
DOSSIER(s) août 2010 Pg 2
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en valeurs monétaires. Une façon de
mesurer la richesse d’un pays qui en-
traîne trois critiques principales 1:
1. Toute une série d’activités ou de
contributions essentielles pour
le développement de la société
et l’amélioration de la qualité de
vie ne sont pas prises en compte
dans le PIB parce qu’elles n’ont pas
de valeurs monétaires. Les deux
exemples les plus parlant à cet
égard sont: l’activité bénévole et
le travail domestique. Etant par
dénition gratuit, le bénévolat ne
contribue tout simplement pas à
la richesse du pays au sens du PIB.
Or sa contribution à la cohésion
économique et sociale du pays est
primordiale.2 Idem concernant le
travail domestique non rémunéré,
c’est-à-dire le travail eectué dans
la sphère privée, dont on estime
qu’il correspond, dans les pays dé-
veloppés, au temps de travail total
rémunéré. Dans ce cas-ci s’ajoute
d’ailleurs une dimension “genre”
incontournable puisque ce travail
“invisible” est majoritairement ef-
fectué par les femmes.
2. A contrario, le PIB comptabilise
toutes les activités qui génèrent
du revenu sans tenir compte des
dégâts occasionnés par ces acti-
vités tant d’un point de vue social
qu’environnemental; ce qu’on ap-
pelle en économie les externalités
négatives. Pour illustrer cette situa-
tion, les exemples sont nombreux
et, bien souvent, absurdes. La ma-
rée noire dans le Golf du Mexique
va contribuer à augmenter le PIB
en raison des activités et investis-
sements énormes que va nécessi-
ter sa “réparation” (même si on sait
bien que certains de ces dégâts
sont tout simplement irréparables).
Autre exemple tout aussi absurde,
la quantité de carburant brûlé pour
rien par les milliers d’automobilistes
bloqués sur la route des vacances
va aussi accroître le PIB. Comme le
résume l’économiste Jean Gadrey3
“Le PIB est un indicateur qui ajoute
sans cesse de la richesse écono-
mique dès qu’il y a production et
vente monétaire, sans se soucier
de ce que l’on perd en route, qui n’a
pas de valeur marchande, mais qui
peut avoir une valeur énorme pour
notre bien-être actuel et celui des
générations futures.”
3. Dernier point important, le PIB ne
tient pas compte de la répartition
des richesses et des inégalités au
sein de la société. Un pays peut
très bien enregistrer une croissance
soutenue sur plusieurs années et
voir les inégalités sociales se creuser
au sein de la société. C’est d’ailleurs
la situation que nous vivons depuis
une trentaine d’années en Belgique
où l’augmentation continue de la
croissance (hormis la crise de 2007)
n’a pas empêché l’augmentation
du chômage, du travail précaire, et
la montée des inégalités. Se pose
ici la question du sens de la crois-
sance: à qui prote-t-elle ?
Le PIB n’est pas un
indicateur de bien-être
De nombreuses études ont mis en
évidence le découplage entre crois-
sance économique et bien-être d’une
population, principalement dans les
pays riches. Une des études les plus
connues à ce niveau est celle réali-
sée par deux chercheurs américains
de l’Institut Fordham qui mettent en
parallèle l’évolution du PIB et celle de
l’indicateur de santé sociale (ISS).4 Cet
indicateur synthétique est une sorte
de résumé des grands problèmes so-
ciaux de notre époque comme par
exemple, le chômage, le taux de pau-
vreté, mais aussi l’usage de drogues,
le taux de suicide chez les jeunes…
On remarque très clairement sur le
graphique ci-dessus un décrochage
spectaculaire, à partir du début des
années 70, entre l’évolution du PIB
et celle de la santé sociale aux Etats-
Unis. En d’autres termes si le PIB a
augmenté de manière continue,
l’indicateur de santé social a eu ten-
dance à régresser.
Autre exemple, en France cette fois
où l’on compare le PIB/habitant avec
l’ISS région par région.5 On constate
que si l’Ile-de-France se classe en tête
au niveau du PIB/habitant elle n’est
que 17ème sur 22 au rang de l’ISS.
A l’inverse, le Limousin, seulement
18ème au classement du PIB/habi-
tant se retrouve en tête au niveau de
l’ISS. Il n’y a donc pas de corrélation
entre la richesse économique d’une
région et la santé sociale de ses habi-
tants.
Rendements
décroissants
Comme le montre très clairement
l’économiste Tim Jackson dans son
livre “Prospérité sans croissance. La
transition vers une économie du-
rable”6 (voire l’encadré “Pour aller plus
loin”) la richesse économique pré-
sente des rendements décroissants.
C’est-à-dire qu’au fur et à mesure
qu’augmentent les revenus, les gains
en termes de bien-être diminuent.
C’est ainsi que des pays au revenu
par habitant beaucoup plus faible
que le nôtre ont des niveaux d’épa-
nouissement pourtant très proches.
Pour l’économiste Tim
Jackson, il existerait ainsi
un seuil de revenu au
delà duquel les eets
bénéques de la crois-
sance diminuent. “L’élé-
ment intéressant est
donc qu’il n’existe pas de
règle claire et nette pour
dénir la relation entre
croissance des revenus
et amélioration de l’épa-
nouissement. Certes, les pays les plus
pauvres sourent d’extraordinaires
privations en termes d’espérance
de vie, de mortalité infantile et de
participation à l’enseignement. Mais
lorsque les revenus croissent au-delà
de $ 15.000 par habitant, les rende-
ments de la croissance diminuent
substantiellement”, explique-t-il.
Un indicateur inadapté
Créé au lendemain de la seconde
guerre mondiale, le PIB était alors
un indicateur “ecace” dans le cadre
d’une économie en pleine recons-
truction basée sur un fort consensus
social visant au partage des fruits de
la croissance entre revenus du tra-
vail et du capital. Aujourd’hui, cette
époque est révolue et le PIB est, pour
l’économiste Dominique Méda, un in-
dicateur de plus en plus dépassé face
aux enjeux du 21ème siècle: “ Le PIB
ne nous donne plus une image réa-
liste de l’évolution de nos sociétés. Il
ne nous dit rien sur les deux grands
dangers qui nous menacent: la déco-
hésion sociale et la dégradation du
capital naturel”. 7
Des indicateurs
alternatifs
Face à cet “aveuglement” collectif en-
gendré par le PIB et cette “focalisation
excessive sur une seule des dimen-
sions de la richesse nationale”8, une
série d’initiatives ont été mises en
place pour se doter d’autres indica-
teurs permettant de mieux prendre
en compte la notion de
bien-être dans le déve-
loppement économique
de nos sociétés. L’ob-
jectif n’est pas tant de
supprimer le PIB comme
outil de mesure mais, en
tout cas, d’en relativiser
l’importance.
En 2008, a été mis en
place en France la “Com-
mission Stiglitz” (du nom
de son président, l’économiste et
prix Nobel Joseph Stiglitz), et dont
l’appellation ocielle est la “Commis-
sion sur la mesure de la performance
économique et du progrès social”.
Son objectif est d’analyser les limites
du PIB comme indicateur de perfor-
mance économique et de progrès
social.
En Région wallonne, le Forum pour
d’Autres Indicateurs de Richesse
(FAIR) regroupe une série de per-
sonnes (chercheurs, syndicalistes,
statisticiens…) qui rééchissent à la
mise en place de meilleurs indica-
teurs de bien-être de la société (lire
l’interview de Marc Installé en page
4).
Certains indicateurs alternatifs sont
très connus et existent déjà depuis
plusieurs années comme l’Indice de
Développement Humain (IDH) lancé
par le Programme des Nations Unies
pour le Développement (PNUD) à
partir de 1990. Il est calculé à partir
de la moyenne de trois sous-indices
permettant de classer les diérents
pays en ce qui concerne l’espérance
de vie, le niveau d’instruction (taux
d’alphabétisation et de scolarité), et
le niveau de vie (sur base du PIB par
habitant). Même s’il n’est pas exempt
de critiques d’ordres méthodolo-
giques et qu’il est considéré comme
étant plus adapté aux pays du tiers-
monde qu’aux pays développés, son
intérêt est bien qu’il ne limite plus la
question du développement au seul
PIB. On peut citer aussi l’ISS dont on a
parlé plus haut ou encore l’empreinte
écologique qui mesure les impacts
des activités humaines sur l’écosys-
tème. Le problème aujourd’hui est
qu’aucun de ceux-ci ne fait l’unani-
mité. La mise sur pied d’indicateurs
alternatifs qui fassent consensus et
permettent l’orientation et la prise de
décisions politiques est un exercice
dicile car il s’agit avant tout d’une
question, elle-même politique.
Redénir la prospérité
“Chaque indicateur reète une vision
particulière du progrès”, rappellent
les économistes Isabelle Cassiers et
Géraldine Thiry9. Ce projet de détrô-
ner le PIB constitue ni plus ni moins
une remise en cause profonde de
notre manière de produire et de
consommer, bref de notre modèle
de croissance économique actuel. Il
s’agit surtout de s’accorder sur ce “qui
compte et ce que l’on compte”, de re-
dénir ce qu’est la prospérité d’une
société, et au nal de s’entendre sur
le monde dans lequel nous voulons
vivre pour nous et nos enfants. Bref, si
ça ce n’est pas de la politique !
1 Méda, D. “Travail: la révolution nécessaire”, Luxembourg, Editions de l’Aube, 2010.
2 Selon un rapport du Parlement européen, la contribution économique du secteur bénévole correspond à environ 5 % du PIB (http://www.europarl.europa.eu).
3 Gadrey, J., Jany-Catrice, F. “Les nouveaux indicateurs de richesse”, Paris, La Découverte, Coll. Repères, 2007.
4 Defeyt, P. “Le social et l’environnement: des indicateurs alternatifs au PIB”, Institut pour un Développement Durable, octobre 2004, www. iddweb.eu
5 Jany-Catrice F., Zotti, R., “Les régions françaises face à leur santé sociale”, Institut pour le Développement de l’Information Economique et Sociale, www.idies.org.
6 Jackson, T., “Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable”, coédition De Boeck - Etopia, 2010, 250p.
7 “Il faut nous doter d’autres indicateurs”, in Alternatives Economiques, n°278, mars 2009, p. 56.
8 Gadrey, J., op.cit.
9 Cassiers, I. et Thiry, G. “Au-delà du PIB: réconcilier ce qui compte et ce que l’on compte”, www.econospheres.be
”L’objectif
n’est pas tant
de supprimer le PIB
comme outil
de mesure mais,
en tout cas,
d’en relativiser
l’importance. ”
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