L`ordre de la morale définit pour chaque personne ce qui est

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André COMTE-SPONVILLE, Le capitalisme est-il moral ?
Retour à la morale :
Passage d’une génération du tout politique (68) à une autre : crise du politique,
Effondrement du bloc soviétique et perte de la justification par la négative du capitalisme,
Mort sociale de Dieu, plus de réponse à la question « que dois-je faire ? »
Retour à une génération spirituelle
I LE RETOUR DE LA MORALE
Dans ce premier temps, l’auteur propose d’esquisser le contexte d’un « retour de la morale », retour qui se
fait essentiellement dans les discours et non dans les comportements. Il propose trois voies d’explications
dans le temps court, dans une durée moyenne et sur le temps long.
1 Deux générations, deux erreurs
A ce niveau d’analyse on se place à l’échelle de deux ou trois générations :
La génération de Mai 68, mobilisée à son paroxysme dans des affrontements principalement étudiants avec
les pouvoirs publics.
Cette génération croyait que tout était politique et que la politique tenait lieu de tout. L’apolitisme était
presque inenvisageable et tous, sans être militants, étaient au moins engagés. La politique tenait lieu de
morale : Ce qui était « juste » politiquement était nécessairement « bon » moralement.
La jeunesse se scindait, très schématiquement, entre adorateurs du général De Gaulle et admirateurs de Che
Guevara. C’était une génération conflictuelle parce que, justement, politique, et la politique ne vas pas sans
oppositions.
Vingt ans plus tard, une autre génération faisait son entrée dans les années 80. Cette génération n’est plus
intéressée par la politique, elle est lassée (surtout la jeunesse) par les oppositions répétées et anciennes entre
« pro » et « anti ». Au lieu de ça, la question morale a pris une place de première importance. Sans parler
précisément de « morale », cette génération préfère, encore aujourd’hui, les mots de « solidarité »,
« humanitaire », « droits de l’Homme », les organisations comme « SOS Racisme », « les Restos du Cœur »,
« Médecins sans frontière » et des personnages comme l’abbé Pierre.
« Deux générations, deux erreurs » : L’une de croire que la politique peut tout et que le conflit est
nécessaire, l’autre de penser que la morale tient lieu de politique et que le consensus est une solution.
Pourtant, politique et morale coexistent et possèdent une égale importance, les deux sont donc
nécessaires. Mais ce passage du « tout politique » au « tout moral » est le symptôme d’une crise et d’un
recul du politique : Si les bons sentiments sont nombreux, les idéaux moraux placés bien hauts, il n’empêche
que les taux d’abstention augmentent et les extrémistes (notamment de droite) sont en progression !
Rien n’étant figé, on observe aujourd’hui le recul de la « génération morale » au profit d’une toute nouvelle
génération que l’on pourrait qualifier de « spirituelle » qui place la question spirituelle (celle du sens de la
vie) au centre des choses. Les Journées Mondiales de la Jeunesse à Paris, le succès de livres initiatiques
comme l’Alchimiste de Paulo Coehlo ou l’admiration d’une partie de la population pour le Dalaï Lama
étayent la thèse d’une ‘’« génération spirituelle »’’.
2 Le triomphe du capitalisme
Ici, on se place dans le moyen terme, sur un siècle pour expliquer ce retour de la morale.
Ce processus s’étale sur tout le XXème siècle et prend une signification plus forte avec l’effondrement du
bloc soviétique et la chute du modèle communiste à la fin des années 80. En effet, deux modèles
s’affrontaient durant toute cette période, le modèle occidental, libéral et capitaliste et le modèle de l’est,
communiste (l’honnêteté intellectuelle impose de préférer les mots « soviétique » ou « stalinien »).
Ces deux antagonismes se servaient mutuellement de justification : L’occidental montrait le système
communiste qu’il assimilait au « mal » et l’opposait au système capitaliste qui, logiquement, était
dépositaire du « bien ». L’effondrement du bloc soviétique entraînait la disparition de l’antagonisme
planétaire et laissait seul le modèle occidental en position de dominer. Le capitalisme, aspect économique du
modèle occidental, devenait le seul modèle économique. C’est le « triomphe du capitalisme ».
Mais le capitalisme perdait sa justification négative, et le modèle occidental perdait de sons « sens ».
C’est dans un retour à la morale (coïncidant avec la génération morale) que l’Occident retrouvait une
justification positive dans les idéaux qu’il véhicule, dans les valeurs morales qu’il porte.
3 La mort de Dieu
Dans ce troisième point, le retour de la morale est l’effet de causes anciennes inscrites dans le « temps long
».
Ce processus commence à la Renaissance, s’est accéléré avec les « Lumières » du XVIIIème siècle et s’est
poursuivi jusqu’au XXème. On constate aujourd’hui le quasi-achèvement de ce processus, surtout en France.
Il s’agit de la laïcisation, de la sécularisation et, dans notre pays, de la déchristianisation de la société.
C’est ce que Nietzsche, philosophe nihiliste du XIXème siècle, appelle la « mort de Dieu » ou ce que le
sociologue du XXème siècle Max Weber appelle le « désenchantement du monde ».
Qu’est ce à dire ? Il reste aujourd’hui des hommes et des femmes qui croient en l’existence de Dieu, qui ont
la « foi ». Mais leur foi est délimitée dans le cadre restrictif de la sphère privée. Si on peut individuellement
croire en Dieu, on ne peut plus socialement communier en lui. Dieu ne sert plus à justifier notre action en
société. « Dieu est socialement mort ».
Dès lors, que devient la « communauté » quand la « communion » ne se fait plus ? La religion,
étymologiquement, est « ce qui relie » d’abord les gens ensemble, ensuite les gens à Dieu. L’absence de
Dieu, et donc de religion, n’est pas l’athéisme, comme on pourrait le croire, mais plutôt l’absence de lien.
La mort de Dieu génère, finalement, un individualisme triomphant, un « cocooning » dont la
capitalisme (où la consommation individuelle est vecteur de dynamisme) s’accommode fort bien mais dont
la civilisation (fondée sur la communauté) risque son existence même.
Quand la religion, par ses préceptes moraux, inclut une morale (« que dois-je faire ?) et, par là même, élude
la question morale, l’absence de religion implique le retour sur le devant de la scène de cette question
morale.
4 la mode de l’éthique d’entreprise
Nous l’avons vu, le retour de la morale s’explique de trois manières imbriquées et fait de la question morale
une question « à la mode ». Mais comme toutes choses « à la mode » entraîne une certaine confusion, la
mode de la morale n’y échappe pas surtout dans le monde de l’entreprise.
Ainsi, importé d’outre atlantique, des discours sur l’ « éthique d’entreprise » fleurissent et s’installent
même à l’université comme à l’Essec-IMD qui propose un cycle intitulé « Management de l’éthique des
affaires »’’ selon une loi simple ‘’« l’éthique est une source de profits ».
Mais la notion même d’ « éthique d’entreprise » est ridicule car « ce serait la première fois que la vertu, à
elle seule, ferait gagner de l’argent » et, dans l’hypothèse où un dirigeant doit prendre une décision, il le
ferait majoritairement en fonction de son intérêt (économique) qu’en fonction de son devoir (moral).
Dans l’ « éthique d’entreprise » il n’est finalement pas question de morale, mais juste de valeur ajoutée et
donc de profits. Dès lors, le danger d’accommoder la morale à toutes les sauces est d’en faire un mot dénué
de tout sens. Il semble nécessaire de distinguer quelques limites élémentaires.
II LE PROBLEME DES LIMITES ET LA DISTINCTION DES ORDRES
Concernant la signification des mots, user d’un mot en le revêtant d’un autre sens c’est faire une confusion.
Il importe de voir ce qui est permis de dire et ce qui ne l’est pas. C’est donc poser le problème des limites et
délimiter plusieurs « ordres » (au sens pascalien du terme) c'est-à-dire un domaine de réflexion avec sa
cohérence propre et son indépendance au moins relative par rapport aux autres.
1 L’ordre techno-scientifique
Quelles limites pour les sciences du vivant ? Quelles limites pour la biologie ? Quelles limites pour le
clonage reproductif de cellules humaines ? A ces questions, la biologie ne répond pas parce que la question
n’est pas la sienne. En tant que science, la biologie peut juste nous dire ce qui est techniquement possible,
comment s’y prendre, etc.
S’il faut le faire, la biologie ne réponds pas…
Autre exemple, Quelles limites pour l’économie ? Quelles limites pour le capitalisme ? Quelles limites pour
le marché et la loi du marché ? L’économie n’y répond pas en tant que science. Juste peut elle donner la
tendance prévisible (calculable) du marché, les mécanisme de rééquilibrage, les posibilités, etc. S’il faut le
faire, l’économie ne réponds pas.
Ces deux exemples sont matières d’un complexe plus vaste, d’un ordre : L’ordre techno-scientifique
structuré de l’intérieur par le possible et l’impossible. Ce qu’on peut techniquement faire (le possible) et ce
que l’on ne peut pas faire (l’impossible). Ce que l’on peut scientifiquement penser (le possiblement vrai) et
ce qu’on ne peut pas penser (le certainement faux).
Cette limite intérieure est en constant mouvement, c’est ce qu’on appelle le « progrès » technique et
scientifique, élargissant sans cesse l’horizon des possibilités. Selon la loi de Gabor « Tout le possible sera
fait toujours » ce qui est plutôt inquiétant tant le « possible » est vaste.
On ne peut donc pas compter sur une limitation intérieure de ce premier ordre alors qu’il est nécessaire que
tout le techniquement possible et le scientifiquement pensable ne soit pas fait pour autant. Dès lors, une
limite doit s’appliquer de l’extérieur.
2 L’ordre juridico-politique
Quand le clonage humain est possible, qu’est ce qui va venir interdire sa réalisation ? La loi et l’Etat, donc le
législateur à travers la volonté du peuple souverain dans nos démocraties.
C’est l’ordre juridico-politique structuré intérieurement par l’opposition du légal et de l’illégal.
Juridiquement, il y a ce que la loi autorise (le légal) et ce que la loi interdit (l’illégal). Politiquement, il y a
ceux qui sont en état de faire la loi (la majorité dans nos démocraties parlementaires) et ceux qui ne sont pas
en état de faire la loi (la minorité, l’opposition). C’est ce qui fonde notre République démocratique.
Qu’est ce qui limite ce second ordre ? Si la question peut paraître curieuse, il est nécessaire de limiter cet
ordre pour deux raisons une individuelle et l’autre collective : Un individu totalement respectueux des lois
peut être un menteur, un égoïste, méprisant, haineux, etc. Un vrai « salaud légaliste ». Collectivement et
démocratiquement, les citoyens d’un pays peuvent voter des lois génocidaires, exterminationnistes ou
racistes : Hitler fut élu chancelier !
Dès lors, la démocratie ne limite pas la démocratie de même que la science ne limite pas la science. Il faut,
ici encore, trouver une limite extérieure à cet ordre.
3 L’ordre de la morale
Pour reprendre l’exemple démocratique, il y a trois points auquel un peuple souverain est finalement
soumis : Le peuple ne peut faire que ce qui est possible, il ne peut outrepasser les « lois de la nature ». Il est
donc limité par l’ordre numéro 1 (techno-scientifique). Dans l’exercice démocratique de sa souveraineté, un
ensemble complexe de pouvoirs et de contre-pouvoirs évite la concentration de la pleine souveraineté. C’est
une limitation interne à l’ordre numéro 2 (juridico-politique). Enfin, la morale vient limiter de l’extérieur le
peuple souverain car il ne saurait, par un vote, changer une exigence morale. C’est l’ordre numéro 3, l’ordre
de la morale.
Cette nouvelle limitation vaut d’abord pour les individus. Chacun a la possibilité (n°1) de faire des choses
légalement (n°2) mais ne le fera pas pour autant, retenu par un impératif moral (n°3). Ainsi, la morale vient
s’ajouter à la légalité et la limite. « L’individu a plus de devoirs que le citoyen ».
D’un point de vue collectif, un ensemble de citoyen peut très bien adopter légalement (n°2) un projet de loi
discriminatoire ou raciste mais, moralement (n°3), il sera impératif de le refuser. « C’est comme une limite
négative : Le peuple a moins de droits (du fait de la morale) que le droit même ne lui en accorde. »
L’ordre de la morale est structuré intérieurement par l’opposition du bien et du mal, du devoir et de
l’interdit. Moralement, il y a ce que je dois faire (le devoir) et ce que je ne dois pas faire (l’interdit qui n’est
qu’un devoir négatif). La morale c’est l’ensemble des obligations ou des interdits que nous nous
imposons à nous-mêmes, indépendamment de toute récompense ou sanction attendue, et même de
toute espérance.
La morale est à la fois relative, parce que différente selon les civilisations puisque façonnée par l’histoire et
en même temps absolue en fonctionnant selon une opposition simple et universelle (le devoir / l’interdit).
Dès lors, voit-on une limite à cet ordre ? Il importe de ne pas confondre un homme moral d’un homme
moralisateur. Quand la personne morale s’occupe personnellement de son devoir, le moralisateur s’occupe,
lui, du devoir des autres. Ainsi, dire d’un autre qu’il doit être « bon » ce n’est assurément pas signe que l’on
est soi-même « bon ». Mais une personne morale qui ne ferait que son devoir manquerait peut-être
l’essentiel : l’amour.
4 L’ordre éthique : l’ordre de l’amour
Si, en français, « morale » est strictement le synonyme de « éthique », l’auteur distingue pour des raisons
philosophiques ce qui est moral (tout ce qu’on fait par devoir) de ce qui est éthique (tout ce qu’on fait par
amour).
L’ordre éthique est structuré intérieurement par l’opposition de la joie et de la tristesse. Le désir occupe
une place centrale dans cet ordre partagé entre la double détermination (nature / culture) et la double
polarisation (plaisir-joie / souffrance-tristesse) de sa puissance d’agir.
Où trouve-t-on une limite à ce quatrième ordre ? Un croyant pourrait très bien envisager un cinquième ordre,
l’ordre de Dieu, plaçant l’amour en Dieu, absolu, comme échelle ultime de valeurs. Cet amour ferait sens
dans la vie d’un croyant, lui montrant la signification de son existence.
Mais l’amour fini et incomplet, seul, est très présent dans les vies de chacun même s’il n’est que rarement
là, il brille au loin par son absence et donne sens, lui aussi, à la vie. Amour de la vérité (amour de la
science), amour de la liberté (amour de la démocratie), amour du prochain (humanisme), les trois premiers
ordres subissent les influences de ce quatrième ordre qui, finalement, ne saurait se suffire à lui-même.
III LE CAPITALISME EST-IL MORAL ?
1 Morale et économie
La distinction des ordres qui vient d’être réalisée permet de dire immédiatement que se poser la question cidessus en titre c’est confondre les ordres et donc c’est poser une fausse question : Quand le « capitalisme »
dépend de l’ordre n°1, la morale est une notion de l’ordre n°3. Dire que le capitalisme est « bien » ou
« mal » c’est faire une confusion entre les ordres.
Scientisme et technocratie sont deux exemples de confusion où les sciences ou les techniques sont érigés sur
un plan moral et prennent une valeur morale. On ne fait pas tout par la science ou les techniques. Cela vaut
notamment pour l’économie : En effet, on ne compte pas sur l’immoralité du coût des logements en France
pour que les cours viennent à baisser. Les cours de l’immobilier dépendent uniquement de la marche
générale de l’économie, des rapports de forces et de la loi de l’offre et de la demande. Dès lors, dans l’ordre
n°1, rien n’est jamais moral, rien n’est jamais immoral. Tout est plutôt a-moral dans le sens privatif du
terme.
Qu’est-ce que l’économie ? « C’est à la fois une science (economics, en anglais) et l’objet qu’elle étudie
(the economy) : C’est tout ce qui concerne la production, la consommation et l’échange des biens matériels
–marchandises ou services-, aussi bien à l’échelle des individus et des entreprises (microéconomie) qu’à
l’échelle de la société ou du monde (macroéconomie). »
Et l’économie de marché ? « L’économie de marché n’en est qu’un cas particulier. Le marché c’est la
rencontre de l’offre et de la demande. L’économie de marché, c’est celle qui se soumet librement (par la
médiation de la monnaie et sous réserve de la concurrence) à cette rencontre, donc à la loi de l’offre et de la
demande. »
Distinction des ordres à nouveau : Ce n’est pas la morale (n°3) qui détermine les prix (n°1) : C’est la loi de
l’offre et de la demande (n°1). Etc. Ainsi, à la question « le capitalisme est-il moral ? » la réponse de l’auteur
est « Non. Mais il faut bien sûr la préciser : le capitalisme (…) est amoral ». Or si nous souhaitons que la
morale s’exerce sur la société capitaliste (et c’est nécessaire), ce n’est pas du capitalisme en lui-même
qu’elle viendra ni de l’économie en général.
« Ne comptez pas sur le marché pour être moral à votre place »
2 L’erreur de Marx
Le but de Marx fut de moraliser l’économie dans le cadre du socialisme scientifique qui rendrait, au
moins économiquement, les êtres humains égaux. Il souhaitait soumettre l’ordre n°1 par l’ordre n°3. Mais
c’était sans compter sur un barrage de taille : Les intérêts personnels d’une société individualiste.
Pour assurer la victoire du régime communiste marxiste, il fallait moralement que l’intérêt général dépasse,
dans l’esprit du peuple, la somme des intérêts particuliers. Il fallait donc imposer par la contrainte ce que la
morale collective n’était pas parvenue à atteindre. C’est ainsi que le régime sombra dans ses dérives
totalitaires (camps, propagande, hôpitaux psychiatriques).
Au contraire, le capitalisme s’accommode fort bien des intérêts individuels selon la formule « Soyez
égoïstes, occupez-vous de votre intérêt ». Il n’a pas besoin d’avoir une justification morale, sa simple
existence fait sa réussite.
3 le veau d’or
Qu’est ce que le capitalisme ? Deux définitions s’imposent et se complètent :
- Définition structurelle (comment c’est fait ?) : « le capitalisme est un système économique fondé sur la
propriété privée des moyens de production et d’échange, sur la liberté de marché et sur le salariat ». Les
actionnaires (ceux qui détiennent l’entreprise) vont faire travailler les salariés (ceux qui ne la détiennent pas)
en échange d’un salaire basé sur un contrat noué entre les deux parties (contrat de travail). L’intérêt pour
l’actionnaire d’employer un salarié en le payant réside dans la « plus-value » de l’activité salariée : Le
salarié produit plus de richesse qu’il n’en coûte. Mais cette plus-value, cette richesse générée est appropriée
par le propriétaire / actionnaire de l’entreprise. Si parfois les actionnaires sont aussi salariés et les salariés,
actionnaires, il n’empêche qu’une opposition franche apparaît entre le Capital (accumulation de richesse
propriété de l’actionnaire) et le Travail (rémunération de l’activité salariée).
Dès lors, une première conclusion s’impose : Le Capitalisme n’est au service que des actionnaires qui
détiennent le Capital. Parler de « service » au client est une erreur, car finalement « servir le client » revient
à générer du profit et donc à servir les actionnaires. De même, l’entreprise n’est pas « au service » des
salariés, au contraire, les salariés obtiennent des protections et des salaires pour permettre d’assurer au
mieux leur travail et donc de générer du profit pour les actionnaires. Les salariés sont au service des
actionnaires. Entre les trois acteurs de l’entreprise capitaliste que sont les actionnaires, les clients et les
salariés, point d’égalité !
- Définition fonctionnelle (à quoi ça sert ?) : « le capitalisme c’est un système économique qui sert, avec de
la richesse, à produire davantage de richesse ». Un homme qui cacherait ses lingots sous son lit ne serait
pas un capitaliste, ce serait juste un homme riche. Un homme qui placerait ses lingots en actions dans des
entreprises, lui, serait un capitaliste. Le principe est simple : Plus la richesse est grande, plus elle produit de
la richesse. L’argent va à l’argent c'est-à-dire que, du point de vue du système capitaliste, l’argent ne va pas
aux plus pauvres. Il semble évident qu’il est plus facile de mourir riche étant né riche qu’étant né pauvre ! Si
nous devions faire l’erreur de qualifier le capitalisme de moral ou d’immoral, la seconde solution s’y
prêterait plus.
C’est ce qui avait choqué en son temps un penseur comme Karl Marx qui avait théorisé un système où, la
morale s’imposerait à l’économie, d’où l’erreur de Marx et les dérives connues.
Mais c’est aussi ce que certains, entrepreneurs, politiques, dirigeants, économistes voudraient placer au
niveau de la morale : Ils parlent d’un « capitalisme vertueux » qui « incarne la vie et la liberté, qui
récompense le travail et l’épargne, la prise de risque, l’esprit d’entreprise, l’inventivité, la créativité »,
d’autres parlent de « mérite et de justice ». C’est faire passer l’économie (ordre n°1) pour la morale (ordre
n°3), le capitalisme pour le Bien. Envisager de porter le capitalisme au niveau de la morale, c’est faire du
marché une religion. « C’est précisément ce qu’il s’agit d’empêcher. Si le marché devenait une religion, ce
serait la pire de toutes, celle du veau d’or ».
IV LA CONFUSION DES ORDRES : RIDICULE ET TYRANNIE, ANGELISME OU BARBARIE
1 Ridicule et tyrannie selon Pascal
C’est dans les Pensées de Blaise Pascal que ces notions sont définies :
- Le ridicule c’est « la confusion entre les ordres », si Pascal ne conçoit pas les mêmes ordres que l’auteur,
l’expression s’applique tout de même à notre propos. Ainsi, prouver scientifiquement à quelqu’un que cette
personne doit nous aimer est un ridicule, une confusion entre l’ordre techno-scientifique et l’ordre de
l’amour.
- La tyrannie c’est « le ridicule au pouvoir, autrement dit, la confusion des ordres érigée en système de
gouvernement ». Un tyran dirait « je suis fort donc vous devez m’aimer, je suis beau, donc vous devez me
croire, je suis savant, donc vous devez m’obéir, … ». Le royaume du tyran peut très bien être l’espace d’un
bureau, d’un amphi ou, fort à propos, d’une entreprise.
Le patron qui se voudrait aimé par ses employés ferait du paternalisme, le patron qui serait détenteur de la
seule vérité serait ridicule et tyrannique. Pour être aimé il faut être aimable pour être cru il faut être crédible
mais pour l’un comme pour l’autre il ne suffit pas d’être patron !
2 la tyrannie de l’inférieur : la Barbarie
La barbarie c’est le contraire de la civilisation. Quand la civilisation élève, la barbarie attire vers le bas.
Dans le cadre de la réflexion de l’auteur, la barbarie c’est la tyrannie qui consiste à soumettre un ordre donné
à un ordre inférieur. La barbarie, c’est la tyrannie des ordres inférieurs.
La barbarie technocratique ou libérale vise à soumettre l’ordre juridico-politique (n°2) à l’ordre technoscientifique (n°1), à l’économie, aux techniques et aux sciences. La barbarie technocratique substitue le
peuple souverain par des experts, des scientifiques, bref, des gens qui savent. La barbarie libérale place les
lois du marché au dessus de l’exercice démocratique de la souveraineté populaire, elle vise à réduire l’Etat
aux plus simples fonctions de guerre, justice et diplomatie.
La barbarie politique soumet la morale (n°3) à la politique et au droit (n°2). Elle peut prendre deux
formes : La barbarie totalitaire communiste qui place l’ordre de la morale au même niveau que l’ordre
politique (ce qui permet la victoire prolétarienne est moralement bon et politiquement juste). La barbarie
démocratique observable en occident menace avec la soumission de la morale à ce qui nous semble le
meilleur régime politique (la démocratie). Le vote démocratique déterminerait ce qui est bien ou mauvais, la
légalité serait gage de moralité.
La barbarie moralisatrice voudrait soumettre l’amour à la morale, faisant un sorte d’ordre moral, une
tyrannie des prudes et des puritains.
Une barbarie éthique peut être envisageable dès lors que l’on admet l’existence de l’ordre n°5, l’ordre de
Dieu. L’amour de Dieu se fait plus de façon immanente que transcendante, Dieu est anthropisé, il est aimé
plus pour sa valeur humaine que sa part divine. Sorte d’homme divinisé, il apparaît pour les croyants comme
une forme de barabarie.
3 La tyrannie du supérieur : l’angélisme
Symétrique de la barbarie mais opposée, l’angélisme prétend annuler le plus bas au profit du plus haut.
L’angélisme, c’est la tyrannie du supérieur.
L’angélisme politique ou juridique avance pouvoir annuler les contraintes économiques, techniques ou
scientifiques (ordre n°1) au nom de la politique ou du droit (ordre n°2). Cet angélisme prend principalement
la forme du volontarisme politique qui prétend, avec l’aide d’un peu de volonté, pouvoir résoudre de
nombreux problèmes notamment scientifiques ou économiques. « Vaincre le chômage est une question de
volonté » dit un peu trop facilement le politique. Pourtant, non, ce n’est pas une question de volonté
politique (n°2) mais bien d’économie (n°1).
L’angélisme moral c’est croire pouvoir annuler les exigences et les contraintes du monde politique (n°2) au
nom de la morale (n°3). C’est exactement l’exemple de la « génération morale » : Croire que l’humanitaire
peut tenir lieu de politique étrangère, croire que l’antiracisme peut tenir lieu de politique de l’immigration
c’est être ridicule.
L’angélisme éthique prétend pouvoir annuler les contraintes des trois premiers ordres au nom de l’amour
(n°4). C’est un peu la philosophie « baba cool » des années 70 où ses adeptes pensaient échapper aux
contingences techniques, politiques et morales en plaçant l’amour au dessus de tout. Or, l’amour ne tient lieu
ni de savoir, ni de loi, ni de devoir.
L’angélisme religieux veut annuler les contraintes et les exigences des quatre premiers ordres au nom d’un
éventuel ordre divin ou surnaturel. L’angélisme religieux est un intégrisme. C’est vouloir que la religion dise
le bien et le mal, le juste de l’injuste, le légal de l’illégal et le vrai du faux. La charia islamique en est un
exemple mais les thèses créationnistes chrétiennes ou l’attitude de G. W. Bush, qui prétend représenter le
Bien (n°3) voir même Dieu (n°5), en sont aussi des exemples.
Selon Rainer Maria Rilke « tout ange est effrayant », l’angélisme, comme la barbarie n’en reste pas moins
dangereux et il arrive qu’il le soit d’avantage !
4 Responsabilité et solidarité
Nous sommes tous dans tous ces ordres à la fois mais, structurés de façon différente, influencés par des
facteurs divers, il arrive que ces ordres aillent, pour le bonheur de tous, dans le même sens.
Dans le cas contraire, les individus, notamment dans les entreprises, devront parfois faire un choix,
privilégier un ordre par rapport aux autres. Ce choix là, c’est la responsabilité de chacun, responsabilité de
choisir (et non de résoudre scientifiquement un problème) au cas par cas, à quel ordre se fier. C’est donc le
contraire de la tyrannie dans le sens où l’individu responsable ne fait pas de confusion entre les ordres.
Le choix se fait bien au cas par cas, suivant les situations. Instaurer une règle générale comme « se fier
toujours à l’amour » ou « favoriser toujours l’économie » se serait faire preuve d’angélisme ou de barbarie,
tout au moins de ridicule et de tyrannie.
La responsabilité ne se délègue pas, elle s’assume personnellement, le choix se pose individuellement. Si
l’entreprise n’a pas de morale, ses membres eux en ont une. Et à l’auteur de terminer en disant « Ne comptez
pas sur votre entreprise pour être morale à votre place. »
Ainsi, la notion de « respect du client » affichée fièrement dans les commerces est aussi un ridicule de
notre temps. Affirmer que ce « respect du client » est une valeur professionnelle, une valeur d’entreprise,
relevant du premier ordre est tout à fait concevable. Mais prétendre en faire une « valeur morale » (n°3) c’est
confondre les ordres, c’est être ridicule. Le « respect du client » est un outil de communication, de
marketing, non une ambition désintéressée puisqu’elle ne s’adresse qu’aux humains « solvables » et non –
valeur morale- au prochain dans son sens le plus entier.
Le commerce relève donc moins de la morale qui est désintéressée que de l’économie qui ne l’est
jamais. Néanmoins, l’intéressement n’est pas « condamnable » pour autant, c’est un fait naturel. En effet,
l’homme est un animal sociable et égoïste. L’intérêt c’est ce qui nous fait agir ensemble mais il y a deux
façon de gérer l’intérêt.
D’un côté, il arrive qu’un homme donne à un autre pour satisfaire l’intérêt de son prochain sans que cet
intérêt soit commun avec le sien. Il s’agit ici de générosité. C’est ce que l’on peut observer quand quelqu’un
donne un ticket repas à un SDF. Dans ce cas, l’individu 1 de défausse d’un bien au profit de l’individu 2 qui
y trouve son intérêt. Bienveillance désintéressée (du moins en théorie).
D’un autre côté, il y a la solidarité qui consiste à prendre en compte les intérêts de l’autre parce que
vous les partagez. C’est bien évidemment le fonctionnement des mutuelles par exemple mais c’est aussi, et
de façon plus commune, plus quotidienne, ce qui fait que nous allons acheter notre pain à la boulangerie.
C’est ce qui fonde le principe du commerce. La solidarité est une somme d’intérêts convergents, d’égoïsmes
sociabilisés.
Quand la générosité est une vertu morale, la solidarité est une valeur politique. Solidarité sur laquelle
repose bon nombre d’institution : Sécurité sociale, assurance, commerce, impôts (et donc Etat), syndicats,…
Nous sommes égoïstes, essayons d’être individuellement généreux et collectivement solidaires. Solidarité
marchande (économique), solidarité non-marchande (politique).
Libéralisme ou ultralibéralisme ? L’efficacité économique du capitalisme et du marché n’est plus à
démontrer, ce système est générateur de richesse. Mais il est dangereux de laisser tout au marché, à la
régulation du marché sans quoi, les disparités économiques et sociales iraient grandissantes : Toujours plus
pour les plus riches, toujours moins pour les plus pauvres. Il est donc nécessaire d’avoir une part des
activités qui soient soumises à l’Etat, au secteur non-marchand.
C’est ce qui différencie les libéraux des ultralibéraux. Pour les seconds, tout se vend, tout s’achète, le
marché suffit à tout. Pour les premiers, quand l’économie de marché n’est pas remise en cause, la société de
marché elle est combattue. La vie, la santé, la justice, la dignité, l’éducation, l’amour, le monde,… sont des
choses qui ne sont pas à vendre et qui doivent rester à l’abri du marché, en chacun de nous ou dans
l’Etat.
L’homme lucide sur les forces de l’économie et ses travers (n°1), sur les faiblesses de la morale (n°3) sait
bien que la politique (n°2) se doit de jouer un rôle central dans la bonne orchestration des ordres. Et
l’auteur de terminer « Que les hommes politiques aient ici leur part de responsabilité, ce n’est hélas que
trop clair. Mais enfin, il faut rappeler que les citoyens, dans une démocratie, ont les hommes politiques
qu’ils méritent. »
CONCLUSION
La distinction des ordres et toutes les problématiques attenantes qui viennent d’être exposées ne sont pas des
réponses aux questions d’actualité mais permettent au moins de mieux comprendre ces questions.
Peut-être, pour conclure, est-il possible de hiérarchiser ces ordres selon deux modes : Hiérarchie
ascendante des primautés et enchaînement descendant des primats. Cette première hiérarchie
ascendante va de l’ordre techno-scientifique, au plus bas de l’échelle, vers l’ordre éthique, l’ordre de
l’amour, tout en haut de l’échelle. C’est un cheminement vers la primauté, vers la plus haute valeur
subjective pour un individu. La seconde organisation est descendante et va de l’ordre éthique à l’ordre
techno-scientifique. C’est un cheminement vers le primat, ce qui est objectivement le plus important pour un
groupe.
Celle des primats, celle des primautés, deux hiérarchies qui se croisent et qui n’ont de sens, que du point
de vue duquel l’on se trouve : Pour un individu, la valeur la plus haute est sans doute l’amour (ou Dieu pour
les croyants), aimer et être aimé. Tandis que pour un groupe (entreprise, Etat, association,…), la valeur la
plus importante n’est sans doute pas l’amour, mais plutôt les moyens matériels, techniques, humains et
financiers, bref l’argent. Il en va de même à chaque échelon de nos ordres.
Pour reprendre les mots de Simone Weil, et son opposition entre Pesanteur et Grâce, un groupe, de par
son nombre, sera toujours soumis à une pesanteur plus forte, par le cheminement descendant vers les
primats , tandis qu’un individu sera toujours porté vers la grâce, par le cheminement ascendant des
primautés.
Et la pesanteur sera d’autant plus forte que le groupe sera important en nombre : Un petit groupe est régis
par l’amour quand, en augmentant, la morale devient prédominante puis supplantée par la politique avant de
tomber dans la simple gestion technique quand le groupe est trop grand.
« Loi des groupes : pente des primats ». Il n’y a que les individus qui peuvent remonter cette pente,
Homme d’Etat quand la politique (n°2) relève l’économie (n°1), Homme de Bien quand la morale (n°3)
s’impose aux rapports de force (n°2) et Homme de cœur quand l’amour (n°4) guide son action.
A chacun de s’acheminer individuellement vers la grâce pour contrer la pesanteur du groupe. Et pour ce
faire « je ne connais que trois choses : l’amour, la lucidité et le courage ».
AUTRE
Comme les autres livres de ce philosophe que j'ai lus, celui-ci est très intéressant et agréable à lire. Publié en
janvier 2007 en Livre de poche, il a un autre avantage pour un livre de philosophie : son petit format le rend
peu intimidant, n'importe qui peut le lire avec profit.
Oui profit, car ce petit ouvrage a le meilleur rapport "choses apprises/temps passé" que l'on puisse imaginer.
L'auteur y traite d'un sujet d'actualité qui ne laisse personne indifférent : l'économie (dont le capitalisme est
un mode de fonctionnement) et ses rapports avec la morale (le devoir de chacun, c'est-à-dire ce qui est
permis ou défendu). A l'heure de la mondialisation, les gens expriment de plus en plus un souci de respect
des valeurs comme l'honnêteté, les libertés de conscience et d'expression, l'équité, la solidarité et le respect
de l'environnement. André Comte-Sponville nous apprend à situer les exigences correspondantes par rapport
à ce qui est possible en économie.
L'intérêt de ce petit texte, qu'on lit en quelques heures, m'a paru justifier l'hommage un peu développé que
représente ce compte-rendu. D'habitude, les critiques qui commentent un nouveau livre y consacrent une
demi-page ; pour rendre justice à sa qualité et inciter les internautes qui accèdent à mon site à le lire, je vais
décrire et commenter son contenu plus en détail.
Les ordres de Blaise Pascal
En écrivant dans ses Pensées [1] :
"Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses."
Pascal exprime une différence de nature entre la raison (qu'il appelle parfois « esprit de géométrie » parce
que les raisonnements qui établissent une propriété géométrique ont une logique rigoureuse) et les
sentiments et intuitions qui relèvent de l'affectif, qu'il appelle ici « le cœur ». Pour lui, ce qui est du domaine
de la raison (qu'il appelle « ordre de la raison ») est complètement distinct de ce qui appartient à l'ordre du
cœur, et ces deux premiers ordres diffèrent du troisième, celui de Dieu. Et Pascal qualifie de ridicule un
raisonnement qui mélange deux de ces ordres lorsqu'il écrit dans [1] :
"Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies
- et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes
pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les
propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir."
Les ordres d'André Comte-Sponville
André Comte-Sponville reprend la notion d'ordres distincts de Pascal pour distinguer quatre domaines
disjoints qui ont des lois propres :

L'ordre techno-scientifique (ou plus précisément économico-techno-scientifique) que je qualifierai pour
ma part d'ordre déterministe. C'est l'ordre de ce qui obéit à des lois de la nature, comme celles de la physique
ou de la biologie, ou des lois économiques. L'emploi, par exemple, est un phénomène économique qui obéit
à la loi économique « c'est la croissance de l'activité (mesurée par la valeur ajoutée produite) qui entraîne la
croissance de l'emploi » [2].
En économie, les actions des agents économiques (individus, entreprises, collectivités locales ou nationales,
banques, administrations…) sont motivées par l'intérêt - et lui seul. Il s'agit d'acheter ou vendre au meilleur
prix, de faire le bénéfice maximum, de croître le plus vite possible. Les lois économiques décrivent des
comportements qui s'expliquent par l'intérêt et n'ont aucun rapport avec le bien-être des hommes ou des
relations harmonieuses entre eux.
Respecter les lois de l'économie ne garantit pas, par exemple, que les employeurs respectent leurs salariés.
Le profit maximum voudrait qu'on fasse travailler chaque salarié 72 heures par semaine en le payant juste
assez pour qu'il ne meure pas de faim ; c'est ce qui se passait au XIXe siècle, par exemple.
Les lois de l'économie ne pouvant, par elles-mêmes, définir et imposer des limites à des pratiques
humainement inacceptables, il faut empêcher ou encadrer les comportements économiques au moyen de lois
externes à l'ordre économique, les lois de la société, qui font partie de l'ordre suivant.

L'ordre juridico-politique est l'ordre des lois et textes réglementaires, et des institutions politiques qui
permettent le fonctionnement de tout ce qui est collectif : administrations, services publics, élections
démocratiques, etc.
Des lois sont votées par les représentants élus du peuple et limitent, par exemple, la semaine de travail à 35
heures.
Il faut bien comprendre que l'ordre techno-scientifique est séparé de l'ordre juridico-politique. Un problème
économique ne peut être résolu par une mesure juridique ; on ne peut pas, par exemple, créer des emplois en
votant une loi qui décrète le travail de tous, cela ne marche pas ! A part les mesures volontaristes
temporaires de création d'emplois décrites dans [3], la seule possibilité est de créer les conditions
économiques de développement de l'activité, mesurée au niveau national par le PIB, comme l'explique le
cours dont avons vu la section [2]. Exemples de conditions économiques favorables au développement de
l'activité, donc à l'emploi :

Baisse des impôts permise par des économies sur le coût de fonctionnement de l'Etat, ce qui libère de
l'argent pour de la consommation ;

Baisse des taux d'intérêt permettant aux particuliers et aux entreprises d'investir davantage. Et pour ne
pas que cette baisse provoque de l'inflation, mesures favorisant la concurrence entre fournisseurs ;

Investissements favorables à la compétitivité : en recherche et développement, en infrastructures de
transports et de télécommunications, etc.
On ne peut résoudre un problème économique qu'avec des mesures économiques. Les textes réglementaires
et législatifs ne peuvent constituer que la dimension juridique de ces mesures économiques ; de leur côté, les
mesures politiques ne peuvent que créer un cadre pour les mesures économiques, elles ne peuvent les
remplacer.
On ne peut pas soumettre un fait établi à une loi, ou utiliser une loi pour décréter une vérité ; un fait est ou
n'est pas, une affirmation est vraie ou fausse. C'est ainsi que, lorsque nos parlementaires ont voté une loi
reconnaissant le génocide arménien, ils ont légiféré sur une vérité historique relevant de l'ordre des faits
(c'est-à-dire l'ordre techno-scientifique), acte qu'à mon avis Pascal aurait qualifié de ridicule.
Problème : les lois de la biologie et de la génétique définissent des opérations scientifiquement possibles ;
exemple : créer des plants de maïs génétiquement modifiés permettant à des agriculteurs africains d'obtenir
de meilleurs rendements avec moins de pesticides. Mais elles ne disent pas que créer par manipulation
génétique un être mi-homme mi-porc serait monstrueux. De manière plus générale, les lois ne peuvent
prévoir les découvertes scientifiques et leurs éventuelles conséquences ; elles ne peuvent être votées qu'après
prise de conscience de leurs dangers.
Le respect des lois déterministes, scientifiques, économiques et juridiques, ne suffit donc pas : aucune
d'entre elles n'empêchera un citoyen de mal se comporter à l'égard des autres en étant égoïste, méprisant ou
haineux, attitudes possibles dans le respect des lois de ces deux ordres mais qu'aucune loi économique ou
juridique ne peut réprimer. Il faut donc que l'action politique et les lois respectent des règles d'un autre
ordre, l'ordre de la morale.

L'ordre de la morale définit pour chaque personne ce qui est permis et ce qui est interdit, c'est-à-dire le
devoir. Ainsi :

Dans son action politique, un élu devra respecter les lois morales et ne pas profiter de son pouvoir pour
commettre d'actes qu'elles réprouvent.

Les lois devront être conformes aux principes de morale. Elles ne devront pas, par exemple, être
utilisées par une majorité de 80 % pour brimer ou exploiter une minorité de 20 %. Elles ne devront pas
permettre des discriminations comme le racisme, la xénophobie ou le refus d'embaucher une personne du
fait de sa religion.
On ne peut pas résoudre un problème économique en soumettant l'économie à la morale : l'économie a ses
lois propres, la morale a les siennes. Lorsque Karl Marx, constatant la condition des travailleurs du XIXe
siècle caractérisée par l'aliénation et l'exploitation, a voulu rétablir la justice en prônant le communisme, il a
voulu soumettre l'économie à la morale, ce qui est absurde. Le communisme ne peut fonctionner en tant que
système économique qu'avec des citoyens qui mettent l'intérêt public au-dessus de leur intérêt personnel, ce
que l'immense majorité des gens ne sont pas prêts à faire. Les dirigeants comme Lénine, Trotski et Staline
ont donc dû recourir à la tyrannie pour contraindre leurs concitoyens à travailler pour l'Etat, et les
expériences communistes ont échoué partout [4].
Selon le Coran - donc pour les musulmans qui le respectent - la séparation des pouvoirs est inconcevable. Le
chef (cheik, calife, sultan, ayatollah…) est à la fois chef religieux, chef de gouvernement, juge, chef
militaire, trésorier public, etc. Tout acte, toute pensée est considéré(e) dans sa dimension religieuse, qui
prime sur toute autre. De nos jours encore, par exemple, Sa Majesté le roi du Maroc est non seulement roi
absolu mais Commandeur des croyants, c'est-à-dire chef religieux des Marocains. Sans séparation des
pouvoirs, la démocratie ne peut fonctionner. Il y a confusion entre l'ordre juridico-politique et l'ordre
éthique, ce qui est aberrant. Le Coran sert à la fois de code légal, de code moral et de loi divine, ce qui ne
facilite pas l'adoption de la démocratie par les pays musulmans [5]. En Iran le pouvoir politique et
économique est dominé par des religieux dont l'essentiel de la culture est la connaissance approfondie du
Coran, à mon avis insuffisante pour gérer l'économie d'un pays de 65 millions d'habitants et s'abstenir de
faire la guerre aux chrétiens et aux juifs.

L'ordre de l'éthique
On peut respecter les lois des trois ordres ci-dessus et cependant ne pas être charitable ; on peut respecter ses
concitoyens, mais ne pas leur témoigner d'amitié ; on peut laisser perdurer le mensonge et ne pas défendre la
vérité ; on peut laisser faire les oppresseurs et ne pas défendre la liberté… Le curé de ma paroisse ajouterait :
« il y a aussi l'amour en Dieu et l'amour tout court », en précisant qu'à son avis ces règles-là sont
inséparables des règles morales et passent avant celles de la justice des hommes.
Bref il y a, pour les croyants et les peuples de culture judéo-chrétienne, les règles associées à la foi en Dieu.
Et pour André Comte-Sponville ces règles sont dans l'ordre éthique, au dessus des règles de l'ordre moral.
Conclusions
La séparation des ordres économique et moral fait que la question-titre "Le capitalisme est-il moral ?" est un
piège : système économique, le capitalisme n'est ni moral ni immoral, il est indifférent à la morale parce que
l'ordre économique l'est.
Le compte-rendu ci-dessus ne donne qu'une idée de la mine de connaissances qu'est ce petit livre, et de la
facilité avec laquelle on les acquiert ou on clarifie ses propres idées. Par souci pédagogique l'auteur a ajouté
une série d'études de cas "Questions à André Comte-Sponville", correspondant à des questions qu'on lui a
posées sur ce sujet à l'occasion de ses conférences, et des discussions auxquelles elles ont donné lieu.
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