Il ne suffit pas qu'un mot nouveau apparaisse pour qu'il soit un concept. La
nouveauté ne confère pas a priori le statut de concept, encore moins la pertinence à celui-ci.
Ainsi, l'ajout des adjectifs soutenable ou durable au terme de développement n'offre pas la
garantie du caractère novateur du raisonnement qui le sous-tend pas plus que celle de sa
rigueur. Or, les problèmes que le développement durable est censé résoudre à la fin du XX°
siècle sont d'une telle ampleur, faire reculer la pauvreté et l'exclusion et protéger
l'environnement, que l'analyse économique dans son ensemble se trouve interpellée, à la fois
dans ses objectifs et dans ses méthodes.
Devant l'impossibilité de faire partager les bénéfices du développement
économique entre tous les habitants de la terre malgré les incantations en ce sens, devant
l'incapacité de produire un développement propre malgré les multiples recommandations en
faveur de l'environnement, les certitudes les mieux établies sont ébranlées, telles que la
croissance économique finit toujours par profiter à tout le monde, ou bien il y a toujours une
solution technique à un problème technique. La crise du modèle de développement
économique a fini par produire une crise de la pensée économique mais de manière déphasée
et incomplète: la crise du développement crée les conditions d'une remise en question
théorique mais sans en fournir toutes les clés. Pire, les schémas de pensée anciens et
inadaptés peuvent très bien continuer de fonctionner alors même que la réalité auxquels ils
sont supposés s'appliquer est différente ou a changé. En même temps, les schémas de pensée
nouveaux qui semblent revivifier la réflexion la reproduisent souvent à l'identique. L'analyse
critique doit donc être menée en permanence à deux niveaux: qu'est-ce que le développement
et la critique dont il est l'objet? qu'est ce que le développement durable et la critique dont il
est porteur et dont il peut également être l'objet?
L'objectif d'une telle démarche est donc double: proposer une intelligibilité
provisoire de la société et un décodage du discours sur celle-ci, parce qu'il nous paraît
impossible, et de toute façon non souhaitable, de séparer, aujourd'hui comme il y a deux
siècles, l'économie politique contemporaine de sa critique.
Mais pour y parvenir, il nous faut commencer par dresser le cadre
épistémologique de notre recherche (I). Nous pourrons définir ensuite les champs dans
lesquels s'exercera la critique (II).