CHAPITRE 4
L’invention de la lecture
Si l’architecture du cerveau affecte la manière dont nous
lisons, nous devrions en retrouver la trace dans l’histoire
comparée des écritures. Effectivement, en dépit de leur
apparente diversité, toutes les écritures partagent de nom-
breuses similitudes qui s’expliquent par la manière dont
les neurones du cortex occipito-temporal représentent les
informations visuelles. Plus généralement, l’histoire de
l’invention de l’écriture s’éclaire d’un jour nouveau à la
lumière des neurosciences. Retraçant cette histoire, nous
y voyons l’humanité à la recherche incessante d’une
notation écrite toujours plus efficace et qui se plie aux
contraintes de son organisation cérébrale. Ce n’est donc
pas notre cerveau qui a évolué pour l’écriture, mais bien
l’écriture qui s’est adaptée à notre cerveau.
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« J’ai donc ouï dire qu’il y avait près de Naucratis
en Égypte un des anciens dieux de ce pays à qui les
Égyptiens ont dédié l’oiseau qu’ils appellent ibis ;
ce démon porte le nom de Theuth ; c’est lui qui
inventa la numérotation et le calcul, la géométrie
et l’astronomie, le trictrac et les dés et enfin
l’écriture. »
P
LATON
,
Phèdre
(traduction E. Chambry)
L’idée que l’écriture est un don de Dieu aux hommes figure
parmi les « archétypes » de l’humanité, ces thèmes qui, pour des
raisons inconnues, resurgissent dans toutes les régions du
monde. Pour les Babyloniens, toutes les connaissances magi-
ques, dont l’écriture, revenaient au dieu Ea, seigneur de toute
sagesse. En Assyrie, on révérait Nabou, fils de Mardouk, pour
avoir appris à l’humanité tous les arts et les techniques, depuis
l’architecture jusqu’à l’écriture. Pour les hindous, c’est Ganesh,
le dieu de la sagesse à tête d’éléphant, qui en est l’inventeur : il
cassa l’une de ses défenses pour en faire un crayon ! La Bible
fait écho à cette tradition : Dieu remet à Moïse, pour qu’il les
transmette à l’ensemble de l’humanité, les tables de la loi écrites
de sa propre main.
Le pouvoir de l’écriture est véritablement magique – non
parce qu’elle est un don divin, mais parce qu’elle étend consi-
dérablement les compétences de notre cerveau. Blasés par les
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L
ES
N
EURONES
DE
LA
LECTURE
conquêtes de notre culture, nous oublions de nous étonner
qu’un simple primate,
Homo sapiens
, proche cousin du chim-
panzé, puisse augmenter ainsi sa mémoire par le biais de quel-
ques tracés sur du papier. Cette transformation était loin d’être
inscrite dans l’ordre des choses. C’est une heureuse fortune que
nous disposions d’un réseau cérébral qui relie précisément les
aires visuelles avec celles du langage, et qui puisse se reconver-
tir à l’usage des lettres. Cette reconversion est étroitement
contrainte : seul un circuit bien localisé semble posséder les
caractéristiques optimales. Encore ne se modifie-t-il guère, car
il conserve la plupart des caractères hérités de sa longue évolu-
tion. L’inertie biologique conserve donc la haute main sur les
innovations culturelles.
Si on adopte, comme je le propose, l’hypothèse du recyclage
neuronal, l’histoire de l’écriture ainsi que les difficultés de son
apprentissage devraient refléter les contraintes de notre cer-
veau. Maintenant que nous comprenons mieux quels mécanis-
mes neuronaux rendent la lecture possible, pouvons-nous jeter
quelque lumière sur son invention et son apprentissage ? Com-
ment les hommes ont-ils découvert que leur région occipito-
temporale pouvait se reconvertir afin de véhiculer la parole par
les yeux ? Et comment ce processus de reconversion se répète-t-
il dans le cerveau de chaque enfant qui apprend à lire ?
Dans les trois prochains chapitres, je tenterai de répondre à
ces questions en examinant, successivement, trois conséquences
simples de l’hypothèse du recyclage neuronal.
La première concerne l’évolution de l’écriture : si notre
organisation cérébrale impose des limites aux variations cultu-
relles, on devrait observer, à travers l’ensemble des systèmes
d’écriture que l’humanité a inventés, de nombreuses caractéris-
tiques communes qui trahissent les contraintes de notre appa-
reil cérébral.
La deuxième conséquence concerne l’évolution des com-
pétences humaines : à mesure que notre culture s’est alphabéti-
sée, la compétition, au sein du cerveau, entre cette fonction
culturelle nouvelle et les fonctions plus anciennes héritées de
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notre évolution ne nous a-t-elle pas fait perdre certaines compé-
tences, par exemple dans la reconnaissance visuelle de certaines
catégories d’objets ?
Enfin, la troisième conséquence concerne l’apprentissage
de la lecture chez l’enfant : son efficacité doit dépendre du
degré de reconversion neuronale nécessaire ainsi que de l’adé-
quation de la méthode d’enseignement avec la structure préexis-
tante de nos réseaux cérébraux.
Les traits de parenté des écritures
« Faisons un serpent pour le bruit
ssh
[dit
Taffy]. Ceci fera-t-il l’affaire ? Et elle dessina ceci :
Là, dit-elle, voilà un autre secret surprise, quand
vous dessinerez un serpent siffleur auprès de la
porte de votre petite arrière-grotte où vous raccom-
modez les harpons, je saurai que vous travaillez
très dur et j’entrerai tout doux comme une souris.
Et si vous le dessinez sur un arbre auprès de la
rivière quand vous pêchez, je saurai que c’est pour
me dire de marcher plus légèrement encore qu’une
souris, afin de ne pas faire trembler la rive.
Parfaitement vrai, dit Tegumaï. Et il y a dans ce
jeu-là plus que tu ne penses. Taffy, chérie, j’ai dans
l’idée que la fille de ton papa a mis le doigt sur la
plus belle chose qui fut jamais inventée depuis que
la tribu de Tegumaï a remplacé le silex par les
dents de requin pour ses pointes de harpon. Je
crois que nous avons découvert le grand secret du
monde. »
Rudyard K
IPLING
,
Comment s’est fait l’alphabet
(traduction R. D’Humières et L. Pabulet
1
)
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