Marie-Pauline Chartron Extrait du Liminaire

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Alain Renaut, Étienne Brown, Marie-Pauline Chartron, Geoffroy
Lauvau
Inégalités entre globalisation et particularisation
Volume à paraître aux Presses Universitaires de Paris-Sorbonne,
dans la collection Philosophie appliquée, en mai 2016
SECTION II : ETUDES APPLICATIVES
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE GENRE
Responsable : Marie-Pauline Chartron
Extrait du Liminaire
Par Marie-Pauline Chartron
Le monde contemporain peut être désigné par deux éléments en apparence
contradictoires, mais dont la réunion constitue précisément sa caractéristique : le monde est
divers, et il communique. Dit autrement, les échanges de plus en plus intenses, selon des
réseaux plus ou moins autonomes à l’égard des États, plus au moins denses et irrégulièrement
tissés, qui irriguent le monde permettent aujourd’hui que nous nous en fassions globalement
une représentation. Cette représentation apparaît cependant comme celle d’un monde éclaté.
Les intérêts économiques et, dans un second temps, politiques, d’un certain nombre
d’acteurs de l’un à l’autre bout de la planète convergent, mais les tensions s’articulent tout
particulièrement en termes moraux, ou bien au nom d’horizons normatifs que l’on adosse à
des cultures et/ou des enjeux politiques. Or, pour citer les mots de Martha Nussbaum :
À une époque de mondialisation rapide, où ce sont des intérêts non moraux qui nous
rapprochent par-delà les frontières nationales, il est particulièrement urgent que nous
réfléchissions davantage aux normes morales qui peuvent aussi, et de façon plus
appropriée, nous unir, en introduisant des contraintes sur les choix privilégiant l'utilité
que peuvent faire les nations.
La raison en est que la représentation que nous avons d’un monde uni et éclaté à la fois
constitue la clef méthodologiquement capitale d’une approche des inégalités de genre
conduite à la fois de manière globale et particularisée. Les études qui vont suivre seront en
effet dans leur ensemble sous-tendues par deux hypothèses :
- Nous appartenons à une même humanité, hommes comme femmes, de quelque
endroit que nous provenions et où que nous habitions sur la planète. La conscience
de cette commune appartenance à une même humanité est porteuse d’exigences
morales ;
- Nous avons conscience d’habiter un monde parcouru de différences, dont ce qui les
distingue et par conséquent aussi, peut-être, une partie des écarts qui en résultent
peuvent être revendiqués comme des expressions culturelles de la diversité humaine.
Ces deux raisons combinées font qu’il nous est apparu essentiel, dans ces études
applicatives de genre, de considérer les inégalités genrées comme un problème de philosophie
politique globale.
Il est nécessaire à ce stade de rappeler que les inégalités de genre considérées ici sont
celles qui touchent aux inégalités socialement construites entre hommes et femmes. Non pas
que les inégalités de genre soient à nos yeux susceptibles d’être réduites aux rapports entre
hommes et femmes. Les inégalités qui irriguent nos sociétés concernant la « sexualisation
sociale » ou la socialisation sexuelle dépassent largement les rapports entre l’un et l’autre des
termes de cette polarité. Mais ces inégalités expriment néanmoins une asymétrie historique
entre hommes et femmes qui constitue un problème de genre à part entière. Ce qui ne signifie
pas non plus que toute la réflexion menée au long des études sur les inégalités entre hommes
et femmes ne comporte pas, en filigrane, l’idée que les inégalités de genre dépassent
l’organisation des sociétés selon une division sexuée hommes/femmes.
Dans la logique de la représentation que l’on se fait aujourd’hui d’un monde « un », on
peut aborder les inégalités globales entre hommes et femmes par ce que désigne Susan Okin
comme des « aspects partagés » de la vie des femmes dans le monde, qui rendent pertinente
une approche globale des inégalités de genre. La philosophe, que l’on rejoint également dans
sa prévention contre l’intention de construire une « théorie féministe planétaire », distingue en
effet trois de ces « aspects partagés » que l’on retrouve dans toutes les régions du monde, et
dont les études ici effectuées se font l’écho. Nous présenterons ces études par référence aux
trois « aspects partagés » retenus par Okin, mais dans un autre ordre qui nous est apparu plus
souhaitable compte tenu de la logique d’ensemble de cette seconde section de l’ouvrage.
Dans de tels « aspects partagés » des inégalités globales de genre se trouve recensé
qu’à peu près partout dans le monde, et de manière générale, « les femmes tendent à être
beaucoup moins valorisées que les hommes » : moindre valorisation que Susan Okin, dans
l’analyse dont nous nous inspirons ici, relie directement à la sous-évaluation économique du
travail des femmes. Cette moindre valorisation sociale de la femme est l’une des raisons des
« fœticides » en Inde, à quoi correspondent ces centaines de millions de « femmes
manquantes » qui ont été dénoncées entre autres par Amartya Sen : avec en tête cet exemple
qui est sans doute le plus terrible, en même temps que le moins spectaculaire (puisque le
manque ne donne par définition rien à voir), de la dévaluation sociale des femmes, nous
approcherons ici, dans le premier chapitre, cette question de la dévalorisation par le biais de la
marchandisation mondialisée des corps des femmes, notamment à partir du phénomène global
que constitue la prostitution.
Okin souligne par ailleurs que « les femmes sont touchées par les lois et coutumes
relevant de la vie de famille, du mariage et du divorce ». Touchées, au sens où les femmes
sont affectées par ces dispositions qui les rendent, elles, plus vulnérables, et non les hommes.
Le chapitre II examinera ainsi les problèmes qu’induisent ces dispositions légales et
coutumières eu égard à la vie de famille. Il s’attachera pour ce faire aux tensions possibles
entre droits des femmes et droits à l’identité culturelle telles qu’elles ont pu être mises en
avant dans le débat qui a opposé en 1999, et oppose encore à travers d’autres protagonistes,
une approche féministe (celle d’Okin) et une approche multiculturaliste (celle de Kymlicka).
Les tensions évoquées entre droits des femmes et droits à l’identité culturelle seront abordées
sous l’éclairage de la question du port du voile en France, afin de voir en quoi cette question
précise permet d’accroître l’intelligibilité des options possibles face à la considération
d’injustices de genre d’une part, d’injustices ethnoculturelles de l’autre. Construit sur une
thématique clairement intersectionnelle, ce chapitre soulignera ainsi les liens entre cette
première partie de la seconde section, consacrée aux études de genre, et la deuxième partie,
qui développera, elle, une série d’études concernant les inégalisations ethnoculturelles.
Un dernier « aspect partagé » par la plupart des femmes dans le monde enfin, tient au
fait, citons encore Okin sur ce point, que « les femmes sont plus exposées sexuellement que
les hommes ». Cet « aspect partagé » sera évoqué ici par le chapitre III, dont l’entretien qui le
constitue s’attache à explorer la signification de la violence sexuelle dans les rapports de
genre, avec comme objectif de savoir quel sens le fait que les victimes soient le plus souvent
des femmes peut avoir dans l’atteinte qui leur est portée. Ce troisième aspect partagé est plus
complexe que les deux autres, au sens où il problématise la manière dont sont « socialisés »,
valorisés ou dévalorisés les attributs sexuels des femmes, ainsi que la potentialité
d’enfantement, qui leur est propre. À partir de quoi l’attention sera centrée, entre autres, sur la
portée heuristique et normative des termes de « féminicide », ou de « gynocide », employés
de plus en plus aujourd’hui pour rassembler des formes extrêmes d’inégalisations se
matérialisant par des violences faites aux femmes, en se demandant si le recours à un tel
terme éclaire ce qu’il cherche à rassembler.
Ces études et cet entretien ont en commun une appréhension de formes d’inégalités
injustes entre hommes et femmes comme formes de violences. Or si l’on peut arguer
d’inégalités entre hommes et femmes au motif de référents normatifs indexés sur des cultures
ou des visions du monde, en revanche il n’apparaît pas tenable moralement que l’on défende
des visions du monde ou des pratiques qui soient violentes, si l’on entend par là l’atteinte
physique et morale faite à la personne. De la même façon que certaines pratiques
inégalisantes ont pu être considérées comme des pratiques « culturelles » permettant de
réguler une société donnée, et ce, souvent, avec l’accord des victimes elles-mêmes de formes
d’inégalités plus ou moins marquées au sein d’un ordre traditionnel, il n’en reste pas moins
que ces pratiques sont moralement condamnables dans le monde d’aujourd’hui si tant est que
l’on défende comme postulat de base l’égalité en droits de tous les êtres humains, contre tous
les particularismes.
Par ailleurs, ces trois chapitres convergent en ce qu’ils invitent à s’interroger sur les
devoirs et limites de l’État, et au-delà, les devoirs et limites rencontrés par les institutions
supra-étatiques, dans la correction des inégalités injustes entre hommes et femmes. De ce fait,
la conception de l’État de droit démocratico-libéral, dont on a déjà estimé dans la section I
qu’il se trouvait peut-être fragilisé si l’on prend au sérieux les inégalités de genre, se voit en
fait prendre, plus précisément, entre deux feux : l’appel à l’intervention de l’État et à des
institutions supra-étatiques comme autorités légitimes et efficaces pour lutter contre les
inégalités de genre d’une part, et d’autre part la remise en question de ses présupposés
fondamentaux, à savoir le primat de l’individu, l’égalité entre tous les individus et la valeur
accordée aux libertés individuelles. Nous serons donc particulièrement attentifs, au fil des
études applicatives, à ce qui bouge dans les limites de l’État de droit eu égard aux inégalités
de genre, considérées socialement et globalement.
Enfin, les études ont en commun de partir d’une situation d’inégalité entre hommes et
femmes, dénoncée comme telle, afin de voir dans quelle mesure cette situation permet,
considérée dans sa particularité, de rendre plus intelligibles les mécanismes d’inégalisation de
genre dans leur globalité, comme l’entretien permettra de le mettre en valeur. Au-delà de cette
production d’intelligibilité, chaque étude s’emploie à faire apparaître comment, à partir de
cette situation particulière, se peuvent distinguer diverses options possibles pour que
s’inscrive davantage de justice au sein des rapports de genre dans le monde.
A suivre, parution du volume prévue en mai 2016, PUPS
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