mouammar kadhafi et la réalisation de l`union africaine

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MOUAMMAR KADHAFI
ET LA RÉALISATION DE L’UNION AFRICAINE
Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Jean-Pierre Lehmann, Prophètes-guérisseurs dans le sud de la
Côte d’Ivoire, 2012.
Melchior MBONIMPA, Guérison et religion en Afrique comme
ailleurs, 2012.
Jean-Alexis MFOUTOU, La Langue de la politique au CongoBrazzaville, 2012.
Alhassane CHERIF, Le sens de la maladie en Afrique et dans la
migration. Diagnostic, pronostic, prise en charge, 2012.
Mahamadou MAÏGA, Les peuples malien et africains : 50 ans
d’indépendance ou de dépendance ?, 2012.
Sylvain Tshikoji MBUMBA, Le pouvoir de la paix en Afrique
en quête du développement, 2012.
Hygin Didace AMBOULOU, Traité congolais de procédure
civile, commerciale, administrative, financière et des voies
d’exécution, 2012.
Jean-Nazaire TAMA, Droit international et africain des droits
de l’homme, 2012.
Khalifa Ababacar KANE, Droit portuaire en Afrique. Aspects
juridiques de la gestion et de l’exploitation portuaires au
Sénégal, 2012.
Ibrahim GUEYE, Les normes de bioéthique et l’Afrique, 2012.
Jean-Bruno MUKANYA KANINDA-MUANA, Les relations
entre le Canada, le Québec et l’Afrique depuis 1960, 2012.
Célestin NKOU NKOU, Manuel de gestion simplifiée, 2012.
Jean-Pierre MISSIE, Histoire et sociologie de la pauvreté en
Afrique, Regards croisés sur un phénomène durable, 2012.
André MBATA MANGU, Barack Obama et les défis du
changement global. Leçons pour le monde, l’Afrique et la
politique étrangère américaine, 2012.
Clotaire SAULET SURUNGBA, Centrafrique 1993-2003. La
politique du Changement d’Ange Félix Patassé, 2012.
Elliott Anani SITTI, Investir en Afrique pour gagner, 2012.
Edgard GNANSOUNOU, En finir avec le franc des économies
françaises d’Afrique, 2012.
Philippe NKEN NDJENG, L’idée nationale dans le Cameroun
francophone, 1920-1960, 2012.
ESSE AMOUZOU
MOUAMMAR KADHAFI
ET LA RÉALISATION DE L’UNION
AFRICAINE
L’Harmattan
Du même auteur
à L’Harmattan
L’Afrique 50 ans après les indépendances, 2009
Aide et dépendance de l'Afrique noire, 2011
Le développement de l'Afrique à l'épreuve des réalités mystiques et de la
sorcellerie, 2010
Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo, 2010
Les handicaps à la scolarisation de la jeune fille en Afrique noire, 2008
Histoire critique de la sociologie, 2011
L’impact de la culture occidentale sur les cultures africaines, 2009
L’influence de la culture sur le développement en Afrique noire, 2009
Le mythe du développement durable en Afrique noire, 2010
Pauvreté, chômage et émigration des jeunes Africains quelles alternatives ?,
octobre 2009
Pourquoi la pauvreté s'aggrave-t-elle en Afrique noire ?, 2009
Pouvoir et société : les masses populaires et leurs aspirations politiques
pour le développement en Afrique noire, 2009
La sociologie de ses origines à nos jours, 2008
Sous le poids de la corruption - état de la situation au Togo, 2005
© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
[email protected]
[email protected]
ISBN : 978-2-296-96618-5
EAN : 9782296966185
Avant-propos
Dans l’histoire des peuples, la Méditerranée a toujours joué un rôle central
dans la constitution des vastes ensembles territoriaux. Aujourd’hui, c’est
encore sur les bords de cette vaste étendue marine qui a vu sombrer le destin
de millions de jeunes Africains que semble surgir une nouvelle synergie pour
l’édification d’une Afrique nouvelle et glorieuse. Qui aurait cru que des
dunes peu hospitalières du Sahara, pourrait surgir un rayon de soleil pour
éclairer le destin des peuples noirs ? Qui aurait cru qu’une révolution
innocente initiée par un jeune officier de l’armée libyenne vers la fin des
années 60 pourrait conserver sa flamme pour éclairer la nuit d’un continent
souffleté, déchiré par les prédateurs de tout genre ? Et pourtant, la révolution
libyenne est en passe d’inonder le continent noir pour répandre partout les
prouesses dont le modèle libyen semble être la miniature.
Pour comprendre la dynamique qui mobilise actuellement des millions de
personnes autour d’une cause commune, il convient d’aller au foyer de cette
évolution. Ce foyer se trouve quelque part au cœur du Sahara, entre les
dunes sablonneuses entrecoupées d’oasis. Comme si après leur longue nuit
d’errance, les populations d’Afrique découvraient enfin une source à laquelle
elles pourraient s’abreuver et puiser des forces nouvelles. Et c’est du désert
de Syrte, de la stature du Guide libyen que jaillit cette source intarissable
pour entretenir la flamme allumée des décennies plus tôt, mais occultée par
les vices de l’histoire.
La réalisation de l’Union africaine vient donc en temps opportun pour
faire redémarrer tout le continent sur de nouvelles bases de développement.
Même si au début, ce projet noble avait suscité des critiques subjectives
susceptibles de ralentir cet élan de redécollage des pays africains, il n’en
demeure pas moins vrai qu’il constituera, à coup sûr, la base fondamentale
sur laquelle va s’élever cette partie du globe.
L’auteur
5
Introduction
La mémoire des peuples est construite autour d’hommes qui ont forcé le
cours de l’histoire. Celle du continent africain demeure éparse, dominée par
des personnalités éparpillées ici et là sans consistance véritable. En dehors
des héros de la lutte pour les indépendances rapidement submergées par des
régimes autocratiques, il manque au continent une stature humaine autour de
laquelle pourra se cristalliser une aspiration commune. Aujourd’hui encore,
l’histoire de l’Afrique semble inachevée. Il reste une personnalité pour
rehausser l’image de l’Afrique, pour faire surgir du bloc chaotique un
ensemble territorial soudé et digne de respect.
Depuis des siècles, le continent africain est à la recherche d’hommes
pragmatiques capables de faire renaître son rayonnement historique connu à
travers les empires et les royaumes. Toutefois, cette aspiration ne saura se
détacher de la constitution d’une conscience nationale africaine dont le
dessein serait de mobiliser les aspirations des différents peuples du continent
vers la réalisation d’idéaux communs. En cette époque de globalisation où
l’échiquier politique mondial marginalise les nations minuscules et renforce
l’emprise des grands ensembles politiques dans les décisions internationales,
la réalisation d’une Union politique et économique s’avère une question de
survie pour le continent.
Cette question qui, au fil de l’histoire, a constitué le cœur du débat sur la
renaissance africaine achoppe toujours sur l’existence de ressources
humaines valables capables de piloter cette entreprise grandiose et noble. Au
vu des expériences antérieures et des désillusions de tout genre, les
populations africaines ont toujours manifesté une certaine méfiance à l’égard
des élites engagées pour cet idéal.
Cependant, depuis quelques décennies, a émergé parmi les dirigeants
politiques du continent une personnalité douée de talents révolutionnaires
dont la dextérité politique fait renaître l’espoir des peuples africains pour une
union durable : le Guide de la Jamahiriya libyenne.
Après avoir réussi à soustraire son pays des griffes des puissances
occidentales avides de brader les ressources africaines, le Colonel
Mouammar Kadhafi a pu installer la Libye parmi les nations disposant d’un
cadre social propice aux citoyens. C’est dans le prolongement d’un tel
succès que résident les enjeux de l’engagement du président Kadhafi pour la
réalisation d’une Union africaine. Comme toujours, les intentions, si
bénéfiques soient-elles, sont confrontées à des manœuvres néocolonialistes
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dont les objectifs visent à maintenir continuellement les pays africains dans
le système de dépendance. Mais, le courage et la détermination des
dirigeants africains ne laisseront pas le terrain au capital mondial qui cherche
à pérenniser par tous les moyens la domination du nord sur le Sud. Aussi, le
présent ouvrage s’attèle-t-il à mettre en évidence, au-delà du filtre partisan
des médias occidentaux ou occidentalisés, la stature véritable d’un fils du
continent qui s’emploie de toutes ses forces à l’unification du continent
africain.
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Première partie
Kadhafi, l’incontestable guide
de l’Unité africaine
Chapitre 1
L’avènement au pouvoir du guide
de la Jamayria arabe lybienne :
bref aperçu historique du coup d’État
Comme le faisait remarquer Moncef DJAZIRI dans son ouvrage « État et
Société en Libye » publié aux éditions Harmattan en 1996, pour comprendre le
fonctionnement du pouvoir en Libye, il faut recourir à l’historique du
renversement du pouvoir dans lequel Kadhafi a joué un rôle déterminant.
Rares sont les ouvrages consacrés à cet événement qui constitue un tournant
dans la vie politique de la Libye. Les écrits disponibles à ce sujet, hormis un
petit nombre, ne font pas une analyse approfondie à cause de l’inexistence des
sources écrites, lesquelles pouvaient être dangereuses à l’époque. Pour mieux
analyser cette période, il faut se référer au livre de M. Bianco suffisamment
riche en informations et aux témoignages des anciens protagonistes. Nous
pouvons trouver à cet effet des informations relatives aux différentes
organisations des officiers unionistes libres dont les recoupements permettent
de reconstituer les principales phases qui ont abouti au coup d’État du 1er
septembre 1963.
1. Qui est Mouammar Kadhafi ?
Kadhafi est né en juin 1942 dans une famille de quatre enfants (dont il est
le seul garçon) dans le désert de syrte à la frontière de la Tripolitaine, de
Benghazi et des Oasis du sud. Étant le seul fils, son père le nomme « Sidi
Mouammar », le nom d’un Saint. Comme tous les enfants de son âge à cette
époque, Kadhafi travaille la terre et garde les chameaux. Son comportement
sera modelé par les conditions de vie difficiles dans le désert d’où son
caractère silencieux.
Depuis sa tendre jeunesse, Kadhafi a cherché à comprendre l’histoire de son
pays notamment la résistance au colonialisme. D’après Moncef DJAZIRI, son
père raconte qu’à l’âge de 7-8 ans, Kadhafi fait preuve d’une grande soif de
connaissance des événements politiques de son pays en l’occurrence les
conditions d’occupation italienne de la Libye. Kadhafi a reçu un enseignement
coranique qui a développé en lui l’amour pour l’Islam. Il commence
l’enseignement moderne à 10 ans à Syrte. Mais faute de moyens il n’a pas pu
11
faire l’internat. Il sera obligé de dormir dans les mosquées les soirs. C’est cette
situation qui a développé son attachement à l’Islam qui est pour lui une source
de socialisation.
Les conditions de vie et d’études difficiles vont susciter en lui la volonté de
se construire un avenir radieux. Il manifeste de la solidarité dans son entourage
et avec les enfants de sa catégorie sociale. M. Bianco rapporte le témoignage de
Moufta Ali, un de ses camarades : « J’ai connu Kadhafi en 1955, lorsque nous
fréquentions l’école de Syrte. Il était en cinquième année et moi en
deuxième. Nous étions si pauvres que souvent nous n’avions même pas de quoi
nous payer un goûter. Nous nous sentions « autres » et sans Kadhafi, nous
aurions eu honte de notre condition. Lui, au contraire, se faisait une fierté d’être
pauvre. Il nous disait que nous avions les mêmes capacités que les autres
enfants, même si nous n’avions pas les mêmes origines sociales. C’est de cette
époque que date le sentiment révolutionnaire de Kadhafi, qui est d’abord
enraciné dans son expérience sociale ».
À cause de sa charité et de sa solidarité, Kadhafi devient le leader de ses
camarades. Il se mettait en quatre pour aider ses camarades en leur apportant ses
services. Soucieux de ses conditions modestes, il se bât pour émerger.
En 1956, alors qu’il avait 14 ans, Kadhafi et sa famille quittent Syrte pour
Sebha au Fezzan où il poursuit les cours préparatoires du cycle secondaire. Dès
lors, il commence sa carrière politique et sera encouragé par certains événements
qui vont sceller sa détermination politique. C’est ainsi que l’année 1956
constitue le point de départ de la conscience nationaliste arabe du jeune leader.
Kadhafi même affirme que son éveil politique est né après la crise de Suez : « Il
est possible que l’événement de 1956 ait contribué à l’ouverture de mon esprit.
Il est possible aussi que l’agression des grandes puissances contre l’Égypte ait
été le premier événement politique qui nous a permis de connaître la carte
géographique de la partie arabe, le colonialisme, l’agression occidentale et la
personnalité de Nasser ». En 1956, Kadhafi prend activement part à des
mouvements de soutien à l’Égypte de Nasser. Bien qu’il se soit enregistré
comme volontaire pour combattre aux côtés de l’Égypte dans le conflit contre
Israël et ses alliés, Kadhafi ne pourra pas quitter son pays.
Le 3 mars 1977 à la commémoration avec d’autres officiers, Kadhafi
stipule que le nationalisme arabe est la source de son éveil politique : « Sans
aucun doute, le sentiment de l’unité et de la nation arabe a constitué l’élément
important dans le développement de notre conscience politique, à une époque
où la nation arabe était le lieu de multiples conflits: d’un côté il y avait
l’Algérie qui luttait contre la France, de l’autre côté, l’Égypte qui était aux
prises avec une agression tripartite des occidentaux. Il y avait aussi la bataille
du Liban de 1958, l’unité entre l’Égypte et la Syrie, la question palestinienne
ainsi que la révolution au Yémen. C’est dans cet environnement que s’est
développée notre conscience politique, et ce sont les données idéologiques de
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l’époque qui ont déterminé notre sentiment nationaliste arabe. Dès cette
époque, nous pensions à une révolution arabe ».
2. Kadhafi, Homme politique
Le premier mouvement politique de Kadhafi est créé lorsqu’il avait 17 ans,
avec ses promotionnaires de l’école primaire. À cette époque, il régnait une
atmosphère d’oppression et d’intimidation dans le pays. La stratégie de ce
mouvement, pour éviter toute suspicion, consistait à faire abstraction de tout
support écrit en privilégiant les communications orales. Il paraît que Kadhafi
avait même pris des dispositions pour parer toute infiltration visant à les
déstabiliser : « Nous devions constituer le premier mouvement politique
strictement libyen, sans aucun contact ni avec des formations, ni avec les
gouvernements étrangers, arabes ou autres ». Kadhafi se charge de la
formation des premiers membres du mouvement qui devaient être des
pionniers de tous ceux qui aspirent à la libération. De même, Kadhafi se
formait sur les méthodes révolutionnaires de Nasser de juillet 1952 à travers
des ouvrages et des publications venues d’Égypte.
Entre 1957-1959, Kadhafi organise des mouvements de contestation pour
dénoncer les abus des colons notamment l’assassinat de Patrice Lumumba et
supporter l’Algérie dans sa lutte pour l’indépendance. C’est dans ce contexte
que le jeune leader profite pour diffuser son idéologie du nationalisme arabe et
gagner d’autres membres.
Pour enrôler les membres de son mouvement, Kadhafi organise des
manifestations et avait des critères de sélection qui lui étaient propres. À cet
effet, Mohamed al-Kawi témoigne : « Kadhafi observait attentivement chaque
collégien dans les différentes classes, s’intéressant exclusivement à ceux qui
étaient brillants et courageux. Il lui fallait des « gens de tête » et audacieux
pour concevoir une révolution. Il s’intéressait également à tous ceux qui
croyaient en l’unité arabe et en la nécessité d’un changement radical à
l’intérieur du pays. Il n’y avait aucune exclusive par rapport aux origines
sociales ».
Les nouvelles recrues étaient détectées lors des manifestations et faisaient
l’objet d’une enquête minutieuse menée par Kadhafi lui-même. Des périodes
d’agitation constituaient des occasions de mobilisation des jeunes. Kadhafi va
chercher à changer la situation socio politique de son pays dans les années
1956-1958. Pour ce faire, il s’inspire des grands révolutionnaires nationalistes
tels que Nasser de l’Égypte, Fidel Castro du Cuba, Sun Yat Sen de la Chine,
ainsi que de la Révolution française afin d’engager sa lutte pour le
renversement du pouvoir. C’est en 1962 que Kadhafi va propager son
idéologie à la suite de l’assassinat de Lumumba en incitant les jeunes à lutter
contre le colonialisme.
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Déçus pour la non réalisation de l’union entre l’Égypte et la Syrie, les jeunes
vont s’engager ardemment dans la réalisation d’une unité arabe. C’est ainsi que
Kadhafi organise le 5 octobre 1961 un mouvement de grande envergure qui lui
coûtera l’exclusion de tous les établissements scolaires de Fezzan. Cette
exclusion va endurcir les ambitions politiques de Kadhafi et l’amener à recourir
à de grands moyens.
Déterminé à aller au bout, Kadhafi va poursuivre ses activités politiques
à Mistrata où il s’inscrit dans un collège. Il tentera de fonder dans les collèges
des « cellules politiques » discrètes typiquement à l’image de celles de Fezzan.
Mais l’engouement à Mistrata n’y était pas. En 1963, la décision de renverser
le pouvoir fut prise. Kadhafi, Jalloud, Meheichi et Houni lors d’une réunion
décident de se faire enrôler dans l’armée afin de rallier certains officiers
supérieurs à leur mouvement. Ce processus devait aboutir plus tard au coup
d’État comme l’explique Kadhafi : « L’idée de la prise du pouvoir a pris corps
de façon sérieuse dans les années 1959-1960, lorsque nous fréquentions
l’école. Une fois les études terminées, nous avons décidé de nous inscrire à
l’Académie militaire ».
Jugée moins efficace, la tactique de l’insurrection populaire prévue sera
laissée au profit de l’option militaire. Omar al-Meheichi a lors d’une
discussion télévisée le 1er septembre 1970 dit que l’intention au début du
mouvement était de prendre le pouvoir au moyen d’une organisation civile, et
que c’est après leur inscription à l’Académie militaire que les jeunes ont
compris qu’il fallait recourir aux moyens militaires pour prendre le pouvoir.
La stratégie de Kadhafi et ses compagnons de se faire recruter dans l’armée
est le seul moyen pouvant leur permettre de prendre le pouvoir. L’insurrection
populaire s’étant avérée inefficace pour prendre le pouvoir, Kadhafi et ses
amis vont recourir à l’option militaire jugée plus efficace. La réalisation de ce
projet va profiter des faiblesses d’une armée jeune et inexpérimentée entre
1963 et 1964. L’organisation du mouvement va connaître une orientation pour
répondre à la nouvelle donne. En effet, Kadhafi divise le mouvement en deux.
Une partie militaire et l’autre civile. Il se crée alors un « comité central »
composé de Kadhafi, Jalloud, Meheichi, al-Houni et d’autres. Le « comité
populaire » lui est constitué par les autres membres qui ne sont pas dans
l’armée. Pour des raisons de sécurité, les deux groupes n’avaient aucun contact
entre eux. Seul Kadhafi faisait le pont entre les deux parties.
Le rôle du comité central est d’infiltrer l’armée alors que l’autre avait pour
tâche de travailler les corporations civiles en vue de faciliter le renversement.
Mais celui-ci ne connaîtra pas de succès. Cette branche ne parvient pas à
rallier les gens au projet qui lui est assigné. Dans l’impossibilité de recruter les
universitaires, Kadhafi va se tourner vers les collégiens beaucoup plus
accessibles.
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3. Mode de recrutement des officiers et préparatifs du coup
d’État
En 1964, les officiers de la branche militaire ont été soumis à un train de
vie très réglementé. Ils doivent éviter tous les lieux de loisir, pratiquer l’Islam
avec ferveur et surtout s’approprier l’idéologie de Nasser afin d’imposer le
nationalisme libyen.
Les jeunes officiers devaient enrôler de nouveaux militants à chaque
promotion. Kadhafi qui a joué un rôle un peu plus déterminant dans le
recrutement des officiers, reste fidèle à ses critères : détection des éléments,
renseignements approfondis sur eux, condition de vie sociale et le courage.
Pour convaincre les officiers supérieurs, Kadhafi insistait sur le patriotisme, le
nationalisme et la valeur de l’Islam dans la lutte contre la domination
occidentale.
La prise du pouvoir a été soigneusement préparée. En effet, les jeunes
officiers unionistes devaient rassembler les informations sur les officiers
supérieurs et respecter les décisions de Kadhafi qui faisait des efforts pour le
ralliement de toute l’armée. Aussi, Kadhafi réussit-il à s’approcher du Colonel
Ahmed al-Hawaz et le Lieutenant-colonel Musâ. L’armée est alors acquise à
sa cause.
Concernant le processus du renversement du pouvoir, nous n’avons pas assez
de détails. Nous pouvons néanmoins évoquer l’avortement de la tentative du 12
mars dû au concert de l’artiste égyptienne Oum Kalthoum en Libye pour
soutenir les Palestiniens et qui avait mobilisé plusieurs officiers rendant leur
arrestation difficile ce jour-là. Une seconde tentative prévue pour le 24 mars
1969 échoue, car la mèche a été vendue au Colonel Sheli commandant de
l’armée qui prend les dispositions adéquates. Aussi, le roi effectue-t-il un voyage
sur Tabrouk échappant à son arrestation. La troisième date est le 18 août 1969
où Kadhafi planifie l’arrestation des officiers lors d’une réunion d’information
organisée par Sheli. Mais cette fois encore le projet ne réussit pas.
La date définitive du coup d’État sera fixée au 1er septembre 1969, date qui
précède le départ des jeunes officiers en Grande-Bretagne pour une formation.
Les dispositions stratégiques ont été mises en place et chacun des officiers
unionistes avait reçu une tâche précise. La prise de la station radio à Tripoli
était dévolue à Abou Bakar Younès, Omar al-Meichi, Abdel-Moneim alHouni et Khouildi al-Hamidi. Ils devaient également investir les points
stratégiques de la ville. La ville de Benghazi quant à elle devait être mise sous
contrôle de Kadhafi, Younès, Jabr, Abdesselam Jalloud, Mohammed alMoqrîf et Mohammed al-Karroubi.
Des mesures étaient prises pour anéantir des forces militaires occidentales
dans le pays et celles qui soutenaient le monarque afin d’éviter toute résistance
armée. Pour ce faire, les forces militaires en cyrénaïque devaient être balayées
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par le Lieutenant-colonel Amed Musâ qui attaque avec un groupe de militaires
le camp de Gardana et de Behida dans la nuit du 31 août 1969, prend
possession des munitions qui y étaient déposées avant de mettre le cap sur
Behida. Pendant que Khouildi al-Hamidi, Younès jabr et Abdesselam Jalloud
arrêtent les officiers et s’emparent de la radio à Tripoli, Kadhafi annonce la
prise du pouvoir le 1er septembre à 6H30.
La gestion du pouvoir de Kadhafi est inspirée des circonstances de son
accession au pouvoir. Issu d’une famille modeste, Kadhafi va vite s’illustrer
dans la politique pour atteindre ses ambitions. Il devient l’éclaireur qui se bat
pour sa cause et celle des gens de sa couche sociale. Il faut noter aussi sa
culture islamique qui a développé en lui l’amour pour les autres et surtout la
solidarité islamique qui a motivé sa détermination de construire un État araboislamique en combattant l’influence occidentale qui a détérioré la société
libyenne. C’est en 1956 à la suite de la crise de Suez que va se développer
chez Kadhafi le nationalisme arabe qui va constituer le cheval de bataille de sa
politique à la conquête du pouvoir et à l’instauration d’un État authentique.
La double personnalité de Kadhafi a joué un rôle important dans l’atteinte
de ses ambitions. Ainsi, perçu comme timide et introverti, aux yeux de la
plupart des gens, Kadhafi était l’instigateur secret des agitations politiques et
le meneur de la conspiration qui a abouti au renversement du pouvoir. Cette
duplicité de Kadhafi explique son comportement de chef d’État sournois dans
la scène politique mondiale.
L’accroissement des militants était motivé par la nouvelle vision politique.
L’insurrection populaire fait place au nationalisme libyen qui obtient
l’adhésion des officiers supérieurs qui devenaient favorables à Kadhafi qui a
d’ailleurs semblé répondre à leur attente au lendemain de la prise du pouvoir.
L’avènement de Kadhafi au pouvoir a été favorisé par un contexte politique
international. Bien qu’ayant eu l’adhésion des officiers supérieurs, associée à
ses moyens, Kadhafi devait compter sur des mouvements révolutionnaires qui
se sont opérés à l’époque un peu partout.
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Chapitre 2
Le Projet politique Kadhafien et ses enjeux
1. Le prophétisme idéologique de Kadhafi : l’Islam comme code
culturel
Rappelons que Kadhafi a eu très tôt une formation coranique qui a
développé en lui une culture islamique. Il va créer une idéologie pour
innover la société libyenne. Il s’agit de reconsidérer les préceptes
coraniques originaux en battant en brèche les modifications apportées par
les théologiens. Elles visent la restauration des pratiques coraniques et leur
valorisation comme le soubassement de la société, et leur adaptation aux
mutations socioculturelles. C’est dans cette perspective que Kadhafi tente
de définir un islam beaucoup plus extraverti.
L’interprétation du Coran, qui était l’apanage des ulémas qui sont les
seuls détenteurs des codes du Coran, sera remise en cause. C’est cela que
souligne M. DJAZIRI : « le concept de code présuppose un système de
décodage et des acteurs habilités à interpréter ce code. Dans la doctrine
islamique, ce sont des Ulamâs qui sont, en tant que gardiens de la doctrine,
détenteurs du pouvoir légitime de décodage. Le code arabo-islamique peut
être le lieu d’articulation des clivages politiques entre les « gardiens de la
Foi et de la Doctrine », et ceux qui leur contestent ce pouvoir au nom d’un
principe démocratique, dérivé du concept de l’ « Ijtihâd », selon lequel nul
ne détient le monopole de l’interprétation du texte sacré et que chaque
musulman est en droit d’en rechercher de nouvelles interprétations ».
La lutte pour la libéralisation de l’interprétation des textes coraniques a
pour fondement l’idéologie de Kadhafi à redéfinir l’islam qui sera plus
adapté aux conditions sociopolitiques. En effet, Kadhafi cherche à imposer
un islam beaucoup plus flexible et compatible aux changements
sociopolitiques. Cette nouvelle vision est l’islam « authentique ».
2. Une « relecture » kadhafienne du Coran
L’opposition entre Kadhafi et les garants de la foi devient manifeste. Le
projet de Kadhafi est de réinterpréter l’Islam de manière à l’adapter à sa
politique, laquelle est favorable à la société libyenne. La politisation de
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l’Islam par Kadhafi va susciter la riposte des théologiens qui vont s’opposer
à ce projet. Il se crée un antagonisme entre Kadhafi et les gardiens des textes
sacrés qui refusent la dépréciation de l’Islam.
La résistance des Ulamâs n’a pas dissuadé Kadhafi qui les désavoue. Il
prétend que la nouvelle interprétation du Coran permet de construire une
société qui sera conforme aux valeurs de l’Islam. Sa conception de l’Islam
prend en compte les autres religions monothéistes parce qu’elles croient en
un seul Dieu. C’est ainsi qu’il dira aux intellectuels égyptiens lors d’un
colloque le 30 juin 1973 : « Vous croyez que les musulmans sont ceux qui
ont suivi le prophète Mohammad et que les autres ne le sont pas. Toute
personne qui croit en Dieu tout puissant est un musulman, toute personne qui
s’abandonne à Dieu est un musulman ».
Kadhafi se fonde sur une analyse qui distingue des pratiques culturelles
qui ont cours dans l’Islam et les dogmes coraniques. Pour lui, la charia et le
Hadîth ne sont pas des préceptes foncièrement coraniques, mais une œuvre
humaine. Il va le souligner aux Ulamâs lors d’une rencontre le 3 juillet
1978 : « Je considère que la Charia est l’œuvre des Ulamâs, œuvre humaine
et juridique au même titre que le code juridique romain, napoléonien, les lois
françaises, anglaises ou italiennes. Je considère que les Ulamâs ont élaboré
des lois positives qui ne constituent pas une religion. D’ailleurs, comment
peut-on prétendre juger des crimes en se fondant sur la charia, qui trouve
elle-même sa source dans les Hadîths et en sachant qu’on peut y trouver
certains passages qui contredisent ce jugement. On ne peut donc juger en
fonction des Hadîths attribués au Prophète des siècles auparavant ».
La charia et le Hadîth n’étant pas des pratiques coraniques, il est
envisageable de ne pas les imposer aux musulmans. Kadhafi considère qu’ils
peuvent être appliqués de façon facultative et non coercitive : « Les Hadîths
existent et constituent la Tradition islamique. Chacun de nous est libre de les
appliquer ou d’en choisir ceux qui lui conviennent. Nous sommes des
musulmans libres. Je ne peux prétendre ni garantir que tel ou tel Hadîth ait
été prononcé par le Prophète, ni convaincre les musulmans que cela est vrai,
car je ne suis pas certain et je n’ai aucune preuve qu’il en est la source. Je
peux me guider dans ma vie privée par des Hadîths auxquels je crois, mais je
n’ai pas le droit de les imposer à quiconque ni convaincre de leur véracité. Il
y a donc une différence entre les Hadîths et la Sunna qui renvoie à des
préceptes et à des obligations sociales tirés de la conduite de vie du Prophète
Muhammad ». Prier cinq fois par jour, observer le jeûne du ramadan sont des
recommandations coraniques, la Sunna. Seule la Sunna qui est l’ensemble
des pratiques coraniques doit être enseignée aux musulmans. Quant aux
Hadîth, leur enseignement conduira à la confusion et au doute chez le
musulman.
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3. Morale coranique et dynamique séculariste
Kadhafi s’évertue à distinguer l’Islam comme mode de vie susceptible de
varier avec le temps et selon les circonstances et le Coran qui émane d’une
révélation divine. Ainsi va-t-il s’acharner à vaincre les détenteurs du
monopole de l’interprétation du Coran qui font obstacle à son projet. Ce
faisant, il va parvenir à imposer sa conception de l’Islam par le rejet des
Hadîth auxquels sont attachés les gardiens de la Foi, et valoriser le Coran à
travers l’ « Ijtihâd ».
La nouvelle interprétation du Coran permet de créer des valeurs morales
inspirées du Coran et adaptées au monde arabo-islamique susceptible de
transcender la civilisation occidentale. En effet, la civilisation arabomusulmane comporte des valeurs morales tirées du Coran qui assurent une
société éthique. Cependant, Kadhafi pense qu’il faut faire abstraction de
l’enseignement des Ulamâs : « Autant l’Islam des Ulamâs ne peut permettre
d’atteindre cet objectif en raison de la multitude des écoles et de la pluralité
des interprétations, autant certains aspects du Coran peuvent constituer un
ensemble de normes pour la société ; le reste du message coranique concerne
le jugement dernier, la croyance dans l’unicité de Dieu (ou la doctrine du
« tawhîd ») et la défense de la justice. Pour l’essentiel, le Coran évoque des
choses essentiellement religieuses qui concernent la croyance en Dieu et
dans l’au-delà ».
La scission de l’Islam tel qu’il est enseigné par les Ulamâs et la morale
coranique permet à Kadhafi d’opérer des changements sociaux qui
s’inscrivent dans la civilisation arabo-islamique. C’est cela que fait
remarquer M. Jaziri : « En dissociant l’Islam des Ulamâs et la morale
coranique, celle que tout musulman peut trouver par lui-même dans le
Coran, Kadhafi adopte une position qui tend vers une « sécularisation », non
pas dans le sens d’une séparation complète entre Islam et État, inconcevable
dans une société musulmane, mais une séparation entre doctrine islamique et
Coran, socle de la foi et dont certains aspects permettent au leader libyen de
légitimer les changements sociaux en montrant leur continuité avec la
culture arabo-islamique ». L’interprétation individuelle du Coran conduit à
la vulgarisation de l’Islam comme un code moral et social.
4. L’utopie unioniste
La stratégie politique de Kadhafi tire ses sources de l’utopie unioniste qui
a constitué le fil conducteur des étapes du coup d’État du 1er septembre
1969 : « Nous sommes des unionistes depuis 1959, date de la constitution du
mouvement des officiers unionistes libres. L'unité arabe est un destin, un
objectif et en même temps une nécessité impérieuse. Nous avons peiné pour
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l’unité arabe et nous en avons payé le prix depuis que nous étions étudiants
en 1961, lorsque nous vivions sous les menaces de la persécution. L’unité est
notre manière d’entrer en politique et elle en est la justification ».
L’utopie unioniste de Kadhafi remet en cause les formes de domination
occidentale imposées au monde arabe à travers leur système sociopolitique
et économique. L’utopie unioniste est un système de combat qui n’associe
pas les principes islamiques. Mais l’unité du monde islamique passe par
l’unité arabe qui est le fondement de l’engagement politique de Kadhafi qui
dans cette perspective emboite le pas à Nasser beaucoup plus optimiste à la
réalisation de ce projet. La croyance de Kadhafi en l’unité arabe sous-tend
son acharnement à persuader les États arabes à son adhésion.
5. Une vision communautariste de la liberté
La notion de liberté n’a jamais manqué dans les propos de Kadhafi.
Cependant, le terme liberté prend des significations diverses en fonction des
circonstances. Ainsi en septembre 1969, le vocable liberté signifiait
l’indépendance vis-à-vis de la domination occidentale à l’instar de la
conception salâfyîste qui définit la liberté comme la possibilité de renoncer à
la civilisation occidentale au profit des valeurs authentiques. Kadhafi ne
conçoit pas la liberté en tant que libéralisme politique, mais une lutte pour
l’unité arabe et celle du peuple libyen.
La liberté individuelle est combattue au profit d’une vision
communautaire et la défense des valeurs telles que la fierté d’appartenir à
une famille, un clan et une tribu. Car selon Kadhafi, l’individu est un être
social qui a besoin des autres pour s’épanouir et doit être au service de ceux
qui peuvent bénéficier de lui. L’autonomie individuelle conduit à
l’individualisme qui met en mal la solidarité dont Kadhafi a joui dans son
enfance. Il préconise la notion de collectivité et de solidarité dans cette
société où tout le monde partage le sentiment d’appartenir à une même
communauté dans laquelle tous les individus ont le même intérêt.
Néanmoins, Kadhafi admet la liberté individuelle sur le plan privé qui
participe à l’émancipation de l’individu et qui ne fait pas entorse à la vision
communautariste de la liberté. Elle valorise la personnalité de l’individu
dans la société et consolide l’évolution vers la reconnaissance des droits
individuels.
6. Kadhafi et l’émancipation des femmes
Longtemps bafoués, les droits de la femme vont être réhabilités par
Kadhafi. C’est ainsi qu’il s’engage à combattre la discrimination faite à la
femme et lui redonner la place qui est la sienne dans la société. Selon lui, la
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