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LES AVENTURES DU CAPITAL
Par Jean Cornil
De Karl Marx à Thomas Piketty, voici quelques réflexions sur l’évolution du
capital, de la transmission et de la répartition des richesses du XIXème siècle à
aujourd’hui. Il y a une forme assez fascinante de pérennité sur cette longue
période dans le rapport totalement inégalitaire entre travail et capital. Le
capitalisme s’est certes considérablement transformé mais les fondements, si
bien analysés par Marx et Engels, demeurent profondément iniques.
« Par le rapide perfectionnement des instruments de production et
l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le
courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses
produits reste la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine, et
contraint à capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Elle
force toutes les nations à adopter le style de production de la bourgeoisie même si
elles ne veulent y venir ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation,
c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle forme un monde à son image ».
Au-delà du vocabulaire daté sur les nations, les auteurs de cette description
saisissante de notre actuelle mondialisation économique sont Karl Marx et Friedrich
Engels. Et cette citation est extraite du Manifeste du Parti communiste publié en
1848. Malgré les errements tragiques des régimes se réclamant de la conception
marxiste du monde et que nul ne peut prétendre à une compréhension totale et
définitive des lois de l’Histoire, il y a dans ce texte une vision prophétique
exceptionnelle en regard de l’extension sans cesse plus poussée du libre-échange et
de l’accumulation du capital.
Rappelons sommairement que pour Marx et Engels, le mode de production
capitaliste, après d’autres modes de production qui se sont succédés dans l’Histoire,
se caractérise par l’incessante recherche de l’augmentation du profit par la
transformation de toute production, issue de l’exploitation de la nature par le travail,
en valeur d’échange.
Cette marchandisation sans fin du monde, Marx en prédit le destin :
l’effondrement par les contradictions internes du capitalisme suite aux crises
successives qui l’affectent. Les propriétaires des moyens de production, mus par
« les eaux glacées du calcul égoïste », exploitent toujours davantage la classe
ouvrière qui seule crée de la valeur par le fruit de son travail. Mais les capitalistes
conservent toujours plus cette valeur créée en ne la redistribuant pas aux
travailleurs, et veulent sans cesse accroître leur plus-value, donc l’étendue de leur
production. Pour ce faire, ils doivent investir et paupériser encore plus le prolétariat.
La lutte des classes s’intensifie et l’effondrement du système conduit à la révolution
et à la société communiste.
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Depuis le premier choc pétrolier puis lors de la crise dite systémique de 2008,
les dérèglements immobiliers, bancaires et financiers, puis économiques et sociaux,
ne cessent de s’universaliser. La surabondance des liquidités et le gonflement du
capital financier a incité les organismes de crédit à doper le crédit. Jusqu’à ce que la
concentration du patrimoine et l’absence d’une meilleure répartition des revenus
empêchent l’immense majorité des modestes emprunteurs de rembourser leurs
créances. Actifs pourris et crise des paiements ferment les robinets du crédit et
asphyxient l’économie. Crise systémique dit-on aujourd’hui. Suraccumulation du
capital et baisse tendancielle du taux de profit écrivait Marx.
Alors Karl Marx, génial devin des métamorphoses contemporaines du
capital ? Oui et non. Comme toujours avec les géants de la pensée, leur empreinte
sur les temps qui les suivent est complexe et contrasté. Comme l’écrit Jean-Baptiste
Fredet : « Malgré les apparences, en fait aucune des prédictions de Marx ne se sont,
à proprement parler, réalisées. La baisse tendancielle du taux de profit ? Toute
l’histoire du capitalisme montre au contraire que le progrès technique sans pareil que
nous avons connu a fantastiquement accéléré l’accumulation du capital. La
paupérisation de la classe ouvrière ? C’est l’inverse qui s’est produit … La mort du
capitalisme à l’issue des convulsions entraînant la révolution ? Rien de tel ne s’est
déroulé. Les crises, au lieu de creuser le tombeau de l’économie de marché,
paraissent, au contraire, être les points de passage par lesquels elle se régule et se
réinvente ».
Pour Jean Peyrelevade, le capitalisme s’est profondément transformé depuis
le XIX
siècle : aux grands entrepreneurs propriétaires ont succédé une classe
beaucoup plus large de propriétaires d’actions. Les fonctions de propriétaire et de
manager d’entreprise se sont dissociées et la classe ouvrière s’est progressivement
réduite avec le développement des services et l’individualisme. Le système
capitaliste d’aujourd’hui est une pyramide de 300 millions d’actionnaires à la base,
concentrés dans les pays développés, une dizaine de milliers de gestionnaires de
fortune, de fonds de pensions et de compagnies d’assurance, ces « fonctionnaires
du capitalisme » et enfin au sommet de la pyramide les top-managers, identifiables,
des quelques milliers d’entreprises cotées en bourse.
ème
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Les travaux de l’économiste Thomas Piketty viennent éclairer d’une lumière
nouvelle l’évolution du capital et de la répartition du patrimoine depuis trois siècles.
L’originalité de l’approche est multiple : une analyse sur le long terme sur plusieurs
siècles, une enquête précise sur toutes les sources disponibles, une vision
comparative entre les grands pays industrialisés et les nations émergeantes, des
références à la littérature, Balzac et Jane Austen entre autres, des propositions
concrètes pour réduire les inégalités, bref une somme exceptionnelle, fouillée, et
ambitieuse sur l’histoire du capital et la répartition des richesses.
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La démonstration centrale de ce gros livre de près de mille pages tient en une
formule mathématique : r > g. Que signifie-t-elle ? Que le taux de rendement du
capital (r), ce que le capital rapporte en une année en dividendes, loyers, intérêts…,
dépasse significativement et durablement le taux de croissance (g), c’est-à-dire
l’accroissement annuel du revenu et de la production. Pour l’exprimer de manière
simpliste, les revenus du capital, des rentiers et des héritiers, augmentent plus vite
que les revenus du travail, ce qui a presque toujours été le cas dans l’Histoire.
Thomas Piketty : « Il suffit donc aux héritiers d’épargner une part limitée des revenus
de leur capital pour que ce dernier s’accroisse plus vite que l’économie dans son
ensemble. Dans ces conditions, il est presque inévitable que les patrimoines hérités
dominent largement les patrimoines constitués au cours d’une vie de travail et que la
concentration du capital atteigne des niveaux extrêmement élevés, et potentiellement
incompatibles avec les valeurs méritocratiques et les principes de justice sociale qui
sont au fondement de nos sociétés démocratiques modernes ». Au fond, comme
l’exprime Balzac, les études et le mérite ne mènent nulle part. Mieux vaut, pour vivre
dans l’opulence, mettre la main, par mariage ou par héritage, sur un patrimoine.
Terrible constat supplémentaire : le capital est toujours plus inégalement
réparti que le travail et c’est vrai pour tous les pays à toutes les époques. « Pour
donner un premier ordre de grandeur, la part des 10% des personnes recevant le
revenu du travail le plus élevé est généralement de l’ordre de 25% - 30% du total des
revenus du travail, alors que la part des 10% des personnes détenant le patrimoine
le plus élevé est toujours supérieure à 50% du total des patrimoines et monte parfois
à 90% dans certaines sociétés ».
Donc non seulement le rendement du capital est supérieur au taux de
croissance, à l’exception des moments de remise à plat consécutifs aux guerres
mondiales, mais de plus l’inégalité dans la répartition des richesses du capital et du
travail est une constante sur trois siècles dans les pays développés et qui se
mondialise actuellement.
L’ouvrage est une mine de renseignements et foisonne sur des thèmes
essentiels avec une remarquable précision, par exemple sur le rôle des fonds
souverains, sur les investissements des pays émergeants, en particulier la Chine, ou
sur la question du retour de l’Etat après la crise de 2008.
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Mieux encore, Thomas Piketty propose, dans la quatrième partie du livre, des
recommandations pour réguler le capital au XXIème siècle. Outre la nécessité de
maintenir un Etat social et de repenser l’impôt sur le revenu, la mesure phare de
l’économiste concerne l’instauration d’un impôt progressif et mondial sur le capital.
Piketty : « L’impôt progressif sur le revenu a été la grande innovation fiscale du
XXème siècle. L’impôt progressif sur le capital pourrait jouer un rôle comparable au
XXIème siècle. Il est l’institution adéquate permettant à la démocratie et à l’intérêt
général de rependre le contrôle des intérêts privés et des dynamiques inégalitaires à
l’œuvre, tout en préservant l’ouverture économique et les forces de la concurrence,
et en repoussant les replis nationalistes, protectionnistes et identitaires, qui ne
mènent qu’à des frustrations plus terribles encore ». Le futur traité euro-américain
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pourrait contenir un impôt minimal sur le capital sur base d’un cadastre financier du
monde, dont les prémisses sont la coopération entre les Etats à propos de l’échange
des données bancaires.
La proposition apparaît évidemment en l’état actuel des forces politiques
comme irréaliste, voire utopiste. Mais elle découle logiquement de toutes les
analyses du rapport entre les revenus du travail et ceux du capital sur les trois
derniers siècles. Plus encore, elle seule permettrait de freiner la constante, à terme
catastrophique en regard de la suraccumulation du capital et de concentration du
patrimoine, selon laquelle le taux de rendement du capital est supérieur au taux de
croissance des revenus et de la production. Seule cette proposition permet la
transparence financière, le contrôle démocratique sur le capital, une répartition plus
juste des richesses et l’éviction de tous les mécanismes de fraude fiscale par la
disparité des taux d’imposition ou par la subsistance de paradis fiscaux.
PAC ANALYSE 2013/25
Références :
•
Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, Editions Mille et
une nuits, 1994.
•
Jean-Marc Ferry et Justine Lacroix, La pensée politique contemporaine, Bruylant,
2000.
•
Jean-Gabriel Fredet, Marx bricoleur ou prophète ?, Le grand retour de Marx, Le
Nouvel Observateur, 20 août 2009.
•
Jean Peyrelevade, Le capitalisme total, Seuil, 2005.
•
Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, Seuil, 2013.
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