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Le marché carolingien est-il moral ?*
Dans un article qui paraîtra prochainement dans Médiévales, le médiéviste brésilien Marcelo Cândido
emploie le concept d’économie morale à propos du combat contre les famines mené par les
premiers Carolingiens
. Il souligne combien il est difficile de faire la différence dans les capitulaires
entre des mesures proprement « économiques » et d’autres à caractère religieux. « Est-ce vraiment
utile ? », poursuit-il : l’originalité de ces mesures « se trouve exactement dans le fait que le combat
contre les famines a conduit à une construction ‘éthique’ appliquée aux domaines de
l’approvisionnement, de la production et des échanges, qui est allée de pair avec une volonté
affichée de contrôle des comportements dans ces domaines respectifs. C’est dans ce sens qu’on peut
parler d’une ‘économie morale’ »
. L’action du souverain s’est traduite dans la pratique en encadrant
ses sujets par des normes de comportement fondées sur la morale chrétienne (renforcées par
l’autorité royale) et par des mesures politiques qui garantissent les règles du ‘bon commerce’
(negotium) : la « définition d’un juste poids et d’un juste prix pour les denrées alimentaires »
.
L’expression d’économie morale utilisée par Cândido, qui associe idéologie et décision politique, fait
écho à celle d’économie politique carolingienne défendue dès les années cinquante par Robert
Latouche, sur fond d’expansion économique générale
. D’après le regretté Adriaan Verhulst
l’interférence du roi avec les matières économiques ne constituait cependant pas une politique
cohérente à proprement parler. Les mesures préconisées par le souverain furent certes nombreuses
et variées, mais il est excessif d’employer à leur propos le qualificatif de ‘semi-dirigisme’. Elles étaient
souvent inspirées par des situations d’urgence, comme des aléas climatiques et des disettes et
tentaient d’y remédier par des réponses pragmatiques, sans être incluses dans une volonté et une
vision politiques à long terme
. On a pu ainsi souligner que face aux nouvelles années difficiles du IXe
* Version pré print de la contribution au colloque El mercat: un mondo de contactes i intercanvis. The market: a
world of contacts and exchanges, Universitat de Lleida, (6, 7, 8 juillet 2011: Balaguer). Copyright: Jean-Pierre
Devroey
Je remercie très vivement Marcelo Cândido da Silva pour m’avoir communiqué la version de son article en
prépublication. Ma gratitude va également à Alexis Wilkin et Nicolas Schroeder qui ont relu des versions
successives de ce travail.
Marcelo CÂNDIDO DA SILVA, O combate à fome nos capitulares carolíngios (final do século VIII- início do século
IX), in : Ruy de Oliveira Andrade FILHO (dir.), Relações de poder, educação e cultura Antigüidade e Idade Média.
Estudos em homenagem ao Professor Daniel Valle Ribeiro, São Paulo, 2005, pp.379-390. ; ID., « L’ ‘économie
morale’ carolingienne (fin VIIIe-début IXe siècle) », à paraître dans Médiévales. Sur le lien entre économie et
éthique, voir Giacomo TODESCHINI, Il prezzo della salvezza. Lessici medievali del pensiero economico, Roma,
1994, ID., Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché, Paris, 2008. Valentina
TONEATTO, « Élites et rationalité économique. Les lexiques de l’administration monastique du haut Moyen
Âge », in : Jean-Pierre DEVROEY, Laurent FELLER, Régine LE JAN (dir.), Les élites et la richesse au haut Moyen Âge,
Turnhout, 2010, pp. 71-99.
CÂNDIDO DA SILVA, L’économie morale. Voir les remarques de Laurent FELLER, « Sur la formation des prix du haut
Moyen Âge », Annales HSS, 2011, pp. 627-661 et de René NOËL, « Charlemagne et la morale du pouvoir », in :
Anne-Dolorès MARCELIS, Laurence VAN YPERSELE (dir.), Rêves de Chrétienté. Réalités du monde. Imaginaires
catholiques, Louvain-la-Neuve, Paris, 2001, pp. 59-81.
Robert LATOUCHE, Les origines de l'économie occidentale, 2e édition, Paris (L’évolution de l’humanité, 43), 1970
(1ère éd., 1956). Pierre TOUBERT, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Paris, 2004.
Jean-Pierre DEVROEY, « Réflexions sur l’économie des premiers temps carolingiens (768-877) : grands domaines
et action politique entre Seine et Rhin », Francia, 13, 1986, pp. 475-488.
Adriaan VERHULST, The Carolingian Economy, Cambridge, 2002, pp. 126-131. Pour un rejet, plus complet
encore, de toute initiative de nature « économique » de la part de Charlemagne, voir Marios COSTAMBEYS,
Matthew INNES, Simon MCLEAN, The Carolingian World, Cambridge, 2011, p. 329.