Pain & vin dans la sainte-cène de l’église primitive Quelle substance utilisait-on pour l'eucharistie dans l'église primitive : vin ou jus de raisin ? Dans l’Église primitive, c’était du vin, et non du jus de raisin non fermenté. Il s’agissait généralement de vin mélangé à de l’eau, selon une pratique courante dans l’Antiquité. Un témoignage ancien explicite est celui de Justin Martyr, vers 150 apr. J.-C. : il décrit, pour l’eucharistie, « du pain et une coupe de vin mélangé à de l’eau ». Le jus de raisin non fermenté ne s’est répandu dans certaines Églises qu’au XIXᵉ siècle, notamment sous l’influence du mouvement de tempérance et grâce à la pasteurisation, qui permettait de conserver le jus sans fermentation. Donc, historiquement : • Église primitive : vin, souvent coupé d’eau ; • Jus de raisin : usage beaucoup plus récent, surtout dans certaines traditions protestantes. Dans l'Église primitive, la substance utilisée pour l'eucharistie était donc le vin fermenté. Ce choix s'inscrit dans la continuité de la tradition juive de l'époque, notamment lors du repas de la Pâque, durant lequel le vin était la boisson standard. De plus, sur le plan technique, le jus de raisin non fermenté tel qu'on le connaît aujourd'hui n'existait pas dans l'Antiquité. Sans les procédés de pasteurisation et de réfrigération modernes, le jus de raisin fermentait naturellement et rapidement sous le climat méditerranéen, rendant impossible la conservation d'un jus sucré et non alcoolisé pour un usage rituel régulier. Même question pour le pain : pain azyme ou pain levé ? La réponse est plus nuancée que pour le vin, car il existe une distinction entre l'événement fondateur et la pratique qui s'est installée. Lors de la Cène, si l'on suit les Évangiles synoptiques qui présentent ce repas comme un repas de Pâque juif, Jésus a très probablement utilisé du pain azyme (sans levain), conformément à la loi mosaïque pour cette fête spécifique. Cependant, dans la pratique quotidienne de l'Église primitive, c'est le pain levé qui s'est généralisé. Les textes grecs du Nouveau Testament utilisent le mot artos, qui désigne le pain commun, levé, et non azymos (le pain sans levain). Pour les premiers chrétiens, le levain a rapidement pris une dimension symbolique : il représentait la vie, la croissance et, surtout, la Résurrection du Christ. L'utilisation du pain levé est d'ailleurs restée la norme dans les Églises d'Orient. La transition vers l'usage systématique du pain azyme dans l'Église d'Occident est intervenue plus tard, devenant même un point de tension théologique majeur lors du schisme entre catholiques et orthodoxes au XIe siècle. Pourquoi l'église d'Occident est elle revenue au pain azyme ? Le passage au pain azyme dans l'Église d'Occident ne s'est pas fait par un décret soudain, mais par une évolution progressive dont les raisons sont à la fois liturgiques et symboliques. L'argument principal était le retour à la fidélité historique du récit biblique. Pour les théologiens latins, puisque la Cène était un repas de Pâque juif, et que la loi mosaïque interdisait strictement tout levain durant cette fête, Jésus a nécessairement utilisé du pain azyme. Utiliser le pain sans levain était donc perçu comme une manière de reproduire le geste exact du Christ et de souligner le lien entre l'ancienne Pâque (la libération d'Égypte) et la nouvelle Pâque (le sacrifice du Christ). Sur le plan symbolique, l'interprétation du levain différait entre l'Orient et l'Occident. Alors que les Églises d'Orient voyaient dans le levain le symbole de la vie et de la Résurrection, une tradition s'est installée en Occident associant le levain à l'idée de corruption, de péché ou d'hypocrisie, en s'appuyant sur certains passages des Évangiles où Jésus met en garde contre le levain des pharisiens. Le pain azyme est ainsi devenu le symbole de la pureté absolue du Christ, exempt de tout péché. Cette divergence est devenue un point de rupture majeur au XIe siècle. Pour les chrétiens d'Orient, l'usage du pain azyme était une erreur grave, voire une hérésie, car ils considéraient qu'un pain sans levain était un pain « mort », incapable de représenter le Christ ressuscité. Ce conflit, connu sous le nom de controverse des azymes, a été l'un des déclencheurs symboliques et théologiques du Grand Schisme de 1054 entre Rome et Constantinople. Le Nouveau Testament utilise le mot artos, et non azymos pour désigner le pain de la Cène dans l'église primitive. Est-ce aussi le terme utilisé quand le Nouveau Testament fait référence au repas de Pâque que Jésus a pris avec ses disciples ? En effet, même pour décrire le repas de la Cène, les auteurs du Nouveau Testament utilisent le mot artos. Que ce soit dans les Évangiles (Matthieu, Marc, Luc) ou dans les lettres de Paul (comme en 1 Corinthiens 11), le texte grec emploie systématiquement le terme générique pour le pain. Cela peut paraître paradoxal, car comme nous l'avons vu, si le repas est présenté comme un Seder de Pâque, la loi juive imposait l'usage du pain azyme (azymos). Cependant, dans le grec du Nouveau Testament, artos est le mot standard pour désigner toute pièce de pain, qu'elle soit levée ou non. Les auteurs ne ressentaient probablement pas le besoin de préciser que le pain était sans levain, car le contexte du repas de Pâque rendait cette information implicite pour leurs lecteurs. C'est précisément cette utilisation du mot artos qui a nourri les débats théologiques ultérieurs. Certains ont argumenté que l'utilisation de ce terme générique, plutôt que du terme spécifique azymos, suggérait que le repas n'était pas strictement un Seder de Pâque ou que le pain utilisé était ordinaire. Mais pour la majorité des historiens et des théologiens, il s'agit simplement d'un usage linguistique courant : on utilise le mot « pain » pour désigner l'objet, même si l'on sait que, dans ce contexte précis, ce pain est obligatoirement azyme. La même ambiguïté set retrouve -t-elle dans les autres passages du Nouveau testament ? Oui, on retrouve cette même logique de simplification linguistique dans l'ensemble du Nouveau Testament. Les auteurs n'écrivaient pas des traités techniques de loi juive, mais des récits et des lettres destinés à des communautés où le contexte était souvent implicite. Le terme artos en est l'exemple le plus frappant, mais cela s'applique à d'autres éléments. Par exemple, le mot oinos (vin) est utilisé de manière générique pour désigner toute boisson issue du raisin, sans préciser systématiquement s'il s'agit d'un vin fort, d'un vin léger ou d'un vin rituel. De même, lorsqu'on parle du « sacrifice » ou des « offrandes », les termes utilisés sont souvent les mots courants de la langue grecque de l'époque, même s'ils désignent des rites très précis et codifiés du Temple de Jérusalem. L'ambiguïté ne vient donc pas d'un manque de précision volontaire, mais du fait que le grec koinè (le grec commun) utilisait des termes larges pour des objets du quotidien. Pour un lecteur de l'époque, entendre parler de « pain » lors d'un repas de Pâque ne créait aucune confusion : on savait qu'il s'agissait de pain azyme. C'est précisément ce décalage entre le terme générique utilisé dans le texte et la réalité rituelle du moment qui crée des débats aujourd'hui. Les exégètes doivent alors croiser les informations : ils regardent le mot utilisé (artos), mais ils l'interprètent à la lumière du cadre temporel (la Pâque) et des traditions culturelles (le Seder). C'est ainsi qu'ils concluent que, bien que le mot soit générique, la substance était spécifique. Donc on pourrait penser que le pain de l'Eucharistie était quand même azyme dans l'église primitive ? C'est une déduction logique, mais les historiens de la liturgie et les traditions anciennes indiquent que ce n'est probablement pas ce qui s'est passé. Il faut distinguer le geste fondateur (la Cène) de la pratique communautaire (l'Eucharistie). Voici pourquoi on considère que l'Église primitive est passée au pain levé, même si le mot artos reste ambigu : 1. Le passage d'un rite annuel à un rite régulier La Cène était un repas de Pâque, un événement annuel régi par des lois très strictes (dont l'interdiction du levain). Mais l'Eucharistie, telle qu'elle s'est installée dans l'Église primitive, était célébrée très fréquemment, voire quotidiennement. En dehors de la période de la Pâque juive, le pain courant était le pain levé. Le « fractionnement du pain » (fractio panis) s'est intégré dans le cadre d'un repas communautaire où l'on utilisait le pain de tous les jours. 2. La symbolique de la Résurrection Très tôt, les premiers chrétiens ont commencé à charger les éléments de la liturgie de nouvelles significations. Alors que le pain azyme rappelait la hâte du départ d'Égypte (la libération), le pain levé est devenu le symbole de la Résurrection. Le levain, qui fait gonfler la pâte, était vu comme l'image de la vie divine et de l'Esprit Saint agissant dans la matière. Pour l'Église primitive, célébrer la Résurrection avec un pain « mort » (sans levain) semblait contradictoire. 3. Le témoignage des Églises d'Orient C'est l'argument le plus fort : les Églises orthodoxes, qui se considèrent comme les gardiennes des traditions les plus anciennes et les moins modifiées, utilisent toujours le pain levé. Pour elles, l'usage du pain levé n'est pas une innovation, mais la pratique originelle des Apôtres. Elles soutiennent que si Jésus a utilisé du pain azyme pour la Pâque, les premiers chrétiens ont utilisé le pain commun pour l'Eucharistie. 4. La nature du conflit médiéval Si l'Église primitive avait utilisé le pain azyme, le conflit du XIe siècle entre Rome et Constantinople n'aurait pas eu lieu de cette manière. Les Orientaux ne reprochaient pas aux Latins d'avoir « oublié » le pain azyme, mais au contraire d'avoir introduit une pratique juive (l'azyme) dans un rite chrétien, rompant ainsi avec la tradition des premiers siècles. En résumé : si le terme artos laisse la porte ouverte à l'idée que le pain puisse être resté azyme, tout le faisceau d'indices historiques, symboliques et liturgiques suggère que l'Église primitive a très rapidement adopté le pain levé pour signifier que le Christ n'était plus seulement l'Agneau de la Pâque, mais le Vivant ressuscité.