
ici l’expérience de la montée des pyramides pré-colombiennes du Mexique qui, à elle seule,
suffit à nous persuader que nos escaliers sont une construction sociale ; que somme toute
aucune nécessité corporelle ni fonctionnelle ne préside aux mesures de leurs marches ni à la
déclivité de leurs pentes. Gravir une pyramide mexicaine induit une insécurisation de notre
corps d’occidental qui, dans certains cas, confine au vertige. C’est là une expérience qui nous
oblige à faire retour sur nous-même, à prendre conscience de contraintes insoupçonnées et,
dès lors, à les rejeter ou à les assumer mais cette fois, en raison. Ce qui est vrai des escaliers,
l’est évidemment aussi de beaucoup d’autres choses. Pénétrer certaines cases africaines oblige
à une gestuelle qui ne nous est pas familière et qui nous apprend à quel point la socialisation
du corps, en ancrant des habitudes, ferme aussi toute une série de possibles. Ainsi, en
Occident, avons-nous totalement perdu un sens de l’accroupissement qui se trouve souvent
mobilisé dans d’autres cultures, participant d’ailleurs d’une identification des sexes (parce que
les femmes ne s’accroupissent pas comme les hommes), de rituels de sociabilité (parce que
c’est accroupis que l’on palabre) ou encore de pratiques professionnelles. Dans ces deux
exemples de l’escalier pré-colombien et de la case africaine, on voit très bien en quoi le corps
et l’architecture obéissent à des logiques congruentes, la socialisation de l’un confortant les
logiques de l’autre. L’escalier mexicain conforte une manière de gravir les marches très
différente de la nôtre qui appelle à ce que les escaliers soient comme ils sont, comme la case
africaine rend nécessaire et ainsi reproduit une manière de se tenir mais aussi une souplesse
d’articulations qui dans d’autres cultures « s’atrophie » ou se « sclérose ».
Par rapport à ces questions, l’expérience du handicap peut également être très éclairante.
Notre architecture comme notre urbanisme sont, contrairement aux pays d’Europe du Nord,
largement conçus sans souci de ce que nous appelons maintenant volontiers des « personnes à
mobilité réduite ». A l’inverse, comme nous l’avons fait à la Cambre l’année académique
passée, la mise en situation des étudiants (invités à user de la chaise roulante dans des univers
familiers, placés dans des situations d’orientation dans le noir…) oblige à une prise de
conscience des implications corporelles et sociales des choix architecturaux.
Si l’anthropologie nous invite à reposer la question de l’architecture à partir de celle du corps,
il reste à se demander comment rendre le corps plus présent, plus actif dans l’enseignement de
l’architecture. Peut-être, en plus de la confrontation matérielle à d’autres cultures à l’image de
l’expérience relatée par J.P.Pouhous dans cet ouvrage, la dimension « corporelle » de
l’enseignement de l’architecture pourrait-elle tirer parti d’une immersion des étudiants dans
des disciplines artistiques qui seraient plus physiques que l’architecture. Si on la compare aux
autres arts, à la danse bien sûr, mais aussi à la sculpture, à la peinture… l’architecture apparaît
en effet comme un art bien peu physique. L’architecte, dessinant des plans, écrit davantage
des partitions qu’il ne les joue. Et le dessin lui-même prend de plus en plus, nouvelles
technologies obligent, les voies de la dématérialisation. Cela peut paraître anodin, mais ces
dimensions sont de fait significatives. Et, peut-être l’enseignement de l’architecture gagnerait-
il à les assumer, par exemple en poussant l’étudiant à découvrir ces pratiques artistiques
manifestement « plus près du corps », ou à fréquenter davantage le jeu de la partition (c’est-à-
dire le travail matériel, le chantier…) que sa seule écriture.
Ce qui est vrai de la socialisation corporelle, l’est évidemment aussi des formes de sociabilité,
des manières de vivre. Celles-ci s’inscrivent dans l’espace et dans l’architecture comme le
montrent les contributions à ce numéro des Cahiers de la Cambre. Une inscription qu’il faut
donc comprendre, mais sans pour autant se méprendre sur les liens entre formes
architecturales et pratiques sociales : des liens qui, indéniablement existent, mais qu’il ne faut
toutefois pas interpréter sur un mode exagérément déterministe. L’architecture ne détermine