Exit la croissance? Perspectives 2016-2018 pour l`économie

Revue de l’OFCE, 148 (2016)
EXIT LA CROISSANCE ?
PERSPECTIVES 2016-2018 POUR L’ÉCONOMIE MONDIALE
ET LA ZONE EURO
* Sous la direction d'Éric Heyer
et Xavier Timbeau, ce texte
synthétise l'analyse de la
conjoncture menée par le
Département analyse et
prévision de l'OFCE à
l'automne 2016. Ces analyses
s'appuient sur le travail de
l'équipe internationale animée
par Christophe Blot composée
de Céline Antonin, Amel Falah,
Sabine Le Bayon, Catherine
Mathieu, Christine Rifflart et
Sébastien Villemot et de
l'équipe France animée par
Mathieu Plane composée de
Bruno Ducoudré, Pierre
Madec, Hervé Péléraux et
Raul Sampognaro. Cette
prévision intègre les
informations disponibles au
1er octobre 2016. Sandrine
Levasseur et Vincent Touzé
ont également participé à la
rédaction de la partie sur le
risque bancaire.
En juin 2016, les électeurs britanniques ont fait le
choix du Brexit, ouvrant ainsi une nouvelle crise au
sein de l’Union européenne. Contrairement à ce qui
avait pu être craint, force est de constater qu’il y a pas
eu pour l’instant de choc financier de grande
ampleur. Les bourses mondiales ont bien résisté.
Le vote s’est cependant traduit par une baisse de la
livre vis-à-vis des autres monnaies. La croissance au
Royaume-Uni devrait néanmoins fortement ralentir à
partir de 2017 mais la zone euro et le reste de
l’économie mondiale ne serait que modérément
affectée à court terme. La croissance des pays indus-
trialisés marquerait le pas en 2016 et se stabiliserait à
1,5 % jusqu’en 2018. La baisse du pétrole avait
soutenu le pouvoir d’achat des ménages en 2015,
mais ce soutien s’arrêterait avec la remontée du prix.
La politique monétaire aux États-Unis resterait
expansionniste, mais la normalisation graduelle des
taux d’intérêt atténuerait le soutien. En revanche,
l’économie américaine serait moins pénalisée par
l’appréciation du dollar. Inversement, la baisse de
l’euro qui avait soutenu la croissance des pays de la
zone en 2015 jouerait également de façon moins
favorable. Dans ces conditions, le chômage continue-
rait certes à baisser mais à un rythme beaucoup moins
rapide, si bien que fin 2018 le chômage dans la zone
euro serait toujours supérieur à celui de l’année 2007.
L’inflation n’atteindrait pas la cible de 2 %. Ainsi,
bien que le mouvement de reprise ne serait pas inter-
rompu, sauf pour le Royaume-Uni, il resterait trop
lent et insuffisant pour effacer les stigmates laissés par
la Grande Récession et la crise des dettes souveraines.
Malgré le ralentissement des pays industrialisés,
l’économie mondiale retrouverait un rythme de
croissance proche de 3 % à partir de 2017. Le ralentis-
sement de l’économie chinoise se poursuivrait mais
serait compensé par la forte croissance de l’Inde et la
sortie anticipée de récession en Russie et au Brésil.
Département
analyse et prévision*
1. Synthèse du scénario mondial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
2. Zone euro : à la recherche d’un nouveau souffle. . . . . . . . . . . . . . . . 29
3. Royaume-Uni : l’appel du large . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
4. États-Unis : retour à la normale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
5. Émergents : la croissance résiste . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
6. Politiques monétaires : prudence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
7. Politiques budgétaires : convergence vers un ajustement
plus modéré . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72
8. Les pays avancés inégaux face au risque déflationniste . . . . . . . . . . 77
9. Quelles évolutions du marché du travail ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
10. Coup de frein sur le commerce mondial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
11. Les banques de la zone euro : une menace latente ? . . . . . . . . . . . . 97
12.ANNEXE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
Perspectives 2016-2018 pour l’économie mondiale
et la zone euro
Revue de l’OFCE, 148 (2016)
1. Synthèse du scénario mondial
H
uit ans après le début de la Grande Récession, l'économie
mondiale est toujours en convalescence. La reprise est enclenchée
dans l'ensemble des zones géographiques y compris en zone euro.
Mais il subsiste des pays pour lesquels la croissance est faible (Italie,
Portugal) ou en recul (Grèce, Brésil, Russie). Surtout, les stigmates
de la crise ne sont pas effacés: le chômage en zone euro est
toujours largement supérieur à son niveau d'avant-crise. Aux États-
Unis, malgré une croissance plus dynamique, le taux d'emploi ne
s'est que très peu amélioré. De plus, de nombreux facteurs
alimentent la fragilité de la croissance. Il y a un an, les inquiétudes
émanaient de la croissance chinoise et plus généralement de la
situation des économies émergentes, ce qui a entraîné une forte
correction des indices boursiers, non seulement dans les pays
émergents mais aussi dans les pays industrialisés. L'économie
chinoise est toujours en mutation vers un modèle de croissance
s'appuyant sur la demande intérieure plutôt que sur le commerce
extérieur mais les craintes d'un atterrissage forcé de l'économie
chinoise sont dissipées, au moins temporairement. Pourtant la
transition vers une économie tournée vers le marché intérieur se
traduit par une baisse de l'activité industrielle en Chine1 et par un
ralentissement des importations contribuant au ralentissement du
commerce mondial. Ce ralentissement a débuté en 2012 ; il s'est
accentué en 2015 et au premier trimestre 2016 où les importations
mondiales ont baissé de 2 %.
D'autres facteurs d'incertitude fragilisent aujourd'hui l'économie
mondiale et en particulier l'Europe avec le vote britannique en
faveur du Brexit en juin dernier. L'économie britannique sera logi-
quement la plus touchée par ce choc. Dès l'annonce des résultats du
vote, la livre a perdu respectivement 6 et 8 % de sa valeur vis-à-vis
de l'euro et du dollar. Ailleurs, l'impact à court terme sera modéré et
1. Voir Heyer (2015).
Département analyse et prévision
4
dépendra essentiellement des liens commerciaux tissés avec le
Royaume-Uni. Cette nouvelle crise vient une nouvelle fois
alimenter les doutes sur la pérennité de la construction européenne
et de la monnaie unique. Alors que la zone euro a empêché de
justesse le Grexit, le Brexit pourrait déclencher de nouvelles
tensions sur les marchés financiers et sur les taux d'intérêt souve-
rains. Le choc financier redouté est pour l'instant de faible intensité
et bien moindre qu'en octobre 2008 après la faillite de la banque
Lehman Brothers. Une hausse des écarts de taux souverains est
certes observée en zone euro mais elle tient probablement davan-
tage aux fragilités de certains pays – le Portugal – ou aux menaces
qui pèsent sur le secteur bancaire en lien avec les créances
douteuses – l'Italie et le Portugal – ou le risque d'amende (Deutsche
Bank). Il reste que le Brexit a créé une nouvelle source d'incertitude
en Europe, à un moment charnière où les facteurs (prix du pétrole,
baisse de l'euro) qui avaient largement soutenu l'activité en 2014-
2016 s'estompent progressivement. La croissance reculerait l'an
prochain nettement au Royaume-Uni sous l'effet du Brexit (tableau
1) et plus modérément dans le reste de l'Europe.
L'impact du Brexit sur les partenaires du Royaume-Uni serait rela-
tivement faible et le ralentissement de la croissance résulterait plutôt
du tarissement des éléments qui avaient soutenu l'activité en 2015.
Dès lors, le mouvement de reprise mondiale ne sera pas interrompu
malgré le ralentissement de la croissance dans les pays industrialisés
dès 2016. Bien que modérément affectés par le Brexit, les États-Unis
verraient la croissance du PIB passer de 2,4 % en 2015 à 1,6 % en
2016, notamment du fait d'un premier semestre en demi-teinte.
Dans la zone euro, la croissance ralentirait, passant de 1,8 % en
2015 à 1,6 % en 2016 puis 1,3 % en 2018. Le coup de frein serait
plus fort au Royaume-Uni avec une croissance qui serait de 1 % en
2017 après 2 % en 2016. Ce ralentissement de la croissance en zone
euro montre qu'une dynamique interne vertueuse peine à prendre
le relais des facteurs favorables qui avaient permis d'enclencher la
reprise. Les sources d'incertitude sont multiples : la transition de
l'économie chinoise, le Brexit et l'avenir de l'Union européenne, la
situation des finances publiques en Espagne et l'absence de gouver-
nement, la crise migratoire qui sont autant de facteurs à la fois
politiques et économiques qui favorisent l'attentisme, le repli sur
soi et freinent la prise de risque. Il en résulte une situation où les
Exit la croissance ? Perspectives 2016-2018 pour l’économie mondiale et la zone euro 5
Tableau 1. Scénario de croissance mondiale annuelle (avec les révisions)
Taux de croissance annuels, en %
Poids1
dans le
total
PIB
en volume
Révision 2016
(écart avec
la prévision
d’avril 2016)
Révision 2017
(écart avec
la prévision
d’avril 2016)
2015 2016 2017 2018
DEU 3,7 1,4 2,0 1,5 1,1 0,1 -0,1
FRA 2,6 1,2 1,4 1,5 1,5 -0,3 -0,1
ITA 2,3 0,6 0,8 0,8 0,5 -0,4 -0,2
ESP 1,6 3,2 3,1 2,1 1,8 -0,3 -0,3
NLD 0,8 2,0 1,7 1,7 1,6 -0,1 -0,3
BEL 0,5 1,4 1,3 1,4 1,1 -0,2 -0,1
FIN 0,4 0,2 0,8 1,2 1,8 0,2 0,0
AUT 0,3 0,8 1,5 1,4 1,5 -0,1 -0,1
PRT 0,3 1,6 0,9 1,1 1,4 -0,6 -0,8
GRC 0,2 -0,3 -0,4 0,7 1,2 0,3 -1,0
IRL 0,2 26,3 2,3 2,9 2,4 -3,1 -0,2
EUZ 13,4 1,8 1,6 1,5 1,3 -0,2 -0,2
GBR 2,4 2,2 2,0 1,0 1,4 -0,1 -0,7
SWE 0,4 4,2 3,5 2,6 2,2 0,1 0,0
DNK 0,3 1,0 1,0 1,4 1,7 -0,7 -0,4
Union européenne à 15 16,2 1,9 1,7 1,4 1,3 -0,2 -0,3
13 nouveaux pays membres 2,4 3,8 3,2 3,1 3,0 0,1 0,0
Union européenne à 28 18,6 1,9 1,9 1,6 1,5 -0,1 -0,2
CHE 0,4 0,8 1,0 1,3 1,5 -0,1 -0,2
NOR 0,3 1,6 0,8 1,2 1,8 -0,5 -0,7
Europe 19,4 2,1 1,9 1,6 1,5 -0,2 -0,2
USA 17,2 2,4 1,4 1,6 1,8 -0,5 -0,1
JPN 4,8 0,6 0,6 0,7 1,0 -0,1 0,3
CAN 1,6 1,1 1,2 1,6 1,7 -0,1 0,1
Pays développés 44,5 2,0 1,5 1,5 1,5 -0,3 -0,1
Pays candidats à l’UE21,6 3,5 3,2 3,4 3,4 0,0 0,0
RUS 3,6 -3,7 -0,8 1,1 1,1 0,2 0,1
Autres CEI30,8 -0,5 0,9 2,3 2,3 -1,4 -0,9
CHN 14,9 6,9 6,3 6,1 6,1 0,0 0,0
Autres pays d’Asie 16,6 5,3 5,3 5,4 5,4 0,1 0,0
Amérique latine 8,8 -0,3 -0,9 1,5 2,5 0,0 0,0
Afrique subsaharienne 2,3 3,4 1,4 2,9 2,9 -2,6 -1,8
M-O et Afrique du nord 6,8 2,3 3,4 3,4 3,4 -0,2 -0,2
Monde 100 2,9 2,7 3,0 3,1 -0,2 -0,1
1. Pondération selon le PIB et les PPA de 2014 estimés par le FMI.
2. Turquie, ancienne République yougoslave de Macédoine, Monténégro, Serbie et Albanie.
3. Communauté des États indépendants.
Sources : FMI, OCDE, sources nationales, calculs et prévisions OFCE octobre2016.
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