EL7 - Discours de la servitude volontaire, Étienne de LA BOÉTIE, 1573 *** 1 Quand il était encore enfant et écolier, Caton d’Utique se rendait souvent chez Sylla le dictateur : il y avait accès tant à cause de son rang et de sa lignée qu’en vertu de leurs liens de parenté. Quand il s’y rendait, il était toujours accompagné de son maître, suivant l’usage des enfants bien nés. Il s’aperçut que, dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou sur son ordre, on emprisonnait les uns, on condamnait les 5 autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un voulait qu’on con sque les biens d’un citoyen, l’autre demandait sa tête. En somme, tout se déroulait non comme chez un magistrat, mais comme chez un tyran populaire, et ce n’était pas un parquet de justice mais un atelier de tyrannie. Le jeune garçon dit alors à son maître : « Pourquoi ne me donnez-vous pas un poignard ? Je le cacherai sous ma robe : j’entre souvent dans la chambre de Sylla avant son lever, j’ai le bras assez fort pour en débarrasser la 10 ville ». Voilà bien une parole de Caton : voilà, pour un tel personnage, un début digne de sa n. Et même si l’on ignore son nom et son pays, si l’on raconte seulement le fait brut, il parlera de lui-même et l’on jugera sans doute que cet homme était romain et né à Rome, dans une cité libre. Que faut-il conclure de cela ? Certes, je ne dis pas que le pays ou le terrain y soient pour quelque chose, car en tous lieux, quel qu’en soit l’air, il est amer d’être assujetti et doux d’être libre ; mais je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux 15 qui, à la naissance, se sont trouvé le joug au cou, et qu’on les excuse ou qu’on leur pardonne si, n’ayant jamais vu l’ombre de la liberté et n’en étant pas informés, ils ne voient pas quel mal il y a à être esclaves. S’il était un pays, comme le dit Homère de celui des Cimmériens, où le soleil se montre d’une autre manière que dans nos contrées ; où, après six mois successifs en plein jour, il laisse les habitants sommeiller dans l’obscurité sans revenir les voir durant les six mois suivants, ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient jamais entendu parler de la clarté, serait-on ébahi si, n’ayant jamais vu le jour, ils s’habituaient aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ? On ne déplore pas la perte de ce qu’on n’a jamais eu ; le regret ne vient qu’après le plaisir, et la conscience du mal est toujours accompagnée du souvenir de la joie passée. La nature de l’homme est d’être indépendant et de fi vouloir le rester, mais elle est aussi de prendre naturellement le pli que lui a donné l’éducation. fi 20