si l'on doit résumer cette dynamique, nous dirions qu'en gestion collective le fonds
économique appartient à la collectivité et à personne en particulier et ses caractéristiques
essentielles sont influencées et par le processus de travail en cours et par la décision sociale.
Cette particularité de la gestion collective du fonds économique est tirée de l'histoire. Ce sont
les groupes sociaux primitifs qui ont légué cette expérience. Ils l'ont utilisée lorsque leur
économie se développait sur la base des processus de travail à main nue et avec outils.
Dans le cas concret qui nous intéresse, ce sera le processus artificiel de production. Une fois
défini le processus de travail et identifié ses éléments, il reste à appliquer l'esprit de la
décision économique. Si la décision économique est de type social, nous aurons comme
résultat la gestion sociale du fonds économique.
333
Nous allons donc par la suite détailler les caractéristiques essentielles de la gestion collective
du fonds économique d'une économie basée sur le processus artificiel de production. En fait,
ce sont les caractéristiques d'une gestion collective du fonds économique en économie de
marché.
Les traits essentiels sont de deux types : ceux provenant du processus de travail et ceux
provenant de la décision économique sociale. L'ensemble donne une gestion collective du
fonds économique. Une gestion qui est compatible avec l'économie de marché.
a. Caractéristiques de la gestion du fonds économique provenant du processus de
travail
Les caractéristiques de la gestion du fonds économique provenant du processus artificiel de
production sont la transparence des échanges, l'économie concurrentielle, la gestion par
l'intermédiaire des entreprises et rien que des entreprises.
i. La transparence des l'activité économique
La gestion collective du fonds économique demande une transparence totale de l'activité
économique, ce qui n'est pas en contradiction avec les hypothèses de la concurrence parfaite.
Au contraire, la gestion sociale a besoin de cet élément pour atteindre son niveau optimal
d'efficience. Une transparence au niveau des consommateurs, des producteurs et entre
consommateurs et producteurs. Une transparence entre toutes les unités de production et tous
les consommateurs.
La gestion collective demande une transparence au niveau des échanges, en termes physiques
et en termes de valeur; au niveau des rémunérations, en nature et en monnaie; au niveau de la
structure économique de la population, en travailleurs et non-travailleurs.
Le besoin du bon fonctionnement de la transparence de l'activité économique nous le
ressentirons encore mieux après que soient exposées les autres caractéristiques.
334
ii. L'économie concurrentielle
Une deuxième caractéristique que demande la gestion collective est l'application quotidienne
et dans tous les secteurs d'activité d'un jeu concurrentiel entre toutes les forces de l'économie.
Plus il y a de la concurrence, mieux se porte le marché et l'économie qu'il soutient. Car c'est la
condition sine qua non pour atteindre, ou au moins se rapprocher le plus possible du point
optimal d'efficience aussi bien pour les consommateurs que pour les producteurs.
iii. La gestion du fonds économique par des entreprises et rien que des
entreprises
La transparence dans le jeu des forces de marché et le jeu concurrentiel dans une économie
basée sur le processus artificiel de production, nous amène tout droit à la conclusion suivante :
la gestion collective doit être appliquée par des entreprises et rien que des entreprises.
Dans ce sens, celles-ci doivent compter sur une libre entrée et sortie du marché, en fonction
de leur stade de développement. Elles seront donc autonomes bien que soumises à la règle de
maximisation des profits.
A ce niveau s'impose la question : que fait-on des gains ou des pertes des entreprises ? C'est à
partir de là que nous rentrons dans le domaine de la décision économique. La question sera
résolue par la propriété collective du fonds économique en économie de marché.
b. Caractéristiques de la gestion collective du fonds économique provenant de la
décision économique sociale
Les caractéristiques du fonds économique concernant la décision sociale sont la propriété
collective, les profits et les pertes appartiennent à la société et ils sont gérés par des
entreprises et rien que des entreprises. Cela exclue la participation des organismes régulateurs
externes.
335
i. La propriété collective du fonds économique
Le fonds économique doit donc toujours rester la propriété collective de la communauté. Cela
veut dire, pas de morcellement, en termes de propriété. C'est le sens de la propriété unique
qu'exerce la société sur le fonds économique. C'est sur ces bases que la répartition égalitaire
des revenus est garantie.
La propriété collective du fonds économique n'est nullement en contradiction avec la
production privée qu'impose le processus artificiel de production. L'un est l'effet de la
décision économique, l'autre, est celui du processus de travail en cours. Il n'y a donc pas
d'interférence entre l'un et l'autre. Comme nous l'avons vu précédemment, la production
privée qu'impose le processus artificiel de production peut s'effectuer soit au sein de la
propriété privée soit au sein de la propriété collective. Le type de propriété n'interfère pas
techniquement sur le procédé de la production.
En revanche, l'utilisation du fonds économique est morcelé en fonction du nombre de centres
de travail, des unités d'opération financière et des unités de gestion. Elle est souple tout en
gardant son unité.
C'est cette caractéristique de la gestion collective du fonds économique qui facilite la pleine
utilisation des ressources en harmonie avec une tendance vers la concurrence parfaite et avec
une gestion efficace de l'économie.
ii. Les gains et les pertes des entreprises sont les gains et les pertes de la
société
Ce sont donc des entreprises qui devront gérer les gains et les pertes de l'activité économique.
Il n'y a là rien de nouveau puisque dès à présent, nous avons déjà des expériences sur le sujet,
telles que les banques, les maisons d'assurance, les caisses de dépôt, la bourse de valeurs, les
chambres de commerce ou la banque mondiale.
Ce sont des gains et des pertes de l'activité économique des entreprises, celles qui dans
l'ensemble appartiennent à la société. Car la société est la seule propriétaire de tout le fonds
économique. Cela fait que tous les gains et pertes des entreprises proviennent ou se versent
sur une "caisse unique" au niveau de la société. C'est ce qui donne souplesse à la gestion
sociale et, en même temps, facilite la pleine utilisation des ressources. Une utilisation efficace
336
des ressources puisque les entreprises sont toujours à la recherche de la maximisation du
profit.
Les entreprises constituent donc des systèmes selon leur branches d'activité, et c'est le
processus artificiel de production qui, en se développant par l'intervention des consommateurs
et des producteurs, facilite leur naissance.
Autant d'expériences dans le domaine de la production physique et dans la gestion monétaire
et financière qui garantissent le bon fonctionnement d'une gestion collective du fonds
économique, sans l'intervention d'un organisme régulateur externe.
iii. Nul besoin d'organismes régulateurs externes
La gestion sociale n'admet aucune intervention d'un organe étranger aux agents économiques.
La pleine concurrence et la recherche des points d'efficacité aussi bien pour les
consommateurs que pour les producteurs impose qu'il faut laisser libre cours aux forces de
marché. C'est le jeu de la concurrence par l'intermédiaire de l'offre et de la demande qui
permettra de trouver le meilleur point d'équilibre aussi bien pour le consommateur que pour le
producteur. C'est la solution d'efficacité qui est liée à la gestion sociale de l'économie.
Lors du traitement des biens collectifs et des externalités (chapitre XII) nous reviendrons avec
plus de détails sur comment l'organisation économique et sociale en décision sociale rend
inutile la participation d'organismes de régulation externe. Ce sont les mêmes personnes qui
en tant que maîtres de l'activité économique participent directement à sa gestion, avec l'idée
claire que les profits et les pertes des entreprises sont les profits et les pertes de la société. Ce
comportement est la conséquence d'un processus d'intériorisation de la décision sociale dans
chacune des personnes.
***
Les caractéristiques essentielles et le contenu du fonds économique étant précisées, nous
allons essayer de montrer que la gestion collective du fonds économique est le garant de la
répartition égalitaire des revenus.
337
IX.4 Le garant de la répartition égalitaire
Nous avons posé l'hypothèse que le fonds économique est le garant de la répartition égalitaire.
Essayons d'analyser plus en détail cette condition.
Nous venons de voir les caractéristiques essentielles de la gestion collective du fonds
économique. Elles sont compatibles avec une économie de marché. Mais cela ne suffit pas
pour boucler la réponse à notre question principale (une répartition égalitaire des revenus estelle viable en économie de marché ?). Car la gestion collective du fonds économique peut être
compatible avec une économie de marché, mais cela ne garantit pas que la répartition des
revenus soit effectuée en termes égalitaires.
En concurrence parfaite, nous avons vu que tant le consommateur que le producteur atteignent
leur point d'équilibre optimal tout en optant pour une répartition égalitaire des revenus. Dans
son élan de développement, l'économie finit par faire apparaître la rémunération d'activité,
celle qui était déjà présente dans une économie en concurrence parfaite. Il s'avère que la
rémunération d'activité est un complément de la rémunération égalitaire de base des
travailleurs, mais en aucun cas la met en question lorsque l’économie se développe en
décision sociale.
Or la rémunération égalitaire et la rémunération d'activité sont parties des flux de l'activité
économique. Pour que la question principale soit complètement vérifiée, il faut prendre en
compte aussi les stocks de l'économie. Autrement dit, tant que le comportement des personnes
face au fonds économique n'est pas analysé, nous ne pouvons pas conclure sur la question
principale. D'autant plus que le fonds économique contient la pièce clé de tout processus de
travail. Le fonds économique contient l'élément incontournable du processus artificiel de
production, la machine.
Cette condition particulière du fonds économique lui donne la caractéristique d'être la pièce
clé non seulement du processus de travail mais aussi de l'économie. C'est dire que le type de
gestion du fonds économique donne le ton au type de gestion de l'ensemble de l'économie.
C'est ainsi que la gestion collective (sociale) du fonds économique est le garant de la
répartition égalitaire des revenus dans une économie à décision sociale. Ainsi, le choix de
société se renforce lui-même par l'intermédiaire de la gestion de l'élément incontournable du
processus de travail.
Cette caractéristique du fonds économique nous la vérifierons par un exemple et par un
contre-exemple historiques. Cela nous amènera à poser une condition provisoire pour le
338
bouclage de l'hypothèse principale. Nous supposerons que tous les agents économiques ont
intériorisé le comportement en décision sociale.
A. Un exemple historique
Dans le chapitre IV, nous avons montré les caractéristiques principales d'une économie en
décision sociale. Le développement de cette économie en décision sociale est animé, tour à
tour, par les deux premiers processus de travail. A ce stade, la répartition du résultat de
l'activité économique (le panier d'alimentation) est égalitaire parmi tous les membres de la
tribu.
C'est du foyer d’alimentation que la tribu tire toutes les ressources nécessaires à la survie du
groupe et à la reproduction des personnes et de l'économie. Le foyer d'alimentation est en fait
le garant de la survie et de la reproduction. Il joue aussi un autre rôle : son type de gestion se
reflète sur le type de gestion de l'économie.
Il est fort probable qu'à ce stade d'évolution de l'économie et de la société, le mécanisme
d'interaction entre le fonds économique et la décision économique était spontané. Il est fort
probable que la gestion collective du fonds économique allait de pair avec la gestion sociale
de l'économie d'une manière naturelle. Mais cela ne contredit nullement qu'il existe un rapport
entre le type de gestion du fonds économique et le type de gestion de l'économie.
Etant donné son caractère d'élément incontournable du processus de travail, le type de gestion
du fonds économique devient le garant de la décision économique en place. Voici le rôle
essentiel du fonds économique dans la reproduction de l'économie et notamment dans la
préservation de la décision économique en cours. Que cette caractéristique soit consciente ou
inconsciente pour les personnes dans la gestion de leur économie ne change en rien le rôle du
fonds économique.
C'est ainsi que, dans ces économies, la propriété collective du fonds économique (foyer
d'alimentation) devient le garant de la décision sociale et notamment de la répartition
égalitaire du panier d'alimentation. Cette propriété collective se concrétise par l'usufruit de
son contenu par tous les membres de la tribu, sans autre limitation que sa grandeur
(l'abondance des biens alimentaires principalement).
A ce stade, la propriété collective est unique et n'admet pas de parcellisation. Cette
caractéristique de la gestion collective traduit la caractéristique du foyer d'alimentation en tant
qu'élément d'un processus de travail. Cela nous amène à faire deux remarques. La première
339
concerne le rôle du fonds économique en tant qu'élément du processus de travail. La
deuxième, le rôle du type de gestion du fonds économique en tant que garant de la décision
économique. C'est le processus d'interaction entre le processus de travail par l'intermédiaire de
son élément incontournable et la décision économique.
Voilà en ce qui concerne l'expérience historique d'une économie où cette interaction s'effectue
d'une façon spontanée. Nous allons aborder par la suite un autre exemple historique, mais
cette fois avec le caractère de contre-exemple. Il s'agit de l'expérience bolchevique et de la
découverte de Marx.
B. Un contre-exemple historique
De nos jours, il n'existe pas d'exemple historique concernant la gestion collective du fonds
économique d'une économie de marché. Par contre, il existe un contre-exemple historique. Il
s'agit de l'expérience bolchevique.
Marx découvre l'interaction entre le fonds économique et la décision économique. Or, est-il
conscient de sa découverte ? Car tout pense à croire qu'il ne l'est pas et pour deux raisons :
premièrement, il ne tire pas toutes les conséquences théoriques de sa découverte et,
deuxièmement, il emploie un double langage lorsqu'il se réfère à la gestion collective du
fonds économique.
Le contre-exemple provient du fait que l'expérience bolchevique de la gestion collective du
fonds économique ne prend pas en compte les caractéristiques que nous avons signalées
précédemment, notamment concernant le fait que la gestion collective en décision sociale n’a
nullement besoin d’un organisme régulateur externe. Cela confirme, par la preuve du
contraire, que le type de gestion du fonds économique maintient une relation
d’interdépendance avec la répartition égalitaire des revenus. Voyons cela en détail.
a. L’interaction entre fonds et décision économique chez Marx
Dans la "Critique du programme du Gotha" nous trouvons :
"A toute époque, la répartition des objets de consommation n'est que la conséquence de la
manière dont les conditions de la production sont elles-mêmes réparties. Mais cette répartition
est un caractère du mode de production lui-même. Le mode de production capitaliste, par
340
exemple, consiste en ceci que les conditions matérielles de production sont attribuées aux
non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière, tandis que la
masse ne possède que les conditions personnelles de production : la force de travail. Si les
éléments de la production sont répartis de la sorte, la répartition actuelle des objets de
consommation en résulte d'elle-même. Que les conditions matérielles de la production soient
la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de
consommation différente de celle d'aujourd'hui s'ensuivra pareillement. Le socialisme
vulgaire […]a hérité des économistes bourgeois l'habitude de considérer et de traiter la
répartition comme une chose indépendante du mode de production et de représenter pour cette
raison le socialisme comme tournant essentiellement autour de la répartition"408.
Maintenant nous allons relever la phrase qui traduit sa découverte : "A toute époque, la
répartition des objets de consommation n'est que la conséquence de la manière dont les
conditions de la production sont elles-mêmes réparties". Pour bien saisir sa pensée et afin qu'il
n'y ait pas d'équivoque, relevons la phrase qui est écrite quelques lignes plus loin et toujours
dans le même texte choisi. Il écrit ainsi : "que les conditions matérielles de la production
soient la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de
consommation différente de celle d'aujourd'hui s'ensuivra pareillement".
Voilà sa découverte, une loi de l'économie qui fonctionne avec n'importe quel processus de
travail et n'importe quel type de décision économique.
Il a fait jouer correctement le rapport entre les stocks et le flux à l'intérieur de la décision
économique; une loi essentielle dans le domaine du bien-être. En effet, c'est ce que nous
avons montré dans les chapitres IV, V et VI de la première partie de la thèse. Le type de
gestion du fonds économique est le garant de la forme de répartition des revenus. Si nous
voulons donc effacer les inégalités économiques, il est indispensable que le fonds économique
soit géré collectivement.
Karl Marx s'exprime sans ambiguïté. Il ne peut pas y avoir de doute, l'expression ne peut pas
être plus claire. Sa découverte, il l'a exprimée à deux niveaux. Tout d'abord, avec la première
phrase, il exprime son abstraction au niveau de l'évolution de l'activité économique et ensuite,
avec la deuxième phrase, il donne un exemple historique, celui du mode de production
capitaliste, selon son langage.
408
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 16-17
341
Voilà pour sa découverte, le rapport entre les deux étages de la décision économique. Le
rapport entre le côté flux et le côté stock. Etait-il conscient de sa découverte ? A-t-il mis à jour
son langage suite à sa découverte ?
b. Des inconséquences
Répondre à la première question nous est impossible. Nous n'avons pas d’éléments pour
l’essayer. En revanche, concernant la deuxième question, nous pourrions dire qu'il n'a pas mis
à jour son langage suite à sa découverte. Cela nous le verrons à travers quatre points très
importants pour la bonne compréhension de la gestion collective du fonds économique : sur la
rémunération du travail, sur la notion de propriété collective, sur la formule trinitaire et le rôle
de l'Etat et enfin sur la période de transition dans la gestion collective du fonds économique.
Pour ce faire, nous utiliserons toujours le livre "Une critique du programme de Gotha" afin de
garder une homogénéité et une impartialité dans l'analyse.
i. A propos de la rémunération du travail
Karl Marx continue à s'attacher à sa définition de rémunération du travail même lorsqu'il
dessine sa société communiste. Il dit : "Le producteur [le travailleur] reçoit donc
individuellement [...] l'équivalent exact de ce qu'il a donné à la société. Ce qu'il lui a donné,
c'est son quantum individuel de travail [...]. Le même quantum de travail qu'il a fourni à la
société sous une forme, il le reçoit d'elle, en retour, sous une autre forme"409.
Suite à la lecture de ce texte, il nous donne envie de lui poser les mêmes questions qu'il a posé
aux rédacteurs du programme de Gotha : "Aux seuls membres de la société qui travaillent ?
Que devient alors le 'droit égal' de tous les membres de la société ?"410. En effet, comme nous
l'avons souligné dans le paragraphe ci-dessus, même dans sa société communiste, il ne tient
compte que des travailleurs. Ainsi, les non-travailleurs (dans notre langage, les enfants, les
vieillards, les femmes au foyer...), ceux qui composent l'autre fraction très importante de la
409
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 13-14
410
Idem, p. 11
342
force de travail, sont mis dans une position de dépendance totale, bien que le processus de
travail et la gestion collective du fonds économique facilitent leur autonomie financière.
Ainsi, il se met en contradiction ouverte avec sa découverte correctement exprimée aussi par
Engels : "Avec la transformation des moyens de production en propriété sociale, le travail
salarié, le prolétariat disparaîtront eux aussi"411.
ii. La notion de propriété collective est restreinte
La notion de propriété collective chez Karl Marx continue à être restreinte. Au milieu du texte
que nous avons tiré de son livre cité, il dit : "que les conditions matérielles de la production
soient la propriété collective des travailleurs eux-mêmes [...]"412 [souligné par nos soins].
Selon lui, la propriété collective n'appartient qu'aux travailleurs. Et les non-travailleurs (dans
notre langage, les enfants, les vieillards, les femmes au foyer,...) que deviennent-ils ? Sont-ils
exclus de la propriété collective ?
Si l'on se réfère à sa définition du salaire, celui-ci ne couvre qu'une partie de ces nontravailleurs. Un grand nombre des invalides, des femmes célibataires, des jeunes, des
vieillards... ne sont pas couverts par un salaire. Ils seront par conséquent exclus de la société
si l’on tient à la définition de la propriété collective chez Karl Marx.
Admettons que tous les non-travailleurs sont couverts par des salaires octroyés aux
travailleurs. Cela ne modifie en rien le fait que, dans ce cas échéant, ces non-travailleurs sont
complètement dépendants du travailleur. Pourtant, le processus artificiel de production facilite
l'émancipation de chaque membre de la société, avec une pleine autonomie financière. Si à
cela on ajoute la notion de propriété collective, il n'y a aucune raison pour que quelqu'un soit
dépendant de quelqu'un d'autre. La gestion collective du fonds économique a précisément
pour esprit de libérer économiquement toutes les personnes; d'abord, à partir d'une répartition
égalitaire des revenus et, ensuite, par la gestion collective du fonds économique.
La vision de Karl Marx concernant la propriété collective ne s'ajuste correctement ni aux
caractéristiques du processus de travail en cours ni à l'esprit de la décision économique
sociale.
411
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 154
412
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 17
343
iii. La formule trinitaire
Karl Marx écrit : "Le mode de production capitaliste, par exemple, consiste en ceci que les
conditions matérielles de production sont attribuées aux non-travailleurs [la classe dominante]
sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière, tandis que la masse ne possède
que les conditions personnelles de production : la force de travail. Si les éléments de la
production sont répartis de la sorte, la répartition actuelle des objets de consommation en
résulte d'elle-même"413.
Bien qu'il ait exprimé clairement sa découverte, il n'arrive pas à se défaire de sa formule
trinitaire (rente, profit, salaires), celle qui se trouve à la base de cette phrase. Pour lui, les
éléments de la production sont "répartis" entre la classe dominante et la force de travail. Sa
découverte devrait le conduire à conclure qu'il n'y a pas de "répartition" entre la classe
dominante et la classe dominée. Ce qu'il y a c'est uniquement l'extorsion et rien d'autre. Car la
répartition du produit se fait à l'intérieur de ceux qui maîtrisent l'activité économique.
Ainsi, sa formule trinitaire devrait être modifiée suite à sa découverte, car s'il y a bien
répartition entre ceux qui se sont appropriés intégralement le résultat de l'activité économique,
il n'y a pas de répartition entre eux et la force de travail. Celle-ci n'est qu'une dépense dans le
procédé de fabrication. Le patron est bien obligé d'effectuer cette dépense, mais s’il pouvait
s'en passer, il agirait de la sorte. Ainsi, entre eux et la force de travail, il n'y a pas de
répartition. La formule trinitaire n'a donc pas été révisée par Marx.
iv. Le rôle de l'Etat et la période de transition dans la gestion collective du
fonds économique
Nous avons vu qu'une des caractéristiques de la gestion collective du fonds économique est la
participation directe des personnes dans la gestion du fonds économique par l'intermédiaire de
leurs entreprises. Cette caractéristique de la gestion collective du fonds économique rend
inutile la participation d'un organisme régulateur externe tel que l'Etat.
413
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 16-17
344
Comment Karl Marx conçoit-il le rôle de l'Etat dans la gestion collective du fonds
économique ? Est-ce que sa découverte a une incidence sur le rôle de l'Etat dans la gestion
collective du fonds économique ? Apparemment non, c'est ce que essayerons de démontrer.
Il commence par se demander lui-même. "Dès lors, la question se pose : quelle transformation
subira l'Etat dans une société communiste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s'y
maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l'Etat ?"414. On s’attend à trouver une
réponse en concordance avec sa découverte. Mais non, il dit simplement que "seule la science
peut répondre à cette question"415.
C'est Friedrich Engels, dans une lettre adressée à August Bebel en 1875, la même année que
la critique du programme de Gotha,
qui rappelle les réactions des anarchistes à cette
question. "[Ils] nous ont assez jeté à la tête l'Etat populaire, bien que déjà le livre de Marx
contre Proudhon, et puis le Manifeste communiste disent explicitement qu'avec l'instauration
du régime social socialiste l'Etat se dissout de lui-même et disparaît"416.
Au premier abord nous dirions qu'en effet, la dissolution de l'Etat a une correspondance avec
sa découverte. Seulement hélas, l'installation de la société communiste, selon eux, présente au
moins deux phases. Dans la première phase (période de transition), tous les défauts sont
admis, même celui de l'Etat.
Cette caractéristique de la première phase est bien décrite dans le livre, objet de notre
commentaire. Concernant les ouvriers, Karl Marx dit :"un ouvrier est marié, l'autre non; l'un
a plus d'enfants que l'autre, etc. A égalité de travail et, par conséquent, à égalité de
participation au fonds social de consommation, l'un reçoit donc effectivement plus que l'autre,
l'un est plus riche que l'autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non
pas égal, mais inégal. Mais ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société
communiste"417.
On estime bien ici que pour Marx, il doit exister plusieurs phases dans l'application de la
décision économique sociale et, plus concrètement, de la gestion collective du fonds
économique qui devrait entraîner une répartition égalitaire des revenus. Voilà un autre
exemple de contradiction entre sa découverte et le reste de sa pensée théorique qui n'a pas été
mise à jour. C'est ce qui lui donne l'apparence d'un double langage.
414
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978Idem, p. 26
415
Idem, p. 26
416
ENGELS Friedrich, Lettre à August Bebel in Critique du programme de Gotha, p. 41
417
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978Idem, p. 15
345
Il revient encore une fois à Engels de rappeler le rôle de l'Etat. Nous utiliserons le même
courrier adressé à Babel, écrit la même année que la critique du programme de Gotha. Dans
ce courrier, il admet l'idée de la dissolution de l'Etat lors du passage à la société socialiste.
Mais tout de suite après, il nous apprend que "l'Etat n'étant qu'une institution temporaire, dont
on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses
adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un Etat populaire libre : tant que le
prolétariat a encore besoin de l'Etat, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses
adversaires"418.
Il revient à Marx d'exprimer la même idée mais d'une façon plus générique : "Entre la société
capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de
celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l'Etat ne saurait
être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat"419.
Cette période de transition politique, dans la pratique et avec Lénine, va se convertir dans une
période de transition économique où l'Etat est une pièce clé.
D'où vient ce double langage ? Du manque de mise à jour de leur langage, car d'après la
découverte de Karl Marx, ils devraient conclure qu'il n'y a pas de phases pour l'application de
la gestion collective du fonds économique et qu'il n'y a nul besoin de l'Etat pour son
application et sa régulation.
En fait, c'est à ce niveau que s'apprécie plus clairement le manque d'approfondissement chez
Marx et Engels concernant les deux éléments de toute activité économique et leur dynamique
qui sont complètement différentes. Il y a aussi un manque de concordance entre l'idée
principale et le reste des notions. Ainsi, ils n'ont pas pu se débarrasser des notions qui sont en
contradiction avec l'idée centrale, par exemple, le besoin de l'Etat et d'une période transitoire
pour appliquer une gestion collective (sociale) du fonds économique.
c. Une gestion collective en manque de ses caractéristiques principales
A ce stade de vérification de la question principale, nous avons posé l’hypothèse que la
gestion collective du fonds économique est le garant de la répartition égalitaire des revenus.
Nous avons vérifié en effet que les caractéristiques principales d'une gestion collective du
418
MARX Karl, [1875] Critique du programme de Gotha, Rédigé en 1875 et publié pour la première fois en
1891, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978 , p. 41
419
Idem, p. 26
346
fonds économique sont compatibles avec une économie de marché. Nous avons confirmé que
parmi les éléments du fonds économique se trouve l'élément incontournable du processus de
travail, ce qui lui donne la caractéristique du garant de la répartition égalitaire.
Il
restait à vérifier que ce sont ces caractéristiques de la gestion collective du fonds
économique qui le rendent garant de la répartition égalitaire des revenus. A cet effet, nous
avons eu recours à un exemple et à un contre-exemple, tous les deux historiques. L'exemple
historique, nous venons de le voir dans le paragraphe précédent. Il s'agit des économies où la
gestion collective du fonds économique se présente apparemment d'une façon "spontanée". La
gestion collective vient tout "naturellement". Voilà pourquoi nous avons besoin d'un exemple
plus récent et si possible avec une économie de marché.
Etant donné qu'il n'existe pas d'exemple historique de cette nature, nous avons fait appel à un
cas historique où la gestion collective n'a pas eu lieu. Notre intérêt est de savoir pourquoi
précisément ce fait recherché ne s'est pas produit. C'est le sens de notre démarche et c'est ce
qui fonde notre procédé de vérification par la méthode du contre-exemple.
Il s'agit donc de montrer que, dans un cas précis, le manque au moins d'une des
caractéristiques de la gestion collective du fonds économique le rend impraticable.
i. Des effets lourds à partir d'un manque d’approfondissement théorique
De la même manière que la gestion privée du fonds économique sert d'appui à l'appropriation
privée du résultat de l'activité économique, la gestion sociale sert d'appui à la répartition
égalitaire des revenus. Marx était déjà arrivé à cette conclusion et pourtant, suite à un manque
d'approfondissement et à un double langage sur le sujet, ses continuateurs ont entamé une
dérive lourde de conséquences. Cela bien que les néoclassiques depuis le temps de Marx en
avaient déjà exposé la solution théorique.
Ainsi, Lénine s'appuie sur Marx de cette manière : "Marx tient rigoureusement compte non
seulement de l'inévitable inégalité des hommes entre eux, mais aussi du fait que la
transformation des moyens de production en propriété commune de la société entière (le
'socialisme' au sens habituel du mot) ne supprime pas à elle seule les défauts de la répartition
et l'inégalité du 'droit bourgeois', qui continue à régner, puisque les produits sont répartis
'selon le travail' "420.
420
LENINE V., [1917] L'Etat et la Révolution, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 117
347
Dans cette phrase nous trouvons des contradictions concernant « la transformation des
moyens de production en propriété commune ». Ce sont en fait les contradictions concernant
la gestion collective du fonds économique. Dire, par exemple, que la gestion collective des
moyens de production « ne supprime pas à elle seule les défauts de la répartition » est
méconnaître le rôle du fonds économique par rapport au type de répartition des revenus. Nous
venons de le voir, le fonds économique est la pièce clé pour garantir dans le temps le choix de
société concernant la répartition des revenus.
Si la société a choisi une gestion collective du fonds économique, elle a aussi ouvert le
chemin à la répartition égalitaire des revenus. Ce deux mesures sont compatibles et
appartiennent aux deux étages constituant la décision sociale. La gestion collective du fonds
économique ne supprime pas à elle seule les défauts de la répartition. Elle ne fait que garantir
un choix de société.
Voici le texte d'un autre article publié en 1920 et écrit par Lénine : « Les classes subsistent, et
elles subsisteront partout, pendant des années après la conquête du pouvoir par le prolétariat
[...]. Supprimer les classes, ce n'est pas seulement chasser les propriétaires fonciers et les
capitalistes, - ce qui nous a été relativement facile, - c'est aussi supprimer les petits
producteurs de marchandises... Il est mille fois plus facile de vaincre la grande bourgeoisie
centralisée que de ‘vaincre’ les millions et les millions de petits patrons »421 .
Non seulement la confusion entre le processus de travail et la décision économique et leurs
formes de manifestation est évidente, mais encore trouve-t-on une méconnaissance des
caractéristiques de la gestion collective. Si nous nous rappelons que la gestion collective se
passe uniquement par l’intermédiaire des entreprises et que ses pertes et ses gains sont les
pertes et les gains de la société, nous n’avons besoin ni de « supprimer les petits producteurs
des marchandises » ni de « chasser les propriétaires fonciers et les capitalistes ». Dès que la
société décide pour la gestion collective, ce sont les entreprises qui gèrent le fonds
économique et les pertes et gains des entreprises appartiennent à la société.
Le glissement de l’expérience bolchevique touche aussi le rôle de l'Etat dans le gestion du
fonds économique. Dans une conférence faite à l'Université Sverdlov le 11 juillet 1919,
Lénine s'exprime de la manière suivante : "[...] vous prétendez que votre Etat est libre; mais
en réalité, tant qu'existe la propriété privée, votre Etat, fût-il une république démocratique,
n'est qu'une machine aux mains des capitalistes pour réprimer les ouvriers [...]. Cette machine,
421
LENINE V., [1920] La maladie infantile du communisme ("Le Gauchisme"), Editions en langues étrangères,
Pékin, 1976, p. 30-31
348
nous l'avons enlevée aux capitalistes, nous nous en sommes emparés. Avec cette machine, ou
avec ce gourdin, nous anéantirons toute exploitation; et quand il ne restera plus sur la terre
aucune possibilité d'exploiter autrui [...], alors seulement nous mettrons cette machine à la
ferraille"422.
Cette phrase est en contradiction avec une des caractéristiques essentielles de la gestion
collective : l’inutilité de l’organisme régulateur externe dans une gestion sociale de
l’économie. Et pourtant, quelques années auparavant V. Lénine reprenez en entier la phrase
d'Engels : "La société, qui réorganisera la production sur la base d'une association libre et
égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l'Etat là où sera dorénavant sa place :
au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze"423.
Ce double langage suite à une imprécision dans l'analyse théorique concernant la gestion du
fonds économique ne pouvait que finir forcément dans un capitalisme monopoliste d'Etat.
L’Etat prend en main la gestion de la totalité du fonds économique. La gestion privée des
stocks n'a par conséquent pas changé d'une ride.
Par contre, l’économie est devenue moins efficace du fait que le mécanisme du marché est
complètement étouffé par la planification centrale. Autrement dit, on vérifie dans ce contreexemple l’absence des caractéristiques de la gestion collective : l’économie doit être gérée
uniquement par l’intermédiaire des entreprises, ce qui donne un climat concurrentiel
nécessaire pour atteindre avec efficacité la maximisation des profits. Cela conduit au fait que
l'économie gérée en gestion sociale n'a nullement besoin d'un organisme régulateur externe.
ii. La contribution libérale
Là où les bolcheviques font défaut, les libéraux excellent. Karl Marx a légué une analyse de
ce qu'il appelle le mode de production capitaliste. Et pourtant, lorsqu'il s'agit de préciser la
gestion alternative des capitaux (fonds économique) qui permettra de fermer le circuit
économique de la nouvelle économie, il fait silence. Un silence lourd de conséquences. Le
capitalisme monopoliste d'Etat mis en place par Lénine confirme le fait que la non existence
d'au moins une des caractéristiques de la gestion collective du fonds économique le rend
impraticable.
422
423
LENINE V., [1919] De l'Etat, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 22-24
LENINE V., [1917] L'Etat et la Révolution, Editions en langues étrangères, Pékin, 1978, p. 17
349
Georges Warskett cite Brus et Laski lorsqu'ils critiquent Oscar Lange sur la planification et la
gestion centralisée de l'économie. Brus et Laski observent que "mis à part le problème
théorique de cohérence du modèle, le problème le plus important est le manque de motivation
des agents économiques aussi bien des planificateurs que des chefs d’entreprise"424.
Sur les bienfaits du marché, les théoriciens de l'économie libérale excellent. F. A. Hayek et
autres ont bien souligné l'inutilité et l'inefficacité de la participation de l'Etat dans le jeu des
forces de marché. Ce faisant, ils ont seulement souligné le côté positif généré par le processus
artificiel de production.
Prenons quelques phrases de son livre "The road to serfdom". "Le libéralisme veut qu'on fasse
le meilleur usage possible des forces de la concurrence en tant que moyen de coordonner les
efforts humains; il ne veut pas qu'on laisse les choses en l'état où elles sont"425. Il continue.
"[...] le libéralisme économique est opposé au remplacement de la concurrence par des
méthodes inférieures de coordination des efforts humains. Il considère la concurrence comme
supérieure non seulement parce qu'elle est dans la plupart des circonstances la méthode la plus
efficace qu'on connaisse, mais plus encore parce qu'elle est la seule méthode qui permette
d'ajuster nos activités les unes aux autres sans intervention arbitraire ou coercitive de
l'autorité"426.
F. A. Hayek ne fait que mettre en avant ce qui est la caractéristique principale du processus
artificiel de production. "Il est nécessaire avant tout que, sur le marché, les parties soient
libres d'acheter ou de vendre au prix, quel qu'il soit, auxquels elles peuvent trouver une
contre-partie, et que chacun soit libre de produire, de vendre et d'acheter tout ce qui est
susceptible d'être produit ou vendu. Il est essentiel que l'accès des divers métiers soit ouvert à
tous aux mêmes conditions, et que la loi interdise à tout groupement et à tout individu de
tenter de s'opposer par la force, ouvertement ou non. Tout essai de contrôle des prix ou des
quantités de certaines marchandises prive la concurrence de son pouvoir de coordonner
efficacement les efforts individuels, parce que les variations des prix cessent alors
424
WARSKETT Georges, [1991] Marché et appropriation collective, in Formes et sciences du marché, Cahiers
d'économie politique n° 20-21, 1992, Editons L'Harmatan, p. 72
425
"The liberal argument is in favour of making the best possible use of the forces of competition as a means of
co-ordinating human efforts, not an argument for leaving things just as they are" (HAYEK F. A., [1944] The
Road to Serfdom, Routledge, 1997, p. 27)
426
"Economic liberalism is opposed, however, to competition being supplanted by inferior methods of coordinating individual efforts. And it regards competition as superior not only because it is in most circumstances
the most efficient method known, but even more because it is the only method by which our activities can be
adjusted to each other without coercive or arbitrary intervention of authority" (Idem, p. 27)
350
d'enregistrer toutes les modifications des circonstances, et ne fournissent plus un guide sûr à
l'action individuelle"427.
La contribution libérale souligne les caractéristiques de la gestion du fonds économique
provenant du processus artificiel de production. Elle met en avant la transparence de l'activité
économique, l'économie concurrentielle, que l'économie doit être gérée par des entreprises et
rien que des entreprises.
***
Nous venons de finir la vérification concernant le fonds économique en tant que garant de la
répartition égalitaire des revenus. La gestion collective du fonds économique s'ajuste aux
exigences d'une économie de marché, et elle devient ainsi le socle d'une décision sociale au fil
du temps.
Cependant, nous ne pouvons pas négliger le fait que le fonds économique, la pièce clé du
processus artificiel de production, est de nature physique et détachée de celui qui l'a créée.
Cela impose d'établir une hypothèse qui permette de garantir la conclusion à laquelle nous
sommes arrivés. L'hypothèse consiste à supposer que les agents économiques ont bien
intériorisé le comportement en décision sociale.
Cela est une hypothèse provisoire en attendant de présenter les caractéristiques du processus
de travail de conception. On suppose que ce nouveau processus de travail contient les
caractéristiques qui vont permettre de rendre superflue cette hypothèse.
Entre temps, nous allons présenter les effets primaires du mécanisme d'internalisation du
comportement en décision sociale dans le comportement des agents économiques.
427
"It is necessary in the first instance that the parties in the market should be free to sell and buy at any price at
which they can find a partner to the transaction, and that anybody should be free to produce, sell, and buy
anything that may be produced or sold at all. And it is essential that the entry into the different trades should be
open to all on equal terms, and that the law should not tolerate any attempts by individuals or groups to restrict
this entry by open or concealed force. Any attempt to control prices or quantities of particular commodities
deprives competition of its power of bringing about an effective co-ordination of individual efforts, because
price changes then cease to register all the relevant changes in circumstances and no longer provide a reliable
guide for the individual's actions" (HAYEK F. A., [1944] The Road to Serfdom, Routledge, 1997, p. 27)
351
IX.5 Les mécanismes d'internalisation de la décision sociale dans le comportement des
personnes
Voici une autre question qui risque de soulever une difficulté pour la répartition égalitaire des
revenus. Tous les agents économiques intègrent-ils que la décision sociale est la meilleure
décision pour tous ?
L’internalisation de la décision sociale est un processus de rétablissement des liaisons entre la
personne et sa société, entre la personne et son activité économique, entre la personne et la
nature. Ces trois types de liaisons ont été brisés par la décision économique privée. Une
économie en décision sociale atteindra sa vitesse de croisière lorsqu’elle aura réussi à rétablir
ces liaisons si importantes et pour l’efficacité de l’économie et pour le bien-être des
personnes.
L’équation r = R/N montre que toutes les personnes appartenant à la société ont un égal
pouvoir d'achat et pour cela il suffit d'exister. La question qui se pose est de savoir si elles
auront envie de s'investir dans l'activité économique quotidienne étant donné que leurs
revenus sont assurés.
L'analyse à très court terme du comportement des personnes à travers l'équation noté cidessus,
a montré que ce sont le revenu d'activité et le désir d'épanouissement qui
essentiellement attireront les personnes à travailler. Ces mécanismes ne mettent pas en cause
la répartition égalitaire, ils la complètent.
Pour palier la fragilité de la répartition égalitaire des revenus dans une économie basée sur un
processus de travail qui contient un élément facilitant la décision privée, il faudrait que les
personnes, toutes les personnes, intériorisent le comportement en décision sociale. Ce serait,
dans les conditions données, la meilleure façon de garantir la répartition égalitaire des revenus
comme l'élément le plus important d'application de la décision sociale.
L'internalisation d'un comportement chez les personnes ne peut pas se faire dans le court
terme. C'est un processus qui sans aucun doute prend plusieurs exercices économiques. C'est
certainement un processus de long terme.
Nous allons donc faire l'analyse du mécanisme d'internalisation de la décision sociale dans le
comportement des personnes dans le long terme.
352
A. Le rétablissement des liaisons entre la personne et sa communauté
La formule r = R/N résume le fait qu’il existe, d’une part, une relation directement
proportionnelle entre la grandeur du revenu de chaque personne et la masse du produit en
termes de valeur et, d’autre part, une relation inversement proportionnelle entre le montant du
revenu de chaque personne et la taille de la population. Ainsi, les changements dans la masse
du produit ou dans la taille de la population se reflètent directement sur le portefeuille de
chaque personne. A population constante, par exemple, une augmentation du produit lui fera
avoir confiance dans l’avenir. Mais, à produit constant, une augmentation de la taille de la
population ne lui sera pas agréable. Son panier de consommation sera revu à la baisse.
Voilà pour le premier regard. Toutefois, il suffira de l’expérience de quelques exercices
économiques pour que chaque personne puisse se rendre compte qu’une augmentation de la
population suite à une augmentation des travailleurs n’a pas du tout le même effet qu’une
augmentation de la population suite à une augmentation de non travailleurs. Voici un premier
exemple pour comprendre pourquoi chaque personne se sentira concernée avec la structure
économique de la population. Elle ne lui sera plus indifférente. En décision sociale,
expérience après expérience, chaque personne intègre dans son comportement qu’elle doit
participer activement dans les décisions sur la croissance de la population. Car, la grandeur de
son revenu est en jeu. En décision sociale, c'est à elle d'agir si elle ne veut pas des mauvaises
surprises. Ce type de gestion n'admet pas l'existence d'un organisme régulateur externe. Il doit
se prendre en charge.
Même en période calme, chaque personne se sentira concernée avec la structure de la
population. Car, à taille constante de la population, une augmentation de non travailleurs peut
se traduire par une diminution du produit et par voie de conséquence, une diminution de son
revenu. Mais aussi, il peut s’avérer que la diminution des travailleurs est la conséquence soit
d'un travail plus intensif qui peut faire maintenir le même niveau du produit, soit d'un
changement technologique que non seulement a besoin de moins de travailleurs mais qui rend
aussi possible l'obtention d'une masse plus grande de produit.
Chaque personne, en décision sociale, est pratiquement obligée de tenir compte de l’évolution
des variables de la vie économique car, toutes se répercutent directement sur son portefeuille.
C’est aussi le cas de la structure des non travailleurs. Elle est composée essentiellement de
nouveau-nés, enfants, vieillards, handicapés. Toutefois, la masse des non travailleurs peut
aussi s'accroître suite à une croissance des personnes sans emploi. Ainsi, la répercussion sur
353
l'état psychologique des personnes est différente lorsque cette variation provient d’une
augmentation de la relève des travailleurs que des personnes sans emploi.
Nous venons de signaler les mécanismes d'une économie en décision sociale concernant le
côté consommateur des personnes. La reproduction de plusieurs exercices économiques fera
sentir à chacun qu'elles ne sont plus à l'écart de sa société et, qu'elles ont tort de ne pas
s'impliquer car, tout est fait pour qu'elles soient elles-mêmes, et d'une façon directe, les
bâtisseurs de leur bonheur ou de leur malheur.
B. Le rétablissement des liaisons entre la personne et l'activité économique
Ce qui est aussi important à remarquer dans le processus d'internalisation de la décision
sociale dans le comportement des personnes n’est pas seulement qu’elles ressentent
directement toutes les variations de la vie économique mais aussi qu’elles possèdent tous les
éléments pour y agir et les faire évoluer dans le sens voulu. Ces outils sont de deux sortes :
économique et social.
L’un des leviers sociaux pour agir sur ces variables est la pression sociale. Cet outil de gestion
sociale est redoutable. Elle résume la sensibilité des personnes face à l’évolution de
l’économie et agit sur deux fronts : individuel et collectif. Tous les deux sont puissants. Le
premier est le rapport de personne à personne. La seconde est l'organisation sociale reflétant
les éléments du processus de travail en cours : l'espace économique et les zones de validation
sociale.
Ainsi, les associations et les organismes sociaux agissant plus efficacement sont ceux qui
rassemblent les personnes concernées directement avec chaque situation. Des associations ou
des organismes pour réfléchir mais non pas pour décider. Car, c'est chaque personne qui se
prend en charge lorsqu'elle fait usage direct de son panier de consommation en termes
monétaires. Elle n'a nullement besoin de représentants pour agir.
Les leviers d’ordre économique en décision sociale sont multiples. Nous pouvons les résumer
de la manière suivante. Premièrement, la capacité des consommateurs de pouvoir s’exprimer
selon ses préférences et à égalité de pouvoir d’achat. Deuxièmement, la capacité des
producteurs de pouvoir concevoir, produire et commercialiser les biens et services de leur
préférence. Troisièmement, la capacité des personnes de pouvoir utiliser le fonds économique
de la collectivité pour développer leurs projets. C'est la convergence de tous ces mécanismes,
sans entrave, qui font sentir aux personnes leur pouvoir d'agir à leur gré sur l'évolution de
354
l'économie. Elles ressentent clairement que ce n'est pas un jeu collectif à profit individuel
mais, un jeu individuel à profit collectif.
C. Le rétablissement des liaisons entre les personnes et la nature
Le but de la décision privée, qui est l'appropriation totale du résultat de l'activité économique,
se traduit par la cassure des liaisons entre l'activité économique et le corps social. Ce
comportement de la gestion privée se manifeste immédiatement par une perte de vue sur ceux
qui sont l'objet et le sujet de l'activité économique. C'est-à-dire que la recherche de profit aux
fins privés est loin de s'intéresser au sort de la société et à son rapport avec la nature.
C'est cette liaison qui sera rétablie par la gestion sociale. Car il ne peut pas y avoir un
développement équilibré de l'activité économique si ne sont pas pris en compte son objet et
son sujet. Il n'y aura plus de place au gaspillage des ressources humaines et naturelles.
355
CONCLUSION DU CHAPITRE IX
Pour extirper la pauvreté, pour faire que les salaires soient ce
que la justice veut qu'ils soient, c'est-à-dire le gain complet
du travailleur, nous devons donc substituer à la propriété
individuelle de la terre, la propriété commune. Aucun autre
moyen n'atteindra la cause du mal; aucun autre ne laisse le
moindre espoir.428
Henri GEORGE, 1879
Au cours des chapitres VII et VIII, nous avons vérifié que la répartition égalitaire des revenus
est tout à fait compatible avec une économie de marché à condition que le fonds économique
soit géré collectivement.
Cette vérification a été effectuée et la phrase d'Engels revient avec toute sa puissance : "Avec
la transformation des moyens de production en propriété sociale, le travail salarié, le
prolétariat disparaîtront eux aussi"429. Cette prémonition est valable à condition que soient
bien définies la notion de propriété sociale et les caractéristiques de son application sur le
terrain.
C'est l'expérience bolchevique qui a fourni cet enseignement. Le contre-exemple bolchevique
a permis de vérifier les caractéristiques de la gestion collective du fonds économique, celles
provenant du processus de travail en cours et celles provenant de la décision sociale. Par
l'intermédiaire du contre-exemple nous avons aussi vérifié la validité des caractéristiques de la
gestion collective du fonds économique des économies primitives en ce qui concerne la
décision économique sociale.
Et pourtant, il reste encore un écueil à franchir : le fait que l'économie, sujet de notre analyse,
basée sur le processus artificiel de production, facilite l'installation de la décision économique
428
"To extirpate poverty, to make wages what justice commands they should be, the full earnings of the laborer,
we must therefore substitute for the individual ownership of land a common ownership. Nothing else will go to
the cause of the evil - in nothing else is there the slightest hope." (GEORGE Henry, [1879] Progress and Poverty,
Robert Schalkenbach Foundation, 1997, p. 328)
429
ENGELS Friedrich, [1884] L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, Paris,
1883, p. 154
356
privée. Nous avons vu que la seule façon de contrer cette tendance entraînée par le processus
de travail était de faire confiance à l'internalisation de la décision sociale dans le
comportement quotidien des personnes. C'est le seul moyen pour y parvenir. Tant que les
personnes n'en ressentent pas le besoin de l'appliquer, il sera pratiquement impossible de
franchir cette contrainte et ainsi d'effacer les inégalités économiques.
357
CONCLUSION DU TITRE III
L'analyse de la répartition égalitaire et de la gestion collective du fonds économique d'une
économie en gestion sociale nous conduit à conclure dans ces termes.
Primo, la répartition des revenus en termes strictement égalitaires, dans une économie de
marché, est tout à fait viable et sans gêne pour l'efficacité de celle-ci. Au contraire, la
répartition égalitaire reconnaît toutes les personnes en tant que membres de la force de travail
et les met à égalité de chances afin qu'elles puissent exprimer leurs préférences par rapport à
l'économie et par rapport à la société.
Secundo, la répartition des revenus en termes strictement égalitaires ne veut pas dire que la
grandeur de la rémunération des personnes le soit aussi. Cela parce que la mise en route d'une
activité économique en concurrence parfaite et notamment en concurrence imparfaite génère
deux sortes de revenus : celui qui est strictement égalitaire et qui s'octroie d'une manière
permanente et celui qui s'octroie d'une manière passagère.
Le premier est un acquis de tous les membres d'une collectivité, et il n'a pas une relation
directe avec le travail. Le second n'est pas un acquis, il est le résultat d'une participation
directe à l'activité économique, et notamment à la production de biens très particuliers
(résultat d'activités pénibles ou de créations ou autres qui donnent accès aux activités de
monopole, par exemple), dans des conditions très particulières (offre de travail insuffisante,
par exemple). Ce dernier dure le temps que les forces de marché fassent disparaître ces
conditions particulières.
Dans une économie se développant en gestion sociale, nous aurons donc une répartition
primaire des revenus, strictement égalitaire, et une rémunération d'activité, de telle sorte que
la rémunération totale des personnes est composée de deux éléments : la partie acquise
provenant de la répartition primaire et la partie non acquise provenant de la participation à une
activité économique.
Tertio. La gestion collective du fonds économique sert de garant à une répartition égalitaire au
fil du temps. Ce rôle est dû au fait que le fonds économique contient l'élément incontournable
du processus de travail, la machine. La gestion collective du fonds économique finirait donc
par fermer le circuit de la gestion sociale de l'économie. Autrement dit, nous aurions réussi à
vérifier l'hypothèse de travail concernant la répartition égalitaire des revenus dans une
économie de marché.
358
Il plane tout de même la menace sous-jacente de la condition formelle de la relation de
domination. Il suffit qu'un facteur externe intervienne contrôlant l'élément incontournable du
processus de travail pour que la décision privée revienne encore une fois.
Dans ces conditions, en ayant le processus artificiel de production à la base de l'économie, la
décision sociale serait plutôt le résultat d'un travail d'internalisation dans le comportement des
personnes, dans le sens que la décision sociale est la meilleur alternative pour tout le monde.
Ce qui n'est pas évident dans la pratique.
Nous sommes ici face au "dilemme du prisonnier". C'est "un type de jeu où des individus ont
intérêt à s'entendre, plutôt qu'à ne pas s'entendre, mais où chacun peut gagner à ne pas
respecter un éventuel accord, si les autres s'y tiennent"430. Schématisons notre analyse jusqu'à
présent de la façon suivante :
Si agir en décision sociale est en effet la solution la plus intéressante pour l'ensemble de la
société, il reste tout de même qu'individuellement chacun peut tirer meilleur profit des
avantages que donne l'appropriation de l'élément incontournable du processus de travail.
Si la communauté prend la solution la plus avantageuse pour tout le monde, "comment être
sûr que l'accord sera respecté au moment du choix [personnel], alors que la tentation est
grande, pour chacun, de 'dévier', afin de gagner plus ?"431. Voilà le dilemme du prisonnier,
comment allons-nous sortir de l'impasse ?
Cette impasse est apparemment résolue par le processus de travail en cours d'installation, le
processus de travail de conception. Celui-ci contient en lui l'élément qui favorise l'installation
de la décision sociale. Il ne s'agirait plus d'une économie gérée en décision sociale grâce au
comportement des personnes, suite à un effort d'intériorisation de la décision sociale, mais
d'une économie gérée en décision sociale en pleine compatibilité avec les caractéristiques du
nouveau processus de travail, celles qui favorisent la mise en route ou la continuation de la
décision sociale. C'est ce que nous analyserons dans le titre suivant.
Avant de continuer, il est temps d'expliciter que la maximisation du profit est un élément du
processus de travail. D'où sa compatibilité avec la répartition égalitaire des revenus.
430
431
GUERRIEN Bernard, [1993] La Théorie des Jeux, Editions Economica, p. 34
Idem, p. 41
359
ANNEXE
LA RECHERCHE QUOTIDIENNE DE MAXIMISATION DU PROFIT EST
COMPATIBLE AVEC LA REPARTITION EGALITAIRE DES REVENUS
Pourquoi les producteurs [en décision sociale] voudront-ils maximiser leur profit puisqu'ils
n'en retiennent aucun avantage personnel ? Est-ce que cette hypothèse de comportement reste
encore cohérente ? La répartition égalitaire des revenus est-elle compatible avec l'expérience
de pensée académique qui considère les individus autonomes, séparés, cherchant tous à
maximiser leur intérêt personnel, sous contrainte ?432
Pour essayer de donner une réponse à ces questions (uniquement côté producteurs), il est
indispensable de revenir sur les deux éléments de l'économie pour ensuite analyser leur
interaction. Nous devons donc commencer par préciser le processus de travail, en signalant les
caractéristiques qui vont nous aider à donner une réponse aux questions posées, lorsque nous
aborderons la décision économique.
1. Le processus de travail
Commençons par signaler l'interaction permanente et créatrice entre l'homme et le processus
de travail ainsi que les particularités de tout processus de travail.
A. Interaction permanente et créatrice
Chaque jeu a ses règles. Il appartient au processus de travail de poser les règles du jeu s'il
s'agit de rechercher un maximum de produit. Si nous voulons une économie d'abondance, à
l’instar des économies développées de nos jours, il est nécessaire de jouer avec les éléments et
les caractéristiques d'un processus artificiel de production. Car, nous n'arriverons jamais à une
432
Entretien avec Yoland Bresson en date du 12 décembre 2002.
360
économie d'abondance en jouant avec les règles du jeu d'un processus naturel de production,
moins encore avec celles du processus de travail à main nue.
Ces règles du jeu ont des limites. Nous n'aurions jamais pu produire un bien immatériel avec
un processus artificiel de production. Car, tous les biens qui sortent de ce processus de travail
sont matériels, sans exception.
Ces règles du jeu ne sont pourtant pas fixes. Tous les processus de travail ont un seuil de
démarrage et un plafond. Entre les deux bouts il y a un intervalle qui peut durer des milliers
d'années comme ce fut le cas des premiers processus de travail. D'ailleurs, le dernier en date,
le processus artificiel de production dure environ 5 siècles et n'a pas fini de nous étonner. Il
commence avec la manufacture, ensuite l'industrie, puis les finances, et de nos jours la
globalisation. Car entre le début et la fin, c'est l'homme qui en utilisant son imagination, sa
créativité, et son investissement, repousse les limites de chaque nouveau processus de travail
qui se trouve à la base de l'économie. Les règles sont, par conséquent, modifiées en cours de
route. C'est le processus de développement de chaque processus de travail.
Sur l'étendue d'un processus de travail, tout est nouveau, tout est à faire, sous la contrainte des
règles du jeu. Rien de ce que sera demain est connu avec précision à l'avance, en tout cas,
jusqu'à maintenant.
Or, dans le but d'assouvir leurs besoins, les hommes créent d'autres règles de jeu, d'autres
processus de travail, les uns plus puissants que les autres. Jusqu'à maintenant nous
connaissons déjà cinq processus de travail dûment identifiés, mis à part d'autres "en herbe"
(en processus de constitution, de mûrissement).
C'est donc dans le développement de chaque manière de travailler, et dans la création d'autres,
qu'on voit au travail la relation d'interaction qui s'entretient entre l'homme et le processus de
travail. C'est une relation permanente et créatrice. Le processus de travail se moule et il
moule. Il évolue et il fait évoluer. C'est ainsi qu'on retrouve le fait que le processus de travail
n'est pas fixe.
Présentons maintenant les règles d'un jeu concret, le processus artificiel de production.
B. Le processus artificiel de production
Supposons une économie fermée et basée sur le processus artificiel de production (pap). Nous
allons présenter uniquement les caractéristiques du processus artificiel de production
361
concernant le producteur et l'hypothèse de maximisation du profit. Nous nous référerons donc
à l'autonomie, la concurrence et le minimax.
a. Autonomie
Ce processus de travail est artificiel dans le sens que chaque bien économique est le résultat
tout simplement de l'imagination du producteur. Il se différencie nettement du précédent, le
processus naturel de production (pnp), celui qui ne faisait que reproduire les biens qui
existaient déjà dans la nature.
Le bien pap est créé de toutes pièces. D'abord, on l'imagine; ensuite, on le dessine; puis, on
s'approvisionne de tous les outils, moyens et matières premières nécessaires à sa production.
Les outils de travail peuvent être utilisés ailleurs pour accomplir d'autres tâches, ce qui n'est
pas le cas de ce moyen de travail pap qu'on a convenu d'appeler, machine. Elle est unique,
adaptée à la fabrication d'un bien pap précis. Elle n'est pas capable de produire d'autres types
de biens que celui pour lequel elle a été dessinée et fabriquée. Chaque machine est le cœur
d'un procédé de travail pap.
C'est autour d'elle qu'on bâtit une usine. Tous les éléments du procédé de fabrication sont là et
c'est elle qui est au centre d'une unité. On peut ainsi dire qu'elle est séparée du reste du
monde, autonome. Est-elle pourtant la seule usine sur l'ensemble de l'espace économique ?
b. Concurrence
Le processus artificiel de production est une manière de travailler qui se caractérise aussi par
l'atomisation de l'activité économique. Le processus d'atomisation prend toutes les formes
possibles. Observons les deux formes classiques d'atomisation. La première est celle de son
démarrage. Le processus artificiel de production aide les producteurs à créer autant de biens
différents que l'imagination leur permet. Le nombre de biens possibles à créer est
théoriquement égal à "n". Ce processus de travail facilite la création de "n" biens-machinesusines-entreprises autonomes.
L'atomisation peut également s'effectuer par scission. Une entreprise est comme une cellule.
Si on divise une cellule, nous n'aurons pas deux demi cellules, mais deux cellules. Le même
phénomène se produit avec les usines. Une usine divisée ne devient pas deux demi usines,
362
mais carrément deux usines. Nous pouvons diviser l'usine autant de fois, elles seront autant de
fois nombreuses. Chaque usine garde son unité, son autonomie, car elle répond à un procédé
de travail bien précis.
Ce grand nombre d'usines se développe dans un espace économique unique, abstrait et fermé.
La production en masse de chaque usine doit faire face non seulement à la production des
autres usines mais aussi à une demande solvable plutôt faible en croissance (le taux de
croissance du P.I.B. américain du siècle dernier était en moyenne 1,8 % annuel). Cela conduit
nécessairement à un autre phénomène économique : la concurrence.
La concurrence prend aussi diverses formes. Il s'agit de gagner des parts de marché ou de
nouveaux marchés. On utilise le même bien mais avec un emballage différent, un nom
différent, une marque différente, un prix différent. On utilise des biens différents mais qui
servent à combler le même besoin du consommateur. On fabrique des biens qui satisfassent
plusieurs besoins mais pour le même prix voire un prix réduit. La concurrence est rude, car la
libre entrée et sortie du marché en concurrence le permet. Elle est permanente et sans merci.
C'est ce qui nous amène à la notion de minimax.
c. Le minimax
Une première réaction face à la concurrence est de réduire les dépenses au minimum
(minimisation) pour pouvoir faire face à la concurrence. Le producteur, dans une analyse
instantanée et à Q donné, est obligé de réduire au minimum les coûts de production.
Autrement dit, si le producteur embauchait d'ouvriers pour un salaire supérieur à leur produit
apporté, il serait tôt ou tard obligé de se déclarer en faillite.
Une autre façon d'aborder le problème d'efficience est de savoir jusqu'à quel niveau de
production, il est sensé aller tout en protégeant ses arrières. Ces deux problèmes
(minimisation des coûts et maximisation du produit) se résument en fait dans une affaire de
maximisation du profit. Dans une situation instantanée et en concurrence parfaite, le point
d'équilibre optimal est atteint lorsque le producteur fait égaliser la productivité marginale en
valeur du dernier intrant à son coût marginal.
C'est la dynamique du processus artificiel de production qui est en œuvre. Cette mécanique
complexe ne s'observe pas dans les processus de travail précédents. A la base se trouve donc
une possibilité illimitée de créer des biens tendant tous à satisfaire les besoins des
consommateurs. Chaque bien demande un procédé de travail bien précis qui finit par
363
constituer une usine. Cette usine est la base d'une entreprise autonome, celle qui est en
concurrence permanente avec d'autres. Sa survie la conduit à chercher toujours une
maximisation du profit. Avons-nous eu besoin d'introduire des éléments de la décision
économique pour pouvoir comprendre le mécanisme du processus artificiel de production ?
Simplement non.
En revanche, si nous voulons visualiser une économie concrète, il est nécessaire tout d'abord
de définir l'objectif de l'activité économique. Pour qui travaillons-nous ? La réponse nous
amène à aborder l'autre élément de l'économie, la décision économique, et plus précisément,
le choix de société, l'un des deux types de décision économique.
2. La décision économique
La décision économique est un choix de société concernant la façon de répartir et de gérer les
richesses créées et celles qui sont en libre disposition dans la nature. La question qui se pose
immédiatement est de savoir comment s'effectuent cette répartition et cette gestion ?
C'est ici que le choix de société devient une alternative : soit on le fait d'une manière privée
soit on le fait d'une manière sociale. La lecture de l'histoire depuis les origines de l'humanité
donne ces deux possibilités de gérer l'économie. Chacune de ces deux possibilités présente
des variantes mais toutes obéissent à l'esprit de la décision économique, sociale ou privée.
Par la suite, nous allons, d'une part, rappeler les caractéristiques des choix de société et,
d'autre part, montrer les ressemblances et les différences du résultat de l'interaction entre ces
deux types de décision économique et le processus de travail en cours. Il ne s'agit pas de
chercher qui est le plus efficace ou quel est le meilleur des choix. Cela nous amènerait à
déborder le sujet de la thèse. C'est que nous essayerons tout simplement est de replacer la
notion de maximisation du profit en tant qu'élément du processus de travail.
A. Les choix de société
La gestion sociale est un choix de société consistant à faire participer au résultat de l'activité
économique tous les membres d'un groupe social, à égalité de conditions. Or, la seule façon
de garantir dans le temps ce choix est de gérer collectivement le fonds économique. C'est ce
364
que nous avons convenu d'appeler, la décision économique sociale ou décision sociale, tout
court.
La gestion privée est un choix de société consistant à basculer la totalité du résultat de
l'activité économique sur un nombre réduit de personnes appartenant à la société. La
répartition s'effectue entre ceux qui maîtrisent l'activité économique. La seule façon de
préserver cette manière de répartir, de s'approprier et de gérer est la gestion privée du fonds
économique. C'est ce que nous avons convenu d'appeler, la décision économique privée ou
décision privée, tout court.
Comment se concrétisent ces deux types de décision économique ? Tout d'abord, il faut avoir
à l'esprit que la décision économique se matérialise par les éléments et les caractéristiques du
processus de travail en cours en fonction du