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Méthodes des sciences sociales : manuel de recherche en sciences sociales

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DROIT
SCIENCE
PUBLIC
POLITIQUE
Méthodes
des sciences
sociales
Madeleine Grawitz
Méthodes
des sciences
sociales
Méthode, méthode, que me veux-tu
ne sais-tu pas que j'ai mangé
des fruits de l'inconscient?
JULESlAFFORGUE
Méthodes
des sciences
sociales
1 7eédition
2001
Madeleine Grawitz
Professeur émérite à l'Université de Paris I
Ouvrage couronné par
l'Académie des Sciences morales et politiques
Le pictogramme qui figure ci-contre mérite une explication.
Son objet est d'alerter le lecteur sur la menace que représente
pour l'avenir de l'écrit, particulièrement dans le domaine de
l'édition technique et universitaire, le développement massif du
PHOTOCOPILlAGE
photocopillage.
Le Code de la propriété intellectuelle du 1erjuillet 1992 interTUE
LELIVRE
dit en effet expressément la photocopie à usage collectif sans
autorisation des ayants droit. Or; cette pratique s'est généralisée
dans les établissements d'enseignement supérieur; provoquant une baisse brutale des achats de livres et
de revues, au point que la possibilité même pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire
éditer correctement est aujourd'hui menacée.
Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l'auteur, de son éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de copie
(CFC,20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris).
®
DANGER
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@ ÉDITIONSDALLOZ - 2001
SOMMAIRE
Unetabledes matièresdétailléefigure à la fin de l'ouvrage
LIVRE1
SCIENCE ET SCIENCESSOCIALES . . . . . . . . . . . . . .. . .
1
CHAPITRE1
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
3
CHAPITRE2
L'ÉVOLUTION DE LA RÉFLEXIONSCIENTIFIQUE. . . . . . . . . .
L'ÉVOLUTION DES SCIENCESSOCIALES . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LES DIFFÉRENTESSCIENCESSOCIALES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
22
CHAPITRE3
CHAPITRE4
67
79
LIVRE2
LA LOGIQUE DE LA RECHERCHE DANS LES
SCIENCESSOCIALES..................................
349
CHAPITRE1
LESCONFLITS DE MÉTHODES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 351
LES EXIGENCESDE LA RECHERCHE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 378
CHAPITRE2
CHAPITRE4
LES NIVEAUXDE LA RECHERCHE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 404
L'UTILISATIONDES MATHÉMATIQUES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 451
CHAPITRE5
THÉORIE ET RECHERCHEDANS LESSCIENCESSOCIALES 476
LIVRE3
LES TECHNIQUES AU SERVICEDES SCIENCES
SOCIALES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 487
CHAPITRE1
MISES EN GARDE, PRÉCISIONS, CLASSIFICATIONS. . . . . . . 489
CHAPITRE2
CHAPITRE3
QUE CHERCHE-T-ON ET COMMENT? . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . 500
ÉTAPESCOMMUNES A TOUS LES 1YPESD'ENQUtTE . . . . . 546
TITRE1
LES TECHNIQUES DOCUMENTAIRES
CHAPITRE1
CHAPITRE2
LES SOURCESDE DOCUMENTATION . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . 573
LES MÉTHODES ET TECHNIQUES D'ÉTUDE DE DOCUMENTS .....................................................
604
TITRE2
LES TECHNIQUES VIVANTES ...........................
CHAPITRE1
LESTECHNIQUES DE RAPPORTSINDIVIDUELS . . . . . . . . . . . 643
CHAPITRE2
LES TECHNIQUES D'ÉTUDES DE COLLECTIVITÉSET DE
GROUPES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 766
CHAPITRE3
. . . . . . . . . . . . .. . . . 571
641
COURSDE SCIENCESOCIALE.
LEÇOND'OUVERTURE
(1888)
E. DURKHEIM
« Ces études pourront, je crois, être utiles à des catégories assez différentes d'auditeurs.
Il y a d'abord les étudiants en philosophie.S'ils parcourent leurs programmes, ils n'y verront pas mentionnée la science sociale ; mais si, au
lieu de s'en tenir aux rubriques traditionnelles, ils vont au fond des
choses, ils constateront que les phénomènes qu'étudie le philosophe sont
de deux sortes, les uns relatifs à la conscience de l'individu, les autres à la
conscience de la société : c'est de ces derniers que nous nous occuperons
ici [ ...] En particulier c'est de la science sociale que relèvent les problèmes
qui jusqu'ici appartenaient exclusivement à l'éthique philosophique[ ...]
Seulement nous essaierons de la [la morale] traiter scientifiquement[ ...]
nous l'observons comme un système de phénomènes naturels que nous
soumettrons à l'analyse et dont nous chercherons les causes: l'expérience
nous apprendra qu'elles sont d'ordre social [ ...]
Mais les philosophes ne sont pas les seuls étudiants auxquels s'adresse
cet enseignement. J'ai dit en passant les services que l'historienpouvait
rendre au sociologiste, il m'est difficile de croire qu'en retour les historiens n'aient rien à apprendre de la sociologie [...] Pour opérer une sélection, il [l'historien] a besoin d'une idée directrice, d'un critérium qu'il ne
peut demander qu'à la sociologie. [ ...]
Enfin, Messieurs, il est une dernière catégorie d'étudiants que je serais
heureux de voir représenter dans cette salle. Ce sont les étudiantsen droit.
Quand ce cours a été créé, on s'est demandé si sa place n'était pas plutôt
à l'École de droit[ ...] les meilleurs esprits reconnaissent aujourd'hui qu'il
est nécessaire pour l'étudiant en droit de ne pas s'enfermer dans des
études de pure exégèse. Si en effet, il passe tout son temps à commenter
les textes et si, par conséquent, à propos de chaque loi, sa seule préoccupation est de chercher à deviner quelle a pu être l'intention du législateur, il prendra l'habitude de voir dans la volonté législatrice la source
unique du droit. Or ce serait prendre la lettre pour l'esprit, l'apparence
pour la réalité. C'est dans les entraillesmêmesde la sodété que le droit s'élabore,et le législateur ne fait que consacrer un travail qui s'est fait sans lui.
Il faut donc apprendred l'étudiantcomment le droit se forme sous la pression
desbesoinssociaux1, comment il se fixe peu à peu, par quels degrés de cristallisation il passe successivement, comment il se transforme. Il faut lui
montrer sur le vif comment sont nées les grandes institutions juri1. C'est nous qui soulignons.
VIII
MÉTHODESDES SCIENCESSOCIALES
diques, comme la famille, la propriété, le contrat, quelles en sont les
causes, comment elles ont varié, comment vraisemblablement elles varieront dans l'avenir. Alors il ne verra plus dans les formules juridiques des
espèces de sentences, d'oracles dont il faut deviner le sens parfois mystérieux; il saura en déterminer la portée, non d'après l'intention obscure et
souvent inconsciente d'un homme ou d'une assemblée, mais d'après la
nature même de la réalité. »
Durkheim, Cours de ScienceSociale.Leçon d'ouverture (1888). Revue
internationale de l'enseignement, X.V,pp. 23-48, in La Science Sociale
et l'Action, P.U.F., coll. S.U.P., 1970, 334 p.
1
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage vise à donner une initiationutile aux étudiantsde toutes les
disciplines,et également aux travailleurs sociaux. Traitant de la MÉIHODE,
des méthodes et des techniques, nous pensons couvrir les différentes
conceptions qui divisaient aussi bien les enseignants que les étudiants,
sur le contenu de ce cours et répondre aux attentes de tous.
Si une spécialisation est inévitable à partir d'un certain degré de formation, il paraît indispensable au stade de l'initiation, de donner une idée
des diverses sciences sociales, en insistant sur la sociologie, la psychologie
sociale et la science politique. Aspects sociologiqueet politique,qui, par
l'étude des faits sociaux et de leurs déterminismes, permettent de découvrir la dimension collective des problèmes ; point de vue psychosociologique,
qui, complétant le premier, favorise une prise de conscience
des phénomènes collectifs et des rapports interindividuels, du comportement de chacun, y compris de soi-même avec les autres. Cette triple
approche atténue le risque de voir la sociologie déformée par ceux qui
préfèrent s'en prendre à la société qu'à eux-mêmes, ou la psychosociologie servir de refuge et d'alibi à certaines formes de narcissisme, de
bons sentiments et de fuite devant les réalités et responsabilités collectives ; enfin la politique réduite aux passions partisanes.
Cette extension de la conception de l'ouvrage et du public auquel il
s'adresse présente quelques inconvénients:
Ce livre est trop gros pour un manuel, trop long pour un cours semestriel ou même annuel : nul ne le sait mieux que l'auteur ! En voici les raisons. D'abord, évidemment l'ampleur même du programme, auquel
s'ajoute le fait que la méthode ne s'étudie pas abstraitement. Sans écrire
un ouvrage de psychologie sociale, de sociologieou de science politique, il
est nécessaire d'indiquer les grandes lignes de leurs domaines. Ensuite il
s'agit d'une initiation, d'un langage, d'une façon particulière de poser les
questions, il faut donc un certain temps pour y parvenir. Les sciences
sociales se résument difficilement. Elles se comprennent plus qu'elles ne
s'apprennent Or il est sûrement moins difficile de comprendre un
ouvrage plus explicite comportant des exemples, même s'il est long,
qu'un exposé succinct et allusif. C'est pourquoi nous ajouterons aux
remarques qui suivent un mode d'emploi.
1° Cet enseignement donné après, ou en même temps, qu'un de'but de
spécialisation dans une autre discipline, exige une certaine période
d'adaptation.
2° Comme dans les autres matières, mais semble-t-il avec un plus
grand écart entre les extrêmes, tous les étudiants ne sont pas également
intéressés.
1. A la première édition.
X
AVANT-PROPOS
3° A noter ceci, qui est particulier aux sciences sociales, c'est dans la
plupart des cas, une« discipline-retard», dont les effets sont surtout sensibles à plus ou moins long terme.
4° Enfin on ne s'improvise pas plus sociologue ou anthropologue que
juriste ou géologue. Les sciences sociales exigent une rigueur, une attitude
intellectuelle particulières. Il faut comme dans les autres sciences, les
acquérir par le travail et la réflexion.
Ce livre n'est pas un « produit jetable » mais un investissement.
Au-delà de l'inévitable matière d'examen, c'est d'une formation scientifique et humaine qu'il s'agit. Se contenter d'un bachotage rapide serait
manquer l'essentiel.
Parmi tous ceux qui m'ont aidée de leurs encouragements et de leurs
conseils, je remercie plus particulièrement : M. Barbut, Ch. Carcassonne,
R. Redon et D. Merllié pour les mathématiques et la statistique; D.
Dufour pour l'économie; H. Lefebvrepour la dialectique; M. Pagès et R.
Pagès pour la psychologie sociale ; J. Dubost, les techniques d'enquête et
l'intervention psychosociologique ; P. Clava!, J. Labasse, P. Pinchemel, la
géographie; D. Maingueneau, la linguistique; J. Lambert, la démographie ; les services si efficaces de la documentation et de la bibliothèque
du Centre d'études sociologiques; les utilisateurs dont les remarques et
encouragements m'ont été précieux.
Madeleine Grawitz
AVANT-PROPOS
A LA ge ÉDITION
ETAUX SUIVANTES
Relisant cet ouvrage en vue de sa neuvième édition, j'ai naturellement
été amenée à m'interroger sur sa conception essentiellement pluridisciplinaire. Si, il y a vingt ans, on évoquait souvent la pluridisciplinarité,
aujourd'hui, sous prétexte de professionnalisation, les enseignements
universitaires sont de plus en plus étroitement spécialisés. Fallait-il alors
supprimer les chapitres sur les diverses sciences sociales, parce que les
étudiants (et malheureusement trop souvent les enseignants) limitent
leurs efforts et leur intérêt à leur seule discipline principale ?
Dans des proportions différentes, toutes les sciences sociales utilisent
les mêmes démarches et les mêmes techniques. Toutes réclament de leurs
utilisateurs une réflexion épistémologique, tous doivent se demander ce
qu'ils font, la valeur de leurs instruments de recherche et celle de leurs
résultats. Ces similitudes justifient une formation commune, mais à l'intérieur de cet ensemble, ce sont les différences qui plus encore la rendent
souhaitable. Il paraît en effet indispensable de compenser les inconvénients d'une formation trop spécialisée par la confrontation entre les
points de vue de disciplines voisines, mais différentes.
L'enseignement permet de développer la mémoire, d'acquérir des
connaissances, d'améliorer la rigueur du raisonnement mais il n'existe
aucune méthode pédagogique, aucun moyen de rendre plus intelligent.
Parmi de nombreuses définitions, on peut définir l'intelligence de
façon générale, non seulement comme l'aptitude à résoudre les problèmes, mais surtout comme la capacité de les voir, de poser les bonnes
questions, c'est-à-dire d'établir des rapports. Cette aptitude, dans la
mesure où elle dépend de facteurs innés, constitutionnels, ne peut être
modifiée. Mais elle comporte également une part de facteurs acquis susceptibles, eux, d'amélioration. Si l'on ne peut augmenter l'intelligence des
étudiants, on peut au moins leur apprendre à mieux s'en servir.
La pluridisciplinarité, parce qu'elle favorise les comparaisons et incite à
découvrir des rapports, demeure actuellement un des meilleurs moyens
d'améliorer l'efficacité de l'outil intellectuel. Pour cette raison, la neuvième édition et les suivantes, des Méthodes des Sciences Sociales maintiennent l'orientation pluridisciplinaire choisie au départ et qui paraît
plus que jamais nécessaire !
Je renouvelle mes remerciements aux collègues et amis cités dans
l'avant-propos de la 1reédition.
Madeleine Grawitz
Juin 1993.
XII
AVANT-PROPOS
J'ajoute pour cette 9e édition l'expression de ma reconnaissance à Jean
Ferreux, ancien étudiant, exemple de fidélité lyonnaise, qui m'a aidée
dans la tâche longue et difficile de moderniser la bibliographie et procuré
la grande joie d'avoir suscité l'intérêt des étudiants pour les sciences
sociales en dehors de tout objectif professionnel.
« Chacun n'apprendquecequ'il
peut apprendre»
Goethe.
Mode d'emploi de l'ouvrage.
La dimension du Précis de Méthodes des Sciences Sociales vous
inquiète:
Pas d'affolement.Certains chapitres sont plus importants que
d'autres.
Reportez-vousà la table des matières.Il n'y a pas comme dans le
guide Michelin de 4 étoiles vous assurant confort et quiétude,
mais
** indispensable, à lire absolument, à méditer, comprendre et
retenir.
* important, à lire attentivement.
Pas designes.Il est conseillé de tout lire.
Mode d'emploi de la bibliographie. - Elle n'est naturellement pas,
malgré ses dimensions, exhaustive, mais assez complète pour que l'enseignant chargé d'un cours, le chercheur, l'étudiant ayant un exposé, un
mémoire, ou une thèse à préparer, trouvent des références utiles.
Ici encore, les deux** indiquent les livres importants, l'* les ouvrages
auxquels le texte se réfère, faciles à trouver et à comprendre. Les noms des
auteurs cités sont suivis dans le texte de la date de parution de l'ouvrage.
S'il y a plusieurs titres ou divers auteurs ils sont reportés en note en bas de
page.
Les références complètes des auteurs (cités ou non) se trouvent ( ordre
alphabétique) dans la bibliographie après chaque section.
Pour éviter les répétitions, la date de parution d'auteurs déjà cités est
suivie d'un B (pour bibliographie) et du n° dans lequel se trouve la référence complète.
Ex. : Gurvitch, Traité de sociologieest cité de façon complète au n°
159 bis. Au n° 354 il est signalé simplement par Gurvitch (G.) (1958 B.
159 bis) 1.
1. Pour alléger la bibliographie, il m'a paru préférable de noter pour l'étranger et la province le
lieu de l'édition mais de supprimer la mention Paris pour tout le reste. En tout cas de conserver dans
la mesure du possible le nombre de pages et surtout (tendance récente à la suppression scandaleuse!) le nom (indispensable) de la maison d'édition.
AVANT-PROPOS
XIII
Sont reportés en fin d'ouvrage:
une liste des principales bibliographies, encyclopédies et des principales
revues de sciences sociales ainsi que des dictionnaires les plus utilisés;
quelques définitions et des indications biographiques d'auteurs importants 1 ;
une annexe qui rappelle quelques notions de statistique et donne un
exemple d'analyse factorielle après des éléments de base pour la construction de graphiques.
Un lexique( éd. Dalloz) d'un format maniable, facilite la compréhension des termes les plus utiles de chacune des sciences sociales et
complète utilement les méthodes.
1. A noter qu'à l'essor des sciences sociales en France et en Allemagne (Durkheim, Mauss, Simmel, Weber) avant 1914 a succédé après la deuxième guerre mondiale le développemnt rapide aux
États-Unis de la psychologie sociale. Développement dû aux émigrés d'Europe centrale (Lazarsfeld,
Lewin, Marcuse, Moreno). Les grands débats sur les méthodes et sur les problèmes des techniques se
situent durant cette période, d'où le maintien dans les bibliographies de nombreux ouvrages datant
de cette époque (1950-1970). Depuis, les études dans chaque discipline portent surtout sur les problèmes actuels (Crozier, Durand, Touraine) sans grand deôat de fond (sauf sur les éternels sujets de
l'individualisme, du holisme et du qualitatiO.
LIVRE1
SCIENCE
ET SCIENCES
SOCIALES
Le titre du livre 1 de cet ouvrage soulève quelques questions fondamentales. D'abord qu'est-ce que la connaissance et qu'est-ce que la
science ? Ensuite les sciences sociales sont-elles des sciences, et en quoi
diffèrent-elles des sciences physiques et naturelles ? Que faut-il entendre
par méthodes ? Les sciences naturelles et les sciences sociales utilisentelles les mêmes et lesquelles? Nous reprendrons chacune de ces questions et verrons quelles réponses leur ont été données.
LESCONDITIONS DE LA VÉRITÉ: LA LOGIQUE
3
CHAPITRE1
LEPROBLÈME
DE LA CONNAISSANCE
« En philosophie, il est très important de ne pas
être intelligent tout le temps» (L. Wittgenstein)
« ... en Sciences
Sociales,c'estmêmeindispensable»
(Madeleine Grawitz).
SECTION1. LES CONDITIONS
LA LOGIQUE
DE LA VÉRITÉ :
§ 1. Logique et connaissance
1 Le sujet et l'objet ◊ Le point de départ de la science réside dans la
volonté de l'homme de se servir de sa raison pour comprendre et contrôler la nature. Le premier problème posé par la science est de savoir comment elle est possible. Comment le réel se prête-t-il à notre investigation? Comment le sujet retrouve-t-il l'objet, le connaît-il? Une part
importante de l'histoire de la philosophie constitue une tentative pour
répondre à ces questions. Dans ce fait vécu: la connaissance elle-même,
la réflexion a séparé le sujet connaissant de l'objet à connaître et soumis à
l'analyse, le lien qui les unit. La réponse diffère en fonction du terme à
privilégier : l'objet ou le sujet de la connaissance, l'être ou la pensée, la
matière ou l'esprit, la matière ou la conscience. L'accent porté sur l'un ou
sur l'autre, distingue les deux grarids courarits de la philosophie : le matérialisme et l'idéalisme.
Que l'on privilégie le sujet ou l'objet, quel que soit le point de départ
du mouvement de l'un vers l'autre, c'est toujours par la pensée que l'on
accède à la connaissance, c'est pourquoi la démarche logique de la raison
a souvent été définie comme l'étude des conditions de la vérité, « la
science des sciences» disait saint Augustin.
Comme toutes les sciences, la logique est née de la philosophie, et
n'aurait même pas d'histoire, étant, d'après Kant,« sortie achevée du cerveau d'Aristote» (384-322). Il fallut attendre les développements de la
logique moderne pour que soit reconnu l'apport des prédécesseurs d'Aristote (Thales de Milet, 640-546, Pythagore, 570-496, Zénon d'Elée, 428347 et même Platon (VCs. av. J.-C.) et de ses successeurs: les Stoïciens,
enfin des Logiciens médiévaux.
Le raisonnement, base de la connaissance, implique, avons-nous vu,
une certaine relation entre un sujet et un objet. Dire que Socrate est un
4
LEPROBLÏMEDE LA CONNAISSANCE
homme suppose un objet ou un concept (substantif: Socrate), une activité ou un jugement par le sujet : « est un homme » (classification, mise
en relation), enfin un raisonnement qui constitue une structure ou
forme, un lien entre le sujet qui classe et l'objet qui est classé ou quantifié.
On se heurte alors à deux obstacles. D'abord, l'impossibilité de savoir
si ces structures ou formes appartiennent à l'objet, au sujet, à tous les
deux ou à leur relation, donc d'acquérir une certitude sur la validité de
cette relation (querelle de l'idéalisme et du matérialisme), mais plus grave
encore se pose le problème de la réflexion elle-même, c'est-à-dire de la
validité de la logique. La pensée s'interrogeant bute sur ses propres fondements. De la même façon en mathématiques, K. Gëdel ( 1906) prouvait
en 1932 qu'il n'était pas possible de démontrer la non-contradiction de
l'arithmétique par ses propres moyens.
Pour éviter ces problèmes insolubles, Aristote ne s'attachera qu'aux
seules structures de raisonnement, à leur validité, sans se préoccuper du
contenu vrai ou faux des propositions souvent remplacées par des lettres
(a, b, c).
Comme le grammairien ne s'intéresse qu'au respect des règles du langage sans se préoccuper du cont.enu, le logicien s'attache aux seules règles
de cohérence gouvernant la pensée et réduit alors la logique à l'étude des
conditions formelles de la vérité.
§ 2. Logique formelle,
logique concrète
2 Forme et contenu ◊ Le contenu expérimental de la connaissance est
particulier, contingent, alors que l'exigence d'universalité rend un certain
formalisme nécessaire. La logique formelle déterminera donc des opérations intellectuelles indépendantes du contenu, de toute affirmation
concrèt.e. Mais en éliminant le contenu objectif, historique, pratique et
social de la connaissance, la logique formelle se transforme en pensée
formaliste.
L'intermédiaire entre la logique formelle et la recherche concernant le
contenu, se nomme une problématique.Elle répond à un besoin de cohérence logique, met en œuvre un ensemble de problèmes qui orient.ent la
recherche et un corps de concepts qui, directement ou indirectement,
de'bouchent sur des hypothèses rendant compte d'un contenu riche de
conflits.
En fait, forme et contenu ne peuvent être totalement séparés et la
logique, même formelle, garde malgré tout une signification concrète
dont la limite imprécise laisse entier le problème essentiel : comment
unir la forme et le contenu, passer de l'être pensant à l'être existant ? A
cette question, la pensée occidentale cherchera vainement une réponse.
Le dualisme kantien aggravera les conflits en séparant la forme et le
contenu, la pensée et l'objet à connaître, ou« chose en soi». Cependant
LESCONDITIONS DE LA VÉRITÉ: LA LOGIQUE
5
avec la notion de synthèse, Kant cherchera à concilier la rigueur du formalisme et la fécondité du concret, ouvrant la voie à une nouvelle
logique. C'est à Hegel qu'il appartiendra, non comme on le croit trop
souvent de découvrir la contradiction, mais le troisième terme qui,
comme nous allons le voir, permet sinon de la résoudre, du moins de
l'utiliser.
§ 3. La dialectique
◊ La pensée de Hegel est confuse, son style difficile, on se bornera ici à donner des indications indispensables pour
comprendre la suite, en particulier le marxisme. Hegel ne nie pas la
logique formelle. Il veut réconcilier le principe d'identité avec son opposé,
la contradiction. La logique formelle est limitée par ses affirmations, sa
rigueur même : A est A. C'est la logique d'un monde simplifié, abstrait,
définitif, incapable d'exprimer le mouvement, le devenir, la contradiction
inhérente aux choses.
La logique dialectique ne dit pas A est non A, ce qui serait absurde,
mais si A correspond à une réalité, à moins d'être une tautologie sans
signification, A possède en lui un devenir au-delà de lui : A est A mais
aussi plus que A. « Alors que la logique formelle affirme qu'une proposition doit être vraie ou fausse, la logique dialectique déclare que toute proposition qui a un contenu réel, est à la fois vraie et fausse, vraie dans la
mesure où elle est dépassée, fausse si elle s'affirme absolument 1.»
« Il n'est rien sur la terre et dans le ciel qui ne contienne en soi l'être et
le néant 2 . » « L'être d'une chose finie est d'avoir en son être interne
comme tel le germe de sa disparition ; l'heure de sa naissance est aussi
l'heure de sa mort (GrandeLogiqueII, 139) 3 • Au premier terme immédiat
de l'affirmation succède un second terme sur le même plan, mais qui le
complète en le niant » « Les deux termes agissent et réagissent l'un sur
l'autre [ ...]. Le troisième revient au premier en niant le second et les
dépasse ainsi l'un et l'autre.» L'unité du monde s'exprime dans un principe d'identité rendu concret et vivant par sa victoire sur les contradictions.
La dialectique de Hegel a ouvert la voie permettant de dépasser la
logique formelle mais elle n'a pas abouti, dans la mesure où l'idéalisme
l'amène, comme le lui reprochera Marx, à remplacer toute la réalité
humaine par la conscience qui se connait elle-même. Lorsqu'il oppose le
contenu à la forme ce n'est pas d'un contenu vivant qu'il s'agit, mais des
idées qui s'opposent entre elles. La phénoménologie déclarera que: le
contenu plus précisément défini... est l'esprit qui se parcourt lui-même et
se parcourt en tant qu'esprit. De même le chapitre terminal de la Grande
3 Hegel (1770-1831)
1. H. Lefebvre (1971), p. 34.
2. G.L. I 81 in Lefebvre,p. 25.
3. In op. dt., p. 25.
6
LEPROBLÏMEDE LA CONNAISSANCE
Logique affirme que le concept n'est plus externe au contenu: « L'idée
logique est son propre contenu en tant que forme infinie 1.»
Ces discussions sur la logique ne doivent pas être considérées comme
divertissements pour philosophes. Elles soulèvent le problème de notre
raison donc de la rigueur de la science et de nos possibilités de connaître.
Les solutions adoptées commandent des attitudes face au savoir et au
monde. Marx et Lénine partis d'une analyse historique et pratique de la
vie concrète, ont été amenés à remonter à ces problèmes philosophiques
pour trouver le fondement du matérialisme dialectique 2 •
Tandis que les philosophes discutaient abstraitement des règles du
bien-penser, sans enrichir le savoir, les sciences progressaient en constituant leurs propres méthodes de recherche. Ce risque d'une négation de
la logique en général, dans un émiettement de logiques particulières,
devait être surmonté. Comme l'écrit G. Bachelard (1968) : « Il fallait
pour cela, à côté d'une logique formelle dont les impératifs : cohérence,
rationalité, universalité, seront respectés, concevoir une logique concrète
qui élucide de l'intérieur les méthodes des diverses sciences, mais aussi
crée entre elles un lien. » Ces règles de la logique, considérées comme les
outils d'analyse et de recherche des lois générales de la nature, « constituent la théorie d'une pratique : la connaissance 3 ».
4 Bibliographie ◊
Pour l'utilisationde la Bibliographiecf. Avant-Propos.
BACHELARD
(G.) 1968. - Le nouvelespritscientifique,P.U.F., 10e éd., 181 p.
**- 1965. - La formation de l'espritscientifique,contributiondune psychanalysede la connaissanceobjective,éd. J. Vrin, 295 p. (1re éd. 1938).
BAUDOlN
a.) 1989. - Karl Popper,P.U.F., Que sais-je?
BIANCHÉ
(R.) 1967. - L'axiomatique,coll. sup. P.U.F., 111 p.
- 1968. - Introductionà la logiquecontemporaine,Colin, coll. U2, 204 p.
- 1970. - La logiqueet son histoire, d'Aristote d Russell, Colin, coll. U,
366 p.
FoULQUIÉ
(P.) 1949. - La dialectique,P.U.F., Que sais-je?, 128 p.
GOLDMANN
(L.) 1970. - Marxisme et sdences humaines, Gallimard, coll.
Idées, 361 p.
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2. Cf. n°' 11 et 129.
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LES PROBLÈMES DE LA CONNAISSANCE:
L'ÉPISTÉMOLOGIE
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SECTION2. LES PROBLÈMES
DE LA CONNAISSANCE:
L'ÉPISTÉMOLOGIE
« Chacun a son Kant à soi. »
Einstein.
§ 1. Définitions
5 Science et philosophie ◊ Abandonnés par la logique d'Aristote, les
problèmes des relations entre le sujet et l'objet, de ce qui est introduit par
l'un ou appartient à l'autre, enfin des structures ou formes de l'objet par
rapport aux activités du sujet, constituent l'un des grands chapitres de la
philosophie.
A l'origine, philosophie et science étaient confondues. La connaissance, la réflexion sur la démarche scientifique en général, ou sur les progrès de chacune des sciences, relevaient du domaine des philosophes. La
séparation du domaine scientifique devait amener un glissement de la
signification des termes, qui aboutit aujourd'hui à une confusion regrettable. Théorie de la connaissance, philosophie des sciences, épistémologie, souvent employées l'une pour l'autre, méritent que soit précisé ce
qu'elles recouvrent
La théorie de la connaissanceou gnoséologie,traite des problèmes de la
connaissance, des relations entre le sujet et l'objet sur le plan le plus
général et le plus abstrait.
La philosophiedes sciencesrecouvre une réflexion générale sur l'ensemble des sciences et leur développement A partir du moment où ce ne
sont plus les philosophes qui s'intéressent à la science mais les savants
qui s'interrogeant sur leur propre démarche scientifique, posent des pro-
8
LEPROBLÏMEDE LA CONNAISSANCE
blèmes philosophiques, ils empruntent à la philosophie son vocabulaire.
Celle-ci reflétera forcément la différence de point de vue des utilisateurs
et se modifiera. Un exemple frappant de cette évolution est fourni par le
terme d'épistémologie.
L'épistémologieà l'origine se distinguait du terme vague de philosophie
des sciences par sa précision. D'après Lalande, il désigne moins des
notions générales d'évolution que « l'étude critique des principes, des
hypothèses et des résultats des diverses sciences, destinée à déterminer
leur origine logique, leur valeur et leur portée objective». L'épistémologie
au sens strict, est donc une étude critiquefaite a posteriori,axée sur la validité des sciences, considérées comme des réalités que l'on observe, décrit,
analyse. En fait, ces nuances se sont estompées, épistémologie et philosophie des sciences sont à l'heure actuelle deux termes souvent utilisés
l'un pour l'autre.
Cependant le terme d'épistémologie demeure utilisé au sens étroit,
lorsqu'il s'agit de l'étude non plus des sciences en général, mais d'une
science particulière. C'est ainsi que le recueil de la Pléiade qui s'intitule
Logiqueet Connaissancescientifique(1967) comporte des chapitres sur
l'épistémologie de la chimie ou de la logique.
De la même façon, sous l'influence du développement de la réflexion
scientifique, l'épistémologie va absorber progressivement la théorie de la
connaissance.
Alors que le français, fidèle à l'étymologie grecque, distingue «gnoséologie»
ou théorie de la connaissance au sens général, abstrait et philosophique du terme,
et« épistémologie» ou philosophie des sciences, l'anglais et l'italien confondent
(Théoles deux, les rapprochant du sens allemand, plus large, de Erkenntistheorie
rie de la connaissance).
On peut donc admettre aujourd'hui que l'usage consacre l'emploi du
terme « épistémologie » pour désigner à la fois la théorie de la connaissance et la « philosophie des sciences ». Encore faut-il justifier l'utilisation du terme par le contexte dans lequel on l'emploie, être conscient de
la zone frontière des disciplines dans lesquelles on évolue. Nous insistons
sur ce point, car parmi les termes que le jargon a mis à la mode en
sciences sociales, l'épistémologie est un des plus souvent employés. Or
c'est le souci de rigueur, non l'utilisation abusive de termes scientifiques,
qui permettra aux sciences humaines d'accéder au statut de science.
§ 2. L'idéalisme
Le monde extérieur s'imposant à tous comme une évidence, la philosophie, au moins à ses delmts, aurait pu reconnaître la suprématie de
l'objet et s'orienter vers une interprétation matérialiste. Mais justement,
l'évidence et l'importance des phénomènes de la nature, obligent à poser
des questions : pour expliquer le réel, l'homme a inventé le surnaturel.
Les esprits sinon l'esprit, sont au départ plus forts que la matière qu'ils
commandent, la religion naîtra avant la science. Les progrès les plus
LESPROBLÈMESDE LA CONNAISSANCE: L'ÉPISTÉMOLOGIE
9
rapides de la réflexion philosophique porteront sur le domaine du sujet
connaissant : la perception pour le monde sensible, la logique pour la
pensée. Le sujet pensant est pour lui-même plus évident que l'objet pensé.
6
Les auteurs ◊ La tendance idéaliste regroupe de nombreuses doctrines
philosophiques, nous nous bornerons ici à indiquer ce qu'elles ont de
commun et à rappeler quelques noms des auteurs les plus importants.
Depuis l'Antiquité (Platon, Aristote) l'idéalisme reconnaît le primat de
l'esprit par rapport au monde.
« Que représentent les objets sinon des objets perçus par nos sens ? Or que
percevons-nous, sinon nos idées et nos sensations? N'est-il pas simplement
absurde de croire que les combinaisons d'idées et de sensations peuvent exister
sans être perçues» écrit Berkeley (1685-1753) 1. Comme on le verra, Descartes
est partagé entre le matérialisme indispensable pour créer la science et l'idéalisme
nécessaire à la sauvegarde de la religion et à la sécurité des principes de la pensée.
Leibniz (1596-1650), lui, s'en tire par une pirouette:« Rien dans l'entendement
qui ne vienne des sens... si ce n'est l'entendement lui-même 2 • » Enfin Kant
(1724-1804), pour lequel notre esprit incapable de sortir de lui-même, ne retrouve dans les choses que ce qu'il y a mis.
Après avoir accepté le monde de l'expérience : les phénomènes, Kant se réfugie
dans l'idéalisme le plus absolu, celui des vérités éternelles« nouménales». Hegel
(1770-1831) se distingue par un idéalisme objectif,c'est-à-dire qui attribue à nos
instruments de connaissance une certaine valeur. Le monde réel est l'incarnation
d'une« Idée» à laquelle l'esprit humain accède par une« conscience vraie». Plus
près de nous, Bergson (1859-1941) affirme que le monde n'est qu'un ensemble
d'images. « Nous ne sommes assurés immédiatement que de l'idée, que ce soit
l'idée de la pensée, ou l'idée des choses corporelles 3• »
Enfin Brunschvicg (1869-1944): «Je crois toucher et voir ce qui m'entoure,
en réalité, la maison dont je dis qu'elle est devant moi, ne se présente pas à moi
d'une façon différente que ne le fait à ce même instant, le lac que je me souviens
avoir traversé l'année dernière; je ne saisis pas directement le monde ... parce que
je ne puis sortir de moi, sans cesser d'être moi; le monde qui est connu est en
moi 4.»
En fait, comme l'écrit Lefebvre,l'idéalisme se referme sur le moi, « il
porte à l'absolu, une petite expérience fort suspecte: la conscience purement subjective». Cependant les idéalistes, par l'importance accordée à
la pensée, ont plus que les matérialistes contribué aux progrès de la
connaissance et forgé les instruments et concepts les plus pénétrants
pour l'analyser.
§ 3. Le matérialisme
7 L'évolution ◊ Si le philosophe est attiré par l'idéalisme, le savant, lui, à
quelques exceptions près, ne peut être que matérialiste, car il n'y a pas de
1. Dialogued'Hylaset de PhilonoüsI, p. 8, in H. Lefebvre(1969, B. 4), p. 24.
2. NouveauxEssaisII 1. sec. 2 in H. Lefebvre(1969, B. 4), p. 25.
3. In op. dt.,(B. 4), p. 33.
4. L. Brunschvicg(1905).
10
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
connaissance sans un objet à connaître, pas de science possible, sans une
nature à observer. Le matérialisme apparaît très tôt dans l'Antiquité. Aux
vf et~ siècles av.J.-C., des philosophes importants tels que Thalès, Héraclite... plus tard Epicure ( 341-2 70), sont frappés par le fait que tout est
mouvement dans la nature. Il s'agit là d'un matérialisme mécaniste et, a
priori que l'état des sciences de l'époque ne permet pas de confirmer ou
de rectifier, d'où sa faible extension 1.
« Le matérialisme est le vrai fils de la Grande-Bretagne » écrivait Marx. Roger
Bacon (1214-1294) invite à étudier le grand livre de la nature, Locke (16321704) déclare que nos idées ne peuvent venir que de notre expérience du monde
extérieur.
Le matérialisme qui s'épanouit progressivement est encore mécaniste parce
que de toutes les sciences naturelles, la mécanique des corps solides terrestres et
célestes est la plus avancée. Le mouvement mécanique est le plus simple à observer. Faute de connaissances en chimie, en biologie, en physique, le dynamisme du
vivant n'apparaît pas et de ce fait le mouvement de la nature ne peut être que perpétuel, sans histoire et sans évolution.
Le matérialisme vulgaire, en niant la conscience, pour l'arracher au
cercle clos où l'enfermait l'idéalisme, ne faisait que créer une autre métaphysique, non de l'esprit mais de la matière.
A partir du XVIIesiècle, les deux courants apparaissent de plus en plus
comme les défenseurs de deux idéologies opposées: l'idéalisme lié à la
religion, à une certaine forme d'humanisme moral, le matérialisme, au
développement scientifique. Les deux tendances vont s'affiner, se nuancer. De toute façon le débat entre l'idéalisme et le matérialisme ne peut se
résoudre in abstracto. Comme le dit Marx: « La discussion sur la réalité
ou l'irréalité de la pensée - isolée de la praxis - est purement scolastique 2. »
L'essor scientifique favorise le développement du matérialisme. Sous sa
forme moderne, soucieux de se détacher des conceptions métaphysiques,
il ne cherche plus une identité entre les sensations, les représentations
humaines et les objets de la nature, mais une correspondance de fait,
grâce à laquelle la science existe, observe, expérimente. Il ne nie donc pas
l'existence de la pensée, mais refuse de l'isoler. Position pratique que
Lénine (1967) définit en ces termes: « L'admission du monde extérieur,
de l'existence des objets en dehors de notre conscience, indépendamment
d'elle, est le postulat fondamental du matérialisme. » De son côté, face
au progrès de la science, l'idéalisme ne peut nier le monde extérieur.
Devant l'excès d'un certain scientisme, il se camouflera, se modernisera,
prendra des formes nouvelles, telle la phénoménologie.
§ 4. La phénoménologie
8 Edmond Husserl (1859-1938)
◊ La phénoménologie est une doctrine philosophique conçue par E. Husserl au debut du :XXC
siècle en Alle1. La dispute entre idéalistes et matérialistes reprendra dès le xf siècle. L'œuvre d'Aristote, idéaliste, sera condamnée au XIf siècle avant de régner à partir du xm'.
2. K. Marx, rééd. 1963, p. 50.
LES PROBLÈMES DE LA CONNAISSANCE:
L'ÉPISTÉMOLOGIE
11
magne. Elle est, comme toutes les doctrines, une protestation contre
celles qui règnent à cette époque : le kantisme et la psychologie de l'école
de Warzbourg. Mais ce qui fait son originalité c'est que hostile à l'idéalisme, elle s'oppose également à l'empirisme, lié au développement scientifique et industriel. Husserl reproche à ces deux tendances leur infidélité
aux choses. Le point de départ de sa réflexion sur la nature de la scientificité: « comment peut-il y avoir « un vrai» appre'hendé par une subjectivité?», l'amène à retrouver dans l'intention l'évidence de la subjectivité.
Même les matériaux recueillis dans l'observation empirique sont construits au
lieu d'être simplement vécus. La phénoménologie se veut une méthode de retour
aux choses elles-mêmes, dans des descriptions, en dehors de toute conceptualisation. Il s'agit d'une« eidétique» ou« science des essences» qui repose avant tout
sur l'intuition.
Comment se situe l'individu par rapport à cet objet vécu ? Il sera la conscience
intentionnelle, « le rayon qui éclaire la chose», écrit G. Picon 1, car « toute
conscience est conscience de quelque chose», toute conscience vise un objet qui
n'est pas elle, qui ne saurait être contenu en elle, qui est donc transcendant.
Le sujet face à la transcendance de l'objet est conscient de l'acte par lequel il
donne à celui-ci une signification. Cette prise de conscience au centre de l'opération de réduction, est le propre de ce que Husserl appelle « l'Ego Transcendantal »
qui a permis de qualifier cette philosophie d'idéalisme transcendantal 2•
L'évolution des idées de Husserl s'explique par son insatisfaction, ses hésitations. Ceci ne l'a pas empêché d'exercer une influence profonde: phénoménologie du langage, de la volonté, de l'imagination, de l'art, en particulier en France,
~ur M. Merleau-Ponty (1908-1961) qui fut son véritable continuateur et aux
Etats-Unis sur A. Schutz. Enfin, la phénoménologie est à l'origine des diverses
théories existentialistes qui reprennent l'idée de la supériorité du vécu, du subjectif, sur les constructions conceptuelles.
§ 5. Le matérialisme
dialectique
Le marxisme d'inspiration historique, sociologique, économique
peut-il aussi se réclamer d'une philosophie? Il était normal que les opinions se divisent sur les problèmes de connaissance, celle de Marx luimême ayant varié 3.
9 Friedrich Engels (1820-189 5) ◊ A propos de Ludwig Feuerbach
( 1804-18 72) 4 il admet que la question première et dernière de la philosophie est celle des rapports entre la pensée et l'existence, entre l'esprit et
la nature, l'idéalisme privilégiant la première, le matérialisme la dernière.
Mais pour lui, c'est la religion et la philosophie qui ont séparé le réel de
1. G. Picon (1957), p. 55.
2. Ce que conteste Merleau-Ponty:« Loin d'être comme on l'a cru, la formule d'une philosophie
idéaliste, la réduction phénoménologique est celle d'une philosophie existentialiste» (1967).
3. Un exposé plus complet sur le marxisme trouvera sa place ultérieurement ( cf. chap. III, section
II, par. 2, n°' 128 et suivants).
4. Philosophe allemand critique de Hegel, a suscité la réflexion des marxistes.
12
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
l'idéal. Le matérialisme en reconnaissant « le monde tel qu'il est» supprime le pseudo-problème philosophique. Dialectique et logique formelle
pourraient se rattacher directement aux sciences, sans passer par la philosophie.
En simplifiant le problème, E~els a refermé la théorie en un système clos.
Comme le note Lénine, l'objectivite de la dialectique est illustrée par des exemples
mais n'est pas prouvée. Les questions essentielles restent en suspens. Comment
en partant des processus concrets des sciences particulières, généraliser pour
atteindre des lois universelles ? Comment ne pas rattacher celles-ci aux concepts
philosophiques : matières, loi, devenir. H. Lefebvrepose alors la question : « Si la
dialectique vient de l'étude de la nature, comment et pourquoi est-elle révolutionnaire, si elle vient de la critique révolutionnaire et de l'analyse historique, comment et pourquoi la retrouve-t-on dans la nature ? »
10 Karl Marx (1818-1883)
◊ Le matérialisme historique de Marx ne
retient que l'aspect économique, historique, social, humain des faits mais
ne se préoccupe pas de logique formelle. La dialectique n'existe pas sinon
comme donnée empirique. Après avoir en 1844 déclaré que le prolétariat
devait s'accomplir et par là supprimer la philosophie, Marx est amené
dans sa lutte contre la gauche hégélienne à opposer l'action révolutionnaire à la philosophie considérée comme une idéologie. C'est vers 1857
seulement qu'il découvre la dialectique de Hegel (après l'avoir tant
décriée) et aborde les problèmes de la connaissance. Celle-ci résulte de
l'appropriation 1 d'un contenu par la pensée et se rattache donc à une
théorie philosophique : le matérialismedialectique.
La position de Marx par rapport à l'hégélianisme est résumée dans le
fameux texte de la préface du Capital: « Ma méthode dialectique n'est
pas seulement différente par ses fondements de la méthode hégélienne,
mais elle est exactement le contraire. Chez Hegel, elle se tient sur la tête,
il faut la retourner pour trouver le noyau rationnel sous l'enveloppe mystique.»
Marx reprend donc à Hegel la notion dialectique de contradiction. « Le
rapport des contradictoires n'est pas un rapport statique, défmi abstraitement et retrouvé dans la réalité, il devient un rapport vécu 2 . »
La prise de conscience vraie pour Hegel, couronnement de son apologie de l'action, n'est pour Marx que son point de départ. Hegel part de
l'idée, il s'agit de partir des faits. « L'action est une valeur, car c'est par
l'action qu'on arrive aux conditions d'une pensée conceptuelle claire,
consciente, à « l'en soi et pour soi » à la réalisation de l'esprit absolu,
c'est la position de Hegel. La pensée claire et vraie est une valeur, car c'est
par elle qu'on peut réaliser les conditions d'une action efficace pour
transformer la société et le monde, c'est la position de Marx 3 .
Le matérialisme dialectique ne conçoit plus la raison universelle
comme intérieure à l'individu, il ne la sépare plus de la nature, de la pra1. Pour Marx, l'appropriation est un concept philosophique: l'activité qui se saisissant d'une
donnée concrète, d'une matière, produit des o::uvreset les connaît en s'y reconnaissant.
2. ln H. Lefebvre,Encyclopédie,p. 100.
3. In L. Goldman (1959), p. 18.
LES PROBLÈMES DE LA CONNAISSANCE: L'ÉPISTÉMOLOGIE
13
tique, de la vie. La connaissance va de l'immédiat au concret, de la pratique spontanée à la pratique réfléchie, de l'expérience sensible à l'action
rationnelle, à travers l'abstrait. « Les idées que l'on se fait sur les choses
ne sont que le monde réel, matériel, exprimé et réfléchi dans la tête des
hommes, c'est-à-dire qu'elles sont édifiées à partir de la pratique et du
contact actif avec le monde extérieur par un processus complexe ou entre
toute la culture 1 . Ce lien entre le vécu, la pratique et la pensée c'est ce que
recouvre la notion de praxis « faire et se faisant se faire».
Celle-ci n'était pas étrangère à Hegel qui dans sa téléologie2 retrouvait la valeur
de la pratique 3 • Certes, il ne s'agit pas encore pour lui par la philosophie de transformer le monde, mais seulement de le comprendre. Cependant le monde que la
philosophie hégélienne s'efforce de comprendre n'est pas un monde tel que
l'homme l'aurait reçu, mais tel qu'il le modifie selon ses fins dans une praxis 4.
◊ Lénine revenant à Marx, assouplit les positions d'Engels. Il aborde dans Matérialisme et empiriocriticisme(1908) et
dans les Cahierssur la dialectiquede Hegel,les problèmes de la connaissance. Pour lui matérialisme et idéalisme, sont des postulats6 philosophiques c'est-à-dire des affirmations nécessaires et sans preuves, qui
concernent deux interprétations opposées du monde ayant chacune leur
histoire propre. L'une et l'autre ne pourront disparaître qu'ensemble,
lorsque sera achevée la fusion entre les sciences particulières, la science et
la philosophie. Mais ceci n'est qu'une orientation ... le but est à l'infini.
11 Linine 5 (1870-1924)
12 Conclusion sur le matérialisme ◊ Nous dirons pour conclure :
- que la dialectique matérialiste privilégie le contenu : l'être détermine
la pensée.
- qu'elle est une analyse du mouvement de ce contenu dont elle tente
d'établir les lois de développement,sous la forme d'une théorie de la
connaissance, ou d'une analyse concrète. Elle n'est jamais un dogme, un
système fermé mais toujours un instrument de recherche et d'action.
Enfin que le matérialisme historique, grâce à ses analyses économiques
concrètes, a réintroduit le vécu dans la dialectique lui faisant perdre sa
forme idéaliste. La liaison du concret et de l'abstrait permet au matérialisme dialectique de dépasser à la fois l'idéalisme et le matérialisme mécaniste.
Si d'excellents esprits ont mélangé contrariété, opposition, réciprocité,
complémentarité avec la pensée dialectique c'est-à-dire avec la théorie des
contradictions, ces confusions ont abouti à l'abus et à la dégénérescence
1. In op. dt.
2. Téléologie : étude des fins.
3. Lénine discerne dans les derniers chapitres de la logique une volonté de réintégrer la pratique à
la théorie. « Maix se rattache donc directement à Hegel, en introduisant le critère de la pratique dans
la théorie de la connaissance. » Lénine, Cahiersphilosophiques.
4. Cf. J. Hyppolite (1970). Sur Hegel (1970, B. 4).
5. Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine.
6. Le postulat est un acte, il implique une position, une prise de parti comme l'avait déjà indiqué
Marx.
14
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
de la notion de matérialisme dialectique dans les pays qui ont voulu l'utiliser et la vulgariser. C'est ainsi que dans les pays de l'Est et surtout en
Chine, toute opposition devenait dialectique 1.
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Pour éviter de réduire la dialectique à la logique, le dogmatisme avait absorbé la logique dans la dialectique. Mais, pendant ce temps, les logiciens créaient des instruments nouveaux de connaissance et
d'action : logique opérationnelle, cybernétique, théorie des jeux et de l'information. Ne serait-ce que
pour des impératifs militaires, il fallait que les dialecticiens se plient à ces nouvelles exigences d'une
logique qu'ils avaient voulu méconnaître. C'est alors que naquit, pour les besoins de la cause, la distinction entre la contradiction et l'antagonisme ou contradiction insurmontable. Cette distinction
ne comportant pas de crttère, permet de qualifier les situations réelles en fonction des nécessités politiques et de légitimer par exemple la coexistence pacifique.
La difficulté consiste à concilier le mouvement dialectique avec le plan de la logique, celle de la vie,
dans la mesure où elle correspond au principe d'identité et présente une certaine stabilité: cette table
est bien une table, elle a sa structure, elle a quatre pieds. Lefebvre propose d'assigner à la logique,
l'étude des conditions de stabilité (relative), étude concrète, alors que la dialectique s'occuperait du
devenir: disparition et formation, négation et création des structures. « Cette mise en place des
domaines méthodologiques ne les sépare pas, elle évite qu'on les confonde et laisse ouvert le problème de leur articulation et des transitions de l'une à l'autre.»
LES MOYENS DE LA CONNAISSANCE:
MÉTHODE, THÉORIE ET PROCÉDURE
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DE LA CONNAISSANCE :
MÉTHODE,THÉORIEET PROCÉDURE
§ 1. La méthode
14 Ambiguïté de la notion ◊ La notion de méthode est d'une ambiguïté
souvent dénoncée. En ce qui concerne la méthode au sens élevé du terme,
J. Piaget (1967) remarque qu'elle n'est pas une branche indépendante,
car les problèmes d'épistémologie et de logique posent constamment des
questions de méthode.
A propos de méthode déductive, on est amené à traiter de logique et
d'épistémologie mathématique; quant à la méthode expérimentale, en
physique ou en psychologie, sa conception, son application ou son échec
sont subordonnés à l'épistémologie, à la logique appliquée. C'est pourquoi on ne peut traiter la méthode à part. De plus il existe plusieurs
conceptions:« Le propre de la méthode, dit A. Kaplan (1964), est d'aider
à comprendre au sens le plus large, non les résultats de la recherche
scientifique, mais le processus de recherche lui-même.» Il ajoute que les
attitudes concernant les problèmes de la connaissance dépendent de
positions philosophiques beaucoup plus que des difficultés rencontrées
dans la recherche scientifique elle-même. De la même façon, les questions de méthode seront influencées par les a priori philosophiques. Sans
doute, mais les difficultés rencontrées dans la recherche relèvent, elles
aussi, de la méthode.
Pour toutes ces raisons nous renvoyons les différentes conceptions de
la méthode au Livre Il, chap. 1.
16
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
§ 2. La théorie
On ne donnera ici que des indications très sommaires car on retrouvera ces problèmes à propos de l'évolution des sciences.
15 Le rationalisme ◊ Pour le rationaliste, le critère de la vérité ne dépend
pas de nos sens : il est intellectuel. Constructions logiques, schémas
conceptuels, forment les démarches d'une pensée avant tout déductive,
c'est-à-dire qui part du général pour s'appliquer au particulier. En fait, le
rationalisme s'oppose surtout à la «révélation», à une certaine métaphysique. Il revêt des formes complexes et parfois proches d'un idéalisme
rationalisé.
16 L'empirisme ◊ A l'opposé, l'empiriste affirme que l'origine de la
connaissance se trouve dans l'expérience. Il croit en la valeur de l'observation, et en celle de la sensation. Le concret se trouve ainsi appréhendé
par le sensible, c'est le contraire de la conception platonicienne.
§ 3. La procédure, les types de raisonnement :
déduction, induction
17 La déduction ◊ C'est avant tout un moyen de démonstration. On part
de prémisses supposées assurées, d'où les conséquences déduites tirent
leur certitude. Aristote déclare qu'il est nécessaire que la science démonstrative, la seule véritable à ses yeux, parte de prémisses vraies, premières,
immédiates, plus connues que les conclusions antérieures dont elles sont
les causes. La mathématique, jusqu'à une époque récente, représentait le
modèle de ce type de science.
Mais si la déduction démontre, elle découvre rarement Pour découvrir,
il faut alimenter la réflexion du sujet par l'observation de l'objet C'est ce
qu'affirment les empiristes mais c'est une autre démarche qu'ils proposent
18 L'induction ◊ L'induction est une généralisation, opération par
laquelle on étend à une classe d'objets ce que l'on a observé sur un individu ou quelques cas particuliers. La philosophie classique distingue l'inductionrigoureuse,dite aristotélicienne, qui reconnaît certaines caractéristiques aux phénomènes observés (en principe la totalité des cas), les
généralise ou les résume dans une loi, et l'induction amplifiante (à tort
appelée baconienne) ou expérimentale,qui, d'un nombre déterminé de
faits observés, généralise à un nombre infini de faits possibles.
L'induction rigoureuse ne permet pas de passer des faits aux lois. La
nouveauté qu'introduit l'expérience n'intéresse pas la logique formelle,
c'est en dehors d'elle que se développeront les sciences. Mais alors leurs
méthodes ne reposant pas sur une logique rigoureuse, se séparent de la
LES MOYENS DE LA CONNAISSANCE:
MÉTHODE, THÉORIE ET PROCÉDURE
17
logique et de la philosophie. « Le savant prouve le mouvement de la pensée en avançant dans la connaissance, mais le philosophe se venge en
mettant en question la valeur de la science. Le conflit entre la rigueur et
la fécondité s'élargit, il fait naître le problème de la connaissance et de la
valeur de la science 1. »
Si l'expérience ne peut vérifier au sens complet du terme l'induction, ne
peut-on admettre qu'elle la confirme plus ou moins? Des auteurs comme R. von
Mises (1883-1953), Rudolf Camai? (1891-1976), précisent la notion de probabilité et admettent à côté d'un degre de confirmation contrôlé par la logique, une
notion de fréquence statistique soumise à l'expérience elle-même 2 •
Enfin K. Popper 3 rejette en bloc l'induction même tempérée de probabilité, car
de toute façon les conclusions dépassent les prémisses. Pour lui le problème de
l'empirisme a été faussé au départ par une confusion entre l'analyse logique de la
connaissance scientifique, qui ne s'occupe pas du fait lui-même de découvrir,
mais seulement de la justification ou de la validation de ce qui a été découvert et
l'inspiration qui relève de la psychologieempirique, mais pas de la méthode. Einstein indiquait que dans la recherche des lois universelles, il n'y avait pas de voie
logi9ue tracée d'avance: « Elles ne peuvent être atteintes que par une intuition
basee sur quelque chose comme un amour intellectuel des objets de l' expérience 4.»
Tout en admettant l'existence d'une rupture dans la découverte,
peut-on considérer la séparation entre la rigueur de la déduction et la
fécondité de l'induction comme absolue, se demande H. Lefebvre.Selon
Aristote, le syllogisme est un raisonnement dans lequel le moyen terme
joue un rôle essentiel de médiation, de relation fondamentale. Il classe les
objets d'après les qualités essentielles de leur nature. Le jugement donne
un contenu au syllogisme.Dire : Socrate est un homme, tous les hommes
sont mortels, donc Socrate est mortel, c'est reconnaître à Socrate la qualité d'homme et de mortel.
On peut donc réduire l'antinomie classique entre induction et déduction, en constatant : 1° que la déduction du syllogismeformel pur est, à la
limite, une tautologie si son contenu ne lui ajoute rien; 2° que l'induction rigoureuse est rarement utilisable, car on n'est jamais sûr d'avoir la
liste complète des objets d'où l'on extrait la loi les concernant; 3° qu'en
revanche, dans la mesure où le syllogisme porte un contenu, où le jugement reconnaît une qualité (Socrate est un homme, etc.) dans ce cas, le
plus fréquent, la déduction se rapproche de l'induction amplifiante qui
généralise, sans certitude totale. Dans les deux cas, la pensée prend un
risque, établit un compromis entre rigueur et invention. Dans les deux
démarches de la pensée, l'important c'est de discerner l'essentiel, d'abstraire, de généraliser, de créer des concepts.
1. H. Lefebvre (1971, B. 4), p. 17.
2. R. Carnap (1928).
3. K. Popper (1935, 1973), cf. n° 86.
4. A. Einstein (1952, B. 86).
18
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
§ 4. Les outils:
les concepts
19 Définition ◊ L'opposition entre rationalistes et empiristes sur le plan
du raisonnement (induction, déduction) se poursuit en ce qui concerne
la valeur des concepts.
Qu'est-ce qu'un concept? Ce n'est pas le phénomène lui-même, c'est
une abstraction, une pensée, un moyen de connaissance 1. Le concept
obéit à un double mouvement: d'une part il représente une activité pratique, sensible, le contact avec le monde sous la forme des êtres singuliers : tel objet, tel animal, et de proche en proche il s'élève en écartant les
aspects particuliers, contingents, de ce contenu, pour atteindre par abstraction l'universel, le concept d'homme, d'animal. La formation d'un
concept, pour Lefebvre,signifie que l'on a pénétré au-delà de l'immédiat
sensible, de l'apparence, du phénomène, dans un degré supérieur d' objectivité. « La logique du concept est une logique de l'essence 2 », de la
qualité essentielle.
20 Extension. Comprenension ◊ Le concept est plus ou moins étendu,
plus ou moins compréhensif. Le concept de chien recouvre un certain
nombre d'animaux : basset, griffon, cocker, etc., d'après leurs caractéristiques communes : vertébré, mammifère, etc., sans se préoccuper de leurs
qualités particulières : poil ras, poil long, etc.
D'après la logique formelle, compréhension et extension varient en
raison inverse l'une de l'autre. Le degré supérieur de l'abstraction: l'animal, a une grande extension, aucun animal ne lui échappe, mais peu de
compréhension, il ne recouvre pas les particularités du cocker. En augmentant le nombre d'objets, on réduit à l'essentiel ce qui les unit.
La distinction entre extension quantitative et compréhension qualitative, oppose surtout les concepts stables, déjà constitués, formés dans une
hiérarchie (l'individu, le genre, l'espèce). Dans la réalité, les concepts se
créent, s'enrichissent et disparaissent sans que leurs contours obéissent à
une délimitation aussi rigoureuse. On reconnaît au concept une valeur
de généralité. Quelle est l'origine de cette valeur ?
Sur la constitution même des concepts, leur mode d'élaboration, s'affrontent empiristes et rationalistes. Prenons l'exemple du concept de
frustration. Pour les empiristes, la généralité du concept résulte de la
somme d'expériences, de situations de frustrations observées, d'où l'on a
abstrait certaines propriétés qui leur étaient communes. Au contraire,
pour les rationalistes, la généralité du concept de frustration résulte de sa
définition même, c'est-à-dire de l'existence d'une propriété essentielle,
abstraite, commune à toutes les situations qui relèvent du concept.
Ceci soulève deux questions : le rapport entre concept et jugement, le
lien entre concept et définition.
21 Concept et jugement ◊ Dans la mesure où le concept retrouve une
qualité essentielfe, il implique un jugement. Logiciens et psychologues se
sont demandé si le jugement précédait ou non le concept. Aristote
1. Cf. Livre Il, chap. Il, sect. I, n°' 307 et suivants.
2. H. Lefebvre (1969, B.4), p. 115.
LES MOYENS DE LA CONNAISSANCE:
MÉTHODE, THÉORIE ET PROCÉDURE
19
affirme:« La perception porte sur le général, nous percevons l'homme en
général avant de percevoir Kallias ». Pour Kant, au contraire, l'acte élémentaire de l'intelligence est le jugement, le concept implique seulement
une virtualité indéfinie de jugements 1. On peut, d'après Lefebvre2,
résoudre le problème en considérant que les deux thèses expriment deux
moments de la pensée. La thèse aristotélicienne concerne le concept déjà
formé : je vois un chien et le saisis immédiatement sous cet aspect La
thèse kantienne exprimerait plutôt la formation du concept: il faut
observer un certain nombre de cas pour juger leurs qualités, saisir ensuite
d'emblée le général.
22 Concept et définition ◊ Pour comprendre ce qu'est une définition, il
faudrait logiquement donner d'abord une définition de la définition. R.
Robinson (1950) distingue dix-huit types de définitions. Pour Aristote la
définition est une phrase signifiant « l'essence d'une chose». Dans la
pratique, on se contente souvent de définir par des synonymes ou encore
par des exemples, mais la véritable définition fait appel aux propriétés du
concept.
Elle est ontologique 3 . Or comme nous l'avons vu, le concept est une
représentation rationnelle, comprenant les attrtbuts essentiels d'une
classe de phénomènes ou d'objets. On voit donc que définition et
concept sont sinon synonymes, du moins liés. C'est pourquoi l'une et
l'autre vont subir les conséquences des divers points de vue concernant ce
qui est défini, c'est-à-dire dépendre de la notion de réalité.
C'est ce problème qu'évoque Platon dans le dialogue d'Hermogènes et Cratyles, le premier déclarant que le sens des mots résulte de conventions arbitraires,
sans lien nécessaireavec la réalité, tandis que Cratyles,à qui Socratedonnera raison, soutient 5lUeles mots signifient quelque chose en rapport avec les objets auxquels ils se réferent. Discussion toujours actuelle et qui oppose encore des sociologues tels que G. A. Lundberg (1946), qui veut définir« a priori», et H. Blumer
qui lui oppose la nécessité de tester empiriquement le concept, l'expérience seule
permettant de savoir si sa définition est vraie.
Mais que signifient vérité et réalité ? Les mathématiques par exemple,
reposant sur des postulats, ne sont pas tenues par la réalité. C'est le sens
de la fameuse boutade d'Einstein : « Dans la mesure où les mathématiques traitent de la réalité, elles ne sont pas certaines et dans la mesure
où elles sont certaines, elles ne traitent pas de la réalité. » Bien des
concepts des sciences physiques ne sont encore que des formules. Les
atomes sont-ils réels ? Et en sciences sociales que signifient «culture»,
«opinion», « classe sociale» ? Les mots recouvrent-ils des réalités ?
L'opinion est-elle une description, une mesure, un processus, une entité
ou une invention ? On peut trouver une réponse conciliant les points de
vue, en distinguant à quoi ils s'appliquent.
1. Il distingue les jugements analytiques(rigoureux formellement, mais stériles) et les jugements
synthétiquesdans lesquels la pensée avance mais par la constatation d'un fait contingent essayant
d'unir ligueur et fécondité.
2. (1969, B. 4), p. 122.
3. Ontologie: science de l'être.
20
LE PROBLÈMEDE LA CONNAISSANCE
2 3 Définition nominale. Définition réelle ◊ La définition nominale,
utifise un mot ou une phrase (definiens) comme substitut d'une autre
(definiendum).Le concept dans ce cas a la signification qui lui est donnée
arbitrairement. Il ne prétend à d'autre vérité que la conformité à sa
propre définition. Il n'ajoute rien à nos connaissances, mais peut, sur le
plan méthodologique, aider à les accroître.
C'est le cas des symboles en algèbre. L'inconvénient des définitions
nominales, c'est qu'elles risquent au bout d'un certain temps, d'être
considérées comme réelles par ceux qui les emploient.
La définition réelledésigne l'objet par ses caractéristiques essentielles,
elle suppose donc une vérité. Tout en établissant une équivalence entre le
défini et la définition, elle dépasse le plan du langage pour atteindre celui
de la connaissance. Cette distinction entre les deux types de définition est
importante car toute science repose sur des théories et celles-ci sur des
concepts. Lorsqu'elles se réfèrent à des concepts possédant des définitions
nominales, elles offrent un intérêt méthodologique, si au contraire elles
font appel à des définitions réelles, c'est leur contribution à la science qui
est en cause. On juge les définitionsnominalesd'aprèsleur utilité, les défini-
tions réellesd'aprèsleur vérité1.
Les Anglo-Saxonsdistinguent les concepts substantifs ou phénoménaux qui
ont trait au domaine à analyser, par exemple: culture, personnalité et les
concepts méthodologiquesqui concernent le processusmême de la recherche tels
que validité,théorie. F. S .C. Northrop (1947) distingue les concepts par intuition,
dont la signification dépend d'un objet appréhendé immédiatement et les
concepts par postulat, dont la significationdépend du systèmehypothéticodéductif de la théorie dont ils font partie.
24 Conclusion ◊ Nous avons jusqu'ici abordé les problèmes généraux que
posait toute réflexion sur la connaissance. Loin de constituer le domaine
réservé de philosophes abstraits, celle-ci, à des degrés divers, a toujours
accompagné l'activité pratique des hommes de sciences eux-mêmes.
Comme le note R. Blanché : « Par le style selon lequel ils ont conduit
leurs recherches, ils ont, qu'ils l'aient voulu ou non, manifesté l'idée
qu'ils se faisaient du but et des moyens de leur science. Tout savant a
ainsi impliqué dans son travail une épistémologie que l'on peut, pour
cette raison, qualifier d'immanente. Parallèlement au progrès des sciences
et en interaction étroite avec ceux-ci, se développe une réflexion scientifique. Les savants s'interrogent sur les méthodes qu'ils utilisent, leur
signification et leur validité 2 . »
C'est l'histoire de cette réflexion qui va maintenant nous retenir.
25 Bibliographie ◊
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LES MOYENS DE LA CONNAISSANCE : MÉTHODE, THÉORIE ET PROCÉDURE
21
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22
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
CHAPITRE2
L'ÉVOLUTION
DE LA RÉFLEXION SCIENTIFIQUE
« Le réel n'est jamais ce qu'on pourrait croire
mais il est toujours cequ'on aurait pu penser.»
Bachelard.
Il ne s'agit pas ici de retracer l'histoire des découvertes de la science ni
même de l'évolution de la philosophie des sciences, mais seulement, dans
l'ensemble de conditions politiques, économiques et sociales qui caractérisent chaque époque, tenter de dégager lesprogrèsde la méthodescientifique. Cette progression n'est pas linéaire. Chaque novateur porte en lui à
la fois l'empreinte du passé et la marque de son temps. Pas plus que l'être
humain, la société ne mûrit de façon égale, et chacune des sciences progresse à son propre rythme.
Lesœuvres de quelques savants et philosophes, jalonneront brièvement
les grandes étapes de l'évolution de la réflexion scientifique.
SECTION1. LA NOTION DE SCIENCE
26 Évolution de la définition ◊ Le mot science n'a pas toujours eu la
signification particulière qui est la sienne de nos jours. Aristote affirme
que« la Science concerne le nécessaire et l'éternel». Platon y voit le plus
haut degré de la connaissance. Au Moyen Age la Vérité suprême est
d'ordre religieux. D'après Lalande, dans la langue théologique, « science »
désigne la connaissance que Dieu a du monde.
Comme le dit G. Gusdorf (1966), selon la scolastique héritière de la
pensée hellénique, la dignité de la science provient de la valeur de son
objet. « La plus haute connaissance est celle de la réalité suprême ; elle est
donc d'ordre ontologique et théologique 1.»
La révolution mécaniste du XVIfsiècle manifeste une attention particulière pour les méthodes et démarches de la pensée, un déplacement
d'intérêt de la métaphysique vers la théorie de la connaissance. Évolution
que caractérise la définition de la science donnée par C. Wolff au
XVIIf siècle: « l'usage de démontrer ce que l'on affirme, c'est-à-dire de
déduire de principes certains et immuables par voie de conséquence légitime 2 ». L'épistémologie a supprimé Dieu, c'est un des phénomènes
importants du XVIIfsiècle et Laplace sans scandale exposera à Bonaparte
que l'on peut expliquer le réel sans recourir à l'hypothèse divine.
1. G. Gusdorf (1966), p. 12.
2. In op. cit., p. 12.
LA NOTION DE SCIENCE
23
Autrefois découverte de l'essence, la science tend à devenir recherche
de l'ordonnancement des phénomènes. Désormais, le rapport de
l'homme au monde est plus important que la relation avec Dieu ou avec
soi-même. La notion de science se rapproche de la nôtre, elle se caractérise par ce que nous appelons l'esprit scientifique, la manière de savoir
plus que l'objet du savoir. Pour Karl Jaspers: « la science est la connaissance méthodique dont le contenu, d'une manière contraignante est à la
fois certain et universellement valable 1 ». Cette définition très large permet à de nombreuses branches du savoir de revendiquer le titre de
science. Les juristes parlent de science juridique. Pour Newman et
K. Barth, la théologie est une science. Parallèlement aux sciences physiques et naturelles, se développent depuis le xvn1e siècle des sciences
morales, humaines, politiques, sociales. Cette évolution permet de penser
comme l'indique G. Gusdof2 que l'idée de science est une variable historique et qu'à l'heure actuelle on peut en distinguer plusieurs acceptions.
D'une part la notion large qui correspond à une certaine façon raisonnée, systématique, d'appréhender le réel, point commun à toutes les disciplines qui se veulent scientifiques. D'autre part une acception plus
étroite, liée à la regrettable distinction universitaire entre lettres et
sciences.
2 7 Distinction entre sciences et lettres ◊ Il est curieux de constater
qu'au debut du XVIf siècle, le mot « lettres» recouvre tout le domaine de
la connaissance. Si l'on se reporte aux textes de l'époque, on n'aperçoit
pas de distinction nette entre lettres et sciences.
Descartes dans le Discoursde la Méthodeécrit: « J'ai été nourri aux lettres dès
mon enfance, et pour ce qu'on me persuadait que par leur moyen on pouvait
acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais
un extrême désir de les apprendre 3 • » Sous l'influence des jésuites, les « lettres »
comprennent tout le programme des études alors que pour d'autres auteurs ce
sont les sciences qui recouvraient le domaine entier de la connaissance. Cependant progressivement se précise la distinction : les lettres correspondent, à partir
du milieu du XVIIIesiècle environ, à l'idée d'une culture livresque c'est-à-dire plus
littéraire, moins expérimentale.
La querelle des Anciens et des Modernes manifeste la volonté des
scientifiques d'être reconnus, honorés à l'égal des gens de lettres.
Ch. Perrault écrit : « Les choses ont bien changé de face. L'orgueilleux désir de
paraître savant par des citations a fait place au désir sage de l'être en effet par la
connaissance de la nature 4.» Leibnizréclame que l'enseignement de la poésie, de
la logique et de la scolastique ne prédomine plus sur les sciences du réel : mathématiques, histoire, physique, géographie. Le lien perçu entre les Lettres et l'Ancien
Régime, l'élimination souhaitée des valeurs traditionnelles grâce à une formation
intellectuelle critique, vont susciter un clivage politique qui persistera
1. In op. dt., p. 13.
2. In op. dt., p. 15.
3. In op. dt., p. 17.
4. In op. dt., p. 28.
24
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
jusqu'à nos jours. L'enseignement des sciences est à gauche, démocratique, anticlérical, celui du latin est le symbole de la réaction.
Toujours en retard sur la réalité, l'enseignement continue à privilégier les
Humanités. Alors qu'en 1807 Cuvier s'élève contre le faux problème que constitue pour lui la distinction entre Lettres et Sciences, la rupture est consacrée par la
création en 1852 du Baccalauréat ès-sciences 1 et surtout par l'Université impériale qui crée des Facultés des Sciences et des Facultés des Lettres séparées.
A l'heure actuelle, l'ambiguïté de la définition demeure. A côté du sens
large concernant tout corps de connaissance méthodiquement organisé,
le développement et le modèle des sciences physiques et naturelles amène
le plus souvent à appliquer le terme de science au sens étroit, à un
ensemble de connaissances établi de façon systématique, à référence universelle et susceptible d'être vérifié.
Encore en retard sur l'évolution de la pensée et les besoins de
l'homme, le gouvernement aujourd'hui souhaite la promotion des
sciences et l'accès aux disciplines scientifiques au moment où les peuples
civilisés inquiets des conséquences des découvertes et de leur utilisation
militaire et industrielle manifestent un intérêt grandissant pour les
sciences de l'homme. Sciences de l'homme dont la vulgarisation anticipée rappelle la mentalité préscientifique du XVIIIesiècle et risque de susciter des obstacles au développement d'une connaissance véritable. La
science de l'homme dont notre époque ressent le besoin, ne correspond
pas à une culture livresque de citations ni à une perpétuelle adaptation à
une société de plus en plus technique. Cette science porte sur le destin de
l'homme dans une communauté humaine. Elle comprend certes le passé
mais surtout l'avenir d'hommes vivants et la compréhension des rapports
qui les unissent ainsi qu'à leur environnement
28 Bibliographie ◊
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1. Jusque-là section du baccalauréat ès lettres.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
25
SECTION2. L'ÉVOLUTION DES SCIENCES
JUSQU'AU XIXe SIÈCLE
« Le chaosest la loi de la nature,
l'ordreest le rêvedeshommes.»
Henry Adams (1903)
§ 1. Les origines
29 L'expérience première ◊ Il est difficile de se faire une idée précise des
étapes premières de la formation de l'esprit scientifique. Sans doute,
peut-on supposer avec Piaget qu'elles furent assez semblables à celles
observées dans le développement mental de l'enfant qui comprend plus
facilement la physique aristotélicienne : le haut, le bas, l'air, le feu, que la
physique moderne. Les premiers éléments de réflexion scientifique sont
plus sûrement nés des exigences de la pratique que des préoccupations
religieuses qui leur ont quelque temps fait obstacle.
La pratique amena un certain « acquis » d'expériences : la pierre qui
tombe, la flamme qui s'élève, et même d'observations empiriques dont
l'explication ne relevait aucunement d'un raisonnement scientifique. Les
Azand, nous dit E.E.Evans-Pritchard (1959), constatent que l'écroulement d'un grenier à grains, rongé par les termites cause la mort d'un
homme assis à l'ombre du mur. Où nous voyonsun hasard malheureux,
ils incriminent la sorcellerie. La compréhension des rapports critiques est
chez les primitifs sans commune mesure avec leurs capacités déductives
ou réflexives. Il est donc clair qu'il nous manque un chaînon: ou leur
intelligence opératoire atteint déjà le niveau des opérations concrètes,
mais est tenue en échec par une idéologie coercitive, ou dans l'action
même, elle demeure intuitive et pré-opératoire. Les articulations de leurs
intuitions pratiques sont plus proches de l'opération que leurs représentations verbales et mythiques.
On a coutume de considérer la science moderne comme caractérisée
par le triomphe de la méthode expérimentale et inductive. Le jugement
doit être nuancé surtout en ce qui concerne la physique. Un fait peut être
cependant tenu pour acquis: le progrès des sciences est d'abord dû au
lent apprentissage de la méthode expérimentale et inductive. Celui-ci
exige que soient réunies un certain nombre de conditions : détachement
de toute arrière-pensée métaphysique, liberté de pensée, développement
des moyens d'observation, mathématisation et spécialisation. L'histoire
de la pensée scientifique est celle de la difficile conquête de ces conditions.
§ 2. L'antiquité
30 La Grèce ◊ Quoi qu'il en soit de ses origines, la pensée scientifique
apparaît d'abord chez les Grecs et ceci sur deux plans différents: celui de
26
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
la pratique longtemps spontanée, limitée à une observation plus ou
moins fine, d'autre part à l'opposé celui de la réflexion avec la mystique
des nombres, le mathématisme pythagoricoplatonicien et la logique
d'Aristote.
Logique et mathématique sont les deux apports fondamentaux de la
Grèce à la science.
Les grands noms de Thalès, d'Anaximandre (610-547), de Pythagore sont
parmi ceux qui les premiers méritèrent le nom de philosophes et de physiologues
(de physis: nature). Ils empruntent aux civilisations égyptienne et babylonienne
des éléments d'astronomie et de mathématiques ; mais Pythagore « remonta aux
principes supérieurs et rechercha les théorèmes abstraitement et par l'intelligence
pure 1 ». L'idée que les phénomènes devaient être régis par des nombres les amena
a rechercher la solution de problèmes de physique (en particulier d'acoustique)
dans un esprit déjà scientifique et expérimental.
L'école Eléate (Zenon) se distingue par une réflexion critique sur la connaissance scientifique.
Enfin Hippocrate et ses disciples en perfectionnant l'art de guérir Jans pratiques magiques, sont plus proches d'une médecine scientifique que les Egyptiens.
31 Platon (428-347) ◊ Élève de Socrate, fortement marqué par l'enseignement de Pythagore, il inscrit au fronton de l'Académie cette indication significative: « nul n'entre ici s'il n'est géomètre». Cet effort de
mathématisation se traduit par une volonté de <( transcender les nombres
pour leur conférer une valeur d'intelligibilité 2 ». Platon par son détachement du réel, son idéalisme, va créer un courant puissant qui détournera
de l'observation de la nature et par là même de la recherche scientifique.
32 Aristote (384-329) ◊ Élève de Platon, il établit son école dans les
jardins du Lycée.Contrairement aux platoniciens, il insiste sur l'observation de la nature et la valeur des données sensorielles par lesquelles nous
y parvenons. Ses trois ouvrages d'observation sur les animaux, l'amenèrent à déclarer: «qu'on doit accorder plus de confiance à la sensation
qu'au raisonnement et se fier aux considérations rationnelles à condition
qu'elles fournissent des résultats en accord avec les phénomènes 3 ». Premier empiriste réfléchi, il n'incite cependant pas à l'expérimentation qui
lui semble trop artificielle. Nous retrouverons Aristote et Platon à travers
l'influence qu'ils ont exercée sur l'Europe au Moyen Age.
Après la Grèce, c'est vers Alexandrie que se déplace le centre de
réflexion philosophique et scientifique. AvecEuclide (- 300) s'ouvre l'âge
d'or des mathématiques grecques. Archimède (287-212) par sa façon
d'aborder les problèmes techniques sous un angle théorique sera non seulement un mathématicien et un physicien de génie, mais le plus moderne
des savants. Cependant, son mépris pour la pratique le rattache à son
siècle4.
1. Histoire de la science (1957), p. 210.
2. Op. dt., p. 220.
3. Op. dt., p. 229.
4. Plutarque écrit de lui : « Archimède refusant généralement tout art qui apporte quelque utilité
à le mettre en usage, vil, bas, et mercenaire, employa son esprit et son étude à écrire seulement des
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
27
33 La science gréco-romaine ◊ C'est l'utilitarisme qui caractérise cette
période. La tournure d'esprit philosophique des Grecs avait orienté la
science mathématique ou physique vers une réflexion plutôt théorique,
quels que fussent les progrès des applications pratiques. A Rome il en va
tout autrement : l'indifférence des Romains pour la science et la philosophie est totale, ils n'éprouvent même pas le besoin de traduire les
auteurs grecs. Les sciences naturelles seront au service de l'agriculture et
de l'élevage, les mathématiques, de la physique, de l'architecture et des
machines de guerre. Il faut cependant citer au début du 1{ siècle de notre
ère Ptolémée, le dernier des grands astronomes, préoccupé de physique,
plus particulièrement d'acoustique et d'optique.
Sans nous avoir laissé d'écrits de méthodologie, Ptolémée équilibre
dans sa propre pratique la recherche expérimentale et la réflexion mathématique.
On peut après lui parler du déclin de la science, dans le bassin méditerranéen où elle avait pris son essor. Dès le début de notre ère, la chimie se
dégrade en alchimie, l'astronomie en astrologie, la médecine utilise des
amulettes plus que les principes d'Hippocrate, les mathématiques se
transforment en arithmétique.
§ 3. Le Moyen Âge
34 L'influence arabe ◊ Toute histoire implique des coupures arbitraires
et donne lieu souvent à des interprétations abusives. Certains accentuent
l'aspect novateur des esprits qui les attirent, d'autres s'évertuent à déceler
une continuité sans rupture.
Le Moyen Age a peut-être été plus que d'autres époques victime des
jugements contrastés de l'histoire 1. Après l'enthousiasme des romantiques, il est apparu jusqu'à une époque récente, comme une période d'arguties sans intérêt, sous l'arbitrage d'Aristote et de Rome. La fameuse
« nuit du Moyen Age» du vf au XIesiècle, fut moins, comme l'a montré
H. Pirenne, la conséquence des invasions germaniques, que le résultat de
la rupture des relations entre l'Orient et l'Occident, la pensée latine et la
pensée grecque. C'est par le monde arabe, héritier de la civilisation hellénistique que celle-ci suscitera l'essor de la pensée médiévale. Les Arabes
n'ont pas été de simples intermédiaires mais les maîtres et éducateurs de
l'Occident latin 2 .
Alors que les philosophes de l' Antiquité imaginent des dieux différents,
le philosophe médiéval est tenu par le cadre rigide d'une religion révélée,
l'idée d'un Dieu créateur.
Pourtant les questions posées sont toutes les mêmes, d'abord métaphysiques elles concernent le savoir, l'Être: qu'est-ce que le monde, cornchoses dont la beauté et la stabilité ne fussent aucunement mêlées avec la nécessité» in op. dt.,
p. 376.
1. Cf. R. Pemoud (1977).
2. A. Koyré (1973), p. 14.
28
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
ment le connaître, me connaître ? « Sous le Dieu créateur, écrit Koyré,le
philosophe du Moyen Age retrouve le Dieu-bien de Platon, le Dieupensée d'Aristote, le Dieu-un de Plotin.» Le souci majeur du Moyen Age
sera la recherche d'un accord entre la philosophie et la théologie. La scolastique répond à ce but par l'emploi d'une dialectique rigoureuse. A l'intérieur de ce cadre méthodologique, les tendances opposées s'affrontent,
soulevant indirectement les problèmes essentiels de la philosophie des
sciences.
35 L'influence grecque. a) L'influence de Platon ◊ Ce serait une
erreur de croire qu'Aristote a régné sans contestation durant le Moyen
Age. En fait jusqu'au xmesiècle, c'est surtout Platon qui exerce son
influence et ceci par l'intermédiaire des commentateurs arabes, car les
ouvrages en grec sont introuvables, sauf le Timée, mythe de la création du
monde qui eut un grand succès. Cet ouvrage présente certains aspects
essentiels de la pensée platonicienne : les idées-formes et la solution par
l'action divine du problème des rapports entre les idées et le réel sensible.
C'est la lecture de Platon qui convertit saint Augustin. La vérité des
choses sensibles n'est pas dans les objets eux-mêmes, mais dans leur
conformité aux essences éternelles de Dieu. C'est dans l'intérieur de
l'âme qu'habite la vérité :
« La primauté de l'âme, la doctrine des idées, l'illuminisme qui supporte et
renforce l'innéisme de Platon, le monde sensible conçu comme un pâle reflet de
la réalité des idées, l'apriorisme et même le mathématisme, voilà un ensemble de
traits qui caractérisent le platonisme médiéval » écrit A. Koyré1.
Mais Platon est difficile à comprendre, il suppose un niveau de
connaissances et de réflexion elevé, c'est pourquoi il sera plutôt vulgarisé,
commenté, ou trahi qu' étudié.
o Aristote aura plus de chance. Il est en
effet le seul philosophe grec dont l' œuvre entière est traduite, en arabe
d'abord, puis en latin. De plus elle est pédagogiquement efficace car Aristote discute, il veut se persuader ... et de ce fait persuade. Même l'interdiction dont il est frappé, dès 1210, par l'autorité ecclésiastique, n'empêchera pas la diffusion de son œuvre. Tout au plus sélectionnera-t-elle ses
lecteurs, un autre milieu que ceux de Platon : celui des universités. Il faudra tout l'art d'un saint Thomas pour christianiser une doctrine si scientifique et déjà si laïque. En effet la soif de connaître de l'aristotélicien
n'est pas tournée vers l'âme, mais vers l'extérieur. La perception première
est celle des objets naturels qui l'entourent. Ceux-ci font partie d'un
monde hiérarchisé, ordonné, composé de « natures », et la vérité des
choses repose en elle. Pour l'aristotélicien, le domaine du sensible est le
domaine propre de la connaissance primaire, pas de sensation, pas de
science, mais l'esprit de l'homme intervient et par l'abstraction il extrait
la forme de la matière 2 .
36 b) L'influence d'Aristote
1. Op. cit., p. 26.
2. o. cit., p. 30.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
29
La nature, voilà le grand thème d'Aristote, et l'homme est une nature parmi
d'autres. Sans doute a-t-il une âme, mais aussi un corps... il est un homme ... un
animal rationnel et mortel. La pensée, le propre de l'homme, doit donc l'engager
tout entier et débuter par ce que lui permet son corps : la perception sensible, d'où
son intellect abstraira ensuite, par le raisonnement, la forme de la chose perçue.
Mais un problème demeure, comment une activité purement spirituelle peut-elle
appartenir à un être humain ? C'est grâce à « l'intellect agent» qui permet de
comprendre, comme la lumière permet à l'œil de voir. Le texte difficile à interpréter divisera les disciples d'Aristote en deux tendances: celle d'Averroès qui privilégie l'élément extérieur à l'homme, brise son unité et s'oppose de façon
camouflée à la religion, et celle de saint Thomas qui, élargissant pour les besoins
de sa démonstration la pensée d'Aristote, considère l'agent extérieur comme
venant de Dieu.
37 c) La querelle des universaux ◊ La grande querelle qui oppose au
Moyen Age les héritiers de Platon à ceux d'Aristote, est celle des universaux. Elle fait suite aux controverses des philosophes sur les concepts.
L'idéalisme des platoniciens les conduisait à qualifier de réels, des
concepts qui en fait ne correspondaient pas à la réalité du monde sensible. Tournés vers une recherche dialectique de l'intelligence, ils étaient
en fait peu portés vers l'empirisme et une conception expérimentale de la
science.
Les nominalistes, au contraire, visant une extension des concepts au
monde extérieur, cherchent la réalité dans l'observation des phénomènes.
38 Le développement des sciences ◊ Il ne faut pas confondre le développement technique, réel au Moyen Age et le développement scientifique. A. Koyré1 s'oppose aux affirmations de Crombie suivant lesquelles
la révolution méthodologique du xnf siècle aurait donné naissance à une
science nouvelle. Les inventions du harnais et du gouvernail arrière facilitent les communications, mais pas plus que l'art gothique, ils n'ont été
le résultat de théories scientifiques et ils n'en ont suscité. Cependant la
multiplication des encyclopédies est la preuve de l'intérêt que le
Moyen Age porte au domaine scientifique. A côté de l'aspect de compilation, ou de recettes pratiques, se fait jour une recherche plus élaborée de
signification. Quelques esprits vont contribuer au progrès méthodologique.
RogerBaconnaquit à Oxford vers 1214. Son importance est contestée comme
le sera plus tard celle de son homonyme Francis. Sans doute trouvera-t-on dans
son œuvre à côté d'observations justes, des naïvetés et des contradictions nombreuses. Il faut reconnaître à son crédit, la place qu'il attribue à la méthode expérimentale, même s'il ne la pratique pas lui-même et, fait plus remarquable
encore, celle qu'il accorde aux mathématiques qui doivent« porter la science à
son état de perfection ».
AlbertLe Grand naquit en 1206 en Souabe. Dominicain, il enseigna à Paris, à
Cologne et apparaît comme un des meilleurs commentateurs d'Aristote. Doué
d'un grand talent d'observation, il s'intéresse à la chimie, à la géologie,mais surtout à la botanique et à la zoologie.
1. Op. dt., p. 42.
30
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
En astronomiede nombreux travaux préparent la révolution copernicienne,
tandis que les problèmes d'algèbre et de trigonométrie (repris aux Arabes)
donnent lieu à des défis que se lancent entre eux les savants européens.
L'alchimieelle-même se détache par certains côtés de la magie et devient expérimentale, tandis que biologie et médecine grâce à l'autorisation de disséquer,
accordée par Rome, préparent les progrès de l'anatomie.
Signalons enfin en mécaniquel'importance de l'école des nominalistes
parisiens dirigés par le recteur J.Buridan, précurseur de Galilée, qui invente, à
propos des lois de la chute des corps et du mouvement, la notion d'impetus,énergie inhérente au projectile.
§ 4. La Renaissance
3 9 Progrès et obstacles ◊ Au préjugé du Moyen Age barbare, correspond
souvent l'image d'une renaissance miraculeuse. Sans doute le fut-elle sur
le plan des lettres et des arts, non sur celui de la science. « La Renaissance
a été une des époques les moins pourvues d'esprit critique que le monde
ait connues», écrit A. Koyré1. C'est l'époque de la superstition la plus
grossière et la plus profonde, une époque où la croyance à la magie et à la
sorcellerie s'est étendue d'une manière prodigieuse. Elle était infiniment
plus répandue qu'au Moyen Age.
Une des explications proposées c'est qu'en détruisant la physique, la
métaphysique, l'astrologie aristotélicienne, les savants du xvf siècle ont
sans doute préparé le renouveau scientifique du xvif siècle, mais se sont
eux-mêmes trouvés sans cadre, sans critère pour juger du réel, du possible. D'où le foisonnement imaginatif accompagné d'une immense crédulité. « C'est dans cette naturalisation magique du merveilleux que
consiste ce qu'on a appelé le «naturalisme» de la Renaissance2 ». La
rupture avec Aristote a libéré la Nature des quelques règles qui permettaient, quelque insuffisantes qu'elles fussent, de lui donner un sens; on
n'en a pas trouvé de meilleures et dès lors la nature redevient« l'universelle magie de l'imagination populaire». Si la science d'Aristote se trouve
à cette époque d'accord avec l'état d'esprit des politiques et des théologiens prêts à imposer une discipline, celle de l'école naturaliste fait merveilleusement l'affaire, à la fois des esprits aventureux et de la masse.
Cependant en marge de cette exubérance, la science progresse grâce à
quelques grands esprits qui, les uns et les autres, vont saper la synthèse
aristotélicienne. Mais l'évolution ne suit pas une ligne droite, elle est faite
de quantités de contributions diverses.
Les P.rogrèsde l'astronomie achèvent le travail de démolition du «cosmos»
aristotelicien commencé par les philosophes (Nicolas de Cues). La terre était au
centre de l'Univers en vertu de la structure de cet univers. Avec Copernic(né en
Pologne, 14 73-1543) un principe et une force physiques se substituent à un lien
métaphysique et à une structure cosmique. La terre fait partie dorénavant d'un
univers unique non hiérarchisé.
1. Op. cit..
2. Op. cit.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
31
Kepler(1561-1630), lui, est un savant plus qu'un philosophe. En affirmant
que physique céleste et physique terrestre n'en font qu'une, il apporte l'idée neuve
d'un univers régi par les mêmes lois, de nature mathématique. Cependant, sa
conception encore animiste le rattache davantage à son époque que son contemporain Galilée. On étudiera celui-ci au XV11•siècle, auquel il appartient par son
modernisme.
40 Uonard de Vinci (1452-1519)
◊ Certains auteurs (P. Duhem,
1906) rattacheront Vinci au Moyen Age et le considéreront comme un
érudit, alors qu'à l'opposé, d'autres rappellent que ses contemporains
voyaient en lui un homme sans culture. Dans son cas il ne s'agit pas de
latin fleuri mais d'art et de science. Vinci est un artiste et un ingénieur
plus qu'un théoricien.
Malgré ses dons d'observation, son intérêt pour les solutions pratiques,
ce n'est pas un pur empiriste car il ne sous-estime pas la théorie. Gêné
par les abstractions, son sens du concret s'épanouit dans la géométrie,
mais là encore il se montre plus invent.eur que constructeur. En fait, son
génie est celui d'un technologue bien plus que d'un technicien. En tant
qu'artiste et savant, Vinci explique que la peinture, « la plus belle langue
de l'esprit, est le seul art capable de nous montrer les choses comme elles
sont». Pour la première fois dans l'histoire, le savoir par l'ouïe, c'est-àdire par les autres, est remplacé par la vision directe et l'intuition personnelle.
Cependant son goût de la rigueur lui permet de résister à l'ambiance de
son époque à laquelle il appartient tout de même par son humanisme,
son rejet de l'autorité et d'une conception chrétienne du monde.
41 Francis Bacon (1561-1626) 1 ◊ F. Bacon, baron de Verulam,
naquit à Londres. Les jugements sur l'importance scientifique de son
œuvre ont varié. A part ses compatriotes qui lui voueront une grande
admiration, il déçoit ses contemporains et leurs successeurs immédiats :
Descartes, de Mersenne, Hobbes et même Newton. Il semble en effet
paradoxal qu'en cette époque où les découvertes scientifiques se multiplient, celui qui sera considéré comme le fondateur de la science expérimentale ne découvre ni loi, ni théorème. « Il promet tout et ne livre rien,
dit-on de lui, sa gloire est l'œuvre des historiens.» L'histoire commence
avec Leibniz qui voit en lui « un génie divin ».
Curieux homme que ce Bacon. Proche de la Renaissance par son côté
« touche-à-tout enthousiaste», tempéré par sa nature d'anglo-saxon pratique, il sera à la fois historien, juriste, philosophe, savant et homme politique (chancelier d'Angleterre) d'une honnêteté douteuse puisqu'il fut
emprisonné pour ses indélicat.esses.
Quelle que soit la place qu'on lui attribue dans l'évolution des
sciences, on ne peut nier qu'avec lui l'atmosphère change. Il n'a sans
dout.e rien découvert, sa pensée est encore prisonnière de nombreuses
chimères, mais on lui doit quelques-unes des plus belles pages de la litté1. P. M. Schuhl (1949), G. Escat (1968).
32
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
rature scientifique et des réflexions, qui non seulement marquent une
rupture avec le passé, mais surtout préparent l'avenir.
42 a) La rupture avec le passé ◊ Le moins contesté des jugements portes sur Bacon c'est qu'il est un antiscolastique. Que lui offre cette époque
de la Renaissance? D'une part une science théorique autrefois intouchable, portant sur une nature ordonnée, hiérarchisée, mais qui
commence à se lézarder: l'aristotélisme, d'autre part les divagations de
l'art des alchimistes, enfin des techniques artisanales.
43
L'unité de la nature ◊ En affirmant que la chaleur du soleil est la
même que celle de nos fourneaux, que« les forces du ciel (les naturalia)
sont de même nature que celles que nous manipulons sur la terre (artifidlia) », Bacon unifie l'idée de nature, la désacralise.
Non seulement la peur de porter atteinte à l'œuvre du Créateur n'a plus de raison d'être, mais encore écrit Bacon:« Il faut lutter contre le préjugé qui considère
que l'homme peut à la rigueur ajouter à la nature, mais non la transformer. »
Avec enthousiasme il va même découvrir une valeur morale dans cet intérêt :
« [ ...] cette ambition d'étendre l'empire et la puissance du genre humain tout
entier sur l'immensité des choses, cette ambition, on conviendra qu'elle est plus
pure, plus noble et plus auguste que toutes les autres, or l'empire des hommes sur
les choses n'a d'autre base que les arts et les sciences, car on ne peut commander
à la nature qu'en lui obéissant 1 ».
Le thème de la richesse de la nature est constamment évoqué. Comme le note
R. Lenoble2 toute l'œuvre de Bacon semble inspirée du fameux aphorisme de son
compatriote et contemporain Shakespeare : « Il y a plus de choses dans le ciel et
sur la terre que dans toutes les philosophies. »
Mais pour connaître la nature, la pensée ne suffit pas, la réhabilitation
de la pratique s'impose et Bacon ne cessera de proclamer la nécessité de
l'union de la raison et de l'expérience.
44 Le rationalisme et l'empirisme o « L'empirique, semblable à la fourmi se
contente d'amasser et de consommer ensuite ses provisions. Le dogmatique, tel
l'araignée ourdit des toiles, dont la matière est extraite de sa propre substance.
L'abeillegarde le milieu; elle tire la matière première des fleurs, des champs; puis
par un art qui lui est propre elle la travaille et la digère. La vraie philosophie fait
quelque chose de semblable. Notre plus grande ressource, celle dont nous devons
tout espérer c'est l'étroite alliance de ces deux facultés: expérimentale et rationnelle, union qui n'a point encore été formée 3 • »
Méprisant les expériences anti-scientifiques des alchimistes, Bacon sait
déjà que c'est avec sa raison que l'on expérimente. Il faut « quitter Vulcain pour Minerve 4 ».
45 La méthode ◊ Le titre même de l'ouvrage de F. Bacon: Organon, signifie outil et traduit bien le but de l'auteur qui dans une curieuse utopie
égalitaire écrit : « de même que pour tracer un cercle, un bon compas dis1. R. Lenoble (1951), p. 129.
2. Op. dt..
3. Op. dt., p. 95.
4. F. Bacon, trad. 1943, Novum OrganumII 7.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
33
pense de l'adresse de la main, notre méthode d'invention dans les
sciences rend tous les esprits presque égaux et laisse bien peu d'avantages,
à la supériorité du génie 1 ». Bacon par méthode entend à la fois le retour
à l'expérience mais aussi la démarche positive de la pensée et les précautions pour la protéger. « La vérité, écrit-il, survit plus aisément à l'erreur
qu'à la confusion 2 . » Ni empirisme sensible et désordonné, ni rationalisme fermé. Contre ses prédécesseurs, Bacon affirme que la recherche ne
peut partir de la perception du particulier mais bien « des généralités
confuses du sens commun » pour observer les cas particuliers et revenir
dans la mesure du possible à une autre généralité, celle-là rationnelle et
ordonnée. Loin d'opposer induction et déduction qui jouent chacune un
rôle essentiel dans la méthode expérimentale, il déclare que« toute philosophie naturelle solide et fructueuse emploie une double échelle; [ ...]
l'une qui monte de l'expérience aux axiomes (principes ou hypothèses),
l'autre qui descend des axiomes aux nouvelles inventions 3 ».
Bacon comme Aristote et même Descartes, souhaite des énumérations
les plus complètes possibles car il connaît bien les risques d'extrapolations hâtives. La nature est à la fois « éparse » et « variée » tout en
formant une « unité » ou des « sommes». Comme tous les savants qui
l'ont précédé, il prêchera la nécessité d'une observation attentive, mais
insistera sur les exceptions, les exemples solitaires, les cas limites qu'il
appelle si joliment « les exemples clandestins» ou « du crépuscule».
Enfin sur l'importance de cette « expérience cruciale» si contestée en
physique:« Je les appelle ainsi, en empruntant le nom de ces croix qu'on
élève à l'entrée des chemins fourchus et qui indiquaient les lieux où
conduisent les deux routes 4.»
Il ajoute à ces impératifs de bon sens des considérations plus modernes
sur la nécessité d'écarter les quatre fantômes qui altèrent notre vision.
D'abord l'anthropomorphisme commun à tous les hommes, qui leur fait
croire que le sens humain est la mesure des choses alors que toutes les perceptions « sont construites à la ressemblance de l'homme, non à la ressemblance de
l'univers » ; puis les préjugés du milieu, fantômes évoqués par Platon dans le
mythe de la caverne : « Ils ont leur origine dans la nature propre de chaque individu, l'éducation, les conversations, les lectures, les sociétés, l'autorité des personnes qu'on admire et qu'on respecte», les fantômes du commerce, car« les
hommes s'associent par les discours et les noms qu'on impose aux choses sont
proportionnés à l'intelligence du vulgaire». Enfin les fantômes qui amènent les
systèmes de philosophie à nous donner en une représentation totale et définitive
les mondes imaginaires sont de véritables « pièces de théâtre».
Sous ces formules imagées, nous trouvons déjà évoqués la pensée
socialisée, « l'ethos de classe» des sociologues contemporains et surtout
les « obstacles épistémologiques » dénoncés quatre siècles plus tard par
1. R. Blanché (1969), p. 39.
2. Novum OrganumII 20 in R. Lenoble (1957), p. 436.
3. (N. O. III 3) in R. Lenoble (1957).
4. In op. dt., p. 447.
34
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
Bachelard dont la belle formule:« Le réel n'est jamais ce qu'on pourrait
croire, mais il est toujours ce qu'on aurait pu penser», fait écho à l'inquiétude de Bacon : « les choses sont de telle nature qu'avant qu'elles
fussent découvertes, il était difficile d'en avoir le moindre soupçon 1 ».
46 f) La critique de la tradition ◊ Réhabiliter la pratique, faire
confiance à la raison, c'est diminuer le poids de la tradition. « Tout
homme suffisamment instruit doit user de son propre jugement» (De
Dign., I, p. 33). Bacon reprochera aux aristoteliciens de considérer
comme définitifs des principes rationnels qui correspondent simplement
aux connaissances scientifiques de leur temps, écrivant ainsi « la métaphysique de leur insuffisance technique». Il s'attaquera à la fameuse distinction de la matière et de la forme, à celle classique des quatre éléments,
au mouvement circulaire des astres, bref, aux fameux principes à partir
desquels Aristote déroulait ses irréfutables syllogismes. Non qu'il nie la
valeur du raisonnement, il remarque simplement qu'il ne « lie pas la
nature», indiquant une fois de plus que la subtilité du discours ne peut
jamais égaler celle des opérations de la nature.
47 c) Le maintien de l'influence du passé◊ Moderne par quelquesunes de ses intuitions, par la hardiesse réfléchie de sa pensée, Bacon
demeure tout de même encore marqué par l'influence d'Aristote (la théorie du mouvement, et la théorie des quatre causes : matérielle, efficiente,
formelle, finale). L'importance accordée par Bacon à cette notion de
forme l'oriente vers des notions purement qualitatives: sympathies, affinités, langage, fort peu scientifiques, où il est constamment question du
moyen d'atteindre la « nature des choses». Il nous donne de précieux
conseils certes pour définir des « natures », en utilisant ces trois fameuses
tables de présence, d'absence, de degrés. Mais nous sommes encore loin
des règles de Stuart Mill (concordance, différence, variations concomitantes). Comme le remarque R. Lenoble, Bacon ne vise pas à travers les
causes efficientes à traduire des lois, mais seulement à établir des définitions.
Il rêve d'écrire« une histoire des qualités elles-mêmes, qui constituent
proprement les forces de la nature et qui sont comme ses premières passions et ses premiers désirs 2 ». Peut-être le sens du concret, si remarquable chez lui, contribue-t-il aussi à le détourner des abstractions. Il ne
comprend pas l'importance des mathématiques, de ce qui permet de les
appliquer : la mesure et ses instruments. Il regrette que l'astronomie ne
présente que « l'extérieur des phénomènes célestes... la peau du ciel » au
lieu des choses telles qu'elles sont. Et s'il parle des instruments de
mesure: microscope, astrolabe, c'est en passant et pour indiquer que cela
« ne mène pas loin» (De Dign., II, Préface3).
Sur le plan de la méthode qui nous intéresse, Bacon méritait une place
particulière. Il avait dit lui-même que d'autres feraient ce qu'il n'avait pu
1. In op. cit., p. 431.
2. In op. cit., p. 444.
3. In op. cit., p. 445.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
35
faire ; ceci pourrait paraître banal mais ma nifeste, ce qui est neuf : la foi
dans le progrès, une pensée consciente de sa nouveauté et tournée vers
l'avenir.
Homme du passé par son dédain pour les mathématiques, son attachement à une physique qualitative trop souvent mêlée de métaphysique, il
prépare la pensée moderne en préconisant l'union de l'expérience et de la
réflexion. Il a compris le sens du raisonnement inductif et donné une
valeur morale à l'observation de la nature. « Homme de transition, écrit
Lenoble, homme du XVIesiècle encore. D'un savant de la Renaissance, il
garde tous les caractères. Il est éclectique, curieux, tumultueux, et aussi
plein de confiance dans l'avenir 1.»
§ 5. Le XVIIe siècle
◊ R. Lenoble note que l'apparition d'une doctrine
neuve dans les sciences est comparable à celle d'un type nouveau en biologie, elle explose partout à la fois. Sans doute ceci provient-il du fait qu'il
n'y a pas ou peu de doctrines véritablement neuves, mais le plus souvent
des tendances, un glissement des théories elles-mêmes, mais aussi ou surtout de ce qui les entoure. Les oppositions s'assouplissent. C'est ainsi que
le XVIIesiècle voit triompher les institutions et tendances novatrices du
siècle précédent
48 Le changement
Les découvertes se multiplient dans tous les domaines de la science : loi de la
chute des corps et lunette astronomique (Galilée 1604 et 1610), circulation du
sang (Harvey 1628), expérience sur la pesanteur de l'air (Torricelli 1644), théorie
de la lumière (Newton 1670), microscope, calcul différentiel (Bernoulli 1690),
machine à vapeur (Papin 1690).
Le plus frappant, c'est l'apparition d'une mentalité scientifique
moderne, qui a permis de comparer ce siècle au nôtre pour son importance.
(1596-1650) 2 ◊ Si certains sont victimes de
légendes, Descartes comme Bacon, a au contraire bénéficié, en France
surtout, d'une simplification flatteuse de ses conceptions et c'est à tort
qu'on le considère à l'origine du développement de la pensée moderne. Il
insiste sur la valeur des mathématiques non pour leur précision quantitative, mais seulement pour la certitude et l'évidence de leur démarche.
Il cherche à prouver la validitéde la scienceet pose les questions laissées
en suspens par Aristote et ses successeurs : Comment concilier l'univers
quantitatif et la perception qualitative ? Qui nous dit que nos représentations s'accordent avec les choses et que le monde est intelligible? Il ne
donne pas de justification scientifique mais une réponse métaphysique:
la raison s'accorde aux choses parce que toutes deux sont l'œuvre de
49 René Descartes
1. Op. dt., 451.
2. Op. dt., p. 477.
36
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
Dieu. L'évidence, critère de la vérité, apparaît à l'esprit, dégagé du sensible. La base de la science n'est donc pas expérimentale. Pourtant si les
commentateurs de Descartes ont vu en lui un précurseur, c'est qu'à côté
de ces affirmations théoriques, il pratique lui-même le raisonnement
expérimental. Il suggère même de détacher la physique de la métaphysique, d'une part en reconnaissant la valeur de l'hypothèse: adoption
d'un système hypothético-déductif, d'autre part en le justifiant par ses
conséquences expérimentales.
« Et on ne doit pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens
nomment un cercle; car l'expérience rendant la ~lupart de ces effets très certains,
les causes dont je les déduis ne servent pas tant a les prouver qu'à les expliquer ;
mais tout au contraire, ce sont elles qui sont prouvées par eux 1 . » De cette liberté
rendue à la physique vont profiter les successeurs de Descartes. Malebranche
(1638-1715) qui prêche le retour au concret et surtout Huyghens (1629-1695)
physicien au sens le plus moderne du terme.
50 Blaise Pascal (1623-1662)
◊ On doit retenir en ce qui concerne la
méthode, l'insistance de Pascal sur la valeur des expériences : « véritables
maîtres qu'il faut suivre dans la physique 2 » et la nécessité de distinguer
divers aspects de la preuve. « De sorte que pour faire qu'une hypothèse
soit évidente, il ne suffit pas que tous les phénomènes s'ensuivent, au lieu
que s'il s'ensuit quelque chose de contraire à un seul des phénomènes,
cela suffit pour assurer de sa fausseté3. »
51
◊ Il clôt le XVlle siècle, mais surtout
debute le XVllf. Moderne, Newton l'est par le lien qu'il établit entre les
mathématiques et la méthode expérimentale. Les cartésiens sont opposés
à l'idée de gravitation parce que pour eux elle est inintelligible. Pour Newton, il suffit que l'expérience atteste le principe. Comme le note R. Blanché : « Newton n'a pas découvert la gravitation céleste en ce sens qu'il en
aurait eu le premier l'idée, il l'a découverte en ce sens qu'il a le premier
réussi à la mathématiser et à la soumettre ainsi à un contrôle expérimental précis 4 . » Mais une fois de plus, on constate les déformations de
l'histoire. Les scrupules scientifiques de Newton, sa volonté de raisonner
sur les phénomènes sans le secours d'hypothèses imaginaires, de déduire
les causes des effets jusqu'à ce que l'on soit parvenu à la cause première;
de considérer les certitudes expérimentales comme seules garantes de la
vérité, son célèbre: « je ne fais pas d'hypothèse», ont amené les positivistes à l'annexer. Il est involontairement responsable de l'aversion du
XVllf siècle pour les théories et les hypothèses. Pourtant sa physique
demeure elle aussi liée à une théologie et Newton lui-même est plus
croyant que Descartes.
Isaac Newton (1642-1727)
La science newtonienne est plus philosophique que scientifique. Comme le dit
R. Blanché : La physique de Newton procède de façon analytique partant des phé1. In R. Blanché (1969), p. 70.
2. Op. dt., p. 56.
3. Op. dt., p. 63.
4. Op. dt., p. 85.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
37
nomènes pour remonter à Dieu, tandis que Descartes procédant déductivement
allait de Dieu au monde [ ...] Le Dieu invoqué par Descartes pour fonder sa physique est un foyer d'intelligibilité, une lumière, le Dieu auquel conduit la physique
de Newton est une puissance, une force qui se manifeste ~ des actions contingentes et irrationnelles que seule l'expérience peut nous revéler1.
◊ Professa d'abord à Pise puis devint
52 Galileo Galilei (1564-1642)
mathématicien et ingénieur du cfuc de Florence. Il réparait les sonnettes
du palais et surveillait dans les jardins les canalisations utilisées les jours
de grandes eaux. Il est heureux qu'il ait eu le temps de penser à autre
chose. Nous sommes bien dans la tradition physique (et aquatique!) de
celui qu'il admirait tant : le divin Archimède.
Comme Bacon, il s'attaquera au conformisme intellectuel des héritiers
d'Aristote. « Jamais autant que possible je ne poserai des affirmations de
principe comme vraies. Cette méthode-là est celle que m'ont enseignée
mes mathématiciens» (Démocrite et Archimède) et il s'en prend à ceux
« qui ne savent jamais rien par les causes, mais croient seulement par la
foi, sur cette raison précisément que c'est Aristote qui l'a dit 2 ».
Rejet des principes, recours à l'expérience, Galilée renforce la tendance
la plus moderne, mais il est deux points sur lesquels il se montre vraiment un novateur en particulier par rapport à Bacon; c'est d'abord l'idée
de distinction entre le réel et le sensible. Car le danger qui va longtemps
freiner le développement de la physique moderne c'est comme nous le
verrons la confusion dans l'observation ou mieux dans l'expérimentation, entre la notion scientifique d'objectivité et l'évidence du sens
commun.
Si Galilée prêche le retour à l'expérience ce n'est pas pour y retrouver
les fameuses «qualités» de Bacon, car pour lui la science est quantitative : « La première est écrite dans un grand livre qui se tient toujours
ouvert devant nos yeux, mais on ne peut le comprendre si d'abord on ne
s'applique à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec
lesquels il est écrit. il est écrit dans la langue mathématique, et les caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques 3 • »
Bien plus ces fameuses qualités dépendent de la quantité des mouvements
invisibles de la matière elle-même que l'on peut calculer grâce à des indivisibles.
Par une intuition géniale, Galilée relie la physique des atomes à la théorie mathématique, franchissant de Démocrite à Einstein un fossé de 20 siècles. Comme
l'admet Cournot: « grâce à Galilée on sait enfin que mettre sous le terme de
« matière » dont on avait parlé si longtemps et que tant de philosophes du
xvr•siècle employaient encore à l'aventure. Et la notion de forme fit place dans la
science à celle d'équilibre mathématique 4.»
Connu par ses études sur le mouvement, sur la chute des corps, par
d'innombrables réflexions sur les problèmes philosophiques les plus
1. Op. dt., p. 91.
2. Opere di Galileo Galilei in R. Lenoble (1957), p. 460.
3. In op. dt., p. 463.
4. In op. dt., p. 464.
Husserl reprochera à Galilée d'avoir éliminé les qualités de l'objet et l'acte du sujet. Cf. « La crise
des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale». Trad. Étudesphilosophiques n• 4,
1949.
38
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
divers, Galilée sera, pour la postérité, l'homme condamné par Rome pour
avoir affirmé « que le soleil est le centre de l'Univers, qu'il ne se meut pas
d'Orient en Occident, que la terre se meut et n'est pas le centre du
monde » ce qui est contraire à !'Écriture et « insensé et absurde en philosophie».
On sait moins que le procès de Galilée n'a pas ému l'opinion de son époque,
ni gêné la diffusion de ses idées. Mais l'histoire a besoin d'exemples et d'idées
simples. La lutte de la science, de la liberté et de la vérité contre l'autorité et l'obscurantisme, voilà ce qui reste du procès de Galilée.)..es belles études de Koyré corrigent cette image 1. Dans ce procès intenté par l'Eglise, elle était sur le plan des
idées, défenderesse comme diraient les juristes. Au demandeur d'apporter les
preuves. Car si Galilée avait raison comme la suite devait le montrer, il ne le
prouvait pas ou plutôt les preuves qu'il avançait étaient fausses ou invérifiables. A
cette époque la physique de Galilée : l'héliocentrisme, paraissait absurde par rapport au critère de vérité que constituait : « la raison naturelle », mélange de révélation, de doctrine, d'autorité des grands penseurs, et d'habitudes. Accepter de
faire du soleil le centre du monde, c'était faire basculer tout l'Univers, traiter la
Terre en planète parmi d'autres, b~ef renoncer à cette hiérarchie de la nature,
principe d'ordre fondamental, or l'Eglise ne se situe pas sur le plan de la science
mais sur celui des principes 2 •
Alors soyons justes et reconnaissons les risques courus par les juges. Ils
devaient trancher, sans preuves suffisantes, un problème remettant en
cause non seulement des connaissances, mais tout un équilibre : la
conception du monde, la démarche de la pensée, sans parler du halo
d'images sensibles mais aussi affectives: l'image du Cosmos, de la terre,
l'idée que chacun en avait 3. Comme l'écrit R. Lenoble, dans l'affaire Galilée: « Il s'agit non comme on le croit d'un simple épisode de la lutte de
l'intelligence contre la bêtise, mais d'une « grande cause» parce qu'elle
tendait à un drame de l'esprit... Si l'on comprend que les savants aient
tout risqué pour les progrès de leur technique, il faut aussi comprendre
que les hommes d'une autre formation et sur lesquels pesaient de lourdes
responsabilités, n'aient pas osé tenter l'aventure ... A trop simplifier le
debat on perd jusqu'à la perception exacte de ce qui fut le premier acte de
« la crise de conscience européenne 4. [...] Deux époques se heurtent et
non pas seulement des hommes; voilà pourquoi ce procès allait prendre
un jour la valeur d'un symbole 5 . »
§ 6. Bilan du développement
de la pensée scientifique
53 1 ° Les obstacles aux progrès des sciences ◊ Les sciences ne se développent pas dans un vide social. Si elles influencent les progrès de l'esprit
1. A. Koyré (1966).
2. De la même façon bien qu'avec plus de prudence, elle condamne les moyens anti-
conceptionnels, non en se limitant au plan éthique ou au plan médical, mais en se référant à une
notion de nature imprécise et sujette à évolution.
3. H. Védrine (1976).
4. R. Lenoble (1957}, p. 476.
5. Op. cit., p. 471.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
39
humain et modifient par leurs conséquences techniques les civilisations,
elles-mêmes naissent à un moment donné de l'histoire, elles utilisent les
moyens d'expérience et de réflexion que leur offre leur époque et se
heurtent comme nous l'avons dit aux obstacles philosophiques, religieux,
politiques ou sociaux que celle-ci leur oppose.
Certains s'étonnent que l'humanité ait mis si longtemps pour étudier
la nature de façon scientifique. C'est que le véritable esprit scientifique
consiste, on ne le répétera jamais assez, à poser« les bonnes questions».
Or les Anciens étaient d'une part gênés par l'insuffisance de leurs moyens
d'observation mais surtout par les obstacles « épistémologiques » liés au
mode de pensée réaliste ou ontologique des aristotéliciens, en même
temps qu'archaïque, magique ou mystique, mentalité qui, il faut bien le
dire, empêchait justement de ressentir le besoin d'instruments précis.
54 a) L'insuffisance des moyens d'observation ◊ Lorsqu'il s'agit des~difficultés rencontrées par exemple au Moyen-Age, on invoque l'autorité de l'Eglise,
mais il est d'autres éléments sans doute moins connus qui ont constitué des obstacles aussi considérables. Ce sont d'une part l'absence du calcul, car l'usage des
chiffres arabes n'est pas généralisé, d'autre part l'absence d'instruments d'observation et de mesure 1.En 1647 Mersenne faisant des expériences sur la chute des
corps s'indigne de ne pouvoir mesurer avec précision les temps de chute, faute de
synchronisation des pendules. Au Moyen Age chacun vit dans une exactitude très
relative, même le commerçant qui pourtant calcule et mesure. En dehors du
négoce soumis au chiffre, la véritable réflexion est d'ordre philosophique. Il faudra attendre Bacon, Descartes, Pascal, pour réhabiliter l'expérience scientifique et
ce qu'elle implique d'humble rigueur.
Malgré ces obstacles, le XVIIesiècle marque tout de même un progrès
considérable. Galilée en est le symbole. Il est anti-magique et sans doute
le premier à avoir cru que les formes étaient réalisées effectivement dans
le monde. L'expérimentation est pour lui une question posée à la nature
dans un langage mathématique et géométrique. Enfin il créé les premiers
véritables instruments scientifiques compléments de ses recherches.
5 5 b) Les obstacles philosophiques et sociaux. Le primat de la
théorie sur la pratique ◊ Comme l'a dit P.M. Schuh1: « L'existence
de l'esclavage [ ...J entraîne une hiérarchie particulière des valeurs provoquant le mépris du travail manuel. L'idéal du sage est la réflexion et la
contemplation 2. » Après l'abolition de l'esclavage, le travail, signe de la
condamnation d'Adam, aura de la peine dans l'Europe chrétienne à se
réhabiliter. Il faudra attendre Bacon pour que soit avancée l'idée de
féconder l'une par l'autre la réflexion et la manipulation.
5 5-1 c) Le respect de la nature ◊ Le goût de la recherche scientifique
implique la volonté de mettre la « nature à la question», de la violer,
pour finalement la modifier. Or le respect de la nature, œuvre de Dieu,
1. Que l'on songe à la difficulté que l'on éprouve aujourd'hui à obtenir des observations précises
et l'on imaginera l'effort à acomplir pour envisager la notion d'exactitude à une époque où rares
étaient les possesseurs de montres. En 1564 Viret parle de ces coqs que les gens d'armes emportent
avec eux «lesquels de nuit leur servent d'horloge» in Koyré (1973), p. 373.
2. P. M. Schuhl (1947).
40
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
rend suspecte tout.e int.ervention. Un exemple moins connu que la
condamnation de Galilée, illustre cett.e affirmation, c'est l'invention des
lunettes, ou plus exactement des lentilles dont l'usage fut condamné pendant plus de trois siècles.
Une légende historique 1 veut que les lunettes aient été découvertes vers 1285
par hasard, par un maître verrier âgé qui, vérifiant des disques de verre, s'aperçut
qu'à travers eux les objets lui paraissaient aussi nets et distincts que dans sa jeunesse. Mais il se heurta à l'opposition des savants, toujours méfiants en ce qui
concerne les illusions de la vue. Trois siècles plus tard, même opposition pour la
lunette« instrument trompeur qui ne fait pas voir la vérité». Galilée, qui préférait lire dans le livre de la nature, plutôt que dans ceux de ses maîtres, comprit dès
1609 l'intérêt de ce nouvel instrument qu'il perfectionna pour en faire cette
« machine à défoncer le ciel», grâce à laquelle il révolutionna l'astronomie en
découvrant: la Voie Lactée, le satellite de Jupiter, les phases de Vénus. Mais surtout il défonça le système de Ptolémée en reléguant l'humanité sur cette petite
planète comme les autres: la Terre.
« Comme vous ririez, écrivait Galilée à Kepler, si vous pouviez entendre les
plus considérables philosophes de notre école, s'efforcer de supprimer du ciel les
nouvelles planètes par des arguments logiques, comme si c'étaient des paroles
magiques... Cette sorte d'homme croit que la philosophie est un livre[ ...] et que
la vérité doit se chercher non dans le monde ou dans la nature, mais par la
comparaison des termes 2. »
56 d) La mentalité préscientifique ◊ La Renaissance a marqué une
réaction contre l'esprit scolastique et l'attitude réaliste et ontologique des
aristotéliciens, mais ce siècle était dans l'ensemble peu scientifique.
Bacon, pourtant novateur, fait figurer la magie dans la classification des
sciences et Descartes dut lutter contre les Docteurs de la Sorbonne autant
que contre les alchimistes.
L'observation
n'est plus celle de l'esprit curieux, elle devient scientifique
et éloignera le physicien du philosophe pour le rapprocher de l'artisan et
de l'ingénieur. Les instruments d'observation qui deviendront d'un usage
courant seulement au XVIIIesiècle, se perfectionnent, facilitant la précision
et la mesure. Les degrés de température se substituent au chaud et au
froid.
L'hypothèse se détache de l'imagination, de la fiction, ou même des
postulats, pour devenir ce que Blanché appelle« l'hypothèse conjecture»,
liée à l'expérience qui prouvera sa vérité ou sa fausseté. Attitude qui
entraîne une nouvelle façon de concevoir.
Le raisonnement.Aristote, lui, s'intéresse surtout à la cohérence formelle, à la déduction et à l'induction (généralisation à partir des faits). La
science moderne se distingue non par un refus de l'une et l'autre, mais
par sa façon d'utiliser ces deux formes de raisonnement. Elles ne se
situent plus sur le plan de la pure logique, mais sont liées à l'expérience.
L'induction des savants s'ajoute à celle des logiciens. Il ne s'agit plus simplement de généraliser une observation : je vois tomber cette pierre, donc
1. V. Ronchi (1959), pp. 142-158.
2. R. Blanché (1969), p. 8.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
41
toutes les pierres tombent, mais de trouver la formule de la chute des
corps. Parallèlement à l'importance croissante accordée au contrôle de
l'expérience, se transforme la notion de probable;pour les scolastiques,
équivalent de prouvable: le résultat de leur argumentation. L'intérêt
porté au calcul des probabilités (cf. Pascal, Montmort 1678-1719) signifie comme le dit Blanché « que le probable devient le possible, numériquement quantifié ».
5 7 2° Les progrès de l'esprit sdentifique. a) Le rejet de l'auto-
rité ◊ C'est le plus frappant Cette revendication d'indépendance vis-àvis des Anciens apparaissait déjà chez les novateurs du siècle précédent,
mais à titre individuel. La majorité des savants cette fois la réclament. On
peut même dire qu'elle va au-delà d'un simple besoin de liberté. Si l'on
revendique celle-ci c'est parce que l'on croit en la raison, surtout parce
que l'on croit au progrès et qu'on en prend les risques. Il y a sur le plan
scientifique, dans ce xvif siècle, par ailleurs ordonné et rationnel, une
sorte d'allégresse qui, au XVIIIe siècle atteindra la société tout entière.
Bacon écrivait déjà : « La vraie nature ne nous est pas donnée au principe
de nos recherches, elle est à conquérir comme le terme final, mais toujours fuyant de la science. »
La science n'est ni un acquis définitif, ni une initiation confidentielle à
l'interprétation des textes sacrés. La vérité est une conquête et le savant
n'est plus celui qui sait, mais celui qui cherche. Pour faire accepter cette
idée, de nombreuses citations de l'époque insistent sur la continuité
nécessaire avec le passé.« Il est bien facile et même nécessaire, écrit Mersenne, de voir plus loin que nos devanciers, lorsque nous sommes montés
sur leurs épaules 1. »
b) L'institutionnalisation. A la fois conscients des progrès accomplis
et confiants dans leurs propres capacités pour en accomplir d'autres, les
savants du xvif siècle voient les mérites de la science officiellement reconnus. Le groupe des « virtuosi » disciples de Bacon, obtient en 1662 le
droit de constituer la « Royal society of London for improving natural
knowledge ». Colbert crée en 1666 l'Académie des Sciences dont Fontenelle sera nommé l'historiographe.
58 c) La notion d'expérience et de méthode expérimentale ◊ Alors
qu'au Moyen Age on distinguait la science, « l'intelligible en soi» et la
technique, avec ses applications pratiques, l'expérimentation devient au
XVIf siècle la science elle-même. Il faut bien ici s'entendre: les savants ont
toujours fait des expériences. Mais pour la science moderne, il ne suffit
pas de constater des phénomènes ni même d'en organiser dans un laboratoire, ce n'est pas entre l'expérience spontanée et l'expérience provoquée que se situe la différence, mais dans une nouvelle attitude d'esprit Il
s'agit d'une façon d'interroger les faits, de raisonner sur les résultats,
comme devait l'écrire C. Bernard, de concevoir les deux fonctions de
l'expérimentation : la naissance de l'hypothèse et son contrôle.
1. Cité in R. Lenoble (1957), p. 498.
42
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
59 d) La mathématisation
◊ C'est sur ce point que se situe la vraie coupure entre le xvif siècle et le Moyen Age. En accord avec Aristote, les
médiévaux distinguent les mathématiques concernant les choses idéales
et la physique qui traitait des choses réelles. Galilée proclame : « Il faut
mathématiser la nature. »
L'Antiquité connaissait le poids, la longueur, parce qu'ils correspondent à nos sens. La masse et l'énergie ne se perçoivent pas. Pour
mathématiser, encore fallait-il accepter l'identité de l'abstraction avec la
réalité, se défaire de la croyance spontanée dans l'évidence et le sensible.
« Le passage à la science moderne, écrit Blanché 1 , suppose une vraie
révolution mentale [ ...], la substitution à l'espace concret de la physique
prégaliléenne, de l'espace abstrait, de la géométrie euclidienne. » Ceci
implique le bouleversement de l'idée même de réalité et de celle d'objectivité.
60 e) La réalité et l'objectivité ◊ La réalité, pour Platon, intelligible
comme un reflet de« l'en-soi», devenait au Moyen Age, reflet de Dieu.
Au xv1f siècle la science se sépare de la métaphysique, le but de la
connaissance se modifie. Le réel existe mais n'est plus l'affaire du savant
Comme l'écrit Mersenne : « Lesconcepts scientifiques, les fameux universaux
de la scolastique, ne sont ~as le réel mais ce qu'une époque donnée a pensé du
réel. Si on les croit acheves, on bloque la recherche et ils deviennent alors les
asiles de l'ignorance 2. » La vérité scientifique va se définir par la possibilité d'organiser les faits dans un système de lois.
61 f) La notion de causalité ◊ Elle exige une nouvelle définition. Se
éfétachant de la métaphysique, elle devient le rapport constant qui unit
deux phénomènes donnés empiriquement, sans rechercher d'où ils
viennent. Ainsi se dissocient les deux composantes du réel: le donné
concret immédiat, ce qui tombe sous nos sens et se trouve au point de
départ de notre connaissance de la nature, et ce qui existe en dehors de la
perception que nous en avons: le monde« objectif», but de la connaissance scientifique. « Entre le concret et l'objectif, il faut désormais choisir. Le réel du physicien ne peut plus être le même que celui du sens
commun 3 • »
§ 7. le XVIIIe siècle
62 1 ° La vulgarisation de la sdence ◊ Sur le plan scientifique le xvi1f
siècle est newtonien. Malgré quelques opposants : les philosophes Leibniz
(1646-1716) et Berkeley (1685-1753), la science de l'époque se méfie
des systèmes et cherche à découvrir les lois des phénomènes. D'Alembert
(1717-1783) dans son discours préliminaire de }'Encyclopédieparle de
1. R. Blanché (1969), p. 24.
2. In R. Lenoble (1957), p. 482.
3. R. Blanché (1969), p. 26.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
43
ces « conjectures frivoles qu'on honore du nom de système ». L'expérimentation triomphe. C'est au~ siècle qu'il appartiendra de remettre en
question ce triomphe. Le XVIIIesiècle lui, semble plutôt se griser des succès
de la science. Il fait des bilans et les premières histoires des sciences apparaissent
Les découvertes se multiplient dans tous les domaines. En mathématiquesBernoulli (1654-1705) écrit le premier traité sur le calcul des probabilités (1713),
d'Alembert (1717-1783) sur la systématisation de la mécanique. Euler (17071783) découvre les principes généraux du mouvement des fluides (1755).
En physique et chimie, Fahrenheit (1686-1736) précise les règles pour la
construction du thermomètre, Franklin (1706-1790) invente le paratonnerre
(1747), Pierre Leroy (1717-1785) le chronomètre de précision (1772), Priestley
(1733-1804) découvre l'oxygène (1774). Les frères Montgolfier réalisent la première ascension (1783), Lavoisier (1743-1794) écrit (1789) le premier traité élémentaire de chimie.
En astronomie,W. Herschel (1738-1822) fondateur de l'astronomie moderne
découvre Uranus (1781).
Les sciences physiques ne sont pas seules à évoluer. Les progrès en sciences
naturelles sont aussi importants. Carl von Linné (1707-1778), naturaliste suédois propose un code, une classification correspondant à l'ordre naturel « instauré par le Souverain créateur». Le lien est maintenu entre Dieu et la nature
mais celle-ci devient peu à peu, surtout à la fin du xvuf siècle, l'objet de la science
seule. De la même façon, !'éthologie 1 n'est plus constituée d'une suite d'anecdotes et devient une science rigoureuse.
Buffon (1701-1788) s'opposera à la classification linnéenne qu'il juge arbitraire et mal fondée. De la même façon il critiquera l'usage des mathématiques
« appliquées à des objets encore mal connus». Au-delà de ces oppositions, on
observe cependant une attitude commune moderne : ne tenir pour vrai que ce qui
peut être vérifié et une démarche semblable : la quête d'une explication globale de
l'évolution de la nature et de la place des hommes dans leurs rapports avec elle. La
découverte des mondes nouveaux qui fera progresser !'éthologie (cf. n° 172)
jouera un rôle important « dans la transformation progressive de l'histoire naturelle en une sorte d'économie politique de la nature, prémice de l'écologie2 ».
Galvani (1737-1798) poursuit ses expériences sur l'excitabilité des muscles
des grenouilles et Wolff (1738-1794) est le précurseur de l'embryologie moderne.
A côté de cette science fondée sur une méthode expérimentale rigoureuse et qui poursuit les conquêtes du xvif siècle, se multiplient des expériences que l'on peut qualifier de mondaines. Le XVIIe siècle se heurtait à
l'alchimie, la vraie science est au XVIIIesiècle victime de la vulgarisation et
de la déformation de ses propres découvertes 3 •
◊ Dans
la formation de l'esprit scientifique, G. Bachelard affirme que c'est en
termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance:
63 2° Les obstacles au développement. a) La contre-pensée
1. Éthologie. A l'origine science des ma:urs, des organismes, de leurs besoins vitaux et de leurs
relations avec les autres organismes (biocenose, symbiose, parasitisme) aujourd'hui signifie seulement étude du comportement animal et de ses causes.
2. J.-P. Deleage (1992), p. 37.
3. C'est à un phénomène, d'une certaine façon analogue, que nous assistons aujourd'hui dans
les sciences humaines (cf. sondages, tests, dynamique de groupe).
44
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
« L'historien des sciences doit prendre les idées comme des faits. L'épistémologue doit prendre les faits comme des idées en les insérant dans un
système de pensée. Un fait mal interprété par une époque, reste un fait
pour l'historien. C'est au gré de l'épistémologue un obstacle, c'est une
contre-pensée 1 . » Ces contre-pensées, ce sont les idées toutes faites, les
préjugés, les fausses évidences : Je soleil se lève, la terre est plate ... et pourquoi pas, aussi bien, les nègres sont paresseux et les femmes bavardes.
63-1
b) L'expérience première ◊ Les sciences du XVIIIesiècle font appel à
l'expérience quotidienne. La pensée préscientifique est entrée dans le
siècle comme une distraction, non comme une réflexion véritable. La
facilité, le pittoresque, gages de succès, suppriment la recherche, le sens
du problème. Tout homme cultivé s'intéresse à la science, surtout lorsqu'elle permet comme l'électricité, quantité d'expériences qui amusent
les gens du monde : araignée électrique, baiser électrique, etc.
L'aspect scientifique construit, réfléchi, de l'expérimentation, s'efface
devant l'inusité, le sensationnel.
64 c) La connaissance générale ◊ D'Aristote à Bacon la généralisation,
l'induction sont considérées comme scientifiques. Or « ces lois générales
définissent des mots plus que des choses». Après avoir été attiré par le
singulier (premier obstacle), l'esprit est tenté par l'universel (second obstacle). Ce sont, nous l'avons vu les deux aspects du concept: compréhension et extension. Mais si l'un et l'autre bloquent la pensée, d'où viendra
le progrès?«[ ...] la richesse d'un conce~t scientifique, écrit Bachelard, se
mesure à sa puissance de déformation . » La science ne trouve pas les
objets tout faits, elle doit constamment rectifier, compliquer l'idée qu'elle
se fait des choses. « Le physicien essaiera de compléter le phénomène, de
réaliser certaines possibilités que l'étude mathématique a décelées [ ...] Ce
qui retient son attention ce n'est plus le phénomène général, c'est Je phénomène organique, hiérarchique, portant la marque d'une essence et
d'une forme et en tant que tel perméable à la pensée mathématique 3 • »
Toute généralisation hâtive détourne de la voie patiente de l'expérience.
Bachelard donne l'exemple de concepts issus de ce genre de l?rocédé.Lacoagulation qui amène à la congélation et par des analogies, aboutit a des affirmations
sans fondement sur l'identité du lait, du sang, de l'eau et même de la sève des
arbres. De la même façon le concept de fermentation suggèrecelui de digestion et
de mouvement... secouez donc les nourrissons après chaque tétée I Enfin un seul
mot sert d'explication à toute une série de phénomènes: c'est le cas de l'éponge
qui donne lieu à des raisonnements étranges concernant l'air (Réaumur), l'e1ectricité (Franklin), la terre, etc. Alors que dans la mentalité scientifique l'analogie
peut servir à illustrer une théorie et intervient après, elle joue avant, on pourrait
presque dire « à la place de», dans la mentalité préscientifique.
La généralisation est souvent accompagnée d'un besoin d'unité : la
nature ne peut être hostile. L'homme du XVIIIesiècle l'aime plus qu'il ne
1. G. Bachelard (1960), p. 17.
2. Op. cit., p. 61.
3. Op. cit., p. 65.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
45
cherche à la domestiquer. La concision du langage scientifique ne s'est
pas encore imposée et les commentaires littéraires survalorisent, les bons
sentiments aidant, les soi-disant découvertes. Les livres accumulent une
érudition non sélectionnée, foisonnant dans toutes les directions. « Toute
pensée non scientifique, a écrit Bachelard, est une pensée surdéterminée 1 . »
et l'animisme o Nous trouvons, dans l'importance
accordée à l'aspect qualitatif des choses un héritage de l'alchimie. Le phénomène
tel qu'il est perçu par nos sens est pris comme signe d'une propriété qui explique
tout. Le feu électrique est substantiel, il est« glutineux, onctueux, tenace». Cette
accumulation d'adjectifs caractérise le procédé substantialiste dont Bachelard
pense que l'explication se trouve dans l'inconscient. Ce procédé utilise le symbole
ou l'image. La science moderne aussi invente des images parfois utiles, mais elles
peuvent bloquer la réflexion : c'est ainsi que Fresnel a retardé la découverte de la
relativité. la tendance à glorifier la vie, la vitalité, à privilégier les explications de
type biologique, constitue l'obstacle animiste. Le flux vital est une explication
commode souvent utilisée, qui n'explique rien 2 •
65 d) Le substantialisme
La vulgarisation, revers du succès de la science contre « l'obscurantisme», a permis l'extension d'une mentalité qui se croyait scientifique
alors qu'elle accumulait des contre-pensées. Sans doute est-ce une des
raisons du retard pris par la chimie. Les caractères de rigueur et de difficulté, propres à la physique, protégeaient mieux celle-ci contre les
engouements dangereux.
66 Bibliographie ◊
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46
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SECTION3. LA SCIENCE
DU XIXe SIÈCLE A NOS JOURS
§ 1. Le x1r siècle
67 Les oppositions théoriques ◊ Après le triomphe de la méthode expérimentale au xvrnesiècle, il appartient au ~ siècle, avons-nous dit, de se
poser à son sujet de nouvelles questions. L'ambiguïté de la notion de
méthode : discipline intellectuelle ou ensemble de procédés techniques,
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
47
prête à des conceptions différentes. Suivant que l'on insiste sur l'état d'esprit qu'anime l'expérimentation ou les règles qui la régissent, on adopte
un point de vue différent sur les buts de la science, le rôle de l'hypothèse,
celui des théories et la signification des lois.
Pour les uns, dit R. Blanché, il ne s'agit pas de comprendre mais seulement de connaître. « [ ...] l'aptitude à la prévision est le but dernier de la
science, la possibilité de la vérification, son exigence première. Tout le
reste est métaphysique». Pour d'autres, plus fidèles à l'inspiration cartésienne, « le but dernier de la science est d'atteindre par-delà la prévision
des phénomènes leur explication 1 . » Les deux courants sous des formes
plus ou moins complexes ont partagé la pensée occidentale à travers l'histoire.
Sur le plan philosophique,la première tendance s'appelle le positivisme,
la deuxième rallie ce qui lui est opposé.
Sur le plan scientifique,la première est liée à l'énergétique, la deuxième
au mécanisme 2 .
68 Positivisme et scientisme. a) Auguste Comte (1798-1857) ◊ C'est
le plus illustre représentant du positivisme. D'après lui, le caractère
fondamental de la philosophie positive est « de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables 3 ».
Il assigne un rôle restreintaux hypothèsesqu'il distingue en deux classes : « Les
unes jusqu'ici peu multipliées sont simplement relatives aux lois des phénomènes, les autres, ... concernant la détermination des agents généraux auxquels
on rapporte les différents genres d'effets naturels... les premières sont seules
admissibles ; les secondes, essentiellement chimériques ont un caractère antiscientifique et ne peuvent désormais qu'entraver radicalement le progrès réel de la
physique bien loin de le favoriser. » Pour lui, « la vraie théorie relative à l'institution des hypothèses est que toute hypothèse scientifique, afin d'être réellement
jugeable, doit exclusivement porter sur les lois des phénomènes et jamais sur leur
mode de production».
E. Mach (1838-1916). Le positivisme allemand se développe dans une atmosphère très différente de celle du positivisme français. Il s'oppose avant tout à la
métaphysique allemande (Fichte, Schelling, Hegel) et surtout à Kant. E. Mach
exerça une profonde influence en particulier sur Einstein jeune. Il déclare : « [ ...]
nous devons limiter notre science physique à l'expression des faits observables,
sansconstruiredeshypothèsesderrière ces faits[ ...]. On se tromperait en attendant
des hypothèses plus d'éclaircissements que des faits eux-mêmes 4 [ ...] ».
69 b) Le scientisme ◊ Pour comprendre les excès des théoriciens, il faut
tenir compte des éléments irrationnels qui les motivent, contre qui et
contre quoi ils luttent. Renouvier a qualifié de « scientisme » la position
des « ultra » de l'esprit scientifique, qui s'opposent à la religion et à tout
ce qui de près ou de loin rappelle la métaphysique. Comme le note
1. R. Blanché (1969), p. 149 et sq.
2. Dès 1847, H. Von Helmholtz (1821-1894) s'appuyant sur le principe de causalité, découvre le
principe de conservation de l'énergie, deuxième principe de thermodynamique.
3. A. Comte (1907).
4. E. Mach (1885), p. 204.
48
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
G. Bachelard: « Dès qu'une difficulté se révèle importante, on peut être
sûr qu'en la tournant on butera sur un obstacle opposé. Une telle régularité dans la dialectique des erreurs ne peut naturellement venir du monde
objectif. A notre avis, elle provient de l'attitude polémique de la pensée
scientifique devant la cité savante 1.» Pour abattre la religion, on crée le
mythe de la science. Un nouveau dogmatisme est né, dogmatisme inductif, dont les certitudes fondamentales étaient situées au niveau de l'expérience au lieu de l'être à celui des principes. Le plus curieux, comme le
remarque R. Blanché, « la réflexion théorique est en retard sur la science
elle-même. Hume a mis en doute le fondement de la science expérimentale, lorsque celle-ci s'affirmait et c'est au moment où les certitudes
de la science traditionnelle commencent à s'effriter avec les systèmes non
euclidiens, à se fractionner avec l'électromagnétisme, que les scientistes
dogmatisent et prophétisent la synthèse du savoir2 ».
70 L'opposition au dogmatisme positiviste. a) Le conventionalisme ◊ Pour se défendre contre le dogmatisme des scientistes, Poincaré
(1854-1912), propose une conception de la théorie physique appelée
« conventionalisme », car elle fait ressortir la part arbitraire que
comportent les définitions scientifiques.
Elle est aussi caractérisée par l'importance donnée à la notion de commodité.
Cette notion retient l'efficacité des hypothèses comme critère pour les utiliser,
d'où une grande souplesse dans leur adoption et abandon. A côté de la croyance
qu'il manifeste dans la valeur de la science, fondée sur le caractère stable des relations entre objets, Poincaré témoigne d'un scepticisme rare vis-à-vis des objets
scientifiques créés par le savant. Une théorie pour Poincaré, comporte des principes, définitions a priori, et des images substituées aux objets réels. « Les rapports
veritables entre ces objets réels, sont la seule réalité que nous puissions atteindre,
et la seule condition, c'est qu'il y ait les mêmes rapports entre ces objets qu'entre
les images que nous sommes forcés de mettre à leur place 3 • »
Marquant un progrès dans la lutte contre le dogmatisme, le conventionalisme,
malgré sa souplesse, ne résistera pas à l'épreuve des théories de la relativité (cf.
n° 83).
Le nominalismedont le principal représentant est E. Roy (1870-1954) peut être
considéré à l'intérieur du conventionalisme comme un extrêmisme. Il tend vers
une philosophie de l'intuition et considère les constructions scientifiques non
comme des reproductions du réel mais comme des inventions contingentes de
l'esprit humain.
71 b) Causalisme et réalisme ◊ A l'opposé des positivistes, une orientation cartésienne et causaliste réhabilite l'hypothèse et les démarches,
même aventureuses, de l'esprit Comme l'illustrent les citations cidessous, ces auteurs reconnaissent une réalité en dehors de nous et
accordent à la science une vocation plus large.
W. Whewell (1794-1866) né en Grande-Breta~ne écrit: « [ ...] Les faits sont
connus, mais demeurent isolés et sans lien, jusqu'a ce qu'un esprit inventif four1. G. Bachelard (1965, B. 4), p. 20.
2. ln R. Blanché (1969), p. 231.
3. In op. cit., p. 212.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
49
nisse, de son propre fonds, un principe de connexion. Les perles sont là, mais
elles ne forment pas un collier avant que quelqu'un n'apporte le fil 1.»
E. Meyerson(1859-1933): « La loi joue certes un rôle immense dans la
science, puisqu'elle permet la prévision et partant l'action. Mais elle ne contente
pas l'esprit qui cherche au-delà d'elle une explication du phénomène 2. »
M. Planck(1858-1947) réclame pour la science une définition plus ambitieuse. « Le point essentiel, c'est que le monde de la sensation n'est pas le seul
monde dont on puisse concevoir l'existence., mais qu'il y a encoreun autre
monde.» « [...] ce noble nom« science exacte» ne doit pas entraîner qui que ce
soit à sous-estimer la valeur de cet élément d'irrationalité 3• »
72 Énergétique et mécanisme ◊ Fidèle à l'idéal du positivisme, se développe sous le nom d'énergétique, une physique générale qui proteste
contre le mécanisme traditionnel. Fondée par Rankine (1820-1872) en
Angleterre, développée par Mach et Ostwald (1853-1922) en Allemagne,
et Pierre Duhem (1861-1916) en France, l'énergétique veut« fonder une
théorie physique d'où toute hypothèse sur la réalité fût exclue, qui ne se
présentât pas comme une explication mais seulement comme une correspondance entre un formalisme mathématique et un ensemble de lois
expérimentales 4 ». Pour Duhem: « Une théorie physique n'est pas une
explication, c'est un système de propositions mathématiques, déduites
d'un petit nombre de principes qui ont pour but de représenter aussi simplement, aussi complètement et aussi exactement que possible, un
ensemble de lois expérimentales [ ...]. L'accord avec l'expérience est pour
une théorie physique, l'unique critère de vérité 5. »
De même que l'énergétique se rattache à la philosophie positiviste,
c'est au mécanisme plus traditionnel que se rattachent leurs opposants.
Les progrès de la physique rabattront les prétentions des uns et des
autres. Le succès de l'atomisme est une victoire des mécanistes, mais
l'irruption de l'électro-magnétîsme ne permet plus d'expliquer les phénomènes par le seul jeu de corpuscules matériels régis par des forces
contradictoires.
La physique del' onde et du champ (Maxwell) se révèle irréductible à la
mécanique. Une physique de la continuité (le relativisme) se juxtapose à
la physique des éléments, ponctuelle et discontinuiste. L'opposition entre
l'onde et le corpuscule est âprement discutée. Mais la dualité lumièrematière interviendra dans chacun des deux domaines, avec l'introduction
par Einstein du proton dans l'onde lumineuse, et l'adjonction par L. de
Broglie d'une onde aux corpuscules de matière.
Avant d'aborder les problèmes du~ siècle, résumons ce qu'au-delà de
leurs oppositions, les savants ont apporté à la réflexion scientifique.
1. In op. dt., p. 177.
2. Science et synthèse (1967), pp. 36-49.
3. M. Planck (1960), pp. 145-151.
4. In J. Ullmo (1969), p. 92.
5. In R. Blanché (1969), p. 217.
50
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
73 L'évolution des notions fondamentales. a} Le déterminisme ◊ Les réflexions sur la causalité sont nées à la (oisd'une exigence
de la raison: expliquer, trouver des causes, et de l'observation et de la pratique: le feu brûle. L'évolution de l'animisme à la science, passe par l'explication en termes de causalité. Si l'origine de cette notion se perd dans
la nuit des temps, celle du déterminisme en revanche, plus élaborée, est
aussi plus récente. Elle apparaît vers 1820. Le monde étant souvent
comparé à une machine, le déterminisme fut appliqué à l'Univers. Cette
nouvelle définition permit une extension de la méthode scientifique.
C'est ainsi qu'on ne la croyait pas applicable aux phénomènes de la vie
du fait de leur caractère imprévisible . C'est C. Bernard qui utilisant la
méthode expérimentale en biologie la fit entrer dans le domaine scientifique.
A-A Cournot, un des premiers, mit en doute la portée universelle de
la mécanique classique2. L'extrapolation n'était en effet pas sans danger.
Comme le remarque J.Ullmo (1958) 3 l'empire de la mécanique au
xr)é! siècle a amené une confusion entre le déterminisme dans le sens partiel et scientifique du postulat méthodologique : isoler un groupe de phénomènes pour en découvrir les lois, et le déterminisme universel, hypothèse métaphysique impliquant une prise de position totalitaire,
étrangère à la science. Le premier postule la prévisibilitéet s'oppose à une
certaine conception métaphysique du hasard. La seconde nie notre intuition de liberté, en réduisant toute activité à des interactions mécaniques.
Le déterminisme au sens strict, tel que l'avait formulé Laplace, implique
la connaissance de toutes les conditions initiales et de toutes les interactions agissantes. Or il est impossible de connaître la totalité de celles
qui interviennent dans l'Univers. De ce fait, comme le note F. Enriquez
(1934) 4, le déterminisme absolu ne devrait pas avoir de sens pour des
positivistes qui déclarent tenir compte seulement de ce qui se mesure et se
vérifie.
Une extrapolation scientiste, non scientifique et une vulgarisation peu
rigoureuse ont donc associé une hypothèse métaphysique: le déterminisme universel, à une attitude philosophique : le positivisme. Cette
déformation peut sans doute s'expliquer une fois encore par la lutte antireligieuse, la volonté de nier l'existence de Dieu et la liberté de l'homme.
Le vertige du savant découvrant les lois de la nature, peut aussi fournir
une explication psychologique, à l'extrapolation abusive du particulier à
l'universel. Malgré ses exagérations qui porteront la discussion sur un terrain qui n'est pas le sien, le déterminisme scientifique est à la fin du
xr)é! siècle, accepté par l'ensemble du monde des savants.
1. A noter cependant que si la notion de finalité a disparu de la pensée scientifique, elle persiste
encore en biologie, non comme intention extérieure mais parce qu'inscrite dans la structure interne
de la cellule, cf. Monod, Le hasardet la nécessiti(B. 66). Finalité pour laquelle est proposé le terme de
«téléonomie», purgé de toute implication métaphysique.
2. Cf. R. Blanché (1969), p. 333.
3. Auquel nous empruntons les réflexions qui suivent.
4. F. Enriquez (1934) (B. 66) et s.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
51
74 b) La loi ◊ La découverte des lois de la physique relève moins de la
nature que du laboratoire et les faits observés sont de plus en plus soumis
à des expériences éloignées de la réalité. De ce fait, la loi n'apparaît plus
un décret de la Providence, mais une propriété de la nature. Cependant
même sécularisée, elle garde de son origine théologique un caractère
sacré, surtout, bien qu'ils ne s'en doutent pas, pour les scientistes.
Alors qu'auparavant on pensait que l'imperfection de notre esprit
compliquait les choses, on s'aperçoit que c'est nous qui simplifions les
phénomènes. La nature est complexe et la loi n'est simple que grâce à
notre esprit! Elle n'est jamais qu'un moyen, une régularité statistique
comme le ditJ. Ullmo (1958), et sa définition pourrait être acceptée par
les savants de toutes tendances.
« Il est ainsi bien clair que les lois sont tirées des phénomènes, que c'est une
expression vicieuse que de dire : les faits sont soumis à des lois, qu'il faut lire : les
faits comportent des lois. »
Par cette relation répétable, le savant cherche à construire des objets
scientifiques. La loi d'Ohm par la notion de résistance électrique, transforme un simple fil métallique en un objet scientifique. Cet objet n'est
pas concret au sens du perçu par nos sens, il est sur le plan scientifique
« construit par notre jugement 1 ». La formule de Wundt résume toute
cette évolution de la notion de loi. « Au xvrrf siècle c'est Dieu qui établit
les lois de la nature; au xvnf siècle c'est la nature elle-même, aux~ siècle
ce sont les savants qui s'en chargent 2 • »
75 c) La vérité ◊ Le XI.XC
siècle évolue vers une relativisation générale des
conceptions scientifiques. En même temps que la notion de loi, celle de
vérité va se transformer, s'assouplir.
Tant que le sujet (l'esprit), et l'objet, (le réel) étaient séparés, la notion
d'une vérité absolue et préexistante paraissait indispensable pour garantir
la validité de leur rencontre, leur adéquation. A partir du moment où l'effort de la connaissance a pour but de distinguer sujet et objet, la vérité
devient relative, elle est fonction du succès de la conquête du monde et de
la pensée. « La vérité qui est accord,s'est monnayée en vérité, vérification
qui est accord avec l'objet, et vérité consistante qui est accord du sujet
avec soi-même. 3 »
En conclusion, empruntons à R. Blanché son jugement sur l'évolution
de l'épistémologie au XI_xCsiècle : « Celle-ci n'est pas sceptique, elle est
antidogmatique, ou si l'on préfère une qualification moins négative, elle
est relativiste. La vérité ne réside pas dans tel ou t.elénoncé isolé, dont la
somme ferait la vérité totale; elle est dans le système, dont chaque élément n'a de vérité et même de sens que par sa relation à l'ensemble4. »
1. Op. dt., p. 33.
2. In R. Blanché (1969), p. 234.
3. J. Ullmo (1969), p. 200.
4. R. Blanché (1969), p. 238.
52
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
§ 2. Le XXe siècle
76 L'empirisme logique ◊ Les oppositions se poursuivent sur le plan philosophique entre la tendance scientiste et la réaction qu'elle suscite : bergsonisme, etc. Sur le plan de l'épistémologie des sciences, l'orientation la
plus nouvelle et la plus intéressante est celle de l'empirisme logique. C'est
un courant philosophique dont les manifestations principales furent
l'atomisme logique 1 en Grande-Bretagne, le néo-positivisme ou positivisme logique, issu du cercle de Vjenne et la philosophie logique contemporaine, son prolongement aux Etats-Unis.
Participant de la philosophie et des sciences, ces trois tendances présentent des caractéristiques communes: méfiance à l'égard de la métaphysique et du subjectivisme et, ce qui fait leur originalité, attachement à
la fois à l'expérience sensible et à la logique.
Comme le note L. Vax (1970), les véritables sources de l'empirisme
logique sont l'empirisme anglo-saxon et la logique formelle moderne.
« Empiriste plutôt qu'empirique, cette philosophie est au contraire un
discours très abstrait sur une science elle-même abstraite, encore que fondée sur l'observation 2 • »
76-1 a) L'atomisme logique ◊ B. Russell (1871-1970) en est le plus illustre représentant. Malgré des modifications d'étiquettes et des nuances dans les théories,
l'essentiel de l'empirisme logique demeure l'accord sur la séparation entre le factuel et la logique, le cognitif et l'émotif.
Il semble que leurs contemporains aient à tort vu dans Wittgenstein (18891951) un disciple de Russell et fort mal interprété le Tractatus(1918) 3 • Le caractère original de l'auteur ne facilitait pas la compréhension de son œuvre.
E. Mach et les premiers néo-positivistes croyaient à une correspondance entre
une théorie et la série de sensations ou d'observations qui lui donnent une
« signification physique». Pour Wittgenstein au contraire, toute axiomatique
demeure probabilité. La théorie ne peut définir qu'un ensemble formel et les relations logiques ne sont vraies qu'à l'intérieur d'une symbolique.
En fait Wittgenstein était un philosophe qui cherchait non à déterminer les
bases de la connaissance mais la nature et les limites du langage et sur ce point
encore il s'opposait aux positivistes. « Le positivisme soutient - et c'est son
essence même - que nous pouvons parler de tout ce qui importe dans la vie. Tandis que Wittgenstein est passionnément convaincu que « tout ce qui importe
dans la vie est précisément ce qu'il faut taire » 4 •
LeTractatusétait une tentative pour séparer le domaine de la raison de celui de
l'imagination, comme l'auteur estimait devoir séparer les faits des valeurs et s'opposait aux tendances techniques et à l'empirisme logique des universitaires américains de 1950, héritiers du Cercle de Vienne.
1. Le titre de positivisme ne doit pas entraîner de confusion. Le seul point commun avec A.
Comte est la réaction contre la métaphysique.
2. L. Vax (1979), p. 7.
3. E. Engelman (1967), A. Janik (1973), J. Clammer (1976}, D. Nicolet (1989}.
4. P. Engelman, in Janik (1973}.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
53
77 b) Néo-positivisme
ou positivisme 1 o Cette tendance regroupe
autour de la revue Erkenntis, fondée en 1940 par H. Reichenbach, Carnap, Hempel, d'autres savants qui forment ce qu'on appelait le groupe de
Vienne 2 • Après !'Anschluss, la plupart d'entre eux émigrent aux EtatsUnis où leur influence est encore grande 3,à l'inverse de la France, plongée dans la querelle entre bergsonisme et existentialisme. L'apport de
l'école de Vienne, c'est l'importance accordée dans la théorie de la
connaissance à la logique sous sa forme moderne, c'est-à-dire proche des
mathématiques. La logistique fait elle aussi usage de symboles donnant
lieu à un calcul, permettant de tirer les conséquences vraies d'un système
de propositions. Les logiciens distinguent l'apport de l'expérience, qui
fournit un contenu à la pensée et l'exercice de la pensée, de nature tautologique. On en revient à la logique formelle, à la syntaxe indépendante du
contenu objectif.
Pour les positivistes, la loi est l'œuvre du savant qui l'invente. « Elle n'appartient pas à la nature des choses, mais au langage des hommes 4.» De ce fait, elle
ne correspond pas à un ordre sacré ou immuable et la philosophie n'est qu'un
« exercice intellectuel de recherche de la vérité 5 ». Ceci facilite le changement de
point de vue, en fonction de cet élément essentiel pour les positivistes : la vérification. 11ne s'agit pas de la validité des techniques d'observation, préoccupation du
souci du philosavant qui expérimente, mais de façon de formulerlespropositions,
sophe intéressé par la structure du langage scientifique. Comme l'énonce
Schlick6 : la signification d'une proposition réside dans sa méthode de vérification. Lorsque les positivistes déclarent que telle proposition n'a pas de sens, cela
ne signifie pas, comme le croient ceux 9.ui en sont choqués, qu'elle est absurde,
mais simplement qu'elle échappe à la verification scientifique.
78 c) La philosophie logique ◊ La philosophie américaine issue du courant de Vienne revient indirectement à la métaphysique et soulève en
d'autres termes les vieux problèmes de la scolastique. Écartant le réalisme
(les idées ont une existence indépendante des objets dans lesquels elles
s'incarnent, l'idée de l'homme existe comme modèle éternel), le conceptualisme (les idées sont conçues par nous sans expérience des objets), les
logiciens sont nominalistes.Comme leurs inspirateurs anglais, c'est d'un
nominalisme linguistique plutôt qu'ontologique qu'il s'agit. On renonce
à considérer la nature des choses, on s'intéresse au sens des mots.
Lesempiristes logiques refusent non seulement la notion « d'essence » chargée
de métaphysique mais même celle plus couramment acceptée de « signification »
qui pour eux n'en est qu'un succédané. Ils ne retiennent que celle de langage.
Alors que la plupart des philosophes étaient jusque-là, comme Bacon, frappés du
fait qu'il y avait plus de choses dans la réalité que dans leur philosophie, les logiciens austères et scrupuleux répondent comme Nelson Goodman « qu'ils sont
1. Curieusement ce mouvement paraît au départ inspiré d'un empirisme anglo-saxon et il n'est
pas surprenant qu'il ait été suivi en Grande-Bretagneet aux U.S.A.plus qu'en France (cf. n° 79).
2. T. Adorno (1979), Manifeste(1985).
3. Leursdisciplesaméricains les plus connus sont N. Goodman, Nagel et Quine.
4. L. Vax (1970), p. 42.
5. Op. dt., p. 44.
6. Fondateur de l'Associationviennoise des philosophes empiristes.
54
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
avant tout soucieux de ne pas inclure dans leur philosophie, des choses qui
n'existeraient ni dans le ciel ni sur la terre 1 ».
79 La réticence des Français ◊ Bien que leur premier congrès ait eu lieu
à Paris en 1935, les néo-positivistes eurent peu de succès en France. Leur
pensée heurtait la vieille tradition rationaliste hostile à la logique, de la
philosophie française. Curieusement, on constate que les philosophes qui
reconnaissaient la valeur du sensible (Aristote, Saint-Thomas) admettaient également celle de la logique, alors que les rationalistes (Descartes,
Bnmschwig) la méprisaient comme une simple technique, fastidieuse par
rapport à la noble intuition intellectuelle. Mais si le subjectivisme de l'intuition rend le rationalisme suspect, la logique amène aussi à douter de la
pensée, à se méfier de la raison, dans la mesure où sa production échappe
à la vérification.
Comme le note L Vax: « La philosophie de jadis prétendait imposer à
l'homme des règles de connaissance et de conduite; celle d'aujourd'hui se
contente souvent de décrire l'expérience vécue. Le passage de la phénoménologie
transcendantale, qui voulait fonder la connaissance, à la phénoménologie existentielle, qui décrit l'expérience vécue du vulgaire, en est un témoignage frappant 2 . »
Plus grave était la volonté des néo-positivistes de limiter la philosophie
au plan linguistique. Pour eux, la science s'occupe des choses, la philosophie, du langage qui en parle. On a comparé son rôle à celui des cours
de cassation qui ne jugent pas des faits mais des jugements. Enfin dernier
grief contre les néo-positivistes, en renouant avec l'ancienne tradition des
philosophes-savants, ils heurtaient en France la regrettable et sacro-sainte
séparation entre les Sciences et les Lettres.
80 Bilan de l'empirisme logique ◊ On doit retenir à l'actif de l'empirisme logique : d'abord la dénonciation des faux problèmes, une grande
rigueur scientifique alliée à beaucoup de souplesse due à la conception de
la vérité comme recherche, non comme absolu, ensuite la remise à l'honneur d'une logique formalisée, symbolique, proche des mathématiques
modernes, qui elles-mêmes échappent à l'intuition sensible et rendent
possible la solution de problèmes nouveaux. Mais on peut reprocher au
néo-positivisme la prétention de détenir des critères pour juger a priori de
la légitimité d'une recherche. Négliger ce qui n'est pas vérifiable sous prétexte de chasser la métaphysique, c'est courir le risque de se priver de
découvertes. La logique fournit des preuves mais elle ne découvre rien, or
la science a besoin d'imagination, d'invention autant que de rigueur. Par
refus d'admettre des objets «réels», Ostwald, Duhem et Mach ont été
passionnément anti-atomistes. Enfin dernière critique: l'empirisme
logique trouve ses meilleurs arguments dans le domaine de la logique et
aurait dû s'en tenir là. Dans la mesure où il se prétend une philosophie,
on doit constater les faiblesses de sa théorie de la connaissance et son
1. ln L. Vax, p. 72.
2. Op. cit., p. 100.
LA SCIENCE DU XIX" SIÈCLE A NOS JOURS
55
incapacité à la compléter par une théorie de l'action. L'exigence de
rigueur propre aux néo-positivistes les empêche plus que d'autres de
camoufler leurs lacunes sur le plan des valeurs.
81 1 ° La première révolution : la théorie de la relativité ◊ La
méthode expérimentale marque l'accord de la raison de l'homme avec la
nature. Par sa pensée, aidé d'instruments construits pour l'observation, le
savant découvre les règles du monde qui l'environne. Le xxe siècle va
ébranler plus encore que le xrx=
siècle ces certitudes raisonnables. La
mécanique relativiste remet en question ce qui paraissait évident, nos certitudes: l'espace et le temps. Elle détruit la notion ancienne de simultanéité, pseudo-idée non susceptible d'être traduite en terme d'expérience.
Rappelons rapidement l'expérience du train décrite par Einstein pour montrer
que la simultanéité n'est pas absolue mais dépend du système de référence spatial
dans lequel on se place : la voie ou le train. J.Ullmo résume l'expérience de la
façon suivante 1 : si A' et B' dans le train coïncident avec A et B sur la voie, il est
impossible d'émettre des signaux lumineux en A et B tels qu'ils atteignent en
coïncidence le milieu O de AB sur la voie et aussi le milieu M de A'B' dans le train
puisque M et O qui coïncident au départ des signaux se seront écartés pendant
leur trajet et ne coïncideront plus à leur arrivée... Il est impossible que deux événements distants soient à la fois simultanés pour le système de référence « voie » et
pour le système « train ».
En bousculant l'espace et le temps, Einstein atteignait cette zone métaphysique, la plus obscure de la matière, qui se trouve à l'intersection des
propriétés spatiales et des propriétés temporelles. Pour révolutionnaire
qu'ait paru la théorie relativiste, du moins n'atteignait-elle que les formes
de l'intuition sensible, l'aspect le plus superficiel de notre raison. Il en ira
autrement de ce qui fut une véritable révolution, l'ébranlement des fondements mêmes de l'esprit humain : la mécanique quantique. Cette fois
l'essentiel est remis en cause: principes d'identité, de contradiction, de
déterminisme, notions de cause et de substance.
82 2° La seconde révolution : la mécanique quantique. a) Les
quanta ◊ Max Planck découvrit en 1900 qu'au niveau microphysique,
les échanges d'énergie ne sont pas continus mais discontinus, par quanta.
Comme dans un mouvement de foule c'est l'effet de masse qui donne
une apparence de continuité. Les corpuscules de la mécanique quantique
ne peuvent être localisés exactement avec certitude. Pour Niels Bohr
(1885-1962) l'atome fonctionne« hors du temps», succession discontinue de transitions instantanées, le saut quantique d'un électron ne
comporte pas de trajectoire et s'accomplit« hors de l'espace».
Tous les caractères de l'espace-tempsde la science classique et de nos
intuitions les plus évidentes sont niées, mais il y a plus: à partir d'un certain degré de petitesse, on ne peut distinguer, donc mesurer, ni supprimer
l'action de l'observation sur le phénomène observé. Pour situer un électron il faut l'éclairer par un photon mais ceci modifie la place de l'élec1. J. Ullmo (1969), p. 39.
56
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
tron et la fréquence du photon. On ne peut plus considérer le phénomène comme objectif au sens habituel du terme, c'est-à-dire
indépendant des conditions dans lesquelles il a été observé1.
83 b) Les iné~alités d'Heisenberg ◊ A cette« subjectivité» de la micro-
physique, s ajoute l'indétennination,relation d'incertitude qu'expriment
les inégalités d'Heisenberg (1901). On peut les résumer dans l'impossibilité de prévoir l'évolution d'un phénomène, faute de pouvoir déterminer
la place et la vitesse d'un électron dans un atome. Simultanément les
deux facteurs éventuels, l'énergie et la durée, la figure et le mouvement,
par lesquels Descartes voulait expliquer les phénomènes naturels, se dissocient. Cette incertitude ne provient pas des limites de notre esprit, elle
est dans la nature elle-même.
« L'évolution de l'onde entre deux mesures, écrit L. de Broglie (1953), est
entièrement déterminée par sa forme initiale et par l'équation de propagation :
elle obéit par suite à un déterminisme rigoureux mais il n'en résulte nullement
un déterminisme rigoureux des phénomènes observables et mesurables, parce que
l'onde ne représente que la probabilité de ces phénomènes. Et c'est parce que cette
probabilité sera bouleversée quand nous ferons une mesure, laquelle perturbera
de manière imprévisible le phénomène observé, que l'évolution de l'onde n'est
déterminée qu'entre deux mesures 2• »
On n'ose plus parler d'observation pour ce qui en fait ne s'observe pas. Habituellement, une observation continue est le moyen employé pour s'assurer de
l'identité d'une entité imprécise. En microphysique cette possibilité nous est refusée. « Les observations y sont des événements discrets, separés par des intervalles
que nous pouvons bien resserrer, mais non abolir. C'est pourquoi quand on s'interroge sur l'être du corpuscule, il faut bien distinguer deux cas: sa réalité au
moment d'une observation 3, sa réalité entre deux observations. 4 » Mais entre les
deux que se passe-t-il ? Ce stade, note Heisenberg, ne peut se décrire à l'aide des
concepts classiques; il n'existe aucune description de ce que devient le système
dans l'intervalle entre l'observation initiale et la mesure suivante... la seule chose
que l'on puisse donner comme une description, c'est une fonction de probabilité.
L'on s'aperçoit donc que même la qualité d'exister (si l'on peut appeler
cela une« qualité») est refusée à ce que l'on décrit.« Il s'agit d'une possibilité d'exister ou d'une tendance à exister 5. » Ainsi s'évanouit la notion
de substance et avec elle disparaissent les principes d'identité et la notion
de causalité.
Le corpuscule n'est pas quelque chose pourvu de qualités concrètes,
doté d'une forme, d'une certaine vitesse et d'un volume occupant une
position dans l'espace etc., c'est une structure mathématique, un état virtuel, une probabilité d'existence. On assiste avec la mécanique quantique
à ce que Mach appelle une« désubstantialisation de l'univers physique».
1. Ceci a pu être comparé, de façon parfois peu rigoureuse, aux sciences sociales dans lesquelles
la présence de l'observateur modifie !'observé.
2. L. de Broglie (1953), p. 64.
3. En réalité il ne s'agit pas d'une observation directe, c'est par une réaction en chaîne qui s'amplifie, que se manifeste le corpuscule.
4. ln op. cit., p. 73.
5. In R. Blanché (1967), p. 74.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
57
En chimie également l'objet se mathématise, la preuve expérimentale se rapproche de la ~reuve mathématique: « La substance chimique n'est que l'ombre
d'un nombre . »
Il y a plus, la liaison entre l'aspect dynamique et l'aspect spatiotemporel du phénomène microphysique implique la complémentaritédes
explications ondulatoires ou corpusculaires que l'on peut en donner.
N. Bohr a remarqué que cette relation d'incertitude était placée à la
frontière commune des deux intuitions fondamentales : corpusculaires et
ondulatoires.
Le déterminisme classique est solidaire d'une conception de la matière
liée aux notions de chose et de mouvement. Et R. Blanché (1969) de
conclure : « Au lieu d'avoir comme jadis le déterminisme de l'événement,
nous avons maintenant le déterminisme de la probabilité de l' événement»
Cette notion de complémentarité « onde-corpuscule » achève donc le
travail de démolition du déterminisme et la causalité si efficacement
commencé.
Comment une même substance peut-elle s'étendre dans l'espace comme une
onde et se localiser en un point comme un corpuscule ? La comparaison de
Bachelard:« L'onde est un tableau de jeux, le corpuscule est une chance», incite
au rêve plus qu'à la précision. Au rêve, au fantastique ... disons plutôt à l'abstraction, car« l'imagination ne suit pas la pente mathématique 2 », et le corpuscule et
l'onde ne sont pas des choses liées par des mécanismes. Leur association est
d'abord mathématique ... on doit les comprendre comme « des moments de la
mathématisation de l'expérience 3 ».
Ce passage dans le monde de l'inimaginable renforce la position de
ceux pour lesquels une saine théorie physique n'est rien de plus qu'une
« architecture de relations mathématiques». Du même coup sera modifié l'équilibre entre la raison et l'expérience dans la méthode expérimentale. Einstein déclare : « L'expérience peut bien entendu nous guider
dans notre choix des concepts mathématiques à utiliser mais il n'est pas
possible qu'elle soit la source d'où ils découlent4. »
84 c) L'école de Copenhague et l'école de Paris ◊ En présence de problèmes aussi complexes et graves nous retrouvons les deux attitudes d' esprit habituelles: l'école de Copenhague représentée par N. Bohr et
W. Heisenberg, de tendance phénoméniste et probabiliste, regroupe les
savants qui veulent jouer le jeu du modernisme, quitte à reconstruire la
physique sur des bases nouvelles, en rectifiant les concepts pour les adapter aux besoins actuels. La tendance de ce qu'on a appelé l'École de Paris
(L. de Broglie) représente le vieux courant cartésien, avec son exigence
d'intelligibilité. Plus prudente, elle considère ne pas devoir renoncer aux
catégories fondamentales de la pensée sous prétexte d'une suprématie,
1. Autocritique de la science (1973), p. 82.
2. G. Bachelard (1968), p. 132.
3. Op. dt., p. 95.
4. In R. Blanché (1969), p. 273.
58
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
sans doute provisoire, des interprétations probabilistes. L. de Broglie se
demande si ce n'est pas plutôt vers un retour à la clarté des représentations spatio-temporelles qu'il faudrait s'orienter. Le changement ne fut
pas celui qu'il prévoyait.
84-1 La révolution morphologique ◊ Depuis plusieurs décennies, la
science moderne délaissant notre monde s'est engagée dans la découverte
de l'infiniment grand et de l'infiniment petit. A cette image d'une science
à la fois envahissante (technoscience) et lointaine, se substitue avec de
plus en plus d'importance une nouvelle figure du savoir, ce que les philosophes des sciences appellent " un changement de paradigme 1 ". Lespromoteurs sont des savants non conformistes qui, délaissant les quarks, les
neutrons et autres éléments imaginaires de la physique atomique, se
penchent sur le monde où nous vivons. Le monde est celui des formes
qui nous entourent, monde qui n'est pas susceptible d'une analyse limitée« par le fait même que la forme est précisément la libre diversité2 ».
La relativité a éliminé l'illusion newtonienne d'un espace et d'un
temps absolus, la théorie quantique a supprimé le rêve newtonien d'un
processus de mesure contrôlable, le chaos, lui, élimine l'utopie laplacienne d'une prédictibilitédéterministe[...]. L'expériencequotidienne et les
images réelles du monde sont devenues des objets d'étude légitimes» 3 •
Légitimes même si non quantifiables et que, pour cette raison, la physique classique ne se risquait pas à aborder.
Alain Boutot insiste sur les limites des modèles physiques « impuissants à formaliser les discontinuités empiriques classiques parce qu'ils
font intervenir des fonctions régulières qui sont par nature continuesalors
que le monde des formes est discontinu.« L'impuissance de la physique à
aborder les faits de forme tient en partie à l'inadaptation de l'outil
mathématique, mais surtout au caractère presque insaisissable des phénomènes à considérer 4 : volutes de fumée d'une cigarette, tourbillons de
l'eau d'un torrent, chute d'une feuille.
La forme est une notion fondamentalement qualitative.Voilà remis en
cause les efforts des sciences sociales pour se quantifier en poursuivant
un modèle de la science déjà contesté sinon périmé. Pourtant les notions
de gestalt,d'ordre, indiquent déjà une orientation plus proche des aspects
les plus récents de la science.
a) La théoriedescatastrophes.
Le terme de catastrophe est certainement
en partie responsable de la notoriété de la théorie, au moins hors du
cercle des mathématiciens 5. Il ne s'agit pas de catastrophe au sens courant du terme: e1ément imprévu et bouleversant, mais d'une signification mathématique précise. « Il y a catastrophe lorsqu'une variation
1. A. Boutot (1993) L'inventiondesformes, p. 10, Odile Jacob, 375 p. Livre passionnant auquel
nous empruntons une part des informations qui suivent.
2. G. Bachelard, 2c éd. 1973, Le pluralismecohérentde la chimiemoderne,Vrin.
3. J. Gleick (1989), La théoriedu chaos,Albin Michel, p. 21. C'est nous qui soulignons.
4. A. Boutot (1993), p. 23.
5. La théoriedes catastrophesest due au mathématicien anglais Cristopher Zeeman, cf. (1980).
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
59
continue des causes entraîne une variation discontinue des effets 1. »
D'après R. Thom, « il y a catastrophe dès qu'il y a discontinuité phénoménologique» 2 , ce qui implique le non-respect du principe suivant
lequel: « l'effet ne peut être supérieur à la cause». Thom distingue les
points réguliers: zones de continuité et les points catastrophiques, ceux
dans lesquels les propriétés qualitatives du support présentent une discontinuité. Cette distinction permet d'analyser toutes les morphologies
de l'univers quotidien: le passage du noir de l'écriture au blanc de la
feuille représente un point catastrophique comme le gris du nuage au
bord découpé sur un ciel blanc. Le support de la morphologie peut être
plus complexe : en acoustique l'espace substrat de la morphologie est l'espace fonctionnel de dimension infinie qui décrit les vibrations de l'air.
Sont également concernées les formes les plus abstraites telles que les
catégories du langage ou même de la pensée.
b) La théorie des fractales. Due au mathématicien Benoîst Mandelbrot 3, cette théorie ne propose pas l'étude des formes en général mais
seulement celles dites« fractales». Ce néologisme formé par Mandelbrot
en 1975 à partir du latin fractus (du verbe franqere: casser) s'applique à
ce qui est irrégulier, brisé, caractérisé par une complexité intrinsèque.
Pour Mandelbrot, il s'agit d'une nouvelle discipline à part entière et plus
révolutionnaire que la première géométrie non euclidienne 4, laquelle
conserve les catégories fondamentales implicites de ligne, surface et
contestées par la théorie des fractales.
c) La théorie des structures dissipatives. Cette théorie s'intéresse « aux
phénomènes d'auto-organisation dont peuvent être le siège, dans certains
cas et sous certaines conditions, des populations composées d'individus a
priori identiques (molécules en chimie, cellules en biologie, agents économiques, habitants d'une ville)» 5.
L'auteur de cette théorie Ilya Prigogine6 n'est pas un mathématicien
mais un physicien chimiste intéressé par les phénomènes en rapport avec
le temps (histoire, musique) et la thermodynamique. Les phénomènes
d'auto-organisation 7 sont connus depuis longtemps mais de façon fragmentaire. Prigogine a unifié les diverses expériences et en tire une théorie
applicable à une grande variété de systèmes macroscopiques, en particulier aux « brisures de symétrie » qui rompent la stabilité de l'équilibre
thermodynamique du système dans lequel elles apparaissent.
d) La théorie du chaos. Cette théorie doit son nom au mathématicien
américain James York qui aurait en 1875 qualifié un régime de chao1. A. Boutot (1993), p. 28.
2. R. Thom (1991), Prédiren'est pas expliquer,Este!, p. 11, 12.
3. Né à Varsovie en 1924, émigré aux États-Unis en 1950.
4. Cf. les mathématiciens B. Riemann et N. Lobatchevski.
5. A. Boutot (1933), p. 47.
6. Né à Moscou en 1917, a fait toute sa carrière en Belgique. Prix Nobel de chimie en 1977.
Connu du grand public par son ouvrage: La nouvellealliance(1979, 2' éd. 1986) rédigé en collaboration avec une chimiste et philosophe des sciences : Isabelle Stengers.
7. Exemple d'expérience in Prigogine, op. dt., et Boutrot (1993), p. 48 et s.
60
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
tique 1, donnant au terme une signification et un statut mathématiques
précis.
La théorie du chaos intéresse surtout le domaine des formes irrégulières ou « chaotiques » et fait appel comme la théorie des catastrophes
aux principes mathématiques des systèmes dynamiques. Comme toute
nouveauté« dérangeante», la théorie du chaos a été mal accueillie par les
scientifiques, sous le prétexte que ces systèmes ne pouvaient décrire
aucun processus physique réel. Grâce au succès des expériences de David
Ruelle (1971) sur la turbulence en hydrodynamique 2 une véritable mode
a succédé à la méfiance 3 •
La turbulence,facile à observer dans les remous d'un fleuve, constitue
un des problèmes les plus difficiles de la physique 4. Lev Landau 5 est un
des premiers a avoir tenté en 1914 une théorie du phénomène. Celle-ci
fut acceptée jusqu'en 1971, date à laquelle deux physiciens théoriciens:
David Ruelle et Floris Takens, la contestèrent pour proposer une analyse
fondée sur la notion d'attracteurétrange.Il s'agit là non d'objets euclidiens (repérables par des lignes, surfaces, volumes) mais d'êtres « fractals» encore mal connus, et impossibles à préciser de façon géométrique.
David Ruelle dans son ouvrage: Hasardet chaos (1991), raconte avec
humour les avatars de sa découverte et profite de l'occasion pour dénoncer l'état d'esprit de certains savants, l'ambiance régnant dans le milieu
de la recherche scientifique et les difficultés rencontrées pour faire
paraître un article non conformiste 6 .
Les théories morphologiques que nous venons de citer sont très différentes les unes des autres. Cette diversité, reflet de la variété des formes
n'entraîne entre elles aucune opposition mais plutôt une complémentarité. Le plus important c'est qu'au-delà de leurs différences, ces théories
présentent des caractéristiques communes, en particulier toutes partagent
vis-à-vis de la science une attitude nouvelle que l'on peut qualifier de
phénoménologique.
L'approche réductionniste
C'est d'abord l'oppositionau réductionnisme.
consiste à déduire les phénomènes d'autres facteurs que d'eux-mêmes.
On bute alors sur l'insoluble problème de la causalité... Les théories morphologiques ne cherchent pas à déduire les phénomènes de processus
autres mais les envisagent « comme des réalités autonomes, indépendantes de la nature des forces qui leur ont donné naissance » 7. C'est
1. Periodthreeimplieschaos,1975. Amer. Math. Monthly 82, p. 985-992.
2. Cf. David Ruelle, Hasardet chaos(1991), O. Jacob, 245 p.
3. li est probable que le terme chaos comme celui de catastrophe a joué dans cette mode un rôle
non négligeable.
4. On a dit que la turbulence était« le cimetière des théories scientifiques».
5. Physicien soviétique.
6. «[ ...]il me faut parler du rôle dévastateur des modes dans la science contemporaine, rôle plus
important aux États-Unis qu'en France, plus important en physique qu'en mathématique [ ...]. Le
problème n'est plus de convaincre les collègues que vos idées controversées représentent la réalité
physique. Le problème est de battre la concurrence par tous les moyens et d'accéder ainsi à la notoriété ... et aux crédits de recherche» (David Ruelle, 1971, p. 94-95).
7. A. Boutot, op. cit., p. 69. On distingue le réductionnisme externe:le phénomène évolue soumis à des facteurs extérieurs, et le réductionnisme interne: le phénomène bien qu'il semble évoluer
de lui-même est en fait dépendant de facteurs internes d'un niveau d'organisation inférieur.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
61
reconnaître à la fois l'indépendance de la forme par rapport au substrat et
admettre que si la matière a ses lois, les formes obéissent à d'autres règles
précises1 . Cette indépendance est la conséquence de la neutralité ontologique des théories de la forme qui n'ont pas à connaître la nature du
substrat des formes qu'elles étudient et ne sont donc pas influencées par
les progrès de la physique 2 .
Autre trait fondamental qui caractérise la méthodologie des théories
morphologiques: le holisme3 . Les formes sont perçues comme des entités
non seulement indépendantes mais aussi « globales » : totalités irréductibles à la somme de leurs parties 4.
Enfin dernier point commun : toutes ces théories sont dassificatoires
car leur première tâche consiste à « recenser les forces mathématiques
élémentaires qui vont entrer dans la composition de toutes les autres 5 ».
Ces traits particuliers aux théories morphologiques auraient pu leur faire
reconnaître le statut de branche particulière de la physique et les confinrer à l'étude des formes. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais d'une visée
plus ambitieuse : la remise en cause d'une tradition scientifique dont la
science moderne, qualifiée à juste titre de techno-science, est aujourd'hui
l'aboutissement L'opposition à l'actuelle conception de la science est ce
qui caractérise les théories morphologiques. Le lien entre la science et la
technique a toujours existé mais la technique est devenue le moteur
essentiel du progrès scientifique et tend de plus en plus à finaliser la
recherche.
Ce que les scientifiques ont surtout reproché aux théories morphologiques c'est de n'aboutir à aucune application pratique, de s'inspirer d'un
vitalismedont la science a eu beaucoup de peine à se dégager, enfin de
renouer avec la philosophie, qui, elle aussi, l'a si longtemps dominée.
A ces critiques il est facile de répondre par un reproche plus grave :
celui de la perversion de la science. Son objectif aujourd'hui n'est plus de
connaître le réel, le monde, mais d'agir sur lui. « La science, dit Thom, a
oublié sa vocation première [ ...] qui était de faire comprendre la réalité.»
Au désir de connaissance, s'est substituée la volonté de puissance, il ne
s'agit plus de comprendre le monde mais de le dominer. D'après A. Boutrot, la théorie morphologique correspond non seulement à une science
plus proche, plus spéculative, plus rationnelle et pour tout dire plus « spirituelle » et néanmoins« terrestre ». « Et qui sait même si l'émergence de
ces théories, en contraste avec le matérialisme de l'époque ne serait pas le
signe avant-coureur d'une renaissance de l'esprit, d'un retour du souffle
de la raison sur le devant de la scène du monde 6 ? », se demande-t-il.
1. Cf. R. Thom (1974), Modèlesmathématiquesde la morphogenèse,
2' éd., Bourgeois, 1980.
2. Cf. A. Boutot, p. 83.
3. Du grec holon: tout
4. Cf. en particulier les structures dissipatives de Prigogine dans lesquelles la population des
molécules se structure « comme si chaque molécule était informée de l'état de l'ensemble du système», La nouvellealüance,p. 291.
5. A. Boutot (1993), p. 93.
6. A. Boutot, op. cit., p. 15.
62
L'ÉVOLUIION DE LA RÉFLEXION SCIENTifIQUE
85 Réalisme et rationalisme au xJt siècle: l'épistémologie concor-
dataire ◊ En dehors du courant morphologique, deux attitudes fondamentales intitulées de façon classique et peu satisfaisante : rationalisme
et réalisme, continuent à s'opposer, mais avec moins de virulence. On
s'est orienté vers la position de G. Bachelard que G. Canguilhem (1957)
intitulait « épistémologie concordataire» c'est-à-dire établissant un
compromis. A l'heure actuelle : « toute pensée scientifique s'interprète à
la fois daps le langage réaliste et dans le langage rationaliste 1 ». Pour le
savant, l'Etre n'est saisi en bloc, ni par l'expérience, ni par la raison. « Il
faut donc que l'épistémologie rende compte de la synthèse plus ou moins
mobile de la raison et de l'expérience. [ ...]
Ce n'est pas seulement l'induction baconienne qui est ainsi bouleversée mais toutes les étapes de la méthode expérimentale. On ne sélectionne plus dès le stade de l'observation, en fonction d'une hypothèse
plus ou moins précise. La science moderne va au-delà. La nécessité de
l'expérience est saisie par la théorie avant d'être découverte par l'observation ... D'ailleurs l'instrument de mesure est toujours lié à une théorie.
siècle ont dû singulièreInnovations douloureuses. Les savants du .XXC
ment modifier leurs façons de penser et de raisonner en relativement peu
de temps, tandis que leurs contemporains continuent à vivre dans un
monde où le feu brûle, la lumière onde ou corpuscule, éclaire, et une voiture, masse ou énergie, s'écrase parfois contre un arbre. Les instruments
intellectuels efficaces pour notre vie quotidienne ne le sont plus lorsque
l'on passe à un autre ordre de grandeur.
L'histoire des sciences, cette longue conquête de la vérité paraît la plus
passionnante des aventures. En reste-t-il au moins une vibration dans ce
rapide survol de notions difficiles? Les lecteurs impatients (du moins
nous l'espérons) de s'initier aux sciences sociales, ne vont-ils pas escamoter ces pages qui leur rappelleront de vagues réminiscences philosophiques. Elles sont pourtant utiles pour comprendre la suite. Il y a des
livres qu'il faut relire à divers âges, des thèmes de réflexion que l'on peut
aborder plusieurs fois... même toute la vie.
Ce qui paraît fondamental dans l'évolution des sciences et exemplaire
pour les sciences sociales, c'est de constater combien chaque époque a eu
ses certitudes, plus ou moins vites démolies par la suivante. N'oublions
pas le nombre d'erreurs partagées par tous et considérées comme des vérités évidentes, ni les efforts qu'ont représenté, non seulement la lente
acquisition de la vérité, mais surtout la suppression des préjugés, supersiècle ont été obligés, depuis vingt
stitions, croyances. Les savants du .XXC
ans, de reconstruire trois ou quatre fois leur raison. Ceci donne à réfléchir si on les compare aux savants en sciences sociales, dont certains
exploitent jusqu'à la fin de leur existence, dans une théorie excessive et
par là même inexacte, la petite idée, souvent juste, qui les a un jour frappés.
En sciences sociales, la preuve de la vérité ou de la fausseté d'une opinion n'apparaît pas toujours de façon manifeste. Le démenti de l'expé1. G. Bachelard (1968), p. 3. Nous serions tentés, Bachelard nous en donne l'exemple, d'ajouter
dans le langage de l'imaginaire.
LA SCIENCE DU XIX' SIÈCLE A NOS JOURS
63
rien ce n'est pas aussi évident que dans les sciences naturelles. Cette difficulté soulevée par la vérification devrait rendre les sociologues
particulièrement prudents dans leurs affirmations et interprétations.
C'est, à eux, autant sinon plus qu'aux savants des sciences naturelles, que
s'appliquent les consignes de Bachelard sur le doute scientifique, la
méfiance vis-à-vis de ses impressions, la nécessité d'une rupture épistémologique.
L'industrialisation, l'urbanisation, la violence, posent aujourd'hui des
problèmes aussi difficiles à résoudre que la chute des corps pour nos
ancêtres. Les problèmes humains sont autres et il ne s'agit pas de les
comparer abusivement, mais de rapprocher des attitudes semblables face
à des problèmes différents. Il faut se méfier des certitudes, des évidences,
c'est la grande leçon que l'histoire des sciences peut donner aux sciences
sociales. Seuls une longue patience, un mélange de doute prudent et de
curiosité passionnée peuvent amener des progrès dans la compréhension
de vérités provisoires.
En sciences sociales, nous en sommes au stade de l'alchimie, la différence avec le x:-f siècle, c'est que nous le savons.
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L'ÉVOLUTION DES SCIENCES SOCIALES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
67
CHAPITRE3
L'ÉVOLUTION
DES SCIENCESSOCIALES
« Les richesses les plus précieuses sont les
méthodes»
Fréderic Nietzsche.
SECTION1. L'ÉVOLUTIONDES SCIENCES
SOCIALESJUSQU'AU XIXe SIÈCLE
§ 1. Les auteurs 1
87 1° L'Antiquité ◊ Dans l'Antiquité, les mêmes philosophes s'intéressaient sous le nom de sciences, à la philosophie, à la physique ou aux
mathématiques, mais les trois domaines pouvaient en partie se distinguer
par leur objet Il en est autrement des sciences sociales, où se mêlent
considérations morales, politiques, sociales et philosophiques. Alors que
les sciences naturelles sont nées de l'expérience pratique journalière, les
sciences sociales, elles, se développent grâce aux crises. Il est difficile de
mesurer l'influence de la vie quotidienne sur la pensée psychologique ou
sociologique, mais une chose paraît sûre, la réflexion sur la société
commence par des considérations sur la politique. Aristote (385-322)
aborde l'étude de la réalité sociale et passe en revue divers facteurs dont l'équilibre détermine les formes gouv~mementales (densité démographique, distribution des richesses, etc.). Dans l'Ethique, il distingue« le savoir scientifique» et la
connaissance que nous pouvons avoir des « choses humaines». Mais celles-ci
étant variables, on ne peut tirer de leur observation des principes généraux, mais
seule;nent arriver à une« opinion vraie et raisonnable». Qu'il s'agisse de Platon,
des Epicuriens ou d'Aristote, tous étudient la société et cherchent en partant de
l'origine des gouvernements, à imaginer pour l'avenir la cité modèle.
De l'Antiquité au XDf siècle, les nombreux obstacles à l'idée même de
sciences sociales s'atténueront progressivement. Il ne s'agit pas d'étapes
nettes, de progrès précis, mais de façon diffuse, d'une lente évolution des
façons de penser, dans lesquelles tous les facteurs philosophiques, religieux, sociaux sont imbriqués. Nous rappellerons rapidement les noms
des principaux auteurs ayant apporté une contribution à ces changements, sur le plan de la méthode.
◊ Publie à
Louvain en 1516 le De optimoreipublicae
statu digneNovaInsula Utopie,traduit en
anglais en 1551. Il oppose à la réalité de la société anglaise contemporaine, la
88 2° Moyen Âge et Renaissance. Thomas More (1478-1535)
1. Cf. J.-J.Chevallier (1949, 1979).
68
L'ÉVOLUIION DES SCIENCES SOCIALES
république communiste laborieuse, fondée sur les familles, dénommée Utopie.
Avec More se débute la lignée des utopies politiques.
Nicolas Machiavel (1469-1527). A partir d'une description réaliste, elle aussi,
de la société italienne, il définit non une société idéale conforme à la justice, mais
les moyens de réussir en politique. Cette attitude paraît déjà plus proche d'une
science politique objective que les vœux pieux de ses prédécesseurs 1.
89 3° Le XVIIt siècle. Thomas Hobbes (1588-1679)
◊ Considère que l'état
de nature est celui de guerre de tous contre tous ; seul le contrat par lequel les
individus renonceni au droit absolu qu'ils ont sur toute chose assure avec la paix,
la suprématie de l'Etat, la souveraineté absolue et perpétuelle de ce grand Léviathan.
Jolm Locke (1632-1704). Préfigurant les thèses de Rousseau, il considère, à
l'opposé de son compatriote Hobbes, que les hommes sont à l'origine sociables et
pacifiques. Le contrat qui les lie protège leurs droits, en particulier le droit de propriété. Ces deux auteurs cherchent à justifier des positions politiques et interprètent les faits en fonction de leurs présupposés. C'est ainsi que les mêmes
Indiens d'Amérique, exemple de société apolitique, vivent d'après Hobbes de
manière sauvage, alors que Locke les considère comme illustrant les vertus de
l'état de nature.
90 Baruch Spinoza (1562-1677) ◊ Nous sommes au XVIIe siècle, il
n'est donc pas surprenant de voir surgir une explication mécaniste des
phénomènes sociaux. Spinoza, plus scolastique que Hobbes, ?Dalyse de
façon plus complète et plus fine les divers types de sociétés-Etats. Les
Anciens avaient cru faire œuvre scientifique en méditant sur la politique.
Platon n'affirmait-il pas qu'elle est l'objet d'une science ? Il paraît plus
surprenant que Hobbes, Machiavel ou Spinoza, contemporains d'un
développement rapide des mathématiques et de la physique, donc d'un
modèle scientifique déjà moderne, n'aient pas perçu plus nettement la
différence entre sciences naturelles et sciences sociales. Spinoza est persuadé que l'on peut traiter des rapports humains comme de la physique.
Pour Hobbes, ce qui sépare les mathématiques des sciences sociales, c'est
que les « premières unissent les hommes parce que la vérité et leurs intérêts ne se trouvent pas en opposition, alors que les secondes les divisent,
car chaque fois que la raison est contraire à l'homme, l'homme est
contraire à la raison». En fait, comme le dit L.Althusser (1969), les
théoriciens tels que Hobbes et Spinoza ne font pas une théorie de l'histoire réelle, ils font une théorie de l'essence de la société[ ...] et en
donnent un modèle idéal et abstrait.
Ce qui au-delà de leurs différences, unit les divers auteurs que nous
venons de voir et leurs contemporains des XVIIeet xvnf siècles (exception
faite de Vico et de Montesquieu), c'est qu'ils se posent la même question:
quelle est l'origine de la société? et lui donnent la même réponse: l'état
de nature et le contrat social. Partant d'une absence de société, ils croient
trouver dans ce vide du passé, l'idéal d'une société à recréer. Le passage du
néant à la société existante est assuré par le contrat social. Cette notion
de contrat pour discutable qu'elle soit comme explication, est importante,
1. Cf.].-]. Chevallier (1970).
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES SOCIALES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
69
car elle est volontariste.Elle signifie que la société n'est pas une institution
divine, ni ce qui revient au même, issue d'un ordre naturel mais qu'elle
est l'œuvre d'individus égaux. De ce fait, elle s'oppose aux conceptions
féodales d'une hiérarchie naturelle et nécessaire des ordres, des états et
des hommes. Ceci explique l'attitude non plus moralisante, mais polémique, des auteurs, antérieurement cités. D'après Althusser: « Ils ne voulaient pas comprendre tous les faits, mais fonder, c'est-à-dire proposer et
justifier un ordre nouveau. 1 »
Une véritable science sociale exigeait au contraire la recherche des faits
et pour cela une vue plus objective, moins utilitariste. C'est chez Vico et
chez Montesquieu que l'on trouvera pour la première fois une telle attitude.
91 4° Le XVIIIe siècle. a) La science politique. Vico (G.B.) (166817 44) ◊ Philosophe napolitain, précurseur de Comte (qui regrettait de
ne pas l'avoir connu), Vico par sa loi des trois états, (âge divin, âge
héroïque, âge humain) tente de découvrir dans l'histoire les critères de la
vérité 2 . Il nous intéresse par le modernisme de ses techniques de
recherches (études de documents, analyse linguistique), parce qu'il veut
appliquer aux faits sociaux les principes de Bacon en écartant les vues
normatives, en faveur d'une étude réaliste et objective.
92 Charles de Montesquieu (1689-1755)
◊ (Baron de Segondat)
Premier politologue mais aussi anthropologue, Montesquieu est pour
tous le précurseur de la sociologie moderne 3 . Pour R. Aron 4 (1967) il en
est même le fondateur, à la fois le dernier des philosophes classiques et le
premier des sociologues. On étudiera ici seulement ce qu'il apporte de
nouveau sur le plan de la méthode. La nouveauté réside dans le but qu'il
se propose: « J'ai d'abord examiné les hommes et j'ai cru que dans cette
infinie diversité des lois et des mœurs, ils n'étaient pas uniquement
conduits par leur fantaisie 5. »
Le point de départ de la recherche et sa nouveauté c'est de supposer
que cette infinie diversité n'est pas seulement la manifestation de la faiblesse des hommes, mais qu'un ordre intelligible peut lui être substitué.
Ceci suppose d'une part que l'on puisse trouver des causes, d'autre part
qu'elles ne soient pas transcendantes. Faire œuvre scientifique implique
le rejet d'explications théologiques ou morales. Le propre de Montesquieu
sociologue, sera donc de chercher les causes des événements et de les classer, de les ramener à un petit nombre. Comme le note R. Aron : « On
rend le devenirintelligible lorsque l'on saisit les causes profondes qui ont
déterminé l'allure générale des événements. On rend la diversitéintelli1. L. Althusser (1969), p. 23.
2. Son livre, LesPrincipesd'unesciencenouvellefut traduit en français par Michelet en 1824 sous
le titre LesPrindpesde la philosophiede l'histoire.
3. J.-J.Chevallier (1949), J. Starobinski (1957).
4. R. Aron (1967, B. 159 bis) p. 66.
5. C. de Montesquieu (1949, 1951, B. 104).
70
L'ÉVOLUIION DES SCIENCES SOCIALES
gible lorsqu'on l'organise à l'intérieur d'un petit nombre de types ou de
concepts 1. »
93 La notion de loi ◊ Montesquieu déclare... : « Plusieurs choses gou-
vernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs d'où il se forme
un esprit général qui en résulte. »
La recherche des causes est une première étape qui mène à la découverte de lois : « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des
choses.» Nous avons vu dans l'histoire des sciences que la loi était, à
l'origine, un commandement en vue d'une fin, et que la loi divine régnait
au-dessus de tout C'est progressivement que s'est dégagée l'idée précisée
par Newton de la loi, rapport entre les choses. Si les termes choisis par
Montesquieu sont donc newtoniens et modernes, les appliquer aux
affaires humaines représente une véritable révolution. Cela signifie que
l'on peut tirer de l'histoire, de la politique, des institutions humaines,
l'explication de leur changement. On trouve déjà dans les arguments de
descroyancesreligieuses
et morales.
Montesquieu, une théoriesociologique
On voit alors le danger. S'il peut être utile de montrer que telle hérésie
dépend du climat, que telle religion fausse n'a qu'une cause humaine,
comment empêcher cette science profane de s'attaquer aussi à la vraie
religion : le christianisme ? Montesquieu réclame une séparation des
domaines de la religion et de la science. Cela même le fera traiter d'athée.
D'autres avant lui (Hobbes, Spinoza) avaient déjà tenté de considérer
la religion et la morale comme des faits historiques, mais en s'appuyant
sur le droit naturel, ils donnaient à leurs revendications un caractère
polémique et revendicatif. Montesquieu, en critiquant la doctrine du
droit naturel, refuse ces impératifs politiques et prend une attitude scientifique que résume sa fameuse phrase : « décrire ce qui est, non ce qui
doit être». Parce qu'il est le premier à défendre le point de vue suivant
lequel une science du politique ne peut se fonder que sur l'autonomie du
politique, et qu'il reconnaît même sans la définir, la spéàficité du politique, Montesquieu mérite le titre de premier politologue européen.
La conception de la loi qu'il propose est également moderne, en ce
sens qu'elle ne s'applique qu'à des situations limitées: l'importance des
facteurs dépend de l'ensemble dans lesquels ils s'exercent Montesquieu
est le premier à affirmer l'interdépendance des phénomènes sociaux. Il
est aussi le premier à définir les sciences sociales par une méthode empirique, où l'hypothèse vérifiée devient principe : « Je suivais mon objet
sans former de dessein : je ne reconnaissais ni les règles ni les exceptions ;
je ne trouvais la vérité que pour la perdre, mais quand j'ai découvert les
principes, tout ce que je cherchais est venu à moi 2 . »
En distinguant la «nature» d'une société, ce qui la fait telle, et son
«principe», ce qui la fait agir, Montesquieu prévoit la différence entre la
structure sociale et le système des valeurs qui fonctionne à l'intérieur de
celle-ci.
1. R. Aron (1967, B. 159 bis) p. 29.
2. C. de Montesquieu (1945, 1951), Préface à !'Esprit des Lois.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES SOCIALES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
71
Enfin on peut dire que pour lui l'État n'est pas seulement une totalité
idéale, comme chez Platon ou Hobbes, mais une totalité réelle, concrète.
Législation, institutions, coutumes, ne sont que la conséquence et l'expression de son unité. Avec Montesquieu, écrit L. Althusser (1969) « la
totalité qui était une idée devient une hypothèse scientifique destinée à
rendre compte des faits 1 ».
A côté de la réflexion politique, d'autres sciences humaines s'orientaient elles aussi vers une recherche plus scientifique. Comme dans les
sciences naturelles, c'est tout l'ensemble qui évolue. Avant d'aborder les
facteurs de progrès et les obstacles aux sciences sociales, signalons rapidement les progrès de l'économie, de la statistique et les noms de quelques
auteurs qui les illustrent.
94 b) L'économie. En 1615 Antoine de Montchretien (15751621) ◊ Auteur dramatique, publie le premier traité d'économie politique. En
1750, E. Quesnay (1694-1774) médecin de Louis XY fonde l'école physiocratique. Les considérations qu'il expose débordent l'économie et rejoignent le droit
et la sociologie. Fondée sur le droit naturel et le contrat, c'est une doctrine libérale
qui tente d'élaborer une science sociale sur des principes rationnels.
Adam Smith (1723-1790) économiste écossais reprend dans les Recherches
sur la natureet lescausesde la richessedesnations (1776) les idées des physiocrates.
Cet ouvrage qui eut un grand succès est intéressant par sa logique qui annonce la
méthode comparative.
95 c) La. statistique ◊ C'est au xvi1• siècle que s'est affirmée l'idée que certains
événements sociaux pouvaient être q_uantifiés.Les problèmes de dénombrement
démographique furent les premiers a être abordés systématiquement malgré la
réticence des sujets interrogés. Les premières tables de mortalité furent établies
par un Anglais: Graunt et publiées en 1662 2 • A la fin du XVII"siècle, l'art de
« l'arithmétique politique» suivant la dénomination de W. Petty (1623-1687)
est devenu une spécialité britannique. Pourtant, à la même époque en Allemagne,
H. Conring (1606-1682) s'intéresse aussi aux problèmes de gouvemçment et
cherche le meilleur ense!Jlble de catégories pouvant caractériser un Etat. Son
«modèle» est celui de l'Etat comme unité active. Sous son influence posthume
s'ouvre, en 1737, l'uajversité de Gôttingen qui enseigne la statistique, entendue
comme science de l'Etat. Gottfried Achenwall (1719-1772) y sera considéré
comme le fondateur de la science allemande non quantitative. Celle-ci s'opposera
avec véhémence aux statisticiens vulgaires. « Ces pauvres Îl]lbéciles répandent
l'idée insensée que l'on peut comprendre la puissance d'un Etat en ne connaissant que sa superficie, sa population, son revenu national et le nombre d'animaux broutant alentour». L'opposition à la quantification des sciences sociales
s'exerce même dans le domaine du mesurable ... parce que l'on n'en voit pas l'intérêt.
]. P. Suessmilch (1707-1767) auteur allemand est intéressé par la médecine.
Devenu pasteur, il publie en 1742 : L'ordredivinprouvépar la natalité,la mortalité
et la fertilité du genrehumain. Il est le premier à avoir étudié non seulement les
taux de naissance et de décès mais la fertilité dont il cherche les facteurs de variation. Il s'agit là de précurseurs, le fondateur de la statistique est un médecin
belge: Adolphe Quételet (1796-1874).
1. Hegel en reprenant la notion de totalité a reconnu ce qu'il devait au génie de Montesquieu.
2. Elles étaient en partie établies d'après les affichages publics des enterrements.
72
L'ÉVOLUIION DES SCIENCES SOCIALES
§ 2. Facteurs de développement et obstacles
aux sciences sociales
96 1 ° Les facteurs de changement ◊ L'absence de liberté de pensée
constituait dans le domaine des sciences humaines un obstacle plus
gênant et plus fort peut-être que dans les sciences physiques et naturelles.
Plus gênant parce que les préjugés y sont tenaces, l'expérimentation et
l'administration de la preuve compliquées, et plus fort, parce qu'au
dogme catholique s'ajoute la censure politique.
Pourtant, les contraintes extérieures étaient presque moins pesantes
que la limitation inconsciente qu'imposait le milieu lui-même, ses façons
de penser et de sentir. J. Piaget (1965) parle de la« décentration» nécessaire non seulement à l'acquisition d'une attitude objective, à l'accumulation d'observations utiles, mais aussi à une systématisation de ces données 1 .
La «décentration» implique que l'on sorte soi-même du milieu
observé, que l'on considère celui-ci comme contingent pour chercher à
comprendre et expliquer pourquoi il est ainsi et pas autrement. Ce qui
peut faciliter un tel état d'esprit assez peu spontané, c'est d'une part le
changement, l'évolution,d'autre part l'observation de milieux différents,
changement et comparaisonsont les deux facteurs les plus efficaces de
relativisation.
97 a) Changement et comparaison ◊ Dans le climat intellectuel de
l'Europe jusqu'au xvnf siècle, la tendance naturelle à croire universelles
ses propres manières de vivre, se trouvait renforcée par l'autorité, la hiérarchie, la vérité révélée.Mais à l'intérieur de ce cadre rigide s'effectuaient
de nombreux changements: la Réforme, les guerres civiles, l'abaissement
de la noblesse et la montée de la bourgeoisie, enfin la transformation de
la structure traditionnelle de l'État. L'évolution est en elle-même facteur
de réflexion, car tout changement relativise les croyances, suscite des
questions. C'est aussi la période des grandes explorations. Or, la possibilité de comparer ce qui paraît aller de soi, à d'autres solutions, tout aussi
évidentes pour ceux qui les ont adoptées, permet d'utiles réflexions. La
découverte du Nouveau Monde, de façons de vivre différentes, facilite la
mise en question de la société, indispensable pour que naisse la sociologie, et prépare l'abondante documentation, d'où naîtra au XDf siècle,
l'ethnographie scientifique 2 . La linguistique, sans doute la plus ancienne
science sociale, a donné lieu à de nombreuses tentatives de systématisation (cf. les essais sémantiques au Moyen Age) mais son évolution vers
1. J.Piaget (1965, B. 159 bis) p. 69.
2. 1458, arrivée aux Indes de Vasco de Gama par l'Afrique du sud, 1492, découverte de l'Amérique par C. Colomb, Magellan fait le tour de la terre en 1520. L'italien Pigafetta chargé du récit de
l'expédition rapporte de nombreux détails ethnographiques. Conquête du Pérou en 1527 par
F. Pizarre. Les missions se multiplient avec des comptes rendus détaillés des mœurs indigènes. Lexvm'
siècle voit s'organiser les explorations auxquelles sont attachés les noms de Cook, La Pérouse, G.
Vancouver. A. de Humbolt, un précurseur, affirme la nécessité pour l'européen de se libérer de la
culture gréco-latine pour comprendre les sociétés archaïques.
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES SOCIALES JUSQU'AU XIX' SIÈCLE
73
un statut scientifique a été gênée par l'absence de termes de comparaison.
Le langage se réduisant à une grammaire, celle de la langue maternelle,
qui paraissait liée à la logique universelle. C'est l'enseignement des
humanités classiques (latin-grec) et surtout l'histoire de l'évolution des
langues ( donc du changement) qui permit par des comparaisons d'élargir
ces points de vue.
98 b) Histoire et évolution ◊ La décentration dans l'espace devait s'accompagner d'une décentration dans le temps. Il était indispensable de
découvrir que les états individuels ou sociaux saisis de façon immédiate,
ont en réalité une histoire, sont le résultat de causes, qu'il faut connaître
pour en comprendre les conséquences. Il était nécessaire de passer du
stade de la réflexion sur des événements particuliers, à une histoire de
phénomènes récurrents. Ces problèmes devaient être l'objet de discussions (surtout en Allemagne) et préparer le grand développement de
l'histoire au ~ siècle. L'apparition de l'histoire des sciences au XVIIIe
siècle, liera la notion d'histoire à celle de progrès.
La découverte par Darwin de la dimension génétique de l'évolution des
êtres organisés, constituera un facteur décisif de changement Quelle
décentration pouvait être plus considérable pour l'homme que l'idée de
descendre du singe ! Quel choc pour la doctrine de la nature humaine
immuable, et sa conséquence : une vie sociale stable.
Pourtant la sociologie a détourné le choc et n'a pas intégré rapidement
un événement si étranger à ses préoccupations 1 . L'histoire en revanche
restait son histoire, proche de son mode de réflexion, d'un désir de prévoir
les phénomènes, plus que d'un besoin scientifique de comprendre leur
mode de production
99 c) Le modèle des sciences de la nature ◊ Les sciences de la nature
ne se développaient pas en vaseclos. S'il n'existait pas de moyens d'information de masse, les idées circulaient dans tout le milieu intellectuel
européen. L'extension de l'esprit scientifique, l'influence de l'Encyclopédie, puis au ~ la philosophie positiviste, devaient modifier les façons
de penser dans tous les domaines. Ajoutons à cela que les succès réels et
mondains des sciences de la nature au XVIIIesiècle offraient aux sciences
humaines à la fois un stimulant et un modèle.
100 d) La de1imitation des problèmes ◊ La philosophie vise une
réflexion d'ensemble et met en jeu des valeurs qui relèvent de croyances
subjectives (idéalisme, matérialisme) dont on ne peut prouver la vérité.
La science implique la mise à l'écart de ces convictions et la recherche
d'observations, d'explications et de solutions même limitées, mais vérifiables par des méthodes accessibles à tous. Les sciences sociales devaient
donc pour atteindre un statut scientifique, se détacher des réflexions
générales et se limiter à des secteurs où les rapports et les relations entre
facteurs pouvaient être mis en évidence. Ceci impliquait que soit réduit le
champ d'obseivation.
1. En revanche, l'évolutionnisme darwinien a exercé une influence directe sur la psychologie.
74
L'ÉVOLUIION DES SCIENCESSOCIALES
Ces changements étaient subordonnés à ce qui au fond résume tout le
reste : l'emploi de méthodes scientifiques.
101 2° Obstacles au dévelopP.ement des sciences sociales. a) La difficulté d'utiliser une méthode scientifique ◊ Nous retrouvons ici
rencontrés dans les sciences de
le problème des obstaclesépistémologiques
la nature. Dans le cas des sciences de l'homme ils se révèlent plus difficiles encore à surmonter. On l'a vu, les sciences expérimentales se sont
constituées après les disciplines déductives. Ce retard est encore plus net
dans les sciences de l'homme, car la tendance à déduire et spéculer à partir de sentiments éprouvés, vécus, ou compris instinctivement, l'a
emporté longtemps faute d'un cadre logique, sinon mathématique, permettant d'observer les facteurs après les avoir dissociés et isolés. L'intuition peut donner lieu à des vues pertinentes, à des hypothèses, mais l'observation utile, la vraie lecture de l'expérience, nécessitent une
préparation que l'on n'était pas en mesure d'organiser.
102 b) La confusion entre État et société ◊ C'est aux philosophes du
contrat social que l'on doit la distinction entre gouvernementet société.
Nous avons vu Hobbes et Locke découvrir le fondement de la société politique dans l'union sociale des gouvernés, indépendamment de la forme
du gouvernement. Mais c'est seulement au ~ siècle, que la distinction
entre l'étude politique de l'État, et l'étude sociologique de la société sera
définie, acceptée, et reconnu le fait que la vie en commun crée entre les
hommes un lien particulier, différent du lien de subordination à l'État 1.
103 c) Le réformisme ◊ Un des obstacles au développement des sciences
sociales, c'est le réformisme. En science politique, la recherche du bon
gouvernement et de la société idéale, détournera de l'observation des
faits. Le désir d'évangéliser et de civiliser les sauvages, couvrira tous les
trafics et empêchera l'ethnographie d'acquérir dès le départ un statut
scientifique. Cependant ce désir de réformer (malgré tout ce qu'il
implique) constituera aussi au~ siècle un puissant stimulant au développement des sciences sociales.
104 Bibliographie ◊
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1. Leterme de sociétécivileest utilisé pour la premièrefois en Grande-Bretagnepar A. Ferguson:
Historyof civil sodety (1766), avant de connaître le succèsgrâce à son utilisation par Hegelpuis les
marxistes.
L'ÉVOLUTION
DES
SCIENCES
SOCIALES
DEPUIS
LE
XIX'
SIÈCLE
75
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THUILLIER
(P.) 1918. - Darwin et compagnie,P.U.F., 224 p.
GAYON
SECTION2. L'ÉVOLUTIONDES SCIENCES
SOCIALESDEPUIS LE XIXe SIÈCLE
1O5 1 ° Impérialisme et division ◊ Ce qui caractérise le savant en sciences sociales, comme en sciences naturelles, ce n'est pas tellement l'accumulation du savoir, ce qu'il sait, que le sens des problèmes qui se
posent, c'est-à-dire ce qu'il ne sait pas. L'un et l'autre sont d'ailleurs
complémentaires, le paradoxe étant qu'il faut savoir de plus en plus de
choses, pour mieux se rendre compte de tout ce que l'on ignore.
Il est indispensable de comprendre que toute science naît de « pourquoi» et que toute formation scientifique, consiste avant tout à développer l'aptitude à poser de bonnes questions, celles qui visent les vrais problèmes.
Les sciences sociales comme les sciences de la nature, vont se diviser
autour de quelques questions clefs. Lorsque ces questions essentielles formeront, avec les questions secondaires qu'elles auront suscitées, un
ensemble cohérent, elles se sépareront du domaine plus général d'où elles
sont issues.
Les hasards de l'histoire sembleraient à certains suffisants pour expliquer la manière dont la division s'est faite. Cependant, une observation
plus attentive amène à penser qu'en fait, les sciences sociales ont suivi
une évolutionlogiquequi leur était propreà chacuneet qui incita chacune
d'elles à se scinder du tronc originel.
La sociologie s'est séparée de la philosophie, puis la psychologie sociale de la
sociologie; la démographie, de son côté, est devenue une spécialité, comme l'urbanisme est en train de le devenir. On distingue parmi les sciences sociales : celles
entre lesquelles subsistent des liens étroits de dependance, qui, à titre de spécia-
76
L'ÉVOLUIION DES SCIENCESSOCIALES
lité, demeurent à l'intérieur d'une discipline à laquelle elles continuent d'appartenir (la sociologie du travail ou la sociologie religieuse), et celles dont l'objet, le
point de vue et les méthodes, deviennent si spécifiques, qu'elles se transforment
en véritables sciences sociales indépendantes, telles la psychologie sociale, ou la
démographie. On ne peut prévoir à l'avance le processus de spécialisation, qui se
calque sur la transformation du monde lui-même.
Les différentes sciences sociales étudient les secteurs d'un même
ensemble: l'activité humaine. Ces secteurs ne sont pas toujours très clairement définis et leur séparation, leur classification, ne peuvent être
qu'arbitraires et temporaires. D'autre part, le fait même que chacune des
sciences ait pour objet essentiel les activités humaines et admette que
l'homme est un tout, les rend impérialistes, alors qu'elles devraient être
surtout solidaires.
Il faut enfin noter que les spécialisations correspondant à la logique propre de
chaque science, ont encore éte aggravéespar une division universitaire arbitraire.
Si chaque science de la nature n'étudie également qu'un aspect de la réalité, il
existe du moins une philosophie des sciences, représentant une synthèse de toutes
les recherches particulières. Rien de semblable dans les sciences sociales, qui ne
disposent pas de science générale, dont la fonction spécifique consisterait à examiner et synthétiser les résultats acquis dans les domaines séparés, d'où leur
crainte d'une subordination possible a l'une ou à l'autre d'entre elles.
Les sciences sociales ont parfois été comparées à un paysage où chacun
se promène avec un point de vue différent, l'un pense au sous-sol, il est
géologue, l'autre est peintre, les suivants géomètre, botaniste, etc. Chacun
voit bien, sans doute, la totalité du paysage, mais n'en approfondit qu'un
aspect et chacun de ces aspects ne rejoint pas l'autre. Tous sont d'accord
sur ce qui est superficiel, visible, mais, lorsqu'il s'agit d'interprétation,
d'explication en profondeur, chacun propose sa solution, fournit ses
propres critères. Reconnaître la totalité de l'homme, c'est, pour chaque
science sociale, qu'elle le veuille ou non, présenter ses propres conclusions comme la vision de l'homme la plus adéquate. D'où le danger d'impérialisme ou de morcellement, alors que l'on ressent le besoin de synthèse, synthèse qui devra s'opérer à différents niveaux : celui de la
recherche, par des travaux en équipe où chacun apporte sa contribution,
celui de la réflexion, par une connaissance suffisante des diverses spécialités.
A l'heure actuelle, on considère que les principales sciences sociales
sont: la sociologie, l'anthropologie, la psychologie sociale, l'histoire, la
géographie, la démographie, l'économie politique, la science politique et
la linguistique. Cette liste n'est naturellement pas limitative.
Chaque science sociale comporte un très grand nombre de définitions, chaque
auteur ou presque proposant la sienne. Or, une définition n'est jamais qu'une
façon de considérer l'objet, de le connaître, elle dépend donc de la nature de
celui-ci, mais au moins autant de la façon dont il est perçu par l'observateur et de
l'état actuel des connaissances. Les unes et les autres évoluent. C'est pourquoi il
nous paraît préférable de marquer les étapes essentielles de développement des
diverses sciences sociales, plutôt que d'insister au début sur leur définition. De
même, nous ne donnerons pas de liste exhaustive des domaines de chaque
L'ÉVOLUTION DES SCIENCES SOCIALES DEPUIS LE XIX' SIÈCLE
77
science, mais nous attacherons plutôt à faire le point sur leur nature, sur leur
orientation, et surtout leurs problèmes méthodologiques.
106 2° Sciences sociales et sciences humaines ◊ A voir utiliser tantôt le
titre de sciences humaines (cf. anciennes facultés de lettres) tantôt celui
de sciences sociales (cf. nouvelles universités) enfin de sciences de
l'homme, on peut se demander quelle est la différence... s'il y en a une,
ou s'il ne s'agit que d'une division universitaire historique.
Pour C. Lévi-Strauss (1964) l'expression même de sciences sociales
recèle un pléonasme, car en se déclarant « sociales », elles impliquent
déjà qu'elles s'occupent de l'homme, et il va de soi qu'étant donc d'abord
humaines, elles sont « sociales » automatiquement. Pour lui le critère de
distinction serait d'ordre pratique « sous le manteau des sciences sociales,
on trouve toutes celles qui acceptent sans réticence de s'établir au cœur
même de leur société, avec tout ce que cela implique en fait de préparation des élèves à une activité professionnelle et de considération des problèmes sous l'angle de l'intervention pratique ». Ceci regrouperait études
juridiques, sciences économiques et politiques, psychologie sociale, certaines branches de la sociologie. En revanche, les sciences humaines
seraient celles qui se mettraient en dehors de chaque société particulière :
« vis-à-vis des sciences exactes et naturelles, les sciences sociales sont en
position de clientes, alors que les sciences humaines aspirent à devenir
des disciples [ ...] la différence n'est pas seulement affaire de méthode;
elle est aussi affaire de tempérament... [ ...]. Aux sciences exactes et naturelles les sciences humaines ont emprunté la leçon, qu'il faut commencer
par récuser les apparences, si l'on aspire à comprendre le monde ; tandis
que les sciences sociales se prévalent de la leçon symétrique, d'après
laquelle on doit accepter le monde si on prétend le changer. »
Ces formules séduisantes ne sont pas convaincantes car nous verrons
qu'en sciences sociales comme en sciences humaines, il faut récuser les
apparences si l'on veut faire œuvre scientifique.
La distinction proposée par J. Piaget 1 paraît plus proche de la réalité.
Après avoir déclaré qu'aucune différence de nature ne permettait de distinguer sciences sociales et sciences humaines, il pense que l'on peut
regrouper:
1° les sciences « nomothétiques», disciplines qui cherchent à dégager
des lois ou des relations quantitatives. Ce sont la psychologie scientifique,
la sociologie, l'ethnologie, la linguistique, l'économie et la démographie.
Toutes utilisent des méthodes soit d'expérimentation stricte soit d'expérimentation au sens large d'observation systématique, et de ce fait sont
amenées à ne faire porter leurs recherches que sur peu de variables à la
fois.
2° les sciences historiquesqui reconstituent le déroulement de la vie
sociale au cours des temps.
3° les sciences juridiques.
4° enfin les disciplines philosophiques.
1. J. Piaget (1970) in Tendances,1" partie.
78
L'ÉVOLUIION DES SCIENCES SOCIALES
Pour notre part nous utiliserons dans ce livre indifféremment les
appellations sciences de l'homme, sciences humaines et sciences sociales.
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a.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
79
CHAPITRE4
LESDIFFÉRENTES
SCIENCESSOCIALES
SECTION1. LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
La sociologie est l'étude de la réalité sociale. Les préoccupations philosophiques sur la nature de la société, ou morales sur les moyens de l'améliorer, sont aussi anciennes que la réflexion sociale, politique ou philosophique, mais ce n'est qu'à partir du moment où l'on a observé les faits
sociaux, en les séparant des jugements de valeur, que la sociologie est née
en tant que science.
108 Les tendances ◊ Au XIXeet au xxe siècle, persistent, affermies ou affaiblies, les diverses tendances décelées au XVIIIesiècle. Parmi celles-ci, à côté
de l'utopie et du réformisme toujours plus ou moins présents, les courants qui se précisent sont l'évolutionnisme, la réflexion théorique et la
recherche empirique.
Il est intéressant de constater, car ce n'est pas un hasard, que l'on
retrouve dans les sciences sociales, les deux orientations déjà signalées
dans l'évolution des sciences de la nature. En effet la sociologie se développe comme une lutte, une juxtaposition ou une conciliation entre deux
tendances préexistantes et opposées : une pensée théorique et une
recherche pratique, souvent inspirée par une volonté réformatrice. L'une
ou l'autre domine, suivant les périodes et les pays. A l'empirisme des
anglo-saxons, s'opposent l'idéalisme allemand et le rationalisme français.
Les tendances peuvent même se manifester suivant des dosages différents, chez le même individu. Les premiers sociologues : Saint-Simon,
Comte, Marx, Durkheim, tout en poursuivant des buts scientifiques
demeurent des utopistes, des prophètes ou des réformateurs.
SOUS-SECTION
1. Le courant évolutionniste
109 1 ° En Europe ◊ Le courant évolutionniste, directement lié à la philosophie de l'histoire, est antérieur au darwinisme, et compte des représentants dans toute l'Europe.
Ceux-ci se caractérisent par leur tendance plus ou moins organiciste 1. On peut
citer Lllenfield Toailles (1829-1903) russe d'origine suédoise. En France A. Espinas (1844-1922) qui enseignait à Bordeaux en même temps que Durk1. La sociétéest un organisme vivant sujet à des lois naturelles : coopération, divisiondu travail,
etc.
80
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
heim. René Worms (1869-1926) qui fonda la Revueinternationalede sodologieen
1892. A. J. E. Fouillée (1838-1912), G. V. de Lapouge (1854-1936). En Allemagne: A. E. F. Schaffle (1831-1903) etJ. A. de Gobineau (1816-1882) enfin en
Pologne, Ludwig Gumplowicz ( 1838-1909). Ces derniers, darwinistes, sont
préoccupés des problèmes raciaux et biologiques.
Mais c'est tout de même en Grande-Bretagne et aux États-Unis que le
courant évolutionniste trouve l'accueil le plus favorable et se développe
dans le dernier quart du~
siècle, à la fois chez les sociologues liés à une
tradition historique, et chez les anthropologues intéressés par l'évolution
de la culture.
109-1 2° En Grande-Bretagne et aux États-Unis. H. Spencer (18201903) ◊ Leplus important parmi les représentants de la tendance naturaliste,
est un des premiers à avoir précisé la notion de types sociaux mais sa notion
d'évolution demeure vague, son psychologisme déterministe et ses nombreuses
comparaisons biologiques pour expliquer la société, peu convaincantes. Ajoutons
à cela que ses définitions et points de vue sont souvent contradictoires ( cf. la
notion d'organisme social). Les faiblessesde cette œuvre suscitèrent de très nombreuses critiques en France et en Allemagne, mais ne l' empêçhèrent pas d'exercer
une grande influence en Grande-Bretagne, et surtout aux Etats-Unis où la distinction, empruntée à la biologie, entre structure et fonction, et la notion d'équilibre sont à l'origine du structuro-fonctionnalisme (cf. n° 384).
Bmjambt Kidd (1858-1919), mérite d'être signalé car pour lui le progrès dans
l'évolution se produit grâce aux conflits.Lester F. Ward (1841-1913) et Franklin H. Giddbtgs (1858-1931), l'un et l'autre influencés par Comte et Spencer,
tentent de sauvegarder la liberté et la dignité de l'homme à travers l'évolution:
« L'environnement transforme l'animal, tandis que l'homme transforme son
environnement 1 » écrit Ward. « La société est plus qu'un organisme... c'est une
organisation ... partiellement le produit d'une évolution inconsciente [ ...] partiellement le résultat d'un plan conscient 2. »
L. T. Hobhouse(1864-1929) est préoccupé par l'évolution morale et voit dans
la rationalité une conquête de l'esprit humain, mais la méthode comparative qu'il
utilise, ne remplit pas les conditions de rigueur scientifique requises.
SOUS-SECTION
2. Le courant théorique
La différenciation de la pensée scientifique en fonction des nationalités
eût été incompréhensible au Moyen Age. C'est un phénomène moderne,
qui se conçoit particulièrement pour la sociologie, puisqu'elle se développe en réponse aux problèmes posés par des crises. Il existe chez Proudhon, Comte, Durkheim, un ensemble de réflexions issues de la situation
politique et sociale de la France. Elles forment ce que l'on a appelé l'école
sociologique française. Il existe également une sociologie allemande mais
pas une école. Les conditions politiques et sociales ne le permettaient pas.
1. ln G. Duncan Mitchell (1968), p. 58.
2. In op. cit., p. 61
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
§ 1. La sociologie
81
en France
110 Claude Henri Comte de Saint-Simon (1760-1825)
◊ D'après
Durkheim, il mérite plus que Comte le titre de père spirituel de la sociologie contemporaine.
On trouve en germe chez Saint-Simon, les idées qui ont alimenté la réflexion
de notre époque : notion de réalité sociale, rapport entre production matérielle et
production spirituelle : ... « c'est dans l'industrie que résident en dernière analyse
toutes les forces ~éellesde la société [ ...] opposition de classes et domination de
l'une d'elle par l'Etat, enfin opposition de la réalité sociale rigide, aux forces spontanées qu'elle recouvre. »
Sur le plan de la méthode, il réaffirme à la suite des encyclopédistes la nécessité
de constituer une« science autonome des faits sociaux». Influencé par des idéologues et des médecins (Cabanis, Bichat), il est intéressé par la physiologie et c'est
sur le modèle de cette science qu'il conçoit ce qu'il nomme « la science nouvelle». Dans son mémoire sur La sciencedel'homme(1813) il insiste sur la nécessité de raisonner à partir de faits vérifiés et prouvés.
Mals il reste un utopiste encore marqué par l'influence de la philosophie de l'histoire.
111 Pierre Proudhon (1805-1865)
◊ Pour lui la« science sociale» a
pour objet de révéler les antinomies qui opposent dans la société groupes
et classes... « Après avoir produit la raison et l'expérience sociale, l'humanité procède à la construction de la science sociale ». Comme chaînon
intermédiaire entre Saint-Simon et Marx, Proudhon est important. Sur le
plan méthodologique, il reste un utopiste plus dogmatique que SaintSimon. Sur le plan politique, c'est avec M. Bakounine, le père de l'anarchie.
112 Auguste Comte (1798-1857) ◊ Il est considéré (lui aussi!) comme
le père de la sociologie. Après l'avoir appelée « physique sociale», nom
déjà utilisé par le statisticien Quetelet, il créa le terme de « sociologie». Il mérite son titre de fondateur, pour une autre raison moins
anecdotique. Il est le premier dans son Cours de philosophie positive 1 et
son fameux Discours sur l'esprit positif, à présenter de façon systématisée les principaux problèmes sociologiques.
Secrétaire de Saint-Simon, A. Comte reconnaît avoir subi l'influence de Bossuet et de Maistre dont il retient le goût pour l'histoire, de Montesquieu et
Condorcet auxquels il emprunte, au premier la notion de déterminisme, au
second l'idée des étapes des progrès de l'esprit humain.
A l'origine de la vocation de Comte, polytechnicien, se trouve cette affirmation: « Soyons en rapport avec les hommes pour travailler à l'amélioration de
leur sort 3 ». Il est un exemple parmi beaucoup d'autres, de l'influence des événements politiques et sociaux sur la naissance d'une vocation de sociologue et de
l'orientation d'une réflexion sociologique. Dans une société industrielle en plein
1. A. Comte (1907-1908), Coursdephilosophiepositive,6 vol.: Schleicher Frères, éd.
2. A. Comte éd. 1963. Discourssur !'Espritpositif, coll. 10/18, 186 p.
3. In P. Arnaud (1969), p. 7.
82
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
développement, basée sur l'organisation du travail, il voit s'accumuler les injustices. Il refuse le socialisme, car la disparition de la propriété privée ne lui paraît
pas un remède dont l'efficacité soit scientifiquement démontrée. Il attribue la
crise de la société à la contradiction entre le type théologique et militaire du passé,
et le type scientifique et industriel du présent. Il en déduit, avec une logique très
polytechnicienne, la nécessité de créer un système d'idées scientifiques, pour présider à l'ordre social futur. Comte prévoit le rôle des technocrates.
La réforme intellectuelle indispensable, devra s'inspirer de l'esprit avec lequel
l'intelligence humaine ordonne le réel : les sciences exactes et les sciences de la
nature (mathématiques, astronomie, physique). L'histoire de ces sciences nous
apprend comment elles se sont progressivement dégagées de la métaphysique.
Chacun d'entre nous se souvient aussi « en contemplant sa propre histoire, avoir
été successivement, quant à ses notions les plus importantes, théologien dans son
enfance, métaphysicien dans sa jeunesse et physicien dans sa virilité 1 ». D'où la
fameuse loi des trois états des sociétés : théologique, métaphysique et positif.
113 La méthode ◊ Comte propose ses règles de méthode sociologique dans
la quarante-huitième leçon du Cours de philosophiepositive après avoir
annoncé : « Il ne peut ici être nullement question d'un vrai traité logique
préliminaire de la méthode en physique sociale 2 ». Pourtant l'aspect
méthodologique de son œuvre, qui sera seul retenu ici, est capital 3 •
Le titre même de physique sociale: « j'entends par physique sociale, la
science qui a pour objet propre l'étude des phénomènes sociaux 4 » est
significatif. Il implique la volonté de s'inspirer de la physiologie et d'étudier les faits sociaux comme les phénomènes astronomiques, physiques,
chimiques ou physiologiques.
Pour la première fois est affirmée la nécessité d'une observationrigoureuse des faits.
« L'observation des faits est la seule base solide des connaissances humaines 5•
[ ...] Envisageant toujours les faits sociaux non comme des sujets d'admiration ou
de critique, mais comme des sujets d'observation, elle (la science sociale) s'occupe uniquement d'établir leurs relations mutuelles 6 • »
L'observation est indispensable pour connaître la réalité, mais Comte
combat dans les trois premiers volumes du cours, les doctrines empiristes
et réclame un cadre théorique: « car il n'y a jamais d'action sans une
spéculation préliminaire». C'est comme le dit P. Arnaud: « la transposition de la méthode hypothético-déductive de la physique des corps bruts à
celle du corps social 7 ».
« La science se compose de lois, non de faits » et le but de la science c'est
« d'agrandir le domaine rationnel aux dépens de l'expérimental, c'est pourquoi
1. In op. dt.
2. Cours IV p. 231 in P. Arnaud, p. 94.
3. Dans cette cx:uvresi riche, la plupart des commentateurs négligent cet aspect. Aussi faut-il
apprécier la part qui lui est faite par P. Arnaud, auquel nous ferons de nombreux emprunts.
4. In Arnaud (1969), p. 18.
5. In op. dt., p. 14.
6. In op. dt., p. 17.
7. In op. dt., p. 10.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
83
toute science véritable est déductive 1 ». La connaissance ne devient scientifique
qu'à partir du moment où elle s'organise et se généralise. « Aucune véritable
observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque 2. Le meilleur exemple de ce« besoin
logique» dit Comte nous le trouvons dans l'exemple de la statique et de la dynamique. II s'agit là de deux notions essentielles, pour l'auteur.
◊ La « sociologie dynamique », but de la sociologie, concerne ce qui varie dans les sociétés, leur histoire. Son étude repose sur les
données scientifiques que lui fournit la sociologie statique qui comprend l'ordre
spontané des sociétés humaines, ce qui est commun à toutes et demeure stable. Il
s'agit là non d'une coupure épistémologique arbitraire, mais d'une division
méthodologique commode pour l'étude des faits sociaux, comparable à la distinction entre l'anatomie (statique) et la physiologie (dynamique).
Malgré sa volonté de dépasser l'empirisme, de chercher des lois, d'utiliser la
déduction, Comte ne va pas jusqu'à admettre l'utilisation de procédés mathématiques en sciences sociales. Son admiration pour Condorcet, son « père spirituel», ne l'empêche pas de déclarer à propos du calcul des probabilités que« les
travaux de ce genre, exécutés jusqu'ici, n'ont réellement ajouté aucune notion
d'importance à la masse des idées acquises».
Les efforts des mathématiciens pour appliquer aux sciences sociales leurs procédés n'ont abouti au terme d'un « long et pénible travail algébrique» qu'à quelques propositions presque triviales dont la justesse est aperçue du premier coup
d'œil avec une parfaite évidence par tout homme de bons sens 3. » Les réserves
exprimées par les biologistes doivent être partagées par les sociologues car la
« variabilité » et la « complication » des faits sociaux sont au moins égales à celles
des phénomènes physiologiques. Comte se méfie du risque d'abstraction des
mathématiques: « l'analyse mathématique isolée de l'observation de la nature,
n'a qu'un caractère métaphysique 4 ». Les faits sociaux sont concrets et exigent
une science positive. En identifiant ainsi réel et concret, le positivisme de Comte
malgré ses disciples abusifs est aux antipodes du scientisme.
Enfin, pour réserver l'avenir du développement des mathématiques, Comte
émet des doutes sur l'aptitude des mathématiciens à observer les faits sociaux et la
sociologie n'est pas encore mûre pour cette quantification.
114 La statique et la dynamique
115 Les méthodes comparative et historique ◊ Après l'observation,
Comte se préoccupe de l'expérimentation.La manipulation étant difficile,
c'est l'histoire qui offrira les« cas pathologiques» à observer. Les perturbations« constituent pour l'organisme social, l'analogue exact des maladies proprement dites de l'organisme individuel 5 ». Comte insiste sur la
valeur des méthodes comparativeet historique.
Comparer les divers états consécutifs de l'humanité est le but même de la
science sociale. L'étude des phénomènes du passé envisagés dans leur ensemble
permet la prévision. Celle-ci est légitime lorsqu'elle est « fondée sur l'exacte
connaissance générale de ces relations nécessaires6 ».
1. In op. dt., p. 70.
2. Op. dt., p. 97, Cours IV p. 334.
3. In op. dt., p. 35.
4. In op. dt., p. 37.
5. In op. dt., p. 102. Cours IV p. 345.
6. In op. cit., p. 110. Cours IV p. 259.
84
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Ce qui importe c'est d'établir entre les faits un enchaînement réel,« les lois qui
président au développement social de l'espèce humaine 1 ».
Mais cet enchaînement est égalitaire, il lie plus ou moins entre eux des
séries de phénomènes humains différents (série scientifique, esthétique,
morale, etc.) qui sont à la fois cause et effet et ne peuvent être étudiés
qu'au sein de la totalité qu'est la société. Comte, par opposition à toute
métaphysique et du fait de l'interdépendance des phénomènes sociaux,
s'interdit de rechercher les causes au sens mécaniste ou providentiel du
terme, car la notion de cause ne peut convenir à la nature des faits
sociaux. Le but de la loi, étape ultime de la physique sociale, n'est plus de
rechercher des concomitances, mais de rendre le réel compréhensible,
c'est-à-dire de l'expliquer en le rendant intelligible. Pour Comte, l'intelligibilité proviendrait de la qualité compréhensivede l'explication 2 , dont le
caractère subjectif est indispensable lorsqu'il s'agit d'un phénomène
reliant des hommes entre eux. Comprendre une relation entre deux faits
sociaux c'est être capable de les intégrer à une visée humaine 3 • Le fait que
l'observation des hommes soit faite par des hommes, fait prédominer le
caractère humain de la science sur son aspect positif.
116 La spécificité des faits sociaux o Autre élément à l'actif
d'A. Comte, il affirme après Montesquieu (qui l'appliquait au domaine
politique) la spécificitédesfaits sociaux.La science sociale, pour se constituer en discipline autonome, doit déterminer son domaine, sélectionner
des faits qui lui soient propres. Ceux-ci relèvent d'abord de la notion de
« consensus fondamental » idée que l'on retrouvera chez de nombreux
sociologues sous diverses formes (solidarité de Durkheim, imitation de
Tarde). Cette notion de consensus lui fournit la solution du problème des
rapports entre l'individu et la société, qui le trouble moins que d'autres
auteurs:« l'activité collective du corps social n'étant que la résultante des
activités individuelles de tous ses membres, dirigées vers un but commun,
ne saurait être d'une autre nature que ses éléments».
Ennemi du monisme, Comte veut que la sociologie appréhende la
diversité du réel. La réalité comporte des aspects irréductibles les uns aux
autres 4, mais après Montesquieu, il note l'interdépendance des facteurs
et surtout le caractère de totalité des phénomènes sociaux. Cette notion
de totalité apparaît très tôt dans l'œuvre de Comte et s'applique à des
groupes différents, depuis l'histoire générale de l'humanité, jusqu'aux
histoires particulières « qui en constituent le tout organique parce
qu'elles sont elles-mêmes des totalités 5 ». Toute étude des phénomènes
1. In op. cit., p. 23. Appendicedu tome N.
2. La notion de compre'hensionse retrouve, amplifiée,chez les auteurs allemands, en particulier
chez Weber. Cf. n° 141.
3. Op. cit., p. 119.
4. Certains passagesde Comte font penser à G. Gurvitch (1957), P. Arnaud imagine ce qu'aurait
été l'a::uvrede ce dernier si au lieu de s'attacher à retrouver chez Saint-Simonles préliminairesde la
sociologiemoderne, il avait consenti à les découvrirchezComte, évitant ainsi d'avoir à le recommencer.
5. P. Arnaud (1969), p. 19.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
85
sociaux s'applique donc à des totalités dont le facteur humain assure
l'homogénéité. A l'inverse de Montesquieu, Comte est le sociologue de
l'unité humaine. Il cherche : « la coordination rationnelle de la série fondamentale des divers événements humains d'après un dessein unique».
Cette coordination rationnelle se rattache à deux idées essentielles.
D'abord la notion de système,ensuite celle de l'universalitédu fait social.
Comte dans sa quarante-huitième leçon, s'est élevé « contre ceux qui
s'efforcent de dépecer le système des études sociales». Il a toujours refusé
de définir à l'avance et arbitrairement une division des sciences sociales
mais leur «solidarité» lui dicte une attitude intransigeante et même
impérialiste. Il proclame la suprématie de la sociologie.
Sans doute pourrait-on dater de cette époque le fossé creusé entre économistes
et sociologues. Malgré son admiration pour A. Smith, Comte se montre très
sévèrepour l'économie:« En économie politique comme en physique, comme en
tout, on a fait des systèmes avant d'établir des vérités 1 . » L'homoeconomicuslui
paraît un exemple de fiction inspirée par un matérialisme grossier et simplificateur. Toutes les discussions sur la valeur, l'utilité, ne sont« qu'oiseuses disputes
des mots» et la doctrine du laissez-faire revient à « systématiser l'anarchie».
Tout en reconnaissant la nécessité des points de vue complémentaires
et d'un pluralisme, il refuse de séparer les aspects économiques, politiques, en les isolant de façon abstraite. L'objet de la science sociale c'est
une « indivisible existence », une réalité concrète, complexe, spontanée.
La sociologie « n'est une étude globale et totale que parce qu'elle
répond et est faite pour répondre à une question globale : celle que pose la
société de notre temps 2 ». Malgré l'importance reconnue à l'histoire, la
sociologie est pour Comte la science du présent« parce qu'elle a l'action
pour objet et dans certaines limites, elle est action 3 ». C'est pourquoi
toute sociologie,comme nous aurons l'occasion de le redire, suppose une
vision de l'homme, c'est-à-dire une philosophie. Pour Comte la sociologie en tant que connaissance scientifique est une solution au problème
social. La société instruite saura se diriger.
Importante sur le plan de la méthodologie et par la richesse de sa pensée, l'influence de Comte n'a pas été ce qu'elle aurait pu être. Son œuvre
très vaste, son style peu agréable, expliquent que sa doctrine ait été
souvent mal comprise, mais surtout ses prophéties (le pacifisme à venir)
à côté de vues pénétrantes, ont trop souvent été démenties. Comme chez
de nombreux sociologues, sa doctrine ne suit pas les règles de sa méthode
scientifique. La philosophie soi-disant positive recouvre une métaphysique dogmatique, d'inspiration théorique et sa sociologie se transforme en sociolâtrie.
117 Alexis de Tocqueville (1805-1859)
◊ R. Aron note que Tocqueville
ne figure pas parmi les inspirateurs de la pensée sociologique. Sans doute
comme Montesquieu est-il avant tout un penseur politique, « le Montes1. In P. Arnaud, p. 42.
2. In op. dt., p. 198.
3. In op. dt., p. 191.
86
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
quieu du XIXesiècle» dit de lui Royer-Collard1 . Mais alors que Montesquieu peut être considéré comme un précurseur de la rigueur scientifique
dans les sciences sociales, les idées de Tocqueville exercent une influence,
non ses méthodes. Sa seule méthode est d'être intelligent, subtil, intuitif,
et de savoir écrire ! Ne serait-ce qu'à titre d'exemple de résultats d'analyse
qualitative, il mérite d'être cité.
Tocqueville a écrit deux livres importants 2, publiés de son vivant : La
Démocratieen Amérique(1835), et L'AncienRégimeet la Révolution(non
terminé). il étudie non seulement les facteurs historiques, politiques et
économiques, mais également sociologiques : « On peut m'opposer sans
doute les individus, écrit-il, je parle des classes, elles doivent seules
occuper l'histoire.» Sans donner de définitions des classes ni des groupes
sociaux, il les analyse, montrant leur manque d'unité, leur tendance à
l'uniformité et à la séparation, les privilèges des uns, les ambitions des
autres. Analyse descriptive sans doute, mais plus riche d'explication que
bien des tentatives plus ambitieuses.
Si Tocqueville excelle dans l'analyse politico-sociologique, ou dans la
description et le portrait d'une société particulière, il utilise, note R. Aron,
dans le second volume de la Démocratieen Amérique une troisième
méthode : « une sorte de type idéal, la société démocratique, à partir
duquel il déduit quelques-unes des tendances de la société future ». A
partir d'éléments connus il essaie de poser les questions essentielles pour
l'avenir et d'y répondre en termes de tendance et d'alternative. C'est le
même type de procédé qu'utilisera Weber pour imaginer un autre passé
possible.
L'aristocrate Tocqueville ne croit pas que l'industrie suscite une aristocratie nouvelle. Comme le dit R. Aron: « [ ...] contre la vision catastrophique et apocalyptique du développement du capitalisme propre à la
pensée de Marx, Tocqueville faisait, dès 1835, la théorie plus résignée
qu'enthousiaste du wellfarestateou encore de l'embourgeoisement généralisé 4 ».
On doit enfin noter que Tocquevillen'éprouve pas de scrupules à juger.
A côté de toutes les professions de foi scientifiques (Comte, Durkheim,
Pareto) et serments d'objectivité constamment transgressés, il est reposant de lire un auteur qui, après avoir analysé d'une façon qu'il croit honnête, les événements, les juge en fonction de sa propre échelle de valeurs.
« Je n'ai même pas prétendu juger si la révolution sociale, dont la marche
me semble irrésistible était avantageuse ou funeste à l'humanité; j'ai
admis cette révolution comme un fait accompli, ou près de s'accomplir,
et, parmi les peuples qui l'ont vu s'opérer dans leur sein, j'ai cherché celui
chez lequel elle a atteint le développement le plus complet et le plus paisible, afin d'en discerner clairement les conséquences naturelles et
d'apercevoir s'il se peut, les moyens de la rendre profitable aux
hommes 5. »
1. 1nJ.-J. Chevallier (1949, B. 104), pp. 223-241.
2. A. de Tocqueville,cf. Œuvrescomplètes.
3. R. Aron (1967), p. 229.
4. Op. cit., p. 229.
5. InJ.-J. Chevallier (1949), p. 229.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
87
En ce sens, écrit Aron, « il appartient à la tradition des philosophes
politiques classiques, qui n'auraient pas conçu d'analyser les régimes sans
les juger simultanément 1 .
118 Vilfredo Pareto (1848-19 23) 2 ◊ Le Traité de sociologiegénérale
« énorme bloc » au sens physique du terme, hors des courants de la
sociologie,demeure l'objet des jugements les plus contradictoires ... ce qui
est rare après un demi-siècle, constate R. Aron 3 . Si l'on considère l'ensemble de l'œuvre de Pareto4, on s'aperçoit qu'elle n'atteint pas les buts
qu'il s'était fixés. Alors qu'il insiste sur la nécessité de l'objectivité scientifique, ses raisonnements s'appuient sur de nombreux a priori et jugements de valeurs. Malgré son horreur du réformisme et du moralisme,
son œuvre s'apparente plus à celle des auteurs du début du ~ siècle
(Comte) qu'à celle de ses contemporains (Durkheim, Weber).
Pourquoi faut-il dans une histoire succincte des méthodes de la sociologie, faire une place à Pareto? Parce qu'il est sans conteste un des précurseurs de la sociologie systématique et un des premiers à avoir tenté de
rendre compte des changements politiques et sociaux. La formation d'ingénieur gePareto le prédisposait sans doute à une vue mécaniste de la
société. Economiste, il succède à la chaire de Léon Walras à l'université de
Lausanne. Après des articles d'économie il publie en 1902, un ouvrage
critique économico-politique : Les systèmes socialistes et en 1916 le
fameux TraitédeSociologieGénérale.
Pour Pareto la distinction fondamentale est celle qui oppose les formes d'actions logiquesaux formes non-logiques.Alors que les premières sont reliées aux
buts qu'elles poursuivent: activité de l'ingénieur ou de l'économiste, les
deuxièmes concernent le reste des actions humaines, dont l'étude revient à la
sociologie.Celle-ci doit donc étudier logiquement les actions non logiques : sentiments, croyances, instincts, ce que les hommes rationalisent mais ignorent le
plus souvent eux-mêmes, et que Pareto nomme résidus5. Ces sentiments peuvent
6
ëtre rationalisés, justifiés en quatre classes de dérivations
• Comment fonctionnent ces éléments? Comment agissent-ils pour maintenir l'équilibre de la
société ? Nous voyons ici abordés les problèmes qui seront ceux des structurofonctionnalistes modernes comme T. Parsons 7 et G. C. Homans qui ont certainement subi l'influence de Pareto. L'autre aspect important de la contribution de
Pareto est son analyse du changement social. S'opposant à Marx en élargissant la
notion de lutte de classes, il pense que celle-ci n'est que la forme contemporaine
et transitoire d'oppositions qui sont celles de la lutte _P.OUr
la vie. Le plus important pour Pareto est le problème de la circulation des elites, en fonction de la distribution des résidus et de leur nature 8 • Suivant sa formule célèbre« l'histoire est
un cimetière d'aristocraties».
1. R. Aron (1967), p. 239.
2. V. Pareto, cf. Œuvres.
3. Cf. Aron (1967), pp. 407-495.
4. G. Perrin (1966).
5. Il les divise en six classes : instinct de combinaisons, persistance des agrégats, expression des
sentiments, discipline collective, défense individuelle, résidus sexuels.
6. Affirmations, autorité, principes, preuves verbales.
7. Cf. n° 384.
8. La loyauté, résidu Il, peut amener au pouvoir d'autres personnalités que les résidus I, intrigants. C'est l'opposition entre les lions et les renards.
88
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Sur le plan de la méthode, la conception qu'il appelle logicoexpérimentale fait appel à l'obseivation et même à l'expérimentation. Ne
se préoccupant pas de l'essence des choses, Pareto se contente d'hypoIl émet le vœu très moderne de voir
thèses. Les lois ne sont pas nécessaires.
la sociologie« atteindre le niveau auquel se trouve déjà la philologie». En
fait dans la 1repartie du Traité, Pareto constate les sentiments à travers les
conduites, sans donner d'explication réelle. Il s'arrête au seuil de la psychologie. Dans la seconde partie au contraire, les élites sont caractérisées
par des traits psychologiques qui limitent l'explication en n'abordant pas
l'organisation des pouvoirs et de la société. « La méthode de Pareto n'est
ni proprement psychologique ni spécifiquement historique, elle est généralisatrice», écrit R. Aron 1... Sa volonté de voir la sociologie étudier ce que
les hommes font, sans savoir vraiment pourquoi ils le font, est proche
également des préoccupations de la sociologie contemporaine. Pareto
« confond les traits communs à toutes les sociétés avec les traits essentiels
à tout ordre social, dévalorise les différenciations historiques et enlève
presque toute signification au devenir lui-même 2 ».
a) L'homme et l'œuvre ◊ Pre119 Émile Durkheim (1858-1917).
mier sociologue à avoir élaboré une méthode scientifique dans Les règles
de la méthodesociologique
3,Durkheim n'en reste pas moins avant tout un
philosophe et un moraliste, lui aussi marqué par les problèmes de son
époque et ses problèmes personnels: l'affaire Dreyfus4, la défaite de
1870, la commune, la guerre de 1914, la mort de son fils tué en 1917.
« Notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale »
déclare-t-il en conclusion de sa thèse sur La division du travail social
(1893), et d'affirmer que la sociologiene vaudrait pas une heure de peine
si elle n'était que spéculative.
On n'insistera pas ici sur l'aspect philosophique de l'œuvre de Durkheim.
Il demeure de son époque, proche de Comte par son moralisme, sa
façon de réifier et même de déifier la société : « Entre Dieu et la Société, il
faut choisir. [ ...] Ce choix me laisse assez indifférent, car je ne vois dans
la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement 5• »
Il faut en revanche insister sur le modernisme de ses conceptions
scientifiques.
On doit à Durkheim le premier effort conscient et réussi pour allier
théorie sociologique et recherche empirique.
En effet, après la publication (1895) des Règlesde la méthodesociologique, Durkheim fait paraître (1897) une étude sur Le suicidequi illustre
sa méthode.
Le suidde est une étude d'après des documents statistiques qui commençent à
se multiplier. Durkheim s'aperçoit que la notion même de suicide est difficile à
1. R. Aron (1967), p. 482.
2. Op. dt., p. 485.
3. E. Durkheim (1985}.
4. ll est juif et fils de rabbin.
5. E. Durkheim (1967}, p. 59.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
89
définir parce qu'elle recouvre un même phénomène dont les causes peuvent être
très différentes.
En comparant l'évolution des taux de suicide des divers pays, Durkheim s'aperçoit que ceux-ci sont fonction des groupes sociaux. Il en conclut que le suicide est
un fait social, indépendant de chaque décision individuelle. Restaient alors à
découvrir les facteurs sociaux en cause. Se livrant à des analyses que l'on a depuis
perfectionnées et que l'on appelle aujourd'hui multivariées1, Durkheim isole tour
a tour les divers facteurs : sexe, état-civil, religion, pour en mesurer l'importance.
Il est également le premier à avoir utilisé la « variable intervenante» c'est-à-dire
le facteur non compris dans une statistique, mais que l'on soupçonne d'agir, et
dont il faut trouver un indice révélateur mesurable. C'est le cas par exemple de la
cohésion sociale, qui n'apparaît pas dans les documents administratifs et que
Durkheim recherche à travers les taux de divorce, etc.
Posant alors le problème des degrés d'intégration à la société il découvre la
notion d'« anomie» qu'il rendit célèbre et que l'on peut définir comme l'état de
trouble, d'absence d'intégration sociale qui fait suite au dérèglement des besoins
par rapport aux possibilités qu'offre la société de les satisfaire.
Ce sont ces innovations, les scrupules et l'extrême conscience avec laquelle
sont exploités les chiffres de cette étude, malgré ses imperfections, qui ont permis
de considérer Durkheim comme le premier grand sociologue empirique. Mais,
Durkheim ne sera pas qu'un empiriste.
Les volontés individuelles sont insuffisantes à expliquer ces lois que
traduisent la régularité de certains événements, comme le suicide. Il faut
admettre que des forces extérieures impersonnelles agissent, qu'il existe
donc bien des phénomènes sociaux. C'est le propre de la sociologie de les
étudier, d'observer les habitudes collectives et leurs transformations.
On imagine l'effet que pouvait produire en 1895 une démonstration
de ce geme. Si elle enthousiasmait les esprits scientifiques, désireux de
démonter la mécanique sociale, comme celle des planètes ou des fluides,
en reléguant sorciers et soutanes 2, quelle pouvait être la réaction de
l'homme, même sans parti pris, pour lequel la décision de vivre ou de
mourir représentait l'action la plus personnelle et la plus libre que l'on
puisse entreprendre ? Les lois de la physique sont extérieures, elles nous
conditionnent seulement matériellement, il est plus facile de s'en accommoder. Mais ces impondérables lois sociales, fabriquées par nous-mêmes
à notre insu, qui nous détermineraient sans que nous le sachions ... comment en accepter l'idée ?
119-1 b) Durkheim et l'exemple de la physiologie: C. Bernard et
L Pasteur ◊ Si Durkheim heurte les tendances majoritaires de son
époque : la métaphysique, le vitalisme, le psychologisme, il n'est tout de
même pas seul. Saint-Simon, A. Comte et Spencer ont montré le chemin
mais ne l'ont pas suivi 3 • C'est un contemporain, un physiologiste, C. Bernard qui lui servira d'exemple dans son entreprise scientifique. Il le cite
rarement, car ce n'est pas au savant qu'il emprunte, mais à la physio1. Cf. n°' 542 et s. et 561 ainsi que la bibliographie n° 580 bis.Maxwell (1978), Baudelot (1984),
Taylor ( 1982), Merllié ( 199 2).
2. Nous sommes en 1895 et Durkheim est juif.
3. Durkheim les considère comme des prédécesseurs non comme des précurseurs.
90
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
logie 1.Comme l'écrit J.Michel (1990) 2 : D'après Durkheim«[ ...] pour
une science, s'autonomiser veut dire à la fois se libérer et se servir des
autres savoirs [ ...] mais une science ne peut efficacement emprunter à
une autre, qu'à la condition que celle-ci soit établie, autonome tant dans
sa méthode que dans son champ d'investigation». Ce n'est pas de métaphore qu'il est question, Durkheim a reproché à Spencer d'en abuser,
mais de comparaison. Il s'agit d'une similitude des points de vue3, non
d'une activité semblable que la différence d'objet rend impossible.
On a de nombreuses preuves et les réflexions de Durkheim lui-même
sur l'influence qu'exerça sur lui C. Bernard dont la notoriété n'était en
rien comparable à celle de Pasteur. Alors pourquoi Pasteur n'a-t-il pas lui
aussi, par ses recherches empiriques, intéressé Durkheim ? D'abord une
opposition sociale et psychologique explique cette distance. Pasteur est un
catholique pratiquant, ambitieux, conservateur, cultivant ses relations et
sa popularité. Durkheim, un juif, socialiste et ce qui ne facilitait pas les
échanges, tous deux également austères, convaincus et entêtés. Mais plus
que ces traits de personnalité, leurs objectifs scientifiques les opposaient
Pasteur s'intéressait à la microbiologie et poursuivait des résultats pratiques, limités à un domaine précis, « un symptome, un microbe, un vaccin » disait-on. Au contraire, Durkheim trouvait chez Claude Bernard,
toutes proportions gardées, un objectif semblable au sien. Tous deux
entreprenaient des recherches empiriques rigoureuses, mais avec la même
ambition d'en généraliser les résultats, pour C. Bernard aux grandes fonctions de l'organisme, pour Durkheim à la société tout entière.
C'est chez Claude Bernard que Durkheim trouvera la solution ou du
moins la confirmation de la vérité qu'il apporte aux problèmes délicats de
la sociologie : L'incontournable question des rapports de l'individu et de
la société, des parties et du tout, du déterminisme et de la liberté, enfin de
la psychologie et de la sociologie.« Il y a entre la psychologie et la sociologie, la même solution de continuité qu'entre la biologie et les sciences
physico-chimiques» 4 écrit-il. Si la sociologie se heurte à des difficultés
propres aux sciences sociales, la solution est la même : « L'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée
dans la constitution du milieu social interne [ ...]. L'effort principal du
sociologue devra donc tendre à découvrir les différentes propriétés de ce
milieu» 5. La notion de milieu interne, avec tout ce qu'elle implique est
une création de C. Bernard que Durkheim s'approprie. De même que
pour le physiologiste, les organismes élémentaires ne peuvent survivre
séparés de leur environnement, l'individu ne peut se concevoir hors de la
société dont il fait partie, au sein des diverses consciences collectives :
1. 1n G. Canguilhem (1970), p. 440. « Ce n'est pas un grand physiologiste, c'est la physiologie»
dit J.-B. Dumas à V. Duruy le jour des obsèques de C. Bernard.
2. J. Michel (1990), p. 230.
3. En ce qui concerne la méthode expérimentale, ce sont toutes les sciences sociales qui comme
la médecine seront influencées par C. Bernard.
4. Durkheim (1895), p. 103.
5. Op. cit., pp. 111, 112.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
91
(morales, familiales, religieuses, juridiques) au milieu desquelles il a
grandi et dont l'étude forme le champ de la sociologie. L'anomie est bien
la preuve de la nécessité pour la liberté de l'être humain d'une subordination de l'individu à l'ensemble social. « Comme chez C. Bernard, l'autonomie et la subordination doivent être pensées ensemble » 1 .
A la question fondamentale de la sociologie : comment une somme
d'individus peut-elle former une société ? Durkheim répondra : par la
solidarité, élément commun à toute existence sociale. S'opposant à Spencer qui considérait deux types de société possible sans rapports entre eux,
il distingue la solidaritémécaniquedans les sociétés à conscience collective
forte, et la solidaritéorganiquedans les sociétés complexes, où, sous l'influence de la division du travail, la complémentarité unira des parties et
des intérêts interdépendants.
On trouve déjà dans la division du travail social des idées fondamentales que Durkheim explicitera dans la suite de ses œuvres. La
conscience collective est : « l'ensemble des croyances et des sentiments
communs à la moyenne des membres d'une société. » Cet ensemble
forme un « système déterminé qui a sa vie propre ». Durkheim affirme
ensuite la priorité de la société, de la structure sociale, du tout sur les parties : les individus, les phénomènes individuels.
120 c) Existe-t-il des faits sociaux? ◊ Sur le plan méthodologique,
nous trouvons pour la première fois une réflexion organisée, systématisée, sur ce qu'est la sociologie et à quelles conditions elle peut être une
science. Les deux textes essentiels, qui d'ailleurs se recoupent en bien des
points, sont Lesrèglesde la méthodesodologiqueet l'article de P. Fauconnet
française
et M. Mauss 2 sur la sociologie, paru dans la Grandeencyclopédie
du xx-siècle(1901).
La première question posée par Durkheim est celle-ci: peut-il exister
une science appelée sociologie comme il existe une science physique 3 ?
A quelles conditions peut-on parler de science? Lorsqu'il y a un objet
et une méthode scientifiques, c'est-à-dire la possibilité de relier les faits
entre eux. D'où deux questions: y a-t-il un domaine, un objet, des faits
sociaux spécifiques ? y a-t-il une méthode scientifique applicable à cet
objet?
Admettre des faits sociaux spécifiques, c'est prendre une position antipsychologiste et reconnaître que les phénomènes collectifs sont autre
chose qu'une simple addition de réactions individuelles.
Non content de découvrir ces faits sociaux, Durkheim ajoute que leur
caractéristique, ce qui permet de les reconnaître, c'est la contrainte4 .
1. <( Est-il permis d'aller jusqu'à l'individu en respectant le point de vue sociologique de la même
manière que la physiologie arrive à la cellule sans abandonner le terrain expérimental?» J.Michel
(1990), p. 241.
2. Disciple et neveu de Durkheim, cf. n° 124.
3. J.-C. Chamboredon (1984).
4. Sans doute peut-on avec R. Aron reprocher à Durkheim l'ambiguïté du terme et sa tendance à
confondre concept et réalité. La contrainte est-elle l'essence des faits ou une manifestation qui permet de reconnaître les faits sociaux? R. Aron (1967), p. 365.
92
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
« Les faits sociaux consistent en des manières d'agir, de penser et de sentir extérieures à l'individu et qui sont douées d'un pouvoir de coercition
en vertu duquel ils s'imposent à lui 1. [ ...] Un fait social se reconnaît au
pouvoir de coercition externe qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur
les individus 2 . »
Les institutions constituent cet ensemble d'actes et d'idées que les individus trouvent en naissant, qui sont antérieures à chacun et qui s'imposent à tous, mais elles vivent, se transforment. La sociologie a pour but
de les étudier. L'éducation est l'opération par laquelle l'être social est
surajouté à l'enfant et l'adapte à cette contrainte qu'exerceront sur lui les
institutions 3 .
121 d) L'explication des faits sociaux o Comment expliquer cette
contrainte et ce qui détermine les faits sociaux. Durkheim repousse les
explications trop générales que propose la philosophiede l'histoire(Comte,
Spencer), car elles ne rendent pas compte de la variété des coutumes, et
également les explications particulières par l'histoire elle-même. La
méthode comparative montre, sans fournir de raisons, qu'il existe des
institutions identiques chez des peuples différents.
Il écarte enfin et surtout, l'explication par la psychologieindividuelle,
très répandue chez les sociologues de l'époque, qui attribuent à l'homme
les sentiments que sa conduite manifeste (la jalousie par l'instinct
sexuel) au lieu d'en expliquer l'origine. « Puisque leur caractéristique
essentielle consiste dans le pouvoir qu'ils ont d'exercer du dehors une
pression sur les consciences individuelles, c'est qu'ils n'en dérivent pas et
que par suite la sociologie n'est pas un corollaire de la psychologie. [ ...]
L'individu écarté, il ne reste que la société, c'est donc dans la nature de la
société elle-même, qu'il faut aller chercher l'explication de la vie
sociale4 . »
Pour Durkheim, on s'en doutait, l'explication doit être de nature sociologique.« La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi
les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle. [ ...] La fonction d'un fait social doit toujours être recherchée
dans le rapport qu'il soutient avec quelque fin sociale5. »
La pensée de Durkheim que Malinowski considérait comme le père du
fonctionnalisme, oscille entre une explication historique : « l'origine première de tout processus social doit être recherchée dans la constitution
du milieu social interne» et une attitude que l'on qualifierait aujourd'hui
de fonctionnelle. Confondant parfois la recherche des origines et la
découverte des fonctions, il tente une conciliation en déclarant qu'il faut
utiliser ces deux points de vue de façon indépendante. Cependant Durkheim rend un immense service à la sociologie en la débarrassant du finalisme historique, cette forme d'utopie, obstacle à son développement
scientifique.
1. E. Durkheim (1895), op. cit., p. 5.
2. Op. dt., p. 11.
3. C'est la raison pour laquelle Durkheim s'est intéressé aux problèmes d'éducation.
4. Op. dt., p. 101.
5. Op. cit., p. 109.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
93
« Quand on entreprend d'expliquer un phénomène social, il faut
rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction
qu'il remplit 1.»[ ...]«Faire voir à quoi un fait est utile, n'est pas expliquer comment il est né, comment il est ce qu'il est[ ...] un fait peut exister sans servir à rien 2 . »
A la recherche d'une explication sur la valeur impérative des institutions
sociales, Durkheim découvre l'opinion,système de représentations collectives qui
expriment l'état de la société. Les institutions n'existent que par les représentations que s'en fait la société, leur force vient des sentiments qu'elles inspirent.
122 e) La méthode d'étude des faits sociaux ◊ L'existence de l'objet de
la sociologie : les faits sociaux, étant admise, reste à savoir comment ils
peuvent être étudiés de façon scientifique. La première règle, fondamentale est de « considérerlesfaits sociauxcommedeschoses». « Nous ne
disons pas en effet que les faits sociaux sont des choses matérielles, mais
sont des choses au même titre que les choses matérielles, quoique d'une
autre manière. Qu'est-ce en effet qu'une chose? La chose s'oppose à
l'idée, comme ce que l'on connaît du dehors à ce que l'on connaît du
dedans[ ...] Traiter des faits d'un certain ordre comme des choses, ce n'est
donc pas les classer dans telle ou telle catégorie du réel, c'est observervisà-vis d'euxune certaineattitudementale3. » C'est grâce à Durkheim que la
sociologie française a la première admis que la sociologie est une science
comme les autres et que son but est la découverte de relations générales
entre les phénomènes. Mais Durkheim ne s'est pas contenté de vouloir
appliquer la démarche de la recherche scientifique aux faits sociaux. Le
processus est vécu, pensé, systématisé en fonction de son objet particulier. Si la démarche est semblable, c'est parce que le but identique, la
science, impose les mêmes conditions.
Après avoir attiré l'attention sur l'importance de la définitionpour
« limiter le champ de la recherche et savoir ce dont on parle», Durkheim
insiste sur la nécessité de substituer aux notions du sens commun une
première notion scientifique. Les notions ou concepts, « [ ...] ne sont pas
lessubstitutslégitimesdes choses. Produits de l'expérience vulgaire, ils ont
avant tout pour objet de mettre nos actions en harmonie avec le monde
qui nous entoure. Ils sont formés par la pratique et pour elle 4 ».
L'observation ne doit pas être un simple compte rendu car la sociologie
ne décrit pas les faits, elle doit les constituer,thème que reprendra Bachelard. Durkheim insiste sur le fait que les observations doivent être faites
de façon impersonnelle, utilisables et vérifiables par tous, avant d'être systématisées rationnellement.
Devant les difficultés de l'expérimentation, il reconnaît que « la
méthode comparative est la seule qui convienne à la sociologie5 ». Don1. Op. dt., p. 95.
2. Op. dt., p. 90.
3. Op. dt. Préface 2' édit. p. XII, XID.
4. Op. dt., p. 15.
5. Op. dt., p. 124.
94
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
nant une fois de plus la preuve de son esprit scientifique, il insiste sur la
qualité d'une expérience, plus importante à son avis qu'une accumulation de constatations secondaires.« Dès qu'on a prouvé que dans un certain nombre de cas, deux phénomènes varient l'un comme l'autre on
peut être certain qu'on se trouve en présence d'une loi» 1.
123 Influence de Durkheim ◊ L'œuvre de Durkheim a exercé une influence souvent indépendante des idées de son auteur. Les sociologues
américains ont trouvé chez lui, sur le plan théorique, les notions de fonction, de solidarité et d'anomie et sans doute un moralisme convenant à
leur puritanisme. Parsons en particulier, y a puisé des éléments pour sa
théorie de l'équilibre social2 . Sur le plan pratique, les règles de la méthode
donnaient aux chercheurs des États-Unis la garantie scientifique qu'ils
recherchaient En France, Durkheim a occupé à la Sorbonne la première
chaire de sciences de l'éducation et de sociologie. Ses élèves les plus éminents, (Mauss, Fauconnet, Davy), ont constitué ce que l'on a appelé
l'école française de sociologie.
en 1898 (deux ans après l'AmeriLa fondation de L'annéesociologique
canjournalof sodology),a permis le contact entre sociologues d'horizons
divers et la publication de nombreuses recherches, en particulier d'ethnologie. Mais l'impérialisme de Durkheim qui visait le regroupement de
toutes les sciences sociales sous la protection de la sociologie, irritait les
économistes et les historiens 3 • Enfin son esprit dogmatique, moralisateur, et, c'est à un anglais de s'en plaindre 4, totalement dépourvu d'humour, ne facilitait pas l'acceptation de tendances scientifiques, qui heurtaient un grand nombre de ses collègues.
L'influence directe de Durkheim après la disparition de ses disciples
subit une éclipse. Elle se fera à nouveau sentir en France par le détour des
États-Unis, dans la recherche d'une réflexion théorique plus scientifique 5•
Parmi les sociologues français de cette époque, il faut encore citer Levy-Brühl
(1857-1939). Sans être en opposition réelle avec Durkheim, il représente un courant de pensée différent, opposé à toute tendance moralisante.
Parmi les durkheimiens: Halbwachs (1877-1945) s'est intéressé aux problèmes des classes sociales, des niveaux de vie, à la mémoire collective6 • Marcel
Granet (1884-1940) à la pensée chinoise, Simiand (1873-1935) est l'auteur
d'un ouvrage sur le salaire.
124 Marcel Mauss (1872-19 50) ◊ Neveu de Durkheim, Mauss mérite
une attention particulière. Il fut à la fois ethnologue et sociologue. Son
œuvre comporte surtout des articles. Les plus connus ont été rassemblés
1. Op. dt., p. 132.
2. Cf. n• 384.
3. Cf. la discussion entre Simiand (durkheimien) et l'historien Seignobos.
4. J. Madge (1967), p. 14.
5. Le métierde sociologuede P. Bourdieu (1968) est très inspiré de Durkheim et la réédition des
œuvres de ce dernier marque le nouvel intérêt qu'il suscite.
6. Halbwachs (1963 et 1970).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
95
dans un volume Sociologieet Anthropologie1 et concernent une théorie
générale de la magie, l'essai sur le don, les rapports réels et pratiques de la
psychologie et de la sociologie. D'autres textes ont été également publiés 2 •
Fervent durkheimien, Mauss réagira tout de même contre le spiritualisme et l'évolutionnisme de son oncle.
Comme l'écrit G. Cazeneuve (1968), il recherchait davantage dans
l'étude des sociétés lointaines un moyen d'accès à des phénomènes fondamentaux et pour ainsi dire universels, qu'un point de départ d'une évolution plus ou moins mécaniste ou réductrice. « Non point un chef
d'école, mais un précurseur 3 • »
Il n'énonce pas de règles précises, mais sa manière de découvrir dans la
prière un élément commun, dans l'Essai sur le don, de raisonner sur
chaque étape de sa réflexion, font de ces passages de véritables leçons de
méthode. « Pour la première fois dans l'histoire de la pensée ethnologique un effort était fait pour transcender l'observation empirique et
atteindre des réalités plus profondes 4.»
12 5 Interdépendance des Sciences humaines ◊ Mauss a insisté sur l'interdépendance entre toutes les sciences humaines qui, en devenant autonomes, commençaient à s'opposer 5. Il a tenté de concilier, par une
complémentarité des points de vue, la psychologie et la sociologie6.
L'étude des sociétés que l'on appelait primitives devait permettre de
saisir les phénomènes sociaux, détachés des facteurs qui les perturbent ou
les recouvrent, dans les sociétés complexes comme les nôtres, d'où l'importance de l'ethnologie.
Mauss a insisté sur la valeur de la méthode comparative dans la
mesure où elle utilise des faits bien délimités, étudiés dans leur cadre, permettant« d'établir des rapports d'une certaine généralité». Il s'oppose à
la tendance des ethnologues (anglais) de son époque, qui accumulent des
observations dans des sociétés différentes, sans en tirer de conclusion.
Adoptant le point de vue de Durkheim, il écrit: « C'est une erreur de
croire que le crédit auquel a droit une proposition scientifique dépende
étroitement du nombre des cas où l'on croit pouvoir la vérifier 7. »
D'après M. Merleau-Ponty ( 1960) et C. Lévi-Strauss,il peut être considéré comme le fondateur de l'anthropologie sociale moderne car il a vu
que le social est à la fois signifiant et médiateur de l'intention personnelle.
1. (1950) Avec une importante préface de Lévi-Strauss.
2. M. Mauss (1969).
3. J. Cazeneuve (1968), p. 3.
4. C. Lévi-Strauss.Préface Mauss (1950), p. xxxm.
5. De ce fait sa tâche était plus difficile que pour Montesquieu ou Comte.
6. Mauss pense que le terrain de la psychopathologie serait favorable à un travail interdisciplinaire entre psychologues et sociologues, montrant ainsi sa voie à l'école américaine
(M. Mead).
7. M. Mauss (1950).
96
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
126 Le fait social total ◊ C'est dans l'Essaisur le don,fonne archaïquede
l'écfiange,que la méthode de Mauss apparaît peut-être le mieux. Il envisage toujours un petit nombre de cas judicieusement choisis, représentant des types clairement définis. Il étudie ensuite chaque type comme un
tout, en le traitant comme un système. « L'espèce de relations qu'il
cherche à découvrir n'est jamais celle qui existe entre deux ou plusieurs
éléments arbitrairement isolés de l'ensemble de la culture, mais entre
toutes ses composantes: c'est ce qu'il appelle des « faits sociaux
totaux 1 ». Cette notion est capitale.
Le don est considéré non pas comme un élément isolé mais la forme dynamique d'une institution générale, qui met en jeu tous les rouages. Ce qui est en
cause dans les échanges, ce ne sont pas seulement des choses utiles du point de
vue strictement économique, ce sont aussi « des politesses, des festins, des rites,
des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires
[ ...J Toutes ces institutions n'expriment qu'un fait, un régime social, une mentalite définie : c'est que tout, nourriture, femmes, enfants, biens, talismans, sol, travail, services, offices sacerdotaux et rangs, est matière à transmission et reddition 2 •
L'une des formes de don, le potlatch des tribus nord-américaines est
plus qu'un phénomène juridique, il a une signification religieuse, mythologique, économique, magique. C'est un parfait exemple de « fait social
total».
Certes, d'autres avant Mauss: Comte et surtout Durkheim 3 , avaient
insisté sur la notion de totalité en sociologie, mais il s'agissait encore
d'une notion abstraite.
L'apport de Mauss, c'est d'avoir démontré dans le concret les divers
éléments d'un fait social total, les relations des parties avec le tout
« C'est en considérant le tout dans son ensemble que nous avons pu percevoir l'essentiel, le mouvement du tout, l'aspect vivant, l'instant fugitif
où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale
d'eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d'autrui 4.»
Comme les juristes cherchent des «précédents», les sociologues
cherchent des précurseurs, c'est pourquoi certains ont voulu qualifier
l'attitude, de Mauss de fonctionnaliste, tandis que d'autres tels LeviStrauss découvrent en lui une orientation structuraliste, la totalité provenant de la structure. J.Poirier (1969) écrit que Mauss en découvrant
«[ ...]comment tous les éléments de la vie en communauté s'intégraient
dans un système coordonné et pouvaient s'analyser comme autant de
termes différents et interchangeables», apportait« une méthode presque
quantitative pour enregistrer des phénomènes qui jusqu'alors ne relevaient que la description qualitative. On saisit tout le sens de la révolution : Mauss a mis les données ethnologiques en équation 5 ».
1. G. Gurvitch (1957), p. 536.
2. M. Mauss (1950), pp. 151 et 164.
3. C'est lui qui avait indiqué à Mauss l'importance de cette notion.
4. Op. cit., p. 275.
5. ln]. Caieneuve (1968), p.15.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
97
A l'opposé, G. Gurvitch voit dans l'œuvre de Mauss, l'origine de
l'orientation pluraliste de la sociologie.
Comment expliquer ce destin curieux qui conduit Mauss à avoir une descendance si hétérogene? Ce n'est pas l'ambiguïté de son œuvre qui est en cause, mais
sa richesse : Mauss, esprit moins dogmatique, plus intuitif que Durkheim, est
servi par une connaissance encyclopédique1, et surtout par un « flair génial » qui
lui permet de deviner parfois sans approfondir. Moins didactique que Durkheim,
il indique, suggère, demontre. Loin d'être superficiel, il ne s'arrête que « sur le
roc» comme il le dit lui-même, ce roc concerne l'objet étudié, mais la question
ne va pas au-delà. Après son irréfutable démonstration sur le don, Mauss ne
donne pas de réponse aux problèmes que d'autres, après lui, ont soulevé et qu'il
ne pose même pas. Lemodernisme et les intuitions de Mauss lui ont permis d'anticiper sur les tendances à venir, aussi bien pluralistes que structuralistes. Mais
dans la mesure où ces tendances sont devenues des théories et des systèmes d'explications particularistes, il aurait sans doute refusé de s'y rallier.
Ce que l'on peut retenir sans interprétation abusive, c'est que
M. Mauss a voulu détacher la sociologie de l'étude abstraite des institutions: « Le principe et la fin de la sociologie c'est d'apercevoir le groupe
entier et son comportement tout entier» 2 •
§ 2. La sociologie
en Allemagne
12 7 Les tendances ◊ Les conditions politiques en Allemagne n'étaient pas
favorables à l'élaboration d'une sociologie scientifique. Des penseurs,
juristes et historiens, développaient la sociologie en tant que théorie et
méthode, à partir de leurs propres disciplines. Malgré les différentes tendances que l'on a pu classer en sociologie systématique ou formelle: Simmel, Von Wiese, Tonnies ; phénoménologique : Vierkandt; historique :
Oppenheimer, Mannheim, Alfred Weber 3, tous ces auteurs ont un point
commun, les problèmes intellectuels et sociaux que pose leur époque :
l'influence des systèmes de Hegel et Marx contre lesquel ils vont s'insurger, le développement industriel, les rapports de l'individu avec la collectivité. Problèmes qui, d'une façon plus aiguë qu'en France, opposaient
communauté et société, culture et civilisation.
128 Karl
1895)
Marx
(1818-1883),
Friedrich
Engels
(1820-
◊ « Marx était un égoïste qui ne pensait qu'aux autres»
écrivait
de lui sa femme Jenny.
Est-il sociologue, a-t-il sa place dans cette rubrique? Pour G. Gurvitch,
il est« le plus grand et le moins dogmatique de tous les fondateurs de la
1. <t Mauss sait tout» disaient ses étudiants.
2. Il est regrettable comme le note R. Boudon (1979, B. 170) que cette notion de totalité soit
souvent mal comprise. En langage de système, elle signifie que le sociologue devra« éviter d'analyser
isolément une relation, lorsque celle-ci est prise dans un ensemble de relations formant un système.»
3. Ne pas confondre avec Max Weber son frère.
98
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
sociologie[ ...] d'abord et avant tout un sociologue1 ». Pour R. Aron:« Ici
apparaissent à la fois la grandeur et l'équivoque de la sociologiemarxiste :
Elle est essentiellement une philosophie et veut être une sociologie2. »
L. Goldman de son côté affirme que pour le marxisme, la sociologie est
impossible car la science marxiste se veut pratique et révolutionnaire.
H. Lefebvre,après avoir repoussé les interprétations économistes et historicistes de la pensée marxiste, refuse également le sociologisme. « La
méthode dialectique disparaît au profit du «fait» et la contestation critique s'affaiblit au profit de la constatation». La considération de la
société comme un tout déprécie la contradiction, c'est pourquoi il s'en
tient à l'affirmation suivante: « Marx n'est pas un sociologue, mais il y a
une sociologie dans le marxisme 3 • »
Le marxisme comme le positivisme de Comte, est né des contradictions de la société moderne, de la grande industrie, de la lutte de
l'homme contre la nature et contre d'autres hommes. Le génie de Marx a
consisté à donner de ces contradictions une explication qui « plonge dans
la réalité, la découvre et l'exprime au lieu de s'en détacher et d'en détacher un fragment isolé».
Il arrive à ce résultat par une synthèse des doctrines antérieures : matérialisme, idéalisme, utopie sociale. Engels déclare que Marx a retenu de la
philosophie classique allemande la philosophie, des économistes anglais
le goût des analyses scientifiques, enfin des socialistes français la notion
de lutte des classes.
12 9 La dialectique ◊ Il y a chez Marx une méthode au sens le plus élevé du
terme: la dialectique (cf. n° 9 et s.). Elle relève de la théorie de la connaissance, mais en tant que démarche pour l'étude de la réalité, elle n'est
nulle part codifiée. Liée à la conception marxiste du monde, elle ne se
détache pas du contenu même de la démonstration. D'importantes indications méthodologiques se trouvent dans la préface du Capital,précisant
l'aspect concret de l'analyse. Marx distingue d'abord la méthode de
recherche qui doit « s'approprier en détail» l'objet étudié, analyser et
découvrir les relations internes de ses éléments entre eux, et employer
pour cela des techniques les plus appropriées à l'objet, c'est-à-dire ne pas
employer des méthodes propres aux sciences naturelles pour l'étude des
phénomènes économiques, par exemple. Après l'analyse naît l'exposition
qui, elle, est synthétique et vise à reconstituer l'ensemble. Pour le résumer, nous dirons que le marxisme insiste sur le fait que la réalité à
atteindre est toujours une réalité en mouvement.
La méthode dialectique voulant être une explication totale, on la
retrouvera à propos des diverses tentatives d'explication en sociologie (cf.
n° 394).
1. G. Gurvitch (1957). Vol. II, chap. Xll.
2. R. Aron (1967), p. 178.
3. H. Lefebvre(1968), op. cit., p. 17.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
99
130 Notions essentielles ◊ Pour comprendre le déroulement de la pensée
marxiste, un texte célèbre tiré de la Critiquede l'économie
politiqueapporte
de nombreux éléments : « Dans la production sociale de leur existence,
les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants
de leur volonté. Ces rapports de production correspondent à un degré
donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la
fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à
quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode
de production de la vie matérielle domine en général le développement de
la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la consciencedes
hommesqui détermineleur existence,c'estau contraireleur existencesociale
1
qui détermineleur conscience
. »
Dans ce texte apparaît d'abord la notion essentielle de la spécificitédu
social : l'existence sociale détermine la conscience. Ce n'est pas l'individu
isolé mais la masse des individus qui constitue le facteur déterminant de
l'évolution sociale. Autre idée fondamentale, le marxisme veut être
concret,car l'homme est un être de besoins. Pour les satisfaire, il entre en
lutte avec la natureen développant des techniqueset une organisationpar
la divisiondu travail.Ces trois éléments constituent ce que le marxisme
nomme les forcesproductives,tandis qu'il appelle modede production:la
structure sociale, non plus le rapport de l'homme avec la nature mais
l'organisation de la propriété, les fonctions sociales, la lutte des classes,
etc. Historiquement les forces de production déterminent le mode de production mais on ne peut les séparer de ce dernier. Nous retrouvons ici la
notion de praxiscar c'est à travers l'action sur la nature et sur lui-même
que se développe la conscience de l'homme, sa connaissance du monde,
sur elle que s' édifie l'organisation politique et sociale et à travers elle
enfin, que se déroule l'histoire de l'humanité. « Au commencement était
l'action», écrivait Engels, rappelant le mot de Goethe: «[ ...]avant d'argumenter, les hommes agissaient. »
Ce qui conditionne l'évolution des sociétés, ce sont les rapports de production, d'où le nom de matérialismehistoriqueappliqué au marxisme. Ce
terme désigne non pas une philosophie de l'histoire mais la genèse de
l'homme total, objet de toute science de la réalité humaine, et objectif de
l'action. Marx conçoit une science historique qui échappe à ce qui la
limite habituellement: l'histoire événementielle et celle des institutions.
Mais les rapports de production en se développant entrent en collision,
« des conflits naissent qui opposent des groupes aux intérêts contradictoires». C'est la lutte des classes.« L'histoire de toute société jusqu'à nos
jours n'a été que l'histoire des luttes de classe. Homme libre et esclave,
patricien et plébéien, baron et serf, maître et compagnon, en un mot
oppresseurs et opprimés en opposition constante, ont mené une guerre
ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait
toujours, soit par une transformation révolutionnaire de la société tout
entière, soit par la destruction de deux classes en lutte 2 . »
1. C'est nous qui soulignons. K. Marx (1965).
2. Le Manifestedu Parti Communistein Œuvres (1965).
100
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
La définition que donne Marx des classes sociales, leur nombre et les
critères retenus pour les distinguer ont varié suivant les événements à
propos desquels il les étudiait 1 .
131 L'aliénation o A la complexité de l'interaction de deux éléments, l'un spontané, biologique (rapport homme-nature), l'autre réfléchi (conscience de
l'homme, organisation), s'ajoute un troisième facteur: le monde inhumain, illusoire, de l'aliénation, notion complexe et très controversée. Transformant la
notion philosophique empruntée à Hegel, Marx lui a donné un sens dialectique,
rationnel et plus positif. L'homme se développant à travers des contradictions,
l'humain, l'élément positif ne pouvait se former qu'à travers l'inhumain (le négatif), c'est-à-dire l'aliénation de l'humain. L'aliénation de l'homme n'est pas religieuse (notion de chute), ni morale (faute), ni théorique, ni idéologique, elle est
réelle, concrète, pratique, économique, sociale et politique. Les rapports que
l'homme entretient avec les objets qu'il crée, dans lesquels il s'exprime, sont normaux, jusqu'au moment où certains prennent une existence indépendante. Ils se
transforment en formes abstraites: l'argent, le capital, qui deviennent alors des
réalités oppressives,aux mains d'une minorité. La domination de ces fétiches sur
l'homme constitue son aliénation.
Le fétichisme véritable apparaît lorsque les abstractions échappent au contrôle,
à la pensée et à la volonté des hommes. Ce serait au fond, la version moderne de
l'animisme des sociétés archaïques. Les objets n'exercent plus une domination
surnaturelle, mais sociale, psychologique, en fait, ils deviennent un peu plus que
des choses matérielles2 •
132 La superstructure o Dans l'analyse sociologique on retrouve aussi un troisième niveau s'ajoutant aux forces productives et au mode de production: la
superstructure. Elle élabore, codifie ou transpose (idéologiquement) les rapports
humains dans un mode de prod9ction donné et reagit soit pour les faire avancer
(par exemple par le moyen de l'Etat politique), soit au contraire pour les conserver (politique réactionnaire).
La superstructure comprend les institutions juridiques et politiques, les
idéologies et fétiches idéologiques. Elle est l'expression du mode de production. Ici encore, les définitions données des superstructures ... et des
idéologies ont varié. Ce que les critiques et même les disciples de Marx
oublient trop souvent, c'est que les forces productives ne se réduisent ni
« aux moyens de subsistance» ... ni plus généralement, à la seule production économique. Marx cite également « la production spirituelle » et
souligne que les deux s'interprètent dans l'activité sociale, globale qui
1. Gurvitch indique que le concept de classe, encore vague dans L'idéologie
allemande,in Œuvre
(1965) oppose les urbains aux ruraux dans Misèrede la philosophie,tandis que dans le Manifesteil
distingue cinq classes. Aron (1967} p. 189 cite le Capital(Livre III, chap. 48 et 193} dans lequel les
classes au nombre de trois : salariés, propriétaires fonciers et capitalistes sont définies par la place
occupée dans le processus de production. Dans Les luttesde classesen France( 1848-18 50) cherchant
à définir l'influence des groupes sociaux sur des événements particuliers, Marx distingue les bourgeoisies financière, industrielle, commerçante, la petite bourgeoisie, la classe paysanne, la classe prolétarienne et le Lumpen-prolitariat(sous prolétariat). Enfin dans Le 18 Brumairede LouisBonaparte
(1969}, il insiste sur le fait que même des groupes exerçant la même activité économique ne constituent pas forcément des classes sociales. Il faut qu'il y ait« prise de conscience» de l'unité du groupe
et de la séparation, de la différence, de l'opposition aux autres groupes, pour qu'existe une classe.
2. Cf. J. Baudrillard (1968).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
101
« est sensible, totale et vivante 1 ». C'est ce qui lui permet d'écrire : « De
tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c'est
la classe révolutionnaire elle-même.» Sans doute s'agit-il encore d'un
volontarisme collectif qui ne tient pas compte de l'action individuelle,
mais nous sommes loin de l'effet mécanique des facteurs économiques,
caricature du marxisme. Affirmer que Marx réduit toute la vie sociale à la
vie économique est fondamentalement« faux» écrit Gurvitch,« car il a
fait exactement le contraire: il a révélé que la vie économique n'est
qu'une partie intégrante de la vie sociale et que notre représentation de ce
qui se passe dans la vie économique est faussée, dans la mesure même où
nous ne nous rendons pas compte que sous le capital, la marchandise, la
valeur, le prix, la distribution de biens, se cachent la société et les
hommes qui y participent 2 ».
Engels précisait dans une lettre à Joseph Bloch (21 septembre 1890) :
« D'après la conception matérialiste de l'histoire, le facteur qui est en dernièreinstance,déterminant dans l'histoire, est la production et la reproduction de la vie
réelle. Ni Marx, ni moi n'avons rien affirmé de plus. Mais si l'on nous fait dire
que le facteur économique est le seul déterminant, alors on transforme la première proposition en une phrase creuse, abstraite et absurde. La situation économique est la base, mais les différents facteurs de la superstructure - formes politiques de la lutte des classes et ses résultats - formes juridiques et aussi bien
entendu, les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants,
théories politiques, juridiques, philosophiques [ ...] exerçant également leur
influence sur le cours des luttes historiques et en déterminent dans beaucoup de
cas, les formes de façon prépondérante. Il y a action et réaction de tous ces facteurs 3 • »
Ajoutons enfin que seule une mauvaise interprétation du matérialisme
historique permettait d'attribuer à Marx une conception fataliste et déterministe de l'histoire. Dans La Sainte Famille il écrit: « L'histoire ne fait
rien. C'est l'homme, l'homme seul, l'homme vivant qui fait, qui possède,
qui combat Ce n'est pas l'histoire qui utilise l'homme pour réaliser ses
fins [...] comme si elle était une personne indépendante, elle n'est rien,
rien que l'activité de l'homme poursuivant ses fins 4 . » Mais, et c'est en
cela que Marx est sociologue, lorsqu'il dit l'homme, il s'agit des hommes,
de l'humanité et des fins qu'ils poursuivent même s'ils n'en sont pas toujours conscients. « Les hommes font leur histoire mais ils ne savent pas
qu'ils la font» Une sociologie scientifique comporte l'étude de ces facteurs extérieurs à l'homme.
133 Influence du marxisme ◊ H. Lefebvrea raison de ne pas vouloir limiter Marx en l'enfermant dans une catégorie (même aussi variée que celle
des sociologues), lui qui les bouscule toutes. On a beaucoup discuté,
interprété Marx, sa doctrine, sa théorie de la connaissance, mais le plus
souvent passé sous silence sa pratique méthodologique en sociologie.
1. K. Marx (1970).
2. G. Gurvitch (1957), p. 224.
3. A. Cuvillier (1967), p. 70.
4. In Œuvrescomplètes(1965).
102
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Bien entendu la méthode dialectique est la clef qui ouvre toutes les
portes, le seul moyen de comprendre les faits sociaux puisqu'ils sont
contradictoires. Mais on aurait aimé voir sélectionnés et rassemblés les
conseils méthodologiques épars dans toute son œuvre tels que : « L'observation empirique doit [ ...] présenter la connexion de la structure sociale
et politique avec la production. »
Sans doute H. Lefebvredans un chapitre sur la méthode 1 cite-t-il les
indications de la préface du Capital, mais il n'insiste pas. Tandis que certains reprochent à Marx l'utilisation d'une méthode déductive, dans
laquelle les faits viennent à l'appui des principes a priori, d'autres
indiquent que : « la conception marxiste des modes successifs d' organisation sociale est un produit authentique de la méthode historique et
inductive 2. » M. Cuvillier signale brièvement que Marx et Engels ont utilisé les méthodes de la sociologiepositive de l'époque, méthode historicocomparative surtout, mais aussi méthode statistique dans le Capital et
techniques d'enquêtes~ethnographiques dans l'Originede la Famillede la
propriétéprivéeet de l'Etat (Engels).
Mais comment travaillait Marx, où puisait-il ses documents, comment
les utilisait-il 3 ? Surtout comment ne trouve-t-on pas évoquée cette
enquête sur les ouvriers, préparée par Marx, jamais dépouillée semble-t-il,
qui montre jusqu'où allait son désir de chercher ses matériaux dans la
réalité 4. Dans la mesure où l'importance attribuée aux facteurs économiques paraît aujourd'hui évidente, et où de nombreuses façons de penser sont d'origine marxiste (sans qu'on le sache toujours) on peut dire
que cette vulgarisation, malgré ses inconvénients (Marx se disait non
marxiste, que dirait-il aujourd'hui ?) est un signe indéniable d'influence.
Au point de vue méthodologique, qui nous intéresse ici, c'est surtout au
niveau le plus élevé de cette notion, dans le cadre d'une théorie de la
connaissance que la dialectique a suscité de l'intérêt et de nombreuses
controverses 5 . Pourtant un ouvrage britannique 6 note après quelques
lignes sur Marx que « his influence is not unconsiderable 7 » et P. Lazarsfeld indique que la nouvelle InternationalEncyclopedia
of the socialsciences
en 16 volumes, anthologie américaine classique consacrée à la philosophe des sciences sociales, ne comporte aucun article sur la dialectique.
Cependant, si à la recherche d'une nouvelle conception du monde, les
jeunes « radicaux» 8 américains se mettaient ( en 1960) à étudier Marx,
ce n'était peut-être pas seulement pour échapper à l'ennui du structurofonctionnalisme.
1. Dans Le marxisme,qui, paradoxalement, insiste davantage sur ce point que le recueil sur La
sociologie
de Marx, où la méthode, au sens où nous l'entendons ici, est passée sous silence.
2. Cf. M. Bourguin in A. Cuvillier (1967).
3. Depuis l'analyse de condamnations à propos d'un fait divers de vol de bois, en passant par les
réflexions sur le code civil, ou l'histoire des différents types de société.
4. Enquête publiée par Marx dans la Revue Socialistedu 20 avril 1880, in Œuvres complètes,
p. 1527. La critique du questionnaire constitue un bon exercice de travaux pratiques.
5. P. Lascoumes (1984).
6. G. Duncan Mitchell (1968).
7. Double négation dans le style universitaire français 1
8. Ne correspond pas au radicalisme français, c'est aux États-Unis un mouvement d'opposition
et de contestation.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
103
134 Wilhelm Dtlthey (1833-1912) ◊ Comme Burckardt, l'historien fondateur de l'anthropologie historique, son compatriote et contemporain, Dilthey est
issu de l'aristocratie protestante. L'un et l'autre renoncent à devenir pasteurs
comme le souhaitaient leurs familles. Dilthey, critiquant Hegel tente de réduire
les oppositions sujet-objet, philosophie-sociologie, individu-société. La vie lui
apparaît comme l'unité du Moi et du Monde. Sa recherche des critères scientifiques et objectifs dans les sciences sociales l'a fait comparer à l'anglais W. James.
Nous connaissons le monde physique, mais nous comprenons le monde social.
Or comprendre, c'est sélectionner ce qui est significatif. Le type est la représentation formelle, significative, reliant à l'ensemble le plus grand nombre de faits possibles. Dithey identifie sciences sociales et histoire, permettant une compréhension intérieure des données, alors que les sciences de la nature nécessitent une
analyse extérieure :
Henri Riclœrt (1863-1936): pour lui la différence entre sciences sociales et
sciences naturelles, tient seulement au degré d'exactitude et de précision des
concepts. Les unes et les autres sont de nature empiriques, mais la science à partir
des concepts abstraits, explique ce qui se répète, alors que l'histoire utilise des
concepts individuels, pour tenir comte de ce qui est unique. Ces deux auteurs ont
insiste sur la notion de ce qui est significatif.
135 Ferdinand Tonnies (1855-1936)
◊ Il fut souvent considéré comme le père de la sociologie allemande. Son succès fut tardif car il suscita
toute sa vie la méfiance du gouvernement prussien qui, trouvant ses
théories trop sociales, le prenait pour un disciple de Marx. De plus l'école
historique de Droit, issue de la philosophie hégélienne, s'oppose à toute
orientation scientifique de la sociologie, qui doit rester normative.
Professeur malheureux à l'Université de Kiel, il n'a en 1883 plus qu'un étudiant J En ;evanche, son ouvrage Gemeinschaftund Gesellsaft1 paraît en 1887. Il
est lu aux Etats-Unis et en France où Tônnies sera en 1894 nommé membre de
l'Institut International de Sociologie de Paris. A partir de 1913 la valeur de son
œuvre sera reconnue, y compris en Allemagne.
Influencé par l'œuvre de Hobbes, Tënnies comme Durkheim et de
nombreux sociologues se demande comment l'ordre est maintenu dans
la société. Pour lui les rapports sociaux reposent sur des relations entre les
volontés humaines qui constituent un ensemble de mécanismes orientant la conduite des hommes. Le point de départ de Tënnies relève donc
de la psychologie individuelle. Il distingue la volonté organique (Wesenwille) et la volonté réfléchie (Kmwille). L'une est du domaine concret,
physiologique, affectif, l'autre intellectuelle, est dominée par la pensée.
Ces deux volontés seront à l'origine des rapports sociaux différents. Les
relations obéissant à la volonté organique correspondent aux rapports
sociaux de caractère communautaire et forment un type d'organisation
sociale: la communauté(Gemeinschaft). Celle-ci constitue un tout organique, un type de société dans lequel les liens naturels familiaux sont
forts et où l'intérêt des membres s'identifie à la vie et à l'intérêt de l'ensemble. Les groupes sociaux où prédominent les volontés de type réfléchi,
forment ce que Tënnies appelle la société( Gesellschaft). Les relations
1. F. Tônnies (1887).
104
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
s'établissent sur la base des intérêts individuels dont l'échange commercial est l'exemple. L'histoire occidentale, du Moyen Age à nos jours,
illustre le passage d'une organisation sociale communautaire à une organisation sociétaire. L'homogénéité c'est la communauté, l'hétérogénéité
c'est la société.
Cette typologie devenue célèbre est assez proche de celle de Durkheim
(mécanique et organique) qui la connaissait, mais reprochait à Tënnies
ses implications individualistes et psychologistes. L'œuvre de Tônnies est
importante sur le plan méthodologique, car il a contribué à séparer, en
Allemagne, la sociologie, de l'histoire, de la philosophie et du droit.
Bien que très éloi~é d'une sociologie empirique, il organise tout de même
W1eenquête sur la delinquance dans le Nord de l'Allemagne dans laquelle il utilise des statistiques complexes. Mais sans doute n'était-ce pas là pour lui l'essentiel puisqu'il déclarait: « il n'y a de vraie science que celle des notions 1 ». Il se
rapproche d'une sociologie scientifique par l'objet qu'il lui propose. En Allemagne la lutte pour l'autonomie de la sociologie impliquait la nécessité de la
définir. Pour Tônnies elle est la théorie des réalités sociales, dont l'unité provient
des rapports positifs entre les individus.
La recherche de catégories (même s'il ne les utilise pas lui-même) permettant
de comprendre les rapports sociaux, marque aussi un progrès. 11a défini l'utilité
des types, montrant ainsi la voie à Max Weber (cf. n° 144) et élaboré un modèle
relevant d'une théorie générale applicable à toutes les sociétés. Il préparait ainsi
les conceptions formalistes.
136 Georg Simmel (1858-1918) 2 ◊ Professeur à l'Université de Berlin, il est le fondateur de la sociologie formelle qu'il conçoit comme une
géométrie du monde social. La notion de forme est d'origine kantienne.
De même que pour Kant la connaissance de phénomènes naturels est
possible grâce à l'esprit qui projette des formes (l'espace, le temps), pour
Simmel, l'analyse des faits sociaux comme la compréhension de l'histoire sont possible grâce à l'activité du sociologue qui organise le réel à
l'aide de catégories et de formes... ce que l'on appellerait aujourd'hui:
des modèles 3 • Mais pour Simmel, cette mise en forme n'est pas seulement le fait du sociologue observateur mais également due à l'activité de
l'acteur lui-même (cf. Weber, n° 138).
Simmel, esprit souple et prudent, en avance sur son époque est intéressé par la macrosociologie comme par les actions individuelles. Il s' oppose à« la manie de trouver des lois de la vie sociale [ ...] retour au credo
métaphysique [ ...] selon lequel toute connaissance doit être absolue et
universelle». Malheureusement pour Simmel, cette recherche de lois
empiriques et universelles constitue justement le but de Durkheim (cf.
n°5 119 et s.) qui à son tour reprochera à la sociologie formelle de Simmel de maintenir la sociologie dans une « idéologie métaphysique ».
Célèbre de son vivant, le sociologue allemand, proche de Weber son
contemporain, a connu en France une longue éclipse due à l'opposition
1. Op. dt., p. 119.
2. G. Simmel (1981 et 1984).
3. L. Deroche-Gurcel (1988).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
105
et au succès du positivisme durkheimein. C'est surtout comme psychologue social 1 qu'il est connu et apprécié aux États-Unis. On semble
enfin en France redécouvrir Sirnmel pour ce qu'il est: un des grands
sociologues du de'but du~ siècle et avec Weber un des précurseurs de la
sociologie de l'action.
Von Wtese disciple de Simmel tente de rendre plus rigoureuse la pensée brillante de son maître en y introduisant une quantification conceptuelle avec les notions de processus social, de distance, d'espace social et
de formation sociale, système qui représente une ébauche des tentatives
systémiques actuelles. Il a tenté d'appliquer son schéma à un village allemand (1928). Mais la multiplication de ces catégories abstraites n'aboutit pas à une explication. De plus ce qui était stimulant chez le maître,
devient aride et lourd chez le disciple.
137 Alfred Vierkandt 1867-1953)
◊ Est le représentant de la sociologie phénoménologique. Il subit également l'influence de Tënnies et de
Simmel. Vierkandt a été ethnologue avant d'aborder la sociologie philosophique et reste également influencé par ses études historiques. Faute
de définitions précises et malgré l'intérêt de ses analyses, il oscille
constamment entre des formules psychologiques provenant de son intérêt pour l'individu, et des formules totalitaires inspirées par le mythe de
la communauté.
Faisant le bilan de la sociologie systématique, R. Aron reconnaissait à
ces auteurs le mérite d'avoir permis de mieux comprendre les formes
diversifiées des relations entre personnes et les échanges entre individus
et formations sociales. « Et, pour saisir cette vie à la fois mystérieuse et
proche, la sociologie systématique enrichit nos ressources conceptuelles,
elle affine notre sens du réel 2 . »
138 Max Weber (1864-1920)
◊ Pour comprendre Max Weber, il faut
naturellement comme pour les autres sociologues, on serait tenté de dire
plus que pour les autres, le replacer dans le cadre de son époque et de sa
biographie 3 .
Né dans un milieu bourgeois, il s'intéresse à la politique (son père y joue un
rôle) et à la religion protestante (sa mère est très croyante). Il est lui-même
juriste de formation et sa culture est exceptionnelle. Son opposition à Freud peut
être interprétée comme une défense contre des interprétations psychanalytiques
dont il aurait eu probablement besoin. Ses dépressions, ce que l'on peut
connaître de sa vie, permettent de supposer un complexe de culpabilité4, un
Œdipe mal résolu 5 et une femme possessive6 bien que compréhensive7. La
1. Cf. R. Baudon et F. Bourricaud (1982). Considéré même comme précurseur de l'ethnométhodologie du fait de son intérêt pour la vie quotidienne.
2. R. Aron (1935), p. 52.
3. H. Gerth (1945), R. Bendix (1960).
4. Vis-à-vis de son père qui mourut quelques jours après une discussion avec lui et vis-à-vis d'un
ami dont il épousa la fiancée.
5. Cf. A. Mitzmann (1970). Attachement à sa mère.
6. Cf. le récit de sa vie par Marianne Weber (1926).
7. M. Green. Cf. l'idylle de Weber avec Else Jaffe (1974).
106
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
fragilité de son sytème nerveux et sa grande sensibilité semblent dominées par
une exceptionnelle intelligence. Mais cette dualité explique peut-être l'ambivalence de ses attitudes, l'impression qu'il donne si souvent d'être déchiré (en
particulier en politique) entre l'action et la réflexion, la science et des aspirations
religieuses, l'Allemagne des junkers qu'il déteste, et son nationalisme.
Le cadre de son époque, c'est, sur le plan politique en 1870 l'Allemagne unifiée et prussienne de Bismarck. Sur le plan intellectuel, la
grande querelle entre l'idéalisme et le matérialisme (Kant, Hegel, contre
Marx), enfin les discussions sur l'opposition ou la similitude entre la
méthode historique et celle des sciences de la nature. Une part de
l'œuvre de Weber représente une tentative de réponse à ces deux questions. L'historien du droit, l'expert en sciences politiques et économiques
se transforma en sociologue au cours d'un long et intense dialogue avec
l'ombre de Karl Marx 1.
139 Idéalisme et matérialisme ◊ Dans L'éthiqueprotestanteet l'esprit du
capitalisme(1904) il s'oppose à la fois aux idéalistes en montrant que
l'esprit, les croyances d'une société peuvent s'étudier objectivement et
aux matérialistes, en montrant que les explications sociologiques permettent de comprendre des « valeurs qui issues peut-être de facteurs
économiques ou autres, permettent de s'exprimer à travers eux». mais il
déclare lui-même que reprochant à Marx l'importance excessive qu'il
accorde au facteur économique « son but n'est pas de le remplacer par
un autre facteur opposé» mais de suggérer d'autres éléments essentiels:
la puissance de la conjonction des militaires et des industriels et surtout
l'organisation bureaucratique, pour lui aussi importante que la lutte des
classes.
Tout en reconnaissant la nécessité scientifique de systématiser les
faits, il reproche à tout système de vouloir constituer une représentation
de la réalité. Quand lui-même systématise le capitalisme, il ne prétend
nullement rendre compte de la totalité du phénomène, il cherche simplement à rendre certains aspects plus intelligibles. L'élaboration des
concepts n'est pour Weber que le moyen de construire un instrument
pour comprendre le réel.
140 Sciences de la nature et faits sociaux ◊ Les auteurs de l'époque
s'orientaient vers la distinction entre deux méthodes : la méthode généralisante convenant aux sciences de la nature, celles que Windelband
appelle « nomothétiques2 » parce qu'elles visent à établir des lois, et la
3
» que Ricméthode individualisante,celle des sciences « idiographiques
kert nomme sciences de la culture qui s'intéressent, comme l'histoire, à
des événements singuliers.
Fallait-il malgré leurs particularités proposer aux secondes le modèle
des premières ou les considérer comme autonomes ? Tel était le pro1. Salomon in G. Gurvitch (1947), p. 603.
2. Nomos = universel.
3. Idio = individuel (cf. n° 271).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
107
blème à résoudre. Tout en prenant à son compte la distinction proposée,
Weber contestera l'attribution de chaque méthode à une seule des
sciences1. Bien au contraire, toutes les sciences utilisent suivant l'objet
de leur recherche l'une ou l'autre. Weber est opposé à tout dogmatisme.
Pour lui le propre d'une méthode est d'être efficaceet de faire progresser
le savoir. Loin de réclamer la suprématie de la sociologie (comme Comte
et Durkheim) il réclame son autonomie, comme il l'accorde aux autres
sciences et laisse chacune utiliser la méthode qui lui convient. « La validité de la sociologie comme science dépend uniquement des problèmes
spécifiques qu'elle se propose de résoudre 2 • »
Weber n'est pourtant pas l'homme des compromis. Il insiste dans Le
savant et le politique( 1919), sur le fait que la vérité ne se situe pas entre
deux opinions opposées et que l'idéal modéré n'est pas plus scientifique
qu'une attitude partisane. Il ne s'agit pas pour lui d'une attitude de tolérance, qui, au milieu de discussions passionnées pourrait paraître du
détachement et qu'expliquerait son horreur du dogmatisme, des interdits
et des systèmes, mais bien d'une conviction. Si détachement il y a, il est
fondé sur le fait que même avec les meilleures méthodes, le mode sensible est infini et qu'aucune science ne pourra l'épuiser. Le concept est
par essence sélectif, et même en additionnant un grand nombre d'entre
eux on n'atteindra jamais la totalité du réel. C'est cet état d'esprit qui lui
dictera cette déclaration désabusée : « Dans le domaine de la science...
chacun sait que son œuvre aura vieilli d'ici dix, vingt ou cinquante ans.
Toute œuvre scientifique «achevée» n'a d'autres sens que celui de faire
naître de nouvelles questions : elle demande donc à être « dépassée » et à
vieillir. Celui qui veut servir la science doit se résigner à ce sort » 3 .
L'idéal du _xoc:
siècle d'une science unifiée, n'est qu'une utopie. Weber,
tout en reconnaissant l'utilité des mathématiques, déclare que le fait
d'être parvenues les premières à la rigueur scientifique ne leur confère
aucune supériorité logique et aucun droit à la suprématie sur les autres
sciences. Comme économiste, il a utilisé les mathématiques parce
qu'elles étaient efficaces, mais il redoute qu'en sciences humaines, elles
ne veuillent donner une apparence scientifique à des travaux qui ne le
seraient pas. Si les sciences humaines peuvent utiliser les mêmes
méthodes que les autres sciences, elles ont cependant du fait de leur
objet, une spécificité qui exige des procédés particuliers. Elle doivent
comprendreet généraliserles faits sociaux suivant une méthode qui leur
est propre. Pour Weber la méthode qui permet de comprendre, est la
sociologie compréhensive, celle qui permet de construire le type idéal.
141 1° La sociologie compre'hensive◊ Contrairement à Durkheim,
Weber ne distingue pas les structures et les institutions sociales. Il s'intéresse à l'homme vivant, à la façon dont il se comporte dans la société,
comment il la transforme. Weber distingue l'évolution objective des ins1. P. Lazarsfeld (1970, B 104) rappelle que Weber a lui-même dirigé d'importantes enquêtes.
2. In J. Freund (1968), p. 36.
3. In op. dt., p. 251.
108
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
titutions qui intéresse la sociologie, et la signification que ces institutions ont pour ceux qui les vivent. Signification qui, bien souvent, est la
cause du changement. Les deux aspects loin de s'opposer sont donc
complémentaires, et représentent les façons différentes d'étudier la
richesse et la diversité du réel. « Nous appelons sociologie (et c'est en ce
sens que nous prendrons ce terme aux significations les plus diverses)
une science dont l'objet est de comprendre par interprétation ( deuten
verstehen)l'activité sociale, pour ensuite expliquer causalement le développement et les effets de cette activité 1. »
Cette notion de compréhension n'était pas une découverte. D'autres
auteurs allemands 2 l'avaient utilisée, mais Weber lui donne une importance particulière. Laissant de côté les fondements philosophiques d'une
théorie de la connaissance, il s'interroge sur l'efficacité de la méthode
sociologique. Alors que l'explication porte dans les sciences de la nature
sur une relation de cause à effet, la compréhension dans les sciences
humaines doit déceler le sens d'une activitéou d'une relation.
On ne se préoccupe pas de la sensation qu'a une pierre de tomber,
mais il faut se demander ce que pense un individu qui va voter. Dans
l'Fssaisur la théoriede la science(1922), Weber écrit: « La compréhension considère l'individu isolé et son activité comme l'unité de base, je
dirai son atome». Sans doute d'autres sciences peuvent-elles considérer
l'individu sur le plan physique ou chimique. « Mais du point de vue de
la sociologie,tout appel à un sens, suppose une conscience, et celle-ci est
individuelle3 • »
« Les concepts collectifs ne deviennent sociologiquement intelligibles qu'à
partir des relations sig}1ificativesqui comportent les conduites individuelles4 ».
Prenant l'exemple de l'Etat il montre comment le juriste y voit une entité autonome alors que pour la sociologie compréhensive : il est « le lieu d'activités
significativesdes personnes qui y participent[ ...] La sociologie [...] a pour tâche
de comprendre avant tout le sens subjectivement visé par les membres, sens en
vertu duquel ils acceptent la réalité étatique, y entretiennent des relations
sociales et y poursuivent des activités déterminées. » La sociologie porte sur le
sens du vécu.
Mais se posent alors les questions : comment fait-on pour
comprendre? Comment sait-on que l'on a compris? et comment passet-on de la compréhension individuelle à la généralisation, au collectif ?
Weber n'assimile en aucune façon la sociologie à la psychologie5 • Il
reproche à Simmel de limiter la compréhension à un processus psychique, alors qu'elle est« une méthode logique orientée vers la saisie du
sens d'une activité ou d'un comportement 6 ». Sans doute son vocabulaire (des mots tels que réviviscence)peut-il prêter à confusion bien qu'il
spécifie: « La possibilité de revivre effectivement le comportement d'au1. In op. dt., p. 81.
2. L'historien Droysen l'a employée la première fois en 1850.
3. M. Weber (1965), p. 345.
4. Op. dt., p. 345 et s.
5. En Allemagne particulièrement développée sous une forme très physiologiste.
6. In J. Freund (1968), p. 85.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
109
trui est sans doute importante pour l'évidence propre à la compréhension, mais elle n'est pas une condition absolue d'une interprétation
significative1 ». Il objecte aux tenants de l'intuition qu'elle appartient à
la sphère du sentiment et ne se définit pas par des concepts rigoureux,
acceptables par tous. De plus, elle aussi, opère une sélection et ne
recouvre pas la richesse du réel.
La conception qu'a Weber de l'action sociale bien que subjective, en
quoi elle s'oppose à Durkheim 2, n'est tout de même pas psychologique.
Pour lui « L'action (humaine) est sociale dans la mesure où, du fait de
la signification subjective de l'individu ou des individus qui agissent y
attachent, elle tient compte du comportement des autres et en est affectée dans son cours. » La main tendue est un symbole : il a une signification, celui qui fait ce geste s'attend à être compris. La conduite sociale
est donc influencée par la perception que les individus qui y sont engagés ont de la signification de leur action pour les autres et réciproquement3. On peut ainsi par l'observation des comportements extérieurs,
trouver des indices de bonne ou mauvaise compréhension.
La conception de Weber a souvent été mal comprise. Elle est difficile,
ses fondements incertains; de plus elle apparaît surtout dans des
controverses, c'est-à-dire de façon négative en s'opposant aux autres
théories. En fait, Weber caractérise la compréhension mais il ne la définit pas. On peut dire que Weber s'oppose aux positivistes et aux scientistes en reconnaissant la particularité des faits sociaux, qui, non seulement existent objectivement, mais ont de plus une signification pour ceux
qui les vivent.
A l'encontre des psychologues, il pense que cette signification ne suffit
pas à tout expliquer. Faute de preuve, toute explication compréhensive
demeure hypothétique. Subjective au point de départ, elle doit pour être
vraie, établir des rapports objectifs. Elle n'est qu'un moyen auxiliaire
dont les résultats doivent être vérifiés par les moyens scientifiques habituels : statistiques, recherche de causalité, etc. Mais une singularité ne
s'explique jamais à partir de lois générales. En sociologie, il n'existe que
des probabilités, des régularités tendancielles (l'importance de la notion
de chance chez Weber).
« Parce que sa psychologie repose sur la notion d'activité individuelle
significative et sur celle de conduites typiques, elle se donne pour tâche
de nous aider à comprendre sur la base de l'histoire et de l'expérience
générale, en quel sens nous pouvons nous attendre avec une certaine
probabilité, à de telles conséquences plutôt qu'à d'autres, au regard des
conditions qui sont données concrètement4. »
1. Wirtschaft und Gesellschaftin J. Freund, op. dt., p. 86.
2. Pour Durkheim (cf. n° 119) l'action socialeest définie par des manières de penser collectives
s'imposant à l'individu.
3. Nous retrouveronsdes analysesdu même ordre à propos des rôles comme attente cf. LivreIII.
4. J. Freund (1968), p. 122.
110
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
142 Causalité et rapport aux valeurs ◊ Chercher les causes d'un événement, ce n'est pas, comme dans les sciences de la nature, retrouver une
succession de faits, mais sélectionner à l'intérieur de celle-ci les plus
significatifs. Weber propose de remplacer l'expérimentation par la modification imaginaire des événements. On peut se demander par exemple ce
qui se serait passé si les Grecs n'avaient pas été vainqueurs à la bataille de
Marathon. Si le nez de Cléopâtre... La recherche de la causalité ne porte
pas sur un fragment de la réalité, en fonction duquel on sélectionne certains faits considérés comme importants. Mais importants par rapport à
quoi? Un fait social n'est en lui-même pas plus digne qu'un autre d'être
connu, déclare Weber. Par rapport aux valeurs il ne peut l'être que subjectivement. Ce rapport aux valeurs exerce son influence à différentes
étapes de la recherche: il détermine le choix du sujet en fonction de l'intérêt que lui trouve le sociologue, il permet de sélectionner les faits en
fonction de leur signification, d'orienter la recherche des liens de causalité.
Si le sociologue doit essayer d'être conscient de ses valeurs, les groupes
sociaux eux, ne le sont pas, il ne suffit donc pas d'étudier ce qu'ils disent
eux-mêmes de ce qu'ils croient ou de ce qu'ils font, il faut observer leur
conduite réelle. On peut dire que subjective au départ, dans ce qui l'inspire, la notion de valeur peut et doit être étudiée de façon objective, dans
ce qu'elle inspire.
Ayant accepté le fait de cette influence de la subjectivité et des valeurs
qu'elle privilégie, peut-on la limiter, l'objectivité du savant est-elle possible?
143 L'objectivité du savant ◊ Weber consacre à cette question de longs
développements 1 qui prêchent la neutralité axiologique2 sur un ton
curieusement passionné. Le problème est cette fois vécu, et la réponse
semble correspondre autant à une auto-justification qu'à une opinion.
Weber se distingue de ses prédécesseurs non en séparant jugements de
réalité (ce qui est) et jugements de valeur (ce qui doit être), ce que faisaient d'autres avant lui, mais en refusant tout espoir de modifier la
société (loi de l'évolution des positivistes, ou utopie morale chez Durkheim). Il affirme que la vocation du sociologue est la recherche de la
connaissance pour la connaissance. En dehors de l'élaboration théorique
des concepts, il aborde le sujet, plus dangereux à cette époque, de l'attitude pratique du savant dans la vie quotidienne.
Weber distingue le plan de la pédagogie et celui de la recherche. Comment
séparer constatations empiriques et jugements de valeur ? Weber distingue le cas
du pédagogue qui trouve, suivant la situation donnée, sa réponse personnelle, et
celui du savant pour lequel c'est un impératif sans souplesse. Le sociologue analyse la société, il n'est ni un réformateur ni un prophète. Mais que penser du politique ?3 La distinction entre connaissance et action correspond à l'opposition
1. A. Weber (1919, 1922, 1969), A. N. Sharlin (1974), R. Brubaker (1984).
2. Axiologique: qui a trait aux valeurs, mais traduction critiquable d'après Nommsen.
3. W. Nommsen (1985).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
111
entre le fait et la valeur, la volonté et le savoir. Cette tension qu'il vécut dans sa
vie de façon douloureuse, Weber essaie de la résoudre théoriquement : « La
science aide l'homme d'action à mieux comprendre ce qu'il veut et peut faire, elle
ne saurait lui prescrire ce qu'il doit vouloir.» Réponse théorique scandaleuse pour
l'époque, qui aujourd'hui nous paraît aussi loin d'épuiser le problème, que de le
résoudre ...
144 2° Le type idéal ◊ Suivant cette démarche qui lui est particulière 1,
Weber ne définit pas le type idéal. R. Aron (1967) note que Weber pense
«contre», ce qui oblige à voir surtout ce que le type n'est pas. Ce n'est
pas une hypothèse, car c'est une proposition correspondant à une réalité
concrète, d'où le type est abstrait. Ce n'est pas une description de la réalité, puisqu'il ne retient que certains aspects de celle-ci. Ce n'est pas une
moyenne : le significatif ne relève pas de la notion de quantitatif dans le
sens d'une moyenne d'âge ou de taille.
Les types en sociologie ne sont considérés ni comme des espèces biologiques, ni comme des étapes du développement historique, ni comme des
êtres, ce sont des « images mentales obtenues par des rationalisations
utopiques». Weber reconnaît le caractère empirique, arbitraire et utopique de sa typologie.
Si les processus de construction des types demeurent assez imprécis, on
chercherait en vain dans les types idéaux achevés, des caractéristiques
plus convaincantes. L'œuvre de Weber nous propose des« types idéaux»
assez hétéroclites : rapports sociaux, types de pouvoir, de groupes, de procédure, de religion ou même de civilisation, aucun critère objectif ne préside à leur usage ou à leur élaboration.
145 Type de concept ◊ Le concept, nous le savons, abstrait une qualité
commune de différences particulières: l'orange, la pomme, la poire
relèvent du concept de fruit. Le concept ne sélectionne qu'en fonction
d'un aspect de la réalité. Il doit sa précision à la sélection, la limitation
qu'il impose.
Letype, comme le concept, n'exprime pas la totalité de la réalité, seulement son aspect significatif. Mais à la différence du concept, il ne retient
pas les caractères les plus généraux, ceux que l'on trouve régulièrement et
qui correspondraient à la simple notion de «type». Le qualificatif idéal
implique quelque chose de différent L'aspect original retenu dans chaque
phénomène, dégage ce qui individualise, non ce qui rapproche ou normalise.
De plus pour Max Weber, le type idéal se différencie du concept parce
qu'il ne se contente pas de sélectionner la réalité, il ajoute aussi à la réalité. Le rôle du savant consiste, au-delà de ce qu'il perçoit de « significatif», à étendre certaines qualités, à accentuer certains aspects.
146 Type, catégorie et théorie ◊ La catégorie, en dehors de son sens philosophique, est utilisé en sciences sociales dans un but pratique de classification (cf n° 336). Quant à la théorie, elle représente un système de
1. Cf. la sociologie compréhensive, T. Burger (1976).
112
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
propositions rendant compte des faits. Le type peut être considéré comme
un intermédiaire entre les données réelles et la théorie abstraite. Dans un
système achevé, le type se distingue difficilement du cadre théorique dont
il fait partie 1 .
147 Critique du type idéal ◊ Gurvitch reproche à Weber de construire un
type idéal abstrait, alors qu'il est une réalité concrète. De plus, comme
c'est le cas pour d'autres notions abstraites: structure, concept, les utilisateurs du type l'ont involontairement réifié. Sans doute Weber créait-il
l' « idéal type» contre la notion d'essence, trop liée à des valeurs et
déclarait-il que sa seule perfection était d'ordre logique. Qu'il s'agisse du
libre échange ou de l'économie urbaine des villes marchandes du Moyen
Age, l'idéal type n'est que la « rationalisation utopique » des relations
commerciales, perçues par ceux qui ont essayé de saisir le « sens vécu »
des lois du commerce. Il ne s'agit pas d'une connaissance contenant la
réalité et formant un système achevé, mais d'un moyen heuristique
homogénéisant la recherche. La meilleure preuve c'est que l'élaboration
de nouveaux types ne cesse pas, en réponse« au flux éternellement mouvant de la civilisation ».
148 Influence de Weber ◊ La mort prématurée (1920) de Weber fut pour
de nombreux allemands une « tragédie nationale ». Joseph A. Schumpeter déclarait qu'il était le seul professeur de liberté de la culture allemande. Les jeunes étudiants surtout l'appréciaient, parmi lesquels particulièrement K. Jaspers. Il incarnait à leurs yeux la virilité, ce qui semble
curieux lorsque l'on connaît tous les symptômes névrotiques dont il souffrait Mais son physique sérieux, sa culture, son intelligence impressionnaient Quelques années plus tard, il n'intéressait plus les sociologues de
son pays et c'est d'Amérique que lui vint la consécration. En 1960,
l' œuvre de Merten est d'inspiration weberienne mais la jeunesse a
changé. Lors de la célebration en 1964 du centenaire de Weber à Heidelberg, qui coïncidait avec le 15e congrès des sociologues allemands, Parsons en weberien convaincu mais sans fanatisme, dut affronter la contradiction de J. Habermas 2 et surtout celle de Marcuse, très applaudi par les
étudiants. Seuls les professeurs plus âgés et les Américains défendirent la
mémoire du sociologue allemand. L'influence de la sociologie américaine
en particulier celle de Parsons, maintint cependant la renommée de
Weber et c'est par les États-Unis qu'il sera connu en France. L'immense
érudition de Weber, la richesse de sa conceptualisation n'ont pu compenser les limites de ses théories : impossibilité de justifier le passage des
significations internes, subjectives, aux significations sociales et culturelles, compréhension substituée à explication, absence de conception
dialectique. Il semble que ses instruments de pensée théorique n'aient pas
été à la hauteur de sa pratique.
1. Cf. n° 340.
2. En 1968, Habennas à son tour sera conspué.
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
113
En France, à part quelques exceptions : R. Aron, J. Freund, germanistes
et weberiens, les sociologues connaissent Weber depuis relativement peu
de temps.
149 Comparaison entre la sociologie allemande et la sociologie
française ◊ Il est frappant de constater que Weber ne fait pas allusion
à Durkheim, son contemporain et que l'Annéesociologiqueconsacre seulement quatre lignes à l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme. La
période de 1870 n'est pas favorable aux échanges franco-allemands, mais
la véritable explication se trouve dans l'approche si dissemblable des
sociologues allemands et des sociologues français. On serait même tenté
d'évoquer des domaines différents plus qu'une opposition. Alors qu'en
France, Comte, puis Durkheim, inaugurent l'ère du positivisme, en Allemagne c'est Hegel qui suscite la réflexion. Celle-ci a pour thème central
l'objectivité en histoire.
Les sociologues français de l'époque non seulement excluent l'histoire
de leurs préoccupations, mais ils ignorent également l'économie. En Allemagne, au contraire, Marx et !'Autrichien Wenger lui font une large
place. La sociologie allemande se développe donc sur un terrain où se rencontrent l'histoire, l'économie, la psychologie, alors que les sociologues
français veulent construire une discipline scientifique autonome, en l' opposant à toutes les influences autres que celles des sciences de la nature.
De ces points de départs différents suivront des évolutions très étrangères
l'une à l'autre.
§ 3. La tendance empirique
150 Les enquêtes sociales ◊ L'idée de faire des enquêtes, c'est-à-dire de
chercher dans la réalité des éléments plus précis et objectifs que de
simples impressions, est naturellement fort ancienne.
Lapremière enquête connue est probablement celle que signale Hérodote, véritable recensement de la population et des revenus du peuple égyptien. Elle date de
3 000 ans avant J.-C.
Il a toujours existé dans les sciences sociales, en marge des prises de
positions philosophiques et bien avant que naissent les discussions sur le
rôle de la théorie ou de la recherche, une tradition à peu près ininterrompue d'enquêtes organisées. Ces enquêtes, à l'origine, ne sont pas nées
d'une volonté de recherche sociologique, mais de l'émotion que suscitaient les nouvelles conditions de vie des travailleurs ruraux, transformés
en ouvriers des villes par la révolution industrielle.
151 En Allemagne sous l'impulsion de groupements religieux et de l'administration, des enquêtes sont organisées. Le Vereinfür Sozialpolitikfondé en 1872 et la
législation sociale de Bismarck (1873-1880) incitent à des études statistiques et
concrètes 1• 2 •
1. Cf. P. Lazarsfeld (1970), p. 228 et s.
2. Nous rappelons les enquêtes déjà citées de Weber et Tônnies.
114
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
152 En Grande-Bretagne ◊ Les conditions les plus favorables à l'éclosion d'enquêtes étaient réunies dans ce pays: l'essor industriel et une tradition empirique
et pragmatiste. Aucune tendance rationaliste ou spiritualiste ne détournait les
sciences sociales de cette orientation que ne méprisaient ni les universitaires ni les
intellectuels. On sait aujourd'hui que l'essor économique de l'Angleterre permit
(sauf dans les industries anciennes mal adaptées) une augmentation du niveau
de vie de la population. Le taux de mortalité décroît grâce, semble-t-il, à une meilleure alimentation. Mais les conditions de logement dans les villes sont
effroyables. La misère n'augmente sans doute pas, mais elle apparaît au grand
jour. Auparavant elle était disséminée, camouflée dans la campagne, atténuée par
les coutumes locales, la solidarité du voisinage. Elle s'étale maintenant toute
proche, accompagnée de la maladie, de l'ivrognerie, de tous les phénomènes de
désintégration sociale. Cet état de choses suscitera les premières enquêtes, nées
avant tout d'un désir de connaître la situation pour la réformer.
L'un des premiers à tenter de recueillir des faits de façon objective et systématique est Jolm Howard (1726-1790), philanthrope anglais, préoccupé de la
réforme des prisons.
Charles Booth (1840-1916). La situation des « économiquement faibles»
avait fait l'objet en Grande-Bretagne de descriptions émouvantes qui inspirèrent à
Charles et Mary Booth l'idée de substituer à ces récits impressionnistes des faits
concrets et vérifiables1 . Se bornant à un groupe défini : les travailleurs de Londres,
Booth en 1886, commence sa monumentale étude dont le premier volume parut
en 1892, et le dix-septième et dernier en 1897 1 Grâce à sa participation à la vie
même des quartiers ouvriers, mais aussi à l'aide d'interviews, de statistiques,
d'analyses de documents, Ch. Booth cherche des corrélations entre les niveaux de
vie, la délinquance, le mode de vie, le logement, la taille des enfants, etc., et décrit
les conditions de vie des divers groupes de travailleurs. Avec une remarquable
modestie l'auteur déclare:« L'idée de base avec laquelle je commençais à travailler était que chaque fait dont j'avais besoin devait être connu par quelqu'un et
qu'il n'y avait qu'à recueillir les informations et les mettre ensemble. » Ce qui fait
la valeur de ces documents, ce n'est pas seulement la compilation statistique mais
la personnalité même de l'auteur, qui a su comprendre et faire vivre pour ses lecteurs tout le petit peuple des travailleurs londoniens. Comme le dit R. E. Park :
« Ces volumes constituaient une étude sociologique, ils sont devenus un document historique. »
B. S. Rowntreetente d'améliorer les méthodes peu standardisées des Booth en
étudiant une petite ville de province anglaise: York. Enfin Arthur Bowleypublie
en 1915 une étude comparative de cinq villes industrielles de taille moyenne.
Bowley utilise pour la première fois un échantillon statistique, en sélectionnant
une maison sur vingt et se préoccupe plus que ses prédécesseurs, de la rigueur des
techniques utilisées. La London School of Economies a repris en 1928 une nouvelle enquête à partir de celle de Booth. 9 volumes ont paru de 1930 à 1945.
A côté de ces grandes enquêtes sur la pauvreté, de nombreuses universités et
associations se sont livrées à des recherches, en général sous la forme de monographies.
153 En France ◊ En France, avec un peu de retard, l'industrialisation provoque les mêmes effets, suscite les mêmes recherches et désirs de
réformes. Le rapport présenté par Vfllenné en 1840, à l'Académie des
1. « Mon but est de me limiter à la description des choses comme elles sont» in C. Booth
(1902).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
115
Sciences Morales et Politiques, constitue un document accablant sur la
situation des travailleurs, en particulier sur l'utilisation des enfants, dès
sont
l'âge de six ans, dans les usines 1.Les études de Villeneuve-Barjemont
issues des mêmes préoccupations.
F. Le Play (1806-1882) fut le premier à utiliser ce que les Américains
dénommeront plus tard: casestudy, c'est-à-dire un ensemble de documents concernant un individu ou une situation. Dans une conception
très moderne, Le Play fait appel à des économistes, ingénieurs, sociologues, pour étudier avec lui le niveau de vie des ouvriers et s'efforce
d'utiliser non seulement l'observation-participation, mais tous les
moyens de recueillir des données quantitatives sur les divers éléments de
la vie d'une famille, en particulier le budget Les six tomes de son ouvrage,
Les ouvrierseuropéens(1876-1879), représentent le travail de plus de
vingt ans et ont valu à son auteur une audience intemagonale. Ses
méthodes ont inspiré le développement de la recherche aux Etats-Unis.
154 Aux États-Unis ◊ Aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne et en
France, les premières enquêtes sont d'inspiration plus réaliste que scientifique et constituent une description des conditions de vie de certains
groupes de population. Cette quête d'informations réelles obéit aussi à
des motif~ humanitaires et souvent politiques. Il s'agit avant tout de
réformer ce qui existe. L'enquête au départ, a pour nom« social survey ».
Celle-ci se définit comme la description d'un secteur de la vie sociale,
l'analyse des facteurs qui l'influencent devant permettre de formuler un
programme de réformes, le plus souvent avec l'appui de l'opinion
publique. Les premières enquêtes américaines relèvent davantage du journalisme que de la sociologie.
«Monbut n'était pas plus scientifique que l'esprit de ma recherche. Je voulais
voir si tous ces faits honteux [ ...J ne heurteraient pas la fierté américaine». Effectivemement, ces études furent a l'origine de quelques mesures sociales. Cependant leur influence fut beaucoup moins grande qu'en Angleterre, car les conceptions individualistes empêchaient d'admettre la nécessité de réformes générales.
C'est par ses qualités personnelles que l'individu doit améliorer son niveau de vie
et il faut le laisser libre. L'accumulation d'études non suivies de résultats, suggérait qu'après tant d'enquêtes, ce dont les Américains avaient besoin« c'était d'un
plan d'action».
En Grande-Bretagne au contraire, l'influence du livre de Ch. Booth fut considérable, parce 9.ueles personnalités dirigeantes du Parlement avaient déjà compris
l'urgence de reformes sociales et que les mouvements socialistes représentaient
un fort mouvement d'opinion.
, Même si leur influence est assez faible, les enquêtes sociales se multiplient aux
Etats-Unis: gouvernements locaux, services sociaux, accumulent des informations. Il s'agit surtout d'enquêtes statistiques concernant certains aspects de la vie
sociale : niveau de vie, logement, éducation. L'une des premières et des plus
importantes, confiée à des économistes, sociologues, statisticiens, est l'étude de
Pittsburgh.
Depuis 1930, avec la crise, le New Deal et la présidence de F. D. Roosevelt, les enquêtes d'information sont plus largement utilisées et
1. A l'origine de la première loi limitant la durée du travail des enfants.
116
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
deviennent un des moyens de décision politique. Deux facteurs ont
amené cette transformation. D'une part les méthodes ont atteint un
degré de grande précision, d'autre part et surtout, les conceptions du pouvoir ont considérablement évolué. On a vu jusqu'ici des enquêtes à
motifs humanitaires, visant des réformes ou du moins une information,
enquêtes menées par des méthodes peu rigoureuses ou au contraire purement statistiques. A partir de 1920, les sociologues américains vont diriger leurs recherches dans un but plus spécifiquement scientifique. Il était
d'abord indispensable que les sociologues ne se contentent plus de réfléchir sur une documentation recueillie par d'autres, mais qu'ils acceptent
d'allersur le terrain.Ensuite, les méthodes d'observation et de rassemblement des données devaient être rendues plus rigoureuses.Ce sont les
anthropologues qui ont incité les sociologuesà remplir la première condition et les psychologues qui leur ont donné l'exemple de la quantification. Sous cette double influence vont naître, à côté des socialsurveys,qui
continuent à se multiplier, des enquêtes sociologiques à but scientifique,
enquêtes d'opinion, et surtout enquêtes sur le terrain que les Anglais
appellent fieldstudies.Le terme d'enquête recouvre les unes et les autres et
la différence entre les sodal surveys et les field studies paraît à l'heure
actuelle bien souvent inexistante.
155
al
L'école de Chicago ◊ Avant même ce qu'il a été convenu plus tard,
d appeler l'école de Chicago, l'on doit signaler deux figures importantes.
John Dewey (1859-1952), influencé à la fois par le logicien C.S. Pierce
(1839-1914) et l'utilitariste W. James (1842-1910) qui l'amène à privilégier l'expérience.
G.H. Mead (1863-1931). Dans un recueil posthume de ses cours: L'esprit, le soi et la société(1934), Mead, en psychosociologue, s'oppose au
fonctionnalisme, mais surtout au schéma mécanique du behaviorisme :
stimulus-réponse. Le point de vue sera repris plus tard par les interactionnistes. Ils insistent sur le caractère symbolique des échanges interindividuels. Analyser cette interaction implique de tenir compte des
conditions dans lesquelles s'effectue l'interprétation. Lesinteractionnistes
lui reprochent d'exagérer la socialisation des acteurs sociaux, les normes
apprises étant souvent floues et peu contraignantes.
L'école de Chicago existe-elle? Voilà le titre d'un article de D. Breslau
(1983). L'expression était inconnue des sociologues, considérés aujourd'hui comme en ayant fait partie. La question de la reconstitution du
passé a divisé les sociologues anglo-saxons et les historiens. Sur ce débat
méthodologique se greffe un autre conflit, celui de l'héritage. Cette école,
reconnue comme précédant la tendance fonctionnaliste a attiré l'attention, lors de la baisse d'influence de cette dernière. Elle est ainsi devenue
un enjeu dans la lutte pour l'annexion des grands ancêtres.
R. E. Park (1864-1944). D'après D. Breslau (1983) il peut être
considéré comme l'animateur du mouvement de l'école de Chicago. Il a
mis fin au conflit opposant les sociologues universitaires aux praticiens.
Les premiers, pour défendre leur position sociale, revendiquaient une
notion de science et de théorie distante de la réalité, les seconds, préoc-
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
117
cupés d'aide sociale, affirmaient la nécessité des enquêtes empiriques et
des recherches sur le terrain, recherches considérées également indispensables par la classe dirigeante, soucieuse d'éviter les conflits sociaux et
préoccupée par la vague d'immigration.
La carrière de R. Park est curieuse et typiquement américaine. Fils
d'épicier, il avait interrompu des études de philosophie 1 par« manque
d'agilité intellectuelle, de confiance en soi et d'éducation impeccable».
Park se trouve un marginal, par rapport aux universitaires raffinés qu'il
détestait et dont il critiquait l'isolement professionnel: « Ce que les
sociologues doivent connaître avant tout est ce qui se passe derrière le
visage des hommes, ce qui rend la vie de chacun morne ou palpitante »
disait-il. Il s'opposait également aux enquêteurs et à ceux qui prônaient
l'intervention sociale sans posséder le niveau culturel suffisant et il les
qualifiait de « fichus bienfaiteurs». Les politiciens corrompus lui paraissaient moins néfastes pour la ville de Chicago, que les femmes réformistes. C'est finalement en s'intégrant à l'université (lecteur à Chicago)
d'une part et d'autre part en trouvant le moyen de conférer un statut
scientifique aux enquêtes empiriques, qu'il parviendra ainsi à réconcilier
les deux tendances et surtout leurs principaux représentants. Ce moyen
ce sera la « scientifisation » de l'enquête sociale par le biais de l'écologie
humaine. Celle-ci va utiliser rationalisme et empirisme, organisme social
et problèmes sociaux, en offrant un cadre conceptuel qui manquait aux
enquêtes. Il applique aux études urbaines la distinction entre « forces
sociales » relevant de l'organisme et de ses lois universelles et « valeurs »
représentant l'élément humain.« L'étude d'un groupe particulier de faits
sociaux » est rendue scientifique parce que la particularité de ces faits est
fondée scientifiquement. Elle n'est plus la conséquence d'une préoccupation réformiste; elle est présentée comme « le produit construit d'une
théorie scientifique.» L'orientation de Park en faisait l'allié objectif des
fondations qui pouvaient ainsi continuer à financer des recherches utiles,
sans paraître marquer d'intérêt pour les résultats. Ce financement était
indispensable aux sociologues universitaires pour poursuivre des
recherches qui gagnaient ainsi en rigueur et en objectivité. Animée par R.
Park, cette tendance retient du darwinisme non le principe de l'évolution
(survie des plus aptes), mais un certain type de causalité spatiale et limitée. La notion de communauté ne se réfère pas à une culture commune
mais à l'équilibre précaire entre l'homme et son milieu. « L'environnement, notion fondamentale de l'école de Chicago, est donc le point
d'équilibre entre un espace géographique localisé : l'habitat, et la qualification technologique des individus qui y vivent: les habitants. » L'idée
que l'activité de l'homme risque de compromettre l'équilibre du règne
naturel, devait connaître plus tard le succès que l'on sait. L'école de
Chicago est née d'une crise importante: celle de l'immigration urbaine.
Or celle-ci implique à partir de 1910 environ, la constitution de groupes
ethniques vivant en marge et offrant à la fois un intérêt sociologique, par
1. Il avait étudié la philosophie avec Vierkandt à Heidelberg et il était docteur en philosophie de
l'université de Strasbourg, d. D. Breslau (1983).
118
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
les groupes qu'ils constituent et social, par la nécessité de socialiser et
d'intégrer les plus jeunes. D'où une série d'études: The Hobo de Niels
Anderson (1923), Le gang de J. M. Trasher (1927), La cité de RE. Park
(1968) sont les plus connus.
◊ L'école de Chicago déclinante, sera remplacée
par les sociologues provenant en majeure partie de Columbia mais présentant moins d'homogénéité doctrinale. Il ne s'agit plus de l'action de
l'environnement physique ou technologique. Le facteur écologique s'efface devant le facteur culturel. Le problème essentiel devient celui de la
personnalité, du processus de socialisation qui transforme chaque individu, pour l'adapter à la société. Ceci suppose une nature humaine
composée d'instincts semblables chez tous, d'individus dotés de personnalités dont les besoins et aspirations diffèrent, enfin de normes culturelles qui homogénéisent l'ensemble.
Ici encore on peut dire que ce qui inspire les recherches sur les modifications, les adaptations, etc., ce sont justement les changements qui
s'opèrent dans la société. Jusque-là l'inégalité sociale trouvait une sorte de
compensation dans la solidarité de la commune. Le développement de la
grande industrie brise cette unité. Lesvilles s'agrandissent et des quartiers
socialement homogènes se constituent Les distinctions sociales se précisent tandis que les distances entre classes se constituent.
L'étude classique de R. et H. Lynd sur Middletown(1969) montre bien
le processus de séparation causé par l'industrialisation. Elle insiste avec
une certaine naïveté sur des facteurs objectifs et les auteurs innovent sur
ce point par rapport à la sociologie plus idéaliste de l'époque.
D'autres étudieront la socialisation selon les classes 1 ou encore les problèmes soulevés par les sous-cultures 2. C'est ainsi que la délinquance des
jeunes des classes populaires sera expliquée par la contradiction que leur
impose le fait d'être exposés à deux cultures différentes: celle de leur
milieu et à l'école, celle des classes moyennes.
156 b) Le culturalisme
§ 4. Interrogations
15 7 a) Où allons-nous ? où va la société? où va le monde ? ◊ Une
science se développe autour de questions fondamentales, encore faut-il
qu'il s'agisse de bonnes questions. La sociologie, pour devenir une
science, a d'abord dû se rendre autonome et pour cela, se détacher de la
philosophie historique. Mais celle-ci a inspiré ses premières questions, qui
étaient en réalité mal posées et constituaient ce que l'on appelle de faux
problèmes.
Les philosophes, historiens et moralistes, faute de trouver une réponse
à ces questions, les ont posées à la sociologie. Celle-ci, dans la mesure où
elle tentait de découvrir son domaine propre, s'est donc trouvée au départ
1. A. Davis etJ. Dollard (1940).
2. J. Dollard (1937).
LES DÉBUTS DE LA SOCIOLOGIE
119
gênée par des préjugés philosophiques ( confusion entre jugements de
réalité et jugements de valeur), des problèmes posés en termes de philosophie historique, influencée enfin par des idées plus ou moins humanitaires, réformistes et politiques que lui inspirait l'évolution industrielle et
sociale.
158 b) Facteur prédominant et lois sodologiques ◊ Autre impasse de
siècle, le problème du facteurprédominantallait divila sociologie du :xor
ser la sociologie en de nombreuses tendances :
- École géographique, expliquant la réalité sociale à partir de phénomènes naturels; biologique: Gobineau, Malthus; technologique: Veblen (Allemagne),
Leroi-Gourhan, Mumford (U.S.A.).
Cette tendance à favoriser un facteur, semble en fait inhérente à toute
doctrine, qui, naturellement, valorise l'élément dont elle s'occupe. Durkheim et Marx n'ont pas échappé à cette déformation, le premier avec
l'idée de contrainte et de conscience collective, le deuxième avec l'accent
mis sur le facteur économique.
Un legs de la sociologie du ~ siècle, parfois renforcé par le besoin
d'efficacité du xt=,c'est la recherche de prévisions, le désirde découvrirdes
lois sociologiques.
Ce n'est pas sans raison qu'Auguste Comte empruntait à Hobbes le terme de
« Physique sociale », avant d'inventer celui de sociologie. Les successeurs de
Comte et Spencer ont, eux aussi, élaboré des lois, finalement reconnues par
celui-là seul qui les avait découvertes. A l'heure actuelle, l'absence de loi n'est plus
qu'un prétexte, pour ceux qui s'opposent à une conception scientifique de la
sociologie. La plupart des sociologues se contentent de régularités, corrélations,
etc.
159 c) L'individu et la société◊ Un autre problème mal posé à la sociologie, qui hante, depuis Platon, les philosophes, est celui des rapports
entre l'individuet la société.Posé d'abord en termes abstraits, le problème,
au siècle dernier, se formulait de façon beaucoup plus pratique comme
un choix: doit-on réduire la psychologie à la sociologie ou le contraire ?
La crainte d'une subordination possible devait rendre tout compromis
difficile.
Auguste Comte pensait que tout problème soulevé par des manifestations du
psychisme, pouvait être résolu par la sociologie.
Marx devait montrer que par la «praxis», l'homme se construit, en même
temps qu'il construit la réalité et introduisait ainsi la dimension historique dans
les rapports entre le psychique et le social. Tarde estimait que la sociologie pouvait
être ramenée à la psychologie individuelle et interindividuelle. Durkheim déclarait, au contraire, que la réalité sociale tout entière ne pouvait être réduite au psychique, celui-ci n'intéressant la sociologie qu'en tant que partie intégrante de la
réalité sociale. Le problème de la conscience collective, tel que le posait Durkheim
creusait malheureusement un fossé entre psychologie individuelle et psychologie
collective.
Le conflit, à cette époque, provenait en partie de ce que la psychologie
collective se réduisait à une réflexion abstraite sur la psychologie de
120
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
l'homme concret, tandis que la psychologie individuelle, psychologie de
laboratoire, visait l'homme en général. La rencontre exigeait que psychologie et sociologie se situent sur un même plan concret. La psychologie
n'était concrète qu'en fonction de ses liens avec la physiologie, qui l'écartaient de la sociologie; alors que l'ethnologie, toujours très proche de la
sociologie, lui fournissait une grange part de ses matériaux de réflexion
(cf. Durkheim et LevyBruhl). Aux Etats-Unisau contraire, la sociologieet
la psychologiese voulant toutes deux empiriques, ont partiellement évité
ces problèmes, que soulevait en France, leur cohabitation parmi les
sciences sociales.
La sociologie américaine se développe rapidement dans le sens d'une
psychologie sociale, au debut particulièrement orientée vers la vie affective et émotionnelle. En France, l'équilibre sera mieux établi mais avec
retard.
MarcelMauss, on l'a vu (n° 124) tiendra compte des liens entre psychologie et sociologie. Il proclame close la discussion philosophique :
Nous savons qu'il existe deux règnes spéciaux : le règne de la conscience d'une
part, et le règne de la conscience collective et de la collectivité d'autre part ... Sur
ces deux points fondamentaux, le caractère phénoménologique expérimental de
nos deux sciences, la division de nos sciences, nous sommes tous d'accord. Les
seules questions qui nous séparent sont des questions de mesure et des questions
de faits 1 . »
Les progrès de la psychologie, de la biologie, de la génétique et de la
sociologie, montrent que l'homme, naissant dans un milieu social
donné, il n'est pas possible de l'en abstraire. La socialisation de l'individu
est telle et commence si tôt, que toute division entre l'individu et la
société qui l'entoure, ne peut être qu'arbitraire et acceptable pour des
seules raisons pratiques de spécialisation. Il n'y a pas de psychologie individuelle isolée de l'expérience sociale, pas plus qu'il n'y a d'expression de
psychologie collective transcendante. Le groupe n'est pas quelque chose
d'indépendant des individus qui le composent, et l'individu présente une
grande part de social «intériorisé». Ce qui existe, c'est un aspect individuel ou collectif et des niveaux d'expression différents. C'est pourquoi,
comme le dit Mauss, le fait social est un « fait total », et comme le
remarque R. Bastide (1965), si dans des sociétés stables à structures
rigides, le social est plus apparent, plus accessible, dans les cas de bouleversement, c'est le psychisme collectif ou individuel qui se manifeste
d'abord.
A partir du moment où la psychologie admettait que l'individu concret
ne pouvait être arbitrairement isolé de son expérience sociale et que la
sociologie considérait l'homme « dans sa totalité», l'obstacle fondamental était levé, et sociologie et psychologie devenaient deux points de
vue complémentaires pour saisir l'activité humaine.
159-1 Bibliographie ◊
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SECTION2. LA SOCIOLOGIE MODERNE
160 La crise de la sociologie ◊ A l'Université de Chicago, en septembre
1983, se tint une conférence sur le thème des Potentialitésdu savoir dans
les sdences sociales. Sociologues, anthropologues, psychologues, psychiatres, philosophes se sont interrogés sur le statut scientifique de leur
discipline, dénonçant le « malaise» grandissant des sciences sociales aux
États-Unis. Ceci depuis la remise en question du positivisme, après 1960
et « la mer de découragement » révélée lors du cinquantenaire du Social
science research coundl, dont la célébration relevait de « la veillée
funèbre» plus que de la fête. Furent considérés responsables le faible
niveau de généralité des théories ou propositions, la multiplicité de courants opposés, les relations complexes et ambiguës entre recherche et
demande sociale, enfin la place du subjectif de l'action humaine, dans les
sciences de la société.
En France, la crise est accueillie avec plus de sérénité... on avait été
moins triomphaliste et les sociologues voient même là une occasion
d'exercer leur réflexion. Il est intéressant de comparer leur diagnostic à
celui des Américains. J.-P. Durand (1989) décèle lui aussi quatre causes
aux difficultés de la sociologie, mais ce ne sont pas les mêmes que celles
dénoncées à Chicago 1 .
D'abord, l'influence des paradigmes de l'économie classique. En effet,
le prestige excessif et l'influence du modèle économique sont évidents.
Ensuite l'excès d'intérêt pour le local et la micro-analyse entraîne l'influence prépondérante des praticiens et laisse peu de place à la réflexion
1. J.-P. Durand (1989), p. 206.
132
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
fondamentale. Vieux problème également signalé par les Américains. De
plus, il faut également regretter, à côté de la multiplication de microanalyses, le développement anarchique de conceptions, propositions
confondant abstraction et théorie, d'autant plus que la notion même de
théorie, essentielle au développement d'une science, demeure imprécise.
En fait, plus que d'autres sciences sociales, la sociologie est toujours à la
recherche d'elle-même et n'a pas résolu le problème du lien entre théorie
et réalité, entre la description(étude empirique) et l'explicationou théorie,
essayant d'interpréter les faits. Enfin, dernier point indiqué par les Français, mais loin semble-t-il des préoccupations américaines, le fait que la
sociologie a perdu sa dimension critique. Si critique il y a, en France, elle
relève autant d'affrontements entre personnalités et conflits de carrière,
que d'oppositions intellectuelles de points de vue et plus grave encore,
l'autocritique est absente du débat. Comme l'écrit J.P. Durand (1989)
« Tout se passe comme si pour ne pas être rejetée par la société qu'elle
décrit et analyse, la sociologie se rangeait à l'avis général 1 . »
C'est la recherche du consensus.G.E. Hughes (1971) définit la soft
ideologyrégnante: « l'art d'accompagner 2 les restes, elle cuisine avec les
grands thèmes des idéologies précédentes ( ...). C'est aussi une « Kitidéologie », faite de bric et de broc avec des legs de l'idéologie gestionnaire
de l'ancienne droite et de l'idéologie de l'ancienne gauche ( ...) 3 •
P.A. Sorokin n'a pas tort de déclarer qu'aucun auteur comparable aux
grands noms du ~ siècle; Durkheim, Weber, Pareto, Spengler, n'est
encore apparu.
La sociologie se distingue par l'hétérogénéité de ses démarches. Le polymorphisme plus grand qu'en économie peut en partie s'expliquer par le
fait que le sociologue est rarement en situation vraiment expérimentale,
et les données dont il dispose, sont souvent insuffisantes pour confirmer
ses hypothèses.
Pour R. Boudon (1971), ces raisons expliquent la sensibilité de la
sociologie à des facteurs diffus, moins faciles à repérer et son évolution
par crises plus que par changement continu. L'oscillation marque une
rupture souvent brutale, augmentée par un effet de mode auquel elle est
très sensible. Ces facteurs sociaux diffus, orientent l'intérêt des sociologues, les sujets de recherche: urbanisme, délinquance, développement,
qui eux-mêmes commandent le langage et dictent les méthodes, suivant
les études macro ou microsociologiques.
§ 1. Les États-Unis
160-1 Évolution ◊ Tous les pays subissent plus ou moins l'influence de la
sociologie américaine, celle-ci s'est d'abord développée grâce aux Européens, en particulier de Durkheim. Puis ce furent les réfugiés d'Europe
1. Id.
2. Probablement «d'accommoder».
3. In J.-P. Durand, op. dt.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
133
centrale : membres du cercle de Vienne, de l'école de Francfort, et des
psychosociologues Lazarsfeld,Moreno, Lewin, etc.
P.A. Sorokin (1928) résume ainsi l'évolution de la sociologie: multiplication du nombre de cours de sciences sociales dans les universités,
ainsi que des recherches et publications ; augmentation du nombre de
sociologues utilisés comme experts à différents échelons : gouvernement,
syndicats, entreprises, et prise en considération croissante de facteurs
sociologiques dans des domaines de plus en plus nombreux : biologie,
psychologie, histoire, économie, philosophie, etc.
Il est difficile de percevoir les changements survenus à l'intérieur de la
sociologie elle-même : intérêt porté à des recherches microsociologiques
au moyen de techniques perfectionnées, puis attrait pour de grandes
théories.
La première démarche de la sociologie contemporaine d'après G. Gurvitch est l'étude de la réalitésocialeen profondeur.Par rapport à la sociolosiècle elle est pluridimensionnelle. Dans
gie unidimensionnelle du xoc=
l'ensemble, il n'y a pourtant pas de rupture avec la période précédente et
à quelques exceptions près, peu de nouveautés, plutôt une reformulation
des idées et un perfectionnement des techniques. Il existe une différence
entre la sociologie américaine du :XXC
siècle et celle européenne du xoc=
siècle. Différence que souligne N. Herpin 1 (1973): « Les sociologues
américains ne sont pas les intellectuels issus des classes dominantes dont
parle M. Weber [ ...] ce sont des professionnels de la sociologie [...] des
Européens on peut dire que ce sont des sociologues réguliers, les Américains ont été les premiers sociologues séculiers2 • » Ceci explique des attitudes dissemblables à propos de l'objectivité, mais est également cause
d'orientations différentes de la recherche sociologique elle-même 3 •
En se référant aux auteurs américains, on est frappé d'abord de la
variété des définitions données de la sociologie4, ensuite des critères
contestables et arbitraires qui président à l'énumération organisée des
diverses écoles. Sorokin pense que ceci manifeste une situation « chaotique» mais« naturelle». Pour N. Herpin, étudier les discours des sociologues en faisant abstraction de ce qui les conditionne : universités, fondations, etc. n'est pas une démarche sociologique. On pourrait résumer
son projet 5 en disant qu'il étudie les sociologies américaines à travers les
sociologues américains 6. Mais les universités, fondations, etc., sont ellesmêmes conditionnées par les problèmes plus larges de leur époque. La
recherche se développe en réponse à des questions. Il faut donc replacer
chaque tendance dans son contexte historique.
1. Ouvrage auquel nous empruntons une part des réflexions qui vont suivre.
2. N. Herpin (1973), p. 8.
3. <( On ne peut pas, en effet, à la fois faire passer dans les mœurs des employeurs le recours aux
sociologues et garder sa liberté d'appréciation et d'engagement politique» écrit N. Herpin, op. cit, p.
8.
4. Certains mêlent la sociologie aux autres sciences humaines, d'autres l'érigent en discipline
fondamentale, les troisièmes ne sont d'accord que pour la distinguer des autres sciences.
5. Op. dt., p. 173.
6. Ce que confirme son titre : Lessociologues
américainset le siècle.
134
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
N. Herpin part de la constatation de la variété des travaux empiriques
ne possédant aucun système fondamental de référence. Pour lui, l'aspect
le plus original de la sociologie américaine réside dans le fait qu'il n'y a
pas « une démarche d'investigation, mais un nombre restreint de formules dont l'application donne un traitement sociologique des données». On peut donc décrire le développement de la sociologie américaine de 1910 à 1970 suivant la problématique utilisée. « Chaque
problématique peut se définir comme la mise au point d'une formule
d'investigation empirique. »
Le point de vue qui inspire les types de recherche : études de milieu, de
communautés, ou la façon de considérer l'objet, de l'analyser (différentes
façons d'étudier un hôpital) doivent permettre de distinguer les différentes orientations de la sociologie américaine.
161 a) Le fonctionnalisme ◊ Ces diverses orientations ne sont pas tranchées. Les culturalistes utilisent parfois des types d'approche fonctionnalistes, mais les points de départ divergent. Tandis que les culturalistes
recherchent l'influence normalisatrice de la culture sur les individus, les
fonctionnalistes s'intéressent à la diversité des conduites des individus
soumis à une même culture, mais possédant des statuts sociaux différents. « La socialisation n'est donc pas tant un processus d'intériorisation, qu'un mécanisme de sélection des individus en vue de pourvoir différentiellement aux positions que définissent la structure sociale et en
particulier la structure professionnelle 1. » Cette conception privilégiant
les positions et les rôles sous-tend le problème central : le fonctionnement des systèmes sociaux. La notion de système quoiqu'en disent les
fonctionnalistes s'inspire directement de la physiologie et traduit un courant important 2 de la sociologie américaine. Elle a inspiré des travaux
divers3 et rassemble des noms aussi différents que ceux de T. Parsons, R.
K. Merten, P. Lazarsfeld. Les raisons historiques de cette orientation,
N. Herpin les voit dans la bureaucratisation qui suivit la guerre, l'utilisation des machines, enfin l'importance accrue, aussi bien en nombre
qu'en influence, des employés de bureau. Un autre facteur idéologique
explique peut-être le succès du fonctionnalisme: son aspect à la fois optimiste, le système s'autorégule, et rassurant. Un système pluraliste
implique un équilibre démocratique grâce au jeu des sous-systèmes4. Sur
le plan pratique, le fonctionnalisme explique l'intérêt porté à la notion
d'évaluation5 qui implique, concrètement, une mesure du fonctionnement de tout système, aussi bien de l'enseignement que de la santé.
162 b) Le second souffle de l'école de Chicago. L'interactionnisme ◊ Vers 1950, l'école de Chicago développe un nouveau courant
représenté par un élève de Park, de Mead et Dewey, le psychosociologue
1. Op. dt., p. 39.
2. Op. dt., cf. n° 363.
3. L'opposant le plus connu est C. W. Mills (1959).
4. Elle inspire le structuro-fonctionnalisme et les diverses variétés de systémismes (cf. n° 381).
5. J.A Ciarlo (1981).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
135
H. Blumer (1969) un spécialiste de la sociologie du travail: E.C. Hughes
(1971) et un anthropologue W.L. Wamer 1 connu pour son intérêt pour
les petites cités et communautés.
Vers 1937, Blumer crée le terme d'interactionnismesymbolique et le
mouvement s'institutionnalise avec une société pour son étude.
E. Goffman, leur élève, est à la fois le plus brillant, le plus original et le
plus contesté de la nouvelle génération. D'origine modeste, juive ukrainienne, il mesure 1,65 m et épouse pourtant une jeune fille de la haute
société protestante. D'une sensibilité excessive,d'une intelligence exceptionnelle, d'une vaste culture interdisciplinaire, il était aussi taquin et
souvent cruel, et ne pouvait que surprendre les sociologues américains fils
de pasteurs et bien pensants. Cependant, le milieu comptait assez de gens
intelligents pour accepter, même sans en mesurer l'importance, l'orientation nouvelle qu'apportait ce jeune collègue. L'attitude de Goffman est
double, d'une part il n'est ni de Harvard ni de Colombia alors prestigieuse, mais fait partie de l'école de Chicago. Ceci signifie qu'il est contre
la sociologie dominante (Stouffer, Lazarsfeldet même Merton) qui prône
les méthodes quantitatives et utilise des questionnaires à des fins statistiques. Proche des anthropologues, il est pour les méthodes qualitatives et
l'observation participante (cf. n° 824). Mais au-delà de cet accord avec
ses maîtres de Chicago, Goffman a un esprit trop original et un caractère
trop indépendant pour se montrer un disciple soumis et va leur réserver
bien des surprises .
LloydWamer lui suggère comme sujet de thèse l'étude d'une communauté 3 et Goffman passera deux ans dans l'île la plus septentrionale de
l'archipel des Shetland. « Ceci n'est pas l'étude d'une communauté, c'est
l'étude qui s'est déroulée dans une communauté» dit-il se rendant
compte des limites de son travail. « Le but de la recherche est d'isoler et
de fixer des pratiques régulières de ce que l'on appelle l'interaction face à
face.» Mais il veut l'envisager comme un domaine de plein droit et sortir
le terme « interaction » de l'ornière où les grands psychologues sociaux et
leurs épigones patentés semblaient prêts à l'abandonner. La grande différence c'est que les psychologues observent ou provoquent les interactions comme un produit des individus en groupe, alors que Goffman
considère les interactions comme des systèmes, indépendants des individus qui les vivent. Système, le mot important est bien là. Sans doute,
Goffman ne le définit-il pas 4 mais il a déjà une signification adoptée par
d'autres sociologues: Pareto, Parsons et c'est le sens d'interdépendance
des éléments qui est sous-entendu par Goffman 5 . Citer Parsons, l'in1. W.L. Wamer (1941, 1942. B. 860).
2. Dans la vivante présentation du dernier livre de Goffman, Y. Winkin (1984) auquel nous
empruntons de nombreuses informations, donne des détails sur le caractère et la biographie de Goffman et le compare à Woody Allen, « l'un et l'autre sont profondément pathétiques».
3. Communicationcondud in an Islandcommunity.
4. Il crée volontiers des concepts sans les définir.
5. La notion de système implique pour Parsons« l'interdépendance des éléments qui forment un
ensemble lié, dans lequel les mouvements et les changements ne peuvent pas se produire d'une
manière désordonnée, et au hasard, mais sont le fruit d'une interaction complexe, d'où résultent des
structures des processus».
136
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
curable théoricien 1,dans une thèse soutenue à Chicago, c'était en partie
de la provocation, mais pas seulement, car l'ordre de l'interaction avec
ses mécanismes de régulation, vision de Goffman, est vraiment proche de
l'ordre autorégulé de Parsons. La grande différence est dans le style et le
choix des exemples. Loin des abstractions de Parsons, Goffman veut, à
travers des petits exemples triviaux, répondre à la question sous-jacente à
toute la sociologie « Pourquoi les loups humains ne se mangent-ils pas
entre eux ? » Goffman pense que d'une manière générale, les gens
« feront tout pour éviter une scène», c'est pourquoi il est souvent préférable « de concevoir l'interaction non comme une scène d'harmonie,
mais comme une disposition permettant de poursuivre une guerre
froide».
Ces dispositions, c'est d'abord à travers les interactions que Goffman
appelle « conversationnelles » qu'elles seront saisies. Car le sociologue
connaît non seulement la psychanalyse2 et l'anthropologie, mais également la linguistique 3 • En étudiant le langage-parole, comme comportement et non le langage écrit comme produit, Goffman se distingue de la
linguistique «descriptive» de l'époque et préfigure le courant sociolinguistique des années 60.
Si on a pu rapprocher Goffman de Parsons, on peut également voir
une similitude entre le« symptôme» de Freud et« le signe» chez Goffman. Comme l'écrit Yves Winkin (1984) « Goffman parle de social, là
où Freud parle d'inconscient». Ces signes, Goffman ne les repère pas
seulement dans le langage, il s'interroge également sur les dimensions
sociales et culturelles du comportement expressif et c'est ici qu'intervient
l'importance de la présence de l'autre, celui qui va interpréter les signes,
d'où la tentation de l'émetteur de les dissimuler. « Toute interaction
devient ainsi un jeu constant de dissimulation ( de soi) et de fouille (de
l'autre) que Goffman analyse à plusieurs« niveaux de sophistication» 4.
Lesvariations sur le thème de la communication sont encore étrangères à
la sociologie et commencent à peine à préoccuper les linguistes et les psychosociologues sous la forme d'expériences de laboratoires, limitées à
l'écriture pour les uns et à une transmission intentionnelle de messages
verbaux pour les autres. Si Goffman n'a pas voulu prendre parti sur les
liens entre macro et microsociologie, il n'en indique pas moins, proche
en cela de Durkheim, que les rites d'interaction constituent une relation
essentielle entre la macrostructure sociale et la microstructure interactionnelle. Enfin, cherchant des parentés à cet auteur insolite, on a
encore pu noter combien la démarche de Goffman se rapproche de celle
des anthropologues britanniques 5 par l'importance accordée au rituel
non religieux, sans toutefois lui accorder un rôle essentiel.
On pourrait résumer les conclusions de la thèse de Goffman en disant
que d'après ses observations, l'interaction en société implique un
1. C'est ainsi que se qualifiait Parsons lui-même.
2. li ne semble pas avoir été analysé, ce qui est curieux pour un être si complexe, vivant aux ÉtatsUnis. Pourtant dans un mémoire, il commente des tests projectifs.
3. Le chap. III de sa thèse s'intitule« comportement linguistique».
4. Y. Winkin (1984).
5. M. Gluckman (1968, B. 181), cf. E. R. Leach (1984).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
137
mélange de ruse pour se dissimuler aux yeux de l'autre et même pour le
tromper et en même temps de respect pour lui, afin de maintenir la paix,
ne pas créer d'incident et taire également ce que l'on devine qu'il dissimule.
Everett Hughes et surtout Lloyd Wamer, l'inspirateur du sujet attendaient une monographie classique. Ces anecdotes, perdues dans des
considérations générales, mêlant les conceptions d'auteurs si différents,
représentaient un travail auquel ne convenait aucune étiquette académique connue. Goffrnan obtint tout de même son titre de docteur et loin
de chercher à enseigner, il va d'abord poursuivre ses observations. En
1961, il publie Asilesaprès avoir passé deux ans dans un asile psychiatrique pour l'étudier de l'intérieur (cf. n° 304). Puis viendra l'heure d'exploiter la mine d'idées que représente sa thèse et c'est la Présentationde soi
(1956).
Lepoint de départ de Goffrnann paraît à la fois banal et peu rigoureux.
Il compare le monde à un théâtre dans lequel sont distribués les rôles
sociaux. L'opposition scène-coulisse de ce théâtre, permet d'expliquer de
nombreux rôles. Les divisions de l'espace social créent diverses catégories
d'attitudes: division entre les lieux de l'habitation où l'on reçoit (salle de
séjour) et ceux où l'on se refait et où l'on se prépare (chambre, salle de
bains, cuisine), séparation entre les institutions spécialisées dans le gardiennage de certaines catégories d'hommes (Asiles) et la société normale.
Chacun s'inscrit dans l'écart entre ce qu'il veut être et ce qu'il est aux
yeux des autres, en sorte que la catégorie fondamentale d'interprétation
est celle d'interaction, d'où le nom d'interactionnisme
donné à cette école.
Goffman n'a pas peur de déclarer: « J'ai été formé par Hugues et Présentation de soi est réellement de la psychologie sociale structurale à la Hughes ( ...) nous avons formé une sorte de groupe solidaire, on les a tous
appelés des interactionnistes symboliques. Je suppose donc que j'appartiens à "l'interactionnisme symbolique", mais rappelez-vous, ce n'est
qu'une étiquette 1.» « Par interaction, déclare Herpin, on entend à peu
près l'influence réciproque que les partenaires exercent sur leurs actions
respectives lorsqu'ils sont en présence physique, immédiate, les uns des
autres 2 ... ». Dans les situations de face à face, à travers les attentes et les
réponses qui rétroagissent sur les attentes, apparaît alors une logique de la
communication sociale, comparable à celle qui préside à tout acte
sémique... Au fond, le scénique est sémique.
L'importance attribuée à la notion de rôle n'est pas nouvelle, mais ce qui intéresse Goffman dans le théâtre, ce n'est pas tant l'agencement prédéterminé des
rôles, que la représentation elle-même. « Ce qui apparaît dans la représentation,
ce qui s'y exprime, c'est ce qu'on ne trouve codifié dans aucun texte, dans aucun
rôle, dans aucune thématique: c'est l'individualité, comme expression du particulier dans l'universel[ ...] La viequotidiennecommereprésentation
est précisément
l'étude de ce procès d'individualisation par l'expressivité3.»
1. In Y. Winkin (1984).
2. W. Herpin (1973).
3. Op. dt., p. 70.
138
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Ceci implique un concept essentiel pour les interactionnistes : le Soi, ( self) qui
ne doit pas être confondu avec le rôle dans lequel il apparaît ou qu'il déforme ou
refuse [ ...] La représentation est toujours le moment décisif, car c'est le public,
l'autre ou les autres qui acceptent, valident l'acteur. On comprend alors que pour
Goffman, « le Soi est un effet dramatique ... le soi en lui-meme ne dérive pas de
son possesseur, mais de la scène totale où s'insère l'action de son possesseur 1.» Il
ne s'agit pas de la personnalité de l'individu, de son moi permanent, mais de ce
qu'il est avec les autres.
En effet, cette apparition du Soi dans la vie quotidienne, dépend d'un accord,
d'une complicité entre acteurs et acteurs et public.
C'est le problème du « consensus de fait». L'interactionnisme
implique ainsi deux pôles : le soi manifesté dans le rôle et le consensus du
public qui, acceptant le rôle joué, fait sortir l'individu de l'anonymat.
Lorsque l'accord tacite ne se produit pas, un processus de rupture se
déclenche. Des auteurs comme Garfinkel tentent même de le provoquer 2.
On comprend l'intérêt porté aux problèmes de la déviance qui sanctionne cette rupture et le nombre d'études que Goffmann et d'autres à
Chicago ont consacré à ce thème 3 •
Goffman ne propose ni théorie ni même technique et la finesse de ses observations ne suffirait pas à offrir, comme il le souhaitait, un cadre nouveau pour
l'analyse des faits sociaux, s'il ne suggérait implicitement un modèle rationnel
pour étayer sa thématique. Ce modèle rationnel est la transposition en sociologie,
de la theorie des jeux. Ce modèle n'est pas apparent. Le schéma n'est pas présent
comme dans les tentatives d'application du modèle systémique d'Easton à telle ou
telle analyse politique. La démonstration est absente, seule demeure dans cette
transposition, une inspiration, la similitude d'une démarche qui enrichit son
nouveau champ d'application et le renouvelle. Les conceptions d'action sociale,
d'institution, de situation, apparaissent sous un jour différent. Surtout en montrant l'intérêt que présente pour le joueur, l'action en elle-même (on ne sait pas
dans quelle mesure le joueur joue pour gagner ou pour le plaisir de jouer), Goffman démolit la distinction classique entre moyens et fins, pour lui substituer une
notion plus riche mais aussi plus ambiguë, celle du rapport entre le gain et le
risque. En admettant que gagner de l'argent soit pour certains un but, le plus intéressant n'est-il pas de déduire de leur comportement dans la vie quotidienne, le
dosage des risques courus pour atteindre ce but, le prix qu'ils sont prêts à payer
pour y parvenir ?
162-1 c) L'ethnométhodologie 4 ◊ L'ethnométhodologie représente une
orientation plus qu'une doctrine. Influencée par la phénoménologie
(Schütz) et la linguistique, elle a surtout opposé aux critiques théoriques
l'intérêt de ses recherches sur le terrain.
A. Schütz (1899-1959) quitte Vienne pour New York en 1932 et
enseigne à la New-York School for Social research. Élèvede Husserl, il est
influencé également par la sociologie compréhensive de Max Weber. Le
1. E. Goffman (1956), p. 239.
2. Cf. n° 871.
3. E. Goffman (1961), H. Becker (1963).
4. B. Turner (1974), R. Gordon, D. Doyle (1977), D. H. Zimmerman (1978).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
139
seul ouvrage publié de son vivant est La structure intelligibledu monde
social (1932). Il s'oppose au behaviorismealors très influent aux ÉtatsUnis, car il juge la méthode des sciences naturelles, inadéquate pour
comprendre !'intersubjectivité qui lui paraît essentielle. Entre le subjectivisme et l'objectivisme existe pour lui une autre voie : « ... Elle revient
à accepter naïvement le monde social ( ...) comme un univers signifiant
pour l'observateur ( ...). A la première question : " Que signifie ce monde
social pour moi observateur ? " s'en ajoute une seconde : " Que signifie le
monde social pour l'acteur tel qu'on l'observe dans ce monde et qu'a-t-il
voulu signifier par son agir ? ". On réintroduit dans la sociologie
l'homme trop oublié : " l'acteur dont le faire et le sentir se trouvent au
fond de tout le système social" » 1.
Inspiré par l'idéal type weberien, Schütz pense que sans connaître l'acteur lui-même de façon approfondie: « il suffit pour le comprendre de
trouver des motifs typiques, d'acteurs typiques qui expliquent l'acte
comme étant lui-même typique et surgissant d'une situation également
typique » 2 • Prêtres, soldats représentent des cas de ce genre.
H. Garfinkel3. Il faut voir du dedanstel est le mot d'ordre lancé par
Garfinkel. Après avoir travaillé à Harvard (1946) avec Parsons, il suit les
cours de Schütz à New York. Cet enseignement (passant d'un extrême à
l'autre) l'a orienté vers la sociologie du savoir ordinaire.Il étudie à l'aide
d'enregistrements clandestins les délibérations des jurés de Chicago et
analyse leurs stratégies plus ou moins conscientes pour jouer leurs rôles.
C'est alors qu'il aurait forgé le terme d'ethnométhodologie4. Il s'oppose
au positivisme de Durkheim dans la mesure où ce dernier considère les
faits sociaux comme des choses extérieures à la conscience individuelle et
soumis à la contrainte sociale, alors que pour Garfinkel, ils sont irréductibles à la pure objectivité. Garfinkel étudie ce que suppose de consensus
implicite, le « non dit» qui permet néanmoins à des interlocuteurs de se
comprendre.
Ce que l'ethnométhodologie entend par naturallanguage,n'est pas une
étude sémantique, malgré l'influence de la linguistique, mais l'observation et l'analyse des systèmes de pratiques sociales, régies par des règles
comme une grammaire. Quoi qu'en pensent les critiques, il ne s'agit pas
d'une sociologie phénoménologique, le monde extérieur n'est pas nié
mais il ne peut être vu et interprété que par les individus qui le
composent. Les faits sociaux sont étudiés non plus de l'extérieur, mais
tels qu'ils sont vécus. Enfin il ne s'art pas non plus d'un réductionnisme
ni de l'opposition individu société mais d'une interaction dialectique.
Les acteurs sociaux sont des agents du système qu'ils subissent et produisent, d'où l'importance du terme de créativité. L'essentiel ce sont les
1. In Sociétés(1984), p. 6-10.
2. In Sociétés,op. cit., p. 10.
3. H. Garfinkel (1967, 1968, 1986).
4. Goffman déclare: « Ne croyezpas Garfinkel quand il raconte comment il a crée le mot: c'est
de la foutaise» in Y. Winkin (1984).
5. H. Weber insistait déjà sur le sens du vécu par l'acteur social, sans être taxé de psychologisme
ou d'individualisme.
140
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
normes en vigueur et l'usage de ces normes est un processus mystérieux,
que chacun adapte à chaque situation. Selon Garfmkel, il se passe tout le
temps des activités sociales fondamentales, mais elles sont difficiles à
découvrir. L'ethnométhodologie ne propose pas une nouvelle théorie de
la société « mais une approche des fondements de l'ordre social».
A. Cfcourel (1973) élabore une sociologiecognitiveessayant de coordonner l'apport des interactionnistes, de l'ethnométhodologie et de
l'analyse conversationnelle. S'inspirant de Chomsky qui, dans sa grammaire générative, suppose au-delà des structures superficielles de la
langue, une grammaire régissant ses structures profondes, conférant la
compétence linguistique et la production du sens, Cicourel tente d'appliquer à l'interaction sociale ce même schéma. Il propose un système de
procédésinterprétatifsqui permettent de se comprendre malgré les différences, les ambiguités.
Par rapport aux sociologues français, gardiens si intransigeants des
frontières (ou même de la suprématie) de leur discipline, les Américains
paraissent singulièrement ouverts. Ils appliquent très naturellement une
transdisciplinarité exemplaire, se référant aussi bien aux acquis de la linguistique qu'à la phénoménologie, à la sociologie compréhensive, à
l' ethologie, et même à cette psychologie sociale si mal vue des sociologues
français. En revanche, ils n'ont pas été indulgents pour le courant interactionniste si différent de la sociologie traditionnelle. Ils lui reprochent
son subjectivisme, son manque de rigueur, le flou de sa méthode limitée à
l'observation directe, l'ignorance des facteurs institutionnels. En France,
Bourdieu reproche aux interactionnistes leur critique de Durkheim qui
les amène à réduire le monde social aux représentations que s'en font les
acteurs. La science deviendrait alors un compte rendu des comptes rendus des acteurs sociaux.
Bourdieu doute (on ne s'en étonne pas lorsque l'on connaît son
œuvre) que la vérité de l'interaction soit décelable dans l'interaction ellemême. Enfin, M. Crozier et E. Friedberg (1977) se demandent comment
apprécier la liberté des acteurs si l'on néglige les contraintes qu'ils
subissent et le poids des institutions. Quelles que soient les imperfections
et les limites du courant interactionniste, il faut reconnaître qu'il a valorisé le rôle des acteurs sociaux, l'imagination et la sensibilité des observateurs et amené un peu d'air frais dans la sociologie américaine.
162-2 d) La sociobiologie ◊ De nmpbreuses recherches ont abouti à un
ouvrage qui a fait sensation aux Etats-Unis et donné son nom à ce qui
voudrait être une nouvelle science: la sociobiologie. L'auteur, E. O. Wilson, après de nombreux articles, publie en 1975 : Sociobiology:
the new
synthesis, puis en 1978: On human nature, définit la sociobiologie
comme la science qui étudie systématiquement les bases biologiques de
tous les comportements sociaux. Utilisant les données de l'éthologie, du
néodarwinisme 1 ou génétique des populations et de l'écologie, Wilson les
étend à l'analyse des sociétés considérées globalement.
1. Issu des travaux des savants britanniques.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
141
Le premier ouvrage hostile à cette tendance est signé par l'anthropologue M. Sahlins (1980). A partir de là s'ouvre une polémique violente
aggravée par la publicité.
Wilson refuse les conséquences que la droite tire de ses recherches : elitisme, priorité à l'hérédité, tandis que les radicaux l'accusent de fascisme 1.
Il semble que cette polémique s'intéresse moins aux arguments scientifiques qu'aux conséquences politiques que l'on peut en tirer 2 • En France
l'utilisation de la sociobiologie par la nouvelle droite est combattue par la
gauche, sans susciter le même intérêt qu'aux États-Unis.
Cette théorie cherche à conforter par des arguments scientifiques la
tendance libérale des économistes et sociologues, leur vision de l'homme
voulant partout et toujours optimiser ses gains. « L'altruisme ne constituant jamais qu'une forme élaborée c'est-à-dire hypocrite, de l'égoïsme.»
L'utilisation des mathématiques a permis d'affiner l'étude des sociétés
animales. Martin Novait (mathématicien autrichien) et Karl Sigmund
(zoologue Grande-Bretagne) ont utilisé un modèle numérique fondé sur
« la théorie des jeux» pour étudier le comportement de groupes d'animaux et ont constaté 3 que les « altruistes» l'emportaient sur les égoïstes.
§ 2. La sociologie
en Grande-Bretagne
163 Les oppositions ◊ La Grande-Bretagne a, comme les autres pays, sa
tradition sociologique. Très influencée par le fabianisme de tendance plus
paternaliste que marxiste, elle poursuivait des buts pratiques d'amélioration sociale, analogues à ceux de la sociologie empirique américaine à ses
débuts. Elle empruntait également à Malinowski, un fonctionnalisme qui
convenait à son rôle colonisateur et à son conservatisme. Au courant
positiviste et empiriste dont les ordinateurs augmentaient l'efficacité,
s'opposa depuis 1968.1une orientation phénoménologique (A. Schutz aux
U.S.A.) et marxiste (Ecole de Francfort) des sociologues de la jeune génération.
Cette multiplicité de points de vue, loin d'être favorable au débat scientifique, se révéla stérilisante du fait du sectarisme de la gauche et de l'incompréhension de la droite. Le retour à un véritable esprit de recherche
dans la tolérance, paraît aujourd'hui plus important qu'une discussion
sur le rôle de la théorie ou les avantages de l'empirisme.
1. Les radicaux américains demandaient même l'exclusion de l'Université des chercheurs de la
tendance de Wilson.
2. Un groupe d'économistes croyait pouvoir déduire de la sociobiologiel'impossibilitéde la victoire des régimesmarxistestrop peu adaptés aux lois biologiquesnaturelles. Pour plus de détails et un
point de vue moins critique, cf. Boudon et Bourricaud ( 1982, B. 159 bis).
3. Nature, 11 juin 1968.
142
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
§ 3. La sociologie en Allemagne 1
163-1 L'école de Francfort ◊ La dénomination d'École de Francfort s'applique à un groupe d'intellectuels juifs (les plus connus sont :
T. W. Adorno, A. Benjamin, E. Fromm, Horkheimer, H. Marcuse,
A. B. Pollockl qui pour la plupart, à l'arrivée du nazisme au pouvoir, émigrèrent aux Etats-Unis 2 . Quelques-uns revinrent en Allemagne après la
guerre.
On peut ici poser la question déjà soulevée à propos du marxisme.
L'école de Francfort trouve-t-elle sa place en sociologie ou en philosophie?
L'histoire des deux disciplines s'est longtemps confondue. L'école de
Francfort continue cette tradition d'absence de frontières, caractéristique
de la pensée allemande.
La création en 1923 de l'Institut de recherche sociale, puis l'intitulé de
la chaire d'un de ses fondateurs, Horkheimer : Sociologieet philosophie,
indiquent une orientation. L'auteur la précise dans sa leçon inaugurale:
créer une communauté de travail pluridisciplinaire, pour prendre en
compte les questions philosophiques, « elles-mêmes intégrées dialectiquement au processus de la science empirique ».
Dans sa théorie critique, l'auteur envisage le recours à des analyses de
presse, à des enquêtes par interviews et questionnaires et des emprunts
aux diverses théories et méthodes aussi bien philosophiques qu'économiques, sociologiques ou historiques. Le tout appliqué d'abord à deux
catégories sociales : les employés et les ouvriers qualifiés 3 •
Comme le note Luce Giard, ceci, banal aujourd'hui, signifiait dans
l'Allemagne de 1930 que« l'enracinement philosophique[ ...] n'était pas
honteux, que la saisie de l' empirie dans un cadre conceptuel avouant ses
présupposés théoriques, n'était pas de ce seul fait disqualifié dans l'ordre
du savoir scientifique, que l'infrastructure économique et l'histoire des
luttes sociales avaient autant d'intérêt et de sens que les produits culturels
de la superstructure »... 4
Horkheimer après Weber s'interroge sur les rapports entre nature et
raison. Le combat entre l'une et l'autre persiste. Mais « l'histoire des
efforts de l'homme pour asservir la nature est également l'histoire de l'asservissement de l'homme par l'homme». La science et la raison doivent
être soumises à la critique, sous peine d'être détournées de leur véritable
mission.
Horkheimer et Adorno ont vécu 5 la tragédie de la technique mise au
service de la barbarie, et sur le plan théorique, constaté les excès de la ten1. M. Horkheimer (1933, 1974), M.Jay (1973), P. V. Zima (1973), M. Hirsch (1975), J. Habermas (1981-1982). Bibliography
of Gennansodology(1980).
2. Fromm écrivant en anglais fut le plus lu. Marcuse exerça une grande influence, qui le surprit
lui-même, sur la jeunesse universitaire. Adorno fut surtout connu par son étude sur la personnalité
autoritaire (1 B. 278).
3. In Esprit(mai 1978), p. 52.
4. In op. cit.
5. Toujours se demander à propos d'une théorie à qui et à quoi l'auteur s'oppose, contre qui et
quoi il veut lutter.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
143
dance formaliste et systémique de l'école de Vienne 1, enfin ceux du dogmatisme marxiste et du technocratisme capitalist.e. Au moment de la
création de la théorie critique (fin des années 1920) son inspiration marxiste ne fait pas de doute mais celle-ci provient de deux ouvrages considérés hérétiques, Histoireet consciencede classede Lukacs et Marxismeetphilosophiede Korsch. Par la suite (1940) le cercle de Francfort se livre à une
véritable critique du marxisme, surtout dans la mesure où celui-ci accuse
la philosophie de désuétude (onzième thèse sur Feunerbach). Le véritable
responsable du dépérissement de la philosophie, c'est Hegel. 11amène la
théorie critique sur le terrain de la politique, del' observation de la société
pour en noter les manifestations d'autorité, même dans la famille. Ici
encore le cercle de Francfort se distingue de Marx : la priorité n'est pas
donnée à l'économique mais au politique, à la pluralité plutôt qu'à
l'unité. Particularité trop oubliée, de l'école de Francfort : sa haine de la
souffrance et de son utilisation morale et religieuse à laquelle doit échapper une société libre. Enfin ce qui est remarquable, les membres du cercle
n'ont pas été comme tant d'autres dupes de !'U.R.S.S.Ils ont vu dans le
régime soviétique non un État souverain perverti mais un système particulier à forme bureaucratique.
On comprend l'attrait qu'a exercé (cf. Marcuse) sur la jeunesse de
1968, une réflexion inspirée du marxisme mais bien éloignée de son évolution dogmatique ultérieure. Cependant l'audience plus large, rencontrée en France aujourd'hui par l'école de Francfort pourrait s'expliquer par l'absence de certitudes de ses auteurs, la qualité de leurs analyses
et l'indépendance de leurs critiques : ne pas appartenir, « nicht mitzumachen» déclarait Horkheimer.
Comme l'écrit Luce Giard, l'intérêt de l'école de Francfort« est moins
un cont.enu doctrinal qu'une manièredefaire, que la désignation pour la
pensée de nouveaux lieux d'interrogation 2 ».
Héritier plus que représentant de l'école de Francfort, J.Habermas3 (né
en 1929) fut l'assistant d'Adomo. Cependant, alors que pour Adorno, la
théorie et l'empirie sont également nécessaires, mais ne relèvent pas du
même ordre et doivent rester distinctes, Habermas, au contraire, en propose une synthèse. 11conteste également la critique de la raison instrumentale d' Adorno parce que inscrite dans une conception transcendantale de l'histoire hégelienne. Habermas veut réintroduire la raison dans
la logique de l'action sociale, en particulier dans la communication.
Dans ce processus, le langage tient une place essentielle et J. Habermas
(1987) propose « l'agir communicationnel » comme moyen d'étudier
les pathologies de la modernité. Parmi celles-ci il incrimine surtout
le dépérissement des rapports spontanés provoqué par la bureaucratie
et l'excès de codification: « la colonisation du monde vécu». On a
reproché, à juste titre, à cet auteur de concevoir une nouvelle méta1. Cf. n° 77.
2. In Esprit (mai 1968).
3. J. Habermas ( 1986-1987).
144
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
théorie philosophique s'éloignant plus encore que l'école de Francfort des
objectifs de la sociologie1.
Pour quelle raison, J. Habermas est-il connu en France alors que
Niklas Luhmann2 son contemporain dont l'œuvre est considérée en Allemagne comme plus importante encore, commence-t-il à peine à être
traduit en France ? On ne peut donner ici qu'un aperçu de la théorie
exposée en quelques quarante ouvrages et plus de 300 articles 3• En tant
que juriste, Luhmann s'intéresse à la bureaucratie, aux organisations, il
aura pour ambition d'élaborer une théorie générale permettant une description adéquate de la société contemporaine. Pour cela, il va d'une part
emprunter des éléments à des disciplines modernes diverses : biologie,
cybernétique, théorie des systèmes, de la communication, d'autre part
insister sur la nécessité de l'ouverture. Il rejette tout ce qui implique un
fondement ontologique 4 (valeur, intention) ou exige un fondement fixe
de la réalité en même temps qu'il s'oppose à la notion statique d'identité
au profit de celle de différence, ce qui l'entraîne à privilégier la relation.
Ces relations si nombreuses dans les sociétés modernes, sont la cause de
leur complexité. La théorie a pour but de la réduire bien que la
complexité ne soit réductible que par un instrument plus complexe
encore.
Privilégiant la fonction au lieu de la structure, Luhmann qualifie sa
théorie de structuralisme fonctionnel par opposition au fonctionnalisme
structurel de Parsons. Avec la publication en 1980 de Sociologische
aufklanmg, Luhmann évoque un changement de paradigme et s'oppose à
Parsons. Ce n'est pas une théorie de l'action sociale qu'il propose, mais
une théorie de la société. L'ouverture est obtenue grâce à la nouvelle
théorie biologique des Chiliens Humberto Maturana et Francisco
Varela: l'autopoiëse. La société et les systèmes sociaux seraient d'après
Luhmann autoréférents 5 et autopoiëtiques, c'est-à-dire reproduisant
comme les êtres vivants leurs propres éléments et construisant ainsi
leurs structures. Enfin dans ses plus récentes contributions, l'auteur
insiste sur la notion d'observationnon comprise au sens anthropologique
mais au sens cybernétique. Observer, c'est pour Luhmann marquer sa
différence vis-à-vis de l'objet observé. A partir de ces concepts essentiels,
1. Ses positions politiques trop modérées pour l'extrême gauche, trop à gauche pour les conservateurs n'ont pas été bien comprises en particulier des étudiants qui lui reprochaient de ne pas croire
l'époque révolutionnaire et de n'être pas l'ennemi de la social-démocratie.
2. Né en 1927 à Lunebourg, Luhmann commence une carrière de juriste et de philosophe. Il étudie la théorie des organisations à Harvard où il rencontre Habermas et Parsons. De retour en Allemagne, il obtient un doctorat de sociologie et devient professeur à la nouvelle université de Bielefeld.
Il obtient en 1984 la« Hegel preis » pour l'ensemble de son a:uvre.
3. Cf. !gnosie Isuyguiza (1990) et A. Gras (1990) auxquels nous empruntons l'essentiel de ces
indications. Cf. A. Gras pour la bibliographie.
4. Cf. ses attaques contre la vieille pensée européenne. L'importance qu'elle accorde à l'acteur la
rendent incapable de comprendre la société contemporaine. Point de vue qui a naturellement suscité
de violentes critiques.
5. D'après Heinz von Forster, les systèmes cybernétiques sont des systèmes capables de s'observer
eux-mêmes et de modifier leur comportement à travers cette observation.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
145
Luhmann utilise la théorie des systèmes, la théorie de l'évolution 1 enfin
la théorie de la communication qui est en même temps sélection.
Cette conception aboutit à la négation de l'individu. Les hommes font
partie de l'environnement, ils forment un système autoréférent - dont le
trait spécifique est la conscience - et entre les hommes et la société se
trouve une relation d'interprétation mais pas de relation de contenant à
contenu ; les hommes ne sont pas des éléments composants. Affirmation d'une nouveauté singulièrement bouleversante pour les sociologues.
Depuis ces dix dernières années, on assiste à un développement de la
sociologie industrielle en R.F.A.de même qu'à l'étude de l'influence des
progrès de la technologie sur la vie quotidienne.
§ 4. La sociologie en Russie
164 L'évolution ◊ Un système fondé sur le dogmatisme et l'infaillibilité
du pouvoir ne pouvait accepter les risques de la recherche ni la sanction
des faits. La participation des pays de l'Est à la sociologie internationale
n'a commencé officiellement qu'au Congrès de sociologie d'Évian
(1966). A Varna (1970), elle était considérable 2• 3. Il s'agissait de rattraper le retard face à l'Ouest mais surtout d'utiliser ses techniques pour
obtenir des informations. L'Association soviétique de sociologie fondée
en 1965 se développe jusqu'en 1970. En 1968 est créé pour l'autonomie
de la sociologie l'Institut pour la recherchesodale appliquée(I.A.S.R.R.)
après un long de'bat. Les recherches portent sur les loisirs, les budgets, les
migrations de travailleurs, l'influence des mass media. Tout en camouflant souvent les résultats, on admet cependant que la notion léniniste
de classe sociale est insuffisante pour couvrir la structure de la société
(intelligentsia, ouvriers agricoles). L'on observe parfois chez les travailleurs des attitudes, considérées par les marxistes en pays capitalistes
comme symptômes d'aliénation. Enfin il faut bien reconnaître que la
jeunesse s'intéresse davantage au bonheur individuel (niveau de vie,
logement) qu'à un idéal collectif. Malgré cet effort de développement, la
sociologie soviétique se limite à n'être qu'une « science appliquée» et
subit dans cette orientation l'influence de la sociologie empirique américaine. La fin de !'U.R.S.S.et les bouleversements qui l'accompagnent
permettront à la sociologie de se montrer plus ambitieuse. Elle se tournera vers la sociologie européenne, en particulier la sociologie française
qui semble présenter une tradition théorique plus forte. De nombreux
échanges se poursuivent depuis 1990 entre sociologues russes et français 4.
1. Pour Luhmann, l'évolution n'est jamais causale et n'implique pas de progrès. Elle est simplement « triomphe de la nouveauté ».
2. Le nombre de participants donne une idée de l'intérêt porté à la sociologie. U.R.S.S.: 300 délégués, Bulgarie: 500, Pologne: 174, Hongrie : 74.
3. La plupart des délégués étaient des démographes, économistes, ethnographes, philosophes
devenus sociologues.
4. Nous empruntons les informations qui suivent aux notes de mission de Patrick Champagne
(1991).
146
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Les bouleversements qui agitent la société russe posent aux sociologues des problèmes particuliers.
164-1 Les obstacles politiques ◊ Pour les gouvernants d'un pays en crise
comme la Russie qui ne disposent plus des moyens de coercition de Staline et veulent instaurer des réformes, la connaissance de l'opinion est
indispensable. Les sondages d'opinion paraîtront donc une des techniques les plus utiles à emprunter à l'Occident.
La production, l'interprétation et l'utilisation des sondages en Russie
de 198 5 à 1992 est révélatrice de l'attitude du pouvoir vis-à-vis de la
sociologieet de la plus ou moins grande volonté du gouvernement d'instaurer la démocratie. La connaissance de l'opinion devrait assurer une
plus grande efficacité de l'action gouvernementale mais elle présente le
risque de permettre à l'opposition de se manifester. Aussi l'attitude du
pouvoir traduit-elle à la fois méfiance et intérêt.
La prédominance de l'intérêt, de l'aspect instrumental entraîne la
multiplication des sondages, mais la méfiance suscite leur totale confidentialité. Le gouvernement garde les résultats secrets. L'arrivée de Gorbatchev au pouvoir ne modifie pas cette règle, mais l'objectif des sondages change. C'est l'opinion du peuple que l'on cherche à découvrir,
même si elle diffère de la propagande officielle1 . Élément nouveau, dès
1985, les sociologues sont invités à collaborer et renforcer l'action du
pouvoir 2.
L'inefficacité des mesures prises par M. Gorbatchev pour susciter les
efforts du pays l'amène à recourir aux intellectuels. Les sociologues sont
appelés à devenir consultants, mais en échange de ce nouveau rôle de
conseillers du prince, ils souhaitent que les gouvernants respectent
davantage les avis qui leur sont donnés. Cet équilibre est naturellement
trop fragile et menace l'objectivité et l'indépendance de la sociologie.
Dès 1987 les sociologues réclament l'autonomie de leur discipline. Il ne
s'agit pas encore de se libérer de l'emprise du pouvoir, ni de le contester,
la volonté d'aider l'action sociale du pouvoir demeure et même un souci
d'efficacité inspire en partie la demande de liberté des sociologues.
De 1986 à 1988 le pouvoir résiste encore aux aspirations des intellectuels, mais l'action décousue de la glasnostdéclenche une vague d'aspirations incontrôlable. Les élections semi-libres de 1989 renforcent les
exigences de l'opinion qui veut prendre conscience d'elle-même. Les partis politiques créent alors leurs propres services de recherches tandis que
l'idée neuve de pluralité d'opinions progresse lentement. Idée exaltante
pour les sociologues dont l'activité se trouve au centre même de la vague
de revendications. Le pouvoir de son côté évolue et utilise plus souvent
dans ses discours les résultats des sondages comme si grâce à eux « il
parlait au nom du peuple». M. Gorbatchev qui n'avait jamais
commandé des sondages s'est reconnu mal informé, lors du speech qui
vit son éviction du pouvoir. Les succès des réformateurs et des radicaux
1. Nous empruntons les informations qui suivent à l'excellent article d'Elisabeth Sieca (1994).
2. Par exemple dans sa lutte contre l'alcoolisme.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
147
aux élections de mars 1990 et l'arrivée de Boris Eltsine au pouvoir
amènent naturellement des changements. Ce sont d'abord les municipalités nouvellement élues (Moscou et Leningrad) qui voudront utiliser
ce moyen de connaître l'opinion de leurs administrés. De son côté,
B. Eltsine donne l'exemple. Dès mars 1991 il crée auprès de lui un
conseil consultatif de 2 5 membres, composé de sociologues mais surtout
d'économistes. Les sondages ne révèlent pas seulement l'opposition au
pouvoir, mais la publication des résultats suscite lorsqu'il s'agit d'avis
sur des réformes, des réactions hétérogènes dans la population 1 .
Le gouvernement s'intéresse aux sondages mais les mentalités ne
changent pas si vite et les sociologues russes donnent de nombreux
exemples de permanence de l'ancienne attitude. « On a besoin d'informations qui renforcent la croyance du gouvernement en lui-même [ ...]
et si possible sans payer», s'indigne le sociologue Boris Grouchine 2 . Ce
qui est nouveau c'est l'utilisation des résultats de sondages par les
hommes politiques. Le taux élevé des sans opinion sert de prétexte pour
réclamer un gouvernement autoritaire. Le même sondage est interprété
de façons différentes par les partis opposés qui ne se préoccupent pas de
vérifier sa fiabilité et ne se gênent pas pour manipuler les résultats. La
rigueur scientifique ne progresse pas aussi vite que l'utilisation des sondages. Cependant l'accession au pouvoir de certains sociologues si elle
n'assure pas leur objectivité, renforce tout de même la position de la
sociologie. Après les obstacles purement politiques les sondages en Russie se heurtent à des obstacles techniques. Le temps est également nécessaire pour créer une mentalité scientifique.
164-2 Les obstacles techniques ◊ D'abord sur un plan pratique du côté
des chercheursun problème de formation. Malgré leur enthousiasme à se
sentir libérés de la tutelle du parti, il leur est difficile de passer d'une formation marxiste-léniniste à une conception durkheimienne et bachelardienne, de la recherche 3 • La notion d'objectivité, plus encore que dans
les pays occidentaux, paraît particulièrement complexe et insoluble.
Comment « désidéologiser» la sociologie jusque-là sous la tutelle du
pouvoir et comment étudier empiriquement la réalité sociale sans a
priori ? Du côté du potNoirpolitique, la disparition du dogme marxiste
laisse le gouvernement sans boussole, à la fois désireux de voir les
sciences sociales se développer librement, mais en même temps avide de
renseignements sur l'état de la société, de l'opinion et attendant des
sociologues les informations dont il a besoin pour prendre des décisions.
Il en résulte une prolifération d'enquêtes sur les différents groupes
sociaux ( ouvriers, paysans, jeunesse) et la création d'observatoires statistiques comparables aux nôtres pour recueillir des données fiables - elles
1. Par exemple à propos de la libéralisation des prix.
2. En octobre 1992, il réclamera dans la presse d'être payé pour les enquêtes qui lui ont été
commandées et dont il a déjà fourni les résultats.
3. Passer du rôle de fournisseur de statistiques tronquées à celui de chercheur recueillant des
faits, construisant un objet sociologique, implique une souplesse d'esprit à laquelle le marxismeléninisme n'a pas préparé les sociologues russes.
148
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
étaient jusque-là manipulées - sur les sujets importants ( alcoolisme,
démographie, consommation, mobilité sociale).
Mais cette recherche d'informations confiée aux sociologues, se
heurte à une difficulté majeure : l'absence de données exactes sur la
structure sociale. Non seulement la composition socio-professionnelle
de la population n'est pas connue, mais de plus sa complexité est
extrême. On ne peut comme en France situer les individus dans l'espace
social d'après des critères simples et objectifs : salaire, diplômes. En
U.R.S.S.,il s'agit de filières bureaucratiques d'accès aux biens. Un professeur moins payé qu'un ouvrier pouvait vivre mieux (logement plus
grand, etc.) grâce à des appartenances lui accordant des droits particuliers. A Leningrad, on comptait quarante-cinq filières différentes pour
obtenir un logement. La société soviétique proclamait le principe d' égalité pour aussitôt prévoir des exceptions plus nombreuses que la norme.
Dans les pays occidentaux, on compare la hiérarchie sociale à une pyramide. En Union soviétique, il s'agit plutôt d'un œuf comportant au
sommet une petite élite de favorisés, à la base une minorité d'exclus et
au centre une masse importante en constante restructuration. Celle-ci
n'obéit plus aujourd'hui aux impératifs du parti. Elle est soumise aux
lois du marché, à la concurrence dont la masse n'a pas l'habitude et qui
laisse apparaître dans la réprobation générale des trafiquants et des nouveaux riches.
A côté des questions pratiques concernant la formation des chercheurs et l'absence de données, se pose le problème plus grave de l'autonomie des sciences sociales et de leurs rapports avec le pouvoir.
Si la sociologie ne subit plus la contrainte de la censure et ne connaît
plus les mêmes obstacles, elle n'en demeure pas moins dépendante du
pouvoir indirectement et globalement. D'abord, ce que le gouvernement
attend d'informations de la part des sociologues dicte les sujets de
recherche, presque toujours sur des problèmes d'actualité. Il est normal
que l'apparition d'une opinion publique implique de la part de gouvernements qui se veulent démocrates, de l'intérêt pour ce qu'elle exprime.
D'où « la folie des sondages » qui s'est emparée de la Russie. Au règne
sans partage de la seule « opinion autorisée » succède aujourd'hui celui
de l'opinion, en permanence sollicitée1... Cet intérêt pour ce que
pensent les citoyens comporte deux conséquences. D'une part, l'analyse
de l'opinion n'est plus le monopole du pouvoir, d'où la prolifération
d'instituts plus ou moins sérieux (échantillons non représentatifs,
enquêteurs sans formation, questionnaires biaisés). D'autre part et surtout le gouvernement subventionne de moins en moins la recherche et
se borne à financer les enquêtes sur les sujets d'actualité qui l'intéressent, en général sur cette opinion libérée qu'il ne maîtrise ni ne
fabrique plus. Sans l'aide de l'État où trouver un financement pour la
recherche fondamentale ou à long terme? Celle-ci soumise à la même
contrainte économique que dans les pays occidentaux en souffre davan1. P. Champagne (septembre 1991).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
149
tage 1, car elle n'y est pas habituée. Les chercheurs se voient brusquement
privés du financement et des facilités que l'État tenait à leur disposition
auparavant (frais de déplacement, etc.). Les conditions de travail se sont
dégradées, la situation matérielle des instituts de recherche devient très
difficile, enfin les nouv~lles revues risquent de disparaître, le papier
n'étant plus fourni par l'Etat doit être acheté, très cher, au marché libre.
Une des conséquences graves de cette crise, c'est le risque de voir disparaître les groupes et instituts les plus sérieux, tandis que les chercheurs
compétents sont nombreux à s'orienter vers de nouveaux instituts aux
objectifs moins scientifiques.
Obligés de s'adapter brusquement à la liberté et la concurrence d'une
économie de marché, les sociologues russes évoluent avec difficulté dans
une société incertaine et bouleversée, sans le secours des règles tacites
qu'offre le jeu capitaliste dans les pays qu'il domine depuis longtemps 2 •
§ 5. La sociologie en France
La sociologie en France comme dans les autres pays ne comportait pas
de cursusuniversitaire. Elle s'est développée comme une spécialisation,
postérieure à une formation philosophique. Très influencée par la sociologie américaine des années 50, la sociologie française trouve depuis ces
dernières années une autonomie et une tonalité particulières où figurent
autant que des tendances opposées des personnalités très différentes.
1. La loi de l'audimat et la recherche du best-sellerne représentent-ils pas pour la culture des obstacles aussi sérieux que la censure du parti ?
2. Principaux instituts et centres de recherches :
L'Institut de sociologiede Moscou: Directeur Professeur Tadov. Les thèmes dénotent l'intérêt du
pouvoir pour la justice sociale, l'enseignement, les loisirs, etc. Financement 1/3 par l'État, 1/3 par
l'étranger.
L'Institut de sociologieet l'Institut de philosophiedirigé par A. Roubtzov s'intéresse surtout à l'opinion(« ethno-idéologie »).
Institut du mouvementouvrierinternational(Moscou) : Dir. Professeur Shubkine, s'intéresse à la
bureaucratie.
L'Institut d'ethnologiede Moscou: Dir. Professeur Shkarakap, étudie les populations du Caucase.
L'Institut d'étudede l'opinionpublique:récent, dirigé par la socioloiue Tatiana Salavskaia et Boris
Grouchine (25 centres). L'Institut travaille en collaboration avec les Etats-Unis sur la politique intérieure et les problèmes de travail, de démographie.
Vox Populifondé en 1990 par B. Grouchine juge la technique des questions empruntée à l'Ouest
mal adaptée à la population russe.
Saint-Pétersbourg
dispose d'une tradition plus ancienne que Moscou.
Institut desproblèmessociauxet économiques.
Institut de sociologieissu du précédent, dirigé par le professeur Firsov. Il s'intéresse aux questions
culturelles.
L'Institut d'ethnographiedirigé par le professeur Tchistov spécialisé dans l'étude des Slaves orientaux, s'est progressivement intéressé aux problèmes urbains, aux minorités qui suscitent aujourd'hui
des réactions d'opposition chez les extrémistes.
LeCentred'étudedesprocessussociauxcréé par Léonid E. Keselman, lui aussi transfuge de l'Institut
de sociologie de Moscou s'intéresse« aux comportements sociaux standard» et aux enquêtes d'opinion ( auditoires de radio, attitudes vis-à-vis du putsch).
Centrede sociologiede Samaradirigé par un jeune sociologue, Dimitri Zaverchinski. Étudie l'opinion publique dans le domaine politique et la pédagogie. Certains sondages sont payés par les Américains.
150
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
165 1) Les auteurs. a) Le métier de sociologue: Pierre Bourdieu ◊ Une des figures les plus originales de la sociologie française, est
un philosophe passé par l'École Normale Supérieure. Il déclare que chez
lui « les différents choix théoriques ont sans doute été plus négatifs que
positifs à l'origine» 1.Mais ces refus conservent cependant la marque du
debat qu'ils ont suscité avec les structuralistes (Saussure, Levi-Strauss,
Althusser, Foucault), la phénoménologie existentialiste (Husserl, Merleau-Ponty, Sartre). A noter enfin, les influences de Marx, Weber et
Durkheim, des ethnologues et des linguistes.
Si Bourdieu met en avant la notion de classe, il se détache cependant
du marxisme par l'importance qu'il attache non à une conception socioéconomique mais aux rapports et aux dominations symboliques. Il définit
toute formation sociale « comme système de rapports de force et de sens
entre des groupes ou des classes » 2 .
C'est à la tradition durkheimienne que l'on peut rattacher la conception de la sociologie proposée par Bourdieu. Une même volonté de la
constituer comme science pour, par un travail continu, lutter contre les
illusions ( cf. Bachelard) et atteindre l'objectivité. Il faut enfin noter l'influence sans doute la plus déterminante, la plus stimulante pour l'esprit:
celle de Lévi-Strauss et du structuralisme. Au lieu d'une simple observation empirique, il s'agit pour le sociologue de tenter de découvrir
quelles relations et quel système de relations organisent l'objet étudié 3 •
Mais si Bourdieu cherche à découvrir les structures déterminantes il veut
tout de même « réagir contre l'orientation mécaniste [ ...] du structuralisme »4.
La richesse et l'hétérogénéité de ces influences s'expriment dans un
style particulier, que l'on éprouve souvent le désir de simplifier et dans
des termes, piliers de ses diverses démonstrations.
Il construit sa démarche autour des notions qu'il enrichit de son expérience de chercheur.
Le champ. Ce terme polysémique est à la mode dans les sciences
sociales où il paraît plus savant que domaine, secteur, discipline, etc. ; les
champs peuvent se définir comme « des espaces structurés de positions
( ou de postes) dont les propriétés dépendent de leur position dans ces
espaces et qui peuvent être analysées indépendamment des caractéristiques de leurs occupants (en partie déterminées par elles) 5 ». K. Lewin a
emprunté le terme à la physique pour insister sur l'aspect relationnel qu'il
implique (cf. n° 190). Influencé par Marx et Weber, Bourdieu utilise la
notion dans ses analyses de sociologie de l'art où apparaissent des relations symboliques fonctionnant à l'intérieur de marchésdoués de leur
propre logique.
1. P. Bourdieu (1987).
2. P. Bourdieu (1989).
3. L'ouvrage consacré à l'Université Homoacademicus(1984) constitue un bon exemple de ce
type de recherche comportant trois moments: réduction, repérage, développement (cf. P. Angsart
1990).
4. P. Bourdieu (1987), p. 23.
5. P. Bourdieu (1980).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
151
Une autre notion importante est celle d'habitus (mot latin issu du
grec, utilisé par Aristote pour désigner les dispositions acquises). Il permet, d'après Bourdieu, d'éviter le double écueil du subjectivisme, suivant lequel les individus agissent en fonction d'une stratégie consciente
et l'objectivisme, d'après lequel ils sont le jouet de structures sociales
préétablies. Bourdieu confère à ce vieux terme d'habitus la capacité de
reproduction(mémoire du passé et production d'un avenir) et une capacité d'invention. L'habitus est « une machine transformatrice qui fait
que nous reproduisonsles conditions sociales de notre propre production, mais d'une façon relativement imprévisible » 1 . Il est adapté aux
structures objectives puisque produit de ces structures, sans volonté ni
même intention ou conscience d'une stratégie d'ajustement. Du fait de
l'habitus, les agents agissent pour que se perpétuent les relations objectives entre les classes, apportant ainsi un élément d'explication au problème de la reproduction sociale 2. Mais ici encore Bourdieu se sépare de
Marx. Tout en employant le terme économique de capital, il distingue
au-delà des capitaux économique et culturel, un capital social et, ce qui
lui est plus personnel, un capital symbolique 3. A propos des rapports de
domination et de ce qui les légitime (autre terme souvent utilisé), Bourdieu invoquant une plus-value symbolique, écrit: « [ ...] la transformation d'une espèce quelconque de capital en capital symbolique,
possession légitime fondée dans la nature de son possesseur, suppose
toujours une forme de travail, une dépense visible[ ...] de temps,
d'argent et d'énergie, une redistributionqui est nécessaire pour assurer la
reconnaissance de la distribution » 4.
A côté de réflexions, souvent décapantes, sur la routine ... qui parfois se
routinisent elles aussi, Bourdieu, sur le plan de la méthode, s'est surtout
fait connaître par un de ses premiers ouvrages, polémique : Le métier de
sociologueoù il s'attaque aux idées préconçues et au formalisme des
méthodes quantitatives. Attaques constamment renouvelées : « Il faut
tout l'effet de domination exercé par la science américaine et aussi une
adhésion plus ou moins honteuse et inconsciente à une philosophie positiviste de la science, pour que passent inaperçues les insuffisances et les
erreurs techniques qu'entraîne à tous les plans de la recherche [...] la
conception positiviste de la science. On ne compte pas les cas où les plans
d'expérience singeant la rigueur expérimentale dissimulent l'absence
totale d'un véritable objet sociologique construit 5 ».
1. Bourdieu (1980).
2. Les stratégies de reproduction retiendront particulièrement l'attention de Bourdieu et de ses
élèves (cf. école, institutions, etc.).
3. « Pourquoi le capital symbolique est-il tantôt conçu comme capital au même titre que les
autres et tantôt comme un supercapital qui assure la reconnaissance de tous les autres ? [...] Et de fil
en aiguille, n'est-ce pas toute la théorie des champs se profilant à l'arrière-plan qui elle-même
demande à être redéfinie?» se demande J.-P. Durand (1989), p. 204.
4. P. Bourdieu (1987).
5. P. Bourdieu (1968).
152
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
165-1 b) Holisme 1 ou individualisnœ 2 : Raymond Baudon o Boudon,
après avoir précisé que la notion d'individualisme méthodologique a une
signification différente de celle d'individualisme sur le plan éthique ou
même sociologique (large autonomie consentie aux individus par les lois
et les mœurs) en donne la définition suivante: « Le principe de l'individualisme méthodologique énonce que pour expliquer un phénomène
social quelconque - que celui-ci relève de la démographie, de la science
politique, de la sociologie ou de toute autre science sociale particulière - il
est indispensable de reconstruire les motivations des individus concernés
par le phénomène en question et d'appréhender ce phénomène comme le
résultat de l'agrégation de comportements individuels dictés par ces motivations 3 . »
Ce type d'explication suppose que l'individu est rationnel. Hypothèse
largement utilisée par les économistes mais qui limite singulièrement
l'application du paradigme 4 . Le plus paradoxal, c'est que l'individualisme, loin d'être une défense de la liberté individuelle contre les partisans
du holisme, c'est-à-dire du déterminisme et du poids des structures, doit
tenir compte dans sa thèse (ce qu'il ne fait pas toujours) d'une limitation
de la liberté et du libre choix des acteurs sociaux par le poids de ces structures qu'il veut ignorer.
Le holisme, au contraire, s'efforce d'analyser directement les conséquences des données structurelles ou culturelles, supposées éléments
actifs et ignorant l'analyse des motivations et comportements individuels
se prive d'explications souvent essentielles.
Le danger du paradigme holiste, c'est cette simplification qui fait son
succès. Mais en reconnaissant la seule influence des structures, il risque
une dérive idéologique et politique ainsi que des explications simplistes et
parfois sans définitions précises : lutte des classes, domination, etc. Il est
certain que ces prises de position méthodologique recouvrent des attitudes plus profondes. Le succès de l'individualisme sociologique survient
alors que les thèses libérales triomphent dans les sociétés industrielles.
Sans y voir un lien de cause à effet, on peut penser comme le dit J.Leca
(1986) « qu'ils appartiennent à la même vue du monde».
D'un autre côté, le succès du paradigme holiste et la résistance au
point de vue individualiste s'expliquent sans doute par une conception
« hypersocialisée » de l'homme, dont l'influence du positivisme est en
partie responsable. La difficulté d'appliquer le paradigme individualiste
est la cause essentielle de sa moindre utilisation. On ne peut passer de
l'individu à l'explication du fait social sans regrouper les acteurs en une
représentation abstraite, plus ou moins difficile suivant les thèmes de
1. Le terme de holisme semble avoir été utilisé pour la première fois par le général Jan Christian
Smuts (1870-1950) homme d'État sud-africain, dans un ouvrage de philosophie: Hoüsmet évolution
paru en 1926.
2. P. Birnbaum et]. Leca (1986), H. Brochier (1987), J. Michel (1982).
3. R. Boudon (1988).
4. Cf. la critique de la notion de l'utilitarisme dans G. Berthoud (1987), V. Sivré (1987), J.-P.
Durand (1989), P. Favre (1980).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
153
recherche. On a effectivement reproché à Boudon 1 de faire reposer ses
démonstrations sur des individus interchangeables et identiques aptes à
servir dans des modèles,bref des individus abstraits dont la subjectivité
n'est jamais perçue ni retenue.
En économie on peut, par exemple, constater que si le prix d'un produit monte, la demande pour ce produit diminue. Réactions de prudence
semblables de tous les consommateurs. En revanche, des motivations
plus complexes et hétérogènes rendent difficile d'expliquer en démographie par d'insaisissables composantes individuelles, pourquoi la première guerre mondiale a été suivie en France d'une baisse des naissances
alors qu'on a enregistré une hausse après la deuxième.
Il apparaît évidemment plus simple d'étudier l'action des facteurs extérieurs et de considérer les comportements qui ne correspondent pas aux
résultats d'ensemble comme irrationnels sans penser qu'ils le sont peutêtre pour l'observateur mais pas, du point de vue de l'acteur. On retrouve
ici ce qui oppose les sociologues allemands et surtout Weber à la sociologie française, en particulier à Durkheim.
La mise à jour du poids des facteurs sociaux sur les comportements
humains représente un progrès de la connaissance en sociologie. Plus ces
contraintes sont « intériorisées » et de ce fait imperceptibles, plus il est
important de les déceler. Mais un progrès plus important encore, consisterait à découvrir la part de résistance à ces contraintes et ce qui l'inspire.
Il semble également justifié de considérer le passage du paradigme holiste
au paradigme individualiste comme un progrès, un raffinement dans
l'explication.
Les sociologues ont une fâcheuse tendance à s'enfermer dans leur système, à exclure les autres. R. Aron pensait, à juste titre, qu'il valait mieux
reconnaître que la sociologie reposait sur un ensemble de paradigmes
bien distincts plutôt que de vouloir, comme Parsons, les mélanger en une
fragile synthèse. Le domaine de la sociologie est suffisamment vaste pour
que, suivant les tendances personnelles des chercheurs et le champ de
leurs études, ils puissent utiliser l'un ou l'autre paradigme à condition de
savoir qu'il n'est pas seul utilisable ni le meilleur sur le plan heuristique.
165-2 c) Socio{ogie dynamique: Georges Balandier, Alain Touraine ◊ Ediappant à l'opposition individu-société, certains auteurs
renouant avec une tradition sociologique bien établie s'intéressent aux
changements sociaux, au devenir des sociétés. Les mutations sociales
semblent le terrain privilégié de la sociologie car elles relèvent à la fois de
la théorie et de la pratique.
Parmi les travaux les plus significatifs 2 on citera ceux de G. Balandier
et de A. Touraine:
1) Georg~sBalandieren tant qu'anthropologue, a observé la décolonisation des Etats africains et leur évolution. Le marxisme ne suffit pas à en
1. J.-P. Durand et R. Weil (1989) pensent que les modèles mathématiques et la logique formelle
étudiées par Boudon, son absence de travaux sur le terrain, l'ont conduit à ces positions trop abstraites.
2. Cf. également: G. Gurvitch, J.Duvignaud, E. Morin, C. Rivière.
154
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
rendre compte, des facteurs autres qu'économiques interviennent (culturels, politiques). De plus, l'histoire contredit l'hypothèse d'une nécessité
historique régissant le développement des sociétés. Frappé du caractère
provisoire des « agencements sociaux », Balandier les considère trop
influencés par leur passé et incertains de leur avenir pour privilégier le
rôle des structures dans leur développement. Sans nier leur influence, il
s'intéresse à la façon dont elles sont modifiées, en particulier par ceux qui
tentent de les utiliser 1.
Ce que Balandier tente de faire saisir à travers ces sociétés en évolution
rapide, c'est la part d'invisible, mais surtout d'imprévisible qu'elles
cachent sous leurs apparences plus ou moins agitées. Il suggère de distinguer comme Braudel en histoire 2, H. Lefebvre3 et les gériatres 4,des temporalités particulières propres aux secteurs différents d'une même société.
Ce que l'on retire de plus frappant de la lecture de cet auteur c'est « le
fait de l'inachèvement essentiel à tout agencement social» et du caractère encore si mystérieux de l'ensemble des facteurs agissant 5 .
Si l'Afrique peut être considérée comme un lieu sinon d'expérimentation non provoquée, du moins d'observation de mutations accélérées, jusqu'à quel point les réflexions qu'elles inspirent sont-elles transposables aux pays industrialisés ? Les conditions ne sont pas les mêmes mais
il s'agit bien et c'est l'essentiel, de dynamismes sociaux. On doit donc saisir la chance rare d'observer des processus sociaux en train de se produire
et de transposer ce qui peut l'être. Encore faut-il, comme toujours avec la
méthode comparative comparer le comparable, mais distinguer le différent.
6
2) Alain Tay.raine
, historien, fait ses delmts de sociologue dans une
enquête sur !'Evolutiondu travailouvrieraux usinesRenault (1955). Cette
recherche sur le terrain laissera rapidement place à une réflexion théorique non pour construire une théorie générale au sens parsonien, mais
pour donner au sociologue des instruments d'analyse. Premier objectif:
définir l'objet de la sociologie. S'opposant à Marx (au facteur dominant),
complétant Weber (le sens visé par l'acteur) Touraine considère la réalité
sociale comme « un ensemble des systèmes d'actes» dans lequel la
notion de travail devient le fondement des concepts de sujet historiqueet
d'actionhistorique,éléments essentiels de la méthodeactionnaliste.Voyant
en historien l'origine de la sociologie dans la réaction aux injustices de
l'industrialisation, il constate l'évolution de la société et de la nature des
enjeux qui suscitent des luttes: contrôle du travail plus que propriété des
moyens de production. « A cette société en transformation permanente,
1. G. Balandier (1971), pp. 225-230.
2. Braudel (1976, B. 207).
3. H. Lefebvre, cf. sa distinction entre complexité verticale suivant les époques et la complexité
horizontale mêlant les structures contemporaines.
4. Étude du vieillissement des organes chacun, à son propre rythme, différent selon les individus.
5. Ces réflexions n'ont pas bénéficié d'un effet de mode (cf. le structuralisme) mais comme elles
paraissent plus proches de la réalité, de la vie 1
6. Cf. A. Touraine (1955 et s.) in bibliographie.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
15 5
correspondrait une sociologie de l'action considérant la société dans son
ensemble comme un système d'action 1 », l'action de la société sur ellemême, mais comment se constitue cette historicité2 qui d'après Touraine
« apparait comme une sorte de moteur social qui rend compte du fonctionnement des sociétés et de leur mouvement » 3 . Le lien entre l'historicité et le fonctionnement de la société est assuré par le système d'action
historique, système d'emprise de l'historicité sur la pratique sociale. Le
système institutionnel est « l'ensemble des mécanismes par lesquels le
champ d'historicité est transformé en un ensemble de règles de la vie
sociale qui prédéterminent à leur tour le fonctionnement des organisations » 4 • Enfin se désintéressant des mouvements corporatistes purement
revendicatifs, Touraine définit les mouvements sociaux comme :
« l'action conflictuelle d'agents des classes sociales, luttant pour le
contrôle du système d'action historique» 5 •
Si la tendance à l'abstraction rend ardue la lecture de Touraine 6, sa
curiosité intellectuelle l'amene à chercher dans la vie et les événements
politiques et sociaux de quoi alimenter sa réflexion 7• Plutôt que d'étudier
les conduites, il propose d'analyser les situations à l'origine des conduites.
Pour cela, il utilise l'observation participante et, pour assurer la distanciation de l'observateur par rapport à son objet: la méthode historique. Des
groupes de sujets (souvent des militants) sont réunis et le rôle du sociologue consiste à les aider à faire une auto-analyse. Cette méthode a été
sévèrement critiquée. Que représentent les membres du groupe par rapport au mouvement social ? Ne s'agit-il pas simplement d'une dynamique de groupe ne permettant aucune généralisation, mais des hypothèses limitées aux réactions du groupe lui-même? Enfin, il ne s'agit pas
de la présence d'un sociologue non interventionniste mais, au contraire,
Touraine (1980), faisant appel à Freud et à la notion de médiation,
déclare: « Il s'agit de quitter le plan des pratiques-réponses et de passer à
celui de la production conflictuelle d'une situation. Je n'ai pas trouvé
d'autre moyen pour y parvenir que d'utiliser le chercheur comme « passeur» d'un plan à l'autre, comme instrument de renversement de perspectives dont j'appelle conversion, le moment central 8 . »
166 d) L'analyse stratégique: Michel Crozier ◊ Le courant sociologique représenté par Michel Crozier n'est pas de même nature que ceux
illustrés par les auteurs vus précédemment. Sa place se trouverait plutôt
1. In P. Ansart (1990}, p. 57.
2. Sur l'importance du concept d'historicité chez Touraine, cf. A. Melucci (1975).
3. A. Touraine (1973}, p. 437.
4. A. Touraine (1972}, p. 272.
5. Op. dt., p. 346.
6. Pour une étude de la pensée complexe et évolutive de Touraine cf. P. Ansart (1990}, J. Dubost
(1990}, J.-P. Durand (1989} et A. Melucci (1975).
7. Les étapes de sa réflexion se traduisent par le changement de libellé de son laboratoire qui de
Sociologieindustrielle, devient, en abordant l'étude plus large de la société, Centred'étudedesmouvements sociaux (1970), pour devenir en 1984 le Centre d'action et d'intervention sociologiques
( C.A.D.I.S.).
8. A. Touraine (1980), p. 426.
156
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
dans le chapitre sur la sociologie des organisations. Mais l'importance de
celles-ci dans nos sociétés bureaucratisées 1 et surtout la récente volonté
de Crozier d'élargir le champ de sa réflexion sur le fonctionnement de la
société entière, justifiait qu'il soit compté parmi les représentants de la
sociologie française.
Pour M. Crozier, l'étude des organisations ne représente pas un secteur
particulier de la sociologie, mais le point central permettant d'expliquer le
système social. Il ne situe pas l'origine des conflits sociaux dans la division de la société en classes mais voit dans « le phénomène bureaucratique» la source de toutes les difficultés 2. Comme sociologue, il ne s'intéresse pas aux structures mais au fonctionnement des organisations, ce
qui l'amène à une démarche en partie fonctionnelle et surtout à étudier
la stratégie des acteurs au sein des organisations.
Deux éléments importants sont à retenir : l'omniprésence du pouvoir
et les dimensions affectives responsables du choix des acteurs. Très inspiré par les travaux de J.Marchet H. A Simon (1965), Crozier s'interroge sur les relations de pouvoir, théâtre de permanentes négociations où
l'imprévisibilité des comportements est utilisée comme protection. Cette
importance reconnue à l'incertitude aboutit nécessairement à une notion
de jeu, les acteurs étant supposés choisir une stratégie gagnante. La
notion de jeu permet de compléter cette conception stratégique en faisant
appel au systémisme. « Seul, en effet, le modèle du jeu peut laisser ouverts
à la fois la structure où se déroule l'action (le système d'action concret) et
les mécanismes de régulation de la structure eux-mêmes 3 . » Crozier se
révèle ainsi individualiste et antidéterministe puisque l'acteur choisit sa
stratégie. Il refuse à la fois la cybernétique (qui impose au système un
régulateur), et la lutte des classes. Mais alors quelle explication donner du
changement? Pour Crozier4, le changement est systémique, c'est-à-dire
contingent au système d'action qui l'élabore et auquel il s'applique. Le
processus collectif en sera l'élément moteur. Intéressé par mai 1968, crise
qu'aucun sociologue n'avait prévue, Crozier trouvera là un thème de
réflexion et d'application de sa conception de fa ~ociétébloquée(1970).
L'expression a séduit ceux qu'inquiète le rôle de l'Etat, considéré responsable de ce blocage.
Les analyses des organisations ont retenu l'attention, mais une fois
encore, le passage de la microsociologie à l'analyse de la société en général
n'est pas plus convaincant chez Crozier que chez ceux qu'il critique. Le
rôle de l'incertitude est bien mis en valeur, mais n'est-il pas excessif de le
considérer comme source de pouvoir? Est-il plus juste de faire de l'individu un homostratégicusplutôt qu'un rationalis ? En fait, les conceptions
de Crozier et Boudon sont très voisines sur ce point 5 et on leur a repro1. « L'homme moderne ne peut agir qu'à travers et au sein de grandes organisations » in M. Crozier. Préface à Marchet Simon. Les organisationsDunod, 2' éd., 1969.
2. Sa conception diffère de celle de Weber qui reconnaît tout de même l'aspect positif de« rationalisation des activités collectives » de la bureaucratie.
3. M. Friedberg (1981), E. Crozier, p. 333.
4. In J.-P. Durand (1989), p. 133.
5. Ce n'est pas non plus par hasard.
LA SOCIOLOGIEMODERNE
157
ché à l'un comme à l'autre de concevoir des individus désincarnés, interchangeables et de ne tenir compte ni des structures, ce qui serait à la
limite normal dans leur conception, ni, ce qui l'est moins, des représentations, idées, cultures, etc. 1 .
166-1 e) L'importance de l'imaginaire ◊ L'évolution dans les sciences
sociales ne va pas toujours dans le sens d'un approfondissement mais de
la recherche de nouvelles solutions apportées aux vieux ou aux nouveaux
problèmes. A la différence des progrès de la science dûs aux « erreurs rectifiées», on pourrait comparer la sociologie à la mode qui n'a pas une
infinité de moyens de se renouveler : élargir, raccourcir etc. mais combine
dans une proportion différente les mêmes facteurs. Saturés de positivisme, de marxisme, de fonctionnalisme, certains auteurs font appel à
l'imaginaire.
a) C. Castoriadiss'est intéressé à l'expérience du mouvement ouvrier et
aux limites des travaux de Marx. Son originalité tient à sa critique d'un
fonctionnalisme envahissant aujourd'hui, ne tenant pas compte de la
dimension symbolique des institutions qui, autant que la rationalité,
influence leur création et leur fonctionnement
C. Castoriadis (1978) cherche à établir des rapports entre la psyché et
le social-historique,c'est-à-dire entre l'imagination radicale,relevant de la
psyché et l'imaginairesodal, appartenant au social historique. Mais si le
projet est attrayant, il n'est ~as certain que les résultats soient à la hauteur des ambitions affichées .
On peut se demander, en effet, s'il s'agit encore de sociologie car les
conditions de l'apparition de l'imaginaire social et des significations imaginaires restent floues, le recours à la psyché n'explique rien. Si Castoriadis a le mérite de poser une bonne question : « Pourquoi est-ce dans
l'imaginairequ'une société doit chercher le complément nécessaire à son
ordre ? », non seulement il ne trouve pas la bonne réponse mais, plus
grave, sa façon d'essayer de la trouver n'est pas convaincante.
b) Gilbert Durand, disciple de Bachelard, est lui aussi plus philosophe
de la connaissance que sociologue. Cependant, sa tentative de développer
une sociologie s'intéressant à l'imaginaire, en opposition avec le positivisme et le rationalisme, oblige à le mentionner dans le courant moderne
de la sociologie française. Durand s'oppose aux herméneutiques réductrices (Freud, l'anthropologie structurale) et préconise des herméneutiques instaurativesvisant à découvrir le sens des symboles plus que leurs
fonctions 3 .
Cherchant à construire une théorie générale de l'imaginaire,
G. Durand nie la distinction des phénomènes psychiques en rationnels et
imaginaires. Pour lui, il n'existe avec des buts différents, qu'une seule
activité de la psyché. « L'imagination se révèle comme le facteur général
d'équilibration psycho sociale » 4.
1. Cf. critique de R. Sainsaulieu (1981).
2. Cf. J.-P. Durand (1989), p. 212.
3. G. Durand (1964, 1969, 1984).
4. Op. dt. (1964), p. 89.
158
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
c) M. Maffesolis'intéresse à la vie quotidienne. Celle-ci lui paraît trop
mouvante, complexe pour être comprise par une sociologie positiviste qui
appauvrit le réel en le réduisant au concept : « Contraindre l'hétérogénéité de la vie à l'unicité du concept a toujours été lourd de conséquences
dans l'histoire humaine. C'est pourquoi il vaut mieux opposer à la rigidité
du concept, la mollesse de la notion 1.» Sur le plan scientifique et pédagogique, le terme de mollesse paraît bien dangereux. En revanche, l'appel
à la sociologie compréhensive, étudiant la vie sociale par le dedansest une
entreprise louable, surtout lorsque l'on admet, comme le fait Maffesoli,
que la compréhension de la vie sociale passe par une pluralité de points
de vue. En revanche, envisager la sociologie comme une sociologie « de
l'instant, de l'évanescent, du ponctuel et de l'éphémère 2 » paraît relever
de la poésie plus que de la sociologie.
Dans son intérêt pour le quotidien, Maffesoli privilégie la proxémie,
l'appartenance, la communication. D'après lui, nous vivons une dialectique masse-tribu d'où il exclut toute référence aux structures. L'explication des phénomènes révolutionnaires par l'expérience commune des
hommes paraît un peu courte, même si l'on reconnaît la part de cette
expérience dans les mouvements de masse.
2), Développement de sociologies particulières en fonction de
l évolution de la sodété. Le développement de la sociologie en France
se traduit par le développement et l'autonomie de sociologies particulières : sociologies de la famille, de la religion, de l'éducation, de la
culture et des loisirs, du sport, de l'information, etc. On insistera ici
seulement sur deux d'entre elles: la sociologie du travail et la sociologie
juridique 3 •
Ces deux exemples ont été choisis parce qu'ils montrent mieux que
d'autres les dangers de la division entre les diverses sciences sociales et
même à l'intérieur de la sociologie, les inconvénients des clivages académiques, des formations trop spécialisées,bref la nécessité de la pluridisciplinarité.
La sociologie, du fait qu'elle analyse la réalité sociale trouve toujours
celle-ci ordonnée par le droit qui la réglemente. La sociologiereligieuse ne
peut éviter, en, mesurant le,degré de laïcité d'une collectivité, d'aborder les
rapports de l'Eglise et de l'Etat La sociologie de la famille ne peut ignorer
la protection plus ou moins grande accordée aux couples ou les règles
assurant l'équilibre de l'autorité. Mais les différents points de vue peuvent
cohabiter sans s'ignorer ni se gêner. Il en va autrement comme nous
allons le voir de la sociologie du travail et de la sociologie juridique dont
les barrières avec le droit sont moins précises, les empiètements maladroits plus nombreux (ne serait-ce qu'au niveau du vocabulaire) et les
oppositions entre chercheurs trop fréquentes.
1. M. Maffesoli (1985), p. 5.
2. M. Maffesoli (1988), p. 182.
3. Je tiens à remercier particulièrement Sabine Erbès-Seguin (sociologie du travail), Pierrette
Rongère (droit social) et Évelyne Serverin (sociologie du droit) pour l'aide qu'elles m'ont apportée,
en références, informations et réflexions.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
159
167 a) La sociologie du travail ◊ La notion de travail a toujours été en
Occident au centre des réflexions sur la société et même sur le destin de
l'homme. Dans la Bible, sanction de la désobéissance de l'homme à Dieu,
le travail devient ensuite élément de sa dignité.
Le xof découvre le travailleur soit pour l'exalter comme producteur
(Comte [1766-1825], Enfantin [1796-1864], Fourier [1772-1837],
Proudhon [1809-1865]), soit pour s'intéresser à son mode de vie et à ses
conditions de travail (Villermé [1782-1869], Le Play [1806-1882]).
Dépendant directement des progrès techniques, on peut dire que
chaque étape (machine à vapeur, électricité, information) amène une
transformation dans l'exécution du travail, une modification de son
image, de sa signification et des revendications qu'il suscite. Historiquement la sociologie du travail est née, comme une grande part de la sociologie, à la fois d'un intérêt humanitaire et d'un idéal de justice. Pour que
se crée une véritable sociologie du travail, il était nécessaire qu'apparaisse
un désir de recherche scientifique objective, une volonté non seulement
de décrire pour émouvoir, mais d'observer pour comprendre. Au motif
classique d'intérêt humanitaire, s'est ajouté un facteur de développement
spécifique: la découverte du travailleur en tant qu'être humain dont le
rendement est susceptible de modifications, en fonction de nombreuses
variables.
L'intérêt suscité par ce qui touche au travail impliquait que soient protégées les
conditions de son exercice. Quel pouvait être le principe de légitimité justifiant
une réglementation ? Pour des juristes individualistes, le lien unissant patron et
salarié ne pouvait avoir pour origine que la volonté des contractants matérialisée
dans la signature d'un contrat.
Ainsi intégré dans le droit civil, plus ou moins assimilé au louage de choses ou
de services (le travailleur offre sa force de travail contre un salaire) le contrat de
travail apparut vite mal à l'aise dans cet habit de confection et trop de questions
demeuraient sans réponse.
Le travail relève-t-il de la personne ou n'est-il qu'une chose à vendre ? Surtout,
obstacle majeur, comment concilier l'égalité des contractants, principe essentiel
du contrat et la subordination du travailleur à l'employeur, pour l'instant encore
nécessaire et certainement plus réelle que leur égalité.
A la jonction de la personne et de la chose, de la servitude et de la liberté, le
travail se trouve de plus au point de rencontre de l'individu et du groupe. La Révolution voulant détruire les corporations, soupçonnées de nuire au développement
économique, a donc imposé au principe des rapports de travail, la notion individualiste de contrat Lespays germaniques, marqués par une autre tradition, après
avoir sévèrement critiqué le système français ont sous l'influence du juriste Von
Gierke et après quelques tâtonnements, retenu comme fondement de la notion
de travail, celle de communauté 1.Le travailleur occupe une place dans la hiérarchie et à l'intérieur de celle-ci obtient un statut.
Les deux orientations : française et germanique, influenceront plus ou moins
les divers pays d'Europe et le droit communautaire. Critiquée meme en France
(cf. G. Scelle) la notion de contrat 2 va tout de même l'emporter, mais avec des
emprunts à la théorie allemande. C'est ainsi que P. Durand dans son traité de
1. « La source essentielle de tout droit est toujours la conscience commune», von Gierke.
2. Pour des réflexions juridiques sur l'avenir du contrat A. Jearnmaud (1988).
160
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Droit du travail (1962) remplace les termes de statut et de communauté par la
notion bien française d'institution, complét.ant celle int.angible de contrat.
Moins exigeant et plus pragmatique, le Traité de Rome emploiera les termes
indispensables au domaine du travail : contrat, travailleur salarié, etc. sans
prendre le risque de les définir.
A ses débuts, la sociologie industrielle s'est peu souciée des définitions juridiques. Les problèmes que posait le domaine bien circonscrit de l'entreprise suffisaient à la mobiliser. L'étape suivante sera celle de la découverte du travailleur.
16 7 -1 De la sociologie de l'entreprise à la sociologie du travailleur o Une
expérience import.ante se situe en 1893, lorsqu'en Grande-Bretagne Sir W. Matter s'aperçut qu'en réduisant les heures de travail de 54 à 48 heures, la production
augmentait. Pendant la Première Guerre mondiale, on constatait que les accidents diminuaient de moitié en ~assant de 15 à 10 heures de travail. En fonction
de ces éléments objectifs, on decouvrait, recouvrant une série de, phénomènes
psychophysiologiques, une notion complexe: la fatigue. C'est aux Etats-Unis que
va naître puis se développer la sociologie du travail. Après des enquêtes dans les
usines, les aciéries, les grands magasins (Pittsburg Survey 1907) plus sociales et
politiques que sociologiques, la recherche menée par Bton Mayo à Hawthorne,
dans une usine de la Western Electric Company, pendant la période 1924-1932
est considérée comme le point de départ d'une véritable sociologie du travail, tant
en ce qui concerne l'objectif poursuivi que du point de vue qui nous intéresse :
celui de la méthode. Il s'agissait de mesurer l'influence, sur la productivité des
ouvrières, de différents facteurs que l'on faisait varier: éclairage, rythme, environnement. C'est alors la découverte de facteurs psychologiques. En effet, il est
apparu que l'intérêt des ouvrières pour l'expérience, la solidarité dans le groupe de
travail, les rapports avecla hiérarchie ont des incidences beaucoup plus sérieuses
sur le rendement que l'éclairage ou les temps de repos.
Les méthodes employées sont à la fois quantitatives: mesure des performances
suivant la modification des variables et qualitatives: entretiens pour connaître
l'état d'esprit des travailleurs, leurs réactions. Il s'agit à la fois d'une analyse individuelle: l'ouvrier à son poste de travail, mais aussi collective,
il n'est pas isolé
mais appartient à une équipe, il fait partie d'une entreprise. Cette double appartenance implique d'une part que le travailleur subit les contraintes d'une organisation technique,celle qui répond aux besoins technico-économiques de l'entreprise
(situation sur le marché, degré de technicité) et d'une organisation
sodale(les rapports avec les autres ouvriers). Pour Elton Mayo, chaque atelier, chaque usine
représente un « système » dont les éléments sont interdépendants, mais également en relation avec l'ensemble dont ils dépendent. Mayo ne porte pas le même
intérêt aux deux systèmes.
C'est l'époque où les Américains s'intéressent à l'atelier, au rôle du contremaître et à sa formation (cf. n 06 903 et s.). En limit.ant l'étude du travail à celle du
petit groupe, Mayo commettait une erreur qui devait orienter pour longtemps la
recherche. Surtout, Mayo juge les progrès techniques responsables de l'insatisfaction ouvrière, mais les considère comme une donnée intangible, alors que
d'après lui, le système social est susceptible de changement, d'où la nécessité de
trouver les moyens de l'améliorer, de l'adapter au système technique.
L'ère des experts et des consultants était née. Mais ces consult.ants vont pour
longtemps 1 rester prisonniers du dogme de Mayo. D'une part, convaincus de
l'autonomie de l'organisation, ils envisagent seulement un problème <l'adapta1. En partie encore aujourd'hui.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
161
tion des travailleurs au système. D'autre part, souvent plus psychosociologues que
sociologues, obnubilés par « le moral » de l'atelier, supposé facteur de productivité, ils coupent l'entreprise de son environnement, se montrant sur ce point plus
restrictifs ~ue le modèle de Hawthorne qui tenait tout de même compte d'éléments exterieurs : l'entreprise, la famille, etc. 1.Ce qui faisait dire à A. R. Willemer
(1965) « même lorsque les sociologues organisationnels reconnaissent que tous
les problèmes ne trouvent pas leur origine dans l'entreprise, tous les problèmes
doivent y trouver en tous cas une solution » 2 •
Les recherches s'étant multipliées dans l'industrie, il était normal qu'elles
soient regroupées sous le titre de « sociologie industrielle ». Mais la sociologie
industrielle ne représente qu'un secteur, à côté de la sociologie de l'agriculture ou
de l'administration. la sociologie du travail sera considérée dans un sens large
comme« l'étude sous leurs divers aspects, de toutes les collectivités humaines, qui
se constituent à l'occasion des activités de travail 3 ». Toute collectivité de travail,
présentant un minimum de stabilité (une certaine structure et une organisation),
relève de la sociologie du travail, qu'il s'agisse d'un grand magasin, d'un service
hospitalier, d'un atelier, d'un bateau de pêche ou d'une exploitation agricole.
L'un des critiques les plus convaincants de Mayo fut G. Friedman. Il
lui reproche de réduire l'univers des travailleurs à leur lieu de travail et
surtout de chercher à résoudre les problèmes de l'entreprise du seul point
de vue des patrons qui souhaitent couper l'ouvrier des influences extérieures. Or une des difficultés de la sociologie du travail tient à ce que
l'ouvrier est à la fois soumis aux contraintes rencontrées à l'intérieur de
l'entreprise et à celles provenant de l'extérieur (familiales, politiques,
économiques) moins apparentes et mesurables que les variables physiques qui influencent la productivité.
Les titres des ouvrages de Friedman posaient les bonnes questions : Où
va le travail humain (1950) ? se préoccupaient des vrais problèmes: Le
travailen miettes (1956). Friedman n'a pas complété le travail de Mayo
en fonction des critiques qu'il lui adressait. Il a voulu situer le travailleur
du travail
dans la société à son époque et suscité avec le Traitédesociologie
publié sous sa direction un intérêt grandissant pour la sociologie du travail. Elle se développe alors rapidement en France avec les premières
recherches sur le terrain (cf. Dofny 1955, Touraine 1957). A côté des travaux classiques de psychophysiologie, se multiplient les monographies
professionnelles et des enquêtes sur des secteurs variés : sécurité sociale,
chèques postaux, tabacs 4. Parallèlement à ces travaux sur le travail luimême, se poursuivent des recherches sur les groupes et les problèmes de
formation.
Enfin, pour achever d'élargir le point de vue de Mayo, après avoir réintroduit les problèmes personnels du travailleur dans l'explication de son
attitude, les sociologues vont démontrer que l'organisation du travail
peut s'améliorer avec l'enrtchissement des tâches, et une certaine liberté
laissée aux ouvriers dans leur façon de travailler.
1. Les successeurs de Maye se montrent sur ce point plus restrictifs encore (cf. P. Desmarei,
1986, 81).
2. P. Tripier, in Durand, 1969, p. 359.
3. G. Friedman (1962), p. 26.
4. M. Crozier (1956, 1971).
162
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Tout en reconnaissant que les différents éléments qui constituent « la
situation de travail» 1 : niveau et forme des salaires, méthodes d'organisation et de gestion de l'entreprise, influencent l'attitude des ouvriers,
Touraine (cf. n° 165 ter et 890 bis), estime que celle-ci dépend également
« des caractères de la société considérée dans son ensemble et de la place
qu'occupe la classe ouvrière ». L'idée que s'en fait celle-ci est à l'origine de
ce que l'on appelle la « conscience ouvrière ». Le lien entre l'entreprise et
la société est ainsi reconnu, mais ce lien est indirect car il s'agit de la
façon dont le travailleur interprète la situation et non de la situation
objectivement considérée. On passe de la sociologie de l'entreprise à la
sociologie du travailleur et avec S. Erbès Seguin à une sociologie du travail
élargie et plus rigoureuse. Dans un excellent article (199 D) axé sur des
exigences théoriques, elle évoque et met en cause la « centralité » de la
catégorie travail. Elle reproche aux recherches dans ce domaine d'avoir
été trop exclusivement intéressées par « la relation entre l'individu et la
machine [ ...] ou enfermées dans l'entreprise « alors que comme toute
relation sociale, le travail ne peut y être totalement contenu ». Les sociologues commencent depuis peu à analyser l'entreprise comme le lieu
d'un lien social composite. Comme A. Touraine, S. Erbès-Seguin souhaite
que la sociologie de l'entreprise comble « " ce vide théorique " entre la
sociologie de l'atelier et celle de la société, et rende compte de l'articulation des phénomènes économiques et sociaux liés au travail et à la production».
De leur côté une équipe de sociologues à Cambridge tente également
de saisir ce lien. Tandis qu'aux États-Unis, E. C. Hugues 2, 3 développait
des recherches plus proches de la psychologie sociale et s'intéressait non
seulement à la situation professionnelle des travailleurs en tant que telle,
mais comme l'équipe de Cambridge à leur trajectoire antérieure. D'où
l'importance accordée aux biographies, à l'étude d'autres lieux où la
situation de travail est moins codifiée qu'à l'usine et où l'itinéraire des
individus, leur expérience a peut-être plus d'importance que l'atelier. Ce
point de vue relativise la notion de rigidité du système admise depuis l'enquête Hawthorne.
Prolongeant le point de vue de Touraine pour lequel c'est la façon de
ressentir la situation qui structure les réactions de l'ouvrier, les sociologues de l'écolede Chicagoconsidèrent les réactions du travailleur comme
le résultat de toute sa vie passée. C'est cette trajectoire qui expliquerait ses
attitudes vis-à-vis de l'entreprise et de son travail.
167-2 Méthode et orientation de la sociologie du travail ◊ « Plutôt que
d'une sociologie du travail écrit R. Naville, l'aspect méthodologique nous
invite à parler de " travail étudié par la sociologie " ». Il insiste sur le fait
qu'il s'agit de « combinaisons de méthodes particulières plutôt que de
1. A. Touraine et B. Mottez (1962), t. II, 235.
2. J.H. Goldthorpe et al. (1969).
3. ll semblerait que l'itinéraire familial et professionnel antérieur à la situation de travail considérée, joue un rôle plus important que les éléments de cette situation.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
163
méthodes spécifiques » 1 . Aspects biologiques et physiologiques : étude de
la fatigue, du rendement; aspects psychologiques : moral, attitudes, rapports entre personnes ; aspects économiques, juridiques, sociaux.
Il nous semble suffisant de dire que la sociologie du travail utilise
comme les autres branches de ce domaine la méthode sociologique mais
avec deux particularités. La sociologie du travail, peut être plus que
d'autres, doit éviter la tentation du mesurable, accessible et rassurant:
production, durée du travail, absentéisme, etc., études indispensables à
condition de ne pas se limiter à des données, mais souvent les remettre
en cause. Comme dans toute la sociologie (cf. Bourdieu), le chercheur
doit découvrir ce que recouvrent les catégories dont il mesure ou manipule les pourcentages. Il ne s'agit pas seulement de déjouer les pièges des
statistiques (cf. n°s 560 et s.) mais de vérifier la validité des catégories surtout les plus évidentes.
La comparaison entre ouvriers et ouvrières offre un exemple frappant
de la nécessité de chercher au-delà des groupes, des réalités moins apparentes que le sexe mais plus actives. En effet, hommes et femmes ont des
façons différentes de concevoir le travail. Des éléments extérieurs au sexe
mais qui lui sont encore aujourd'hui attachés, interviennent: attitude
face à l'autorité, à la liberté, conception du rôle de la femme, de la
famille, etc. Il existe dans le domaine du travail, des objets ebranlés par la
crise, mais encore de nombreux« objets construits» qu'il s'agit d'analyser et parfois de reconstruire autrement C'est le cas du travail des
hommes et de celui des femmes, notions complexes trop longtemps simplifiées. C'est cet esprit d'analyse, nécessitant de nombreuses « mises à
plat», qui doit inspirer aujourd'hui la méthode en sociologie du travail.
La seconde particularité, plus caractéristique encore des recherches sur
le travail, c'est la difficile mais nécessaire interdisciplinarité. Le travail a
toujours été lié à la technologie, celle-ci étudie l'instrument et la manière
de s'en servir. Depuis les découvertes de la roue, du moulin à eau en passant par la vapeur jusqu'à la robotique, elle influence le rythme de production, la répartition des catégories professionnelles, les rapports de travail, etc. La sociologie du travail doit tenir compte de la démographiedans
la mesure où celle-ci modifie les structures de l'emploi, la composition de
la population (âge, sexe), les phénomènes migratoires et regroupe un
ensemble de facteurs exerçant une influence sur les problèmes du travail.
Par exemple: l'âge moyen de la population ouvrière masculine s'est élevé
de 27 ans en 1861 à 58 ans en 1954 et 42 ans en 1975.
L'ethnologieà son tour ajoute aux problèmes classiques d'observation
des sociétés traditionnelles tout ce que suscite l'industrialisation des pays
du tiers monde et les difficultés de l'acculturation soulevées par l'immigration et les différentes conceptions du travail suivant les cultures.
La géographie,dans la mesure où elle est liée à l'espace, devient également avec la reconversion industrielle et la régionalisation, un facteur
important pour résoudre les problèmes de main-d'œuvre.
Enfin l'histoire,malgré son intérêt pour comprendre le présent, est tout
de même reléguée au second plan par l'urgence de l'actualité.
1. Traité de sociologie du travail (1986).
164
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Ces liens ont certes évolué mais toujours existé. En revanche, il existe
deux autres domaines sur lesquels il convient d'insister. Il s'agit du droit
et de l'économie politique dont les rapports avec la sociologie du travail se
trouvent directement perturbés par la crise. Rapprochés par les problèmes
du chômage et de l'emploi qui les obligent à s'unir, ils sont en même
temps opposés par les différences de points de vue, de formation, d'habitudes et d'ambitions académiques.
L'absence de frontières nettes, la complexité des facteurs rendent difficile la saisie de données sûres, indispensables. Les effets imprévisibles ou
pervers des politiques, les échecs face à une situation si angoissante
rendent nécessaires que chacun contribue avec ses moyens propres au
diagnostic de la situation.
168 La sociologie du travail face au droit, à l'économie et à la
crise ◊ Le rôle de la sociologie, comme l'écrit J.Rancière, consiste à
« dénoncer l'écart entre les mots et les choses». On peut alors affirmer
que son premier objectif sera l'analyse et la signification des termes.
Parmi ceux-ci les plus intéressants et instructifs sont le travail et l'emploi.
L'utilisation de ces concepts a jusqu'à présent plutôt stabilisé les frontières entre les disciplines. Le contrat de travail laissé à la compétence des
juristes, les économistes s'attribuant la production, les salaires, la gestion
et les aspects financiers de l'entreprise, enfin les sociologues intéressés par
ce qui concerne les travailleurs, le contenu de la notion de travail où ils
rejoignent souvent les économistes. Les problèmes posés par la différenciation entre catégories d'emploi ont fait apparaître la fragilité de cette
séparation et l'analyse de la réalité, que les mots ne correspondent plus
aux choses.
Le travail évoque l'activité salariale alors qu'il en existe d'autres formes
comme le travail indépendant, mais c'est l'emploi qui fixe le statut, élément essentiel de la position sociale.
L'étude de ces deux notions oblige aujourd'hui à engager des
recherches interdisciplinaires où interviennent, suivant les cas, dans des
proportions différentes, le droit, l'économie et la sociologie.
On a vu que le droit assurait par le contrat, la légitimité et l'encadrement plus ou moins lâche des relations entre patrons et salariés. Pendant
la période de plein emploi qui dura environ jusqu'en 1970, la souplesse
du contrat de travail suffisait à répondre aux exigences de flexibilité de
l'époque, aussi observe-t-on peu d'interventions du législateur.
Pendant la période tayloriste de l'après-guerre et celle du plein emploi,
on recherche surtout la stabilité des relations collectives. Les employeurs
veulent fixer la main-d'œuvre qualifiée, d'où la nécessité de définir les
qualifications et conditions de travail tandis que la croissance exige une
participation accrue des travailleurs à la prospérité. Aussi les revendications portent-elles avant tout sur les hausses de salaires et la mise en
place d'une réglementation légale se bornant à garantir leur protection
juridique et sociale.
La crise et le chômage vont entraîner une modification essentielle :
l'accession à l'emploi devient la priorité et passe avant la hausse des
salaires.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
165
Pour tenter de répondre aux exigences de la situation, l'État multiplie
ses interventions. Le contrat de travail se diversifie, organise un classement et multiplie les exceptions. Le règne du contrat à durée indéterminée jusqu'alors le plus courant, ne suffit plus à couvrir toutes les formes
d'activité 1.La nécessité d'assurer une couverture sociale à des travailleurs
engagés dans des formes d'activité très différentes (spectacle, même le
travail semi indépendant de certains avocats), servira de critère à la qualité de salarié. Sous la forme de contrats considérés comme« atypiques»
apparaissent des exceptions légales : travail à temps partiel, contrat à
durée déterminée, etc.
La véritable nouveauté apparaît avec le travail intérimaire dans lequel
un intermédiaire, loueur de main-d'œuvre, se substitue à l'employeur
supprimant le lien entre les deux contractants du contrat classique.
Mais la sociologiedu travail pour mener à bien ses recherches, a besoin
de temps et cette fois va se heurter aux brusques modifications des orientations et choix politiques. La loi Madelin (1994) à l'encontre de la tendance précédente propose une définition restrictive du salariat. Elle réduit
ainsi le nombre des travailleurs protégés et favorise les entreprises. En
entérinant la pratique d'extériorisation de la main-d'œuvre, elle permet
d'éviter les contraintes du Code du travail 2 mais en même temps, d'après
ses défenseurs, la loi Madelin favorise les travailleurs indépendants.
Un exemple de la relation entre ordre juridique et ordre économique
est fourni par le licenciement dont les modalités montrent comment des
problèmes économiques et sociaux suscitent des solutions juridiques et
pèsent sur les classements et mises en ordre des situations où la sociologie est également impliquée.
Dans la loi, les termes de licenciement pour motif économique
montrent bien que l'on sort d'une« logique contractuelle purement juridique» (Erbès Seguin). L'important mouvement législatif qui tentera de
régulariser l'accroissement et les procédures des licenciements est la
preuve de l'influence et dans ce cas même de la suprématie de l'économique et du social sur le juridique.
L'ordre juridique pose certes des problèmes. Son adaptation, ses résistances et ses avancées relèvent de la puissance publique et sont l'objet
d'enjeux politiques, mais la loi est la loi, quelles que soient les stratégies
mises en jeu pour la contourner et les effets pervers qui l'obligent à modifier les mesures prises, ses frontières demeurent claires. Il en va autrement des rapports entre sociologie et économie. Installées sur le même
terrain, analysant les mêmes faits sociaux mais d'un point de vue différent, elles ne possèdent que le pouvoir et l'influence qu'elles s'octroient
elles-mêmes ou qu'une opinion changeante leur reconnaît.
1. Alors qu'en 1982, 70 % des jeunes hommes (21-25 ans) et 60 % des jeunes femmes
occupaient un emploi à plein temps à durée indéterminée, ces pourcentages n'étaient plus que de 53
et 48 % en 1990 (cf. Heller 1990).
2. Les effets de cette politique libérale intéressent non seulement la sociologie du travail mais
aussi la science politique, tandis que les juristes vont se livrer à des interprétations du texte lui-même.
Cf. Thérèse Aubert-Monpeyssen (1995).
166
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
La sociologiedu travail ne cherche pas plus à se substituer à l'économie
qu'au droit, mais de même qu'elle fournit au droit certaines données
sociales, elle doit par ses analyses plus fines permettre à l'économie une
meilleure compréhension des faits sociaux.
On commence à découvrir les incertitudes de la notion d'activité et le
flou de celle de population active, jusque-là, appréhendées par les seuls
critères économiques. Par exemple : la stabilité du taux des actifs de la
population totale ne provient pas de facteurs économiques, mais du fait
que l'allongement de la scolarité des jeunes est compensé par l'augmentation du travail des femmes. Le modèle de plein emploi a camouflé
les facteurs de différenciation entre travail et emploi, aujourd'hui écartelés par la crise entre significations périmées, simplistes ou floues.
La théorie et la mesure du chômage, apanage des économistes situent
trop souvent la réflexion au niveau macro-économique, mais une
approche globale du marché ne tient pas compte des « marchés locaux »
fonctionnant suivant leurs propres règles de façon certes limitée mais
représentant tout de même la majorité.
Enfin, l'affirmation des économistes suivant laquelle le travail à temps
partiel occupe surtout des femmes ne distingue pas entre temps partiel
choisi pour une période limitée (maternité, accident) par des femmes
susceptibles ou non (autre mesure intéressante) de retrouver un travail à
temps plein et marché de l'emploi basé sur le recrutement à temps partiel
(offre choisie par les employeurs).
L'interdisciplinarité implique l'égalité dans la coopération ou plus
exactement la part plus ou moins importante de l'une ou l'autre discipline suivant le cas. La tendance hégémonique bien connue de l' économie due à la sophistication de son appareillage économétrique fait
craindre aux sociologues de devoir se limiter à <( apporter un supplément
d'âme social ».
La crise a-t-elle incité les économistes à plus de modestie? En tous cas,
certains d'entre eux, face à l'évolution structurelle en cours, se rendent
compte que les outils conceptuels doivent eux aussi évoluer 1. Les sociologues semblent mieux placés pour ce travail et leurs méthodes plus à
même de redéfinir les positions de ce qui concerne le travail et l'emploi.
La durée de la crise, son étendue, la multiplicité des remèdes proposés
ou essayés sans résultat, toutes les analyses sérieuses font penser que l'on
se trouve devant une véritable mutation nécessitant adaptation, création
et invention. Il s'agit bien cette fois de « changer la vie » en changeant le
travail qui en est le centre 2 •
Un rapport d'une commission du plan sur l'évolution du travail 3
constate« qu'une certaine forme de plein emploi a vécu et que l'irréversible mutation du travail bouleverse le pacte social et la vie des Français».
1. R. Salais et Thévenot eds. La notion de convention proposée (cf. n° 222-1) conserve la notion
de volonté du contrat mais y ajoute son aspect extérieur collectif et institutionnel.
2. A noter le trouble des patrons apprenant qu'il existait des sociétés où la notion de travail
n'existait pas (Marie-Noëlle Chamour, cf. Le Monde 19/Vll/95). L'anthropologie aussi intéresse la
sociologiedu travail (1994).
3. (1995) Le travail dans vingt ans, éd. O. Jacob, 373 p.
LA SOCIOLOGIEMODERNE
167
Il présente comme les attentes auxquelles on devra répondre : une
demande d'identité sociale, une demande « très affirmée de temps» et
une « grande attente vis-à-vis de la formation». L'identité sociale ne
relève pas de l'économie ; la réponse à la question : le temps pour faire
quoi ? non plus, ni le choix de la formation. Sans doute les scénarios proposés sont-ils plus ou moins novateurs mais on peut retenir qu'il faut
« rebâtir à neuf le cadre institutionnel et légal du travail (baisse du temps
de travail, transformation du contrat de travail en « contrat d'activité»
plus souple et diversifié). Il faut surtout retenir cette exhortation de
G. Boissonnat dans sa préface:« Puisque le chômage est de nos jours largement structurel, changeons les structures ! »
169 b) La sociologie du droit ◊ Si la sociologie s'est souvent opposée à
l'histoire, il s'agissait surtout d'une lutte entre deux disciplines sœurs,
dont l'une pour conquérir son autonomie insistait sur ce qui la distinguait ( faits totaux au lieu de singuliers, synchroniques et non diachroniques). En revanche, entre le droit et la sociologie on ne constate pas de
discussion, mais une séparation, d'autant plus surprenante que parmi les
grands ancêtres de la sociologie, un certain nombre avaient reçu une formation juridique : Marx, Weber, pour ne citer que les plus célèbres. Le
droit est un phénomène social, comment expliquer que la sociologie se
soit développée en dehors de lui ?
Plusieurs raisons peuvent être avancées. D'abord le fait même que les
juristes cités aient émigré vers la sociologie, prouve qu'ils cherchaient un
type de réflexion que le cadre juridique ne leur permettait pas. Qu'il
s'agisse des théoriciens du droit naturel acceptant un principe normatif
transcendant, ou de l'école positiviste ou normativiste (Kelsen), les seules
questions posées le sont aux règles de droit elles-mêmes, à leur logique
propre, non à leur origine extérieure, aux facteurs sociaux qui les conditionnent, à leur signification objective ou subjective (pour ceux qui les
vivent, s'y soumettent ou les contestent). La sociologie juridique est née,
grâce à l'effort de juristes qui avaient acquis ou essayaient d'acquérir une
double formation. Il n'y a pas d'exemples de sociologues se convertissant
tardivement au droit
La pluridisciplinarité exige des notions communes 1 . Lesprogrès de la sociologie du droit seraient plus rapides si la jeune génération de juristes recevait aussi
une formation sociologique. Malheureusement une fausse conception de l'enseignement supérieur et de la professionnalisation n'engage pas l'Université dans
cette voie.
Tout comme la sociologie générale, la sociologie du droit apparaît divisée2. Mais alors que les sociologues «généralistes», parce qu'ils appartiennent à un même champ culturel, peuvent mettre en relation les
1. La difficulté de communication entre juristes et sociologues a été signalée, cf. M. Grawitz
(1960).
2. Sur l'analyse des relations entre juristes et sociologues sur la question de la place de la sociologie du droit, v. E. Serverin (1985).
168
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
diverses orientations de leur discipline 1, ceux qui se réclament de la
sociologie du droit le font à partir d'horizons, de formation et de compétence trop hétérogènes pour permettre une utile mise en perspective de
leurs objectifs et méthodes. On ne peut aujourd'hui comprendre l'état de
la sociologie du droit sans prendre en considération la césure majeure qui
sépare la sociologiedu droit des sodologues,de la sociologiedu droit des
juristes.Cette opposition a été vue très tôt par G. Gurvitch, qui ne tenait
pas en grande estime les travaux sociologiques des juristes, considérés
comme trop positivistes2 . Mais cette rupture est également attestée par
l'absence de réciprocité dans les citations des travaux provenant de l'une
ou l'autre des disciplines: Durkheim est cité par Duguit, sans jamais le
citer lui-même. Aujourd'hui encore, les manuels de sociologie générale
ignorent les noms et travaux des juristes sociologues du droit Cette situation est le produit d'une histoiremarquée de défiance réciproque entre les
deux groupes professionnels : dans une première phase, juristes et sociologues se sont disputés. La détermination de la place du droit au sein des
sciences sociales a opposé dès le départ juristes et sociologues, puis les
juristes ont « extériorisé » la sociologie du droit en réduisant son rôle à
celui de simple science auxiliaire du droit.
A la fin du siècle dernier, les juristes ont d'abord voulu s'opposer à la
prétention de la sociologie naissante à connaître et à commenter le droit
dans ses rapports avec la société. L'enseignement juridique universitaire a
très tôt considéré que le droit lui-mêmeconstituaitune sciencesociale.Avec
l'introduction du droit public en 1889, le droit se rapproche des sciences
humaines. Duguit, en 1889, proposait même que les facultés de droit
soient nommées Facultés de sciences sociales, et déplorait que le cours de
sociologie de Durkheim ne soit pas rattaché à la faculté de droit 3. Cependant, avec la création del'« Année sociologique» en 1896, le dialogue est
encore ouvert : cette revue consacrait près de 20 % de ses comptes rendus
à des ouvrages purement juridiques 4. Mais si les juristes de droit public
(Duguit, Hauriou), se montraient sensibles aux objectifs et aux méthodes
de la sociologie (ils assistaient aux cours de Durkheim à la faculté de
droit de Bordeaux), il n'en allait pas de même pour les juristes de droit
privé. Pour ces derniers, la compre'hension des rapports droit/ société
devait naître de l'étude même du droit, et plus précisément de la jurisprudence. A la sociologie était abandonné l' « extérieur» du droit, selon
une démarche qui tendait à séparer l'étude du droit positif de celle des
phénomènes juridiques.
La rupture entre juristes et sociologues s'est effectuée sur fonds d'un
mépris professé par les juristes envers les méthodes de la sociologie. L'en1. A. Touraine propose ainsi un schéma de relations entre les quatre grandes écoles de la sociologie, autour des thèmes dominants de chacune d'entre elles (intégration, conflit, système, action), ce
qui permet de situer les oppositions, sans en abolir la diversité. A Touraine (1986).
2. G. Gurvitch (1968) opposait les juristes dits «sociologues» (Hauriou, Levy, Levy-Brühl, et
J. Carbonnier), aux véritables sociologues (Durkheim, Weber, Ehrlich, ou lui-même, 1968). Il
récusait la prétention des juristes à faire o:uvre scientifique alors que leur démarche était purement
positiviste.
3. L. Duguit (1889).
4. P. Lascoumes (1991).
LA SOCIOLOGIE MODERNE
169
jeu était la détermination de la méthode à suivre dans la recherche de la
naturedeschoses,définie comme « les multiples éléments de la vie sociale
dont la combinaison et le jeu engendrent les conflits juridiques ». Gény
(1932) donnait le ton dans ses Méthodesd'interprétation:le juriste doit
écarter la sociologie comme méthode de recherche de la nature des
choses en raison« de l'état d'indétermination, et presque d'amorphisme,
auquel la condamnent encore, non moins que sa jeunesse, la complexité
un peu confuse de son objet». Brethe de la Gressaye (1952) posait de
même que la sociologie ne pouvait être d'aucun secours pour la connaissance du droit, en raison de l'« incertitude de ses méthodes», mais
qu'elle pouvait être utile pour l'étude des phénomènes juridiques considérés d'un point de vue externe.Du côté de la théorie du droit, H. Kelsen
( 19 53) déniait aux sociologues le droit de rendre compte des lois d' évolution du droit, parce qu'ils « ne disposent pas des instruments de travail
nécessaires ». Cette idée d'une sociologie du droit« technique auxiliaire »
voire « ancillaire» du droit sera reprise par ce même auteur et par Jean
Carbonnier dans un colloque sur la sociologie du droit en 1956: la sociologie du droit doit servir au juriste, lui être utile dans sa tâche d' élaboration et d'application de la règle de droit. C'est essentiellement à la périphérie de l'art législatif que les juristes accordent quelque valeur à la
sociologie du droit : le rôle du sociologue, selon J. Carbonnier, est de travailler « non pas à extraire une norme en suspension dans le milieu
social, mais à faire que la norme, d'où qu'elle vienne, ne soit pas dans un
milieu social comme dans un corps étranger» : en bref, le sociologue doit
contribuer à adapter la règle à la société, et non pas à prétendre l'y découvrir. Cette vision de la sociologie du droit trouve son achèvement dans la
Sodologiejuridiquede J. Carbonnier (3e éd. 1994). La marginalisation de
la sociologiey est justifiée à nouveau par l'indétermination des méthodes.
Surtout, J. Carbonnier réaffirme la définitive extérioritédu regard sociolotandis que
gique sur le droit, condamné à ne voir du droit que l'apparence,
le juriste seul accéderait à une connaissance authentique du droit.
Cette opposition entre les regards externeet internesur le droit, même
dans sa version « modérée », structure aujourd'hui le champ de la sociologie du droit pour les juristes. Elle contribue à un développement séparé
des travaux et réflexions menés au sein de chacune des disciplines de rattachement.
La difficulté pour trouver une unité à la sociologie du droit est accrue
par le fait que toute théorie du social doit rendre compte de la part du
droit dans la régulation, et en ce sens on peut dire que le droit est partout
présent en sociologie. On peut cependant tenter de regrouper les différentes démarches, de juristes ou de sociologues, en fonction de la part
faite au droit dans l'explication et la description des faits sociaux.
- Trois perspectives peuvent être dégagées parmi les sociologies du
droit qui ont cours en France : une perspective institutionnelle,inaugurée
et représentée par E. Durkheim, qui prend pour objet les produits sociaux
consolidés dans des règles étatiques, sur fond d'une méthode comparatiste généralisée ; une perspective pluraliste,qui considère plusieurs fqyers
de règles et de régulation, à côté, voire en opposition au droit de l'Etat;
170
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
une approche compréhensive,
dans la lignée des travaux de M. Weber, qui
saisit le droit en tant qu'il est visé dans les actions humaines, ce qui
conduit à son éclatement en fonction de l'usage qu'en font les acteurs
sociaux.
1° Une sociologieinstitutionnelledu droit.
Les articles d'E. Durkheim sur le droit ont été nombreux dans l'Année
sociologique,et ont couvert les questions de droit les plus variées, dans
divers pays ( droit pénal, droit romain, propriété foncière, droit inter national privé, droit naturel) et surtout, droit de la fa.mille. Ces études
sont menées dans une perspective institutionnelle, clairement exprimée
dans les leçons inaugurales à la Faculté des lettres de Bordeaux (1888).
Considérant les groupes sociaux comme des organismes vivants, qui
naissent, évoluent et meurent, Durkheim donne à la sociologie mission
de constituer les principaux types familiaux, les décrire, les ranger en
genres et en espèces, chercher enfin autant que possible les causes qui ont
déterminé leur apparition et surtout leur survie. Ces constantes sont à
rechercher non par l'observation des pratiques, ni la collecte des récits et
des descriptions à la manière des ethnologues, mais dans le droit luimême : « le droit présente à un plus haut degré ce caractère objectif qui
est le signe distinctif de la coutume ; mais comme il a une forme plus
nettement arrêtée, il constitue le document le plus précieux». A l'inverse
du mouvement actuel qui veut soumettre la sociologie au droit, Durkheim estime que ces connaissances en sociologie sont indispensables aux
juristes placés en situation d'application du droit: il leur est indispensable de connaître la situation actuelle de la famille, quels changements
s'y sont produits, quels autres s'y préparent.
Cette démarche a été suivie par les élèves de Durkheim dans différents
domaines du droit: la responsabilité, par P. Fauconnet (1928), le don et
l'échange par M. Mauss (1923), le contrat par G. Davy (1922). Mais
Durkheim rattachait également à la sociologie des travaux de juristes
comme celui d'E. Lambert sur La fonction du droit civil comparé(1903),
qui mettait en évidence le rôle créateur de la coutume par le juge.
La démarche de Durkheim l'amène donc à prendre en considération
les règles des sociétés d'un point de vue comparatiste et évolutionniste,
traitant le droit comme un pur reflet de l'organisation sociale sans autonomie ni rupture avec la vie sociale. Il n'y a pas de place dans cette perspective pour l'idée d'un «écart» entre le droit et la société, ou entre le
droit et la pratique, notion qui est au contraire centrale dans la sociologie
d'inspiration pluraliste.
2° Des sociologies
pluralistesdu droit.
Le pluralisme juridique est sans doute aujourd'hui la tendance la plus
forte de la sociologiejuridique, surtout dans la variante développée par les
juristes. On peut en retenir la définition donnée par J.G. Belley sous le
de théorieet de sociologie
mot pluralisme dans le Dictionnaireencyclopédique
du droit (1993) : « c'est la coexistence d'une pluralité de cadres ou systèmes de droit au sein d'une unité d'analyse sociologique donnée : société
LA SOCIOLOGIE EN FRANCE
171
locale, nationale, mondiale » 1. Dans ses différentes expressions, la sociologie pluraliste du droit repose sur une idée commune: l'existence d'un
écart entre droit et société, tel que le droit étatique ne peut prétendre à
décrire l'état réel des relations sociales. Les démarches divergent cependant sur la manière de prendre en compte cet écart : la réponse de
G. Gurvitch est politique, celle de J. Carbonnier et de ses épigones est psychosociologique.
- Chez Gurvitch (1931, 1944), la communauté concrète n'est pas la
communauté politique des citoyens (la Nation), mais celle que les individus constituent en se rassemblant dans une série de groupes qui s'autonomisent, et entretiennent entre eux, comme des individus, des relations: la notion clé est celle de démocratie «polyédrique». Ces
groupements aspirent à la reconnaissance ; ils traduisent un « élan
vital ». Ainsi, Gurvitch analyse l'usine, comme une communauté capable
d'engendrer son droit propre, une totalité juridique, antérieure à toute
institutionnalisation.
Cette orientation est revendiquée aujourd'hui par des sociologues pour
rendre compte des procédés non juridictionnels de traitement des litiges
tels la médiation. C'est la communauté qui trouverait en son sein les ressorts de la gestion de ses conflits, en dehors, voire en opposition, aux
règles de droit étatiques. C'est sur ce présupposé (discutable, en ce qu'il
suppose une vision extrêmement restrictive des modes de fonctionnement de la règle étatique 2 ) que se fondent les travaux de J.G. Belley,dans
ses différentes études du contrat dans l'entreprise, ou de J.-P. BonaféSchmidt (1993) sur la médiation.
- Bien que se réclamant également du pluralisme juridique, la sociologie du droit de J. Carbonnier écarte toute idée d'une opposition des règles
entre elles, pour s'intéresser aux différentes manières sociales de les appliquer. Ce sont donc les comportements sociaux qui vont être étudiés. Soit
qu'ils résultent de la persistance d'anciennes pratiques (droit folklorique), soit d'une connaissance populaire du droit en vigueur (droit
vulgaire) ils constituent un « infra droit». Le concept clé dans cette version de l'analyse pluraliste est celui d'ineffectivité.Entre le droit étatique et
le droit vulgaire existerait un écart, qu'il s'agit d'identifier et de réduire
dans la mesure où il met en cause l'équilibre même du droit Contrairement à la version du pluralisme gurvitchien, l'écart est le signe d'un dysfonctionnement qui doit être comblé, afin de rapprocher le droit des
mœurs, surtout à la phase de l'action législative.Cette idée est à l'origine
du développement de programmes internationaux sur la connaissance et
la conscience du droit 3 , mais surtout à une multitude d'études empiriques visant à rechercher les causes de la désobéissance aux lois, en particulier aux règles pénales 4.
1. (1993) sous le mot« pluralisme».
2. Pour une analyse plus complexe de la règle de droit, v. A. Jeammaud (1990).
3. Programme K.O.L. (knowledge and opinion about law), Conseil de l'Europe, 1968.
4. V. la bibliographie proposée sur ce point par P. Lascoumes dans le Dictionnaire encyclopédique
de théorie et de sociologie du droit, sous le mot «Effectivité». On relèvera l'étude de J.-F. Perrin
(1977). Pour une critique d'ensemble du concept, v. P. Lascoumes, E. Serverin (1986), p. 101 et s.
172
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Là encore, il semble que cette approche repose sur une insuffisante
prise en compte de la complexité de l'agencement et du fonctionnement
des règles de droit Surtout, on notera le paradoxe de l'affirmation selon
laquelle la non-application de la règle par les sujets mettrait en danger le
système juridique lui-même, sans prise en considération du rôle de la
sanction.
Cette variante de la sociologie pluraliste est bien accueillie par les
juristes enseignants des facultés de droit pour plusieurs raisons :
- Cette démarche« tempère» l'étude du droit positif sans remettre en
cause ni ses fondements ni sa primauté ;
- elle maintient l'idée que le droit commande des conduites, et que les
comportements sociaux peuvent s'évaluer en termes d'obéissance/ transgression;
- elle opère une division du travail entre juristes et sociologues au profit des juristes, les premiers se situant au cœur du système de droit (regard
interne), les seconds à sa périphérie (regard externe).
C'est précisément sur ce dernier point que la sociologie juridique de
M. Weber se sépare de la sociologie du droit des juristes de tradition française: il ne s'agit pas d'opposer la dogmatique à la sociologie juridique,
mais de se demander, pour chacune des démarches du juriste et du sociologue, quel est le sens visé par l'acteur,réintroduisant ainsi le juriste au
cœur de l'observation sociologique.
3° Unesociologie
compréhensive
du droit (cf. supra,n° 141).
L'approche compréhensive inaugurée par Max Weber fournit les
moyens d'un dépassement de la « querelle de frontières» 1 que
connaissent actuellement juristes et sociologues.
Une définition de la sociologie centrée sur l'action embrassant l'ensemble des actions humaines ouvre de nouveaux terrains à la recherche :
« Nous appelons sociologie une science qui se propose de comprendre
par interprétation l'activité sociale, et par là d'expliquer causalementson
déroulement et ses effets. ( ...) 2 . Nous entendons par activité un comportement humain quand, et pour autant, que l'agent ou les agents lui
communiquent un senssubjectif. 3 » Le sens visé n'est pas le sens« juste»
ni« vrai», mais le sens« endogène de l'activité sociale4 », c'est-à-dire le
sens que les individus agissanty attachent 5 •
Appliquée au droit, la perspective wébérienne consiste à soumettre à
une mêmeinterrogationles positions du juriste et du sociologue vis-à-vis
1. Sur cette expression, v. P. Lascoumes, E. Serverin (1988), p. 165 et s.
2. M. Weber, Economie et société, Pion, 1971, p. 4-23.
3. P. Pharo (1985), p. 120.
4. La mise en évidence de ce « sens visé » peut se faire à différents niveaux: soit subjectivement,
en réalité, par un agent, soit par un ensemble d'agents, soit par un typeconstruit conceptuellement.
Weber, op. dt., p. 6-7 et supra, n° 141.
5. M. Weber, Économie et société, p. 321.
LA SOCIOLOGIE MODERNE
173
du droit : « Le juriste se demande quelle est la signification, autrement dit
le sens normatif qu'il faut attribuer logiquement à une certaine construction de langage, donnée comme norme de droit Le sociologue lui, se
demande ce qu'il en advient en fait dans la communauté.»
En réintroduiAinsi, la recherche sur le droit est elle aussi sociologique.
sant l'acteur, M. Weber réintègre le juriste, et le sens par lui visé, comme
un acteur parmi d'autres de la vie juridique. Cette démonstration est
menée à l'aide des données juridiques empruntées aux divers systèmes
étudiés, d'où une technicité déroutante pour les sociologues1 .
- Dans sa sociologie juridique, M. Weber expose ainsi les phases et
facteurs qui ont contribué à la rationalisation du droit moderne, dans le
contexte de la rationalisation propre à la civilisation occidentale 2 . Fidèle
au programme de sa sociologie générale, il procède à l'étude des qualités
formellesdu droit en relation avec les acteurs qui interviennent dans le
champ du droit : ainsi « les qualités " formelles rationnelles " sont visées
par les participants à la formation du droit. Les professionnels, considèrent le droit comme un ensemble rationnel, organisé, devant être
obéi » 3 • En revanche, les profanes contestent la validité de ces affirmations, et revendiquent un droit plus concret, plus matériel, sans abstraction 4. Enfin, les juristes universitaires « nostalgiques d'un droit supra
positif dominant le droit positif technique et changeant 5 tendent à refuser la technique. La description de l'évolution du droit se fait donc pour
M. Weber sous forme de tensions, concept clé de la démarche compréhensive: tension entre la rationalitématérielledu droit, qui a son origine
dans les besoins quotidiens des intéressés et vise à obtenir des décisions
fondées sur des impératifs éthiques, utilitaires, ou d'opportunité, et la
rationalitéformelleet matérielle,voulue par les professionnels du droit, qui
vise à l'application de concepts et implique le recours à l'abstraction.
Par nombre de ses aspects, la sociologie du droit wébérienne rejoint les
analyses évolutionnistes et comparatistes de Durkheim, bien dans la tradition du xDf siècle. Quelles que soient les critiques qui ont pu être apportées à cette vision du droit, et notamment sa soumission trop grande à la
dogmatique juridique 6, il faut savoir gré à la démarche wébérienne
d'avoir réintroduit au cœur de sa sociologie du droit la technique juridique et les juristes qui en sont les promoteurs. Si la référence wébérienne
reste implicite dans les travaux de nombreux chercheurs, elle n'en est pas
moins source d'interrogations originales, notamment sur les liens existant entre droit et action dans le domaine du règlement des litiges7, ou
sur le rôle des professionnels du droit dans la production d'un « marché
du droit» 8•
1. J. Freund (1968), p. 215.
2. P. Ladrière (1993), p. 197 et s.
3. M. Weber (1986), p. 43.
4. M. Weber, ibid.,p. 230.
5. M. Weber, ibid.,p. 228.
6. G. Gurvitch (1940), p. 19 et s.
7. Pour des exemples de la mise en œuvre des concepts we'bériensdans ce domaine, v. E. Serverin,
P. Lascoumes, Th. Lambert, 1987, et F. Soubiran (1987).
8. Y. Dezalay (avril 1991).
17 4
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
169-1 Le terrain vague des sciences sociales: la communication ◊ La
communication a toujours existé par les signes, les sons ou la parole.
Tout ce qui vit communique. Les progrès 1 techniques qui ont permis la
multiplication des moyens de communication, la concurrence, la propagande tant commerciale que politique, les médias, l'abolition des distances, etc., enfin le nombre de messages envoyés et de personnes
atteintes ont attiré l'attention à la fois sur la signification du phénomène,
mais aussi sur la façon de l'utiliser. Les études sur la communication ont
depuis ces dernières années augmenté à tous les niveaux. Henri Lefebvre
pouvait écrire que dans la vie sociale rien ne s'accomplit sans la communication, tandis qu'un spécialiste américain Ide Sola Pool (1959) déclarait : « L'étude de la communication n'est rien moins que l'étude de la
société». Si à défaut de définition on cherche à savoir de quoi traite la
communication, on s'aperçoit en compulsant un ouvrage ou un chapitre
la concernant, qu'il s'agit aussi bien de propagande que d'opinion, d'action gouvernementale, de circulation des informations, d'influence, d'attitude, de journalisme, de cinéma ou de linguistique. Toute la vie sociale
est fait.e de communication, seulement certains sect.eurs l'utilisent plus
que d'autres. Même dans ceux-là, comme la politique, la notion reste
floue. J.Gerstlé (1992) dans son étude sur la communication politique
concède que « la notion est extrêmement confuse ».
Il a suffi que des auteurs aussi commentés et différents que J.Habermas et N. Luhmann considèrent la communication comme un concept
essentiel de leur réflexion pour attirer l'attention de nombreux politologues et sociologues sur ce« flou ». Chacun intègre ce nouveau sujet à sa
théorie. L'opposition apparaît d'abord entre les modèles comportementaliste 2 et structuro-fonctionnaliste d'une part 3 et interactionniste 4
et dialogique 5 d'autre part. Lespremiers privilégient l'aspect transmission
de l'information, les seconds s'attachent à la signification et à l'intercompréhension.
Il faut ajouter que le développement des moyens de communication,
en particulier d'internet, modifient les données du problème et en créent
de nouveaux. L'évolution est encore trop peu stabilisée pour qu'une analyse trouve sa place ici. Pour l'instant il s'agit de techniques plus que de
méthodes.
Si sur le plan théorique on peut réfléchir... sans limit.es,sur le plan pratique ce n'est pas possible. On a donc tenté de mettre un peu d'ordre
dans cette confusion 6. Sans ambition théorique, la distinction la plus
1. Le terme de progrès garde une connotation trop optimiste, trace des notions évolutionnistes.
2. Lasswellet son fameux« qui dit quoi, à qui, par quel moyen, avec quel résultat?». Cf. n°' 596
et S.
3. Alemond, Easton considèrent la communication comme un ensemble de processus interactifs
entre les éléments d'un système politique et entre un système et son environnement.
4. G. H. Mead (1934), Edelman (1988), enfin Goffman pour lequel il s'agit surtout d'une
action stratégique.
5. Centrée comme la précédente sur une conception relationnelle de la communication (interactionnisme symbolique) et une conception praxéologique (interactionnisme stratégique).
6. J. Gerstlé propose de distinguer à l'intérieur de la communication politique une dimension
pragmatique concernant émetteur et récepteur, une autre symbolique visant le pouvoir d'évocation
LA SOCIOLOGIE MODERNE
175
simple et la plus efficace paraît celle de Lasswell 1.Qui parle? à qui? par
quel moyen ? pour dire quoi ? avec quel résultat ? C'est un cadre d'analyse commode qui recouvre tous les aspects pratiques des communications orales ou écrites.
Faute d'une définition précise et d'un domaine défini, on abordera les
problèmes de communication à propos de chaque question à laquelle ils
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SECTION3. L'ANTHROPOLOGIE
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171 Définitions ◊ L'ethnologie a longtemps été considérée comme la discipfine décrivant les mœurs des différents peuples et plus précisément des
peuples dits archaïques ou primitifs.
Certaines précisions de vocabulaire sont indispensables :
- L'ethnographie
concerne le travail matériel sur le terrain, la collection
de matériaux.
- L'ethnologietente un effort d'élaboration, de synthèse.
: étude des caractéristiques des triCelle-ci peut être soit géographique
bus d'une région à un moment donné, soit historique: évolution de tel
groupe, soit systématique: recherche sur une coutume particulière, une
cérémonie ou une institution.
Les Anglo-Saxons ont tendance à abandonner ce terme d'ethnologie,
qui représenterait la troisième
pour utiliser surtout celui d'anthropologie,
étape d'une même recherche : ethnographie, ethnologie, anthropologie.
Cette dernière, au sommet de la hiérarchie, comprendrait l'étude de
l'homme dans sa totalité.
L'évolution de la discipline a conduit les Britanniques à utiliser le
sociale.En partant des objets, productions et œuvres
terme d'anthropologie
humaines de l'homo[aber,elle aboutit aux activités sociales, alors que les
Américains parlent d'anthropologie
culturelle,visent au départ ces activités,
pour descendre jusqu'aux objets.
194
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
En France, l'anthropologie est quelque peu vidée de son contenu et sa signification limitée à l'anthropologie physique, c'est-à-dire l'étude des types morphologiques, des races, etc. C'est l'ethnologie qui correspond à ce que les Anglo-Saxons
entendent par anthropologie.
Le terme d'anthropologie 1 est de plus en plus employé à la place d'ethnologie;
on utilisera ici l'un et l'autre indifféremment
§ 1. Évolution de l'anthropologie
jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale
172 La conquête de l'autonomie ◊ On a toujours fait de l'ethnologie
spontanée dans des récits de voyage, comme de l'histoire dans des chroniques, ou de la psychologie dans des journaux intimes. Les récits de
voyageurs se sont multipliés avec la découverte de régions nouvelles, et au
vu de ces documents, des philosophes (Voltaire, Rousseau) se sont lancés,
sans doute un peu vite, dans de vastes synthèses.
C'est à partir du ~ siècle que l'anthropologie va, comme d'autres
sciences sociales, devenir autonome et dégager son objet d'étude:
l'homme. Elle se divisera en anthropologiephysique: étude de l'homme,
espèce zoologique, et de son évolution ( avènement de la science préhistorique) et ethnologie: étude des sociétés exotiques.
173 L'école française ◊ En France,l'intérêt pour l'ethnologie a toujours
été très vif, même chez les auteurs littéraires comme Montaigne, les encyclopédistes, Rousseau, « le plus ethnographe des philosophes », disait
C. Levi-Strauss. Les sociologues dès l'origine utilisaient les données de
l'ethnologie 2 .
On retrouve en France entre les premiers anthropologues chercheurs
sur le terrain, et les sociologues théoriciens les mêmes conflits, toutes
proportions gardées, qu'aux Etats-Unis entre ingénieurs sociaux et sociologues universitaires. Mais le conflit ne comporte pas les mêmes enjeux.
En effet, si les résultats des recherches ethnologiques pouvaient être utilisés, surtout par les colonialistes, il existait tout de même des chercheurs :
amateurs curieux, voyageurs, fonctionnaires, sans formation mais sans
déformation, dont les recherches étaient utilisables.
Au départ, l'intérêt pour «l'exotisme» suscite la création d'institutions privées 3• 4, mais la multiplication des « collectionneurs de faits»
n'aboutit pas à des interprétations assurant une identité scientifique à
une spécialité définie. La discipline n'était même pas sûre de son nom:
ethnologie, anthropologie, ethnographie et même folklore.
1. Utilisé sur le plan international.
2. Les noms des principaux ethnologues français d'avant 1914 ont été cités à propos de la socio-
logie.
3. En 1859 à Paris, création de la Société ethnographique, suivie d'une Société des américanistes.
Société de géographie, École anthropologique élargissent leur domaine à l'interprétation des faits
sociaux, enfin création de !'École française d'Extrême-Orient (1898).
4. L'essentiel de ces réflexions s'inspire de l'article de V. Karady (1988).
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
195
La première étape, comme toujours, consiste à rendre ces recueils de
faits plus scientifiques et à former et intégrer les chercheurs dans le cursus
universitaire. Alors que les premiers travaux de Durkheim sur les sociétés
archaïques (le totémisme, l'animisme) méritaient de nombreuses critiques et sont aujourd'hui dépassés, son inspiration et sa méthode ont été
à l'origine de l'évolution et du succès de l'école française d'anthropologie.
Malgré sa méfiance, Durkheim, pour sa recherche des voies de la cohésion socialesera obligé de s'intéresser aux sociétés qui en donnent les
exemples les plus accessibles. Or, il partage les préjugés de son époque,
identifiant les sociétés archaïques contemporaines, étudiées par les ethnologues et les sociétés anciennes, toutes deux considérées comme
«simples». Durkheim préconise une méthode comparatiste génétique,
évolutionniste, bien qu'il s'en défende, reposant sur l'idée de la complexification des phénomènes de sociétés : « Pour rendre compte d'une institution sociale [ ...]. On constituera d'abord le type le plus rudimentaire
qui ait jamais existé pour suivre ensuite pas à pas la manière dont il s'est
progressivement compliqué 1.» Mauss rectifiera de façon indirecte l'affirmation de Durkheim. Dans son étude sur la prière,il déclare : « Car les
formes les plus rudimentaires ne sont à aucun degré plus simples que les
formes les plus développées. Leur complexité est seulement de nature différente. Les éléments qui se distingueront et se développeront dans la
suite de l'évolution y sont rassemblés dans un état de pénétration
mutuelle. L'unité résulte de leur confusion 2 . »
Curieux paradoxe, l'épistémologie durkheimienne considère la sociologie comme la science de synthèse de faits provenant des sciences auxiliaires: ethnographie, géographie, histoire, statistique, dont l'exactitude
n'est pas assurée. Mais la réflexion de Durkheim, son interprétation,possèdent une telle force logique, qu'elles confèrent à l'école française un
statut égal à celui des anglo-saxons.
L'intérêt de Durkheim pour la sociologie religieuse bénéficiera des progrès de la qualité de la recherche à partir de 1880. L'Annéesociologique
(créée en 1898) consacre une part de plus en plus importante au secteur
religieux, reconnaissant ainsi à l'ethnologie la première place, parmi les
sciences auxiliaires de la sociologie« parce qu'elle fournit des éléments de
comparaison que rien ne peut remplacer».
Durkheim ne pouvait être insensible aux grands débats de l'époque,
mais en même temps, le risque de dérive hors de la rigueur scientifique
l'incitait, ainsi que ses élèves, à refuser tout objectif utilitaire.
Durkheim a contribué à modifier l'image de l'ethnologie qui souffrait
du bas statut de son sujet d'étude. Dès 1888, il écrit« Pour nous [...] les
mots de supérieur et d'inférieur n'ont scientifiquement pas de sens [...].
Pour la science, les êtres ne sont pas les uns au-dessus des autres». Enfin,
les grands universitaires qui furent ses disciples ont attiré des chercheurs
de valeur parmi les philosophes (Levy-Bruhl) obtenant enfin la création
de certificats de licence à l'université ( 1921).
1. E. Durkheim (1895 B 159 bis).
2. M. Mauss (1968 B 159 bis).
196
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Le plus caractéristique de l'école française d'ethnologie, c'est le lien
persistant entre la réflexion théorique, attitude provenant de la formation
philosophique des chercheurs, et la collecte des faits sur le terrain, la
recherche empirique, à laquelle se limitent les anglo-saxons. Cette double
posture qui est à l'origine de l'école française d'ethnologie persiste encore
de nos jours et c'est à Durkheim qu'on la doit
On peut supposer qu'ayant rapproché l'ethnologie et la sociologie au
point de ne même pas mentionner la première, Durkheim aurait
approuvé la tendance moderne de l'ethnologie européaniste qui se donne
pour objet la société contemporaine (cf. n° 180). Mais cette tendance des
premiers ethnologues à rechercher les cas primitifs « non altérés », les a
détournés de l'étude des transformations et dynamismes sociaux qui
s'écartaient de ceux-ci.
174 L'école évolutionniste anglaise ◊ Le fait que les Anglais aient été
parmi les fondateurs de l'anthropologie, s'explique par les facilités d'une
position colonialiste, et ce n'est sans doute pas par hasard qu'ils ont
représenté l'école évolutionniste 1.Influencée par les théories biologiques,
elle affirme la lente progression de l'espèce humaine. Ceci implique la
recherche des causes, mais surtout la justification de la prépondérance
des groupes sociaux les plus évolués.
Un des plus illustres représentants de l'évolutionnisme est Lewis H. Morgan
(1818-1881). R. Lowie (1937) déclare assez méchamment qu'il ne doit pas sa
célébrité internationale à la valeur de ses solides travaux, mais à un « accident de
l'histoire » : la chance que les tendances évolutionnistes de son livre, Ancient
Society(1867), aient attiré l'attention de 1'0,arx~t Engels, qui l'ont utilisé dans Les
originesde la famille, de lapropriétéet de l'Etat. Evolutionniste, il croit en la loi du
progrès qui a mené la Grande-Bretagne à ce sommet: l'époque victorienne I Ses
affirmations sont trop péremptoires, ses extrapolations peu fondées, mais il a
tenté de rapprocher ce que les marxistes appelleront infrastructure et superstructure, établi l'ethnologie de la parenté sur des bases solides, et accumulé une
énorme documentation.
La découverte de nouvelles sociétés suscitait l'intérêt des juristes, surtout lorsqu'ils étaient comme Sir H. J. SummerMaine (1822) employés par leur gouvernement dans des pays lointains 2. On doit également citer les noms de Mac Lennan
et celui plus connu de Sir E. Bumett Tylor(1832-1917). Il n'était pas un véritable
chercheur sur le terrain mais par son goût de la signification concrète des gestes
et des objets 3, il est à l'opposé du classique ethnologue en chambre. D'une grande
honnêteté intellectuelle, il n'est pas seulement l'homme des essais de synthèse 4
mais aussi l'auteur de la théorie de l'animisme et celui qui a introduit la statistique en ethnologie.
Une place à part doit être faite à l'auteur célèbre du Rameaud'Or (1890) : Sir
JamesFrazer(1854-1941). Homme de travail en chambre s'il en fût, il connais1. R. Bastide (1971) se demande si l'évolutionnisme n'est pas une rationalisation ou justification après coup de la colonisation.
2. Maine vécut aux Indes et compara les droits romain, indien et anglais.
3. 11reçoit un grattoir à peau tasmanien et le fait essayer par son boucher.
of civi4. Ses deux ouvrages les plus importants sont Earlyhistoryof mankindand the development
lisation(Londres 1865) et Primitiveculture(1871). Certains contestent son rattachement à l'école
évolutionniste.
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
197
sait le grec, le latin, le français, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le hollandais et
possédait une énorme documentation. Intéressé par les pratiques magiques, il
considérait les tabous comme des précautions pour assurer la vie du prêtre-roi.
Frazer a été regardé par les uns comme l'auteur de « savantes sottises», par
d'autres comme le plus grand anthropologue de son époque (Malinowski). On
peut dire en tous cas que l'influence de son œuvre fut considérable non par ses
théories ni leur justification (souvent insuffisante), mais par la masse de documents recueillie et surtout par sa valeur littéraire. « Grâce à l'agrément de son
style et à l'amour passionné de l'histoire des hommes qu'il exprime, il a fait
comprendre au savant comme à l'amateur, l'ampleur des problèmes, l'intérêt
humain et la beauté dramatique des données de l'anthropologie 1.»
La réaction aux excès de l'evolutionnisme se fera dans deux directions: le diffusionnisme et le fonctionnalisme.
175 Le diffusionnisme en Allemagne ◊ La pauvreté d'imagination des
hommes expliquerait la propagation des innovations techniques. Pour le
prouver, il faut chercher dans les faits toutes les manifestations d' emprunts de civilisations.
C'est en Allemagne et en Autriche que l'école historico-culturelle
représentée par Ratzel, Frobenius (le premier à utiliser la méthode des
aires culturelles), Graebner, défend ces points de vue.
En Grande-Bretagne, sans nier la contagion des cultures, on s'intéresse
moins à la recherche de ses manifestations.
17 6 Les notions de culture et de fonction aux États-Unis ◊ La
déception causée aux Etats-Unis par l'influence des diverses tendances
siècle,
historiques et évolutionnistes, amena dans le premier quart du xx:une séparation de l'anthropologie et de la sociologie, un rejet de toutes les
théories et la prise en considération d'un concept de base : la culture. Par
opposition à l'ethnologie française, les processus de changement, la
dynamique culturelle, vont devenir aux États-Unis des sujets privilégiés.
Le concept de culture est d'origine anglaise. E. B. Taylor l'a défini le ,12remier
dans son ouvrage Primitive culture paru en 1871. Mais il n'existe pas de definition
de la culture entièrement satisfaisante, bien qu'on en compte plus de 250. De
toute façon, « les cultures sont des choses qu'on trouve sur le terrain et non dans
des définitions 2 », telle est la pensée commune aux anthropologues. Ceci admis,
le contenu des définitions varie.
Le grand anthropologue qui domine les débuts de l'anthropologie américaine
est Franz Boas3 (1858-1942). Il est le premier à avoir pu, à la fois former des
chercheurs et travailler sur le terrain. Linguiste, il insiste sur l'utilité de connaître
les langues indigènes et la nécessité de maîtriser les techniques ethnographiques
pour recueillir des documents authentiques. Boas vise la description de toutes les
données culturelles. Son œuvre comporte une anthropologie physique et la collecte des mythes et traditions orales. Il montre une grande aversion pour toute
systématisation qui lui paraît toujours prématurée. Il est l'auteur de nombreux
1. A. Kardiner (1961), p. 142.
2. N. M. Hart (1957), p. 545.
3. D'origine allemande, il étudia d'abord la physique, la géographie et les mathématiques.
198
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
articles, de monoftîaphies, mais de peu d'ouvrages 1.A. L. Krober(1876-1960), un
des derniers ~éneralistes et des plus estimés, tenta d'élaborer une histoire culturelle générale , tout en se consacrant à des recherches ethnologiques 3• Sur le plan
de la méthode il voulut subordonner l'individuel au social4,et signala les limitations de la méthode comparative en anthropologie, s'opposant ainsi aux évolutionnistes et aux excès de la tendance biologique.
B. Malinowski (1884-1942) 5 est le personnage le plus excentrique et le plus
controversé que connut jamais l'anthropologie dont il refusait les frontières académiques. « Sur le comportement d'un individu, sur une institution sociale, il ne
posait que trois questions: « Est-ce que ça marche? comment? et pourquoi?
fonctionnaliste6.1. » Malinowski
C'est avec ces trois questions qu'il fonda l'éc.ole
fut longtemps considéré comme le fondateur de l'observationpartidpante, mais
son journal révèle qu'il se servit surtout d'informateurs. Néanmoins il fut un des
premiers à vivre sur le terrain et il raconte à propos des indigènes : « Comme ils
savaient bien que j'allais mettre mon nez partout ... ils finirent par me considérer
comme faisant partie de leur vie, comme étant une peste, un mal nécessaire,
mitigé par des dons de tabac 9 . »
Enfin il a fait admettre l'idée que les institutions sociales sont des réponses collectives à des besoins humains fondamentaux et introduisit la psychanalyseen
anthropologie: « Ne jamais oublier l'organisme humain vivant, palpitant, fait de
chair et de sang qui demeure quelque part au cœur de toute institution. »
Une autre orientation devait marquer l'anthropologie américaine, celle du britannique A. R Radcliffe-Brown(1881-1955) qui enseigna à Chicago 10, 11 . Il transforma cette ville en un centre de ralliement pour tous les opposants de l'interprétation traditionnelle de la science anthropologique par l'histoire. Très écouté, il ne
fut pas cependant très suivi, peut-être parce que les Américains se montraient
rétifs aux critiques d'un Anglais12, mais surtout parce que le courant général était
en faveur de la psychologie, à laquelle il ne faisait aucune place. Fortement
influencé par Comte et surtout Durkheim, Radcliffe-Brownapportait les concepts
de structuresocialeet surtout de fonction, c'est en ce sens que sa recherche a été
considérée comme structuraliste 13 •
A partir de 1928, E. Sapir (1949), linguiste et sociologue, va démontrer que
l'ancienne notion de culture n'est que « fiction statistique», une collection de
produits de l'activité des hommes, alors que la culture est avant tout un « système
de comportements» s'imposant à l'inconscient et servant de système de communications entre individus. Cette définition a orienté les anthropologues vers la
psychologiepour l'étude de l'inconscient, et vers la linguistique pour celle du langage.
1. The mind of primitiveman (1911). PrimitiveArt (Oslo 1927).
2. Anthropology(1923).
3. Guide des Indiensde Californie(1925).
4. Ce qui explique son opposition à Freud.
5. B. Malinowski (1922, 1929, 1933, 1944, 1985).
6. In A. Kardiner (1966), p. 219.
of the Soda!sciences,considéré comme le manifeste du
7. Cf. l'article« culture» in Encyclopedia
fonctionnalisme (1931).
8. Trad. 1985.
9. Il passa six ans en Australie dont deux dans les îles Trobriand.
10. In Kardiner (1966), p. 245. M. L. Wax (1971 B. 860).
11. In A. Kardiner, op. dt., p. 238.
12. La petite histoire raconte que l'Université de Harvard également voulait inviter RadcliffeBrown, et lui écrivit, mais Chicago te1égraphiaet l'emporta. Que serait-il advenu de l'évolution de
l'anthropologie américaine si le contraire s'était produit ?
13. A. R. Radcliffe Brown (1952).
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
199
MargaretMead (1952) et Ruth Benedict(1934) bénéficient de l'apport du freudisme et du courant général favorable à la psychologiesociale.Sans s'opposer à
l'histoire, M. Mead insiste sur l'intérêt d'étudier des problèmes qui ne relèvent
pas de l'évolution des cultures, mais se posent en termes de psychologie sociale
comparée. C'est le cas de son ouvrage sur l'adolescence des jeunes filles de
Samoa 1 . Quant à Ruth Benedict, son handicap de femme et de poète lui gagne du
moins la faveur du grand public, et son ouvrage Patternsof culture(1931) obtient
un succès d'autant plus considérable qu'il traite de ce domaine réservé aux
anthropologues des Etats-Unis : celui des Indiens d'Amérique. On a pu soutenir
que Sapir, M. Mead, et Ruth Benedict, en s'intéressant aux problèmes de lapersonnalité et de la culture, avaient finalement contribué à créer des liens avec la
sociologie et la psychologie (ce que les historiens n'avaient pas fait) et avaient
exercé une plus grande influence sur celles-ci, que sur l'anthropologie de leur
époque.
Dans cette orientation psychologiste et même psychanalytique il faut citer
après Freud (1924), A. Kardiner (qui insiste sur l'adaptation)(1946), G. Linton 2,
Geza Roheim (1951), K. Horney (1953), E. Fromm (1941), Cora du Bois.
Cette expansion de l'anthropologie américaine entre les deux guerres,
comporte des tendances plus que des écoles, car malgré leurs divergences, tous
sont unis sur le plan de la méthode : elle consiste en recherches concrètes sur le
terrain et descriptions inspirées par le modèle des sciences naturelles.
Malgré les différences qui les séparent, chercheurs américains et britanniques partagent la conception d'une vie sociale constituant un
ensemble, dont chacun des aspects ne peut être compris qu'en fonction
des autres. Que l'anthropologie se proclame sociale ou culturelle, elle
aspire toujours à connaître l'homme, envisagé dans un cas à partir de ses
productions,dans l'autre, à partir de ses représentations.Cette notion de
« totalité » de l'homme vivant, rejoint ainsi les positions de K. Marx en
Allemagne, et celles plus récentes de M. Mauss et de G. Gurvitch en
France.
§ 2. Évolution
depuis la Deuxième Guerre mondiale
177 Les nouveaux problèmes ◊ Depuis la deuxième guerre, les anthropologues et sociologues ont été arrachés à leurs études et réflexions pour
être utilisés sur le terrain.
En Grande-Bretagne, en France, aux États-Unis, les problèmes d'occupation de pays de civilisations différentes, l'accession à l'indépendance
de pays non industrialisés, ont bousculé les querelles d'école et mis les
anthropologues en face de problèmes concrets.
Le cas le plus exemplaire est celui du Japon. Les anthropologues insistèrent
pour que !'Empereur soit maintenu. Vu son prestige, il pouvait faciliter la démocratisation d'un pays qui, sans lui, risquait de sombrer dans le chaos.
Les nouvelles recherches dans les pays sous-développés modifieront
sans doute à terme, l'évolution de l'anthropologie. Elles posent d'abord
1. Contesté depuis, cf. D. Freeman (1983).
2. G. Linton (1947, 1960).
200
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
les problèmes de l'unité de recherche.Le village se substitue à la tribu, mais,
alors que les tribus primitives constituaient des sociétés closes, on ne peut
en dire autant des villages du Tiers Monde, où les problèmes de culture
apparaissent sous des aspects très différents. Si les tribus archaïques
représentaient la chasse gardée des anthropologues, ceux-ci se trouvent,
lorsqu'il s'agit de problèmes actuels posés par des pays non industrialisés,
en concurrence ou en contact, avec des sociologues, économistes, juristes,
géographes, mais aussi avec des administrateurs et ingénieurs. Il serait
regrettable qu'au lieu de stimuler l'anthropologie, cette coexistence ne lui
soit une excuse pour se replier sur ses fiches et continuer à amasser des
descriptions de coutumes folkloriques et de mœurs, etc., simplement
parce qu'elles sont en voie de disparition.
178 Aux États-Unis ◊ Les études monographiques décrivant des sociétés
limitées, sans recherche d'explication, sont encore nombreuses. Les
anthropologues, aussi bien américains qu'anglais, sont toujours sous l'influence de l'histoire naturelle du .xixCsiècle. La zoologie a pour objet les
animaux, la géologie, les terrains, l'anthropologie a pris ce qui restait: les
squelettes, les outils et les mœurs des non-civilisés. L'anthropologue
aujourd'hui, est aussi excité par la découverte d'une coutume inconnue,
que l'entomologiste par celle d'un insecte.
Leportrait des premiers anthropologues, fait par Kroeber, est toujours ressemblant : « Ils aimaient aller sur le terrain, ils aimaient découvrir et plus cela durait,
plus ils étaient contents 1.» Cependant, certains anthropologues ont, sinon abandonné la méthode, du moins changé de terrain et fait des recherches non plus sur
des sociétés primitives, mais, comme auraient pu le faire des sociologues, sur des
communautés américaines modernes. Enfin, d'autres ont amélioré les techniques
d'investigation, ou encore, dépassant le stade de la simple description, ont été
amenés, dans une perspective fonctionnaliste, à se demander, comme le dit Hart:
« pourquoi les gens font-ils ce que j'observe qu'ils sont en train de faire ?2 »
A côté de ces anthropologues traditionnels commencent à se faire
entendre des revendications nouvelles. Les bouleversements politiques et
sociologiques survenus dans de nombreuses régions, terrains de
recherche des ethnologues, ne pouvaient les laisser indifférents.
Les anthropologues d'une part réfléchissent sur leur rôle, d'autre part
se plaignent de l'inadaptation des méthodes anthropologiques classiques,
face aux situations nouvelles, enfin ils s'inquiètent de la présence sur le
terrain des sociologues, économistes, politicologues.
Certains souhaitent supprimer la distinction entre anthropologie et
sociologie. Ceci signifie ne plus se contenter d'objets restreints, de monographies limitées, mais tenir compte des processus globaux en cours (par
exemple des effets de la domination impérialiste). Ensuite, le travail
d'équipe doit se substituer à la recherche isolée. Enfin l'anthropologie
comme les autres sciences, doit réfléchir sur sa propre démarche scientifique, élaborer sa propre critique épistémologique.
1. ln N. M. Hart (1957), p. 546.
2. In op. cit., p. 548.
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
201
179 En France ◊ L'essentiel était d'abord d'inciter les ethnologues français
à partager les joies de leurs collègues anglo-saxons, en allant travailler sur
le terrain. C'est ce que firent les élèves de Mauss. Cette première révolution se situe aux environs de 1930. G. Balandier 1 distingue quatre directions principales dans lesquelles s'oriente l'ethnologie : les enquêtes à but
archéologiqueet philologique (Travaux de l'école française d'ExtrêmeOrient avec P. Mus) ; les études visant à compléterle tableaugénéraldes
sociétés et des cultures, en dressant en quelque sorte les archives des
sociétés qui n'en possèdent pas ( elles s'expriment par des monographies) ; des travaux de tendancesynthétiquehistorique,géographique,ou
s'attachant à un thème particulier, tels que le shamanisme et les rituels
de possession ( études de R. Bastide, M. Lewis, A. Metraux).
Enfin, marquant la deuxième révolution de l'ethnologie française, celle
de l'après-guerre, nous trouvons des recherches visant un approfondissement théorique ou la connaissance exhaustive d'un cas.
Parmi ces travaux, il faut citer ceux auxquels MarcelGriauleconsacra les vingtcinq dernières années de sa vie : l'étude des Dogon, peuple du Soudan occidental.
Dans cette même optique, M. G. Dieterlenétudie la religion Bambara et M. Leenhard la Nouvelle Calédonie.
Comme nous le dit G. Balandier, selon cette méthode, la recherche porte
moins sur les manifestations extérieures de la réalité sociale ( structures, fonctions, manifestations) que sur les démarches intellectuelles et symboliques qui en
rendent compte. Il s'agit d'étudier les phénomènes« du dedans», c'est-à-dire du
point de vue indigène, en reconstruisant en quelque sorte leur démarche. C'est
indirectement une contribution de l'anthropologie à la sociologie de la connaissance. Enfin, C. Lévi-Straussse met en quête d'une élaboration théorique dépassant les vieilles oppositions entre sociétés primitives et sociétés modernes et d'une
conception d'ensemble caractérisant toute société. Pour découvrir ces« propriétés
générales spécifiques de toute existence sociale», il s'agit de réduire la diversité
des cultures, passées ou vivantes, à une unité profonde, un « substrat commun »,
cherché plutôt dans l'inconscient ou au niveau des structures mentales. Les
réflexions rassemblées dans !'AnthropologieStructurale(1958) portent sur les
voies et les moyens de certaines disciplines particulières: linguistique structurale,
mathématiques modernes avec la théorie des groupes, des ensembles et de la
topologie cybernétique.
Divers groupes d'études ethno-sociologiques ont opéré suivant des orientations personnelles assez souples. C'est le cas de]. Berque(l955) qui s'est consacré
à la sociologie musulmane et nord-africaine en faisant appel a des techniques
variées. R. Bastide(1960), théoricien et praticien, tenta dans ses travaux effectués
au Brésil et au Dahomey, d'intégrer sociologie, psychologie et psychanalyse et de
combler le fossé qui sépare une sociologie conceptuelle et systématique « d'une
simple phénoménologie des changements sociaux ou des phenomènes d'acculturation » 2 • G. Balandier,bien connu par ses travaux effectués en Afrique noire et
particulièrement dans la région congolaise, adopte un point de vue global, faisant
appel à la sociologie et à la science politique, autant qu'à l'anthropologie.
L'ethnologie française, devenue indépendante de la sociologie, a gardé de cette
influence l'habitude de la réflexion méthodique, une possibilité d'organiser les
faits et de poser les vrais problèmes.
1. G. Balandier (1960).
2. G. Balandier (1963, 1967, 1971).
202
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
180 L'anthropologie européenne ◊ On observe dans l'anthropologie
récente deux principaux courants; l'un recouvre la notion classique d'anthropologie sociale et avec des sens différents, sous le nom de folklore,
« tout ce qui survit dans une société évoluée, de coutumes, d'habitudes de
vie, de traditions, de croyances appartenant à un stade antérieur de civilisation», l'autre se tourne vers l'étude de l'homme dans les sociétés
contemporaines et cherche à interpréter et comparer les faits sociaux et
culturels par lesquels il se manifeste.
Ces deux courants vont-ils se séparer davantage? Le premier, pressé de
recueillir les traces de ces sociétés en voie de disparition, l'autre prenant le
temps de réfléchir devant ce monde nouveau en train de se créer, mais
qui, en revanche, lui oppose la complexité des problèmes que l'anthropologue n'est pas habitué à résoudre. Les anthropologues, aujourd'hui,
manifestent la volonté d'unir ces deux courants. Mais y a-t-il unité de
méthode sinon d'objet entre les deux démarches ? L'étude d'un quartier
dans une grande ville peut-elle se mener comme celle d'une ethnie isolée ? La signification des danses ou des vêtements peut-elle s'interpréter
de la même façon ? Autrement dit, l'anthropologie se définit-elle par son
objet et disparaîtra-t-elle avec lui, ou par sa méthode, ses concepts et
représente-t-elle une science spécifique qui peut s'appliquer non à n'importe quel objet, mais à toutes les manifestations de l'homme dans la
société? La réponse, généralement affirmative des anthropologues des
différents pays, dépend, quant à sa forme et ses pratiques, de leur histoire,
de leur culture et de l'orientation prise dans le passé par leurs travaux. La
France, pays composite et colonialiste, doit à ses traditions régionales et à
son empire, un domaine ethnologique partagé entre l'exotisme et le folklore. Ce dernier souvent considéré comme peu scientifique«[ ...] nous a
habitués à identifier un autre chez nous, nous inculquant ainsi un des
principes fondamentaux de toute recherche ethnologique[ ...] l'acceptation de l'homme en tant que semblable et« autre», autorisant un regard
distancié dont paraissent privés les pays sans tradition d'études folkloriques » 1.
L'anthropologie anglo-saxonne, au contraire, a longtemps refusé de
reconnaître ses particularités au sein de la société britannique et se fermait ainsi à l'observation de sa propre diversité culturelle 2 •
Sans doute la désagrégation précoce de communautés rivales où s'enracinent les identités locales n'y est-elle pas étrangère. Aujourd'hui, tournée vers l'étude de sa propre société, l'anthropologie anglaise a utilisé plusieurs termes 3 pour marquer son changement Elle a finalement retenu
un modeste Anthropologyat home.
Quant aux pays nordiques, l'absence d'empire colonial et une très
forte tradition d'études folkloriques, les a amenés à changer eux aussi de
1. Martine Segalen (1989) à laquelle nous empruntons de nombreuses remarques.
2. Cf. A. P. Cohen in M. Segalen, op. cit.
3. L'individualisme dont l'Angleterre aurait été le berceau serait à l'origine de cette uniformité.
Peut-être ceci explique-t-il aussi qu'actuellement il ne soit pas question d'intégration des anciens
peuples colonisés vivant en Grande-Bretagne... même s'ils possèdent la nationalité britannique. Formule qui si elle n'évite pas la révolte des intéressés évite du moins le rejet par les autochtones.
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
203
dénomination en remplaçant« l'étude de la vie populaire» (Folklivforksning) par« ethnologie et notamment européenne».
Le repli sur soi provoque un intérêt accru pour les études locales, on
passe« du grand au petit». Ce mouvement s'est accompagné d'un regard
moins ethnocentré. La méthode comparative prônée par Durkheim a
relativisé la supériorité ou la spécificité de certains traits de la société occidentale, mettant un terme à l'évolutionnisme toujours plus ou moins
latent des anthropologues. La société occidentale « n'apparaît plus
comme l'étape ultime du développement linéaire des sociétés, mais
comme une des formes possibles, située sur le spectre des cultures » 1.
Cette relativisation est accentuée par l'état de crise des sciences
humaines et l'incapacité des grandes théories (marxisme, structuralisme)
à rendre compte des mutations qui agitent les domaines religieux, familial, industriel, les classes sociales, etc.
Les critiques opposées par certains anthropologues à ce mouvement
portent en particulier sur deux points. Le premier tient à ce qui a toujours
été considéré comme le domaine de l'anthropologue: l'observation de
l'autre 2 ... Le Parisien, le Lyonnais ou le Londonien contemporain
peuvent-ils être considérés comme « autre » au même titre que l'habitant
des îles Trobriand ? La notion de l'autre est évidemment très ambiguë car
l'O.S. en grève est« autre», par rapport à son P.D.G. En revanche, l'habitant des îles est un être humain comme le Parisien. Il faut donc délimiter
et définir les critères de l'altérité relevant de l'anthropologie. Deuxième
point moins important, les tenants de l'anthropologie classique ont jusqu'ici privilégiéles community studieset reprochent à la nouvelle orientation de s'engager dans une anthropologie sans terrain. Ici encore, on peut
se demander si la notion de terrain est forcément liée à celle d'espace
lointain.
L'anthropologie nouvelle élargit son domaine, mais surtout jette sur
des thèmes anciens un regard neuf, en les transposant à travers l'espace
et le temps. C'est ainsi que renouvelant l'étude des jeux, elle étudie le
football, ou mieux encore dans le domaine classique de la parenté, elle
constate que les quotas laitiers figurent aujourd'hui dans les éléments
d'appréciation de transmission entre les générations 3.
La difficulté de comprendre des cultures différentes apportait au moins
en compensation le fait de ne pas en faire partie. L'ethnologue peut être
différent de ceux qu'il étudie, mais il en partage tout de même, en partie,
la culture. Enfin une difficulté, et non des moindres, concerne l'anthropologie appliquée et le rôle de l'anthropologue. Que peut-il faire de son
savoir ? Qui a besoin de lui ? A côté du sociologue mais avec les limites et
les nuances que l'on verra, il peut, en tant que connaisseur de la société,
comprendre et faire comprendre ce qui s'y passe. Il partage avec le sociologue la difficulté de garder son indépendance vis-à-vis du demandeur et
le risque de voir ses connaissances utilisées et surtout déformées. Que les
1. M. Segalen,op. cit, p. 11.
2. Op. cit.
3. Op. dt.
204
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
indigènes et les ethnologues soient devenus des compatriotes et même
parfois des concitoyens et qu'en dernière analyse, ce soient les ethnies qui
paient « leurs anthropologues, voilà qui a porté un coup à la position
dominante du discours anthropologique». Par rapport à l'anthropologie
sociale, l'ethnologie du monde actuel présente un nouveau danger. L'anthropologue moderne vient seulement de découvrir les problèmes auxquels le sociologue est depuis longtemps confronté. D'intéressantes
réflexions concernant les rapports entre ethnologue et pratiques médicales constatent« c'est au discours des individus sur l'interprétation de la
maladie que doit s'intéresser l'anthropologue et non à la réalité de la
maladie». Pour conclure:« le travail du soignant se situe en termes d'efficacité et d'action, celui de l'anthropologue en termes de connaissance et
d'explication ; il est sans doute essentiel de dissocier les deux ». Sans
doute, mais on est tenté, dans un domaine aussi grave que celui de la
maladie, de paraphraser Durkheim disant « la sociologie ne vaudrait pas
une heure de peine si elle n'apportait aucune amélioration».
Comprendre, même si ce n'est pas le but visé, doit améliorer la relation
médecin ou infirmière et malade, donc être efficace également sur le plan
thérapeutique 1.
La présence d'un ethnologue est souvent réclamée dans les collectivités
locales. Elleslimitent son rôle à celui de gardien« d'une mémoire retrouvée », conservation ou transmission de savoirs anciens. Nommés à des
postes de conseillers auprès des Directions régionales des Affaires culturelles, ils deviennent alors des bureaucrates sans pouvoir.
Plus mystérieuse, moins banalisée que la sociologie, l'aide de l'ethnologie sera réclamée le plus souvent lorsque le problème se pose en
termes de « compréhension de l'autre », par ceux qui ont à faire face au
pluralisme culturel : infirmières, assistantes sociales, instituteurs ... on
pourrait souhaiter la police. Malheureusement si l'on analyse les
demandes, on s'aperçoit que tous attendent de l'expert une solution sous
forme de recettes.
Un des auteurs 2 fait part de sa déception lorsque, après un refus d'augmenter la durée de son intervention, le directeur d'une école d'assistantes
sociales, ajouta : « nous voulons seulement un saupoudrage » 1
Les articles récents concernant l'évolution de l'anthropologie expriment souvent de l'inquiétude:« l'enseignement qu'ils ont (les anthropologues) reçu, encore fortement marqué par les prestiges de l'ethnologie
exotique, ne les a aucunement préparés à la navigation à vue parmi les
récifs et les vasières de leur propre société».
Une question pourtant demeure sous-jacente : les sociologuesne sontils pas déjà installés et mieux préparés pour comprendre la société
actuelle? En quoi l'ethnologie apporte-t-elle une possibilité de compréhension différente et utile ?
Dans une revue comme Actesde la rechercheen sdencessociales,nombre
d'articles relèvent de l'ethnologie autant que de la sociologie.Ce n'est pas
1. A comparer avec le n° 882 sur les buts de l'intervention active en psychosociologie.
2. in M. Segalen.
L'ANTHROPOLOGIE
ET L'ETHNOLOGIE
205
un hasard si le directeur a commencé sa carrière par des études d'ethnologie.
180-1 Originalité de l'anthropologie et liens avec la sociologie ◊ Si
anthropologues et sociologues se partagent de plus en plus le même
domaine, leurs points de vue demeurent cependant différents.
L'anthropologue garde de ses origines, liées aux sciences naturelles, le
culte de la description, la nécessité, quel que soit par ailleurs l'objet de sa
recherche, de décrire la culture dans laquelle elle s'inscrit. Seule parmi les
sciences humaines, la géographie se soumet avec l'anthropologie à cette
obligation. La sociologie, au contraire, vise à étudier une catégorie de phénomènes, à les expliquer, mais isolés de leur contexte. Elle découpe son
projet d'enquête et mêle dans ses recherches ses propres documents,
obtenus par interview, observation directe, etc... aux documents, par
exemple statistiques, recueillis par d'autres.
La différence essentielle provient du fait que l'anthropologue étudie
une culture étrangère à la sienne, ce qui l'oblige à rechercher d'abord une
hiérarchie des normes, à observer les schémas de comportements admis,
l'explication approfondie de tous les aspects culturels, même quotidiens.
Dans un domaine ignoré, le banal devient intéressant. Le sociologue, au
contraire, ne s'intéresse pas à tous les aspects journaliers, supposés
connus, de notre culture. Nos façons de vivre sont laissées de côté et finalement moins connues que celles de certaines tribus, ou que les comportements anormaux 1.
L'anthropologie, malgré ses diverses tendances, paraît moins hétérogène dans son objet, dans ses méthodes et dans son inspiration, que la
sociologie. Ceci provient sans doute d'une plus grande complexité des
problèmes posés par les sociétés actuelles et de la difficulté, pour les
sociologues, de valider leurs réponses par une méthode de comparaisons
très systématiques, comme cela peut se pratiquer plus facilement dans des
sociétés closes.
Ces difficultés rencontrées par le sociologue, le côté particulier des
situations qu'il observe, ont développé sa rigueur méthodologique et une
véritable imagination scientifique, dont font rarement preuve les anthropologues.
Cependant, l'anthropologie peut apporter à la sociologie, les éléments
de vérification et de comparaison sur les facteurs en cause, dans des
sociétés différentes 2 • Mais là où certains voient les possibilités d'une fructueuse collaboration, d'autres, comme C. Lévi-Strauss, estiment que les
relations entre sociologues et anthropologues se placent encore sous le
signe de l'équivoque. L'évolution de ces sciences n'a pas permis de bien
percevoir la véritable différence qui continue à les séparer, même si à
l'heure actuelle les autres particularités s'effacent.
1. Deviantbehaviortrès étudiée par les Américains.
2. Comme le note Balandier, les bouleversements qui affectent aujourd'hui certaines régions
d'Afrique et d'Asie, en voie d'industrialisation, offrent aux sociologues des conditions expérimentales
d'observation qui sont pour eux exceptionnelles. Cah. Int. Soc. 1956, XXI, pp. 114, 127.
206
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
En effet, écrit C. Lévi-Strauss: « Dans son effort pour dégager des interprétations et des significations, c'est sa propre sociéte que le sociologue vise
d'abord à expliquer; ce sont ses propres catégories logiques, ses propres perspectives historiques qu'il applique à l'ensemble... Tandis que l'anthropologue, placé
en face de la même tâche, s'efforcera involontairement et inconsciemment (et il
n'est nullement certain qu'il y réussisse jamais) de formuler un système, valable
aussi bien pour le plus lointain indigène que pour ses propres citoyens ou
contemporains 1. »
L'anthropologie serait donc au sommet de la pyramide des sciences
humaines, car elle impliquerait la recherche de cette unité de l'homme,
de ce « substrat universel » commun à toutes les cultures, qui se manifeste, avons-nous vu, soit dans leur inconscient, soit dans leurs structures
mentales. Tous les anthropologues ne partagent pas ce point de vue.
Pour stimulantes que soient les réflexions de Lévi-Strausset leur orientation,
elles ne paraissent pas encore recouvrir toute la complexité du concret Les
exemples qu'il donne en linguistique ou dans les structures de la parenté, sont
très limités dans leur application. Comme le note G. Balandier, « à ce niveau,
l'anthropologie découvre des propriétés si générales et si abstraites qu'elles ont
une insuffisante valeur explicative. Elle ne tient plus compte de l'incidence des
situations, des conditions concrètes et historiques sur les systèmes sociaux et
culturels. Elle élude une de ses tâches principales: l'explication des différences
que révèle l'inventaire de ces systèmes poursuivi à travers l'espace et le temps» 2 •
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SECTION
4. LA PSYCHOLOGIESOCIALE
182 Psychologie sociale et psychosociologie ◊ Utilisés souvent indifféremment, les deux termes ne signifient pourtant pas exactement la
même chose. L'expression psychologie sociale suggère « une primauté
non seulement chronologique et méthodologique, mais ontologique » 1.
Dans un cas on insiste sur la psychologie, dans l'autre sur la sociologie.
Cependant vu le développement inégal de la discipline suivant les secteurs et surtout la fracture, sinon l'opposition, entre la recherche théorique et la pratique (cf. n° 882), on risquerait, en adoptant des définitions
précises, de séparer d'un côté une discipline enseignée à l'université sous
la dénomination de psychologie sociale, bien que son domaine scientifique soit encore assez flou et de l'autre, un certain nombre de pratiques
professionnelles. Celles-ci recouvrent une gamme d'interventions caractérisées par une grande hétérogénéité et des liens étroits ou presque
inexistants avec la discipline dont elles sont supposées issues, alors qu'en
réalité, elles l'ont souvent précédée. On a vu les difficultés rencontrées
par la sociologie américaine pour faire communiquer et se joindre praticiens et savants, de même la psychologie sociale naîtra des problèmes
posés dans la société et suscitera l'activité des praticiens psychosociologues, av~nt l'avancée de la théorie en psychologie sociale.
Gallup aux Etats-Unis a précédé les réflexions sur les sondages. Après
cette mise en garde et en notant le fait que les praticiens préfèrent en
général s'intituler psycho-sociologues2 , on utilisera encore les deux
termes jugeant toute distinction prématurée.
182-1 Domaine et évolution ◊ La psychologie sociale cherche à répondre à
cette question centrale : comment l'individu peut-il influencer ce qui
l'entoure, les institutions, la société dont il fait partie, alors que celles-ci,
en même temps, le conditionnent?
Lesrelations interindividuelles, objet de la psychologie sociale, se caractérisent par le fait que si chaque personne pense, agit, ressent, elle est en
même temps plus ou moins sensible aux réactions des autres. De plus ces
relations ont un caractère social.Les relations humaines se situent toujours dans un environnement social organisé - famille, groupe, communauté, nation. D'où la nécessité pour le psychosociologue d'étudier l'en1. J. Dubost, à qui nous empruntons des réflexions qui suivent (1982).
2. S. Moscovici (1984) préfère psychologie sociale pour la discipline et l'adjectif psychosociologique pour désigner ses méthodes.
212
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
vironnement social dans lequel se produisent les relations interindividuelles soumises à son observation.
Les auteurs, dès la plus haute Antiquité, ont eu l'intuition que ces deux
termes: l'individu et la société, vus sous l'angle de la culture qui les exprime, sont
en relation, mais aucun de ces précurseurs n'avait tout de même conçu l'idée que
le raP,port individu-société pourrait un jour constituer une science indépendante.
La reflexion portait sur l'un ou l'autre terme: nature de l'homme ou de la société,
le premier relevant de la psychologie, le deuxième au XIX"
siècle de la sociologie.
Une des raisons pour lesquelles la psychologie sociale eut tant de peine à se
constituer en science indépendante tient à ce fait, qu'une partie de son domaine
se trouvait partagé entre des auteurs appartenant à des disciplines différentes.
Si l'origine de la psychologie sociale se trouve dans les préoccupations des philosophes, sociologues, moralistes, politicologues européens, la psychologie sociale
contemporaine est avant tout une discipline amériCjline,à laquelle l'Europe a largement contribué par ses émigrés installés aux Etats-Unis. Parmi ceux-ci, de
nombreux Allemands apportaient la rigueur et la tendance expérimentale des
laboljltoires de psychologie, les Autrichiens les interprétations psychanalytiques
de l'Ecole de Vienne.
182-2 Évolution générale ◊ Le véritable facteur du développement de la psy-
chologie sociale fut la mise au point, depuis la première guerre mondiale,
d'une méthodologie originale et de techniques appropriées : sondages,
recherches sur le terrain, échelles d'attitudes. En matière sociale, plus
qu'ailleurs, elle n'était rendue possible qu'à partir d'un changement de
mentalité, permettant de concevoir les faits humains comme des choses,
c'est-à-dire de les soumettre comme les autres, malgré leur charge affective, à l'observation empirique et à l'expérimentation.
L'accélération des changements sociaux après la première guerre, la
multiplication des effets visibles de ces modifications sur les individus,
mais aussi, en retour, l'influence des réactions de ces derniers sur la
société tout entière, rendaient indispensables des études et une réflexion
de nature psycho-sociale.
On assiste, depuis la Deuxième Guerre mondiale, non seulement à
une multiplication des enquêtes dans des domaines extrêmement divers
et à un perfectionnement rapide des outils techniques, mais encore à un
approfondissement de la réflexion méthodologique et à l'apparition de
nouveaux concepts, bref, à un encadrement théorique, parfois très en
retard sur les matériaux fournis par la psychologie sociale appliquée, mais
essayant tout de même de les ordonner, sinon de les expliquer. Ce développement amena des spécialisations, une division de la psychologie
sociale en branches autonomes, naissant plus ou moins conjointement
avec des domaines particuliers de la sociologie : psycho-sociologie industrielle, militaire, etc.
La psychologie sociale a représenté de 1920 à 1960, l'élément le plus
dynamique des sciences sociales grâce aux techniques assurant des possibilités d'expérimentation plus rigoureuses. Elle correspondait à l'esprit
positiviste de l'époque et elle marque depuis un temps d'arrêt Les Américains qui peuvent financer des recherches et doivent publier, fournissent
encore de nombreux travaux mais d'intérêt inégal et sur le plan théo-
LA PSYCHOLOGIESOCIALE
213
rique, on ne note pas de grands progrès. De plus, alors que la sociologie a
pu se diviser en sociologies particulières, la psychologie sociale n'a pas les
mêmes possibilités de fractionnement. Les chercheurs se spécialisent :
motivations, croyances, attitudes, influence, mais la liste de travaux ne
s'ordonne pas en une classification satisfaisante.
Les récents ouvrages de psychologie sociale font état de réflexions déjà
anciennes ou alors de nombreuses recherches ponctuelles 1 2 .
183 Les premiers auteurs ◊ L'histoire de la psychologie sociale se trouve,
en général, partiellement traitée par les représentants de diverses disciplines 3, les deux auteurs qui semblent avoir le mieux pressenti le problème sont J.-J.Rol!Sseau et A. Comte, dont le rôle de précurseur est
mieux reconnu aux Etats-Unis qu'en France. En dénommant la véritable
science « science morale », sans doute faisait-il un choix malheureux,
mais la définition qu'il en donne paraît de conception très moderne :
« elle est capable de systématiser les connaissances particulières sur notre
nature individuelle par la combinaison de deux points de vue : le biologique et le sociologique ».
Le premier nom à citer, est celui de Lester F. Ward 4 (1893), autodidacte, ayant debuté dans une ferme, devenu charron, géologue et à
6 5 ans, professeur de sociologie à Brown College. La doctrine de Ward est
à la fois utilitariste et évolutionniste. L'évolution pour lui n'est pas seulement biologique et il insiste sur l'aspect psychologique des forces sociales.
A la même époque (1898), un ouvrage allemand, Die Sociologische
Erkenntnis,de Gustave Ratzenhofer, introduisait également en sociologie, à côté des structures sociales, des considérations sur les motivations
Ratzenhofer eut une
des individus, justifiaI}t le titre de Sodal-psychology.
grande influence aux Etats-Unis, où il inspira A. W. Small et Mac Dougal! (1908), sujet britannique, fixé aux Etats-Unis, représentant le plus
connu de la théorie de l'instinct dans la psychologie sociale préscientifique. Son livre : Introductionà la psychologiesodale,vivement combattu,
exercera, à terme, une influence.
Après la querelle entre les partisans de l'instinct et ceux du milieu, les
deux pôles fondamentaux de la psychologie sociale : individu, société,
vont se réconcilier ou plutôt retrouver leur équilibre avec J. M. Baldwin
(1895) et Ch. Forton Cooley, qui replacent l'individu dans un contexte
social et montrent comment le sentiment du moi une fois constitué,
reçoit à travers les institutions sociales, l'influence des autres.
Enfin Georges Herbert Mead (1934) 5, analyse les rapports entre
l'individu et sa propre expérience de socialisation. Pour l'enfant, son moi
est une donnée sociale. Dans sa conduite avec les autres, il joue un rôle,
1. Nous signalerons ces recherches aux chapitres les concernant ou pour illustrer l'expérimentation.
2. Cf. E. Maccoby et al. (1947), D. Krech et R.S. Crutchfield (1948), R. Daval et al. (1963),
J. Maisonneuve (1951, 1973), Denise Jodelet et al. (1970), S. Moscovici (1972).
3. E. Apfelbaum (1981).
4. Psychicfactorsin civilisation(1893).
5. G. H. Mead (1934, B. 181).
214
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
celui que l'on attend de lui. La personnalité est constituée de ces rôles
intégrés, englobant les attitudes sociales de groupes proches (familles,
amis), mais également de groupes beaucoup plus vastes (nation, etc.). A
partir de cette époque, la psychologie sociale est constituée.
184 Les premières notions ◊ Les recherches des auteurs du xi~ siècle,
sociologues et philosophes, s'exprimaient sous forme abstraite. Tous
poursuivaient une explication de caractère unitaire, pouvant rendre
compte des phénomènes du type du réflexe en physiologie.
Les recherches concrètes menées par des auteurs contemporains
montrent trop la complexité des variables en cause, pour envisager une
explication unique. Cependant, les uns et les autres sont naturellement
portés à donner plus d'importance à certains facteurs qui les intéressent ;
ceux-ci évoluent, mais on retrouve le plus souvent, sous des formes différentes, de vieilles notions.
Parmi celles-ci, on compte l'hédonismeou principe d'utilité de Bentham,
repris par SP,encer, l'un et l'autre l'appliquant au système économique. Cette
notion du role des besoins ou du plaisir apparaît sous une forme originale dans
les ouvrages de Freud. On la retrouve aujourd'hui dans les études de motivations.
Proche de cette notion de plaisir, on trouve celle de pouvoirauquel sont attachés
en Angleterre le nom de Hobbes, en Allemagne, de Max Stirner et Nietzsche,
en France, du biologiste évolutionniste Le Dantec, enfin Adler, psychiatre autrichien. Plus près de nous K. Horney (E.-U.), B. Russell (G.-B.) reconnaissent à
l'esprit de compétitionplus d'importance qu'à la sexualité.Trouvant insuffisante
l'importance reconnue à la manifestation naturelle de l'amour de soi, certains
auteurs s'orientent dans une direction très différente du freudisme et recherchent
dans l'homme d'autres motifs d'action. Ce seront la sympathie,l'imit:ation,
la suggestion,notions proches du rapport entre l'individu et les autres, c'est-à-dire proprement psycho-sociales.
Adam Smith, Herbert Spencer, Mac Dougall (1908), T. Ribot, Max Scheler distinguent, sous des formes diverses, la sympathieressentie par l'individu.
Tarde généralise en sociologie la théorie de l'imif:ation (1890) (proposée par
Baldwin pour expliquer le développement de l'enfant), reprise et complétée par
G.H.Mead.
Quant à la suggestion,ce fut sans doute la notion la plus importante pour le développement des sciences sociales. Peut-être parce 4,ue née d'une expérience
concrète (Charcot à la Salpêtrière), opposée aux theories existantes (Ecole de
Nancy), la suggestion est au départ clairement définie. Assez rapidement, grâce à
de nombreuses expériences vérifiables, naîtront les concepts modernes de conditionnement, de réflexes conditionnés, la notion de situation de crise, de structure
mentale, d'influence du groupe, etc.
185 Les tendances principales ◊ La psychologie sociale n'a pu se détacher de conceptions imp1icitessur la nature de l'homme. Ellesvont inspirer quelques idées fondamentales, certains courants, qui tiendront lieu
momentanément de théorie et reflètent en partie des vues divergentes
quant à l'essence de l'homme. L'importance accordée à la physiologie ou
à l'expérience, à l'enfance ou à l'environnement, à la recherche du maximum de satisfaction et à la nature des facteurs contribuant à celle-ci
( égocentriques ou altruistes) vont orienter les hypothèses et les
recherches.
LA PSYCHOLOGIE SOCIALE
215
185-1 a) La psychologie de la forme ◊ Une des influences les plus marquantes sera exercée par l'école de la psychologiede la forme (Gestaltpsychologie). En re'bellion contre la psychologie allemande de l'époque,
les gestaltistes affirment que la première étape indispensable aux progrès
d'une psychologie systématique, consiste à observer les faits psychologiques tels qu'ils apparaissent dans l'expérience directe. Le gestaltisme
va donner à la psychologie sociale naissante une orientation expérimentale. Sans doute explique-t-il aussi l'attrait pour ce que l'on appelle
l'expérience naïve, le terrain, que l'on retrouve aujourd'hui dans l'intérêt
manifesté pour la vie quotidienne.
Deux idées essentielles inspireront toute une série d'expériences : 1° Un
phénomène psychologique se produit à l'intérieur d'un champ, dans un
système de facteurs interdépendants, dans lequel les propriétés du tout
diffèrent de celles des parties. 2° Le système tend à fonctionner aussi bien
que le permettent les conditions existantes. Nous retrouverons ces postulats dans les expériences de Lewin1, Asch 2, Festinger3,etc.
Cependant, en notant que la cause d'un phénomène social ou individuel n'est
pas un autre fait social ou individuel, mais toujours une combinaison des deux,
on demeure dans la recherche d'une causalité limitée. Il appartenait au gest.altisme, d'opérer ce que Lewin a appelé la révolution copernicienne des sciences
humaines: la substitution de la logique des rapports (Galilée) à celle des essences
(Aristote). Le comportement humain ne dépend pas de la nature de chacun des
éléments du groupe, mais les atittudes psychiques individuelles sont fonction de
leurs relations dynamiques avec les divers aspects de la situation et ne peuvent
être comprises que par les ensembles sociaux, auxquels les individus sont intégrés.
186 b) Les théories du renforcement : le behaviorisme ◊ La psychologie moderne rejette les théories de l'instinct et subit l'influence de l'évolutionnisme. Celle-ci l'amène à s'intéresser, surtout aux États-Unis, aux
phénomènes d'acquisition des réponses, à l'apprentissage. Les expériences montrent que l'acquisition des réflexes ne dépend que fort peu de
facteurs génétiques. C'est surtout en fonction de son expérience face à
l'environnement physique et social, que l'individu acquiert langage, attitude, etc ... Alors que la psychologie limite son investigation à l'aspect
physiologique de l'apprentissage en laboratoire, avec des animaux pour
sujets, la psychologie sociale, intéressée par les comportements, les interactions, les rapports entre les individus et la société, s'inspirera de ces
expériences et étudiera des sujets humains.
Le behaviorisme4,est apparu comme une réaction contre les procédures
subjectives de l'introspection. C'est un courant de pensée plus qu'une
théorie. Il insiste sur la nécessité de fonder la psychologie sur des données
observables : les stimuli, frappant les organes des sens et les conduites
tenues en réponse. Processus que l'on symbolise ainsi : S - R.
1. Cf. n° 882.
2. Cf. n° 873.
3. Cf. n° 830.
4. Behavior =comportement.Cf.
E. Ions (1976).
216
LESDIFFÉRENTESSCIENCESSOCIALES
A l'origine de cette tendance, on trouve les expériences de Pavlov1 qui
ont inspiré J.B.Watson (1919) et de nombreux psychologues.
I.e behaviorisme,
en considérant les comportements des individus comme des
réactions aux stimuli venus du monde social extérieur, a modifié les rapports
entre la psychologie, qui étudie des réactions aux stimuli naturels,la psychologie
sociale aux stimuli sociaux et la sociologie, ou étude des stimuli sociauxeuxmêmes. Mais les gestes et les mots, réactions de comportement, expriment l'individu dans la mesure où ils ont pour lui une signification. Tout en conservant le
point de vue du behaviorisme, il faut y réintroduire la conscience, ce sera la
contribution de C.H.F. Cooley, de G.H. Mead, de F. Znaniecki. Lagrande supériorité des Américains a consisté, au lieu de viser ou redouter une subordination
d'une science à l'autre, à chercher une intégration entre anthropologie, psychologie et sociologie, le psychologue opérant la vérification des hypothèses de l'anthropologue.
I.e behaviorisme a inspiré dans des directions différentes des expériences donnant lieu à des généralisations, à l'élaboration de concepts. On retrouve son
influence dans les recherches sur le rôle de l'éducation et de l'apprentissage, sur
les quatre facteurs de l'apprentissage de J.Dollard et Millet 2, sur les effets des différents types de communication et les changements d'opinion étudiés par C.L
Hovland 3 (1949), sur le rôle de l'imitation et du renforcement par A. Bandura
(1977), enfin sur le contrôle du comportement, idée fixe de B.F. Skinner (1978).
I.e behaviorisme a donné lieu aux thérapies comportementales 4. Il s'agit d'utiliser le renforcement par récompense ou l'inhibition par punition de certains
comportements, l'absorption d'alcool étant, par exemple, associée à des médicaments donnant des nausées. On distingue trois courants utilisant ce schéma. I.e
courantsud-africainde Wolpe inspiré de Pavlov cherche à briser le lien entre les
situations provoquant l'anxiété, en inhibant celle-ci.
L'écoleanglaise,également pavlovienne, mais plus expérimentale, cherche, sous
l'influence d'Eysenck, à briser ou créer des liens en utilisant les principes d'apprentissage de la psychologie expérimentale.
I.e groupeaméricainde Skinner évoque des situations en dehors de la thérapie
sous le titre plus large de« behavior modification». Tout comportement adapté
ou inadapté s'acquiert suivant le même mécanisme : celui du conditionnement.
On a reproche, à juste titre, aux behavioristes d'être simplistes, de passer trop
rapidement de l'animal en laboratoire aux individus, sans tenir compte de leur
complexité. Enfin, les adeptes de la théorie et des modèles s'opposent à ceux qui
privilégient l'expérimentation.
Les thérapies comportementales, malgré les réserves exprimées, se sont développées en France ces dernières années sur le plan thérapeutique pour traiter les
phobies mais les expériences, en particulier en matière de sexualité, soulèvent le
problème de la définition de la déviance (homosexualité, fétichisme etc.) et suscitent également des réserves sur le plan éthique, à cause du caractère de manipulation de ces pratiques.
Née de la psychologie et de la sociologie, la psychologie sociale
emprunte à la première son empirisme, à la seconde son environne1. Un chien qui saliveen absorbant de la poudre de viande (stimulus inconditionnel S. 1.) salivera même sans viande, en entendant une cloche (stimulus conditionnel S. C.), si le son de celle-cia
été régulièrementassociéà la prise de viande.
2. Impulsion, indice, réponse, récompenseou renforcement.
3. C.L. Hovland et al. (1949, B. 860).
4. La Douceur (1989).
LA PSYCHOLOGIESOCIALE
217
mentalisme. L'influence de la tendance expérimentale, l'impossibilité de
trouver une grande théorie unitaire d'explication des comportements, ont
contribué à perfectionner les instruments techniques. « Le refus de théories en chambre [ ...] a conduit de nombreux psychosociologues,non seulement à quitter leur chambre, mais aussi à cesser toute théorisation 1.»
Le danger, signalé en sociologie, de confusion entre rigueur épistomologique et fétichisme des procédures 2 se retrouve en psychologie sociale.
Aussi les tendances récentes s'orientent-elles vers une liaison plus étroite
entre recherche et théorie mais en limitant cette dernière à des explications partielles.
186-1 c) Les sciences cognitives ◊ Le domaine des sciences cognitives
comme celui de la communication intéresse toutes les sciences humaines
et présente également un aspect technique poussé puisqu'il s'agit à la fois
du fonctionnement du cerveau et de sa copie: l'ordinateur.
Le prodigieux essor des neurosciences et l'évolution parallèle des
machines à intelligence artificielle ont créé une mode mais aussi suscité
des questions plus sérieuses. Sans aller jusqu'à admettre la possibilité que
les machines puissent remplacer le cerveau humain, on peut encore améliorer leurs capacités déjà surprenantes et surtout la connaissance des
mécanismes du cerveau sur le plan thérapeutique, psychologique
(mémoire, acquisition des connaissances) et celui du comportement.
Les chercheurs des diverses branches formulent des concepts nouveaux, étape nécessaire avant de constituer une véritable science autonome 3.
On a reproché à l'orientation cognitive de privilégier l'individu en
sacrifiant le sens de la communauté 4 .
187 Les principaux secteurs de la psychologie sociale. La personnalité ◊ La personne est le thème central de toute la psychologie sociale,
comme elle l'était de la psychologie, mais la psychologie sociale insiste,
du fait du mot social, sur l'idée d'interaction avec le milieu.
Le psychologue G.W. Allport a noté plus de cinquante définitions différentes de la personnalité. Cette multiplicité des définitions est révélatrice de notre incertitude sur la notion. Un grand nombre d'auteurs ont
défini la personnalité de façon opératoire, c'est-à-dire en fonction des
techniques qu'ils utilisaient pour l'aborder, d'où l'importance de celles-ci.
C'est le cas de R. Cattel (1950), qui définit la personnalité:« ce qui permet de prédire ce que fera un individu, dans une situation donnée 5 ».
La personnalité a aussi été définie comme « l'organisation dynamique
des aspects cognitifs, volitionnels ou conatifs 6, physiologiques et morphologiques de l'individu».
1. R. Daval et al. (1963), p. 237.
2. Cf. P. Bourdieu et al. (1968, B. 170).
3. Cf. M. Scheerer (1954).
4. Cf. E. E. Sampson in J. Guergen (1980), p. 498, J. R. Eiser (1980), K.J. Guergen (1984), F.J.
Varela (1988).
5. La prédiction est faite à partir d'une analyse factorielle.
6. Conatif qualifie un acte de volonté impliquant un effort.
218
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
On peut étudier la personnalité de différentes manières : 1° en tennes
de niveaux et d'instance.L'introspection la plus élémentaire permet de
reconnaître et éventuellement de hiérarchiser les éléments divers dont se
compose la personnalité, malgré son unité. C'est la distinction entre les
vies végétative, animale, et raisonnable de l' Antiquité.
Freud explique le jeu des conflits par la distinction entre le ça, le surmoi, le moi, instances purement psychologiques et sans références biologiques.
2° On peut encore étudier la personnalité en fonction des différents
fact.eurs, au sens large, qui la composent : facteursbiologiques
et facteurs
sociaux.
Lesfacteursbiologiquesse divisent en facteurs acquis,donc plus ou moins accidentels, et facteurs constitutionnelsoù l'on distingue deux grandes tendances suivant l'importance qu'elles accordent aux caractères héréditaires : théories substantialistes,plus statiques, examinant ce qu'est la personne du point de vue inné et
individuel, et théories situationnellesou « environnementalistes » considérant la
personne en fonction des réactions qu'elle oppose à son milieu.
188 Théories substantialistes. a) Les types ◊ Les théories substantialistescherchent à connaître, expliquer, prévoir les conduites d'un individu
dans chaque situation par rapport à sa personnalité tout entière. Qu'il
s'agisse de conceptions plus synthétiques ou plus hiérarchisées, ces théories insistent sur le fait que la personnalité est composée d'éléments soumis à une organisation.
Le succès de la typologie, d'après J.Stoetzel (1963), pourrait s'expliquer
parce qu'elle exprime les caractéristiques fondamentales de la conception
occidentale de la personnalité, une et intégrée, qu'elle répond à notre
goût de la classification et de l'abstraction, que de plus, elle est relativement accessible au public et correspond au désir de chacun de se
comprendre (narcissisme).
189 b) Les facteurs ◊ La typologie tente de classer les individus en dégageant ce qui leur est commun. A côté de cette voie synthétique existe une
voie analytique qui tend à établir des distinctions. Cette seconde tendance
apparaît avec P.J. Gall (1758-1828).
Elle s'oppose aux facultés générales, ne rendant pas compte des différences
individuelles et annonce ainsi la théoriedesfacteurs,d'après laquelle la personnalité pourrait se décrire et se mesurer, sinon se définir, à l'aide de corrélations entre
les divers facteurs la composant.
C'est en 1924 que Ch. Spearman met au point une méthode mathématique : 1'analyse factorielle
1, 1ui permettant d'analyser un facteur
unique, contenu dans les tests d'intelligence et qu'il nomme g. L.L.
Thurstone, puis R Cattel découvrent d'autres facteurs déterminés de
façon mathématique et objective. Cattell en dénombre douze, qu'il
appelle traits primaires de la personnalité. La personnalité serait ainsi
1. Cf. n° 743.
LA PSYCHOLOGIE SOCIALE
219
constituée par un ensemble de facteurs dont l'inventaire n'est pas terminé.
189-1 c) Les traits ◊ On admet que le type existe, lorsqu'un certain nombre
de traits stables sont associés1 . Pratiquement, les psychologues utilisent
plutôt la notion de typepour décrire la personnalité pathologique et celle
de traits pour décrire la personnalité normale ... dans la mesure où le normal existe encore pour eux...
Du fait des origines psychiatriques des études sur la personnalité et de la qualité du matériel humain, généralement soumis à obseivation, les traits et facteurs
de personnalité sont presque toujours analysés en fonction de l'élément de déséquilibre qu'ils représentent. On étudie les facteurs d'an&_oisse,les causes de
complexe, les mécanismes de défense, mais qui s'intéresse a l'aptitude à la joie,
aux sources de confiance, au dynamisme et à l'altruisme? Un auteur américain,
A.H. Maslow 2 (1954), faisant cette remarque, a essayé d'analyser des personnalités toniques, mais son étude, la seule à notre connaissance répondant à cette
préoccupation, n'est guère convaincante.
190 Les aptitudes ◊ Facteurs innés de la personnalité, elles se traduisent et
s'extériorisent dans une activité. Elles font partie de la personnalité sans
l'exprimer tout entière. Elles s'étudient en psychologie générale, mais surtout en psychologie apppliquée et en psychotechnique. Le psychologue
H. Piéron (1949) en donne la définition suivante: « l'aptitude est la
condition congénitale d'une certaine modalité d'efficience 3 ». C'est une
virtualité qui peut être mesurée par des tests, aussi bien sur le plan mental
que physique.
190-1 Théories situationnelles ◊ Ellesinsistent sur l'influence des éléments
extérieurs et des facteurs d'adaptation de la personnalité, c'est-à-dire ses
réactions au milieu externe. La définition que G.W. Allport (1968)
donne de la personnalité en est un bon exemple : « La personnalité est
l'organisation dynamique dans l'individu, des systèmes psychologiques
qui déterminent ses adaptations propres vis-à-vis du milieu 4.»
La théorie behavioriste5, portée à l'extrême, tend à nier la structure
durable de la personnalité en tant que telle. Ce qui d'après elle, persiste,
c'est l'habitude qui s'est créée en réponse à une pression sociale.
Le plus éminent représentant des théories situationnelles est Kurt
Lewin6 • La notion originale, empruntée au gestaltisme qu'il introduit en
psychologie, est celle de champpsychologique,qu'il définit: « une totalité
de faits coexistants, conçus comme mutuellement interdépendants». La
notion de champ offre l'avantage de faciliter l'étude objective des indivi1. Cf. n° 771 : la personnalité autoritaire.
2. In AH. Maslow (1954, B. 478).
3. (B. 478).
4. G. W. Allport (1968) in Linclzey.Handbookof socialpsychology.
5. Cf. n° 186.
6. Né en Allemagne en 1890, émigré aux États-Unis en 1934, mort en 1947 (1936, 1948, 1951,
B 478).
220
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
dus, en tenant compte de la « puissance de la situation » dans laquelle ils
se trouvent, c'est-à-dire à la fois des facteurs internes et externes.
Lewin cherche par la psycho-dynamique à trouver une représentation
scientifique de l'espace vital et de la fonction qui relie l'espace vital au
comportement.
Sans nier les facteurs innés, Lewin se préoccupe surtout des problèmes
dynamiques de la personnalité, en particulier des phénomènes de tension, de communication, d'interaction et de changement, enfin de développement de la personnalité. Peu de théories en psychologie sociale ont
suscité autant de recherches que celle de Lewin..
Tout en étant un théoricien, il a toujours voulu rester également un chercheur.
Avec ses disciples, il a organisé de nombreuses expériences, en particulier sur les
interactions dans les groupes 1 . Sans doute peut-on critiquer ses théories, sa terminologie, lui reprocher de ne pas tenir compte du passé des êtres, de la continuité
de la structure de la personne, etc. Mais on lui doit la remise à l'honneur des facteurs psychologiques rejetés par les behavioristes. C'est lui qui a réanimé lapersonaréduite à un ensemble de mécanismes, et fait passer un souffle de vie dans la
psychologie américaine moderne.
Pour conclure, on peut dire que la personnalité est la notion par
laquelle il nous est possible de rattacher à un centre, une série d'actes, de
comportements, de conduites, ceux-ci formant un ensemble composé
d'une part innée, d'une autre part acquise, le tout organisé et hiérarchisé,
permettant des processus d'adaptation originaux et caractéristiques de cet
ensemble.
191 Les principaux secteursde la psychologiesociale: 1° Le problèmedes rapports de l'individu et de la culture ◊ Il s'agit là de
l'étude des facteurs qui jouent dans cette intégration de l'individu à la
société dans laquelle il vit.
On retrouve le thème des influences de l'héréditéet du milieu. Les recherches
pour mesurer l'influence de l'un et de l'autre facteurs ont été faites, en particulier,
sur de vrais jumeaux (monozygotes) représentant l'élément héréditaire le plus
comparable possible, alors que milieu et éducation peuvent varier dans les cas de
séparation des enfants dès la naissance.
La sodalisationde l'individu. - Le problème précédent se posait en termes surtout psycho-physiologiques. Il s'agit d'étudier ici comment se produit l'acculturation de l'individu et comment jouent les divers facteurs dans le processus:
contrainte de Durkheim, imitation de Tarde, réflexes conditionnés de l'apprentissage, qui commencent avec le dressage physiolopque de l'enfant (régularité de la
nourriture, propreté, etc.), avec toutes les consequences particulières, suivant les
individus, que peuvent produire le refoulement, la contrainte ou la persuasion.
M. Mead 2 (1952) insiste sur la nécessité de replacer l'apprentissage individuel
dans le contexte culturel global qui le renforce et cite l'exemple de l'éducation à
Bali, où les enfants sont habitués à supporter sans transition actes de tendresse et
d'abandon, où la frustration avec sa conséquence l'agressivité, devient inconcevable car le temps n'existe pas à Bali. L'on ne conçoit que le présent, lequel ne
produit rien, ne mène à rien et par là supprime l'attente.
1. Cf. 882 bis.
2. (B. 181).
LA PSYCHOLOGIE SOCIALE
221
192 L'influence des conditions sociales. a) La perception o Même
les réactions qui semblent universelles parce que physiologiques subissent
l'influence de la culture.
L'expérience ethnologique a permis de constater que les stimuli, qui « physiquement » semblent identiques, sont perçus différemment par les individus
appartenant à divers groupes culturels. Chaque culture a, par exemple, divisé suivant un système différent le contenu des couleurs du spectre.
Les sociologues de l'Ecole de l'Année Sociologique, ont été les premiers à
découvrir que l'espaceet le temps sont en réalité des constructions sociales.
192-1 b) La mémoire ◊ W. James remarquait déjà que« le marchand retenait les listes de prix et l'homme politique les votes et les discours de ses
collègues1 ». La plupart des individus oublient les situations qui leur ont
été pénibles mais quelques-uns au contraire, les sélectionnent. Il paraîtrait assez fondé de dire: « Dis-moi de quoi tu te souviens, je te dirai qui
tu es.»
193 c) Les comportements d'intelligence ◊ Les conduites intelligentes,
dit J. Stoetzel2, sont évidemment sociales dans leur intention et leurs
effets. L'intelligence ne peut se définir que par rapport à une certaine
définition sociale de cette valeur. De nombreuses expériences ont montré
l'influence des facteurs sociaux sur les opinions.
Le test de A Binet 3 a permis à ses élèves et successeurs, d'étudier les variations
des niveaux d'intelligence, en fonction des conditions socioculturelles.
19 3-1 d) La vie affective et les attitudes ◊ L'expression de la vie affective
est le facteur qui semble à beaucoup le plus spontané et d'après l'opinion
populaire, le plus universel. Pourtant, l'influence de la culture en ce
domaine est importante.
O. Klineberg (1957) note que les Chinois en colère ont les yeux ronds, c'est
pourquoi ils s'imaginent que les Européens, n'ayant pas les yeux bridés, sont
constamment mécontents. C'est dans et par l'affectivité que les individus
prennent contact avec les valeurs sociales, car aimer, souffrir, avoir peur, c'est
avoir une attitude, une conduite vis-à-vis d'une situation, d'un objet, d'une personne. Les comportements affectifs s'imposent le plus souvent avec une grande
force, c'est pourquoi la société est intervenue pour définir les situations et régler
les émotions susceptibles de comportements efficaces, mais aussi de subversion.
L'institutionalisation de l'affectivité, sa réglementation, se manifestent dans
toutes les cultures. La psychologie populaire, admise par le plus grand nombre, en
représente sans doute la forme la plus contraignante, car elle impose et n'explique
pas, tout en se croyant universelle. J.Stoetzel donne en exemple les traditions
occidentales concernant le deuil, qui sont si peu aptes à résoudre les problèmes de
ceux qui doivent en jouer les rôles.
194 2° Les niveaux ◊ On peut également regrouper les différents thèmes
de réflexion et les expériences des psychologues sociaux en fonction de
leurs niveaux.
1. In J. Stoetzel (1963), p. 111.
2. In op. dt.
3. Cf. LivreIII. N° 730.
222
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Le premier rassemble les études portant sur les réactions intraindividuelles.On n'étudie pas l'individu coupé du monde, mais on
cherche comment il organise ses réactions face au monde (équilibre
cognitif).
Le niveau « interindividuelet situationnel» étudie la dynamique des
relations qui peuvent s'instaurer à un moment donné entre individus
donnés, dans une situation donnée, étude de groupes le plus souvent.
Au niveau positionnel: sont étudiés les degrés d'influence variant avec
les statuts sociaux : pouvoir, emprise, influence minoritaire.
Enfin au niveau idéologique,l'on mesure l'influence des normes maintenant un ordre établi dans les rapports sociaux: soumission, conformisme etc. 1
194-1 Les liens entre la psychologie sociale et les autres sciences
sociales ◊ Toutes les sciences sociales sont en relation les unes avec les
autres, mais celles dont on vient de tracer rapidement l'évolution : sociologie, ethnologie, psychologie sociale, sont issues d'un fond de réflexions
communes sur l'homme et la société. Elles ont maintenant conquis leur
indépendance, mais après une période de défense assez jalouse de leurs
frontières, elles reconnaissent aujourd'hui ce qui les unit et la nécessité
d'une collaboration.
19 5 1 ° Psychologie sociale et sociologie ◊ La psychologie sociale et la
sociologie sont les deux sciences humaines les plus proches l'une de
l'autre.
Toutes deux s'intéressent à des situations sociales : les gens âgés, la
famille, ou à des comportements sociaux : les préjugés racistes, ou à des
processus tels que la concurrence. Cependant si le sujet peut être le
même, les points de vue adoptés sont différents. La psychologie sociale
étudie des comportements individuels, alors que la sociologie ne s'intéresse aux comportements qu'à partir de la possibilité d'atteindre un certain niveau de généralisation.
Il est rare que le même objet soit rigoureusement commun au psychologue et
au sociologue, cependant cela peut se produire. J.Stoetzel (1963) cite le cas de
l'étude de la compétition. Lepsychosociologue étudiera la compétition au sein de
la famille entre frères et sœurs, en classe ou dans un parti politique, les types
d'éducation: le système des notes, des examens et des concours et leurs effets, etc.
Il observera les types d'individus stimulés ou découragés par la compétition : le
sentiment d'infériorité par exemple, incite souvent par compensation à rechercher les situations de ce genre. Le sociologue, lui, analysera le rôle que joue la
compétition dans la société, les phénomènes institutionnalisés : examens,
concours, marché, bourses, jeux de la télévision, concours de beauté.
La psychologie sociale a apporté à la sociologie un point de vue que
celle-ci n'avait pu emprunter à une psychologie trop individualisée. A
l'intérieur même de la sociologie, une perspective psycho-sociale est
1. On retrouvera certaines expériences concernant ces divers niveaux aux chapitres des techniques.
LA PSYCHOLOGIE SOCIALE
223
souvent présente, tenant compte des attitudes, des relations interindividuelles, des tensions, etc.
D'un autre côté, la psychologie sociale a besoin des cadres de la sociologie, surtout lorsqu'elle se spécialise et s'applique à certaines branches:
psychologies industrielle, religieuse, militaire, etc. Elle tient compte de
plus en plus de notions proprement sociologiques,telle la notion d'institution.
Il ne s'agit pas seulement de querelle d'étiquettes mais bien de la
reconnaissance d'une discipline comprenant théorie et pratique. Or pour
de nombreux sociologues, la psychologie sociale n'existe pas en tant que
telle.
Il est certain que sa double origine la gêne et aussi l'incite en progressant à se diviser entre d'une part l'orientation psychologique avec les tendances cognitivistes, comportementalistes et les expériences de laboratoire. D'autre part la tendance pratique, interventionniste, clinique
comportant elle-même sur un continuum deux attitudes, une attitude
attachée à maintenir la liaison scientifique, universitaire théorique et pratique (cf. Dubost n° 881) et une dérive plus ou moins prononcée vers les
consultations rentables... celle des conseillers considérés comme les
« valets du patronat». Pour réagir et trouver un lien d'appartenance, les
psychologues sociaux ont tenté ces dernières années un rapprochement
avec les sociologues sous l'étiquette de sociologie clinique. La société
internationale de sociologie accepte l'intégration de ces « réfugiés » 1.
Dans quelle mesure les esprits suivronts-ils? Ce ralliement paraît
contraire au mouvement d'autonornisation et de spécialisation croissantes accompagnant les progrès scientifiques2 .
196 2° Psychologie, psychologie sociale et psychologie collective ◊ La psychologie s'intéresse aux problèmes ae comportement soit
au plan individuel et surtout psychophysiologique,soit dans une perspective abstraite et générale. Elle étudie la mémoire, la volonté, etc. La psychologie sociale observe les processus d'interaction individuelle, les
comportements de groupe, mais dans une optique très concrète. Les
méthodes également sont dissemblables, le psychologue travaille surtout
en laboratoire, le psychologue social également sur le terrain. Cependant,
malgré les différences, il existe un domaine commun que chacune de ces
sciences aborde avec son point de vue propre.
Par exemple les tests serviront au psychologue pour étudier l'intelligence ou la
mémoire, alors que le psychologue social étudiera les variables modifiant les
résultats : habitat rural, niveau de vie, présence de la mère au foyer, etc. Pour
J.Stoetzel3, la psychologie sociale s'est développée après la psychologie et lui
emprunte quantité de notions : apprentissage, motivation, forme, etc. La réciproque est moins vraie et c'est plutôt par l'intermédiaire de la psychologie appli1. Modification déjà intervenue au Québec.
2. L'exemple du sommeil et de ses pathologies qui encore partagé entre divers spécialistes (pneumologie, O.R.L., etc.) tend à devenir une discipline à part entière. Enfin la sociologie elle-même a
donné l'exemple en se séparant de la philosophie.
3. Op. dt.
224
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
quée: psycho-technique, psychologie du travail, que s'est fait sentir l'influence de
la psychologie sociale sur la psychologie.
Les processus de socialisation, d'interaction sociale, de changements culturels,
sont des processus psychologiques qui s'expriment dans la perception, l'apprentissage et le développement de la personnalité, mais s'effectuent dans des conditions sociales données. Les psychologues étudient l'aspect individuel et généralisable du phénomène, ethnologues et psychologues sociaux, l'aspect culturel.
Chacun, sans traiter ce qui relève de l'autre, cependant ne l'ignore pas. Les psychologues en particulier ne peuvent méconnaître l'influence de la culture.
S'il est difficile de distinguer la psychologie de la psychologie sociale, il devient
encore plus délicat de les séparer de la psychologiecollective.On date en France
l'intérêt pour celle-ci de l'ouvrage de G. Le Bon (1895) La psychologiedesfoules1.
En fait il ne fut que l'un des auteurs parmi d'autres à s'intéresser au sujet, répondant ainsi aux préoccupations de ses contemporains. Au xIX'siècle les révolutions
de 1789, 1830, 1848 et surtout la Commune sont proches. Romanciers et historiens les font revivre2 • La chance de Le Bon fut de fournir des explication claires
sinon justes des comportements collectifs. « L'individu en foule descend plusieurs
degrés sur l'échelle de la civilisation.» Conduit par l'inconscient, sa rationalité
mise en veilleuse, il est soumis à son impulsivité, à l'exagération des sentiments, à
ces caractéristiques« que l'on observe également chez les êtres appartenant à des
formes inférieures d'évolution comme la femme, le sauvage et l'enfant». Pourquoi ? parce que le nombrerend irresponsable tout en donnant un sentiment de
puissance. Intervient également une sorte de contagionqui suscite au-delà des
intérêts personnels, un intérêt collectif. Cont.agion renforcée par la suggestionqui
plonge les individus dans un ét.at quasi hypnotique.
Le Bon complète ses explications sur les risques et dangers présentés par les
foules en fournissant un remède : le meneur. Ses conseils constituent avant la
lettre un vérit.ablepetit manuel de propagande 3 •
Freud reprend l'idée de Le Bon sur l'inconscient collectif et la complète par une
explication psychanalytique 4 : «Unetelle foule primaire est une somme d'individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont en
conséquence dans leur moi, identifiés les uns aux autres. »
Cette intervention de Freud explique en partie l'orientation psychanalytique
donnée à l'étude des réactions collectives ces dernières années 5.
S. Moscovici (1981) tente de remettre à l'honneur les études de psychologie
collective. Reprenant les hypothèses de Le Bon, Tarde et surtout Freud, il se voit, à
juste titre reprocher son manque d'esprit critique 6 . Quelques sociologues américains 7 analysent les caractéristiques des situations dans lesquelles les foules
risquent de réagir.
Le plus frappant dans l'ensemble de ces travaux, c'est la confusion des
termes 8 : foule, masse, collectivité, groupe. Alors que la foule ne repré1. G. Le Bon (1895, 1910), Y.J. Thiec (1981).
2. E. Zola et surtout H. Taine (1887). Voir sur cette période l'excellent ouvrage de Suzanna Barrows (1981). Elle indique que Lesoriginesde laFrancecontemporaine
peuvent être considérées comme
« la bible de tous les penseurs réactionnaires et le plus cité des psychologues des foules».
3. Hitler et Mussolini s'en seraient, dit-on, inspirés.
4. S. Freud (1921, B. 202).
5. Cf. W. Reich (1952, B. 910), G. Mendel (1968, 1980, B. 910 ter).
6. Y.J. Thiec (1981).
7. K. Lang et G. Lang (1968).
8. « On a vraisemblablement réuni sous le terme de foule des formations très différentes qui ont
besoin d'être distinguées», Freud (1923, B. 202), p. 141.
LA PSYCHOLOGIESOCIALE
225
sente qu'un rassemblement momentané, la masse correspond à un
agglomérat de population dont les individus sans être réunis physiquement sont liés entre eux par une idéologie, une nationalité, un rapport à
quelque chose ou quelqu'un. C'est sous cette forme que le terme a intéressé sociologues et politologues 1. Enfin on doit signaler l'attention des
historiens pour la psychologie collective des sociétés : l'histoire des mentalités. 2 •
197 3° Psychologie sociale et ethnologi.e ◊ C'est d'abord sous une
forme psychologique que les ethnologues ont eu à poser certains de leurs
problèmes, tel celui de l'intégration culturelle. L'absence de troubles psychologiques, soi-disant caractéristiques de l'adolescence, chez les jeunes
filles des îles Samoa, oblige à se référer à des notions de psychologie
sociale et à tenir compte de facteurs sociaux. De leur côté, les ethnologues
fournissent des exemples et parfois des explications aux psychologues
sociaux. En effet la psychologie sociale est à l'étroit dans le cadre culturel
occidental. Pour savoir ce que valent les explications qu'elle fournit, il lui
est indispensable de comparer ses données avec celles obtenues dans des
cultures différentes. L'ethnologie permet à la psychologie sociale de devenir comparative.
J.G. Whiting indique que dans les études psychologiques limitées à une
société, la nonne sociale étant constante, on étudie les variations individuelles. II
est donc très précieux de pouvoir, par la méthode comparative, faire varier la
norme sociale en tâchant de maintenir les variations individuelles constantes.
Whiting cite le cas des expériences sur le sevrage de l'enfant, faites à Kansas City.
Elles montrent que les troubles émotionnels sont d'autant plus fréquents que le
sevrage a lieu à un âge plus élevé. L'observation s'arrête à l'âge d'un an. Reprise
dans des sociétés non occidentales, l'expérience a prouvé que les troubles diminuaient au contraire en fonction d'un sevrage retardé. L'expérience occidentale
avait été arrêtée trop tôt
De son côté, l'ethnologie, sous l'influence de la psychologie sociale, a
élargi son domaine et sa réflexion. Au lieu de se borner à des descriptions
de rites ou d'objets, elle cherche elle aussi, de plus en plus, à replacer
l'homme dans un contexte général.
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SECTION5. LA PSYCHANALYSE
199 Définition ◊ La psychanalyse n'est pas une science sociale car ce n'est
pas une science. Mais elle exerce une telle influence sur chacune d'elles
qu'il est nécessaire d'en donner ici un bref aperçu.
La psychanalyse est à la fois :
1° Une méthoded'investigationqui permet d'atteindre des processus
inconscients, à peu près inaccessibles à toute autre méthode;
2° Une méthode de psychothérapiequi utilise la relation personnelle
entre le thérapeute et le patient.
230
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
3° Un ensemble de théoriespsychologiques:théorie des névroses, tentative de description et d'explication des conduites humaines individuelles, concrètes, de l'organisme aux prises avec son entourage.
Plus encore que dans le cas de Weber, de Durkheim et même de Marx
on ne peut parler de l' œuvre de Freud sans évoquer sa personnalité et
son époque (Vienne 1860). Bien qu'il s'en soit parfois défendu, il a
cependant reconnu « l'influence des circonstances sur ses travaux».
Freud est né le 6 mai 1856 dans la petite ville morave de Freeberg. Son père
était un marchand juif de tissus. Sa troisième épouse, mère de Freud, était une
ravissante femme beaucoup plus jeune que son mari. Après des revers de fortune, la famille (4 filles et 3 ~arçons) s'installe à Vienne qui jouit depuis 1860
d'un régime politique libéral . Le krach boursier de 1873 suscite une vague
d'antisémitisme 2 . Freud abandonne le droit pour la médecine. De 1876 à 1882
il travaille dans le laboratoire du grand physiologiste Brucke puis à l'hôpital,
enfin auprès de Breuer avec lequel il soigne la malade hystérique Bertha Pappenhaim, immortalisée sous le nom d'Anna O. Son traitement contient en germe la
psychanalyse future, ce que la malade appela « cure par la parole » ou « ramonage de cheminée». Il obtient une bourse pour se rendre à Paris auprès de Charcot.
De retour à Vienne après six mois à la Salpètrière, Freud ouvre un cabinet de
consultation et épouse Marthe Bemays. Ils auront sept enfants en dix ans.
Les théories de Freud furent très contestées et le rôle de la sexualité
surtout infantile ainsi que l'hystérie masculine considérées choquantes.
Néanmoins, il put créer la Sociétépsychanalytiquede Vienne (1900). Il
suscitera un intérêt grandissant pour finalement acquérir une célebrité
intemationale 3 • Atteint d'un cancer du palais, il ne se résolut qu~ tardivement à quitter l'Autriche après l' Auschluss4 et mourut aux EtatsUnis (1939), où la psychanalyse connut le succès que l'on sait.
A noter deux caractéristiques de ces débuts de la psychanalyse.
D'abord, la volonté de Freud de la soustraire au monopole des médecins 5 d'où l'admission de deux d'entre eux à titre de caution: Adler6 et
Jung 7 et la participation de nombreux profanes.
Enfin et surtout l'histoire des premiers disciples de Freud est caractérisée par des scissions8, des séparations succédant à des périodes de
confiance et d'attachement intense 9. Fliess le disciple chéri, Jung le successeur prévu, Adler, Rank, représentent les ruptures les plus spectaculaires et les plus douloureuses.
1. Freud demeurera toute sa vie une libéral.
2. Vers 1870 près de la moitié des journalistes, médecins et avocats sont juifs, sans parler de leur
contribution à l'extraordinaire richesse de la vie intellectuelle (Kafka, Malher, etc.).
3. Proposé pour le Prix Nobel.
4. li y parvint grâce à l'intervention de deux de ses disciples, Jones en Grande-Bretagne et Marie
Bonaparte en France.
5. Son expérience du milieu lui ayant appris à quel point ses collègues s'opposaient aux idées
nouvelles.
6. Sur le rôle d'Adler, cf. Stepansky (1983).
7. Jung comme non juif et suisse servait aussi de caution. Il était déjà l'auteur d'une c:cuvre
importante quand il rencontra Freud. Ce n'était donc pas un disciple comme d'autres.
8. Les scissions (cf., n° 200-1) continuent à être une des caractéristiques de la psychanalyse.
9. Dans quelle mesure la personnalité de Freud favorisait-elle ce climat passionnel ou ses disciples intéressés par la psychanalyse souffraient-ils de sensibilités particulières ? Ne venaient-ils pas à
LA PSYCHANALYSE
2 31
200 Origine et évolutiçn ◊ Vers 1880, la médecine s'intéressait aux névroses et à
l'hystérie (Charcot, Ecole _çiela Salpétrière), utilisait souvent les interrogatoires
sous hypnose (Bemheim, Ecole de Nancy) et avait déjà découvert leur vertu thérapeutique, en particulier dans le cas de malades sous l'influence de souvenirs
inconscients et de leurs conséquences pathogènes (P. Janet).
Freudavec Breuerconstate l'effet thérapeutique de la « catharsis » 1 sous hypnose, mais aussi ses limites. La suggestion à l'état de veille rencontre les résistances du malade, d'où la règle fondamentale de la libre association d'idées,
dans laquelle le malade doit tout exprimer. L'interprétation de ce matériel, de sa
signification, est à la fois procédé et traitement et constitue la psychanalyse. A
cette époque, Freud développe sa conception d'ensemble de la vie mentale : La
SdencedesRêves(1899), Psychopathologie
de la vie quotidienne(1901).
Au cours de cette période, la psychanalyse est centrée sur l'exploration de l'inconscient et des pulsions refoulées de l'instinct. C'est la périodepansexualiste
(1900-1920):
- La théoriedesinstincts : les instincts du Moi, tendant à la conservation de
l'individu, s'opposent aux instincts sexuels tendant à conserver l'espèce. Les tendances instinctuelles désagréables ou désapprouvées sont réduites soit par leur
décharge, soit par refoulementLes tendances refoulées s'expriment dans les actes
manqués, les rêves ou des symptômes névrotiques.
- La théoriedesnévroses: leur cause se situe dès le développement de la sexualité enfantine.
- La théoriede la curepsychanalytique:elle porte sur l'analyse des phantasmes
inconscients. Le but du traitement consiste à les amener à la conscience. La psychanalyse implique une expérience vécue par l'analyste et l'analysé, elle pose un
transfert du patient à l'analyste. Dans le transfert, le patient au lieu de se souvenir, se conduit envers le psychanalyste comme il s'est conduit dans son enfance
avec les personnes de son entourage. L'observateur comprend ainsi ce qui a pu se
produire dans le passé, en même temps que le patient, devenu adulte, prend
conscience de ces éléments de sa vie qui le gênaient et qu'il avait refoulés.
La périodeégologiquese caractérise par une modification de la théorie des instincts. A partir de 1920, Freud découvre)es pulsions de mort et d'agression (Thanatos), opposées aux pulsions de vie (Eros). L'explication en psychanalyse ne se
donne plus seulement en termes de conflits de pulsions et les seules pulsions
sexuelles ne sont plus en cause, mais en termes de défense du moi contre les
pulsions. L'agressivitédevient l'élément essentiel. Notion complexe, difficile à
cerner et en tout cas bien différente de l'idée un peu sommaire, sous laquelle la
théorie de Freud a été vulgarisée dans le public. Durant cette période se situe la
modification de la théorie de l'appareil psychique: Freud substitue à la division :
conscient, préconscient, inconscient, le « çà» où siègent les pulsions et désirs
refoulés ; le Moi, différenciation du «çà» au contact de la réalité ; le surmoi, différenciation du Moi par l'intériorisation des images idéalisées des parents à la
suite du conflit œdipien. Ces trois systèmes traduisent la façon dont les motivations se groupent dans leur conflit.
A partir de 1935, on tente de tenir compte de l'entourage et des relations
interpersonnelles. C'est la périodemétapsychologique.
La première tendance est celle de Mélanie Klein qui insiste sur les conflits de
la petite enfance. La deuxième est représentée par Karen Horney. Ble vise les
Vienne pour soigner leurs névroses 7 Le recrutement des analystes ne se1ectionne pas sur des critères
de tolérance et d'équilibre.
1. Au sens propre signifie purge; au sens figuré, se libérer.
232
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
conflits actuels de l'individu avec son entourage. Enfin, Anna Freud souligne la
fonction intégrative du Moi dans sa relation avec le monde extérieur.
Jung et Adler se sont séparés de Freud, le premier plus attaché aux valeurs
symboliques et collectives persistant dans l'inconscient, le deuxième insistant sur
l'agressivité et le complexe d'infériorité.
A signaler une personnalité originale: l'Anglais D. W. Winnicot (1971) qui
crée le concept d'objet transitionnel1, important dans la formation intellectuelle
et affective de l'enfant, sa distinction entre le moi et l'extérieur mais applicable
aussi en art et en littérature.
200-1 Les dissidences et les scissions◊ Après la ze guerre mondiale, 1° est
créée la Stépsychanalytiquede Paris animée par J.Lacan. Elle publie la
RevueFrançaisede psychanalyseet fonde au debut de 1953, un Institut de
psychanalysedirigé par S. Nacht 2° A la suite de conflits de tendances et
de personnes se crée en juin 1953, la Sté Françaisede psychanalysequi
publie une revue : La Psychanalyse.La reconnaissance de la société par la
Sté Internationalede psychanalysesoulève des difficultés. 3° En juillet
1964, l'Associationpsychanalytiquede France {Pr. Lagache) se trouve
reconnue. J.Lacan exclu fonde de son côté l'Ecolefreudiennede Paris,
non reconnue sur le plan international.
Un Centreinternationaldepsychanalyse,psychiatrieet scienceshumaines
créé en 1975, tente de briser le cercle étroit des sociétés de psychanalyse,
en recherchant une plus grande pluridisciplinarité, mais il ne peut surmonter les oppositions de personnes et de points de vue.
4° Enfin apparaît le Quatrièmegroupe qui édite la revue Topiques.Les
querelles2 portent sur les problèmes essentiels d'interprétation de Freud,
les objectifs scientifiques ou thérapeutiques de la psychanalyse, mais
aussi sur des questions concrètes telles que la durée des séances 3 ou la
présence de l'analyste dans le jury permettant à l'analysé d'exercer. Plus
inquiétantes que ces oppositions, aggravéespar les personnalités des psychanalystes, se posent les problèmes de fond et les doutes sur l'intérêt de
la psychanalyse. Sa valeur scientifique 4 et son efficacité thérapeutique
sont contestées par de nombreux psychanalystes 5• Ils constatent le psittacisme, le repli sur soi ou autre écueil, la fuite dans d'autres domaines:
biologie, psychologie. Enfin, par rapport à l'élan créateur de ses débuts,
la psychanalyse paraît non seulement incapable d'innover mais refuse
toute tentative de sortir du conformisme le plus étroit et impose un dogmatisme bien éloigné de son esprit initial.
201 Les liens
de la psychanalyse avec les autres sciences
sociales ◊ La « dilution » de la psychanalyse dans les sciences sociales,
particulièrement aux États-Unis, est le meilleur signe de son succès. Il
1. Le« nounours» par exemple.
2. Pour des précisions cf. Ornicar, 1976, 1977.
3. Plaisanterie classique rappelée par R. Jaccard (cf. Le Monde; dimanche 2 août 1981, p. XI)
« Le névrosé bâtit des châteaux en Espagne, le psychotique croit y habiter, le psychanalyste récolte les
loyers».
4. Cf. pour K. Popper, la psychanalyse pas plus que le marxisme n'étant réfutable ne peut être
considérée comme une science.
5. Cf. Luce Irigaray ( 1977), S. Viderman, J. van Rillaer.
LA PSYCHANALYSE
233
s'agit, évidemment, non de la thérapeutique mais des concepts, d'une
manière de tenir compte de certains éléments que le langage nous révèle.
L'utilisation des termes de : « résistance », « conflit mental », « rationalisation », « refoulement» ... sans parler du terme « complexe » devenu
courant avec un contenu bien différent de son sens original, est symptomatique. Enfin, comme le dit R. Bastide (1950) : Freud a fait à la sociologie fonctionnaliste le cadeau royal de la « fonction latente».
R. Bastide (1950) reconnaît l'influence de la psychanalyse sur les
sciences sociales. Il serait plus exact de parler du caractère dialectique de
leurs rapports, marqués par des conflits ou des oppositions, surmontés
dans une intégration plus complète. La psychanalyse insistait d'abord
sur l'importance des premières années, la sociologie, au contraire, sur la
plasticité de la nature humaine et l'importance de l'expérience vécue.
On retrouve ces éléments dans la place tenue, dans l'actuelle psychanalyse, par les mécanismes de défense.
L'ethnologie pose le problème du relativisme du complexe d'Œdipe,
absent dans les sociétés matrilinéaires. Ceci oblige à reconsidérer l'universalité que comporte l'élément biologique : la symbiose de l'enfant
avec la mère et la forme qu'il adopte dans des cultures différentes.
La psychanalyse trouve des domaines où elle sera plus immédiatement utilisable: c'est d'abord le cadre de la pathologie sociale pour expliquer les personnalités désadaptées et les situations de crise. La sociologie de la famille profite également des conceptions de Freud.
A partir de là, tous les domaines empruntent plus ou moins à la psychanalyse
certaines notions: H. O. Lasswell (1950) 1 et E. Fromm (1941) 2 en science politique (études sur les personnalités politiques et recherches sur les criminels de
guerre nazis, les causes profondes de l'hitlérisme, la propagande), H. Parker et
G. Katona en économie politique sur les motivations et attitudes des consommateurs. En sociologie, les problèmes de relations interraciales et de désorganisation
sociale, en ethnologie l'étude des mythologies et de l'acculturation, enfin en psychologie sociale, les notions d'attitude, de rôle, et en particulier l'interprétation
des processus de groupe, font plus ou moins appel à des notions psychanalytiques.
Mais, comme le remarque R. Bastide, à part chez A Kardiner (1946) 3 et
R. Linton ( 1944) 4, on se trouve presque toujours en présence de contributions
juxtaposées plus que synthétisées. Il semble que le plus souvent, les sociologues
étudiant la criminalité ou l'antisémitisme, se contentent d'ajouter à leurs explications habituelles : crise économique, facteurs sociaux, des causes psychanalytiques. Or, celles-ci paraissent aussitôt prendre la première place. Ceci oblige la
sociologie à progresser dans le sens d'une grande connaissance des relations
entre les niveaux de la réalité et les poids respectifs des divers facteurs en cause.
Un exemple en est donné par les problèmes d'éducation. La psychanalyse a attiré
l'attention sur l'importance du développement de l'enfant dans les première
années et les ethnologues avec M. Mead et A Kardiner, ont depuis orienté leurs
recherches dans cette direction. L'importance donnée par Gorer aux diverses
1. In Lasswell (1930, B. 239) et in L. D. White (1956, B. 170).
2. E. Fromm (1941, B. 5 54).
3. A. Kardiner (1946, B. 181).
4. R. Linton (1947, B. 181).
234
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
façons d'emmailloter les enfants, comme facteur d'explication de la psychologie
russe, est l'exemple, souvent cité, d'exagération de l'interprétation psychanalytique.
Retenir la seule manière d'emmailloter sous prétexte de faire une place à la
psychanalyse, c'est négliger ce qui est au moins aussi important: la façon d'utiliser la technique, car on peut emmailloter gaiement, tendrement, en parlant à
l'enfant, en jouant avec lui, ou en le traitant comme un objet. Ce qui importe
c'est la situation totale socio-personnelle dans laquelle les pratiques trouvent
leur expression.
Pour l'instant on peut dire que l'apport de la psychanalyse est difficile
à préciser tant il est important. La découverte de l'inconscient et des
mécanismes de refoulement et de défense, représente une possibilité
d'explication des processus individuels et collectifs que l'on est encore
loin d'avoir épuisée et que chacune des sciences sociales intégrera, sans
aucun doute, progressivement en écartant, espérons-le, les interprétations abusives.
On peut se demander quel est l'avenir de la théorie psychanalytique
dans un monde futur de procréation assistée, de clonage, de techniques
qui suppriment les liens réels et symboliques de la filiation, la fonction
paternelle de médiateur entre la mère et l'enfant, enfin celle de représentant de la société dans la communauté familiale.
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SECTION6. L'HISTOIRE
203 Le problème des origi.nes ◊ L'histoire a longtemps été conçue
comme la connaissance du passé et d'un passé que hantait le problème
des origines ... Ce « démon des origines» fut peut-être seulement « un
avatar de cet autre satanique ennemi de la véritable histoire, la manie du
jugement» écrit M. Bloch. On retrouve ici comme en chacune des
L'HISTOIRE
237
sciences humaines, la confusion entre les valeurs et les faits, ralentissant
le développement scientifique. L'histoire va perpétuellement chercher
dans le passé, sous couvert d'explication, des justifications, s'éloignant
ainsi de ce qui est sa raison d'être : comprendre. A cette cause de non
développement, commune aux sciences humaines, l'histoire ajoutera les
siennes propres.
204 L'histoire Jusq_u'en 1850. Le romantisme o Les exigences de l'expérimentation, la notion de rigueur scientifique, la volonté et l'espoir d'y soumettre
les sciences humaines, se heurtaient dans le domaine historique à des difficultés
particulières. Selon G. Gusdorf (1960) : « par rapport à l'interprétation explicative de la réalité humaine selon l'idéologie scientiste, [...] les historiens plaident
coupables, reconnaissant que l'histoire n'est pas une science à part entière 1.»
L'histoire exerce sur les hommes une indiscutable fascination, semblable à celle de leur enfance, qui suscite tant d'autobiographies. Il
semble qu'à travers l'une et l'autre, l'individu cherche à la fois la justification et l'explication de son être et de son destin. C'est ainsi que l'histoire relève de la philosophie, mais rêve d'être une science.
L'influence du scientisme a orienté l'histoire dans deux directions différentes : l'une technique : la critique des documents, l'autre philosophique: la recherche de grandes lois. L'histoire elle-même va se charger d'influencer directement la réflexion historique. Les bouleversements
qu'amènent en Europe la Révolution et l'Empire donnent à la période
romantique, un caractère particulier, celui de la nostalgie du passé.
Comme le dit fort justement G. Gusdorf: « L'historiographie moderne à ses
débuts, [ ...] sert d'instrument à une subjectivité qui se cherche, subjectivité des
individus et des peuples en quête de leur propre authenticité 2 • » Depuis la Révolution française, l'histoire n'est plus celle des rois, des cours et des seules
batailles, elle est devenue celle des peuples. Nationalismes trouvant dans le passé
des raisons d'être; exaltation de ceux qui n'ayant pas vécu les périodes historiques, veulent les faire revivre : Thiers, Mignet, Michelet, Lamartine écrivent
l'histoire de la Révolution; nostalgie de ceux qui idéalisent l'Ancien Régime:
Vigny, Lamartine. L'histoire est à la mode. Walter Scott remet le Moyen Age à
l'honneur, tandis que Chateaubriand et les grands dramaturges allemands et
français : Gœthe, Schiller, Hugo, empruntent, eux aussi, leurs sujets à l'histoire.
Alexandre Dumas admire Lamartine pour avoir, dans !'Histoire des Girondins,
« élevé l'histoire à la hauteur du roman». C'est pourquoi Langloiset Seignobos,
soucieux d'un retour à la rigueur, notent que jusque vers 1850, l'histoire est restée pour les historiens et pour le public, un genre littéraire.
A côté de la sensibilité historique et de la littérature, l'historiographie ne perd
pas ses droits, bien au contraire. Du fait de la Révolution, un grand nombre
d'archives sont à la disposition de l'historien. Les gouvernements favorisent la
publication de documents par l'intermédiaire de Soc!étés savantes : la Société de
!'Histoire de France est fondée en 1835 à Paris, l'Ecole des Chartes en 1821,
l'École d'Athènes en 1846. Cependant, la recherche rigoureuse se développe en
Allemagne. L'histoire y devient une science autonome plus rapidement qu'en
France, où l'opinion est encore trop sensibilisée par les querelles politiques et
1. G. Gusdorf (1960), p. 409.
2. Op. dt., p. 410.
238
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
religieuses. G. Halphen dans: L'histoireen Francedepuiscent ans (1914) écrit:
« Nulle part en France avant ces dernières années dy. ne Empire, on ne se préoccupait d'apprendre aux historiens leur métier. A l'Ecole Normale, pépinière de
toute l'Université, le document n'avait pas droit d'asile et dans les Facultés des
Lettres, les généralisations vagues et brillantes semblaient seules convenir à un
public composé exclusivement de désceuvrés1. »
205 Historicisme et méthodologie ◊ Augustin Thierry notait déjà en
1820: « Peut-être est-il dans l'ordre de la civilisation qu'après un siècle
qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui remue des faits. » La
tendance se manifeste franchement aux environs de 1860. Le goût du
document donne celui de l'exactitude, qui est l'aspect technique du
métier d'historien.
Michelet meurt en 1874 et en 1888 paraît l'HistoiredesInstitutions Politiques
de !'AncienneFrance,où N.D. Fustel de Coulanges expose la nouvelle conception
du rôle de l'historien. « Plusieurs pensent qu'il est utile et bon pour l'historien
d'avoir des préférences, des « idées maîtresses», des conceptions supérieures.
Penser ainsi, c'est se tromper beaucoup sur la nature de l'histoire. Elle n'est pas
un art, elle est une science pure, elle consiste comme toute science à constater
des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien 2 • »
L'histoire ainsi conçue, s'oppose à la littérature d'imagination, à la
philosophie et s'appuie uniquement sur la documentation.Sans doute la
réaction était-elle salutaire, mais on aurait aimé que les historiens euxmêmes aient posé, comme les psychosociologues aujourd'hui, le problème des limites de cette objectivité. Le document même authentique
n'est qu'un aspect du fait, il ne coïncide pas exactement avec lui. De
plus, il est souvent lui-même subjectif. Enfin, le choix des documents et
leur interprétation mettent en cause la personnalité même de l'historien.
Ceci ne semble pas préoccuper les disciples de Fustel de Coulanges. Plus
graves leur paraissent les difficultés méthodologiques auxquelles ils se heurtent
C'est ainsi que C. Seignobos (1901), le plus scientiste des historiens, se laisse
aller à confier : « Il n'y a pas de science qui soit dans des conditions aussi défectueuses que l'histoire. Jamais d'observation directe, toujours des faits disparus, et
même jamais des faits complets, toujours des fragments dispersés, conservés au
hasard, des détritus du passe, l'historien fait un métier de chiffonnier. [ ...] L'histoire est au plus bas degré de l'échelle des sciences, elle est la forme la plus
imparfaite de la connaissance 3 • »
Il s'agit d'accumuler les matériaux et à travers eux de laisser parler les
faits. Qu'est-ceque le fait historique? Faute de pouvoir le définir, les historiens français vont poser en principe que « le caractère historique n'est
pas dans les faits; il n'est que dans le mode de connaissance ... Il n'y a
pas de faits historiques comme il y a des faits chimiques. Le même fait
est ou n'est pas historique suivant la façon dont on le connaît Il n'y a
1. G. Halphen, L'histoireen Francedepuiscentans, in G. Gusclorf,op. cit, p. 415.
2. N.D. Fustel de Coulanges (1888), p. 32-33.
3. In G. Gusdorf, p. 421.
L'HISTOIRE
2 39
que des procédés de connaissance historique 1 ». Ainsi l'histoire n'est
plus qu'une méthode, elle perd tout contenu et comme l'écrivait L. Febvre (1953), ceci «dispense» les historiens de se poser la question, la
redoutable question: « Qu'est-ce que !'Histoire?» Le ~ siècle se la
posera, cette question, sous une forme indirecte. Ce n'est plus de
méthode qu'il s'agit cette fois, mais de situer le domaine de l'histoire.
« La tâche de l'histoire est de commémorer le passé, tout le passé » écrivait en 1903 Paul Mantoux dans la Revue de Synthèse Historiqueet il
ajoutait : « ce qui est particulier, ce qui n'arrive qu'une fois est du
domaine de l'histoire». Mais cette affirmation devait paraître à certains
comme une double et arbitraire limitation. Comment isoler l'inédit, le
particulier, de ce qui est évolution, constance, répétition ? La protestation s'élève contre cette histoire «linéaire», «éventuelle», « événementielle», finira par dire Paul Lacombe.
Protestation que l'on suit dans les articles et prises de position de la Revuede
Synthèse historiqueanimée par H. Berr, puis à partir de 1930, dans les Annales
que dirigent Marc Bloch et Lucien Febvre. Cette recherche d'une histoire non
événementielle sera rendue plus impérieuse encore par les contacts, qui, dès cette
époque, s'organisent entre l'histoire et les autres sciences, en particulier la sociologie. On constate assez paradoxalement, qu'au moment où les sciences sociales
échappent à une forme d'histoire qui les avait trop longtemps dominées et freinées, celle-ci loin de paraître affaiblie par cette séparation, semble au contraire
rajeunie par la taille subie. Sans doute doit-elle cet épanouissement à la qualité
exceptionnelle de ses représentants, qui semblent avoir véritablement équilibré
toutes les tendances : objectivité et passion de comprendre, imagination et
rigueur, ouverture et compréhension des sciences de l'homme, sans impérialisme.
Il faut lire le testament de Marc Bloch: Apologiepour l'histoire ou
métier d'historien (1952), pour en être pleinement convaincu. Il n'y a
plus de mauvaise conscience de l'historien, plus de limitation de son
étude au passé. « Histoire science du passé, science du présent» comme
l'aura répété Lucien Febvre (1953) pendant les dix dernières années de
sa vie. Seulement, dans la mesure où l'historien s'évade d'une spécialité
étroitement conçue, où il aborde le présent et veut travailler avec les
représentants des autres sciences de l'homme, se pose alors le problème
de la spécificité de l'histoire, de sa possibilité d'explication, de la nature
de cette explication et de ce qui la distingue en particulier de la sociologie (cf. n°5 360 et s.).
205-1 Les tendances. a) Le quantitatif ◊ Comme les autres sciences
sociales, l'histoire moderne se tourne à la fois vers le quantitatif et vers
une plus grande coopération avec les autres sciences sociales.
En ce qui concerne le premier point, les possibilités sont certes
presque illimitées. Toute histoire comporte des faits chiffrables. Les faits
étaient là, mais les techniques et surtout l'état d'esprit pour les utiliser,
manquaient encore. Les fondateurs de l'école des Annales: L. Febvre
1. C. Langlois (1897), p. 44.
240
LESDIFFÉRENTESSCIENCESSOCIALES
(1953) et M. Bloch (1952) furent, avec quelle passion, les hommes du
qualitatif! C'est à E. Labrousse (1951) que l'on doit l'intérêt porté aux
éléments chiffrés et à travers eux à la recherche d'éléments d'explication.
L'histoire économique moderne est née entre 1929 et 1932.
Histoire des prix au XVIIIe siècle, crise de l'économie à la veille de la
Révolution, l'orientation est donnée. Il ne s'agit plus seulement de relever ce qui est déjà quantifié : les prix, mais aussi de retrouver d'autres
aspects du passé. La famille populaire de l'Ancien Régime à travers les
registres f rovinciaux 1, la navigation espagnole dans l'Atlantique et le
Pacifique , la démographie provençale, la demande de logements, les
hausses de loyers, tout ce qui aujourd'hui donne lieu à statistiques peut,
malgré les lacunes des textes, s'étudier pour les siècles précédents, par
des combinaisons de documents.
« Le quantitatif est devenu l'obsession dominante du Centre de
Recherches historiques de la VIe section» écrit E. Le Roy Ladurie3 •
L'utilisation d'ordinateurs s'imposait Encore fallait-il pour traiter
cette masse de documents les adapter. Ceci impliquait le stockage des
données. La vie section, le C.N.R.S. et l'inter University Consortium
d'Ann Arbor ont commencé par le codage des volumes de la statistique
générale de la France (1800-1950).
206 b) Le qualitatif et l'apport des autres sciences sociales ◊ Peutêtre pourrait-on s'inquieter de « cette obsession du quantitatif» si en
même temps, l'histoire qualitative ne s'enrichissait de l'apport d'autres
sciences sociales : cette « nouvelle histoire » fait largement appel à la
sociologie. En étudiant les mutations de la sociabilité, concept encore
imprécis, M. Agulhon (1977) en recherche les manifestations, dans les
fratries de l' Antiquité comme dans les Associations d'anciens élèves. Audelà des études de groupe de la psychologie sociale, l'historien étudie
l'institutionnalisation du phénomène et les lieux où il se manifeste. F.
Braudel (1976) 4, G. Duby (1980) 5 intègrent l'économie et la sociologie6 à leur histoire. Psychologie, psychologie sociale 7, anthropologie 8,
psychanalyse9 et linguistique 10 sont mises à contribution dans le champ
nouveau de l'histoire des mentalités 11 . L'histoire des mentalités indique
J.Le Goff se trouve « liée aux gestes, aux comportements, aux attitudes
par quoi elle s'articule sur la psychologie, sur une frontière où historiens
et psychologues devront bien un jour se rencontrer» 12 . Psy1. Cf. P. Goubert.
2. F. Chaunu (1975, 1978).
3. Cf. M. Couturier (1966), N. Rashewsky(1968), F. Furet (1974).
4. F. Braudel (1960, 1976), G. Duby (1980).
5. F. Braudel (1960), W. S. Cahnman (1964), J.Kon (1970).
6. W. S. Cahnman (1964).
7. J. Strayer(1957), N. Rostow (1959), A. Dupront (1961), M. Grawitz (1985).
8. J.M. Lewis(1968).
9. N.D. Brown (1959), B. B. Wolman (1971), S. Friedlânder (1975).
10. R. Robin (1973).
11. G. Duby (1961), R. Mandrou (1968).
12. J. Le Goff (1961).
L'HISTOIRE
241
chologie collective nécessaire pour comprendre les mouvements plus ou
moins importants qui agitent une société, psychologie individuelle pour
analyser les hommes qui ont marqué leur époque. Les biographies historiques replacent naturellement les individus dans leur cadre mais
doivent aussi s'intéresser à ce qu'ils sont, tenter de fournir un explication de leur influence, de leur action, de leur réussite ou de leur échec. A
la rigueur et la précision des sources, l'historien doit ajouter des connaissances de psychologie pour mieux interpréter ses documents. Comme
toujours une nouvelle orientation suscite des enthousiasmes excessifs
dont il faut se méfier.
C'est à juste titre que A. Corbin écrit: « Tout compte fait, le plus
grave à mes yeux n'en demeure pas moins l'anachronisme psychologique. Le pire, c'est la tranquille abusive et aveugle certitude de la
compréhension du passé. Délimiter les contours du pensable, repérer les
mécanismes de l'émotion nouvelle, la genèse des désirs, la manière dont
en un temps donné s'éprouvent les souffrances et les plaisirs, décrire
l'habitus, retrouver la cohérence des systèmes de représentation et d'appréciation, constitue l'indispensable» 1.
Sur le plan plus modeste des techniques, l'historien bénéficie de l'apport de la psychologie sociale. C'est d'abord l'analyse de contenu de
documents, qui permet de substituer à une simple impression subjective,
une plus grande rigueur. Ensuite les études d'opinions et d'attitudes.
Celles-ci d'une part son précieuses, car elles préparent dès à présent une
documentation pour l'historien de l'avenir, mais elles permettent également une meilleure compréhension du passé.
C'est ainsi que P. Lazarsfeld (1957) 2 réinterprète la tentative de réhabilitation
de Machiavel par l'historien anglais Macaulay. Celui-ci suggère que les qualités
de ruse storien anglais Macaulay. Celui-ci suggère que les qualités de ruse étaient
plus appréciées en Italie qu'en Grande-Bretagne et qu'il aurait été intéressant de
comparer les réactions des Londoniens et Florentins du ,w siècle, à l'Othello de
Shakespeare. Les premiers approuvant sans doute Othello et les deuxièmes Iago.
Lazarsfeld propose l'étude du problème tel que le résoudrait aujourd'hui un Institut d'opinion publique.
Ce que la psychologie sociale3 apporte de plus précieux à l'historien,
dans le cas des documents comme des attitudes, ce sont surtout des
concepts, des types de catégories et de problèmes avec lesquels l'historien
n'est pas familiarisé, bien qu'il les aborde en tant que réalité sociale et
humaine, qu'il s'agisse d'attitudes politiques, ou de réactions sociales, de
groupes ou de personnalités historiques. Cette richesse, ces développements nouveaux ont suscité l'impression d'une « crise» de l'histoire 4 •
Cette crise comme dans les autres sciences sociales s'accompagne à la
fois d'une recherche d'identité mais en même temps, pour se rassurer,
d'une tendance à l'impérialisme. C'est ainsi que G. Mallaurie (1981)
1. A. Corbin (1988).
2. P. Lazarsfeld (1957, B. 170).
3. Cf. R. Mandrou (1968), M. Grawitz (1985).
4. P. Veyne (1971, 1976).
242
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
souhaite une approche pluridisciplinaire de l'histoire mais la qualifie de
«totalisante» ..
Le problème devient alors : faut-il confier aux historiens le soin de
retracer l'histoire des faits économiques et sociaux ou aux économistes
l'évolution de leur propre domaine ? Peu importe la solution, pourvu
qu'existe la communication entre l'histoire et les autres sciences
sociales. Les villes offrent aujourd'hui un champ où toutes devraient se
retrouver (Lepetit, 1988, 1996).
Dans la mesure où l'histoire n'est plus l'étude du passé, mais comme
l'écrivait Marc Bloch « la science des hommes dans le temps», dans la
mesure où, comme le dit C. Levi-Strauss,« tout est histoire, ce qui a été
dit hier est histoire, ce qui a été dit il y a une minute est histoire », dans
la mesure où l'histoire est en quelque sorte l'ombre de l'humanité, inséparable d'elle, absorbant les multiples rythmes particuliers et collectifs,
physiologiques, sentimentaux, économiques, artistiques, pour les conserver en les desséchant, sous cette forme simplifiée, épurée, arbitraire,
qu'impose le temps du calendrier, dans cette mesure, nous ne pouvons
pas nous passer de l'histoire. C'est elle qui contient la plus grande part
de l'explication, de la genèse des faits humains ..Elle est, avec la sociologie, comme le note Gurvitch, la seule science humaine à considérer
d'emblée par sa vocation même, l'homme dans sa réalité et dans son
contexte d'institutions et d'organisations économiques et sociales.
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SECTION7. LA GÉOGRAPHIE
208 Définition et nature de la géographie ◊ La géographie fait naturellement l'objet de nombreuses aéfinitions, dont aucune ne paraît exhaus-
246
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
tive. On peut retenir celle qu'en donne H. Baulig (1948), bon point de
départ pour les propos qui vont suivre : « La géographie est une manière
de considérer les choses, les êtres, les phénomènes dans leurs rapports
avec la terre ».
Les choses, êtres, phénomènes, sont nombreux, les rapports avec la
terre forcément très complexes. La géographie ne s'y trouve pas seule, ni à
l'état pur. Elle devra donc constamment tenir compte de l'apport des
autres disciplines, pour en rapprocher les données et aboutir à une synthèse. Le géographe est établi à une charnière. Sciences de la nature et
sciences de l'homme divergent autour de lui.
P. George a dit fort justement que « l'autorité du géographe procède de son
ouverture simultanée sur des domaines de connaissance, qui constituent chacun
l'objet exclusif des préoccupations de chacun de ses interlocuteurs 1 », ce que Jean
Labasse résumait en parlant de sa« vocation d'ensemblier». On sait, ajoutait-il,
« que les professionnels de cette nature ont une activité difficile car ils se trouvent
coincés entre les désirs de la clientèle et les sujétions propres aux divers corps de
métiers».
En définitive, la géographie est la discipline du milieu global, l'étude de
la terre et des hommes, identifiés dans une recherche régionale.
209 Évolution de la çéographie : Les débuts ◊ Ce qui nous intéresse
ici, ce n'est ni la geographie comme connaissance du globe, issue de la
description de paysages familiers ou de récits de voyages, ni la cartographie, mais un troisième aspect : l'évolution de la pensée géographique
liée aux problèmes de méthode.
Le xvuesiècle, outre le développement de la cartographie, cherche un système
universel de classification régionale, ne laissant rien en dehors des catégories proposées. On peut voir là l'origine du souci de description complète propre aux géographes.
Le premier géographe au sens moderne du terme, fut sans doute Varenius
(1622-1650), mais la nouveauté de ses idées ne pouvait au XVII"
siècle être perçue.
Au XVIIIe,
parallèlement à l'idée de la diversité des cultures et des mœurs se fait
jour celle de la variété des sols et du milieu naturel. La vraie question, celle des
rapports entre les uns et l'autre n'est pas encore posée.
La géographie intéresse aussi ces «touche-à-tout» : les savants philosophes. Newton et Kant l'ont enseignée. On doit à ce dernier la première
définition de la géographie comme science de la différenciation régionale
de la surface terrestre. Curieusement, c'est un juriste, Montesquieu, qui
insistera sur l'influence du climat sur les faits sociaux, alors que Buffon,
le naturaliste, montre au contraire comment le milieu extérieur est soumis aux interventions de l'homme.
Les grands précurseurs de la géographie moderne apparaissent au XIX'.
Humbolt (1769-1859), physicien et botaniste allemand, se tourne vers
une géographie encore encyclopédique, où la part de géographie physique
demeure essentielle. Son influence se fit sentir moins dans le progrès des
idées que dans l'organisation d'un milieu scientifique intéressé par la
1. P. George (1961, 1970).
LA GÉOGRAPHIE
247
géographie (congrès de géographie, création de la Société de géographie
de Paris).
K Ritter (1779-1859). On créa pour lui la première chaire de géographie à l'Université de Berlin. Particulièrement préoccupé de la doctrine, il appartient à la nouvelle génération allemande du debut du XD(
siècle qui abandonne la philosophie rationaliste du XVIIIesiècle et se
tourne vers l'histoire.
Il faut attendre la deuxième moitié du~ siècle pour voir se constituer
la géographie moderne. Elle doit peu à sa tradition antérieure car la plupart des géographes proviennent d'horizons différents: zoologues comme
F. Ratzel, historiens comme P. Vidal de la Blache, (1843-1918).
A partir du moment où l'on ne se contente plus de décrire le sol, mais
où l'on cherche un lien entre l'homme et son milieu, se pose la question
du poids respectif des facteurs naturels et des facteurs humains : le problème du déterminisme.
Alors que le XVIesiècle avait montré que la terre n'est pas le centre du
monde, Darwin déclare que l'homme n'est plus le maître de la terre. Le
milieu naturel, par le rôle qu'il joue dans la selection, devient le moteur
de l'évolution. L'évolutionnisme qui aurait pu marquer l'éclatement de la
géographie, lui donne sa véritable orientation.
210 Déterminisme et environnementalisme ◊ Les thèses privilégiant le
milieu naturel se trouvent coordonnées et exprimées avec vigueur pour la
première fois chez le géographe allemand F. Ratzel.
Naturaliste et grand voyageur il montre l'importance du rôle de l'insularité, de
la coptinentalité et de l'espace sur le destin des peuples. Son influence fut grande
aux Etats-Unis grâce à son élève : Miss Ellen Churchill Semple, dont les outrances
peu scientifiques correspondent au goût du public 1 .
Les conceptions d'anthropogéographie de Ratzel, ont contribué indirectement à créer la coupure qui sépare la géographie du début du ~
siècle en deux branches : la géographie physique et la géographie
humaine. Cette dernière, comme nous l'avons vu, a pour objet d'étudier
l'interaction entre les deux types de facteurs. Toute la complexité des
sciences humaines pèse alors sur l'évolution de la géographie ainsi orientée, dont les nombreuses directions portent témoignage de ses richesses...
et de ses hésitations.
210-1 La géographie classique: le possibilisme ◊ Né de la critique de
l'environnementalisme, le « possibilisme » peut se résumer dans l'affirmation suivante du grand maître de la géographie française Vidal de la
Blache : « Il ne peut être question d'un déterminisme géographique, la
géographie n'en est pas moins la clef dont on ne peut se passer... En fait
tout ce qui touche l'homme est frappé de contingence 2 . »
1. La petite histoire raconte que les jeunes filles n'ayant pas le droit d'assister aux cours de l'Université, elle les suivait dans une petite salle attenante, dont la porte demeurait ouverte (cité in P. Clavai (1964) p. 39).
2. Cité in op. dt., p. 51.
248
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Ayant échappé aux risques du déterminisme scientiste et à son dogmatisme, la géographie perdra-t-elle son unité dans les incertitudes des
sciences humaines ? Vidal de la Blache n'est pas un philosophe mais un
savant Il affirme : « la géographie est la science des lieux, non des
hommes». Pour lui, écrit P. Claval: « l'espace géographique est un
espace concret, un espace de naturaliste 1 ».
En France, la géographie humaine se développe « en vase clos » dira
P. Claval. Pour Jean Brunhes (1910), ultérieurement pour M. Sorre2 ,
l'homme occupant de la surface de la terre doit être considéré comme un
élément dans un ensemble. Les rapports de l'homme « habitant», avec
son milieu, constituent l'un des aspects essentiels de l'étude géographique. Le succès des études régionales correspond à la croyance :
« qu'il n'est nécessaire d'élaborer aucune proposition universelle, sinon
cette loi générale de la géographie que chaque région est unique 3 ».
L'analyse géographique a pour rôle de différencier la surface de la terre,
elle s'attache à ce qui est particulier. Peter Haggett cite M. Twain : « Nous
sommes juste au-dessus de l'Illinois... L'Illinois est vert, l'Indiana est
rose... c'est vrai, je l'ai vu sur la carte: il est rose 4.»
Ce point de vue incitait à privilégier et rechercher les différences au
détriment de l'analyse comparative, de l'intégration spatiale et de la
recherche de généralités.
Tandis qu'inspirée par cette vision particulariste, l'école française s'illustre par d'admirables monographies régionales, les géographes allemands et anglo-saxons s'intéressent aux problèmes de la méthode. L'ouvrage de R. Hartshome sur La nature de la géographie(1939) en est un
bon exemple. Une tendance se fait jour : faire de la géographie une
science-méthode, à défaut de pouvoir délimiter son objet. La géographie
devient alors un point de vue, c'est-à-dire qu'elle n'étudie pas les objets
pour eux-mêmes, mais qu'elle les replace dans une certaine perspective.
Elle tente de résoudre ainsi l'opposition entre idiographique : l'étude des
particularités, climat, région, et nomothétique: la recherche de généralisations voire de modèles, de lois (cf. n° 271).
R. Hartshome (1959) définit la géographie humaine comme« l'étude
de la différenciation de l'espace». Mais ce point de vue implique un certain nombre de « déviations » suivant les facteurs privilégiés. La géographie, science de la surface de la terre, peut-elle continuer à inspirer la
géographie de l'avenir ?
L'école du paysage5, est animée par les Allemands, l'école écologique
comprend les tendances françaises de la géographie humaine 6 et le
groupe de Chicago (H. H. Barrows, 1923), proche de la sociologie.Enfin
l'école de la localisationconsidère la géographie comme une science de la
1. Op. dt., p. 52.
2. M. Sorre (1943, 1954, 1957).
3. P. Haggett (1965), p. 468.
4. M. Twain. Tom Sawyerabroad(1896) cité in Haggett, p. 13.
5. A noter la confusion qu'entraîne le terme anglais landscape: paysage, alors que le terme allemand correspondant : Landschaft, signifie à la fois paysage et région.
6. Vidal de la Blache (1922), Jean Brunhes (1925), Max Sorre (1943).
LA GÉOGRAPHIE
249
répartition. Les économistes plus encore que les géographes ont adopté ce
point de vue 1 pour construire des modèles d'habitat.
L'évolution de la géographie se poursuit dans deux directions. D'une
part une utilisation plus grande des sciences humaines et une prise en
considération des facteurs sociologiques, d'autre part un recours aux
mathématiques et une recherche de quantification.
211 La crise de la géo$Taphie. La mathématisation ◊ On peut situer
vers 1936 les premieres tendances à assouplir le cadre de la géographie
traditionnelle au profit d'une géographie sociale. On s'écarte de l'aspect
impressionniste des descriptions pour tenter d'atteindre« la structure du
corps social».
Ces études sont menées souvent avec des historiens (J.M. Bloch, G.
Roupnel, R. Dion) préoccupés au même moment par la genèse et la stabilité des structures agraires.
Que ce soit en Allemagne (Hartke) ou en France, l'intérêt, comme
l'écrit P. Clava!, est de « montrer le poids de faits sociaux dans l'ordonnance d'un paysage et de souligner surtout que ces faits sont structurés,
qu'ils ont un rythme d'évolution propre avec de longues périodes d'immobilité et des phases de crise où les réadaptations sont beaucoup plus
nombreuses et beaucoup plus rapides 2 ».
Mais c'est depuis 1960 que la géographie présente un nouveau visage
qui diffère suivant les pays. Un seul point commun, toutes se définissent
à partir d'une critique de la géographie classique.
Ce que l'on considère comme la nouvelle géographie, se développe suivant une orientation mathématiqueet quantitativepropre à toutes les
sciences humaines et naturelles, facilitée par la révolution de l'informatique (cartographie assistée par ordinateur) qui apporte à la géographie,
discipline littéraire, une respectabilité scientifique.
Cette évolution comporte à la fois la recherche d'une plus grande précision: substitution de chiffres (distance, différence) à des descriptions,
utilisation de techniques statistiques rigoureuses, visant à obtenir des corrélations et surtout emploi de mathématiques permettant dans certains
secteurs une formalisation ( modèles, graphes).
On reproche à la géographie classique son particularisme et aux traditionnalistes de concevoir la géographie comme une science statique.
L'homme« habitant» devient l'homo dormiensde la «cité-dortoir».
La géographie moderne, celle des différences et des mouvements utilise
la théorie des ensembles, le dynamisme des notions de système, de
réseaux, de graphes, d'interaction, de champ.
Comme l'économiste, le géographe a de plus en plus recours aux
modèles, à la simulation 3 . L'étude de H. J. Kansky (1953) sur les réseaux
de transport ouvre la voie à un système semi-axiomatique 4.
1. W. Isard (1956), R. Ponsard (1955).
2. P. Clavai (1973, 1984), A. Fremont (1984).
3. Cf. n° 869.
4. L'axiomatique a pour objet la déduction rigoureuse d'une série de résultats à partir de quelques
axiomes ( ou hypothèses de travail) en nombre minimal. Elle relie logique et mathématique.
250
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
P. Haggett écrit: « Certes nous pouvons intuitivement nous défier
d'un système qui menace de réduire la phrase: « Ophélie aime Hamlet »
à H ~ 0; mais la rigueur de la méthode axiomatique a beaucoup d'attrait A une époque où la géographie humaine accorde plus d'attention à
la mesure et à la quantification, la logique symbolique lui offre l'occasion
d'unir cette tendance aux modes de pensée traditionnels fondés sur le
sens commun. A long terme, c'est moins sur la complexité des techniques ou la minutie de l'observation que sur la force du raisonnement
logique que sera jugée la géographie de notre époque 1 . »
Devant le massacre des paysages, les problèmes de qualité de la vie,
peut-on vraimeIJ.tpenser que c'est sur la logique que seront jugés les géographes? Aux Etats-Unis certains d'entre eux s'interrogent sur la primauté de la rentabilité économique et se demandent si ce ne sont pas les
valeurs humaines (mais lesquelles?) qui devraient orienter les choix 2 .
211-1 Les nouvelles géographies. La quête d'une identité ◊ Le changement d'orientation de la géographie coïncidait avec l'arrivée d'une nouvelle génération de géographes et l'augmentation de leur nombre 3 . Elle
s'est de plus développée, comme le remarque P. Pinchemel 4, dans un
contexte historique très particulier: guerre froide, décolonisation, urbanisation, enfin courants idéologiques. Les géographes réagissent de façon
différente, mais tous refusent l'attitude jugée indifférente de leur discipline.
La nouvelle géographie se caractérise par la multiplicité de ses tendances:
- Géographie radicale.Elle considère que cette discipline doit aider la
transformation du monde vers plus de justice 5. Elle n'est pas toujours
marxiste, cependant le courant domine. En France, on remarque l'influence du marxisme sur P. George 6 et ses élèves. Avec l'utilisation du
concept de classe sociale, on se trouve aux confins de la sociologie, de
l'économie et de la géographie humaine. Cette même orientation inspire
de nombreux géographes italiens, espagnols, portugais, brésiliens et, de
façon moins apparente, quelques britanniques et quelques allemands. La
caractéristique de la géographie sociale est l'ouverture plutôt que la précision des frontières.
Celle des « espaces vécus » accordant
- Géographie phénoménologique.
la priorité aux attitudes des groupes humains vis-à-vis de leur environnement en fonction de leurs perceptions et de leurs représentations. Cett.e
géographie crée l'objectivité de l'observateur, et insiste sur la relativité du
savoir, d'où l'intérêt de n'en négliger aucun.
Enfin la plus récente, la géographie humaniste développée surtout
depuis 1975, en réaction contre les tendances marxistes et mathéma1. P. Haggett (1973), p. 344.
2. W. Zelinsky (1970) et le n° 238.
3. Aux États-Unis on comptait 1 300 géographes en 1949, 2 700 en 1963 et 6 994 en 1975. La
soixantaine de géographes français de 1957 passe à 330 en 1960 et à plus de 600 en 1987.
4. Auquel nous empruntons l'essentiel des informations concernant les nouvelles géographies.
5. La géographie féministe, la géographie du bien-être sont issues de ce courant.
6. P. George (1961, 1966, 1970).
LA GÉOGRAPHIE
251
tiques, l'homo economicuset l'homo rationalis.Elle met l'accent sur les
valeurs humaines, les croyances et se rattache à des traditions plus
anciennes.
En dehors de ces grands courants facilement discernables, la géographie cherche des réponses inspirées des autres sciences sociales. Elles
vont l'orienter vers une réflexion théorique sur l'élaboration de la
connaissance : sciences cognitives, épistémologie. La géographie sera tour
à tour et plus ou moins tentée par le structuralisme, le marxisme, le néopositivisme, le systémisme, etc. Enfin devenue humanisteet sodale,quittant son lieu d'étude : la terre, elle s'intéressera à ses habitants, à leurs
comportements suivant les groupes sociaux. Ces études de vécu « sociospatial » paraîtront d'autant plus intéressantes qu'il s'agit « non plus de
décrire, mais d'expliquer,de comprendre les processus, les informations et
cheminements à travers lesquels les décisions s'élaboraient et se formalisaient» 1.
Il s'agit finalement de géographiesnouvellesplus que d'une nouvelle
géographie. Ceci d'autant plus qu'en dehors de courants théoriques différents on assiste dans la pratique à une multiplicité de points de vue et
de sujets d'études : géographie culturelle, de l'inégalité, etc.
La caractéristique principale de cette évolution peut se résumer dans le
passage du domaine des sciences de la nature à celui des sciences de
l'homme. La conséquence : un intérêt moins grand porté à l'interface terrestre: régions, lieux, et de plus en plus aux hommes et aux sociétés
humaines.
Cette ouverture de la géographie, développement pour les uns, éclatement pour les autres, a pour conséquence l'abolition des frontières avec
les autres sciences et finalement la perte d'identité.
Ce développement de la géographie pouvait être jugé signe de vitalité
pour une discipline si ancienne, mais en s'évadant de ses frontières originelles, elle a aussi perdu ses repères et s'interroge aujourd'hui sur son
existence et sa signification. Répondre à cette question, se définir, serait
se limiter. La plupart des géographes refusent d'abandonner cette ouverture récemment acquise.
Lemeilleur moyen de neutraliser les dangers de cette échappée hors du
cadre classique serait de rechercher les concepts historiques fondateurs,
les racines de la géographie. P. Pinchemel 2 retient quatre concepts désignant un certain aspect de la réalité géographique : milieu, paysage,
région, espace. Les trois premiers ont suscité des études, des écoles, mais
aussi bien des discussions. En revanche, le terme espace est, lui, de plus
en plus employé. P. Pinchemel justifie ce succès par de nombreusesraisons. Je n'oserais y ajouter : la mode, car s'il y a un domaine dans
lequel l'utilisation du terme espace paraît exacte c'est bien en géographie.
L'expression « organisation de l'espace » très utilisée après la guerre
jusqu'aux années 1970 n'a pu recentrer la géographie du fait de l'abus de
l'utilisation du terme espace et de l'ambiguïté de celui d'organisation.
1. P. Pinchemel (1982), p. 362.
2. Op. dt., p. 363.
252
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Laissant de côté le problème terminologique, conserver le terme espace
implique de le renforcer. L'analyse de l'espace humain ne saurait être
conçue comme une juxtaposition. Elle implique la prise en compte de
nombreux processus qui n'ont de valeur qu'intégrés.D'une part le système spatial se révèle très complexe, d'autre part la géographie n'est pas
réductible à ce seul espace humain que produisent les sociétés.
Le plus intéressant pour le géographe, c'est justement que tout point à
la surface de la terre relève à la fois du milieu et de l'espace et suivant le
cas c'est la part de l'un ou de l'autre qui domine. Le déterminisme spatial
de nos sociétés complexes finit presque toujours par l'emporter. Des
cultures maraîchères sur des sols très fertiles mais proches d'une ville disparaîtront fatalement au profit de l'urbanisation. Mais cette suprématie
si souvent regrettable n'est pas obligatoire et des résistances peuvent
s'organiser 1.
Dans ce cas le géographe impartial mais capable de prendre en compte
toutes les données de la situation se révèle indispensable. Lui seul connaît
la complexité du milieu et de l'espace, mais sera-t-il écouté? L'absence de
définition de la géographie entraîne le manque de définition professionnelle du géographe en dehors de l'enseignement Après les difficultés
de la géographie, il faut aborder celles des géographes.
211-2 L'état d'esprit et les difficultés actuelles des géographes ◊ Les
géographes éprouvent avec leurs utilisateurs, le même genre de difficultés
que rencontrent les sociologues avec les patrons qui désirent les
employer. Ils ne parlent pas la même langue.
1° Legéographeest un rural. Sociologiquement, le géographe n'est pas un citadin, mais un rural. Le monde rural s'étudie à partir d'un cadastre, de données
scientifiques, alors que le monde industriel urbain se pénètre davantage par le
truchement des hommes. Or le géographe moyen n'a reçu aucune formation le
préparant à entrer en relation avec les autres, surtout lorsque ceux-ci sont banquiers, industriels, politiques ou même ingénieurs. En fait, le géographe a peu
d'occasions de contact avec les élites économiques et politiques qui auraient
besoin de lui. Rien dans sa formation ne l'a habitué à se mouvoir dans des
milieux sociaux variés, surtout dans le milieu des affaires. On peut dire également, que rien ne prépare les milieux d'affaires à savoir utiliser le géographe. Plus
grave que la difficulté de langage, se trouve la différence de points de vue.
2° Différencesdepoint de vue. Fondamentalement, le géographe ne donne pas
de certitudes et travaille sur des données, qui, même chiffrées, n'en demeurent
pas moins en partie qualitatives dans leur interprétation 2 •
Sans doute les kilomètres sont-ils chiffrables, mais c'est une donnée à interpréter en fonction de beaucoup d'autres: dénivellation, qualité du sol, routes,
densités de population, climat, etc. Il est certain que les hommes, dits d'action,
lorsqu'ils font appel à des intellectuels, cherchent des informations pour mieux
s'orienter (gestion opérationnelle, etc.), aspirent à des certitudes, non à des éléments supplémentaires d'hésitation. Legéographe est prudent, un peu par nature,
mais surtout par scrupule scientifique. Au nom de la contingence et de la
1. Cf. l'écologie.
2. L'écologie soulève le même problème.
LA GÉOGRAPHIE
253
complexité des éléments qu'il considère, il répugne à faire des prévisions. Le fait
que dans son domaine, tout problème concret est un problème à double entrée,
ou interfèrent l'homme et la nature, est la raison noble de son incertitude et aussi
ce qu'il peut apporter de plus précieux à ceux qui le consultent. Mais comment le
leur faire comprendre ?
« La nature offre toujours des choix» disait Vidal de la Blache. C'est
dire qu'il y a plusieurs solutions possibles au développement d'une région
agricole ou urbaine. L'utilité du géographe sera d'exposer ces possibilités,
en se servant des éléments présents, mais aussi de points de comparaison
réels.
L'étude du ~rojet Rhône-Rhin signale une région désertique de Dijon à Nancy.
Géographe et economiste seront d'accord pour ne pas comparer la liaison RhôneRhin à la Tennessee ValleyAuthority américaine. En revanche les similitudes avec
la jonction Rhin-Danube (en particulier le désert économique d'une partie de la
canalisation de la région du Neckar) sont beaucoup plus grandes. Au lieu d'une
spéculation économétrique ou d'un modèle théorique, le géographe tentera de
découvrir les éléments significatifs de similitude ou de différence : industrie,
main-d'œuvre, etc., entre ce qui est connu, ce qui vit déjà et ce qui est à faire. De
la même façon, un urbaniste connaîtra mieux les types de sol, mais un géographe
saura quel type de ville est concevable, parce qu'il sait lire dans un paysage. Cette
vue globale lui permet de connaître les possibilités qu'offre la nature, mais surtout
la façon dont l'homme peut les utiliser, en se référant à ce qu'il a déjà pu ou vu
faire dans des situations analogues. Capacité d'un aéroport, influence des voies de
communication, interprétation des isochrones, tout cela relève du géographe,
l'homme de l'espace, l'homme de la distance, c'est-à-dire de la relation espacetemps.
Cette relation espace-temps a subi de tels changements, que le géographe doit lui aussi bouleverser ses méthodes de travail et de pensée,
pour saisir les problèmes sous leur forme nouvelle. Tandis que l'espace
s'évacue constamment grâce au progrès de certaines techniques, il se
réintroduit par d'autres voies. L'avion abolit temps et distance ... l'encombrement urbain les multiplie.
Ajoutons enfin que l'inconfort de cette situation du géopaphe, est accentué
par le développement des sciences auxiliaires issues de la geographie, qui manipulent une instrumentation scientifique considérable, les rendant aujourd'hui
parfaitement autonomes. La géomorphologie par exemple, suppose une formation technique approfondie, et l'usage d'instruments d'expérimentation des sols,
etc., qu'un géographe non spécialisé ne sait pas utiliser. L'étude des phénomènes
de population est totalement absorbée par la démographie. Il y a quarante ans, un
homme comme Demangeont découvrait la Picardie 1,Blanchard, la Flandre. L'un
et l'autre ont donné de ces paysages une explication, à leur époque entièrement
satisfaisante pour leurs contemporains. A l'heure actuelle, on n'imagine pas que
l'on puisse rendre compte des problèmes de la Flandre ou de la Picardie à travers
les travaux d'un seul individu et d'un point de vue purement géographique.
212 La situation de la géographie à l'étranger ◊ On conçoit l'irritation des géographes en se voyant dépossédés, ignorés, au moment où se
développent des domaines tels l'environnement et l'écologie où leur
1. Les Français ont été des pionniers en matière d'études régionales.
254
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
contribution paraît s'imposer. Cette situation est-elle propre à la France?
quelle réaction a-t-elle suscité ?
1° L'écolede Chicngo.Elle a, peut-on dire, traité le corps urbain comme un
médecin américain traite sur fiches tous ses patients, en intégrant un appareil
mathématique et statistique impressionnant. Documentation considérable, mais
purement analytique et peu de recherches prospectives.
2° Plus intéressant est l'exempleanglais.Le grand géographe Dudley Stamp a
bâti la théorie du « land use » ou étude des sols, et conçu son utilisation pratique.
C'est là une œuvre gigantesque, qui a consisté à découper l'Angleterre morceau
par morceau au niveau de la parcelle, au prix de dix-sept ans d'un travail, auquel
ont collaboré instituteurs, maires, animés par la volonté et la foi d'un seul
homme. Tout ce «zonage» du sol anglais a été depuis utilisé, soit pendant la
guerre pour protéger les bons sols, faire redémarrer une agriculture moribonde et
contribuer au ravitaillement du pays, soit depuis, pour décider des implantations
industrielles. Sans doute, à l'heure actuelle, ce zoning est-il dépassé mais le géographe en Angleterre, est fort considéré sur le plan scientifique !
A part cette exception, on peut dire que les géographes des autres pays européens rencontrent les mêmes difficultés que les Français. Les géographes italiens
n'ont pratiquement pas contribué à l'amélioration du Mezzogiorno et les Allemands se plaignent aussi de n'être pas consultés.
Le fait que les exemples réussis de géographie appliquée soient américains et anglais n'est pas une simple coïncidence et peut aider à découvrir
quelques aspects particuliers de difficultés des géographes français.
La grande différence avec les États-Unis ne provient pas tellement,
comme on pourrait le croire, d'une différence dans les dimensions et l'espace, bien qu'elle ne soit pas négligeable, mais d'une dimension dans le
temps. C'est l'histoire, histoire des hommes autant que celle des lieux,
qui complique la tâche du géographe européen. La mosaïque du sol français est plus difficile à interpréter qu'un cadre naturel vierge. On ne peut
évaluer les chances d'évolution d'une industrie, sans connaître la tradition de la main-d'œuvre locale, ses coutumes, etc. La formation des géographes est donc historique, parce qu'en Europe l'explication historique
tient une plus grande place qu'aux Etats-Unis .
La Grande-Bretagne, est le pays ayant le taux d'habitat urbain le plus
élevé. Aussi la détermination des zones vertes, l'usage du sol, le respect de
la nature, sont-ils, pour l' Anglais, questions fondamentales. De plus,
pour des raisons de fait et d'histoire, les Anglais ont un siècle d'avance
sur nous dans l'expérimentation pratique du milieu industriel et urbain.
Enfin la planification, du fait de la guerre et du gouvernement travailliste,
y a été appliquée avec énergie. Parallèlement aux faits, ces divergences
s'expliquent encore par des formes d'esprit différentes. Ce n'est pas par
hasard que l'Angleterre a été le premier pays à faire de la planification
géographique et spatiale, alors que la France, la dernière sur ce point, était
la première pour le planning sectoriel. Attitudes d'esprit, mais aussi
1. Seulement, le drame des formations historiques données dans un cadre universitaire, dans
une optique d'enseignement plus que de recherche, c'est de produire des individus tournés vers le
passé et craintifs devant tout engagement d'avenir, sanctionné par les faits. Pourtant la dimension
historique est indispensable sinon l'on a affaire à des techniciens à formation limitée.
LA GÉOGRAPHIE
255
méthodes de gouvernement différentes. Dans le premier cas, l'empirisme
réserve sa chance au géographe, dans le deuxième, la centralisation et le
goût de l'ordre, le juridisme français, cherchent une planification plus
abstraite, a priori générale. Le géographe choque l'administrateur en
réclamant des régimes différenciés, alors que l'on médite une législation
nationale sur le développement des zones critiques. Cependant, en Bretagne le problème est ferroviaire, c'est celui des longues distances. En
Alsace, mieux placée, c'est le bas niveau de l'enseignement professionnel
qui mérite attention, alors que le Sud-Ouest réclame une politique d'hydraulique agricole. Mais, parler en France de régimes diversifiés en fonction d'éléments concrets, c'est se voir aussitôt opposer le spectre de l'arbitraire. Pour utiliser les géographes, il ne suffit donc pas de les modifier
dans le sens souhaité, il faut au moins autant transformer les habitudes
de leurs utilisateurs.
3° L'U.R.S.S. - Un dernier exemple, très différent, fera encore mieux
comprendre les difficultés européennes, c'est celui des géographes des pays de
l'Est. La géographie soviétique est l'héritière directe des meilleures traditions de la
science géographique russe 1.Depuis la révolution d'octobre, les géographes ont
été eux aussi mobilisés pour une tâche nationale de mise en valeur du territoire.
Pour I. P. Guerassimov , ce sont justement les résultats pratiques que l'on exi~e
des travaux scientifiques, qui favorisent tout particulièrement l'essor et les progres
de la géographie... « A l'étape contemporaine [ ...] celle-ci s'est transformée en
tout un système de sciences, où est devenu indispensable le travail collectif, exécuté suivant un plan unique, de toute une équipe de géographes de différentes
spécialités. »
Le géographe, en Russie, est considéré comme un scientifique. Les questions
qui lui sont posées proviennent de techniciens, d'hommes avec lesquels il s'entend facilement. Lesbuts qu'il poursuit sont pour lui clairs. Lecadre dans lequel il
travaillait ne comportait ni hommes d'affaires, ni banquiers, ni intérêts privés.
Les meilleurs étudiants étaient dirigés vers la recherche et la planification, l'enseignement conservait les autres, ce qui à long terme paraît dangereux, de même
que l'accent porté sur l'application exclusivement soviétique. Entre une conception russe trop orientée vers les besoins immédiats et une conception européenne
de culture générale, une voie raisonnable ne pourrait-elle pas être trouvée ?
213 La géographie appliquée en France ◊ La France est, sans aucun
doute, le pays où la géographie fut le plus rapidement conçue sous une
forme à la fois très large et très concrète. D'abord du fait des explorateurs
et ensuite plus récemment, des possibilités d'aménagement du territoire.
Mais déjà aux xvf et xvrresiècles, ce sont les hommes d'action qui réunissent les données géographiques, les géographes, eux, demeurent des
hommes de cabinet Vauban apparaît comme le père de la géographie
appliquée, de la planification régionale, parce qu'il est le premier, non à
organiser la collecte des matériaux, mais bien à préconiser leur emploi
systématique.
Quand on étudie l'état des régions françaises au XVIIIesiècle, écrit M. Phlipponneau (1956), on est frappé de constater le nombre et la richesse d'études, qui,
1. La société de géographie a plus d'un siècle.
2. Académie des Sciences, XVII' Congrès International de Géographie, Leningrad (1956).
256
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
sans avoir été réalisées par des géographes, témoignent d'un véritable esprit géographique. Il n'est pas etonnant que Napoléon I", stratège et administrateur, ait
compris l'utilité de la géographie. Peut-être, après lui, au XIx"siècle, la géographie
aurait-elle pu s'orienter vers des applications pratiques, mais deux considérations
expliquent pourquoi il en fut autrement. D'une part, la nécessité pour les géographes de transformer leur discipline purement descriptive, en science véritable.
Ceci, sous l'influence de Vidal de la Blache (1913), va les occuper plus que
d'éventuelles applications. D'autre part, ces dernières ne présentent aucun caractère impératif. En effet le contexte libéral de l'époque permet à chacun d'aménager au gré de son intérêt : implantation d'usines, construction d'immeubles ne
supportent d'autres considérations qu'économiques, au sens du profit le plus
individuel. Le géographe, homme de synthèse, peut seulement intervenir comme
élément d'information, au niveau d'une décision d'intérêt général. Son heure
n'est pas encore venue. Ajoutons enfin que le caractère synthétique de la géographie lie ses progrès à ceux d'autres sciences, qui ne se développent que tardivement : comptabilité agricole, statistique, pédologie, géobotanique, etc.
La nécessité d'une nouvelle orientation a été fortement ressentie par
les géographes français, mais tous ne sont pas d'accord sur celle qu'il
convient d'adopter.
Parmi ceux qui misent sur le développement de la géographie appliquée, on trouve deux tendances :
1° La première considère que toute spécialisation d'une science auxiliaire de la géographie, substituée à des études techniques, devient géographie appliquée.
C'est le cas de l'équipe de géographes physiciens, réunis à Strasbourg autour du
professeur Tricart, qui se sont spécialisés dans la géomorphologie a:i;>pliquée
( aménagement de certains bassins hydrauliques). Ces tentatives ont eté vigoureusement critiquées. En effet, comme le déclare avec force P. George : « Constater que
la formation géographique prépare correctement à une carrière de pédologue, de
climatologue ou d'hydrologue, ne saurait impliquer qu'il suffit d'être géographe
pour remplacer avantageusement le pédologue, le climatologue ou l'hydrologue
de métier. » 1 Dans le concret, un hydraulicien, un ingénieur de la SOGREAH,du
génie rural ou un agronome, seront toujours plus qualifiés qu'un géographe, pour
un genre de travail nécessitant une technique spécialisée.
2° La deuxième tendance cherche à annexer un domaine qui n'est pas
le sien. C'est ainsi que sous l'étiquette de géographie humaine, quelques
géographes français ont tenté, comme l'ont fait les Canadiens, de se lancer dans des études de marché : localisation d'industries, équipement
urbain, etc., travail pour lequel ils n'étaient manifestement pas préparés
et qui suscite, à juste titre, le mépris indigné des économistes, jaloux de
défendre leur domaine. L'économie régionale où les uns et les autres se
rencontrent ne facilite pas toujours leur compréhension réciproque.
Le géographe en quête de débouchés rêve de recueillir des commandes qu'il
traitera dans son laboratoire, avec ses assistants, comme un ingénieur-conseil ou
un avocat. Il cherche à se présenter comme un technicien, sous-traitant à façon
certains travaux, pour les entreprises publiques ou privées. Cette façon d'agir utilitaire, mais étroite, est la négation meme de la vocation du géographe et il risque
fort d'y perdre ce qui fait sa valeur.
1. P. George (1961), p. 340.
LA GÉOGRAPHIE
257
L'erreur que commettent les défenseurs d'une certaine forme de géographie
appliquée, c'est de vouloir s'emparer d'une question pour la traiter entièrement,
alors que le géographe est plus utile, seul, dans une équipe polyvalente qu'en
masse spécialisée et isolée.
Ce n'est pas la responsabilité de l'action, qui est application, que le géographe
doit revendiquer, c'est la reconnaissance de la nécessité de sa présence, partout où
géographique,
fait de ces rapports multiples entre les
est mis en cause le complexe
groupes humains et le milieu où ils ont été engendrés et qu'ils ont à leur tour
engendré 1.
Complexe géographique, si menacé aujourd'hui I L'environnement, la protection des ressources de la planète nécessitent un travail en équipe : chimiste,
économiste, géologue, politologue et géoV<lphesont intéressés par la sauvegarde
de l'Antarctique, comme de celle des forets. Sur le plan de la vie quotidienne, le
géographe a son mot à dire à côté de l'urbaniste, de l'architecte, de l'ingénieur, de
l'économiste et du médecin.
A l'heure actuelle, le problème de la géographie et de ses applications,
est un problème de formation humaine plus que de découvertes scientifiques. L'enseignement doit préparer les géographes à poser les problèmes
de leur discipline, mais aussi à comprendre ceux des utilisateurs. Parallèlement, il s'agit de réintroduire une géographie active, vivante, dans la
formation des cadres supérieurs pour qu'ils sachent en quoi le géographe
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SECTION8. LA DÉMOGRAPHIE
215 Définition et objet ◊ La démographie a pour objet l'étude de l'état et
des mouvements des populations humaines. Le nom de démographie
proposé en 1855 par A. Guillard, n'a pas été universellement accepté. Les
Anglo-saxons reprochent à ce terme d'impliquer une étude descriptive,
alors que cette science est très analytique. Ils préfèrent utiliser le nom de
« population study », tout en notant la particularité qui consiste à désigner une science par son objet
Le mot population peut s'appliquer à tout ensemble d'êtres vivants, animaux ou végétaux, envisagés sous l'angle d'une caractéristique
commune. S'il s'agit de populations humaines, le mot est employé pour
désigner un groupe d'hommes ayant un habitat commun et aussi pour
désigner tout groupe ayant en commun des caractères biologiques ou
sociologiques. On parle de la population de la France ou de la ville de
Paris, mais on parle aussi des populations masculines ou féminines,
actives ou non actives, protestantes ou catholiques.
Par état de la population, on entend outre l'importance numérique de
cette population, la répartition de ses membres dans l'espace, sa composi1. Importante bibliographie.
LA DÉMOGRAPHIE
261
tion par sexe et par âge, par profession et même son niveau d'instruction
et son état de santé.
Par mouvementsde la population,on entend ces événements démographiques que sont les naissances et les décès. Dans le monde moderne,
les populations fermées, où comptent seuls ces mouvementsnaturels,sont
exceptionnelles. Le plus souvent, la circulation des individus entre les
divers groupes sociaux provoque des mouvementsmigratoires,qui s'ajoutant aux naturels, constituent le mouvementgénéralde la population. On
englobe parfois, également, dans les mouvements de la population, la circulation des individus entre les divers secteurs de l'activité économique,
ou les divers niveaux de la structure sociale. Bien que ces formes de mobilité, migrations professionnelles et capillarité sociale, aient de nombreux
liens avec la démographie, leur étude relève plus directement d'autres disciplines : économie politique, sociologie, etc.
215-1 Évolution et institutionnalisation ◊ La France a toujot.gs marqué
un intérêt particulier pour la démographie. L'importance de l'Etat nation
explique, au départ, l'intérêt pour la dimension de la population. A noter
l'originalité de la trajectoire démographique de la France dont les campagnes sont surpeuplées sous Napoléon et deviennent malthusiennes
lorsque les autres pays demeurent féconds, et enfin natalistes quand l'Europe est malthusienne.
L'essor de la démographie supposait d'une part une vie administrative
assez organisée pour que soient tenues à jour des statistiques complètes,
d'autre part le développement des mathématiques et plus particulièrement du calcul des probabilités. Mais à côté de ces facteurs techniques, il
fallait, comme toujours en sciences sociales, un état d'esprit favorable,
dans le cas présent, le désir de mieux comprendre les phénomènes
humains et l'impression que cette connaissance permettrait une action
utile.
La démographie, ne s'est pas développée comme une spécialité à l'intérieur de la sociologie. Plus ancienne en tant que science, elle s'est constituée à partir de l'économie, de la biologie, de la médecine, de la statistique.
Aux XVIIeet xvnr siècles, Fermat, Pascal, Bernoulli, Huyghens appliquent
le calcul des probabilités à la survie et créent l'expression : « espérance de
vie». Ensuite des politiques et philosophes mathématiciens, Vauban,
Condorcet s'intéressent à ces problèmes, enfin on trouve déjà dans le
passé, comme aujourd'hui, le poids de la religion en France de l'Église
catholique, présente non seulement par les interdits, mais également sur
le plan administratif puisque les paroisses détiennent les registres de baptême et de décès.
Le X!x",scientiste, marque l'évolution de la démographie française vers des
objectifs concrets. La famille Bertillon jouera un rôle important. Le docteur Louis
Adolphe Bertillon (1821-1883) étudie les causes de mortalité, son père Alphonse
(1853-1914) est le créateur du service de l'identité judiciaire à la préfecture de
police de Paris et l'inventeur de l'anthropométrie et de l'utilisation des empreintes
digitales. Son frère Jacques (1851-1922) nataliste convaincu fonde «l'Alliance
nationale pour l'accroissement de la population française».
262
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
De cette époque date le lien étroit entre démo~aphie et nat:alisme. Après la
défaite de 1870, la volonté de disposer d'une armee nombreuse va susciter dans
les milieux natiçnalistes, catholiques et conservateurs, un mouvement en faveur
d'une aide de l'Etat aux familles nombreuses.
L'hécatombe de la guerre de 1914 provoque une même réaction nataliste (loi
de 1920 contre l'avorteme!}t). Adolphe Landry (1874-1956), homme politique,
est en faveur de l'aide de l'Etat (1932 création des allocations familiales). Malgré
son orientation nataliste (il est membre du Haut Comité qui en 1939 prépare le
Code de la famille), il garde un point de vue scientifique et préside l'Union internationale pour l'étude de la population (UIESP). René Carmille (1886-1945),
contrôleur général de l' Armée, passionné de fichiers et machines mécanographiques transforma en 1940 ses documents militaires en « Service de démographie » devenu « Servicenational des statistiques » (SNS 1941), auquel on doit
aujourd'hui les numéros de sécurité sociale. Enfin Alfred Sauvy (1898-1988) 1,
élève de Landry, devient directeur de l'Institut national démographique (INED).
Le grand mérite de Sauvy fut d'avoir constitué une équipe véritablement pluridisciplinaire en réunissant les courants « planificateur » et « néo-scientiste », où se
rencontrent philosophes, démographes, mathématiciens (Paul Vincent et Jean
Bourgeois-Pichat), polytechniciens, sociologues tels que Jean Stoetzel fondateur
de l'IFOP et Alain Girard (INED), des anthropologues, des médecins R. Gessain
(au Musée de l'homme) et Sutter (qui assure la liaison avec la génétique), un historien des populations : Louis Chevalier.
Venant d'horizons divers, tous enrichissent la démographie. Louis Henry 2 s'attacha à préciser les concepts de fécondabilité, de stérilité, d'infécondité, et à assurer aux indicateurs longitudinaux (diachroniques ou par cohortes) un statut égal
à celui des indicateurs transversaux, permettant un progrès des recherches et
réflexions démographiques. Il eut également l'idée de reconstituer, à travers les
registres de baptême et décès (édit de Villers-Cotteret), l'ancien régime démographique, rectifiant les idées concernant le comportement des paysans avant la
Révolution.
Il faut noter car le fait est rare, que les pionniers de la démographie ont su
trouver des successeurs dignes d'eux. Ils se sont spécialisés en fonction des
besoins sociaux: P. Paillot sur le vieillissement, G. Calot (1984) sur la fécondité,
H. Le Bras rédacteur en chef de la revue Population,R Pressat 3 précise les notions
de taux, de quotients, de table d'événements, enfin L Tabah (1966 ), dirige la
Division de la population à l'ONU.
Un Laboratoirede Démographiehistoriquea vu le jour à la Maison des sciences
de l'homme.
A signaler la problématique sur l'utilisation des « données ethniques »
qui divise les démographes 4.
Le domaine de la démographie, même entendu dans le sens strict
d'étude directe des mouvements et de l'état de la population, est déjà très
étendu. Certains l' elargissent encore, en poursuivant l'étude des causes et
conséquences de ces mouvements. Dans ce cas, ce sont tous les facteurs
physiologiques, climatiques, sociologiques, psychologiques les plus divers,
1. A. Sauvy (1956).
2. L. Hemy (1966, 1980, 1981).
3. R. Pressat (1967, 1971, 1973, 1977, 1979, 1985}.
4. H. Le Bras accuse l'INED de faire le jeu du Front National alors que pour Michèle Tribalat,
seules ces données permettent de lutter contre les discriminations, ( cf. Le Monde 6 novembre 1998).
LA DÉMOGRAPHIE
263
susceptibles d'influencer la population, qui devront être pris en considération.
Lespoints de vue restrictifs et les aspects extensifs s'expriment dans des définitions différentes: études statistiques de la population pour les uns (Huber, Willcox, Wolfe), elle devient pour les autres: étude des collectivités humaines. Achille
Guillard, reconnaissant la légitimité des deux points de vue, avait proposé une
première définition si étroite, qu'elle réduisait la démographie à une application
de la statistique : « connaissance mathématique des populations, de leurs mouvements et de leur état», l'autre si large: « histoire naturelle et sociale de l'espèce
humaine», qu'elle recouvrait le domaine des sciences sociales et même toutes les
sciences de l'homme.
Il est sage de considérer d'abord la démographie comme l'étude des
mouvements et de l'état des populations, à partir de là on distingue plusieurs tendances.
216 Définitions et conceptions de la démographie. a) lA démographie pure ◊ La démographie serait une science exacte, si elle pouvait n'étudier que les faits démographiques proprement dits, sans tenir
compte des contingences qui en troublent le déroulement. Nombre de
naissances, de décès, longévité, sexe, sont des faits enregistrés et liés entre
eux d'où la possibilité de tirer, par déduction, des vérités générales qui
font de cette partie de la démographie « une suite de théorèmes analogues à ce qu'on voit en géométrie», suivant l'expression de A. Landry
(1949). C'est la démographie pure ou démographie rationnelle.
Pour écarter les perturbations résultant de l'action du milieu culturel ou social,
les spécialistes construisent des modèlesthéoriques, dont ils fixent eux-mêmes les
données 1.Il est possible, en ne tenant pas compte de modifications à venir, d'établir des tables de mortalité, et de survie et de démontrer qu'une population où
joueraient seulement la loi de fécondité et la loi de mortalité, (si elles étaient stabilisées en dehors d'influences extérieures) atteindrait une composition par âge
théorique, dite coml'osition par âge limite. A partir de cette composition et de lois
gouvernant le modele de population, on a pu calculer les décès et naissances à
venir. Les tables de mortalité sont utilisées pour établir des assurances vies. Le
modèle a permis à Kuczynski de construire des taux de reproduction et des taux
de remplacement, rectifiant l'image trompeuse donnée par la reproduction des
populations occidentales, où les erreurs provenaient des perturbations de la
composition par âges. De même, Lotka a pu, à partir du modèle de population
stable, calculer des taux de natalité, de mortalité et d'accroissement naturel, qu'il
appelle taux intrinsèques. Ce modèle a été complété par une hypothèse portant
sur l'égalité du nombre des décès et naissances, rendant la population stationnaire. Il a trouvé de nombreuses applications dans l'analyse démographique, soit
pour démontrer le caractère anormal d'une situation (cf. the Royalcommisionon
populationen Grande-Bretagne en 1946), soit surtout, pour suppléer aux lacunes
de la documentation démographique dans les pays sous-développés.
217
bl La démographie étude des comportements démographiques ◊ L'histoire fournit des exemples de longues périodes pendant
lesquelles les caractères démographiques réels des populations ont été très
1. La démographie a déjà bénéficié des possibilités offertes par les machines : prévision, simulation, etc. Cf. P. Vincent (1964).
264
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
proches du modèle d'une population stable et même, en longue durée, à
celui de la population stationnaire stable.
Ce fut le cas du Japon pendant deux siècles et demi ( 20 millions d'habitants
au xvin• siècle et au milieu du XIX'siècle). Mais cette stabilité est due à des groupes,
eux-mêmes équilibrés, ne présentant aucun phénomène d'expansion. Dans le
monde contemporain une telle éventualité est exclue. Sans doute existe-t-il des
caractères physiologiques communs à toute l'espèce, imposant des maxima audessus desquels il n'est pas possible que s'élève la fréquence des naissances
(limites naturelles de la fertilité des femmes) et des minima, au-dessous desquels
ne peut descendre la fréquence des décès (limites de longévité), mais à l'intérieur
de ces limites extrêmes, on observe la plus grande diversité dans le rythme de
reproduction des divers groupes humains et par suite dans l'état démographique
de ces groupes. En 1960, il n'y avait que 13,8 naissances annuelles pour 1 000
Suédois et 49,5 au Guatémala. L'espérance de vie des femmes suédoises atteignait
74,9 ans, elle ne dépassait pas 43 ans au Cambodge.
Il est possible que des facteurs d'ordre physiologique, provenant des compositions ethniques différentes de ces populations, exercent une influence, mais
celle-ci est très faible en comparaison des facteurs culturels et sociaux. Lorsque le
taux de mortalité du Mexique passe de 24 pour 1000 en 1937, à 11,4 en 1960,
ou que le taux de natalité du Japon diminue de moitié entre 1946 et 1961, ce
n'est pas le milieu naturel, ou la composition ethnique, qui ont changé, mais le
milieu social : modes de production influençant les niveaux de vie, niveau d'instruction et des mœurs, politique sociale tendant à restreindre le nombre des naissances ou à les multiplier. Bien que la fréquence des naissances dépende de décisions individuelles, dont les motivations sont infiniment complexes, ce sont des
décisions sur lesquelles les contrôles sociaux diffus ou organisés ne sont jamais
sans effets.
Chaque population nationale a ainsi un comportement démographique propre, variable dans le temps. Mais à l'intérieur d'une même
population, des groupes sociaux soumis à des influences culturelles
variées, peuvent avoir des comportements différents qu'il appartient au
démographe d'analyser en cherchant des corrélations avec les autres faits
sociaux.
218 c) La. démographie, science sociale ◊ La démographie est une
science sociale qui ne peut isoler les faits qu'elle étudie, des faits sociaux
des disciplines voisines. Il n'est pas de phénomène purement démographique et il n'est guère de phénomènes sociaux qui n'aient un aspect
démographique. Durkheim accordait une telle importance aux phénomènes démographiques qu'il leur a attribué le statut d'infrastructure de la
vie sociale. La divisiondu travailsocialreconnaît l'importance de la répartition et des mouvements de population. L'année sociologiqueconsacre
une grande place à la démographie. M. Halbwachs (1938), après avoir
reconnu l'autonomie de la démographie « ensemble homogène », ajoute
aussitôt que c'est bien « une partie essentielle de la science sociale ( ...)
Nous avons tenté ( ...) de mettre en lumière, derrière les faits de population, des facteurs sociaux qui sont en réalité des facteurs de psychologie
collective, mal aperçus jusqu'ici et sans lesquels cependant la plupart de
ces faits demeurent pour nous inexpliqués».
LA DÉMOGRAPHIE
265
Comme le dit A Girard 1 : « En intitulant Biologiesodale la deuxième partie de
sa théorie de la population, Sauvy a voulu montrer que les faits démographiques
ne sauraient être saisis indépendamment des facteurs sociaux et culturels, qui les
déterminent dans une large mesure. »
Deux facteurs démographiques importants de la période contemporaine sont,
le premier d'ordre psycho-physiologique : la possibilité de contrôler la fécondité 2 ;
le deuxième d'ordre médico-sociologique: l'allongement de la durée moyenne de
la vie.
Le démographe se préoccupe des événements : naissances, décès, migrations,
qui sont l'objet de sa réflexion, mais comme les autres sciences sociales, la démographie se caractérise par un point de vue sur l'objet, sur la réalité complexe d'où
elle sélectionne ce qu'elle doit étudier, non par un objet propre, séparé des autres
facteurs sociaux. Pour rapprocher la démographie de la sociologie3, il faut augmenter le nombre de sujets particuliers dans lesquels peuvent travailler ensemble
des chercheurs des deux disciplines. La spécialisation a éviter est celle qui oppose
recherche et théorie. Or, souvent le démographe s'imagine voué à la collecte de
matériaux, sans vocation à les interpréter, tandis que le sociologue à la recherche
d'explications, n'acquiert pas les techniques qui lui seraient indispensables t'our
valider ses hypothèses. A l'heure actuelle, de nombreux sujets de recherche necessitent la réflexion conjointe des sociologues et des démographes. La baisse de la
natalité dans les pays industrialisés, la forte immigration exigent des décisions
politiques en fonction de données chiffrées. Le vieillissement de la population,
au-delà des problèmes humains et sociaux oblige à trouver des solutions
concrètes : sécurité sociale, retraite, répartition des charges dans la population en
fonction des groupes d'âge.
218-1 d) La démowaphie globale ou planétaire ◊ L'ampleur etla variété
des dégâts déja causés par l'industrialisation et les rtsques qu'elle présente
pour l'avenir, les progrès des techniques permettant de les mesurer et de
les prévoir, enfin déséquilibre grandissant entre le développement des différentes régions du monde et les problèmes qui en découlent ( sida en
Afrique, pollution urbaine en Occident) exigent une sérieuse réflexion
sur les conséquences de cette évolution sur la démographie et de celle-ci
sur celle-là.
1798 marque une rupture. La parution de l'Essai sur leprincipedepopulation de Malthus fit un scandale. D'après cet auteur, la production de
subsistance croît de façon arithmétique alors que la démographie suit une
progression géométrique d'où une prévisible pénurte catastrophique. Sans
doute la formulation mathématique était-elle inexacte. Dépendant de
l'état des connaissances ou des ignorances de son temps, Malthus pas
plus que ses contemporains n'avait tenu compte des richesses que produirait l'industrialisation. Il faut cependant lui reconnaître le mértte
d'avoir, le premier parmi les économistes classiques, prévu des limites à la
croissance ainsi que le développement de la concurrence pour la vie entre
les espèces vivantes. Idée reprise avec succès au xir par Ch. Darwin et
1. 1. A. Girard (1960, B. 159 bis, 1984).
2. Il sera intéressant pour les psycho-sociologues d'observer à long terme l'influence, sur le
comportement féminin, de l'élimination du risque de fécondité involontaire, par l'amélioration des
procédés contraceptifs.
3. C.B. Nam (1982).
266
LESDIFFÉRENTESSCIENCESSOCIALES
AR. Wallace. L'actuelle explosion démographique donne aux idées de
Malthus une remarquable actualité 1.
Si les statistiques sont souvent trompeuses, celles qui concernent l' évolution de la population le sont plus que toutes autres et peuvent, suivant
les dates retenues, les populations visées2 confirmer les arguments et les
idéologies les plus opposées 3 .
En 1838, le belge Verhulst, se fiant à l'évolution de certaines espèces
animales, établit la fameuse « loi logistique» suivant laquelle une population se développant dans un milieu aux ressources limitées, après une
période de croissance rapide, ralentit d'elle-même son rythme pour
atteindre un état d'équilibre. Cette rassurante affirmation semblait réfuter le pessimisme de Malthus. Seulement cette soi-disant loi 4 ne vaut que
pour des groupes réduits évoluant dans des espaces limités. Groupes et
espaces auxquels les démographes classiques ont eu le tort de borner leur
réflexion. Or ce qui peut seul donner des indications fiables sur l'ampleur
du phénomène qui nous menace, ce sont les données recueillies sur l'ensemble de la planète depuis ses origines.
C'est à un chercheur français peu connu A. Cailleux (1951), que l'on
doit la première courbe de la population depuis la préhistoire. Suivant des
procédés mathématiques rigoureux, la courbe établie démontre que la loi
d'accélération est la loi dominante qui traduit non l'expansion mais la
« surexpansion » de l'espèce humaine.
Deux faits sont frappants. D'abord ce n'est pas seulement le taux
d'augmentation de la population, mais surtout la croissance du taux de
croissance qui donne la vraie mesure du phénomène. En 1960,
H. von Forster 5 reprend les conclusions de Cailleux. La croissance de la
population mondiale est hyperbolique, ce qui à brève échéance aboutit à
l'absurde. Si le taux de croissance tend à décroître depuis 1970, cela ne
suffit certainement pas pour résoudre le problème de la surpopulation.
Deuxième constatation intéressante: l'évolution de certaines données
chiffrées montre un parallélisme régulier entre la courbe du progrès des
techniques de subsistance et la courbe démographique. La surface nécessaire à la subsistance d'un seul individu au stade de la cueillette, suffit à
en nourrir 5, au stade suivant de l'agriculture pastorale, puis 500 avec
l'utilisation de la roue, 2 500 grâce à la charrue enfin 15 000 avec les
moyens techniques actuels permettant une culture intensive.
1. li est surprenant de constater le peu d'intérêt des économistespour ces problèmes.En France,
seul René Passet (1979, 1995) en voit l'importance.
2. Les graphiques de 1993 des Nations unies sont rassurants parce qu'ils fixent leur point de
départ en 1950, alors que c'est la longue durée qui révèle le danger. Les projections faites par
l'O.N.U. se sont révéléesinexactes. Malgré les moyens sophistiqués utilisés, les chiffres annoncés
pour l'avenir sont toujours en dessousde la réalité. En 1951 la prévisionest de 3 500 millions d'habitants en 1980. Or le chiffre est atteint en 1965. Pour éviterde continuelles rectifications,on a modifié à la hausse les résultats prévus... au moment où justement s'amorce la baisse (1974) 111
3. On peut releverdes affirmations opposéeschez des hommes supposésinformés. A. Peyrefitte
considérant la seule population française déclare qu'elle est trois fois moins dense qu'elle ne devrait
l'être, tandis que C. Levi-Strauss(1992) dans une vision planétaire écrit:« Depuis que l'homme est
sur cette terre nous n'avons jamais atteint ce degré de folie.»
4. Reprisepar Pearl (1930} et Lotka (1956) elle a connu un grand succès.
5. Dans un article intitulé Doonsday Friday (Le jour du jugement dernier).
LA DÉMOGRAPHIE
267
Aussi les démographes les plus pessimistes, ne retiennent-ils pas les
prévisions de Malthus concernant les risques de famine mais seulement
son point de vue sur l'augmentation de la population, et y voient les dangers qu'elle constitue aujourd'hui: problèmes d'environnement, d'espace, de conditions de vie. « Les hommes ne risquent pas de mourir de
faim mais d'être écrasés à mort» écrit Von Forster.
Comme il existe une macro et une micro-économie, il paraitrait raisonnable de concevoir une macrodémographie ouverte sur le long terme
de la planète et une microdémographie posant les problèmes à un niveau
plus restreint. Deux orientations non pas opposées, mais complémentaires. Malheureusement si cette double orientation paraît scientifiquement juste et permet une vue plus exacte de la réalité, ni l'une, ni l'autre
n'est capable de trouver les moyens de ralentir le rythme d'accroissement
de la population. La macrodémographie a au moins le mérite de pousser
un cri d'alarme. S'il est établi que seul l'accès à la modernisation et au
confort amène les couples à limiter leur descendance, c'est malheureusement dans les pays pauvres que le taux de croissance de la population est le plus élevé et le plus difficile à maîtriser, alors qu'il constitue
un frein au développement. Véritable cercle vicieux, ces pays n'ont plus le
choix qu'entre une limitation des naissances par les catastrophes
(nucléaire, le sida) ou l'entassement dans les bidonvilles, la sousnutrition, etc.
,
Peut-on parler de progrès dans la prise de conscience des Etats et de
l'opinion? Les conférences mondiales tenues sur ce sujet pourraient le
laisser espérer. Du moins permettent-elles de situer les blocages et de
mesurer l'ampleur de la méconnaissance du danger.
A Mexico (1984), la première conférence internationale dans laquelle
156 pays examinent les effets de la croissance de la population mondiale
sur l économie a permis de constater des différences considérables entre
les différents pays. Conférence du Caire, conférence de Rio enfin la plus
spectaculaire, la conférence de Pékin (1995) sur les femmes. Sans avoir
pour thème la démographie, elle l'aborde naturellement par le biais de la
procréation, domaine qui intéresse particulièrement les femmes. On
retrouve avec plus de netteté que dans les conférences précédentes les
oppositions religieuses, car c'est la première fois qu'un texte de portée
internationale évoque le droit de la femme à la sexualité en dehors de la
reproduction. Droit que n'acceptent pas les pays musulmans et certains
pays catholiques à la suite du Vatican. Les religions évoluent à un rythme
lent par rapport à la science et aux individus.
Il semble bien que la démographie soit de toutes les sciences sociales
celle qui exige la plus complète pluridisciplinarité. Elle est probablement
aussi la plus complexe (avec l'économie) dont les erreurs sont à la fois les
plus graves, les plus visibles et les conséquences les plus irréversibles.
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WRIGLEY
SECTION9. L'ÉCONOMIE POLITIQUE
220 Définitions ◊ Quatre orientations distinctes, relatives à l'objet de la
connaissance économique et à ses méthodes, ont prévalu depuis l'avènement de l'Économie politique en tant que discipline scientifique autonome, au milieu du xvrrfsiècle en France, sous l'impulsion de l'école physiocratique. La première, qui trouve sa source dans les œuvres des
économistes classiques anglais, notamment d'Adam Smith et de David
Ricardo, lie l'analyse de la formation d'un excédent net de richesses au
cours d'une période donnée, à des hypothèses théoriques fondamentales
sur la place et le rôle des différentes catégories d'agents économiques
dans la production, places et rôles qui fondent leur droit à une part déterminée du surplus. Cette orientation théorique se perpétue aujourd'hui
dans l'œuvre de Piero Sraffa (1960) et de ses adeptes 1.La seconde orientation théorique, plus attentive aux formes historiques et aux singularités
nationales qui président à l'exercice des activités économiques, s'intéresse
aux faits d'échange, onéreux ou non, qui accompagnent les transformations de la division sociale du travail. Illustrée au ~ siècle par les
travaux de l'école historique allemande 2, cette orientation se perpétue
avec une inflexion significative de la réflexion vers l'analyse des cadres
sociaux, notamment institutionnels, dans les travaux de l'école institutionnaliste aux États-Unis. En France, l'œuvre de S.C. Kolm (1984), en
dépit de son apparent syncrétisme, porte la marque d'interrogations qui
l'inscrivent nettement dans ce courant. La troisième orientation théorique, dominante aujourd'hui dans la littérature économique anglosaxonne, tend à se confondre avec l'apparition et le développement de
l'école néo-classique 3 : la préoccupation fondamentale de ce courant
consiste, en effet, dans l'analyse des comportements individuels, supposée réductible à la mise en œuvre d'une axiomatique des choix. En outre,
prenant principalement appui sur les préceptes de l'individualisme
méthodologique, entrevus par Carl Menger (1883) et codifiés par J.
Schumpeter4, ce courant postule qu'on ne peut rendre compte de la
genèse des phénomènes sociaux et de leur signification qu'en référence
aux expériences mentales des individus. La quatrième orientation a toujours exprimé les exigences d'une réflexion critique sur les conditions
sociales dans lesquelles se constitue et se développe la connaissance
1. Cf. 1. Steedman (1989).
2. H. K. Betz (1988).
3. M. Ricketts (1989).
4. J. Schumpeter (1908, 1914, 1963).
272
LESDIFFÉRENTESSCIENCESSOCIALES
économique. Inspirée de l' œuvre de Karl Marx 1,cette orientation fonde
sa critique de la prétention à l'objectivité du savoir économique sur l'analyse des conditionnements idéologiques et des facteurs historiques qui
gouvernent la mise en place des rapports sociaux de production et
d'échange. Outre les courants d'inspiration marxiste, cette orientation se
manifeste aux États-Unis sous la forme d'une école radicale 2 et, en
France, dans un regroupement intitulé Mouvement anti-utilitariste dans
les sciences sociales (M.A.U.S.S.)3 . Ainsi richesse, échange, choix et rapports sociaux constituent les thèmes fondateurs de l'économie politique
dans sa dimension tant positive que critique 4 .
220-1 L'école classique ou l'intemporalité des structures ◊ Parce qu'ils
lient la compréhension des phénomènes de production à des hypothèses
déterminées sur la répartition, les économistes classiques parviennent a
montrer l'existence d'une causalité structurelle gouvernant aussi bien les
évolutions à long terme du système économique que ses formes d'extension dans l'espace. Mais cette causalité structurelle reste historiquement indéterminée. Si Adam Smith montre que la structure des qualifications de la main-d'œuvre est un élément décisif du processus
d'accumulation des richesses et dépend fondamentalement de la division
du travail, il ne parvient pas à rendre compte de la genèse historique des
catégories de travail productif et de travail improductif. Elles constituent
pourtant la base logique du processus d'accumulation du capital, objet de
l'analyse. Dès lors, des lois économiques réputées universelles et immanentes voient en réalité leur validité suspendue aux conditions dans lesquelles le capital a été historiquement accumulé.
220-2 De l'école historique allemande aux çourants institutionnalistes américains ◊ Les fondateurs de l'Ecole historique allemande,
Knies, Roscher, Hildebrandt et les chefs de file du courant institutionnaliste aux États-Unis tels T. Veblen, W.C. Mitchell, R.C. Commons,
C. Ayres partagent la même critique fondamentale del' école classique : la
remise en cause du postulat d'homogénéité du comportement des sujets
économiques, l'homo œconomicus.Alors que ces deux écoles se donnent
pour objectif l'étude de l'évolution des économies nationales, en tant que
processus historique, leurs instruments d'analyse diffèrent. La compréhension de la genèse et du rôle des institutions occupent une place privilégiée dans l'explication chez les institutionnalistes, alors que l'école historique allemande se borne à une interprétation ne suggérant aucune
causalité particulière. Car C. Menger (1883) le souligne: « Nous obtenons l'intelligence historiqued'un phénomène en recherchant sa genèse
individuelle, c'est-à-dire en nous représentant les circonstances concrètes
au milieu desquelles il a pris naissance avec ses caractères propres[ ...]
1. J. E. King(1989).
2. S. Bowles,R. Edwards(1989).
3. Le Mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales a publié le bulletin du M.A.U.S.S.
devenu en 1989 la Revuedu M.A.U.S.S.,éditions La Découverte,Paris.
4. J. Wolff (1975).
L'ÉCONOMIE POLITIQUE
2 73
Nous obtenons l'intelligence théorique d'un phénomène concret[ ...]
lorsque nous l'envisageons comme le cas particulier d'une certaine loi de
succession ou de coexistence des phénomènes ... » 1.
En France, de E. Simiand à F. Perroux, en passant par L Brocard,
J.Marchal, G. Pirou, une lignée d'économistes hétérodoxes constitue une
réplique continentale de l'institutionnalisme américain.
221
L'école néoclassique: une genèse économique des phénomènes
sociaux dépourvue d'ancrages structurels ◊ Si l'interprétation des
fondements épistémologiques de l' œuvre du fondateur du marginalisme
autrichien, Carl Menger, fait actuellement l'objet de discussions passionnées 2 , il n'en reste pas moins que la théorie néoclassique conserve
aujourd'hui deux caractéristiques fondamentales léguées par le marginalisme autrichien. A un principe de rationalité, sorte de principe synthétique a priori, s'ajoute, une construction génétique des phénomènes
sociaux fondée sur les préceptes de l'individualisme méthodologique. Le
principe de rationalité permet cette rupture épistémologique suivant
laquelle von Mises déclare que la théorie subjectivede la valeur « a transformé la théorie des prix de marché en une théorie générale du choix
humain » 3 • Quant à l'individualisme méthodologique, il permet selon F.
von Hayek (1953), de mettre au jour le processus de constitution des
phénomènes sociaux : « De ce que sont les conceptions et les opinions
des individus qui nous sont directement connues et forment les éléments
à partir desquels nous devons construire, pour ainsi dire, les phénomènes
plus complexes, découle une autre différence importante entre la
méthode des disciplines sociales et celle des sciences de la nature. Dans
les premières, les attitudes individuelles sont des éléments familiers et
nous essayons par leur combinaison de reproduire des phénomènes
complexes, les résultats des actions individuelles, qui nous sont beaucoup
moins connus. Cette démarche conduit souvent à découvrir dans des
phénomènes complexes des principes de cohérence structurelle qui
n'avaient pas été, et sans doute, ne pouvaient être établis par l'observation directe 4. » Ce qu'omet de dire F. von Hayek, c'est précisément l'incapacité de la théorie néoclassique à faire émerger une signification quelconque, susceptible de rendre intelligible les principes de cohérence
structurelle qu'elle découvre. Faute d'une théorie des relations entre
niveaux hiérarchisés de la réalité, la théorie néoclassique produit des
résultats souvent ingénieux, mais inintelligibles, sa méthode même
excluant toute démarche théorique susceptible de générer un sens, audelà de l'expérience individuelle.
221-1 Les tendances critiques: marxistes, radicales et anti-utilita-
ristes ◊ La spécificité de la critique marxiste de l'économie politique
réside dans ses fondements matérialistes et dialectiques. C'est, en effet, le
1. C. Menger (1883), pp. 15-17.
2. R. Cubeddu (1985).
3. L. von Mises (1949), p. 3.
4. F. von Hayek (1953), p. 53.
27 4
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
matérialisme dialectique qui permit à la critique marxiste, seule d'abord,
en concurrence avec d'autres théories de la société aujourd'hui, de rendre
compte de l'intelligibilité des phénomènes sociaux et d'en livrer la signification au regard du processus historique d'évolution des sociétés. Joseph
Schumpeter a fortement souligné cette originalité de l'œuvre de Marx.
Pour lui: « Marx fut le premier économiste de grande classe à reconnaître et à enseigner systématiquement comment la théorie économique
peut être convertie en analyse historique et comment l'exposé historique
peut être converti en histoireraisonnée» 1. Cette perlormance est directement liée à la théorie marxiste des classes sociales « l'instrument analytique qui, en reliant l'interprétation économique de l'histoire aux
concepts de l'économie de profit, regroupe toutes les données sociales et
fait converger tous les phénomènes» 2 .
Néanmoins, les deux autres tendances critiques qui partagent avec
l'analyse marxiste la préoccupation fondamentale d'élucider l'influence
des rapports sociaux sur les formes et le contenu de l'activité économique, se séparent de celle-ci à d'autres égards. Ainsi le mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales souscrit-il vraisemblablement à cette
affirmation de Marc Guillaume (1989) selon laquelle« en dépit de son
ambition d'être une explication globale de l'histoire, le marxisme en
substituant à la rationalité d'un sujet individuel celle d'une classe sociale,
n'a produit qu'un simple déplacement à l'intérieur du champ utilitariste» 3 • Le courant radical aux États-Unis, initialement regroupement
hétérogène inspiré de l'anarchisme libertaire et de divers courants marxistes, bénéfice aujourd'hui d'une reconnaissance académique qu'il doit à
la manière dont il réintègre la dimension politique des problèmes économiques et dont il promet des réponses appropriées à des questions
sociales controversées 4 •
222 Les principaux de'"batsde méthode depuis la Deuxième Guerre
mondiale ◊ Il est frappant de constater le retour cyclique d'un diagnostic de crise de la pensée économique. Formulé au seuil des années 50, par
Henri Denis (1951) et Jean Marchal (1951), ce diagnostic renvoyait
alors à la crise d'un modèle de la connaissance scientifique emprunté aux
sciences de la nature, l'affirmation de l'économie politique modèle
opposé à science sociale. A la fin des années 70, les fondements de la
connaissance économique font à nouveau l'objet d'une remise en cause
sous la double pression du constat de l'incapacité des théories économiques à fournir une explication de la crise économique, et de la dégénérescence des programmes de recherche, prenant appui sur les principes
de l'individualisme méthodologique. Au milieu des années 80, enfin,
dans un contexte où s'affirment en philosophie des sciences des conceptions nouvelles des critères et des formes de développement de la
1. J. Schumpeter (1963), p. 72.
2. Op. dt., p. 40.
3. Marc Guillaume et al., Le sommeilparadoxalde l'ÉwnomiePolitique1989, p. 8.
4. S. Bowles, R. Edwards (1989).
L'ÉCONOMIE POLITIQUE
275
connaissance, on reproche à l'économie politique sa tendance marquée
au syncrétisme. Celui-ci tendrait à masquer la crise de l'exigence d'unification d'un savoir désormais morcelé et à éluder la réflexion critique
nécessaire pour surmonter le net appauvrissement sémantique de la discipline depuis la révolution keynésienne.
a) L'économiepolitique,sciencede l'homme et dela société.- Henri Guitton (1951) a bien circonscrit les enjeux des débats que suscite l'abandon
du modèle des sciences physiques sur lequel l'économie politique s'était
constitue, au profit de « cette ambition contemporaine qui veut faire de
l'économie politique [...] une science dont il n'existe encore aucun
modèle, une science originale[ ...] Le sens de l'action humaine conduit à
une nouvelle conception de la science[ ...] C'est à une nouvelle union,
que l'on est amené, celle qui doit rapprocher dans une discipline
commune la connaissance et l'action, la science et la conscience» 1.
Cette recherche des fondements de l'économie politique comme science
sociale, conduit à deux interrogations, l'une relative à la spécificité des
études du comportement humain et des faits de société propres à l'économie politique, par rapport aux connaissances et aux méthodes de l'histoire et de la sociologie; l'autre relative au statut des mathématiques dans
l'élaboration d'une discipline économique, envisagée comme savoir opérationnel en vue de l'action. Sur le premier point, les économistes français acceptent l'opinion exprimée par Jean Marchal selon laquelle
l'économie est politique. Il convient d'ajouter à la définition classique de
l'économie comme science de l'administration des ressources rares, en
vue de la satisfaction des besoins humains, que « les hommes sont amenés:
- à coordonner les moyens dont ils disposent d'une certaine façon au
sein des institutions existantes;
- à modifier ces institutions elles-mêmes, soit en agissant isolément,
soit en se regroupant, soit en réclamant l'intervention de cet organisme
politique qu'est l'État;
- à transformer, dans une certaine mesure, les besoins sous la pression
des résistances que peut opposer le milieu naturel ou social à leurs efforts
d'aménagement » 2 .
L'évolution des mathématiques elles-mêmes permettra à l'économie
politique de concilier les exigences de la connaissance et de l'action. En
effet, grâce aux mathématiques nouvelles, il est désormais possible de
s'affranchir du seul recours à la statistique et à l'analyse fonctionnelle, et
de découvrir que le règne de la nécessité ne se confond pas inévitablement avec celui de la quantité. La théorie des jeux constitue à cet égard
un exemple des changements que suscite dans la réflexion économique
l'emploi des « mathématiques de l'homme». Cette théorie, ainsi que le
rappelle C. Lévi-Strauss « participe simultanément de deux grands courants de pensée [ ...]: d'une part, l'économie pure ou qui se veut telle,
1. H. Guitton (1951), p. 26.
2. J. Marchal (1955), p. 325.
27 6
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
portée à identifier l'homo œconomicus avec un individu parfaitement
rationnel; de l'autre, l'économie sociologique et historique telle que l'a
créée Karl Marx, qui veut être d'abord la dialectique d'un combat Or les
deux aspects sont également présents dans la théorie de von Neurnan.
Pour la première fois, par conséquent, un langage commun est mis à la
disposition de l'économie dite bourgeoise et capitaliste, et de l'économie
marxiste » 1.
b) L'impuissanceface d la criseet la recherchede méthodesdifférentesde
cellesde l'individuafismeméthodologique.- Magistralement analysée par
J.Robinson, l'impuissance de l'économie politique à traiter « les grands
problèmes que chacun sent être urgents et menaçants » 2 , a été confirmée
par le désarroi de la théorie face à la crise économique contemporaine,
imputable à des questions de technique économétrique et aux limites
inhérentes aux principes de l'individualisme méthodologique.
Sur le plan de la technique économétrique, on reproche aux restrictions imposées aux paramètres structurels des modèles d'inspiration keynésienne, de reposer sur des conventions arbitraires dont l'opportunité
n'est plus certaine 3 • Faute de fondements théoriques justifiant les procédures d'identification de ces paramètres, les modèles utilisés pour l' élaboration des politiques économiques - et la critique dépasse ici évidemment
les seuls modèles d'inspiration keynésienne - perdent tout à la fois pertinence et opérationnalité.
Sur le plan des techniques heuristiques, un double effort s'est manifesté en vue de parer aux rendements décroissants des programmes de
recherche appliquant les principes de l'individualisme méthodologique.
D'une part, l'étude des comportements individuels s'est désormais inscrite dans un « individualisme institutionnaliste » dont J.Agassi (1975)
avait formulé les traits fondamentaux. Ces nouveaux principes semblent
aujourd'hui inspirer des œuvres très différentes d'inspiration sraffienne
ou néokeynesienne. Ils sont également présents, souvent de façon implicite, dans les analyses qui relèvent de l'économie appliquée, et de disciplines telles que l'économie du travail, de la santé, l'écon9mie urbaine,
régionale et rurale. D'autre part, la remise en cause aux Etats-Unis par
l'école behavioriste du comportement de maximisation tel que l'envisage
la théorie néoclassique, a permis le développement d'un courant de pensée évolutionniste où les institutions occupent une part privilégiée dans
l'analyse et l'explication. En ne confondant plus l'acteur et l'action, les
résultats et la logique de comportement, l'école behavioriste 4 a ouvert la
brèche aux seules tentatives crédibles d'alternatives à l'individualisme
méthodologique.
c) Le pluralismeméthodologique
: un consensusmou devant le morcellement d'une connaissanceéclatée? - Beaucoup d'observateurs partagent
1. C. Lévi-Strauss(1954), p. 650.
2. J. Robinson (1972).
3. R. Lucas, T. Sargent (1983).
4. P.E. Earl (1989), H. Simon (1982).
L'ÉCONOMIE POLITIQUE
2 77
sans doute le diagnostic de A Caille (1989) qui interprète les penchants
actuels des économistes théoriciens au syncrétisme, comme le crépuscule
de l'économie politique. En réalité, ce syncrétisme constituerait une issue,
la seule accessible d'ailleurs, à l'impasse qui vient« de ce qu'elle [l'économie politique] a cru pouvoir s'édifier sur l'hypothèse de la séparabilité du
système économique par rapport au système social et sur l'oubli du fait
que les grandeurs économiques ne sont jamais que des expressions duales
des rapports sociaux». Hormis le syncrétisme, deux autres voies restent
ouvertes : l'une qui ne rétablirait les liens de l'économique et du social,
qu'en situant socialement le discours de l'économiste afin de mieux
connaître la genèse des arguments qui font autorité et les procédures qui
leur assurent cette consécration. Cette forme de « rhétorique économique» a été illustrée par D. Mc Closkey (1985). L'autre voie consiste à
réactiver l'analyse de la sémantique économique, et à prôner donc l'avènement d'une méthodologie de l'interprétation. Pour C. Schmidt (1987),
la sauvegarde de l'unité de l'économie théorique passe par un contrôle
rigoureux des rapports entre domaines d'interprétations des énoncés et
formalisation axiomatique de ceux-ci. Ce contrôle est sans doute justiciable d'une métathéorie de l'économie, c'est-à-dire d'une réflexion épistémologique sur l'acte de connaissance en économie, dont nous ne
voyons pour l'instant que les premiers balbutiements.
222-1 Deux ruptures théoriques majeures ◊ La figure d'un nouveau syncrétisme, unificateur et uniformisant, paraît au demeurant ne pouvoir
être aisément conciliée avec l'avènement de deux courants théoriques
totalement originaux, c'est-à-dire sans prédécesseurs, à savoir la nouvelle
école classique aux U.S.A 1 et l'économie des conventions en France 2 .
La nouvelle école classique présente trois caractéristiques : elle montre
que les marchés atteignent l'état d'équilibre; elle postule que les agents
agissent au mieux de leurs intérêts; elle suppose un comportement d'anticipation rationnelle qui consiste en connaissant les lois de probabilité
objectives à tirer le meilleur parti d'informations limitées. De ce fait, c'est
en référence aux propriétés de l'état d'équilibre que les fluctuations
économiques peuvent être comprises. Celles-ci sont alors suscitées par les
réactions des agents à des changements non anticipés des variables qui
influent sur leurs décisions. La grande nouveauté de cette théorie réside
dans la conception inédite de la politique économique qu'elle développe.
Comme l'écrivent R.E. Lucas et T.J. Sargent (1989), il s'agit fondamentalement« de penser la politique économique comme un choix de
règles du jeu stables, bien comprises par les agents économiques. C'est
seulement dans un tel cadre que la théorie économique servira à prédire
les décisions des agents » 3 •
Le choix de ces règles du jeu relève-t-il pour autant d'une réflexion
purement économique ? Si oui, comment en expliciter les enjeux ? D'une
1. R. Lucas (1989).
2. L'Économie des conventions, avec les contributions de J.P. Dupuy, F. Eymard-Duvernay,
vol. 40, n° 2, mars 1989.
O. Favereau, A. Orléan, R. Salais, L. Thévenot, cf. RevueÉconomique,
3. R. E. Lucas (1989), p. 188.
278
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
certaine manière l'école française de l'économiedes conventions,apporte
une réponse non ambiguë à ces questions. En effet, pour A. Orléan
(1989) il est impossible de construire sur les marchés fmanciers la représentation régulatrice des anticipations individuelles, puisque par hypothèse celle-ci ne naît pas de l'interaction des comportements individuels 1 .
Il faut donc à l'aide des démarches des sciences cognitives construire une
telle représentation. Il s'agit d'analyser « les règles, comme dispositifs
cognitifs collectifs » 2 et de montrer comment la production de ces règles
permet aux interactions interindividuelles de prendre la forme d'un
contrat ou d'une organisation (fait matériel) ou d'une représentation
sanctionnant la coopération volontaire des individus au sein d'un
ensemble. Ainsi, ce qui apparaissait comme une unité élémentaire de
l'analyse, l'entreprise en tant qu'organisation, devient le résultat d'une
démarche heuristique centrée sur les processus cognitifs grâce auxquels
les institutions économiques fonctionnent.
222-2 Les tendances récentes en méthodologie économique ◊ Les
debats qui scandent l'évolution de la philosophie des sciences ont de
nombreux échos chez les économistes et il n'est guère étonnant de les
voir s'inspirer des nouvelles tendances de l'épistémologie pour procéder à
intervalles réguliers à une évaluation critique de leurs programmes de
recherche. Ainsi à la critique des fondements de la connaissance économique inspirée du positivisme logique à laquelle avait procédé dans
l'entre-deux guerres l'américain T.W. Hutchison (1938), ont succédé les
réponses opérationnaliste de P.A.Samuelson (1947), instrumentaliste de
M. Friedman (1953) et conventionnaliste de F. Machlup (1978). Alors
qu'en France trois ouvrages majeurs s'essayaient à une évaluation bachelardienne (G.G. Granger, 1955), néo-poppérienne (P. Mingat, A. Salmon et A. Wolfelsperger, 1985) et d'inspiration systémique liées aux
théories de l'autoorganisation (C. Prou et C. Walliser, 1988) des développements de la connaissance économique au xx-siècle, les travaux
anglo-saxons suivaient d'assez près les tendances de la philosophie analytique. Ainsi aux standards néopoppériens magistralement illustrés par
M. Blaug (1980), répondaient des mises en perspective plus originales
avec les ouvrages inspirés de la méthodologie des programmes de
recherche de Imre Lakatos, dus à Spiro Latsis (1976) et à Sidney Weintraub (1985). La philosophie anarchiste de la connaissance de P. Feyerabend n'est pas non plus étrangère au pluralisme méthodologique de
B. Caldwell (1982, 1984). Un certain éclectisme inspire les recherches
conduites par L. Boland (1982), A. Rosenberg (1976) et D. Hausman
(1988), contributions les plus vigoureuses et les plus originales de ces
dernières années.
Ballottée entre la tentation du syncrétisme et celle du pluralisme
méthodologique, l'économie politique peut seulement surmonter les
conséquences d'une tendance au morcellement du savoir par un retour
1. Cf. n° 187.
2. O. Favereau (1989), p. 89.
L'ÉCONOMIE POLITIQUE
2 79
aux sources. Celui-ci permettrait de répondre aux exigences épistémologiques contemporaines en considérant cette discipline comme ancrée
dans une philosophie politique et tributaire des méthodes des sciences
sociales. Un tel retour aux sources implique de substituer une économie
politique des acteurs à une économie politique des actes.
222-3 Des orientations actuelles prometteuses o Si l'on met à part les
renouvellements attendus des progrès enregistrés aux frontières de la discipline, qui concernent la socio-économie 1 et la psychologie économique 2 les développements récents les plus féconds de l'économie politique concernent sur le plan théorique la macroéconomie et la
microéconomie, et sur le plan méthodologique, la théorie des jeux et
l'économie expérimentale.
Dans le domaine de la recherche macroéconomique, une nouvelle
génération de théoriciens néokeynésiens prend en compte les acquis de la
microéconomie et intègre à côté de causes proprement keynésiennes des
phénomènes de rigidités des prix 3 et des effets d'hl5térésis 4,et s'intéresse
dans le prolongement de modèles de déséquilibre au comportement des
entreprises en situation de concurrence monopolistique : on retiendra
particulièrement les travaux de Gregory Mankiw (1985) et ceux de Julio
Rotemberg et Garth Saloner (1987). Par ailleurs, la théorie des cycles
réels inventée par Edward Prescott (1986), John Long (1983) et Charles
Plosser (1989) conduit à un renouvellement profond de la conduite des
politiques de stabilisation en prescrivant la réduction des variations de la
productivité totale des facteurs, cause majeure de l'existence des cycles
économiques 6•
Le foisonnement des recherches en microéconomie conduit à des
avancées majeures dans certains domaines : calcul du prix d'une option
sur action par Merton, Black et Scholes (prix Nobel 1997), réalisé en
contournant le problème posé par l'évaluation de la prime de risque, à
l'origine du développement des marchés d'options ; Nouvelle compréhension des mécanismes du chômage avec les théories des contrats implicites et du salaire d'efficience 7 ; renouvellement de l'économie de l'incertain 8 avec la théorie des équilibres de tâches solaires 9 •
Abandonnant sa prétention à fournir un cadre unifié à l'analyse
économique, la théorie des jeux connaît des développements décisifs avec
les travaux des récipiendaires du prix Nobel 1994, John Harsanyi ( 1967/
1968), John Nash (1953) et Richard Selten (1975), consacrés à l'analyse
des équilibres dans les jeux non coopératifs et en information
incomplète.
1. Neil Smelser et Richard Swedberg (1994).
2. C. Roland-Lévyet P. Adair (1998).
3. Joseph Stiglitz (1986).
4. Olivier Blanchard et Jeffrey Sachs (1982).
5. J.-P. Bénassy (1982), E. Malinvaud (1983).
6. G. Mankiw (1985).
7. Pour un panorama d'ensemble, voir A. Perrot (1995).
8. J.-J. Laffont (1991).
9. M. Woodford (1986); R. Guesnerie et J.-J. Laffont (1988).
280
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
L'économie expérimentale, illustrée par les travaux de Charles A. Holt
(1993), utilise ne grande partie ces progrès de la théorie des jeux pour
l'analyse de problèmes de coordination 1 et l'élaboration de modèles
d'apprentissage2 • L'économie expérimentale offre ainsi aujourd'hui des
perspectivesde solution à des problèmes restés réfractaires à toute autre
approche.
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SECTION1O. LA SCIENCEPOLITIQUE
224 Le retard de la science politique ◊ La science politique fut, parmi les
sciences sociales, la première à retenir l'attention. L'intérêt de Platon
286
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
pour la nature humaine ou les problèmes d'éducation est issu de son
intérêt pour la polis dans son ensemble.
On aurait pu supposer que du fait de cette avance, la science politique
aurait été la première à se séparer de la morale et de la philosophie pour
former une science autonome et pourtant ce fut la dernière.
La responsabilité de ce retard doit être attribuée à ses parents abusifs et
par trop possessifs: le droit, la philosophie et l'histoire.
Alors qu'il existait de nombreux ouvrages analysant les textes des institutions
françaises de 1789 à 1945, on ne trouve aucune enquête systématique sur les
relations entre ces constitutions et les classes sociales, le recrutement et la composition des assemblées.
Les premiers grands écrivains politiques en France: Montesquieu, Renan, Tocqueville, sont des historiens ou des essayistes. Leur œuvre est composée de
réflexions personnelles, mais au moins est-elle pour eux une façon de confronter
leur pensée aux grands problèmes de l'époque. L'histoire des idées politiques,
introduite la première à l'Université, grâce aux juristes 1, présente l'inconvénient
de se limiter au passé. On cherche rarement même aujourd'hui ce que sont la
liberté ou la Révolution, mais on étudie ce qu'Aristote, Montesquieu ou Marx en
ont dit.
C'est ainsi que la science politique en se limitant à une sorte de recherche historique, se privait du rôle constructif qui devait être le sien.
225 L'objet de la science politique ◊ Définir l'objet de la science politique 2 c'est découvrir le cfénominateur commun du politique, un élément
spécifique qui permette de distinguer la science politique des autres
sciences sociales. De même que l'économie politique sélectionne les prix,
la demande, les choix, etc. la science politique est amenée à abstraire dans
l'ensemble du système social, des variables, des phènomènes liés entre
eux, formant un système particulier d'interactions susceptibles d'être étudiées séparément 3 •
La variété et l'hétérogénéité des sujets dont traite la science politique a
longtemps fait douter de cette possibilité, d'où l'affirmation que la
science politique n'existant pas, il y aurait seulement des sciences politiques. Dans ce cas on vide la science politique de son contenu, au profit
de la science plus organisée qui l'aborde : géographie politique, économie
politique, histoire politique. Certains auteurs ont admis l'existence non
d'une science politique, mais d'un point de vue de science politique,
complémentaire du droit constitutionnel. Si les sujets qui les intéressent
semblent très variés, du moins les politologues ne s'occupent-ils pas de
tous les secteurs des sciences sociales. Une sélection s'opère. La science
politique, comme les autres sciences sociales, va naître autour d'une
question clef, ce que O. Easton appelle motivatingquestion4.Mais tout le
1. Les premiers cours sont assurés par les professeurs Prelot à Clermont-Ferrand et J.-J.Chevallier à Paris.
2. Les Américains ont, avant nous, perdu beaucoup de temps à discuter des limites de la science
politique. Elle est devenue « ce que font les politicalscientists».
3. Sur l'évolution en France de la science politique, cf. les excellents articles de P. Favre (1983,
1985}.
4. D. Easton (1965).
LA SCIENCE POLITIQUE
287
monde n'est pas d'accord sur cette question clef, qui doit permettre de
reconnajtre et caractériser le domaine de la science politique, son~objet.
1° L'Etat. - Pour les uns, l'objet de la science politique c'est l'Etat. Le
problème de l'État peut être abordé sous divers aspects: historique et philo~ophique (nature) mais aussi type de légitimité, rôle, etc. Mais, l'idée
d'Etat peut difficilement servir à une analyse inspirant des recherches
concrètes. Le concept étatique est inadéquat, parce qu'il implique l'étude
d'une espèce d'institution particulière ou une forme d'organisation et
non pas une activité, qui peut s'exprimer à travers des institutions variées.
La notion d'État ne peut servir à identifier dans les phénomènes ce qui
leur donne leurs propriétés, leurs qualités politiques. Or on cherche un
concept qui fasse ressortir les caractéristiques des systèmes politiques
concrets. Le pouvoir peut-il remplir cet office ?
2° Le Pouvoir. - Cette conception de l'élément de domination qui
caractérise, pour certains auteurs, l'objet essentiel de la science politique,
n'est pas une découverte récente. Platon insistait déjà sur ce point et plus
près de nous, Machiavel assimilait la politique à la contrainte.
L'intérêt de la théorie du pouvoir, c'est qu'elle s'attache à l'élément
dynamique : une activité, un effort pour contraindre, influencer, alors
que la description d'une institution demeure statique.
On trouve, adoptant cette position avec des nuances particulières : aux ÉtatsUnis, G. Catlin, H. Lasswell; en France: R. Aron (1961), G. Burdeau (1942), B.
de Jouvenel (1945), G. Vedel.
Pour importante que soit la notion du pouvoir, ne considérer que cet
aspect, c'est négliger d'autres facteurs également essentiels de la vie politique. Celle-ci ne consiste pas seulement et exclusivement dans une lutte
pour le pouvoir, qui n'est jamais qu'un moyen de régler des conflits plus
profonds, ceux des idéologies, elles-mêmes issues de réactions sociales,
d'aspirations, de buts variés. De plus, tout pouvoir n'est pas forcément
politique et l'extension suivant laquelle toute activité influençant les
autres relève de la politique, paraît injustifiable.
3° Du sodal au politique. - Les auteurs à la recherche de la défmition
du politique, ont commis l'erreur de vouloir identifier certains faits par
leur «essence» ou par leurs caractéristiques. Or tous les faits sociaux
sont plus ou moins chargés de politique ou susceptibles de le devenir 1.
Comme l'écrit]. Leca (1973): « L'univers politique relève d'un type de
relations et non de faits. Le problème fondamental est alors d'apprécier la
densité de politique dont se charge une relation sociale pour devenir une
relation politique». Comment apprécier cette densité?
Pour certains, il s'agit de jugements subjectifs, idéologiques. Sur le plan
scientifique, il est inacceptable de laisser chacun décider de ce qui est
politique ou de ce qui est social.
Peut-on concevoir une définition objective ? Le marxisme « historiciste » appréhende la science de la politique comme la science de l'histoire et de la Révolution. Le politique est alors dilué dans l'histoire au lieu
1. P. Favre (1980, 1983), M. Abeles (1983), P. Braud (1985).
288
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
de l'être dans le social. A l'opposé, pour d'autres auteurs, devient politique, le fait saisi par le pouvoir, mais alors deviennent juges des limites
du politique, les bénéficiaires du système.
Cependant il faut constater la part de vérité contenue dans cette
approche du politique. En effet: « il n'y a pas d'activité politique, si
celle-ci n'est pas portée par des groupes sociaux suffisamment puissants
pour l'intégrer dans le jeu politique 1 ». Nous ajouterons: ou de faits assez
importants pour que le pouvoir s'en saisisse.
Le politique apparaît lorsqu'un conflit dans la société est pris en charge
par le pouvoir. Une grève dans une entreprise à propos d'un licenciement
est un fait social qui peut devenir politique. Une opposition religieuse à
une certaine modernisation peut devenir elle aussi politique 2 . Les heurts
d'intérêt, les conflits de groupes, les contestations sur les valeurs ou
orientations d'une société sont médiatisés, arbitrés, organisés ou intériorisés. « Le politique se repère donc essentiellement par sa fonction qui est
la régulation sociale, fonction elle-même née de la tension entre le conflit
et l'intégration dans une société 3 ». La politisation dépend donc des circonstances et le politique peut envahir tel ou tel lieu du champ social ou
au contraire s'en retirer, suivant les époques. Si l'on ne discute plus de
l'objet de la science politique, signe de son progrès, il est utile de préciser
les grandes lignes de son domaine.
226 Le domaine de la science politique: a) Le pouvoir 4 ◊ Le pouvoir
s'il n'est pas le seul objet de la science politique en est une partie essentielle. A défaut de le définir de façon incontestée, on peut du moins indiquer ses caractéristiques. D'abord sa fonction de régulation sociale. Le
pouvoir est indispensable et se renforce grâce aux inégalités qu'il a pour le
but de combattre et qui le justifient, d'où son ambiguïté.Dans une société
sans conflits, le pouvoir serait inutile. G. Balandier (1967) ajoute une
seconde caractéristique importante : la sacralité,toujours présente, bien
que plus ou moins manifeste suivant les sociétés.
Deux autres critères classiques en droit public distinguent le pouvoir
politique d'autres formes de pouvoir: la spatialisationc'est-à-dire l'organisation territoriale, enfin les moyens d'action, l'utilisation légitimede la
forceet ce que l'on appelle l'allocation autoritaire du pouvoir.
L'étude du pouvoir implique l'observation des mécanismes politiques
par lesquels il se conquiert et s'exerce, la sphère d'action ou d'intervention des gouvernants, telle qu'elle peut être déterminée par les institutions existantes et par les positions ou réactions du corps social, c'est-àdire les formes, l'étendue et les limites du pouvoir, ainsi que les techniques de gouvernement ou moyens d'exercer le pouvoir.
Le pouvoir dans les sociétés démocratiques, est supposé être l' émanation de la volonté générale. Il l'exprime et l'oriente à la fois, tout en ayant
1. Nous adoptons ici le point de vue développé par J. Leca (1973).
2. Cf. les débats sur l'interruption de grossesse ou en France le statut de l'école.
3. Op. cit.
4. P. Birnbaum (1975), P. Bourdieu (1977), P. Braud (1985), J. Lagroye (1985).
LA SCIENCE POLITIQUE
289
à remplir une fonction d'arbitrage général entre intérêts divergents. Les
options, les choix opérés, résultent d'une confrontation permanente avec
les réalités économiques et les exigences sociales. Les choix sont en réalité
fonction d'une notion d'intérêt général, telle qu'elle est conçue à une
époque déterminée.
L'action gouvernementalea pour but la mise en œuvre des solutions
choisies, en réponse aux problèmes posés au gouvernement.
Elle se traduit par un ensemble de décisions qu'il importe d'étudier
sous l'angle de leur motivation, des conditions de leur formation et de
leur exécution, en vue de dégager :
- les moyens d'action dont dispose le pouvoir : armée, police, lois,
décrets, lettres de cachet, propagande ...
- les sanctionsou réactions auxquelles il s'expose : veto du Président,
vote de défiance, grèves...
- le but qu'il s'est assigné: produire, envoyer des hommes dans la
lune, augmenter le revenu national, se maintenir au pouvoir, élever le
niveau d'éducation, améliorer le logement, etc ...
- les influencesqu'il subit : partis, églises, syndicats, groupes financiers...
- enfin la mesuredu pouvoir exercé: le rapport entre ce que le gouvernement a décidé de faire et le résultat obtenu, les contraintes et obstacles,
bref, la sphère d'action du pouvoir.
La seule analyse du pouvoir et des moyens du gouvernement ne saurait
fournir une vue complète de la vie politique, de la réalité sociale, du fonctionnement des institutions et des mécanismes politiques, qui sont le
produit de l'action et de l'interaction des hommes.
227 b) Les structures ◊ L'action du pouvoir ne s'exerce pas dans un vide,
la science politique implique également l'étude des structuresexistantes,
structures économiques et sociales, classes, groupements, etc., mais aussi
institutions politiques proprement dites : parlement, conseils, leur évolution historique, géographique et leur rôle.
228 c) Les forces et les intérêts ◊ Ces structures ne sont pas seules en
cause, elles sont animées par des groupes, des forcesen présence,aussi bien
des forces officiellesou légalisées: partis ou groupements institutionalisés
(syndicats), que des forces plus ou moins occultes (groupes de pression,
ligues, lobbies, etc.).
229 d) Les idées et les aspirations ◊ Ces groupements ou ces forces plus
ou moins organisées, expriment les idéeset les aspirationsdes gouvernés,
c'est-à-dire le patrimoine intellectuel ou spirituel, les traditions, les doctrines et idéologies d'une époque donnée mais aussi de ce qui l'a précédé.
L'histoire des idées est un secteur important de la science politique.
Les interactions qui se produisent au sein de la société, traduisent tour
à tour le fonds commun d'idéaux ou de valeurs qui donne sa cohésion à
une société, mais aussi les oppositions d'intérêts, d'aspirations, d'idéologies, qui entraînent des états de tension, modifient l'équilibre des rap-
290
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
ports sociaux et déterminent les changements politiques ou le rythme du
progrès social.
La notion d'aspiration ne s'exprime pas exhaustivement dans la représentation politique. Il existe quelque chose de plus profond et plus
complexe qui rejoint la finalité du pouvoir et sa légitimité. Le pouvoir le
plus solide est celui qui exprime vraiment les aspirations de la collectivité.
Il apparaît d'après ces constatations, qu'on ne peut étudier les deux
aspects de la vie politique, du côté des gouvernants et du côté des gouvernés de façon indépendante, car il y a interaction entre la façon dont le
pouvoir perçoit les besoins des gouvernés et y répond et la façon dont les
gouvernés réagissent.
◊ Un élément essentiel de la connaissance
cfesphénomènes politiques, considéré parfois comme l'objet même de la
science politique, c'est justement l'étudedes rapportspolitiques,ceux qui
naissent de l'existence du pouvoir, mais en même temps de toutes les
forces qui tendent à infléchir l'action des gouvernants, à la transformer
ou à s'y opposer, c'est-à-dire les rapports entre gouvernants et gouvernés.
Il s'agit là d'une partie éminemment mouvementée et dynamique, difficile à saisir, mais essentielle de la science politique. Les rapports politiques
forment un réseau d'interactions à différents niveaux entre des circuits
divers.
Gouvernantsentreeux. - Accession au pouvoir, types de nomination ou
élection, solidarité ministérielle formelle et réelle.
Gouvernésentreeux. - Partis, groupes, états-majors et militants.
qui sont à double sens. D'une
Enfin les rapportsgouvernants-gouvernés
part le pouvoiragit sur l'opinion soit par ses décisionssoit par la persuasion, la propagande,qui le plus souvent renforce et utilise des attitudes
collectives préexistantes ou virtuelles. D'autre part, l'opiniondesgouvernés
à son tour agit sur le pouvoir, soit dans le cadre de systèmes institutionnels comme celui des élections, soit par la pression directe qu'elle exerce
sur lui. Mais l'opinion elle-même ne procède pas d'une connaissance
scientifique et objective des problèmes, elle obéit à des impulsions, des
passions ou à des intérêts souvent divergents. L'étude de l'opinion a progressé à un niveau superficiel grâce à la technique des sondages 1.
Les rapports entre gouvernants et gouvernés, s'ils doivent être étudiés
dans le cadre des institutions qui les régissent, ne peuvent donc être pleinement perçus et appréciés, qu'à la lumière des motivations qui les inspirent et des explications fournies par des études de psychologie politique.
230 e) Les rapports politiques
◊ Il s'agit au-delà des opinions, aspirations, de
leurs manifestations en acte. Participation sous diverses formes : votes
suivant l'âge, le sexe, la religion, la région, la profession, les circonstances ; militantisme, manifestations etc. Le comportement électoral
est un secteur très développé de la science politique en France.
231 f) Les comportements
1. Cf. n° 500 sur les limites des sondages de ce qu'ils recueillent et de ce qu'ils fabriquent.
LA SCIENCE POLITIQUE
291
232 Définition proposée o On peut conclure de ce survol de la science
politique que celle-ci s'intéresse : au fonctionnementeffectif des institutions plus qu'à leur structure théorique, à l'usagequi est fait du pouvoir
plus qu'aux formes juridiques qui le déterminent ou aux problèmes philosophiques qu'il pose (nature, essence).
Il semble que l'on puisse définir la science politique comme l'étudede la
façon dont leshommesconçoiventet utilisent lesinstitutions qui régissentleur
vie en commun,les idéeset la volontéqui les animent,pour assurerla régulation sociale.
233 Science politique, sociologie de la politique et sociologie politique ◊ On use assez indifféremment des termes de sociologie politique
et de science politique. La division correspond avant tout à des traditions
universitaires mais les termes ne se recoupent pourtant pas entièrement.
La sodologiede la politique aborde le domaine politique sous un angle
nettement sociologique : classes sociales, représentations collectives, laissant peu de place à la politique en tant que telle.
La sciencepolitique sans nier l'importance des facteurs historiques et
sociologiques, économiques ou démographiques, retient les éléments plus
directement politiques. Par exemple sur le plan technique : l'influence des
scrutins, ou, d'un point de vue plus large, les rapports des gouvernants
entre eux, les modes de pouvoir, les mécanismes de décisions 1 .
Quant à la sociologiepolitique, nous pensons comme G. Sartori (1973)
qu'elle est à créer. Ce sera le produit d'une hybridation lorsque la sociologie et la science politique seront à égalité. A l'heure actuelle, la science
politique doit d'abord se développer, avant de songer à une intégration
complète. Elle n'a pas de méthodes ni de techniques propres et utilise
celles des sciences sociales suivant l'objet à étudier : méthode sociologique,
méthode historique et analyse de contenu pour l'étude de documents,
juridiques pour les constitutions et textes administratifs, etc., analyse
comparativedes divers types de constitutions, gouvernements et rapports
politiques, enfin toutes les méthodes d'enquête et techniquesde la psychologiesocialeet de la sociologie que l'on trouvera décrites au cours de cet
ouvrage.
234 ~volution de la science politique dans les divers pays: Aux
Etats-Unis o On observe deux tendances: la grande tradition historique et juridique, puis dès 1890, une tendance empirique qui trouvera
son plein épanouissement et même son exagération en 1920. Ces dates
sont parallèles aux périodes charnières de la sociologie et de l'anthropologie.
L'essor de l'industrialisation après la guerre civile, rend plus sensible la nécessité de trouver des explications aux mouvements politiques et sociaux. La philosophie recherchait quel était le bien commun, mais ne donnait aucune recette
pour l'atteindre. Il apparut très vite qu'il fallait observer les faits, non les formes
1. Influence du suffrage universel sur le comportement de l'homme au pouvoir et les luttes et
stratégies qui accaparent l'énergie des présidentiables et de leurs partisans.
292
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
légales de l'activité politique, mais la réalité elle-même. Dès 1880 on commence à
lire des exhortations sur la nécessité de se préoccuper de ce qui est, plutôt que de
prêcher ce qui devrait être. L'ouvrage de Burgess: La sciencepolitiqueet le Droit
constitutionnel(1890) marque la fin de la grande époque du droit. L'ouvrage de
Bryce,un écossais: TheAmericanCommonwealth
(1893) « peint les institutions et
le peuple américain tels qu'ils sont». Il exerce une influence considérable sur le
développement de la science politique américaine et l'oriente dans un sens plus
concret.
De 1890 à 1914, les politicalsdentistssont mus ~ar le désir de perfectionner les
institutions existantes. Leur empirisme est plus reformiste que scientifique. Les
traditionnalistes, ou institutionnalistes, tentent de découvrir le contenu réel des
relations politiques. Ainsi apparaît la notion de « processus politique», interaction des institutions gouvernementales et des groupes sociaux.
Les behaviorist.es
cherchent des schémas de comportements par des méthodes
empiriques, conduites de manière systématique. On leur a reproché de diriger
leurs recherches vers les secteurs où leur méthode scientifique était applicable,
plutôt que suivant l'importance de ces sujets pour la science politique, mais surtout d'être inspirés par une idéologie sous-jacente qui nuit à la valeur scientifique
des résultats. Moralisme missionnaire mâtiné d'utilitarisme, vieux mythe du bon
gouvernement, modernisé en rechercqe opérationnelle ; a priori- la démocratie
~st le meilleur régime politique, les Etats-Unis sont une démocratie, donc les
Etats-Unis ont le meilleur ré9ime - ne tenant pas compte des conditions sociales
et culturelles différentes ; ideologie libérale plus ou moins camouflée, ins~irant,
malgré un désir exprimé d'objectivité, un grand nombre d'observations . Tels
sont les défauts majeurs de la science politique américaine. On lui doit cependant
les contributions les plus intéressantes et le développement considérable de la
recherche ces dernières années 2 •
235 En Grande-Bretagne ◊ Persuadés de l'excellence de leurs institutions, les Anglais ont été moins portés à les étudier et à les soumettre à
une analyse critique.
Ceci explique pourquoi, contrairement aux Américains, ils ont étudié
l'exercice du pouvoir, ce qui émane du gouvernement, plutôt que ce qui
l'influence. Cependant, de nombreuses études sont consacrées aux processus e1ectorauxet représentatifs, aux partis et groupes de pression.
236 En France ◊ Pierre Favre (1985) retrace avec intelligence et minutie
l'évolution des termes et acceptions variées concernant la science politique depuis le XI~ siècle et son histoire. L'histoire et la réflexion politiques (Montesquieu, Voltaire, Tocqueville) ont toujours intéressé les
Français.
R Aron (1961) note leur goût de l'idéologie de préférence à l'enquête, le secret
auquel on se heurte dès qu'il s'agit de la politique. [...] Trop scientifique pour
l'ambition des jeunes, la science politique est trop soumise aux passions
humaines, trop actuelle pour les universitaires; c'est pourquoi ce sont les journalistes q,ui s'y intéressent. Ajoutons enfin l'indifférence et le scepticisme, à l'égard
des methodes et de l'esprit scientifique appliqués à la réalité politique 3 •
1. Cf. critique par M. Duverger (1973) de l'ouvrage d'Almond (1965).
2. Nous renvoyons à la science politique moderne pour la suite.
3. On s'est rattrapé depuis 1
LA SCIENCE POLITIQUE
293
Il y a cinquante ans on ne trouvait aucune étude approfondie sur le marxisme 1, alors que le parti communiste recueillait aux élections 2 5 % des voix,
aucune étude autre que juridique ou historique sur le fonctionnement réel des
municipalités, des conseils généraux ou de l'administration et des rapports avec le
gouvernement.
L'action conjuguée de la Fondation des Sciences Politiques, de la Revuefrançaisede SdencePolitique2 et des universités a été déterminante. Grâce à l'action du
doyen Vedel, des professeurs Burdeau, Chevallier, Duverger, Lavau, Prelot, la place
faite à la science politique est officiellement reconnue dans les programmes de la
licence en droit, puis c'est en 1970 la création d'une U.E.R.de Science Politique à
Paris l. Enfin le fait essentiel: la création en 1972 de l'agrégation de Science Politique signe de la reconnaissance de son autonomie et de sa place comme discipline à part entière.
Malgré des programmes relativement unifiés, les enseignements, en
dehors d'un noyau commun, diffèrent d'une université à l'autre.
Un pré-rapport sur l'enseignement de la science politique en France en
1978 (P. Favre) conclut que les enseignants demeurant pour la plupart
des juristes « l'action que l'on peut espérer mener quant à la discipline
elle-même ne peut être qu'à très long terme». Grâce à l'agrégation de
science politique la jeune génération de politologues a généralement reçu
une formation juridique, mais souvent aussi historique, philosophique ou
sociologique.
La liste des cours à l'Université de Paris-l, les tables de la Revuefrançaisede
SdencePolitiqueet ses précieuses notes bibliographiques donnent une idee de la
variété des sujets abordés et de la tendance de moins en moins juridique et ethnocentriste de la science politique.
a) La théorie o La science
politique sur le plan de la méthode, subit de façon aiguë les tensions que connaît
la sociologie (cf. n° 160): Tension entre la recherche empirique: utilisation de
statistiques, enquêtes, avec parfois une sophistication excessivedes appareils techniques ou des mathématiques et - les mathématiques rebutant certains - le refuge
dans une soi-disant réflexion théorique 3 •
Les difficultés sont nombreuses : complexité de la notion de théorie sur
laquelle les conceptions diffèrent, domaine mal défini de la science politique.
Comment distinguer la théorie politique de la philosophie politique, de la théorie
sociologique ?
Faute de distinctions évidentes et acceptées par tous (sans doute faut-il s'en
réjouir) les batailles se livrent aux frontières. Les politologues se mobilisent contre
ceux qui osent nier la spécificité du politique 4 ou qui, sans la nier la diluent et
finalement la détruisent aussi 5• Bref, les politologues construisent leur autonomie
en s'opposant à ceux qui avec un impérialisme tranquille, s'imaginent doués
d'une vocation universelle. On peut considérer ces querelles comme un signe de
jeunesse mais aussi de vitalité.
237 Tendances récentes de la science politique:
1. A rappeler le rôle de pionnier joué par A. Siegfried en sociologie e1ectorale. Dès 1913 son
Tableaupolitiquede la Francede l'Ouestsousla III' Républiqueindiquait une orientation à suivre et une
méthode à perfectionner.
2. Sous la direction de P. Touchard, puis G. Lavau, S. Hurtig et A Lancelot.
3. Cf. l'excellent article de Jean Leca (1985).
4. P. Bourdieu (1977) (critique par F. Bon) (1980), P. Champagne (1988)
5. M. Crozier (1971) (critique par J. Leca) (1980).
294
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Comme en sociologie,à une période d'empirisme succède aussi d'une part une
tendance vers un perfectionnement de l'outil mathématique, d'autre part et surtout, une orientation théorique. T. Parsons qui régnait sur le fonctionnalisme,
s' intéresse également à la science politique et l'engage dans la voie de l'analysesystémique1,ainsi que O. Easton, G. A. Almond et de nombreux politistes français. La
réflexion théori<Jues'oriente aussi vers des problèmes fondamentaux: démocratie
et totalitarisme , justice 3 •
A noter également le développement des études comparatives qui jusque-là se
limitaient trop souvent à une description foil!laliste des institutions et
deviennent beaucoup plus rigoureuses4. Enfin, l'Etat suscite de nombreuses
réflexions. Comme l'économie et après la sociologie, la science politique aux E.-U.
est à la recherche de théories explicatives, de généralisations mais aussi de
modèles. L'inspiration libérale, la notion de stratégie l'incitent à supposer des
choix rationnels.
La théoriedes choixrationnelsapparaît en 1950 avec l'ouvrage de Kenneth Arrow, suivi en 196 5 par celui de March et Simon qui en fait le fondement de la théorie des organisations (cf. n° 238). Inspiré du modèle
économique, elle n'intéresse au départ qu'un petit nombre de politologues et il est surprenant de constater depuis cette date son succès grandissant 5. D'après les tenants de cette théorie, les acteurs du champ politique (élus et électeurs) agissent rationnellement et leurs décisions visent
à maximiser leur intérêt et leur utilité d'où leurs comportements théoriquement prévisibles. Que de nombreuses options économiques soient
dictées par un calcul de ce type semble probable, sans être vraiment
démontré, mais on est stupéfait de le voir appliqué à la politique. S'il est
un domaine où les décisions échappent aux motifs rationnels c'est bien
celui-là reconnu comme celui de la passion 6 .
Pourtant de nombreux ~olitologues américains prônent les résultats de
cette théorie. R. N. Riker (1990) déclare que « la théorie des choix
rationnels est à l'origine des seuls progrès véritables jamais réalisés en
science politique ».
Aussi est-ce rassurant de voir D. Green et J. Shapiro (1994, 1995)
remettre les choses au point. Ils déclarent fort justement que la valeur
scientifique d'une théorie dépend de sa capacité à expliquer les données
pertinentes après quoi ils posent la question fondamentale : « En quoi
cette littérature 8 a-t-elle fait progresser notre compréhension de la politique?»
Les auteurs ne trouvent pas de réponse satisfaisante à donner à cette
question qui suscite au contraire un lot important de critiques méthodo1. Cf. 382 et S.
2. H. Arendt (1951), R. Aron (1980), P. Ansart (1989).
3. J. Rawls (1972).
4. Cf. n.. 3 56 et s.
5. Cette théorie «invisible» en 1952 inspire 40ans plus tard, 15 des 41 articles publiés par
l'AmericanPoliticalScienceReview.
6. Cf. Ansart (1983).
7. li serait intéressant d'étudier le profil des politologues adeptes de la théorie des choix rationnels.
8. Ils n'emploient plus le terme de théorie.
LA SCIENCE POLITIQUE
295
logiques. Ils admettent que certaines applications de la théorie peuvent
être défendables mais reprochent à celle-ci son ambition d'universalité,
source de la plupart de ses erreurs. Sans être « fidèles à une conception
positiviste de la science qui n'a plus cours aujourd'hui » déclarent
D. Green et J. Shapiro, il faut respecter les impératifs de la méthode et les
règles de la recherche. Il n'est pas toujours possible de recourir à des tests,
mais c'est indispensable lorsque l'on prétend confirmer grâce à eux ce
que l'on affirme. Or les adeptes des choix rationnels ne respectent pas les
conditions assurant la validité des tests qu'ils effectuent. Ceux-ci présélectionnent les faits en fonction de la théorie et l'interprétation qu'ils
en donnent est également biaisée.
La construction de modèles, objectif de la théorie, n'est pas non plus
convaincante. Ceux qui sont proposés pour étayer la théorie recouvrent
de façon prétentieuse des banalités ou sont plus souvent infirmés que
confirmés par des travaux empiriques. De plus, la multiplication des
termes qui échappent à l'observation entraîne la complexité de la théorie
qui « dépasse la capacité des données à permettre une vérification empirique pertinente».
Il est frappant et regrettable qu'après avoir fustigé les tendances psychologiques de certains, les politologues adeptes du choix rationnel,
recourent à des processus de cet ordre ne reposant sur aucune donnée.
Comment échapper à l'ambiguïté de la notion de rationalité lorsqu'il
s'agit d'individus différents dans des situations diverses, dont les motivations sont forcément elles aussi dissemblables ? Est-ce rationnel de préférer faire plaisir à quelqu'un plutôt que de gagner des voix dans une campagne électorale ?
Les théories des choix rationnels se retrouvent sous des étiquettes différentes : théorie des décisions publiques, approche économique de la
politique, théorie de prêt, de la décision, avec des degrés d'exigence différents (version rationnelle restreinte ou étendue) mais l'inspiration est la
même et les critiques plus ou moins nuancées à leur adresse du même
ordre.
La théorie des choix rationnels dans le domaine de la science politique
obéit à deux impulsions contradictoires. D'une part elle prône une pluridisciplinarité assurant l'unité des sciences sociales, d'autre part elle
détruit les bienfaits de cet objectif en écartant les théories concurrentes
pour expliquer tous les phénomènes sociaux par la théorie des choix
rationnels.
On ne peut qu'approuver la conclusion raisonnable 1 de Green et Shapiro d'où nous tirons nos remarques et informations et que nous reproduisons ici : « Si au lieu de considérer les sciences sociales comme une
compétition entre des perspectives théoriques concurrentes dont une
seule doit l'emporter, on y voyait plutôt une entreprise commune où les
explications [ ...] se renforcent mutuellement l'esprit partisan qui donne
lieu à des recherches déficientes du point de vue méthodologique pourrait
être mis en échec. »
1. 1995, p. 127.
296
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
◊ En même temps que s'affirme un impératif de
coopération, on assiste à l'intérieur de la science politique, nécessitées par
son développement, à des séparations en branches spécialisées telles que
les relationsinternationalesétudiées surtout en France dans le cadre des
relations diplomatiques, mais qui intéressent les politologues et l'étude
des organisations.Elles relèvent à la fois de la sociologie du travail, de la
sociologie, de la science administrative et de la science politique.
Le fonctionnement des organisations a depuis longtemps intéressé les
divers spécialistes des sciences sociales. Dans la mesure où certains
groupes (syndicats, groupes de pression) mais surtout les partis constituent des organisations, la science politique ne peut se désintéresser du
sujet qui relève avant tout de la sociologie (cf. M. Crozier, n° 166). Il
semble que l'on puisse historiquement, distinguer deux tendances en
dehors du droit et de la science administrative (Chevalier, Loschak
1978). La première, proche de la psychologie sociale, s'attache aux relations interpersonnelles et inter-groupes, aux motivations individuelles,
etc.
La deuxième tendance, qualifiée de néo-rationalisteest celle de March
et Simon (1965). Elle tend à redéfinir une« rationalité limitée en fonction de théories de la connaissance et de la communication». Partant de
la notion d'administration: l'art d'obtenir que les choses soient faites,
Simon souligne qu'elle implique des processus de décision aussi bien que
d'action. Il s'appuie partiellement, en l'élargissant, sur la notion d'analyse stratégique, ce que les Américains appellent decisîonmakîng. Reste à
intégrer les deux approches, c'est-à-dire à montrer comment les facteurs
psychologiques, humains, influencent le jeu de chaque agent.
238 b) La spécialisation
Comme le remarque G. Friedman (1950) « un organigramme d'entreprise
n'est pas suspendu dans un vacuum social et humain... Les attitudes des
membres d'une organisation à l' éeard de celle-ci sont un important facteur qui
conditionne son fonctionnement 1 ».
La sociologie des organisatiqns déborde la sociologie du travail car certaines organisations (armée, Eglise) ne poursuivent pas des buts économiques et les travaux qu'elles dirigent sont de nature particulière. D'un
autre côté, toute collectivité de travail ne constitue pas une organisation.
Pour que celle-ci existe, il faut une structure qui définisse de façon plus
ou moins stable, un système de relations entre les diverses fonctions. Les
individus peuvent changer, mais les nécessités de l'organisation
impliquent que les fonctions demeurent.
Les problèmes d'organisation sont en partie ceux que pose l'administration,
mais l'administration n'est pas une catégorie de travail isolée, c'est une manière
de le préparer, de le contrôler aussi bien dans un ministère que dans une boutique. Cependant, le développement des activités dites tertiaires, a fait surgir des
ensembles de bureaux méritant des études particulières. Ici encore il s'agit d'un
changement de nature, lorsqu'une certaine dimension est atteinte. Ceci nous
A cette notion est
amène au problème extrêmement important, de la bureaucratie.
1. G. F. Friedman (1950, B. 170), p. 32.
LA SCIENCE POLITIQUE
297
attaché le nom de Max Weber qui la définit comme un type d'organisation. L'ambiguïté du terme en fait tour à tour le signe d'une rationalisation utile ou l'expression d'un parasitisme social. En France c'est un domaine qu'étudie Michel Crozier. 1
238-1 c) Psychologi_!et politique 2 ◊ Un domaine qui s'est rapidement
cféveloppéaux Etats-Unis ces vingt dernières années est celui de la psychologie de la politique. Après les ouvrages de Ch. Merriam et surtout de
H. B. Lasswell (1930), les politologues, emportés à la suite des sociologues par le courant quantitatif abandonnaient ce domaine de
recherche. Depuis 1970, de nombreuses publications, la création d'une
Association internationale de psychologiepolitique et d'une revue 3 traduisent la vitalité de ce secteur.
Les difficult~s rencontrées en France pour suivre, comme d'habitude,
l'exemple des Etats-Unis, sont d'une part qu'il existe peu de politologues
possédant une formation de psychologie, d'autre part et surtout un obstacle idéologique. Il s'agit du triple héritage 9ui pèse sur les sciences
sociales: un marxisme dénaturé privilégiant l'economie, un capitalisme
intéressé par le seul profit, enfin et surtout un positivisme scientiste valorisant le rationnel, incite peu à étudier l'aspect aléatoire et passionnel du
politique. Quelques historiens et politologues ont retenu l'importance des
facteurs psychologiques sur les plans individuels et collectifs, mais ont
cédé à l'attrait... ou la facilité, du recours à la psychanalyse qui n'exige pas
les mêmes qualités de rigueur scientifique.
Cependant, les nombreuses activités politiques méritent d'être étudiées
sous l'éclairage de la psychologie : façons de choisir son entourage, de
commander, de concevoir les rapports avec l'administration, de recevoir
les informations et de prendre les décisions, les facteurs objectifs (traités,
constitutions) limitant les possibilités du pouvoir et les marges de liberté
où peuvent se manifester des personnalités différentes. En sens inverse,
l'influence de la politique sur les individus permet de s'interroger sur les
types de personnalités ou les facteurs personnels qui orientent vers ce
type d'activité. Qui fait de la politique ? Faut-il croire avec Lasswellque le
besoin de compenser une certaine forme de faiblesse ou de frustration
soit le facteur le plus déterminant d'une ambition politique ? Qui réussit
en politique et pourquoi ? Enfin l'influence du pouvoir sur la personnalité. Les réflexions sur ces sujets se trouvent malheureusement presque
uniquement dans des ouvrages anglo-saxons. Le Traité de Science politique 4 donne un compte rendu de ces travaux et quelques indications sur
la France et d'autres pays.
283-2 d) Les politiques publiques 5 ◊ Autre secteur d'étude en voie de
développement en France et dans les pays industrialisés : celaj des politiques publiques. Quel que soit le degré d'intervention de l'Etat, il est
1. Cf. M. Crozier (1971 et s., B. 170).
2. Madeleine Grawitz (1958 et s., 1985}, F. 1.Greenstein (1969, 1971}, E. V. Wolfenstein
(1969}, Jeanne Knutson (1972, 1973).
3. Journal of the International Society of Political psychology. Los Angeles.
4. In M. Grawitz (1985), Traité, tome III, chap. l.
5. C. Thoenig (1985) in Traité, tome IV.
298
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
indispensable d'étudier les objectifs visés, les moyens mis en œuvre pour
les atteindre et les résultats de l'action entreprise. Ce qui explique le développement parallèle et même la prolifération aux États-Unis des études
d'évaluation.Politiques de la santé, de la culture, de l'éducation, etc. Cette
orientation récente de la science politique correspond à un besoin de
rigueur, de bilans plus précis, plus systématisés que de simples impressions mais sans doute aussi plus nuancés, plus coordonnés que des rapports d'experts ou des statistiques trop générales ou trop ponctuelles.
238-3 e) L'écologie, l'environnement et la politique ◊ Le terme écologie
apparaît pour la première fois en 1866 dans la littérature scientifique
sous la plume d'un biologiste allemand, Ernst Haeckel, vulgarisateur des
idées de Darwin. Il est le premier à donner ses fondements théoriques à
l'écologie et sa définition : « Science des mœurs des organismes, de leurs
besoins vitaux et de leurs relations avec les autres organismes».
Comme la géographie (cf. n°5 208 et s.), l'écologie est une science de la
terre, mais aussi de l'air, de l'eau enfin également des conditions de vie de
tout ce qui s'y trouve et y vit : animaux, plantes, êtres humains.
P. Deleage (1992) remarque qu'en recherchant les sources scientifiques de l'écologie, les historiens se limitent le plus souvent à la tradition
naturaliste réduite à ses dimensions geobotaniques et phytosociologiques.
Ils ignorent le courant de chimie du vivant (au~ de Lavoisierà Pasteur)
à l'origine de la plupart des travaux sur le fonctionnement complexe des
cycles. Certains les appelleront biogeochimique, et ils apparaîtront à
d'autres, de façon plus poétique comme« le cycle mystérieux de la vie».
L'écologieest de toutes les sciences naturelles celle qui est la plus liée aux
sciences sociales. De plus comme la plupart des sciences mais peut-être
plus encore, l'écologie est née de la tension entre objectifs pratiques et
interrogations fondamentales.
Il faut tenir compte de la confusion née dans les termes et les esprits
par l'intérêt que suscitent aujourd'hui les problèmes écolo?iques. D'abord
l'absence de distinction entre écologie et environnement . L'écologie est
une discipline scientifique qui étudie les écosystèmes, milieux où vivent et
se reproduisent les êtres vivants 2. La notion d'environnement est beaucoup moins précise, plus large puisqu'elle intègre la notion de ressources,
l'étude des interventions de l'homme et de ses conséquences pour les
maîtriser et protéger l'avenir. Pluridisciplinaire, cette protection implique
une démarche faisant appel aux géographes, économistes, sociologues,
climatologues, mathématiciens et informaticiens, indispensables à l' élaboration des modèles. La coordination en vue des résultats communs est
déjà difficile à obtenir mais l'obstacle majeur survient au stade suivant
celui de leur utilisation pour prendre des décisions, c'est-à-dire au stade
politique.
« Les aménageurs réclament des recettes, les scientifiques répondent
en fournissant des connaissances » se plaignent les scientifiques. Or ces
1. J.-P. Dufour, L'environnement
entrescienceet politique.Le Monde,20 janvier 1993.
2. Cette confusion amène à intituler écologistes à la fois les scientifiques étudiant l'écologie et à
tort les militants ou même sympathisants des partis se réclamant de l'écologie.
LA SCIENCE POLITIQUE
299
connaissances sont souvent incertaines. Au stade actuel il s'agit surtout
d'hypothèses de travail et de techniques compliquées 1.
S'il appartient aux scientifiques de découvrir les facteurs en cause, c'est
aux politiques, à partir des informations recueillies (même peu sûres) de
prendre les décisions. Celles-ci dépendent des buts fixés, de ce qui peut
être considéré la meilleure solution technique, économique, éthique mais
aussi électorale. En démocratie, l'adhésion de la population est indispensable. Même au-delà de l'élection, l'écologie scientifique devient avec les
problèmes d'environnement essentiellement politique à tous les niveaux.
Dans les grandes orientations internationales et nationales, il s'agit de ce
que l'on considère aujourd'hui des choix de société : abandonner la
société de consommation et la course à la productivité, modifier la politique agricole et son incitation au rendement 2, abandonner l'énergie
nucléaire. L'écologie encore inspire les décisions politiques au niveau
local : limiter la circulation automobile en ville, renoncer à une autoroute, obliger une entreprise polluante à modifier ses installations malgré
les menaces de licenciement ou de fermeture. Les cris d'alarme se multiplient depuis quelques années et l'on peut déplorer le retard de la France
pour la protection de l'environnement 3. Il a fallu la secousse de 1968, les
prises de position des contestataires, mais surtout l'ampleur des dégâts:
marée noire, pluies acides, affaire Greenpeace, Tchernobyl, disparition
d'espèces animales, stress de la vie urbaine, pollution, diminution de la
couche d'ozone, pour que les avertissements des scientifiques trouvent un
écho dans la population et combien faiblement et avec quel retard chez
les gouvernants .
Il est important que les scientifiques, à défaut de pouvoir réparer le mal
fait, découvrent les moyens de l'enrayer. Mais le rôle du sociologue, du
politologue et de l'historien consiste à rechercher les causes de cet aveuglement et à trouver les moyens d'alerter et de modifier l'opinion. Parmi
les facteurs importants on trouve évidemment le développement industriel, sur un fond idéologique où se mêlent curieusement des points de
vue pourtant habituellement opposés: le marxisme et le capitalisme,
mais aussi le scientisme laïque dt! XQé! siècle, la croyance au progrès
s'ajoutant à l'attitude ambiguë de l'Eglise respectueuse de la nature œuvre
de Dieu ( cf. le xv1f, n° 55 -1) nature considérée abstraitement 5 sinon
avec mépris du moins en ignorant son aspect concret 6 .
1. Les géographes se plaignent également pour les mêmes raisons (cf. n° 211-212).
2. De 1950 à 1985, la quantité de pesticides a été multipliée par un facteur 20, celle des engrais
chimiques est passée de 14 millions de tonnes à près de 140 millions. Depuis le début des années
soixante, en France comme en Grande-Bretagne, les taux de nitrate ont augmenté en moyenne de
0, 15 mg/1/an. Mais le coût de l'élimination du nitrate serait moindre que la baisse de production ...
alors? in Deleage (1992), p. 272. Dès 1930,]. Ellul, professeur de Droit et B. Charbonneau, professeur de Géographie à Bordeaux avaient commencé une croisade qui n'a pas eu de succès face au marxisme à la mode.
3. Pourtant bien des voix s'étaient élevées contre les dangers de la technique.
4. La proportion des technocrates y est trop importante.
5. Cf. l'attitude vis-à-vis de la sexualité.
6. L'Églisen'a jamais évoqué le respect des animaux, des paysages. Saint François d'Assise et saint
Roch, moins connu, sont des exceptions. Les lions qui ont épargné sainte Blandine méritaient tout de
même un satisfacit. Cf. L. Jr. Whyte ( 1967) selon lequel la victoire du christianisme sur le paganisme
300
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Après avoir évoqué l'impact de l'écologie sur les décisions politiques, il
faut considérer l'influence des écologistes eux-mêmes sur la politique.
Quelle forme doit-elle prendre? Doivent-ils se limiter à un rôle de groupe
de pression : propagande, campagnes auprès de l'opinion, promettre leurs
voix en échange de certaines dispositions (abandon d'un tracé d'autoroute) ou doivent-ils eux-mêmes accéder aux diverses institutions:
municipalité, Parlement, gouvernement 1.
Deux facteurs vont jouer dans l'avenir de l'écologie: l'opinion 2 . Mais
celle-ci ne peut prendre parti que si elle est informée. Or les sujets sont
très techniques et les autorités souvent peu soucieuses de mises au point
(cas d'E.D.F. pour le nucléaire). De plus comme toujours elle se mobilise
dans la mesure où elle est en cause. On s'insurge contre le nucléaire près
de chez soi mais on ne prend pas parti sur l'ensemble.
L'autre facteur important est économique.Comment évaluer le coût
d'une politique économique? D'après une enquête 3 les patrons s'attendent à une augmentation des préoccupations écologiques et pensent
que le marché unique européen renforcera les mesures en faveur de l'environnement.
Si une partie des entreprises peut s'adapter, d'autres se sentent menacées. Le projet d'« écotaxe » sur la consommation d'énergie frapperait le
secteur des métaux non ferreux et renchérirait les produits de 3 5 à 50 %.
Que dire des P.M.E. si nombreuses en France? Les États-Unis ont atténué
les exigences du CleanAir Act pour ne pas nuire à la reprise économique.
Enfin à cette discrimination entre types d'industries 4 s'ajoute la différence plus grave encore entre pays industrialisés et tiers monde. D'après
le Secrétaire général de la conférence de Rio, les mesures écologiques à
prendre devraient coûter 62 5 milliards de dollars par an dont 80 % à la
charge du tiers monde 5• La Banque mondiale a introduit dans ses prêts,
une clause de « conditionnalité écologique » considérée par le Sud
comme du« colonialisme environnemental».
238-4 La conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques s'est
achevée le 4 novembre 1998 sur un constat d'échec; aucune mesure pratique de réduction des émissions de gaz polluants responsables de l'effet
a rompu le pacte des hommes avec la nature. Peut-être... mais la technocratie capitaliste et matérialiste a probablement joué un rôle encore plus important.
1. C'est ce qui oppose en France les Verts qui refusent la participation au gouvernement aux
membres de génération écologie qui l'acceptent. Les contraintes du type de scrutin les obligent à
s'unir aux élections législatives de mars 1993 pour entrer au Parlement. Les Allemands ont depuis
longtempspris la décision de constituer un parti.
2. La conférence de Rio (1992) ne semble pas avoir eu beaucoup d'influence ni sur l'opinion, ni
sur les décisions.
3. Cf. Nick Robins (1992).
4. On note aux États-Unis l'apparition« de permis de pollution» cessibles,vendus par les industries polluant en dessous des normes autorisées aux entreprises plus polluantes. Ce marché scandaleux, négation de l'attitude souhaitable est sur le point d'être accepté en France. Le refus des produits
industrialisés fabriqués sans respecter les normes pourrait servir de prétexte à un protectionnisme
camouflé.
5. Cf. Le Monde, 10, 11, 12 et 13 juin 1992, « La France écolo».
LA SCIENCE POLITIQUE
301
de serre et du réchauffement de lat.erre n'a pu être adoptée, les États-Unis
refusant toute concession susceptible de gêner leur industrie.
La nature attaquée s'est défendue. Il faut à la fois diminuer les attaques
pour réduire les défenses, mais la complexité des problèmes posés exige
une coordination internationale qui est loin d'être réalisée , entre les
diverses organisations qui se sont créées. Seule Greenpeace semble avoir
des moyens considérables qui laissent planer un doute sur la pureté de ses
intentions 2 .
Pour conclure, si l'on constate les progrès de la science politique dans
l'analyse des événements passés et même présents, au point de vue de la
prévision (Mai 68, chut.e du communisme à l'Est) elle est encore aveugle.
Mais ne peut-on le dire également de la sociologie et de l'économie?
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1. Et une formation de la jeunesse. Or à Rio les tables rondes chargées d'étudier« le rôle de l'éducation dans la prise de conscience des questions d'environnement auraient été constituées« in extremis et en dépit du bon sens» selon plusieurs observateurs. Cf. Le Monde, 4 juin 1992, p. 13, J. M.
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2. Cf. Le Monde,29 décembre 1992, R. Cans « Greenpeace multinationale verte».
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SECTION11. LA LINGUISTIQUE
§ 1. Une science ancienne
240 La linguistique comme science sociale ◊ La linguistique possède
une situation singulière parmi les sciences sociales. Elle apparaît en effet à
la fois comme la plus et la moins sociale d'entre elles. La plus sociale
parce que sujet social et sujet linguistique sont rigoureusement coextensifs, parce que la langue constitue à la fois une institution exemplaire
et la condition de toute institution. Mais la moins sociale aussi parce que
sa démarche se rapproche par bien des côtés de celles des sciences de la
nature et qu'à un certain niveau elle traite son objet comme un agencement arbitraire d'éléments dénués de toute signification. Le chercheur en
sciences sociales baigne constamment dans le langage mais quand il
tourne son regard vers celui-ci les relations formelles qu'il dégage sont
bien difficiles à interpréter en termes de fonctionnement social. Cette
combinaison paradoxale rend profondément problématique la relation
entre langage et société, linguistique et sciences sociales, mais elle est sans
nul doute la conditions même de leur union: c'est parce que d'une certaine manière le langage se retire dans son abstraction qu'il peut être le
milieu fluent dans lequel est pris l'ensemble de la vie sociale.
241 L'antiquité ◊ Il est très difficile d'assigner un commencement à la linguistique car tout dépend du critère que l'on choisit. En général, on
retient trois grands moments : la grammaire grecque, la grammaire
comparée du de'but du XITsiècle et la linguistique structurale du de'but du
XX:.
La réflexion linguistique rigoureuse la plus ancienne est sans conteste
celle des grammairiens hindous, qui ont analysé le sanskrit (cf. Panini).
316
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Mais dans notre culture la réflexion sur le langage est solidaire du régime
de la pensée définie par la civilisation grecque classique. A côté des inévitables préoccupations normatives nées du souci de préserver une certaine
« pureté » de la langue contre l'érosion du temps et la variation sociale,
s'est développée une appréhension rationnelle du langage qui, hors de
tout cadre mythique ou religieux, vise à l'analyser comme une organisation spécifique. Ici, on distinguera deux approches très différentes : le
point de vue rhétorique,lié à l'émergence de la sophistique, et le point de
vue logique.
La constitution de la démocratie grecque a fait passer au premier plan
le souci de la persuasion politique, rendant nécessaire l'apparition de
techniciens de la parole, les sophistes. Dans leur volonté de fournir à
leurs élèves les moyens de maîtriser le verbe, ils ont été conduits à envisager le langage comme un instrument dont il était possible d'analyser et de
codifier les ressources. Tout ce courant du parler efficace aboutit à la Rhétoriqued'Aristote (384-322 av. J.-C.) et exerça une influence décisive sur
toute la culture occidentale. Cette approche voit dans le langage un
moyen d'agir sur autrui, parallèlement se développe dans l'ombre de la
philosophie une réflexion qui tente d'articuler langage et vérité. Cette fois
il s'agit de mettre en relation la structure du langage et celle des propositions par lesquelles l'esprit énonce des jugements vrais ou faux sur le
monde. Là encore il faut citer l'œuvre d'Aristote, et son insistance sur la
complémentarité fondamentale entre« sujet» et« prédicat».
Mais peu à peu va se dégager une réflexion plus proprement grammaticale,plus soucieuse de l'articulation effective des langues naturelles, en
particulier avec les grammairiens d'Alexandrie. Ainsi Denys de Thrace
(170-90 av. J.-C.) écrit-il la première grammaire systématique de la
culture occidentale, où il distingue huit parties du discours (article, nom,
pronom, verbe, participe, adverbe, préposition, conjonction), encore
valides aujourd'hui. Mais chez ces Alexandrins, l'intérêt pour la langue
est lui-même souvent subordonné à un intérêt philologique: rendre
lisibles les textes littéraires prestigieux, les œuvres d'Homère surtout, dont
la langue était de plus en plus éloignée du grec couramment pratiqué aux
nf et rf siècles. Avec l'avènement du christianisme, l'interprétation de
!'Écriture va devenir le centre de l'analyse textuelle. Se développe une
théorie herméneutique,destinée à expliquer de quelle façon il convient
d'interpréter la parole de Dieu: a-t-elle plusieurs sens ? combien? comment les dégager? Ici la préoccupation philologique (restituer le texte à
son contexte historique originel) cède évidemment le pas à un intérêt
proprement théologique.
Les Grecs ont également légué deux des grands debats de philosophie
du langage qui ont traversé toute la culture occidentale. Le premier débat
oppose les « analogistes » et les « anomalistes ». Les analogistes pensent
que la structure de la langue est cohérente, régulière et peut donc faire
l'objet d'une science. Les anomalistes y voient seulement le résultat de la
fixation d'un ensemble d'usages arbitraires. Le second débat oppose les
tenants d'une relation naturelle entre les mots et la réalité (tel mot par
exemple a tel sens parce qu'il est composé de tels sons) à ceux qui,
LA LINGUISTIQUE
317
comme Aristote, pensent que le rapport entre les signes et ce qu'ils
désignent (leur « référent») est conventionnel, immotivé 1.
242 Les temps modernes ◊ Avec l'humanisme de la Renaissance et le
rationalisme classique on assiste à un double mouvement d'enrichissement des connaissances linguistiques et de rationalisation de la
grammaire. D'un côté, en effet, on étend de manière considérable le
champ d'investigation puisqu'au latin et au grec vont s'ajouter les
langues des peuples européens et celles des pays plus lointains ; de l'autre,
l'exigence rationaliste amène à renforcer le lien entre l'analyse de la pensée et celle du langage, considéré comme représentation de cette pensée.
Ce dernier effort culmine dans la Grammairegénéraleet raisonnéede PortRoyal (1660) 2 .
Les dernières années du XVIIfsiècle et les premières du~ constituent
un tournant décisif. On découvre une parenté entre le latin, le grec, le
sanskrit (langue sacrée de l'Inde) et les langues germaniques et l'on fait
l'hypothèse qu'elles dérivent toutes d'une langue-mère, l'« indo-européen » 3 • Deux grands noms se détachent dans cette entreprise de comparaisonentre les langues: R. Rask (1787-1832) et F. Bopp (1791-1867).
Plutôt qu'aux détails des recherches en grammaire comparée, il faut
être sensible à leurs conséquences sur la démarche du linguiste. Comparer des langues dont les formes semblent, d'un point de vue phonétique,
très différentes pour faire apparaître des invariants cachés, des similitudes
structurelles, c'est privilégier l'abstraction par rapport aux données linguistiques immédiates. C'est aussi introduire une notion capitale, celle de
loi. En effet, rendre raison d'une parenté entre langues, ce n'est pas seulement mettre en évidence des similitudes, c'est aussi et surtout construire
la règle qui permet de passer de l'une à l'autre. Par exemple, constatant
que les langues germaniques avaient un f là où le grec, le sanskrit ou le
latin avaient un p (ex. vater ou father opposés au pater latin), ou un t là
où les autres avaient un d (ex. le gothique taïhun, «dix», s'oppose au
latin deœmou au grec déka)Jacob Grimm a formulé pour ces phénomènes et pour d'autres, une loi qui postule une mutation phonétique
généralisée à l'époque préhistorique du germanique.
Le but vers lequel tendent ces recherches est double : reconstituer la
langue-mère hypothétique, l'indo-européen, et expliquer par des lois phonétiques toutes les transformations qu'elle a subies et qui ont provoqué la
diversification des langues de cette famille. Mais en traitant la langue
comme un objet physique, soumis à des lois d'évolution naturelles, cette
démarche tend à éliminer la dimension psychologique et sociale du langage. Avec l'avènement à la fin du XDf siècle de la psychologie et de la
sociologie, se produit une remise en cause qui va mener à la linguistique
moderne. Celle-ci trouve dans le Cours de linguistiquegénéraledu Genevois Ferdinand de Saussure (1916) sa formulation la plus achevée.
1. J. Lyons (1968) 1. 2.
2. G. Mounin (1970), III.
3. A. Martinet (1986).
318
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
243 La linguistique structurale ◊ Contre la réduction de la langue à un
matériau phonétique, Saussure commence par affirmer le caractère institutionnel des langues : ce sont des réalités sociales partagées par une
communauté, un« trésor» commun qui permet la compréhension réciproque. Les échanges verbaux incessants assurent sa stabilité. Au lieu de
se tourner exclusivement vers l'étude historique, que Saussure appelle une
étude diachronique,il propose de considérer avant tout la langue en synchronie,c'est-à-dire dans le présent de son usage effectif. Ceci va de pair
avec l'affirmation de la primauté de la langue parlée: prenant le contrepied des grammairiens attachés essentiellement aux textes littéraires et
plus largement aux documents écrits, la linguistique moderne considère
la langue parlée comme seule pertinente, à elle de lui fournir ses données.
Pour Saussure, le véritable objet de la linguistique, loin d'être offert à
l'observation immédiate, est le produit d'une construction. Il met ainsi
en place trois concepts : langage,langue,parole. L'étude du « langage »
n'est pas propre à la linguistique, elle concerne tout aussi bien les sociologues, les physiologistes, les psychologues, etc. C'est la « langue » qui
constitue l'objet du linguiste, le système envisagé en lui-même et pour
lui-même. Ici intervient la thèse de l'arbitrairede la langue: le système
linguistique a son ordre propre, qui ne s'explique que par lui-même. On
le voit, Saussure revendique par là l'autonomie relative de la linguistique,
opérant en cela un geste comparable à celui de Durkheim pour la sociologie. Complémentaire de la« langue», la« parole», au-delà de l'opposition entre écrit et oral, correspond à l'ensemble virtuellement infini des
énoncés conformes au système. La « parole » est à la fois le point de
départ et d'aboutissement de la« langue». En effet, le linguiste part de la
« parole », des énoncés effectifs et en les étudiant construit le système, la
«langue». Mais cette« langue» est également la condition de possibilité
de la « parole» pour la communauté des sujets parlants, des locuteurs.
Le courant auquel appartient Saussure, le structuralisme,a une conception très particulière du système linguistique : ce dernier est considéré
essentiellement comme un système de signes.Le signe linguistique y est
défini comme une entité à deux faces indissociables, le signifiant (un certain segment de matière phonique) et le signifié (un sens). Le système
apparaît comme un réseau de différences entre signes : « un signe est
d'abord ce que les autres signes ne sont pas». Même si les locuteurs ont
l'illusion que chaque signe constitue une entité autonome, en réalité c'est
le système qui articule, découpe les unités de manière parfaitement arbitraire. Le sens est dès lors subordonné à ce que Saussure, usant d'une
métaphore économique, appelle la valeur, définie comme l'ensemble des
relations qu'entretient un signe avec les autres signes du système. La
recherche linguistique apparaît dès lors avant tout, comme la définition
d'unités minimales, dégagées par une opération de commutation: est
considérée comme unité pertinente toute unité dont la substitution par
une autre provoque une différence de sens.
Ce structuralisme linguistique est inséparable de la constitution de la
phonologie,qui lui donne son assise et sa crédibilité. C'est N.S. Troubetz-
LA LINGUISTIQUE
319
koy qui en 1926 1 l'a formulée de la manière la plus rigoureuse. Le linguiste doit distinguer entre la phonétiquequi étudie les sons dans leur
substance matérielle, comme objets physiques, et la phonologiequi prend
pour objet les phonèmes,c'est-à-dire des unités abstraites ayant une fonction distinctive dans la langue. Ainsi, des sons phonétiquement très différents (par exemple un l et un r dit roulé) peuvent dans une langue
déterminée constituer un seul et même phonème si la substitution de
l'un par l'autre n'altère aucunement l'identité des signes; réciproquement, des sons très voisins peuvent constituer des phonèmes absolument
distincts si leur substitution provoque une confusion entre les signes. En
d'autres termes c'est la valeur différentielle qui prime le pur jeu des relations dans un système d'oppositions 2 •
On peut énoncer ici la fameuse thèse de la doublearticulationdu langage défendue par le linguiste français A Martinet : le langage est constitué de deux types d'unités placées à des niveaux distincts, unités de « première» et de« seconde articulation». Les unités de première articulation
(noms, préfixes, prépositions, etc.) possèdent un signifiant et un signifié
alors que les unités de seconde articulation (les phonèmes) n'ont qu'un
signifiant (t, mous, par exemple, qui n'existent que par leurs différences
avec les autres phonèmes et n'ont aucun sens par eux-mêmes). Cette dissymétrie entre les deux types d'unités est un grand facteur d'économie
dans la communication puisqu'avec un nombre très limité d'unités de
seconde articulation (quelques dizaines), on peut construire un nombre
illimité d'unités douées d'un signifiant et d'un signifié.
La linguistique structurale appartient maintenant à l'histoire de la linguistique. Son rôle a été déterminant dans la mesure où elle a défini pour
la linguistique un cadre épistémologique explicite et cohérent et l'a fait
accéder pleinement aux canons modernes de la scientificité, c'est-à-dire
au formalisme. En Amérique du Nord avec des chercheurs comme
L. Bloomfield (1933) ou Z. Harris (1951), le structuralisme s'est fait distributionnalisme,cherchant à définir les unités pertinentes sur la seule
base de leurs environnements linguistiques.
§ 2. La linguistique contemporaine
244 La. grammaire générative ◊ La linguistique est une activité métalinguistique,c'est-à-dire une activité langagière qui prend pour objet des
activités langagières. Son but ultime est de construire une théorie du langage appréhendé à travers la multiplicité des languesnaturelles.Il s'agit
donc, à partir de l'étude des divers idiomes, de définir les propriétés de
toute langue humaine possible. Dans ces conditions, la linguistiquegénérale (étude du langage) et la linguistique des langues particulières sont
inséparables. Une grammaire est le modèle du fonctionnement d'une
langue.
1. N. S. Troubetzkoy(1949).
2. A. Martinet (1960, 1969, 1986).
320
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Le structuralisme linguistique a été critiqué sur de nombreux points. Sa
définition de la langue comme système de signes l'a rendu incapable
d'élaborer une véritable syntaxe,une théorie de la combinaisons des catégories. En outre, en se polarisant sur les valeurs purement différentielles
des unités, en ramenant toutes leurs propriétés à des problèmes de position sur la linéarité de la chaîne parlée, il a considérablement appauvri le
domaine des propriétés linguistiques.
C'est au premier chef le linguiste américain Noam Chomsky à la fin
des années 1950 qui a critiqué la démarche structurale 1.Même si tous les
chercheurs ne partagent pas toutes ses options philosophiques et épistémologiques, ses idées ont provoqué un bouleversement considérable. Au
couple «langue»/« parole» il substitue le couple «compétence»/
«performance». La «compétence» n'est pas comme la «langue» un
système de signes stockés dans la mémoire d'une communauté linguistique mais un système de règles, permettant à un locuteur de produire et
d'interpréter un nombre infini de phrases inédites de sa langue. Ce dont
le linguiste doit rendre compte, c'est en effet de l'intuition linguistiquedes
sujets parlants, de leur capacité à dire d'une phrase si elle est ou non
grammaticale, c'est-à-dire si elle est ou non conforme au système de la
langue qu'ils parlent. La compétence chomskyenne a donc un versant
psychologique clair; il existerait, innée, une faculté de langage dans le
cerveau, un système inconscient mobilisé quand le petit enfant apprend
une langue particulière. Grâce à cette compétence il est capable de
construire très vite sa grammaire et de produire et de comprendre des
phrases qui ne ressemblent pas nécessairement en tous points à celles
qu'il lui a été donné d'entendre effectivement : c'est ce pouvoir d' outrepasser le donné que Chomsky appelle la créativitélinguistique.
Sur l'organisation de la grammaire et de la recherche ces prises de position ont des répercussions importantes. La linguistique a pour but de
décrire et d'expliquer le fonctionnement de la compétence. Pour ce faire,
la grammaire doit devenir générative,elle doit constituer un modèle
capable d' « engendrer», c'est-à-dire d'énumérer explicitement, toutes les
phrases grammaticales et rien que les phrases grammaticales d'une
langue donnée. Là où le structuralisme s'appuyait essentiellement sur la
phonologie pour caractériser les relations entre signes, la grammaire
générative place au centre de son dispositif la syntaxe et fait de la phrase
l'unité fondamentale de l'activité langagière. Alors que dans le structuralisme la formalisation demeurait assez élémentaire, la théorie générativiste donne une place fondamentale à l'évaluationdes formalismes de la
grammaire : quels sont les plus appropriés pour décire et expliquer les
propriétés des langues naturelles ?
Enfin, la grammaire générative définit la recherche sur le modèle des
sciences empiriques, comme l'élaboration d'hypothèses «falsifiables»
(K. Popper), c'est-à-dire dont on peut démontrer la fausseté. Le linguiste
commence par délimiter un certain nombre de données, autour d'un
problème, défini à partir du cadre théorique dans lequel il travaille: pour1. Noam Chomsky (1957, 1975, 1980, 1982).
LA LINGUISTIQUE
321
quoi telles phrases sont-elles grammaticales et telles autres ne le sontelles pas ? Il construit, pour en rendre compte, une hypothèse qu'il lui
faut alors tester. Pour cela il prédit un certain nombre de conséquences
sur des faits linguistiques indépendants de son hypothèse. Si ces prédictions sont exactes, l'hypothèse peut être considérée comme vérifiée :
sinon il faut la reformuler.
Mais derrière ce cadre épistémologique constant, la grammaire générative a considérablement évolué. Au début il s'agissait d'une théorie transformationaliste, qui recourait au maximum aux transformations d'une
phrase en une autre phrase (par exemple d'une phrase active à une
phrase passive) mais à partir des années 1980, le modèle a supprimé les
transformations et recouru à des représentations de plus en plus abstraites, qui font appel à des catégories vides, c'est-à-dire des unités qui
jouent un rôle syntaxique sans avoir d'existence phonétique, sans être
immédiatement perceptibles 1.
244-1 Les autres théories ◊ La recherche linguistique ne se limite cependant pas aux travaux de Chomsky, même si ce sont eux qui dominent la
scène. Il existe des théories plus ou moins dissidentes de la grammaire
générative (par exemple celle de J.-C. Milner en France 2 ) et des théories
qui se définissent sur des bases très différentes.
C'est en particulier le cas de l'école d' A. Culioli 3 à Paris. Il définit un
modèle de grammaire fondé sur l'énonciation,c'est-à-dire sur l'inscription
du sujet parlant et de son interlocuteur dans le système linguistique. C'est
le dialogue qui est donc mis au centre de la réflexion mais pour insister
sur la dissymétrie entre production et réception; en particulier l'interprétation de l'énoncé par le destinataire est par essence incertaine, l'ambiguïté étant constitutive du langage. Cette théorie associe étroitement syntaxe et sémantique dans l'activité énonciative: il devient impossible de
séparer les opérations de référenciation (grâce auxquelles les énoncés renvoient à la réalité extralinguistique) et les opérations de modalisation
(c'est-à-dire la manière dont le sujet se situe par rapport à ce qu'il est en
train de dire). Reprenant une tradition illustrée par G. Guillaume dans
les années 1930 à 1950, Culioli entend voir les énoncés comme la trace
d'opérations mentales très abstraites plutôt que comme la combinaison
d'unités discrètes : par exemple le terme « bien » dans Bien qu'il parte je
resteou Il peut bienfaire ce qu'il veut est le marqueur d'une même opération dont le linguiste doit restituer l'incidence.
245 La pragmatique ◊ Comme nous l'avons dit, le champ des études sur
le langage est partagé entre deux grands domaines, l'un prenant en
charge le système de la« langue» au sens saussurien, l'autre considérant
plutôt le langage comme discours,c'est-à-dire dans son efficace sociale.
C'est évidemment le second aspect qui intéresse le plus directement les
1. N. Chomsky {1982).
2. J.-C. Milner (1978, 1982).
3. A. Culioli (1973, 1981).
322
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
sciences sociales. Ce partage, qui prolonge la distinction inaugurale entre
grammaire et rhétorique, laisse néanmoins subsister de vastes zones indécises. Perpétuellement, en effet, renaît le désir d'articuler la structure de la
«langue» sur son usage social. C'est en particulier l'effort de la pragmatique, qui reproche au structuralisme d'avoir presque totalement
évincé le sujet parlant du système de la langue et d'avoir séparé le langage
de son contexte d'énonciation, alors même qu'une analyse adéquate des
structures linguistiques montre que leur présence est déterminante.
Cet ensemble encore très disparate de recherches se place à la
confluence de deux traditions, l'une, plutôt européenne, illustrée dans les
années 1960 par les noms d'E. Benveniste 1 et de R. Jakobson 2 s'intéresse
à la modalisation, aux temps verbaux, aux personnes linguistiques, etc.
pour montrer comment le sujet parlant mobilise à son profit le système
de la langue quand il profère une énonciation ; l'autre, plus anglosaxonne, développe la problématique des actesde langage.
Cette dernière est issue des travaux du philosophe anglais J. L. Austin 3
qui a mis en évidence l'existence d'énoncés «performatifs», qui présentent la singularité d'accomplir ce qu'ils disent par le seul fait de le dire
( ainsi Je lejure ou Je déclarela séanceouverte,que l'on peut opposer à des
énoncés non performatifs comme La terreest rondeou Paula juré d'épouserMarie).Progressivement Austin sera amené à considérer que toutes les
énonciations constituent des actes de langage (affirmer, ordonner, suggérer, etc.), ce qui élargit considérablement le champ de la sémantique en
ouvrant l'énoncé sur l'ensemble de sa situation d'énonciation.
De manière générale, la perspective pragmatique a pour effet d'articuler étroitement le juridique et le linguistique. Les actes de langage supposent un cadre juridique spécifique qui fait appel à des concepts comme
ceux de statut, de légitimité ou de contrat; accomplir tel ou tel acte de
langage, c'est se conférer un certain statut, conférer le statut corrélatif au
destinataire, poser son énonciation comme légitime dans le contexte,
etc. 4.Certes, pour promettre, par exemple, il n'est pas nécessaire de vérifier que toutes les conditions qui rendent légitime cet acte sont effectivement réunies, mais le seul fait de promettre présuppose, implique que ces
conditions sont réunies. Parler, c'est non seulement transmettre un certain contenu mais encore « montrer» qu'on a le droit de parler comme
on le fait.
L'une des applications les plus fécondes de la perspective pragmatique
est la théorie de l'argumentationlinguistiquetelle qu'elle est développée en
particulier par O. Ducrot 5 et J.-C. Anscombre (1983). Pour une part
essentielle, en effet, les locuteurs produisent leurs énoncés pour en faire
admettre d'autres par leurs interlocuteurs. Or les langues naturelles disposent de ressources spécifiques à cet effet. Dire, par exemple, Paul n'a
pas lu tous les livresde Platon,c'est aller dans le sens d'une conclusion
1. E. Benveniste (1966, 1974).
2. R. Jakobson (1949).
3. J.L. Austin (1962), F. Recanati (1981).
4. F. Recanati, op. cit.
5. O. Ducrot (1972, 1984), J. Moeschler (1985).
LA LINGUISTIQUE
323
négative (« il n'est pas compétent... ») alors que dire Paula lu beaucoupde
livresdePlaton,c'est aller dans le sens contraire, et ceci indépendamment
du nombre effectif de livres que Paul a lus. Ce sont donc les éléments linguistiques, ne. pas ou beaucoup,qui décident de l'orientation argumentative. Dans cette optique on peut aussi étudier tout un ensemble de
« connecteurs » qui ont un rôle argumentatif aussi efficace que discret :
mais, eh bien,d'ailleurs,finalement,pourtant...
Les travaux inspirés par la pragmatique accordent également une
importance très grande à l'implicite,qui enveloppe toute l'activité langagière et oriente subrepticement l'interprétation de l'énoncé 1.On signaet
lera deux domaines particulièrement importants, celui des présupposés
celui des sous-entendus.Dans une phrase comme « Nous refusons la
décadence de notre pays» il y a deux registres bien distincts: d'une part
quelque chose qui est affirmé explicitement (le refus) et soumis à une
éventuelle discussion, d'autre part un contenu qui passe presque inaperçu
car présenté de telle façon qu'il semble soustrait à la discussion («le pays
est décadent»). Le premier type de contenu est dit « posé» et le second
«présupposé». En répartissant comme il l'entend posés et présupposés le
locuteur peut« piéger» son destinataire. Quant au sous-entendu, il permet aussi de dire sans dire mais en laissant à l'interlocuteur le soin de
faire lui-même l'inférence, en fonction de certaines règles: dans certaines
circonstances « les entretiens ont été francs » peut sous-entendre qu'on
n'est parvenu à aucun accord. Ce sont ces mécanismes que le pragmaticien tente de mettre à jour.
Le champ de la pragmatique est pour le moment extrêmement mouvant mais ses préoccupations vont dans le sens d'une meilleure compréhension de l'efficacité sociale du langage. Il est d'ailleurs significatif que
nombre de passerelles se soient établies entre pragmatique et ethnométhodologie : la « mise en scène de la vie quotidienne » de Goff2
,
mann trouve un terrain de prédilection dans l'analyseconversationnelle
qui permet d'étudier les rituels de l'échange linguistique et leurs effets
sociaux.
246 Les disciplines connexes de la linguistique ◊ La linguistique intervient de manière cruciale dans d'autres disciplines. Ici on se gardera de
confondre les applicationsde la linguistique et les disciplines connexesde
la linguistique. Les premières se contentent d'utiliser certains acquis de la
linguistique à des fins pratiques : rééducation de la parole ou de l'ouïe,
pédagogie de la langue, réalisation de dictionnaires, etc. L'efficacité des
techniques ainsi mises au point décide de la pertinence de ces emprunts.
Ces applications n'ont en règle générale qu'une incidence très faible sur
le développement de la réflexion sur le langage.
En revanche, les disciplines connexes ont leur destin étroitement lié à
3
celui de la linguistique. On citera en particulier la psycholinguistique
et
1. C. Kerbrat-Orecchioni (1986).
2. J.J. Gumperz (1972, 1989).
3. E. Goffmann (1981), J.M. Peterfalvi (1970), H. Hormann (1971).
324
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
la sodolinguistique
1.la. première, à la jonction de la psychologie et de la
linguistique, étudie l'activité linguistique comme une fonction du psychisme, tant d'un point de vue de psychologieindividuelle que de psychologie sociale. C'est surtout le problème de l'apprentissage linguistique qui
a retenu l'attention, suscitant un vaste controverse entre les tenants du
caractère largement inné des structures linguistiques (cf. Chomsky) et
ceux qui accordent une place prépondérante au processus d'acquisition
lui-même dans le montage de ces structures (cf. Piaget) 2 . Mais bien
d'autres aspects sont étudiés: le processus de production et de compréhension des énoncés, les mécanismes associatifs, les relations entre la
catégorisation grammaticale et la catégorisation psychique, etc. De toute
manière, implicitement ou explicitement, toute théorie linguistique s'appuie sur une certaine conception de la psyché.
La sociolinguistique a un statut très instable. Elle oscille en effet entre
deux attitudes : une attitude critique et une attitude de compromis. Dans
le premier cas la sociolinguistique s'oppose à une linguistique considérée
comme réductrice (travaillant sur des données appauvries et avec des présupposés inadéquats sur la nature des langues et de la société) : dans le
second cas, le sociolinguiste se contente d'étudier un certain nombre de
phénomènes qui ne sont pas pris en compte par le « pur » grammairien,
car ils ne concernent pas directement la question de la grammaticalité. La
première attitude, très contestatrice, est bien illustrée par P. Bourdieu
(1982) qui critique radicalement la conception que se font habituellement les linguistes de leur objet : pour lui le langage est pris dans une
lutte généralisée pour le pouvoir et il convient de l'appréhender comme
tel.
Quant aux domaines traditionnellement réservés à la sociolinguistique, ils sont très variés : problèmes de dialectologie(patois, dialectes,
langues de minorités [en France le basque par exemple]), langues régionales (occitan) mais aussi variation du parler en fonction des classes
sociales, de l'âge, de l'origine ethnique, des groupes (argots) ; problèmes
de niveaux de langues(variation en fonction de la situation d'énonciation: situations formelles, familières, code écrit, code oral...) : problèmes
de norme (comment se constitue la norme dans une société déterminée ?
quelle est sa fonction ?...) ; problèmes de contactsde langues( situations de
bilinguisme de divers types, de plurilinguisme, création de langues inter... Ce champ d'étude est
médiaires...); problèmes de politiquelinguistique
extrêmement vaste puisqu'il intègre tout ce qui dans le langage est susceptible, de quelque manière que ce soit, de marquer une identité sociale.
Entre sociologie et linguistique, les échanges ne peuvent donc qu'être
constants (la définition d'une langue, par exemple, fait appel à des critères linguistiques ainsi qu'à des critères sociaux) mais comme leurs
points de vue sont distincts leurs domaines ne sauraient être confondus.
Face à une phrase de français populaire comme « Le mec que j'te dis est
vachement sympa», le linguiste et le sociolinguiste ne se poseront pas le
1. J. Moeschler (1985), B. Cardin (1974), J.J. Gumpm (1972, 1982), Langagesn• 11.
2. Théoriesdu langage(1979).
LA LINGUISTIQUE
325
même genre de questions. Le premier étudiera en particulier le type de
phrase relative dont il s'agit, l'élision du e de je, l'emploi particulier du
verbe dire,considérant que cette phrase, bien que rejetée par la norme, est
grammaticalement cohérente. Le sociolinguiste, en revanche, tout en
s'appuyant sur l'analyse linguistique sera sensible avant tout au caractère
déviant de cet énoncé et à ses effets sociaux.
La sociolinguistique, partagée entre linguistique et sociologie, ne peut
qu'évoluer avec ces deux disciplines. Elle a donc pris un tour très différent
selon les pays et les conjonctures. C'est ainsi que dans les années 60 aux
États-Unis, la recherche la plus importante, celle de W. Labov (1973), a
été menée sur le parler des Noirs américains, permettant de développer
une méthodologie originale d'analyse de terrain. En Angleterre B. Bernstein (1975) a travaillé sur la manière dont les diverses classes sociales
usent du langage : pour lui la situation de classe d'un sujet déterminerait
une sorte de structure profonde de la communication, « restreinte » ou
«élaborée». En France dans les années 80 après une domination de la
problématique marxiste classique, c'est l'influence de l'ethnométhodologie et de la sociologie de Bourdieu qui se font le plus sentir, associées à
l'extension du courant de la pragmatique linguistique. Globalement, on
assiste à un renforcement des liens entre sociolinguistique et anthropologie 1,au développement d'une microsociologie des interactions verbales.
247 L'analyse du discours ◊ Ce champ d'études qui s'est développé
depuis la fin des années 1960 relève de la sociolinguistique mais la spécificité de ses préoccupations lui confère une certaine autonomie. Ce qu'on
appelle « analyse du discours » recouvre des recherches très diverses,
menées avec des présupposés théoriques et des objectifs eux-mêmes très
variés. Toutes partent néanmoins du principe que les énoncés ne se présentent pas comme des phrases ou des suites de phrases mais comme des
textes.Or le texte est un mode d'organisation linguistique spécifique qu'il
faut étudier comme tel en le rapportant aux conditions dans lesquelles il
est produit. Considérer la structuration d'un texte en le rapportant à ses
conditions de production, c'est l'envisager comme discours2 .
Dès lors le champ d'investigation est immense. Un certain nombre de
recherches se tournent vers une typologiedes discours: caractériser et
expliquer les règles de la narration, du dialogue, de la description ... ; de
l'article scientifique, de la conférence de presse, du journal télévisé... On
se tourne aussi vers l'étude d'ensembles vastes comme le discours journalistique, le discours juridique, le discours politique, le discours publicitaire ... Certains comme le discours littéraire ou les mythes ont bénéficié
depuis longtemps d'un intérêt soutenu (il suffit de songer à toute la
réflexion qui s'est développée autour des « genres » littéraires depuis plus
de deux mille ans). A côté de ces recherches typologiques il existe des
recherches qui tentent d'étudier les fonctionnements discursifs à partir
d'une certaine position idéologique. Cette fois, il s'agit d'étudier com1. J.J. Gumperz (1972 1 1982).
2. P. Charaudeau (1983).
326
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
ment s'inscrit dans la société une identité énonciative (le discours du
parti socialiste tenu en tel lieu et à telle époque, les manuels d'histoire de
l'école laïque de telle année à telle année ...), comment le discours s'articule sur des institutions non verbales. C'est dans ce domaine que s'est
constituée à la fin des années 60 ce qu'on appelle « l'école française
d'analyse du discours». Elle tente d'intégrer les recherches linguistiques
dans une problématique qui s'inspire de la pensée d' Althusser, de Foucault et de la psychanalyse. Ces travaux, d'abord tournés presque exclusivement vers des corpus politiques, se sont élargis à des types de discours
plus variés 1.
Comme la sociolinguistique, les diverses analyses du discours évoluent
avec les conjonctures des sciences humaines. Depuis les années 80, ce
sont les théories de l'énonciation et la pragmatique qui lui fournissent la
plus grande partie de son armature conceptuelle.
248 LA.linguistique dans les sciencessociales ◊ Dans les années 60, au
moment où le structuralisme était à son apogée, la linguistique était
souvent présentée comme la « science pilote» des sciences sociales, tentées de trouver leur unité dans une sorte de sémiologiegénérale, une théorie des systèmes de signes. Ce projet s'est peu à peu défait La disparition
de la linguistique structurale a eu pour conséquence de replier la science
du langage sur le singularité de son objet. Le structuralisme linguistique
reposait sur des concepts et des procédures d'une très grande généralité
(substitutions, combinaisons, niveaux d'analyse...) ; c'est cela qui le rendait aussi aisément exportable. A partir du moment où la grammaire se
construit sur des propriétés strictement linguistiques les rapports avec les
autres sciences sociales sont inévitablement devenus beaucoup moins
simples.
Mais cela ne signifie pas que les ponts puissent être coupés. Étant
donné le rôle crucial que joue le langage dans la société, et son imporsiècle, les sciences sociales le
tance pour la pensée philosophique du .XXC
rencontrent sans cesse sur leur chemin. Nous avons déjà évoqué la psycho- et la sociolinguistique ; on peut évoquer aussi un domaine où les
échanges avec la linguistique ont toujours été denses, la théoriede la littérature qui s'appuie sur la stylistique,à la jointure de la grammaire et de
l'expression littéraire ; la créationpublicitairea beaucoup bénéficié du
savoir acquis dans ce domaine. Mais nous insisterons surtout sur des
domaines en pleine expansion, liés à l'informatisation de la société : par
exemple l'enseignementassistépar ordinateurou la traductionautomatique,
c'est-à-dire la mise au point de machines capables de traduire des énoncés d'une langue en une autre (ainsi pour la Communauté européenne le
projet « Eurotra »). Mais l'informatique est concernée de manière plus
directe par la recherche linguistique quand il lui faut travailler à rapprocher les langages des machines et les langues naturelles. Pour finir on
évoquera l'expansion considérable des sciencescognitives,qui, à la jointure
de la psychologie,de la neurologie, de l'informatique permettent de déve1. D. Maingueneau (1976, 1987), Langagesn" 62, 71, 81.
LA LINGUISTIQUE
327
lopper des « systèmes experts» en faisant largement appel à la linguistique.
De manière générale, par son statut à la fois « formel » et « social » la
linguistique est vouée à jouer un rôle charnière dans le mouvement de
décloisonnement des disciplines auquel on assiste aujourd'hui, en particulier sous l'impulsion de l'informatique.
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SECTION12. PROBLÈMESACTUELS
DES SCIENCESSOCIALES
« Dans notre mondefaire de la sociologie,
c'estfaire la politique dela vérité. »
C. W. Mills,
L'imagination sociologique.
§ 1. Le développement des sciences sociales
2 50 1 ° Les causes de développement. a) Raisons scientifiques ◊ Le
à 252 développement des sciences sociales à pris une grande ampleur depuis la
Première Guerre mondiale. A la différence des sciences naturelles, c'est
souvent la nécessité et non la curiosité scientifique, qui a suscité les questions. L'ampleur du phénomène fasciste et de l'hitlérisme a conduit à
s'interroger sur le rôle des partis, des facteurs économiques, de la propagande, de l'antisémitisme et du racisme. Le fait que les fours crématoires
aient été édifiés dans un continent chrétien depuis des siècles, inspire
quelques réflexions sur le rôle des croyances collectives, des idéologies,
etc. La guerre a amené la mobilisation d'un grand nombre d'hommes et
demandé des réponses urgentes aux difficultés que soulèvent toute vie et
organisation collectives : moral des soldats, hiérarchie, commandement,
résistance des prisonniers au lavage de cerveau, etc. La démobilisation
mettait en cause les possibilités de réintégration à la vie civile. Les difficultés de ravitaillement ont suscité des expériences sur la modification
des habitudes alimentaires. On a également cherché pendant et depuis la
première guerre à augmenter la productivité et le rendement humain,
d'où les fameuses expériences de la Western Electric1.Après la guerre, les
1. Cf. n° 167.
330
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
destructions opérées par les bombardements, la poussée démographique,
obligent à reconstruire. Les grands ensembles se multiplient en même
temps qu'apparaissent en Europe et en Amérique diverses formes de
contestation et de violence. Les progrès techniques amènent à reconsidérer la structure familiale, les loisirs, aussi bien que l'évolution de la vie
politique. La psychologie sociale et la sociologie, sollicitées de façon plus
spectaculaire par tous ces problèmes, ne sont pas les seules sciences
sociales en cause. L'économie politique doit tenir compte des bouleversements qu'entraînent non seulement les facteurs techniques, mais psychologiques et la coexistence de deux systèmes économiques différents.
Enfin le développement des pays du Tiers Monde pose à l'ethnologie, le
problème de contacts entre cultures différentes, mais surtout celui de la
signification et de la valeur de la civilisation occidentale, valeur que la
jeunesse à travers le monde remet en question
Les biologistes ont posé le problème en termes scientifiques : l'hérédité ou
ensemble de caractères biologiques innés, est déterminée pour chaque organisme
par les gènes ou particules héréditaires des chromosomes. C'est ce que les généticiens désignent du nom de génotype.La manifestation extérieure visible du génotype est appelée phénotype.Mais le génotype lui-même se développe dans un
milieu complexe qui influe sur le phénotype. Il est donc très difficile de distinguer
la part du génotype et celle du milieu, car l'hérédité est la résultante d'une interaction dynamique entre les deux. On pense, à l'heure actuelle, que l'hérédité au
sens génotypique, détermine ce que nous pouvons faire, mais que c'est le milieu
qui détermine ce que nous faisons. Le jeune X a peut-être des dispositions sportives réelles, mais il ne deviendra champion que s'il a l'occasion de faire travailler
ses muscles.
L'on pense, à l'heure actuelle, que la condition d'homo sapiensn'est pas
un état dans lequel on naît, mais un état auquel la naissance donne seulement accès. L'homme naît avec les caractéristiques physiques de l'homosapienset les possibilités mentales de le devenir. Il faut apprendre à être
humain.
Tandis que les animaux sont des êtres d'instinct, l'homme est un être d'habitudes, or, celles-ci, il les acquiert. Comment distinguer dans l'homme ce qui est
acquis, des éléments innés, indispensables, quel que soit le milieu où il va vivre ?
Malinowski est le premier anthropologue à avoir tenté d'établir une liste
complète des besoins, ce qu'il a appelé des séries vitales permanentes. Il est difficile de se mettre d'accord en dehors des besoins physiologiques de nourriture,
sommeil, etc. L'ethnologie, ici encore, réserve bien des surprises.
Freud et Jung ont, par exemple, déclaré que l'agressivité est innée et que la civilisation représente un effort pour dominer cette tendance l Mais certains psychiatres modernes prétendent, au contraire, que l'hostilité n'est chez l'enfant, que
le résultat d'une privation ... « La haine, la jalousie, les impulsions qui, au cours de
notre histoire, paraissent avoir été les plus instinctives : l'hostilité, etc., apparaissent aujourd'hui avec une évidence croissante comme acquises et non instinctives. Il s'agit là à peu près certainement de réactions neuropathologiques, déclenchées par la frustration d'impulsions et de besoins qui sont chez nous vraiment
fondamentaux et de caractère quasi instinctif 1 . »
1. A. H. Maslow (1949), pp. 273-278.
PROBLÈMES ACTUELS DES SCIENCES SOCIALES
3 31
Si tel est le cas, se pose pour tous un grave problème de responsabilité.
« Le meilleur moyen d'améliorer la nature humaine est de modifier non
l'héritagebiologiquede l'homme, mais son héritagesocial, c'est-à-dire de
modifier les conditions qui provoquent des déséquilibres à l'intérieur de
la personne humaine, et des déséquilibres correspondants à l'intérieur de
la société 1. » Les sciences humaines prennent alors une importance capitale, car elles doivent nous indiquer les voies à suivre pour éviter ce qui
provoque des déséquilibres.
Les connaissances les plus récentes sont donc en contradiction avec
l'héritage de théories scientifiques dépassées : doctrine évolutionniste
représentant la nature comme un lieu de concurrence effrénée et non de
collaboration, doctrine de l'hérédité considérant la physiologie comme le
facteur déterminant du destin de l'homme.
253 b) Réticences psychologiques ◊ On trouve d'abord ceux qui déclarent que la connaissance aes actions humaines est une questionde bon
sens, d'expérience.
Pour eux, nos parents n'avaient pas eu besoin d'économie politique pour bien
mener leurs affaires, de science politique pour diriger le pays, ou de psychosociologie pour commander leurs ouvriers... ou leurs enfants. Ces amateurs de
bon sens, parleront du « flair » du patron ou de l'homme politique et demanderont en quoi les sciences dites sociales ont amené la moindre amélioration au sort
du genre humain.
Ce genre de réflexion permet d'envier les physiciens, car, dans leur domaine au
moins, l'homme de la rue ne s'imagine pas tout savoir. Malheureusement, en
sciences sociales (en science politique en particulier) ceux qui en parlent ne se
doutent pas des vrais problèmes, s'imaginent pouvoir les résoudre, ou encore les
jugent insolubles. Cette attitude provient d'une réticence,
quelquefois qualifiée à
tort d'humaniste, devant l'emploidu raisonnementscientifiquedans les sciences
soda/es.
On trouve aussi ceux qui sont convaincus de l'utilité des sciences
sociales, mais estiment qu'elles n'en saventpas assez et surtout, qu'elles ne
donnent pas de réponses aux problèmes urgents qui intéressent chacun.
Les parents déclareront par exemple, que l'on n'a pas trouvé le moyen de
réduire le désir d'indépendance des adolescents et les patrons, l'esprit revendicatif
des ouvriers, etc.
Les sciences sociales souvent ne peuvent accéder à la documentation dont elles
ont besoin pour progresser; c'est le cas, par exemple, en sociologie industrielle et
en science politique ...
Une autre catégorie d'opposants déclare que les sciences sociales en
savent trop, et que l'objet même de leur étude les obligent à des indiscrétions fort gênantes.
La science économique demande des bilans, la psychologie sociale cherche des
motivations, ce qui pousse les individus à agir. Cela n'est pas toujours apprécié.
De la même façon, l'anthropologie, la sociologie, sont amenées à découvrir, sous
1. Ashley Montagu (1952), p. 238.
332
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
des attitudes respectées et soi-disant universelles, de simples préjugésou des intérêts dissimulés. Nous aimons tous le confort intellectuel et les sciences sociales le
perturbent.
Il y a encore ceux qui redout.ent que les sciences sociales ne minimisent
les aspectsesthétiques,moraux,émotifs, de la vie et ne substituent à l'appréciation des valeurs intellectuelles et morales, une analyse scientifique
fatale à ces dernières.
Enfin, certains prévoient que les sciences sociales seront utilisées pour
manipuleret conditionnerl'humanité.La propagande, surtout lorsque l'État
détient la radio et la presse, la publicité, surtout si elle devient
inconsciente, les relations humaines, lorsqu'elles veulent se substituer
aux conventions collectives, les services psychologiques de l'armée, etc.,
toutes ces techniques issues des progrès des sciences humaines, sont
inquiétantes.
254 Que peut-on répondre à ces critiques? ◊ D'abord, que l'intuition,
l'expérience, ne peuvent remplacer un ensemble de connaissances organisées. Le fait que les sciences sociales n'aient pas tout résolu, ne signifie
pas qu'elles soient inutiles et pour répondre dans leur propre langage à
ceux qui prônent le bon sens, nous dirons« qu'il faut un commencement à tout». Malgré leurs particularités, on ne doute plus, à l'heure
actuelle, des possibilités d'investigation scientifique des sciences sociales ;
il s'agit d'une question de dosage, de limites dans le domaine d'application.
Plus grave est le problème des conséquences des découvertes sur le plan
humain 1 . Il est le même pour les sciences physiques, c'est celui de la responsabilité du savant, mais aussi de la nôtre. Le savant en sciences
sociales cherche ce qui est; le problème de ce qui doit être ne lui échappe
pas entièrement, mais il se situe sur un autre plan, qui ne doit intervenir
qu'ultérieurement et demeure notre problème à tous. L'idée que l'homme
doit apprendre à être humain reprend toute sa valeur, ainsi que la pensée
de K. Marx sur l'interaction entre le monde et l'homme.
§ 2. L'objectivité
254-1 1° Points de vue sur l'objectivité ◊ Revendiquer pour les sciences
sociales le statut de science, c est leur imposer d'être objectives au même
titre que les sciences de la nature. A. Comte et les positivistes se sont
efforcés d'assimiler la société à la nature, donc de la reconnaître soumise
à des lois, qu'il appartient au sociologue de découvrir par une observation
neutre : « sans admirer ni maudire les faits politiques et en y voyant
essentiellement comme en toute autre science, de simples sujets d'observation 2 ».
1. Barbara Wooton (1950), E. R. Hilgard and D. Lerner in Lasswell and Lerner (1951, B. 239), P.
H. Furly in Gross. Symposium (1959, B. 25), R. S. Lynd (1968).
2. A. Comte (1907, B. 159 bis) p. 214 tome N.
PROBLÈMESACTUELSDES SCIENCESSOCIALES
333
Durkheim, à son tour, proclame qu'il faut« considérer les faits sociaux
comme des choses ». La sociologie, par principe, « ignorera les théories
auxquelles elle ne saurait reconnaître de valeur scientifique puisqu'elles
tendent directement non à exprimer les faits mais à les réformer » !
Les sciences humaines demeurant proches de notions morales et
culturelles, la solution consistera à séparer jugements de valeur et faits.
Malgré des critères de distinction délicats, ce point de vue sera accepté
dans un cercle beaucoup plus étendu que celui des positivistes1.
Le marxisme en insistant sur les déterminismes économiques et
sociaux remet en question cette rassurante division. Karl Mannheim
( 19 52), fondateur de la sociologie de la connaissance reconnaît, avec les
marxistes, l'influence de l'origine sociale du savant sur sa manière de
choisir et d'interpréter son objet, mais ceci ne lui semble pas inconciliable
avec la recherche de la vérité. Il appartient à « l'intellectuel sans
attaches» d'effectuer« la synthèse des perspectives».
Plus récemment, Adam Schaff (1971) reprendra cette idée de complémentarité des points de vue, mais sans admettre le rôle assigné par
Mannheim aux intellectuels. En effet, la classe ouvrière n'a-t-elle pas plus
qu'une autre, vocation à découvrir la vérité ?
La science est objective, le marxisme est scientifique, donc... Seulement, il ne faut pas oublier que Marx ne s'est pas embarrassé de la
conclusion d'un tel syllogisme. Il a proclamé dans le Capital que son
œuvre était critique et révolutionnaire. Après lui, Lénine, Rosa Luxembourg estiment naïf, dans une société « fondée sur l'esclavage », où règne
la lutte des classes, de vouloir pratiquer une science impartiale. G. Trotski, K. Korsch2 , A. Gramsci, pensent aussi que le marxisme est avant tout
révolutionnaire et prolétarien.
Bernstein et Kautsky pour une fois d'accord s'opposent à cette conception : « le matérialisme historique est une théorie purement scientifique,
qui, en tant que telle, n'est nullement liée au prolétariat» déclare Kautsky3.
Le stalinisme marque une nouvelle étape, celle d'une vérité soi-disant
scientifique, dogmatique et cléricalisée. Elle va opposer même dans les
sciences naturelles, la science prolétarienne de Lyssenko à la biologie
réactionnaire et bourgeoise de G. Mendel et Wasserman. Mauvais souvenir pour les intellectuels communistes. Althusser insiste avec raison sur la
spécificité de la pratique scientifique, « son erreur est d'absolutiser cette
autonomie en la transformant en une indépendance, une séparation,
une rupture à peu près totale 4 ». La réalité présente plus de souplesse et
de complexité. L'objectivité n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle
dépend des domaines, des circonstances ... et d'efforts constants.
1. Cf. M. Weber,n°' 142-143.
2. V. Kelle(1970).
La conceptionmatérialistede l'histoire,cité in E. Lowy (1972) p. 14 auquel est
3. K.l<AurSKY,
empruntéeune partde ces réflexions.
4. Op. dt., E. Lowy,p. 20, suggèreque revendiquerl'indépendance du travail scientifique est un
moyen d'échapperaux« impératifs politiques changeantsdu parti».
334
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
255 2° Difficultés de l'objectivité ◊ L'objectivité parfaite est impossible
à concevoir, elle signifierait une absence d'intérêt regrettable. Mais l'absence d'objectivité implique quantité de nuances, depuis la description
erronée, le parti pris, jusqu'au simple fait de la préférence pour tel genre
de domaine et l'emploi de telle technique. Il faut distinguer la description
des faits, qui doit toujours être objective, de l'interprétation, qui peut être
plus personnelle, à condition que les deux ne soient pas confondus. Il
existe des domaines dans lesquels elle est imposée par l'objet même.
C'est ainsi qu'à propos d'une remarque de M. Borelly, écrivant: « lorsqu'une
femme fait des mathématiques, elle cherche encore à se faire aimer », R Bastide
note avec humour:« du moins cette libido ne laissera-t-elle aucune trace perturbante sur les démonstrations, parce que celles-ci obéissent à un ensemble logique
de règles déterminées. [ ...] les concepts sociaux, eux, ont un pouvoir de
récurrence tel, que la définition crée le défini, oriente le réel dans telle ou telle
direction, le plie aux images que le social a jetées, du fond de son inconscient, sur
l'objet qu'il croit contempler 1 ». Mais cette subjectivité, dangereuse d'une certaine façon, est aussi une nécessité, car elle seule permet la compréhension des
faits humains.
L'application de méthodes empiriques a constitué un précieux antidote
à la tendance autrefois littéraire et réformiste des sciences sociales. Le
problème des valeurs n'en reste pas moins entier, car ce sont toujours
elles qui orientent le chercheur, l'animent ou l'opposent aux idées
régnantes et apportent les éléments d'une prise de conscience de la réalité.
La liberté de penser est, nous l'avons vu, nécessaire au développement
scientifique, mais comme toute liberté, elle implique que soient également assurées ses conditions d'exercice : conditions politiques, économiques et sociales, mais aussi psychologiques.
256 a) Facteurs politiques et objectivité ◊ Après avoir répudié la sociologie bourgeoise, le marxisme-léninisme devant en tenir lieu, les pays
communistes se sont intéressés à la recherche empirique et aux applications de la sociologie. Mais sur le fond, la doctrine n'avait pas changé.
Pour les Soviétiques, l'opposition entre sociologie scientifique et idéologie politique, la soi-disant fin des idéologies, étaient une des formes
revêtue par la pensée capitaliste dans sa lutte contre la sociologie marxiste. Après avoir reconnu la difficulté d'atteindre l'objectivité, les rapporteurs soviétiques, citant des auteurs américains, insistaient sur les méfaits
de l'idéologie. Le de'bat reposait sur la notion même d'idéologie et ses
liens avec la politique. Il s'agissait non pas de renoncer à l'idéologie en
général, mais seulement à une idéologie pseudo ou anti-scientifique.
« Rien ne peut sauver une étude sociale du subjectivisme, sinon une idéologie strictement objective, monistique et totalement scientifique : telle
est l'idéologie du matérialiste dialectique 2 . »
Se servir des critiques que les auteurs américains s'adressent à euxmêmes et à leur propre société, n'est-ce pas reconnaître la liberté dont ils
1. R. Bastide (1950, B. 202).
2. Op. cit. (B. 170), p. 6.
PROBLÈMES ACTUELS DES SCIENCES SOCIALES
335
jouissent? Car c'est là qu'apparaît le point faible de la démonstration
soviétique. Non dans l'affirmation de la vérité de l'idéologie marxiste,
mais, bien qu'ils s'en défendent, dans la transformation de la croyance en
dogme, c'est-à-dire l'interdiction, sanctionnée par le pouvoir politique, de
penser autrement Tout ceci devrait maintenant appartenir au passé mais
combien de temps faut-il pour transformer une façon de penser?
2 5 7 b) Facteurs socio-économiques et objectivité ◊ Une pression plus
ou moins directe peut aussi être exercée sur le savant ou le chercheur par
le régime économique.Aux États-Unis, un grand nombre d'universités
dépendent de fonds privés; cela exclut des recherches un certain nombre
de problèmes. Être financés par l'armée ou la C.I.A. soulève également
des difficultés1 . Autre point important, c'est le conditionnementculturelet
sodal du chercheur.Celui-ci fait partie du monde qu'il doit observer. Il est
soumis à des préjugés, des manières de sentir, des valeurs, des orientations intellectuelles, contre lesquelles il aura beaucoup de peine à réagir,
car il les subit inconsciemment. Il risque de reproduire les normes
sociales qu'il a assimilées. Son moi contient du « social intériorisé» et,
comme le remarque le sociologue G. Gurvitch:« Plus le social est intense
et fort, moins il paréllt oppressif et extérieur. » Plus la société est homogène psychologiquement, plus elle déterminera un conformisme intense
et inconsciemment assimilé.
Ce que A Gouldner (1970) appelle les« partenaires silencieux» pèse
non seulement sur les postulats de la recherche et la recherche ellemême, mais aussi sur les chances de succès d'une théorie. Celle-ci est
d'autant plus assurée de réussir qu'elle rejoint l'inconscient de ceux auxquels elle s'adresse. En sociologie, l'adhésion ne passe pas seulement par
l'argumentation rationnelle. L'accord tacite entre les présupposés de
l'émetteur et ceux du récepteur est un élément important
Il est intéressant, sur ce point, de comparer la sociologie américaine à la sociologie française, toutes deux ayant grandi dans des pays démocratiques où règnent,
en principe, les libertés de pensée, d'opinion, de culture.
Les sociologues américains sont à la fois conservateurset réformistes2 • Réformistes, parce que leur moralismeles incite à souhaiter transformer le monde et
leur utilitarisme,à maîtriser les forces sociales, comme les forces de la nature.
Conservateursils le sont aussi parce que foncièrement adaptés à l' « american way
of life ». Leur désir de changement respecte l'essentiel. LesAméricains sont prêts a
changer les meubles de place ou les papiers sur les murs, mais pas à démolir la
maison. Ne remettant pas en cause les fondements de la societé, les cadres et
valeurs sociales, les Américains considèrent que chaque individu doit se sentir
intégré, en conformité avec le groupe. Toute insatisfaction, toute révolte contre le
milieu, est dès lors considérée comme pathologique.
Cette tendance américaine s'explique peut-être par le fait qu'il s'agit d'un
peuple d'immigrants et qu'ils forment un Etat fédéral. Ce conformisme actif leur
est probablement nécessaire, en tant que moyen d'unification.
En Europe, au contraire, on a soutenu que laisser discuter l'essentiel, était une
façon de maintenir la stabilité.
1. R.J. Samuelson (1967).
2. Ceci demeure vrai pour l'ensemble de la sociologie américaine.
336
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
258 c) Facteurs personnels et objectivité◊ Tout chercheur se trouve
affecté d'un coefficient de déformation inconsciente, d'origine psychosociologique, qui dépend du milieu dans lequel il a vécu, de son éducation, mais aussi de son hérédité, de sa personnalité et de son histoire.
C'est l'équationpersonnelledu chercheuren cause dans toutes les sciences
humaines.
Le travail en équipe représente pour le chercheur une façon de corriger
ses propres observations en les confrontant avec celles des autres. Mais
contre le subjectivisme, il n'existe pas de meilleur moyen de lutte que
l'application de la méthode scientifique. Celle-ci« relativise» les présupposés du chercheur. Comme le note Gouldner : « Il serait temps que les
sociologues [ ...] cessent de s'imaginer que tous les individus ont des opinions en fonction de leurs propres besoins, alors qu'eux-mêmes croient
pour des raisons scientifiques 1.» Les sciences humaines ont toujours
attiré2 ceux que préoccupait le destin de l'homme c'est-à-dire les valeurs,
d'où leur difficulté à se détacher d'une tendance parfois moralisante ou
idéologique. Le rêve d' A. Comte et d'Enfantin: établir une nouvelle religion dont ils seraient les grands prêtres, hante le subconscient des sociologues et le réformisme des grands ancêtres n'est pas un trait spécifiquement américain. Cependant cette tendance générale a pris aux Etats-Unis
un aspect particulier en sélectionnant ceux qu'attirait l'aspect missionnaire de la profession : les fils de pasteurs 3 ou futurs pasteurs 4.
259 3° Sciences sociales, responsabilité et révolution. a) La sociologie ◊ Bien qu'il soit difficile de distinguer la part qui revient à la sociologie dans les mouvements de contestation il y a vingt-cinq ans, on sait que
le département de sociologie de Columbia, a joué aux États-Unis, le
même rôle que Nanterre en France. Comment expliquer ce fait si la
sociologie est aussi conservatrice que certains le prétendent ? Parmi de
nombreux facteurs, on peut retenir le fait que les sociologues constatant
l'injustice de la société, objet de leur étude, se demandent si la fameuse
neutralité scientifique, ne les rend pas objectivement complices d'un
régime, au servicede la classe dominante, et d'intérêts impérialistes. D'où
interrogation, doute, inquiétude, éléments psychologiques, qui greffés sur
des problèmes économiques, et politiques provoqueront la contestation
collective5 •
1. A. Gouldner (1970), p. 25.
2. Ceci est moins vrai depuis quelques années. L'enseignement de la sociologie a bénéficié du
développement de l'enseignement supérieur et recrute nombre d'étudiants parmi ceux qui n'ont pas
de motivations précises.
3. li est tentant d'ironiser sur ce que le célibat des prêtres catholiques a évité à la sociologie française 1
_
4. Une enquête faite aux Etats-Unis montre que sur les 3 441 réponses reçues des 6 762 sociologues américains, 27,6 % soit plus du quart, avaient pensé devenir pasteurs. Les fonctionnalistes
étaient un peu plus nombreux dans cette catégorie.
5. Ces questions ont naturellement suscité une abondante littérature.
PROBLÈMES ACTUELS DES SCIENCES SOCIALES
337
Lesœuvres de Marx étant peu connues aux États-Unis1, le mouvement
n'avait pas de véritable doctrine 2. La sociologie était devenue un objet de
consommation culturelle, d'où le rejet des sciences sociales comme produit de la classe dominante. On ne reprochait plus à la sociologie de
défendre des théories erronnées, mais de ne plus répondre aux vraies
questions, d'être inadéquate 3. Il ne fallait donc pas discuter, mais la ridiculiser.
En ce qui concerne !'U.R.S.S., la mainmise du gouvernement sur la
recherche restreignait l'influence et le développement de la sociologie. Les
résultats d'enquêtes découvrant par exemple que la plupart des fautes de
discipline dans les usines ne provenaient pas, comme on le supposait, des
jeunes ouvriers, mais des travailleurs en place depuis un certain temps 4 et
que ceux-ci étaient plus sensibles aux rappels à l'ordre de leurs camarades
dans des meetings, qu'aux injonctions de la hiérarchie, cela signifiait
quelque chose.
L'abandon des clichés du vocabulaire marxiste constituait un autre symptôme.
L'expression « bâtir le communisme » devenait « développement socio-économique », de même,« l'organisation politique de la société» remplaçait la« dictature du prolétariat» 5•
Ces modifications de langage traduisaient un fait important : la transformation de l'idée que les savants se faisaient du marxisme-léninisme. Sans
remettre en cause ses fondements, ils le considéraient de plus en plus comme un
cadre général, à l'intérieur duquel les processus sociaux actuels devaient être étudiés par d'autres méthodes.
Pouvait-on voir là l'annonce d'un changement ? Qu'il s'agisse du
modèle de l' « american way of life » ou celui de la « société sans classes »
soviétique, le rôle de la sociologie consiste à rendre sensible par des éléments précis, scientifiquement établis, la distorsion entre le modèle et la
réalité. Si, comme le pensaient Lénine et Gramsci, rien n'est plus révolutionnaire que la vérité, la sociologie, dans la mesure où elle permet de
découvrir la réalité, devient, même entre les mains d'un gouvernement
défenseur de l'ordre établi, un facteur de changement sinon de révolution.
260 b) L'anthropologi.e◊ Avec plus d'anxiété encore, car la culpabilité
est d'autant pfus forte que l'exploité est plus faible, les anthropologues se
posaient les mêmes questions que les sociologues. Avec une raison supplémentaire : Claude Lévi-Strauss6 reconnaît que anthropologie et colonialisme sont liés, mais refuse de voir dans leur « dialogue équivoque »
une idéologie honteuse.
1. Il convient de noter la mise en garde sérieuse de S.M. Lipset (1972, B. 170) contre certaines
affirmations concernant l'esprit« conservateur» des sociologues américains les plus connus.
2. Ce qui explique sans doute le succès de Marcuse.
3. Le terme « irrelevant » est plus fort.
4. A comparer avec des résultats identiques en France.
5. Z. Katz (1971, B. 170).
6. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France.
338
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
Une première constatation s'impose : 90 % des recherches effectuées
en Afrique l'étaient par des non-africains 1. Il faut ajouter que les gouvernements des pays indépendants depuis peu, ne souhaitent probablement
pas créer chez eux des instituts de recherche, soulevant des questions
gênant.es.
Aux États-Unis, les anthropologues semblaient plus soucieux que les
sociologues d'aboutir à un engagement révolutionnaire. Ceci sans dout.e
du fait que la politique étrangère américaine pose des problèmes que
résume la phrase d'un article de G. D. Berreman (1966): « L'ancienne
solution pour empêcher une révolution était dix soldats pour un guerillero. Maintenant la solution c'est dix anthropologues pour chaque guerillero. »
L'affaire Camelot devait illustrer cette affirmation. Le plan Camelot était une
enquête « universit.aire», menée pour le compte du Département de la Défense
américaine, afin de mesurer le degré d'anti-communisme de l'armée et de l'opinion chilienne. Elle suscita une telle opposition que le projet 2 fut arrêté. Une
table ronde fut organisée par la revue américaine Current Anthropology, en
décembre 1968, sur le thème « les responsabilités sociales et politiques de
l'anthropologue».
Le problème est posé sur deux plans : d'une part, celui de l'élargissement du domainede l'anthropologie,
d'autre part celui de l'engagementrévolutionnairede l'anthropologue. Entre le conservatisme traditionnel qui
limite l'ethnologie à des études parcellaires et la mystique révolutionnaire3, c'est un anthropologue anglais 4 qui expose non la solution, mais
une façon plus raisonnable de voir le problème. Être du côté des opprimés
ne résout pas tout, « car un engagement envers les intérêts et les aspirations de communautés particulières peut être en contradiction complète
avec des problèmes plus vastes, tels que le développement économique,
l'intégration nationale, les relations interétatiques ou, dans ce cas, l'unification pan-africaine ».
L'auteur s'oppose ensuite au manichéisme:« Le monde n'est pas simplement
divisé en « bons » régimes révolutionnaires et en « mauvais » régimes contrerévolutionnaires ; il y a révolution et révolution, et qui doit décider, et au nom de
quoi, qu'enfin la «véritable», la «vraie», la «bonne» révolution s'est produite ?
[ ...] Des anthropologues différents jugeraient de toute façon différemment, non
seulement à cause des éléments de la situation, mais aussi à cause de leurs
propres convictions idéologiques5• »
Les anthropologues américa.i,nssont plus nombreux à manifester leur
insatisfaction et ils le font aux Etats-Unis de manière plus violente que les
sociologues. En France au contraire les ethnologues, à part quelques
1. Le 1" Congrès international des africanistes (Dakar 1967) réclamait une africanisation de la
recherche qui a progressé depuis.
2. 1. L Horowit2 (1968).
3. On distingue trois tendances: ceux que les responsabilités sociales de l'anthropologie n'intéressent pas, ceux qui pensent que les contestataires ont raison de soulever le problème, enfin ceux
qui veulent aller plus loin pour des raisons politiques. I Wallerstein (1971), p. 142.
4. J.M. Lewis in Les TempsModernes(1970).
5. Op. cit., p. 1153.
PROBLÈMES ACTUELS DES SCIENCES SOCIALES
3 39
exceptions 1 paraissent tranquilles dans leurs spécialités et les territoires
qu'ils se sont partagés, tandis que les sociologues s'interrogent davantage
sur leurs responsabilités.
260-1 c) La sdence politique ◊ Le congrès de l'American Political Science
Association en 1969, a marqué une étape dans la position des politistes.
D'une part un groupe de gauche présenta pour la première fois dans
l'histoire de l'association une liste d'opposition, d'autre part, le président
sortant D. Easton fit un discours sur le thème de la nécessité d'une nouvelle révolution faisant suite au behaviorisme.Il reconnaissait les insuffisances des sciences sociales, leur incapacité à traiter des vrais problèmes 2,
et proposait la création d'une Fédération des chercheurs en Sciences
humaines, consacrée à la recherche et permettant un engagement politique. Il fut accusé d'avoir voulu dans son discours de clôture, récupérer
le mouvement
En France, la Science Politique à part quelques exceptions, prône l'objectivité scientifique. La baisse d'influence du marxisme la facilitera mais
il existe d'autres influences plus camouflées.
261 d) La sdence économique ◊ La crise de la science économique se
traduit par une crise politique chez les économistes. Les conséquences de
la croissance qu'impose le système capitaliste: aggravation de l'écart
entre pays sous-developpés et pays industrialisés, crise monétaire, dégradation de l'environnement physique et de la qualité de la vie, multiplication des conflits sociaux, etc., posent aux économistes un problème
de responsabilité. Peuvent-ils continuer à jouer le jeu en acceptant sinon
en justifiant le système, ou doivent-ils le combattre mais comment?
Les sociologues remettent en cause la société, les anthropologues la
civilisation, comment les économistes ne critiqueraient-ils pas le régime
capitaliste ? Il n'est pas surprenant de constater chez eux le même type de
réactions 3 que chez leurs collègues. Les uns se réfugient dans les abstractions, ce qui éloigne de la réalité et ne l'explique pas. La science économique a pour but de gérer un système. C'est une conception neutre.
L'idéologie en est absente, même si ce soi-disant réalisme ne tient pas
compte des réalités que sont l'histoire des conflits sociaux, l'exploitation
des pays du Tiers Monde, etc. Pour d'autres, cette soi-disant neutralité
n'est que le reflet de l'idéologie dominante. Nous retrouvons comme chez
les anthropologues et les sociologues, toutes les prises de position, depuis
la simple contestation scientifique, jusqu'à l'engagement révolutionnaire.
1. Sodologieet socialisme(1969), Les TempsModernes(1970), J. Copans (1970), H. Magdoff
et contestation(1970).
(1970), Sociologie
2. Entre 1958 et 1968, l'AP.S.R. a publié 3 articles sur les crises urbaines, 4 sur les conflits
raciaux et un sur la pauvreté ID. Easton (1969), 1. Wallerstein (1971).
3. Aux États-Unis, les économistes ont plus que d'autres échappé à cette crise de conscience.
Cependant une Union of radicalpolitical Economy(U.R.P.E.) s'est constituée à la fin de 1968. Elle
s'appuie sur des mouvements de contestation assez hétérogènes.
340
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
§ 3. La recherche de l'unité
261-1
L'interdisciplinarité◊ De ce périple à travers les sciences sociales,
une double impression se dégage. D'une part, on constate que les
sciences sociales ne sont pas encore arrivées à construire une théorie de
l'Homme, leur permettant d'intégrer l'ensemble des phénomènes observés; d'autre part certains points de rapprochement apparaissent.
Des « concepts nomades» évoqués par Isabelle Stenger (1987) à la
« kleptomanie académique » décrite par Howard Becker, qui consistait à
emprunter des observations aux autres sciences, a succédé le mot d'ordre
de l'« interdisciplinaire» recélant toutes les vertus. Encore faut-il s'entendre sur la conception de l'interdisciplinarité.
D'après Jean Piaget 1, il faut distinguer: la recherche pluridisciplinaire
dans laquelle plusieurs sciences collaborent chacune conservant sa spécificité; la recherche transdisciplinairequi se situe à un niveau d'abstraction
élevé, utilise des théories et concepts communs à toutes les sciences
sociales ; enfin la recherche interdisdplinaire, qui implique confrontation,
échange de méthodes, concepts et points de vue. C'est elle qui mérite
notre réflexion.
entre sciences sociales et sciences de la
262 1 ° Interdisciplinarité
nature ◊ Pour J. Piaget elle doit naître de préoccupations communes,
les unes relatives aux structures, les autres aux mécanismes. Piaget note la
similitude entre les problèmes actuellement les plus importants des
sciences de la nature et ceux des sciences de l'homme, à savoir : la production de structures nouvelles, de l'équilibre (dans le sens de régulation)
et de l'échange. Problèmes que l'on trouve en linguistique, en psychologie, en économie et qui s'étudient grâce à des méthodes inspirées des
sciences de l'homme : théorie des jeux, information et cybernétique.
Toutes ces questions relèvent d'un domaine interdisciplinaire où chacun se demande jusqu'à quel point l'homme contemporain dépend de
son histoire.
« Or on sait de plus en plus qu'un développement organique est bien davantage qu'une histoire d'événements ... il est structuration ou organisations progressives, dont les étapes qualitatives sont subordonnées à une intégration croissante.
C'est pourquoi l'histoire de la civilisation est de plus en plus une œuvre interdisciplinaire2 . »
Il faut admettre que les frontières entre les diverses disciplines ne sont
pas fixées une fois pour toutes. Le véritable but de la recherche interdisciplinaire est donc une « réorganisation des domaines du savoir, par
des échanges consistant en réalité en recombinaisons constructives».
Loin de considérer les « hybrides » comme des impasses biologiques
sans fécondité, il faut voir en eux des « recombinaisons génétiques »
mieux adaptées à un nouvel état de recherches. De bons exemples sont
1. (1965, B. 159 bis).
de la recherche
(1970, B. 170), p. 589.
2. Tendances
PROBLÈMESACTUELSDES SCIENCESSOCIALES
341
ceux de la psycholinguistique, de la psychologie sociale, de l'épistémologie
génétique ou étude de la formation et de l'accroissement des connaissances, à laquelle collaborent psychologues, logiciens, mathématiciens,
physiciens, cybernéticiens.
263 2° Interdisciplinarité entre les diverses sciences sociales ◊ On
aurait pu penser qu'entre les sciences sociales, la collaboration serait plus
facile. Il n'en est rien. L'interdisciplinarité a certainement été gênée par
les cloisonnements universitaires, mais une autre raison explique ses difficultés. Alors que les sciences de la nature comportent une hiérarchie des
notions et des problèmes : un physicien utilise constamment les mathématiques, un chimiste, la physique, rien de semblable n'existe entre les
différentes sciences sociales qui ne comportent pas d'ordre hiérarchique,
donc de soumission de l'inférieur au supérieur. Elles se sont de ce fait,
longtemps opposées au lieu de s'unir pour progresser.
La difficulté majeure des sciences sociales provient de ce que la plupart
dépendent de systèmes théoriques incompatibles entre eux et qui pourtant contiennent chacun une part de vérité 1.A cette opposition s'ajoute
l'absence de durée, caractéristique des «modes». M. Pagès2 (1990)
évoque les système théoriques « jetables » de plus en plus rapidement et
refuse une« modernité» comportant« l'éparpillement de centres de production intellectuelle». La science a progressé grâce à des « erreurs rectifiées » en réinterprétant les théories antérieures pour les intégrer dans
une explication plus satisfaisante. Les sciences sociales doivent utiliser le
même processus d'accumulation non de modes mais de théories et d'hypothèses. Pour incorporer des éléments différents, il faut commencer par
les connaître et les comprendre. Lorsqu'une discipline tend à s'identifier à
un système théorique, l'obstacle devient insurmontable. C'est le cas du
marxisme en sociologie, de la psychanalyse non seulement en psychologie, mais dans la plupart des sciences sociales.
Cette attitude de domination impliquant le refus et souvent même le
mépris de l'autre est particulièrement gênante car elle ne s'exerce pas seulement au niveau des grands principes théoriques opposés, mais également à l'échelon plus pratique des théories intermédiaires 3, les plus aptes
à cerner les problèmes et à susciter des recherches 4. Le plus souvent, cette
attitude hégémonique se combine avec une pratique réductrice. On
accepte la discipline voisine mais de façon simplifiée. Pagès cite le cas de
l'homo economicus, emprunt caricatural à une psychologie primaire,
effectué par les économistes pour illustrer leur théorie de l'utilité5. Pourtant à l'heure actuelle on ne peut envisager une psychologie sociale, une
science politique ou une anthropologie
sans recourir à la
1. Cognitivisme, psychanalyse, marxisme, fonctionnalisme, structuralisme, etc., etc.
2. Auquel nous empruntons une part de ces réflexions.
3. Théories moyennes de Merton, cf. n° 353.
4. L'expérimentation ou l'argumentation n'ont alors plus pour but de contrôler (cf. C. Bernard)
mais de démontrer.
5. J. Attali, M. Guillaume (1974) et surtout M. Bartoli (1992) qui dénonce le caractère délibérément réducteur de la science économique qu'il veut ouvrir à la multidimensionnalité.
342
LES DIFFÉRENTESSCIENCES SOCIALES
sociologie et même à la biologie. Mais la discipline dominante utilise
l'autre soit en lui empruntant des données empiriques faciles à intégrer,
soit en tant que constante abstraite et incontestée (ex.: le besoin sexuel),
mais jamais à égalité qualitative sinon quantitative comme lieu de « processus dynamiques». Ces disciplines périphériques 1 sont considérées
immuables, soumises au déterminisme et c'est à la discipline centrale
seule, qu'appartient le dynamisme, la capacité d'induire les changements.
C'est ainsi que les médecins construiront à leur usage une psychologie
médicale, et les sociologues et géographes une géographie et une sociologie économiques. La dilution de la psychanalyse dans les diverses sciences
sociales est l'exemple d'une mauvaise conception de l'interdisciplinarité.
Enfin cette attitude de supériorité exclut toute possibilité de critique ou
seulement d'interrogation provenant de l'extérieur. L'effet multiplicateur
de ce sectarisme gagne tous les réseaux de communication 2 des idées, et
constitue ce que R. Pagès (1986) appelle« les nœuds d'emprise » 3 • Pour
assouplir ce système bloqué, M. Pagès suggère qu'un même phénomène
soit mis en perspective de plusieurs façons (problématique multiple) afin
qu'il devienne un lieu d'observation de processus dynamiques hétérogènes en interaction 4.Il propose ensuite de recourir à une notion liée à la
précédente: l'autonomierelative5, pour caractériser les phénomènes qui,
soumis à leurs propres processus, ne sont tout de même pas autonomes,
puisque en partie influencés par d'autres. C'est reconnaître à la fois la
spécificité de certains processus et leurs liens avec des domaines voisins.
Cette reconnaissance implique que la situation de l'objet observé soit
6
qualifiée de complexe
, c'est-à-dire lieu où cohabitent des problématiques
différentes.
Ceci est intéressant seulement si l'on admet que deux propositions dialectiquement opposées ne sont pas forcément contradictoires.
La première étape d'une collaboration utile consiste, pour chaque
science, à connaître le service que les autres peuvent lui rendre, c'est-àdire pour les représentants de chacune, à savoir poser leurs problèmes
dans des termes accessibles aux autres. C'est une question de connaissances et de langage 7•
Les contacts interdisciplinaires seront enrichissants dans la mesure où
chacune des sciences pourra faire profiter les autres de certains concepts,
de dimensions, qui, utilisées dans un cadre nouveau, permettront de
poser de nouvelles questions. Il faut chercher à obtenir, comme le dit
G. Palmade (1961), des « concepts transpécifiques 8 » utilisables sans
1. M. Pagès parle de« disciplines.-moignons ».
2. Éditeurs, média et même l'université.
3. Robert Pagès, psychosociologue homonyme de Max Pagès.
4. M. Pagès prône« l'analyse dialectique» (1990), cf. sur la dialectique n°' 393 et 394.
5. Sur les notions d'autonomie relative, de problématique multiple, cf. M. Pagès (1986).
6. Cf. E. Morin (1990).
7. Mais il faut aussi se méfier des emprunts au niveau du langage. Ex.: la regrettable invasion de
termes économiques en sciencepolitique.
8. Le terme conduitepar exemple.
PROBLÈMES ACTUELS DES SCIENCES SOCIALES
343
qu'ils perdent leur signification en passant d'une science à l'autre et en
atteignant un niveau d'abstraction plus élevé.
Mais il faut reconnaître la difficulté d'un tel projet. « Extraire un
concept du contexte dans lequel il a pris naissance, l'articuler à d'autres
provenant d'autres terrains n'est pas une opération innocente» 1.L'interdisciplinaire devra progresser avant que les sciences sociales n'atteignent
le transdisciplinaire.
Sur le plan pratique, la meilleure façon d'atteindre la première étape,
consiste d'abord à travailler en commun le plus souvent possible. L'interdisciplinaire, sur le terrain, ne présente pas les mêmes inconvénients que
dans l'abstrait Car sur le terrain, on ne se contente pas de juxtaposer les
points de vue, l'on est bien obligé de les intégrer. En dehors de cette
confrontation, l'échange peut être utile sur le plan des techniques, car les
sciences sociales ne les ont pas également toutes perfectionnées. Ici
encore, il faut se tourner vers les spécialistes.
Lazarsfeld notait que sociologues et psychologues pratiquaient interviews et
enquêtes par questionnaires, alors que les économistes les employaient souvent
avec maladresse. Les historiens connaissent mal les avantages de l'analyse du
contenu. En revanche, les économistes, depuis cinquante ans, ont mis au point la
construction d'indices, alors que les sociologues, trop souvent en ce domaine, se
contentent d'approximations. On peut donc souhaiter, que chaque discipline
profite des progrès rendus possible, par une technique perfectionnée dans un
autre domaine.
Ceci est important, car on verra l'influence des techniques et de la
façon de recueillir les données, sur la nature des données elles-mêmes.
L'utilisation de nouvelles techniques signifie donc l'accès à de nouveaux
matériaux, la construction de variables supplémentaires, c'est-à-dire,
finalement, la découverte de nouveaux problèmes.
La constatation que les sciences humaines ne sont pas encore intégrées, mais demeurent à un stade de collaboration élémentaire, ne doit
pas faire négliger la seconde impression qui se dégage de leur étude : une
certaine convergence, non seulement due à leur objet, l'homme en
société, mais à leur orientation actuelle.
Toutes les sciences sociales cherchent finalement des réponses au même
genre de problèmes. Si leur formulation est différente, du fait de leurs
objectifs particuliers et de leurs degrés de maturation inégaux, on peut
considérer qu'une même orientation les inspire. Devant la complexité des
problèmes, les politiques ont de plus en plus tendance à recourir aux
experts. Les résultats des évaluationsque l'on multiplie offrent un moyen
commode d'échapper à la responsabilité des décisions. Cette tendance
satisfait le désir des chercheurs de jouer un rôle actif de conseillers. Mais
s'il appartient aux experts d'étudier la situation, d'indiquer les diverses
solutions possibles, ils ne devraient en aucun cas se substituer aux politiques, seuls responsables des objectifs et du choix des moyens.
Ceux-ci ne peuvent être déterminés qu'en fonction d'un système de
valeurs ne relevant pas du domaine de la science, mais pour lequel les techniques demeurent un précieux instrument de connaissance scientifique.
1. M. Pagès, op. dt. (1990).
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